Part 9
»Et voilà comment, à cause des bons conseils de cette figure de goudron, la négresse envoyée de Kaïria, Kassim se trouva, la nuit tombée, près de la tente de celle qui lui avait fait savoir le grand désir qu’elle avait de connaître de quoi il était capable. Et la tente de cheik Ishak était faite comme celle de tous les hommes riches, en deux parties, l’une pour les femmes et l’autre pour lui, où il se retirait, comme il convient, quand il avait pris avec elles autant de joie que ses vieux os en pouvaient prendre, c’est-à-dire gros comme un grain de farine bien moulue. Celles qui étaient avec Kaïria entendirent les pas de Kassim sur le sable et les cailloux, et elles dirent:
»--Le voilà! L’entends-tu qui vient?
»Kaïria l’avait entendu avant leurs oreilles, la maligne. Mais elle demanda exprès:
»--Qui est là, et pourquoi viens-tu?
»Il répondit:
»--C’est moi Kassim, et je suis là pour ton plaisir, ô merveilleuse!
»Puis il récita, d’une voix très basse, ces vers qui ne sont pas de lui, mais d’Amer-ben-Khoultoun:
»_Elle laisse voir deux seins pareils à deux boîtes de tendre ivoire, qu’aucune main ne souilla._
»_Elle laisse voir une taille longue et cambrée. Ses hanches sont tellement alourdies du poids de leur rondeur qu’elles ont peine à se soulever._
»_Et toute cette chair si noblement abondante fait paraître plus étroites les portes--et m’a rendu fou!_
»Kaïria eut un petit rire étonné et parla ainsi:
»--La voix est bonne et le choix bien fait. Qu’as-tu encore à me dire?
»Il dit:
»--Ensorcelante, j’ai apporté les babouches.
»--Je vois, fit-elle, que tu connais les usages.
»Ayant prononcé ces paroles, elle sortit de la tente et il lui mit les babouches.
* * * * *
»Car il faut savoir que lorsqu’une femme sort la nuit du haremlik pour donner à un homme tout ce qu’elle peut donner, à moins d’être plus mal élevé qu’un Juif et plus lourd d’esprit qu’un Allemand on sait qu’on doit lui apporter une paire de chaussures solides, triplement rembourrées de feutre: parce que les cailloux du désert sont durs aux petits pieds.
»Et Kassim connut l’adolescente, et l’adolescente connut Kassim; et elle vit qu’il était aussi supérieur à cheik Ishak par l’éclat du visage, la souplesse des membres, la vigueur des reins, et l’odeur, et la couleur, et l’ardeur, et la fraîcheur, que le palmier rônier est supérieur au lentisque. Alors elle dit:
»--Faudra-t-il donc rentrer dans cette tente?
»--O ma maîtresse, répondit Kassim, joie de ma chair, orgueil de mes doigts qui t’ont touchée, les chevaux sont là, tout sellés.
»--Les fils que j’aurai de toi, dit-elle orgueilleuse, seront des hommes! Tu es fort, et tu es prévoyant!
* * * * *
»Quand cheik Ishak entendit les pas des chevaux, ces huit pieds sonores qui fuyaient, il se douta de son malheur et comprit que l’adolescente était partie pour autre chose qu’aller chercher de l’eau à la fontaine. Alors lui-même courut à sa poursuite, avec son frère et ses fils. Mais, comme ses chevaux n’étaient pas tout prêts sellés, il ne rattrapa point les fugitifs avant la fin de la nuit. Et, quand il les rattrapa, ils étaient chez moi.
--Chez toi, Mohammed? fit le révérend Feathercock, étonné.
--Chez moi, parce qu’il ne faut jamais enlever une femme avant d’avoir prévenu un ami, d’une autre tribu, qui vous ouvre sa tente. Car toute tente est sacrée, et le Prophète lui-même--sur lui la lumière et la bénédiction--n’entrerait pas dans la tente d’un vrai croyant sans sa permission.
»Et ils firent ce qu’ils voulaient, quand ils furent chez moi, et ce qu’ils firent est le mystère de la foi musulmane. Ils se réjouirent jusqu’à la limite de la jouissance, ils burent, et mangèrent, et dormirent, et cela dura jusqu’au moment où l’on sentit tomber sur la terre l’odeur du matin. Mais quand l’odeur du matin fut venue, cheik Ishak et les siens arrivèrent avec elle.
