Part 2
Puis il s’en alla sur son âne prêté, bénissant le prieur et songeant aux siens. Quand la route était difficile, il mettait pied à terre pour ménager la bête. Lui-même, il puisait l’eau pour la faire boire, quand un puits était bien propre; et le soir il ne l’attachait que par une corde très longue afin que l’âne pût se repaître, tout autour de lui, des herbes raides qui croissent entre les pierres.
Mais il vint un jour que l’âne refusa de boire, et le lendemain matin Nasr’eddine vit que l’âne n’avait pas mangé. Il l’encouragea d’abord de la voix et de la main, mais l’âne ne mangea pas. Il lui dit des choses flatteuses, mais l’âne ne but pas une goutte. Alors il l’appela âne des ânes, âne cornard, âne bâtard, âne plus bête que son ânier: mais l’âne se coucha par terre.
--Il est malade, se dit Nasr’eddine. S’il allait mourir?
Et en effet l’âne mourut. Il n’expira pas tout de suite, mais il agonisa, comme font les animaux de sa race quand ils sont fourbus, avec un souffle silencieux qui lui soulevait les côtes, et diminua tout doucement.
--Il est mort, gémit Nasr’eddine, il est mort! Voilà ma chance. Le prieur me dit de lui renvoyer son âne, il compte sur son âne, et il n’y a plus d’âne. La malédiction est sur moi! Mais cachons cet animal de calamité.
Il fit donc un trou dans le sable et les rochers pour l’enterrer. Mais comme il était encore affairé à ce travail, _ouallahi_! voilà qu’il distingue sur le fin touchant du ciel et de la terre une caravane qui marchait justement vers le côté d’où il était parti.
--C’est encore ma chance! se dit Nasr’eddine. Voilà des gens qui s’en vont sûrement passer par le _tekké_ de mon maître le prieur; ils vont me demander qui j’enterre; et si je leur avoue que c’est l’âne, ils diront à mon maître le prieur que j’ai tué son âne. Comment faire, _machallah_! comment faire?
Cependant, il ne cessait de mettre des pierres sur la fosse, et la caravane approchait toujours. Les chameaux marchaient les uns derrière les autres, leurs pieds mous allongés comme des pantoufles sur le sable sec, et les hommes, sur leur dos, avaient une voix hésitante et rocailleuse parce que, dans ce désert, ils avaient presque désappris de parler.
--Qui donc ensevelis-tu ici? fit le premier, arrêtant son chameau.
--Il arrive ce que je craignais, songea Nasr’eddine; hélas! que leur puis-je dire?
Mais comme il fallait répondre, il se précipita en travers de la fosse, criant sans plus savoir ce qu’il faisait:
--C’est un saint homme que j’ensevelis, ô musulmans! Il m’accompagnait dans mon voyage, et il est mort ici!
Ayant dit cela, comme le mensonge qu’il venait de proférer l’épouvantait, il gémit plus fort. Mais voici: tous les chameaux s’agenouillèrent, et tous les caravaniers déjambèrent leurs selles.
--Un saint homme? Et nous ne porterions pas, nous aussi, notre pierre sur sa tombe!
Donc ils allèrent chercher des blocs de granit et de grès, les plus lourds qu’ils purent; et bientôt, sur la face du sol aride, le lieu de la sépulture monta comme une pyramide. Cependant l’un des voyageurs dit à Nasr’eddine:
--Un saint homme, vraiment?
--Oui, cria Nasr’eddine effrayé, croyant qu’il en doutait, le plus saint des saints, je t’assure! Toutes les bénédictions étaient sur lui.
--Alors, dit l’homme en méditant, son tombeau doit faire des miracles... et nous avons ici un pauvre compagnon qui devient aveugle.
On amena le malade devant Nasr’eddine. Ses yeux brûlés par la poussière, le vent et le soleil étaient tout purulents, et il souhaitait si fort de guérir qu’il avait l’air, devant ce sépulcre qu’il croyait bénit, d’un affamé devant une table couverte de viandes.
--C’est toi qui étais le disciple du saint, dit-on à Nasr’eddine. Tu connais donc les prières qu’il récitait?
--Moi? fit Nasr’eddine, épouvanté.
--Allons, allons, dis les prières!
Et Nasr’eddine fit comme on lui commandait, et aussi comme il avait vu faire à son maître le prieur. Il ne savait pas les paroles, mais il médita profondément, et par trois fois souffla sur les paupières du malade.
--Il n’arrivera rien, pensait-il, et ces hommes supposeront seulement que le disciple n’est pas digne du maître; alors ils me laisseront tranquille!