* * * * *
«Et le cheik dit: «Où est cette dévergondée?» Je répliquai: «Chez moi, cheik très respectable!» Alors il tâta ses armes, et son frère et ses fils tâtèrent leurs armes. Mais je parlai encore:
»--Nous sommes beaucoup ici, cheik plein de sagesse, et d’ailleurs puis-je violer l’hospitalité?
»Cependant toutes les femmes de ma famille, et principalement les plus âgées, dont le visage est découvert, entouraient cheik Ishak en chantant:
»_Tes pieds sont comme tes genoux, tes genoux comme tes cuisses, tes cuisses comme ton ventre, ton ventre comme ton cou, ton cou comme ta figure, et ta figure pareille au cul d’un vieux pot._
»_Ne marche pas: tu vas tomber! Ne t’assieds pas: tu vas mourir! Ne pleure pas: tu nous fais rire! Ne te fâche pas: on te tuerait! Tu cherches ta femme? cherche tes dents!_
»_Mais non, nous avons menti. Ishak, tu es grand, tu es aimable, tu es jeune, tu es très beau, c’est par erreur que ta barbe est blanche. Mais celle-ci, cheik respectable, ne vaut pas que tu t’en occupes. Compose, compose, compose!_»
»Et puis la vieille demanda:
»--Ishak, veux-tu mille piastres? Kassim te les donnera.
»--Mille piastres, dit le cheik, mille piastres! C’est moi qui vous les donne, les mille piastres, et rendez-la-moi pour qu’elle meure!
»Alors la vieille continua:
»--Veux-tu un chameau?
»Ishak réfléchit une minute, et dit enfin:
»--Deux chameaux! Oui, pour deux chameaux, on pourrait voir.
* * * * *
»Voilà, effendi, conclut Mohammed, comment on arrange aujourd’hui, dans ma patrie, les affaires d’amour et d’honneur, parce que nous sommes un peuple civilisé.
--Vous n’êtes, au contraire, que des barbares, répliqua le révérend Feathercock. Lorsque ma femme, Mrs Feathercock, oublia ses devoirs par suite des artifices de sir Archibald Kennedy, _justice of peace_, je reçus cinq mille livres sterling, qui me restituèrent une dignité.
--C’est, répondit Mohammed avec dédain, que dans votre pays, vous n’avez pas de chameaux!
--... Et je puis encore, ajouta Mohammed, te conter une véridique aventure qui te prouvera combien nos coutumes, à l’égard des femmes infidèles, sont marquées, de nos jours, au coin de l’indulgence et de la véritable sagesse.
HISTOIRE RÉCONFORTANTE DE CHEIK ABDALLAH, DE SON ÉPOUSE INFIDÈLE ET D’UN NÈGRE NOIR
--Il existe à Damas, continua Mohammed, un vieux cheik qui a épousé une jeune femme. Et le pays est trop beau pour être bon pour les maris. Les sources froides, les peupliers droits, princes vêtus de vert, les jardins où les jardiniers vont à l’aube ouvrir les vannes des rigoles--ils chantent en les ouvrant, ils chantent avant d’aller dormir sous les arbres frais, et l’eau des rigoles danse et chante toute seule de pure volupté après leur départ: voilà Damas! Les rues couvertes comme des mosquées, les rues d’ombre où passent des femmes aux voiles trop transparents, parmi des Syriens souples, des Arabes qui sont tous nobles, des Bédouins sales, des incirconcis comme toi, qui ne respectent rien; les rues pleines de l’odeur des cuirs parfumés, du santal, des fruits mûrs, des aromates et des épices, qui chatouillent la chair comme des doigts: voilà Damas! Et derrière la grande mosquée, les petites maisons où sont les épileuses, les marchandes de fard et de mauvais conseils, les loueuses de chambres discrètes où des hommes viennent pour être maris de toutes les femmes à qui leurs maris ne suffisent pas: voilà Damas! Damas, la perle des perles; Damas, ville des eaux courantes, du soleil le plus clair et le moins brûlant, d’étoffes chaleureuses, de lits nombreux et d’amour! Damas, épanouie toute verte et féconde, au milieu du désert stérile, comme une fleur dans un pot de grès.
»Eh bien! ô chrétien, qui sais écouter les histoires, figure-toi que cette Khansah, la jeune femme du vieux cheik Abdallah, scandalisait même Damas! Je sais bien qu’il est des troupes de lavandières qui se précipitent parfois sur un homme seul, arrivé près du lavoir sans songer à rien: et après, il pense qu’elles sont trop, ces effrontées! Mais, du moins elles respectent encore une décence: elles jettent leurs robes sur leur visage, et ainsi restent voilées. Il est des épouses infidèles qui soulèvent la nuit, par le bas, un coin de la tente, pour recevoir le cavalier venu de loin; et elles lui donnent tout d’elles-mêmes, excepté la vue de leur face, qui, toujours, derrière la toile, demeure invisible. Mais Khansah! c’était avec un homme de sa maison, un saïs, un de ces palefreniers qui courent derrière le cheval de leur maître, qu’elle outrageait son époux. Et ce saïs de malheur était un nègre! Et les dévergondages de Khansah avec ce nègre, elle ne les cachait même pas, et on l’avait vue, oui, on l’avait vue dans les jardins publics et sur les beaux quais de pierre, si privée de toute pudeur par son grand désir qu’elle enlevait son _yachmak_, son voile, et montrait au grand jour ses yeux, sa bouche, le feu de ses joues, à ce goudronné!
»A la fin le scandale fut si fort que tous les bons musulmans jugèrent qu’il ne se pouvait plus supporter; et le cadi fut prié d’aller avertir courtoisement le vieux cheik Abdallah du désordre qui souillait sa demeure. C’est une chose qui prouve combien le mal était devenu grave et public, car ce n’est qu’en de telles occasions qu’il est permis d’aller entretenir un musulman de ce dont nul ne lui parle jamais d’ordinaire: les femmes qui sont sous son toit.
»Et, bien qu’il eût conscience d’accomplir un devoir de sa charge, et le vœu des plus circonspects parmi ses concitoyens, le cadi était embarrassé. Voilà pourquoi, ayant salué cheik Abdallah avec la déférence qui convenait, portant la main à sa poitrine, puis à sa bouche et à son front, et quand il eut dit à ce bon vieillard: «Sur toi la paix!» il demeura quelque temps interdit. Ce n’est point la coutume d’interroger les hôtes. Pourtant, après lui avoir offert de la confiture de roses et une tasse de thé à la menthe, cheik Abdallah dit à celui-là:
»--Vénérable cadi, si tu as quelque chose à me dire, mes oreilles sont ouvertes. Viens-tu par bonheur me demander un service? Je serai pour toi comme un père indulgent pour son fils le plus aimé. Viens-tu, au contraire, en juge? Alors, ô cadi! je serai ton fils obéissant. Tes paroles seront des pièces d’or, et toutes je les mettrai, sans en perdre une seule, dans le trésor de ma mémoire.
»Le cadi, sentant à ces mots un peu de courage lui revenir, s’exprima en ces termes:
»--Abdallah, tu es un homme riche, d’une famille noble, et le plus notable de la ville. Sur les pavés de Damas, que les siècles ont poli, aux grandes fêtes saintes, aux jours des redevances, et quand reviennent les caravanes--vers ta maison rose, ta belle maison où sont plusieurs cours, des jardins et des fontaines, un tumulte héroïque annonce la chevauchée des tiens, t’allant rendre hommage. Et si tu n’avais une femme, chacun de tes pas serait une félicité.
»--J’ai une femme, cadi, répondit Abdallah, et chacun de mes pas est une félicité.
»--Si tu es à ce point aveugle, répliqua le cadi, je te causerai une amère douleur--mais il le faut--en t’ouvrant les yeux: et le sang de tes veines va se changer en fiel. Car ta femme Khansah est une dévergondée, voilà ce qu’il faut que je te dise. Et celui qui salit ton honneur avec elle, ce n’est rien qu’un de tes saïs, de ceux qui soignent tes chevaux. Et si tu veux que je le désigne davantage, c’est un nègre, un nègre noir! Son nom pour tous est Mansour, mais pour toi le Calamiteux.
»Le vieux cheik ne broncha pas plus sous le choc que le parvis d’une mosquée sous un tapis de prières.
»--Cadi, fit-il doucement, je sais tout cela.
»--Tu le sais! cria le cadi étonné, et tu ne les as pas mis à mort, elle, la honte de ta maison, et lui, ce bâtard, fils de mille cornards, ce produit du goudron?
»--Cadi, continua très doucement le vieil Abdallah, crois-tu que le Prophète--sur lui la lumière et la paix!--conseille de tels meurtres? Il ne fait que les excuser, lorsqu’on agit sous le fouet de la colère. Je n’aurais donc pas d’excuse, n’ayant pas de colère.
»--Mais, dit le cadi, tu peux au moins renvoyer Khansah: telle est la loi.