Mais voici que le malade recula de trois pas, mit la main sur ses yeux, puis se prosterna devant le tombeau en criant:
--J’y vois! Qu’on me lave les yeux avec un peu d’eau, je suis sûr que j’y vois!
Tous les caravaniers s’étaient prosternés à leur tour devant Nasr’eddine. Et ceux qui avaient de l’or lui donnaient de l’or, ceux qui avaient de l’argent, de l’argent; et tous les autres, selon leurs richesses ou leur commerce, des aromates, des nourritures et des breuvages.
--Nous n’avons pas besoin d’aller plus loin, déclarèrent plusieurs. C’est ici un lieu de pèlerinage et de vénération. Où en pourrait-on trouver de plus auguste?
Et ils commencèrent d’appeler Nasr’eddine «maître».
--Reste ici, lui dirent-ils. Nous serons tes disciples et nous construirons un _turbé_ au-dessus de ce tombeau.
* * * * *
Ce fut ainsi que Nasr’eddine devint à son tour prieur d’un grand monastère; on venait à lui de tous les points du monde, et il continuait de guérir les malades. Il en demeurait tout étonné et restait modeste. Quelquefois il allait solitairement méditer sous le turbé. La tombe était maintenant toute revêtue de faïences bleues allumées d’or, et dans le stuc ajouré des murailles on avait incrusté en arabesques des corindons, des cornalines, des agates et jusqu’à des émeraudes. Alors Nasr’eddine murmurait:
--Ça va bien, en vérité, ça va très bien. Mais celui qui est là-dessous, il ne faut pas qu’on le déterre!
Et c’est ainsi qu’il commença de croire que tout arrive, et que les hommes vivent, sur toutes choses, dans l’illusion. Mais la fin de l’histoire est, plus encore, déplorable et merveilleuse!
... Nasr’eddine, ainsi qu’il a été dit, s’en allait parfois méditer tout seul dans le _turbé_ qu’on avait élevé au-dessus du corps de celui que vous savez, et il murmurait:
--Ça va bien, ça va bien, mais celui qu’on a mis là, il ne faut pas qu’on le déterre!
Et en effet, on ne le déterrait point, celui-là, et la confrérie qui s’était rassemblée alentour continuait de croître en richesse et en sainteté. Cependant le vieux _hodja_, premier maître de Nasr’eddine, s’étonnait de voir diminuer le nombre des pèlerins et des malades qui avaient recours à sa science ou venaient s’inspirer de ses vertus.
--_Machallah_! songeait-il, voilà qui est étrange! On ne m’apporte presque plus de petits enfants pour que je leur marche sur le ventre; il s’écoule des mois entiers sans qu’on me demande un seul talisman écrit à la pointe de mon calame merveilleux, et voici bien un an que je n’ai rendu la vue même à un borgne. Que se passe-t-il?
Sûrement les ressources de sa communauté n’étaient plus ce qu’elles étaient. Il y avait moins de beurre et de safran dans le pilaf, moins de pilaf dans les marmites, moins de marmites sur le feu. Pour ses moines et ses softas, les uns après les autres, ils le quittaient.
--Il nous faut aller prêcher, saint homme, disaient les moines. Nous mènerons une vie misérable sur les routes du désert, mais, que veux-tu, le désir de la prédication nous brûle! C’est le fruit de ton enseignement.
--Mais tu es bègue! répondait le vieux hodja. Et toi, celui que je vois là-bas, depuis que je te connais, tu n’as jamais dit que des sottises!
--Ça ne fait rien, répondaient-ils. On n’en verra que mieux notre bonne volonté. C’est la bonne volonté qui fait les saints.
--Allez donc, disait Hadji-Béchir, résigné.
Les softas se disaient malades, ou si pauvres qu’ils ne pouvaient plus payer leur nourriture. Certains se plaignaient d’être battus, ce qui était un mensonge.
--Mon enfant, dit enfin Hadji-Béchir à l’un d’eux, avoue plutôt la vérité. Où vas-tu?
--Au couvent qui est là-bas, de l’autre côté du désert, répondit le disciple en rougissant. Pardonne-moi, hodja: c’est là qu’ils vont tous! On dit qu’il y a un si beau _tekké_, une mosquée qu’on croirait bâtie par les anges, et un tombeau dont la vue seule encourage à la piété. Pour les miracles, ils sont innombrables!