»--Hélas! répondit le cheik, je pourrais renvoyer Khansah; mais pourrais-je cesser de l’aimer?
»--Tu peux vendre ce nègre. Il est ton esclave.
»--Je t’ai dit, répondit encore Abdallah, que j’aimais Khansah. Et je suis un vieillard: je n’ai pas besoin seulement de son corps fleuri, mais que ses yeux soient clairs quand elle me regarde--ses yeux qui font noircir la lune! J’ai besoin que les mots de sa bouche ne me soient pas rudes, et que son rire soit gai. J’ai besoin qu’elle soit heureuse. Et, pour être heureuse, il lui faut Mansour, je le sais. Comprends-moi, cadi, et approuve-moi: un vieillard n’est qu’un grand sot, s’il n’a même pas appris l’indulgence.
»Alors le cadi fut contrarié à la limite de la contrariété, et son nez fut gonflé par la colère noire.
»--Puisqu’il en est ainsi, cria-t-il, et puisque tu préfères une femme toute souillée à l’honneur de ta maison, je n’ai plus rien à dire. C’est à ceux de ta race à te tuer, s’il leur plaît. Par ailleurs, quand tu viendras aux mosquées, ne salue personne et fais tes ablutions loin des croyants. C’est un conseil que tu dois suivre, si tu ne veux pas qu’on t’insulte.
»Et il se leva pour partir.
»Mais le vieux cheik Abdallah, d’un seul petit geste de la main, l’arrêta sur le seuil.
»--Cadi, fit-il bien tranquillement, nul ne t’égale en sagesse, nul n’a ta réputation d’homme savant des choses du Saint Livre, ni ta prudence dans celles du siècle. Et cependant tu ne vois d’issue à cette affaire que dans le sang, ou la perte de la dernière joie de ma vieillesse. As-tu donc perdu l’esprit? Tu ne saurais ignorer pourtant qu’il est toujours une porte pour le bonheur, dans la maison d’un homme sensé. Ne la vois-tu point? Attends.
»Il commanda qu’on fît venir Khansah et le nègre. Mansour, auquel on avait attaché les pieds et les mains, ressemblait à une feuille morte, tant il avait peur.
»Et quand cette évaporée vit qu’on avait ainsi traité le nègre Mansour, elle fut prise de crainte pour elle autant que pour lui, et voulut se déchirer la figure avec ses ongles. Mais le cheik Abdallah l’en empêcha bien vite, pour l’amour de sa beauté qui faisait noircir la lune. Et Khansah disait:
»--J’ai péché contre ton honneur. Tue-moi.
»Le vieux cheik ne la tua point du tout. Mais il porta solennellement la main à sa barbe, en disant:
»--Je te divorce par trois fois!
»--Voilà qui va bien! fit le cadi, tout joyeux.
»C’est la formule du divorce irrévocable, et le cadi applaudissait à la résolution d’Abdallah, croyant qu’il renvoyait Khansah. Mais c’est qu’il n’avait pas l’esprit assez fin pour deviner toute la prudence du vieillard. Car cheik Abdallah, se tournant vers lui, ajouta:
»--Maintenant, cadi, je te prie de marier cette femme avec Mansour, ici présent, mon saïs.
»Khansah parut satisfaite à la limite de la satisfaction, mais Mansour cria:
»--Ouallahi! Je ne veux pas épouser cette dévergondée! Qu’on me vende, qu’on m’envoie porter les sacs sur la route des caravanes. J’aime mieux ça, oui, j’aime mieux ça!
»Alors cheik Abdallah, voyant qu’il faisait de la résistance contre un projet si juste, saisit une matraque d’entre les matraques, et fit mine de lui écosser la cervelle du crâne, comme un fléau fait sortir le grain de sa coque.
»--J’épouse! cria Mansour. Ya Allah! j’épouse!
»--Tu fais bien, dit philosophiquement son maître Abdallah. Sur toi le pardon et la sécurité. Et il n’y a rien ici de changé, sinon que c’est toi qui es le cocu.
»Et, se tournant vers le cadi:
»--Maintenant que j’ai mis le collier de l’union légitime autour de leurs plaisirs, vois-tu de l’inconvénient à ce que Mansour soit... ce qu’il te déplaisait si fort que je fusse?
»--_Bissimillah_! fit le cadi, il n’y a point d’inconvénient. Et je proclamerai, à la face de tous les musulmans, que tu es le sage des hommes!»
* * * * *
Ces deux exemples d’indulgence mahométane ne convainquirent point pleinement les auditeurs. La baronne Bourcier crut devoir protester:
--Bien que je reconnaisse l’esprit d’indulgence qui pénètre ces épisodes, je ne puis m’empêcher d’y découvrir un évident mépris de mon sexe. Vous êtes convaincu, dirait-on, que les femmes, livrées à elles-mêmes, ne peuvent faire autrement que de perdre toute retenue. Contre cette inévitable défaillance vous vous défendez par la claustration, les plus rudes châtiments, la mort même, ou bien vous consentez dédaigneusement à d’humiliantes compensations matérielles. Il ne semble pas qu’il vous vienne jamais à la pensée de faire appel à leur pudeur, à leur fidélité.
»Je n’ignore pas, fit-elle en se tournant vers le hodja avec une grâce toute particulière, que vous êtes sage et pieux parmi les musulmans. Je ne sais quoi aussi m’autorise à supposer que vous êtes infiniment bon. Croyez-vous en vérité que vos mœurs n’ont point tort dans cette méfiance ou m’en pouvez-vous indiquer la cause?»
Nasr’eddine allait répondre: «La cause? Eh, la cause, c’est que les femmes sont des êtres dénués de raison!» Mais il songea: «Fais attention, ya Nasr’eddine, fais bien attention! Tu n’es pas ici à la mosquée, où tu dois professer sans fard la doctrine. Il faut savoir user de politesse, de politesse! Il y a toujours moyen de dire les choses.» Il répliqua donc:
--Ne doit-on pas croire qu’Allah, qui a donné aux femmes tels ou tels instincts, ne les en saurait punir? C’est donc aux hommes à prendre leurs précautions...
Il médita une petite minute, et poursuivit:
--D’ailleurs, hanoum non pareille, et dont l’intelligence te rend si visiblement supérieure à toutes celles de ton sexe, es-tu si certaine que tes sœurs d’Occident ne sont point semblables aux nôtres, et que c’est leur vertu qui les garde?
--Certes! affirma la baronne.
--Ne te souviens-tu pas, fit-il, et toujours paisiblement imperturbable, de l’eunuque jaloux qui veilla sur toi jusqu’au soir de tes noces?
--Un eunuque, moi! protesta la baronne, et il faut convenir qu’elle était sincèrement choquée. Jamais...
--Si! affirma Nasr’eddine. Il s’appelait l’Ignorance! J’ai vu passer à Brousse, des vierges d’Occident, et je sais, je sais ce que je dis: c’est à l’eunuque Ignorance qu’on les avait confiées. Il est bon serviteur de nos susceptibilités mâles et de nos jalousies, je lui rends hommage; il nous manque, dans nos harems, il manque à la garde de nos filles... Et plus tard, une fois livrées à vos époux, ceux-ci vous confient encore à un nouvel eunuque. Il se nomme l’Orgueil. Mais il est moins sûr que le premier, et parfois détourne les yeux.
--Alors? interrogea la baronne.
--Alors je présume que vos époux sont comme les nôtres. Il en est qui châtient, il en est qui s’éloignent, et cela s’appelle divorcer, il en est qui pardonnent, non point qu’ils soient bons, mais parce qu’ils sont faibles, et qu’ils ont besoin de cette femme-là, non pas d’une autre.
--Mais Dieu--l’Allah de ton Prophète? demanda M. Feathercock.
--Comment Allah, qui a fait sa créature, la punirait-il d’avoir agi telle qu’il l’a faite? Allah lui avait écrit sa destinée.
--Songez-vous, interrogea le révérend, songez-vous aux enfants? A la bassesse du crime qu’il y a d’imposer à un homme des enfants qui ne sont pas de lui?
--Il est vrai, concéda Nasr’eddine, il est vrai... Mais encore une fois, cela ne concerne que cet homme, non pas Allah, qui ne veut qu’une chose, c’est que les entrailles des femmes ne demeurent point stériles. Et même, en cette matière comme en toutes autres, il est le seul savant! Écoutez!
»On rapporte--mais Allah est plus savant!--que Mâoun et Mahvia habitaient quelque part, en un temps qu’on ne saurait dire, mais qui ne doit pas être bien loin de celui-ci, dans la grande forêt de chênes verts et de lentisques qui met du bronze vert au centre de leur cuivre rouge, à toutes ces montagnes de la rive d’Europe, entre Constantinople et la mer Noire. Et ils étaient heureux, très heureux! Ne vous étonnez point, ne dites point que cela est incroyable: ce n’étaient pas des hommes, c’étaient des rouges-gorges, de petits oiseaux gais, de petits oiseaux sans religion, sans âme et presque pas de cervelle, qui jouent, qui crient, qui aiment et qui volent... Vers le milieu du mois d’avril Mahvia, qui depuis quelque temps éprouvait sous les plumes, à l’endroit du ventre, une sorte d’étrange et pourtant agréable inquiétude, apercevant au travers d’un sentier je ne sais quel intéressant brin de ronce, fraîchement coupé et parfaitement souple, se jeta dessus et l’emporta dans son bec. Mâoun, son mari, en remarquant un autre, imita cet exemple sans même songer à en demander la raison, sans réfléchir, sans couleur ni odeur de réflexion. C’est qu’ayant accordé aux oiseaux peu de cervelle Allah par compensation leur a donné des sentiments d’une extrême vivacité. Ils se trouvent naturellement atteints de l’irrésistible désir d’imiter, au moment des amours, tous les actes de l’objet passionné de leurs affections: voilà pourquoi les mâles participent à la plupart des besognes que leur instinct de maternité, que leur instinct suggère aux femelles.
»Donc Mâoun et Mahvia bâtirent le nid ensemble, sur la fourche d’un lentisque, au fond d’un hallier fort sauvage, avec autant de joie qu’ils en éprouvaient encore à se rencontrer dans les airs, les ailes étendues, tout frémissants d’une joie courte et fulgurante qui traversait un instant leurs tout petits corps. Après quoi ils se quittaient; et Mahvia allait dormir au soleil, et Mâoun s’allait percher sur une ramure minuscule, qui ne pliait même pas sous son poids minuscule, pour chanter: «Je l’ai fait, je l’ai fait, je l’ai fait! Et c’était bon, c’était bon, c’était très bon!» Et c’est ainsi qu’Allah le Rétributeur fait descendre le plaisir sur ses créatures, au temps marqué, jusqu’au jour qu’il leur marque de même l’hiver, et puis la mort.
»Après quoi Mahvia pondit chaque matin, durant toute une semaine, de beaux œufs translucides, pas plus grands que l’ongle translucide du petit doigt d’une femme. C’était comme des perles au fond d’une coupe, et le nid avait l’air heureux de les contenir, tant il semblait fait pour ça. Et quand Mahvia eut fini de pondre, elle commença de couver. Elle demeurait sur les œufs, comme étourdie d’une volupté puissante et vague, les yeux brillants; et Mâoun, sur une branche de lentisque, chantait triomphalement:
»--Nous avons pondu des œufs, des œufs, des œufs! Et c’est magnifique, magnifique, magnifique!
»Et quand Mahvia quittait le nid, pressée par la faim, il prenait sa place sans tarder, pour la raison que j’ai déjà dite.
»Mais quelquefois ils sortaient ensemble, à l’heure où le soleil, étant au plus haut du ciel, suffisait tout seul à tenir bien chaudes les huit petites boules claires. Un de ces jours-là, qu’Allah écrivit, comme ils étaient assez loin dans la forêt, s’amusant à saisir au vol les moustiques, les éphémères et les tout petits papillons bleus qui voient très mal et semblent vraiment faire exprès de vous tomber dans le bec, Kerkis, le coucou solitaire, l’oiseau sale et triste, couleur de sable noir, découvrit le nid et poussa une faible plainte de satisfaction. Lui aussi, il avait le ventre lourd! Une à une il brisa les coquilles, et goba voracement l’espoir de vie qu’elles enfermaient. Puis il jeta les écailles légères au pied du lentisque, s’enfonça dans le nid, qui céda sous son poids, écarta un peu ses deux ailes courtes et molles, et pondit à son tour un œuf, un très gros œuf, à la coquille épaisse et tachetée. Et il vit que cela était bon. Et il s’envola, silencieux. Et voilà pour lui!
»Mâoun et Mahvia revinrent quelques instants plus tard, mais ce fut Mahvia qui rentra dans le nid la première. Elle poussa un cri de stupéfaction.
»--Knitt! Knitt! siffla Mâoun en s’abattant à ses côtés. Qu’est-ce qu’il y a?
»--Il n’y a plus qu’un œuf, Mâoun! dit-elle.
»--Il n’y a plus qu’un œuf, constata Mâoun. C’est singulier!
»--Je n’y comprends rien! fit Mahvia, désolée.