Quand Hadji-Béchir fut presque seul, il s’ennuya tant qu’il finit par éprouver, comme tout le monde, le besoin d’aller visiter ce monastère miraculeux. Il partit donc à la pointe de la nuit pour profiter de la fraîcheur, monté sur une mule blanche et suivi du seul fidèle qui ne l’eût pas abandonné. C’était un vieux moine aveugle. Hadji-Béchir lui avait pourtant bien soufflé sur les yeux en prononçant les paroles, mais le charme n’avait rien fait; et le moine, tranquille, disait que c’était la bénédiction qui lui avait été écrite, puisque, du fond de sa perpétuelle obscurité, il ne pouvait plus voir qu’Allah. Et c’était même pourquoi il n’était point parti comme ses frères. Nulle curiosité ne le poignait: en quelque lieu que ce fût, voyant Allah et ne pouvant voir rien autre. Mais quand le hodja eut décidé de faire le voyage, il l’accompagna par respect et aussi par esprit de mortification, car il marchait à pied, tenant la mule par la queue pour se conduire.
Cependant, lorsqu’ils arrivèrent près du _tekké_, qui était le but de leur pèlerinage, l’aveugle eut presque une tentation.
--O mon maître Hadji-Béchir, murmura-t-il, toi qui as des yeux, dis-moi si c’est beau. Car je ne fais qu’entendre, et ce que j’entends me semble une musique céleste. Qu’est-ce donc qui chante ainsi à travers le ciel?
C’étaient les sonnailles pendues et tintantes au cou de tous les chameaux de toutes les caravanes de pèlerins. Il en venait du sud et du septentrion, de l’ouest et de l’orient, de toutes parts, de toutes les routes, par milliers; et à cause de ce joli bruit qu’elles faisaient, de ce bruit spirituel, joyeux, tremblotant, pénétrant aux oreilles, voluptueux à la peau, ces grandes bêtes, avec leur long col, leurs jambes démesurées, le bondissement figé de leur dos, faisaient penser à d’immenses sauterelles stridentes empressées vers leur but. Beaucoup de chamelles étaient suitées. Leurs chamelons sautaient à côté d’elles, blancs ou bruns, floconneux dans leur poil comme la neige fraîche ou le chanvre cardé, découvrant leurs gencives et montrant leurs petites dents naissantes quand ils dirigeaient leurs jeunes yeux vers les tétines des mères. Au milieu d’eux marchaient des Syriens, qui s’étaient faits bateleurs par piété. Ils mimaient les batailles qu’ils avaient dû livrer dans le désert contre les Bédouins pillards, brandissaient des sabres courts, courbes et lumineux comme un croissant lunaire, sautaient, dansaient, hurlaient; et leurs yeux brillaient d’enthousiasme et aussi de vanité, parce qu’on les applaudissait.
Le monastère était maintenant comme une ville. Des marchands par centaines en occupaient les abords. Ils vendaient la nourriture, le riz, les fèves, les pastèques, la viande de mouton qui rôtit au feu d’un brasier perpétuel, enfilée à de longues lames de fer, le sel et les épices. Mais plus près encore des édifices, on ne voyait plus qu’un pieux commerce: on vendait les _tesbits_, les chapelets dont les quatre-vingt-dix-neuf grains signifient les attributs qui émanent d’Allah l’Unique. Il y en avait d’agate changeante, pareils à des yeux félins, d’autres en graines venues d’Afrique, dont le parfum inspire l’amour aux femmes; et d’autres encore, taillés dans le cristal, l’onyx et le quartz hyalin, le long des étalages ruisselaient comme des larmes.
Un portique apparut ensuite, entourant le cloître qui précédait le tombeau. On y entrait par une porte immense dont l’ove, s’arrondissant, formait un cercle presque complet, comme si elle eût voulu s’élargir pour laisser entrer le soleil même, avec son globe et ses rayons. Au centre du parvis, dans des rigoles tracées à travers les dalles, l’eau coulait d’une fontaine avec un bruit incessant et très doux; et dans ce marbre tout ajouré, presque trop transparent, comme le voile d’une femme immodeste, on eût dit qu’il avait crû de merveilleuses petites fougères toutes désireuses de vivre perpétuellement dans la fraîcheur; mais de plus près les yeux reconnaissaient que ces herbes étaient faites d’émeraudes.
--Que c’est beau, songeait Hadji-Béchir, que c’est beau! Je ne m’étonne pas que nul ne vienne plus dans mon _tekké_; ses richesses sont misérables en comparaison de cette simplicité chaste, de cette apparence ingénue et grave. En vérité, ces édifices sont comme une femme qui marcherait nue, le lendemain de ses noces, dans la cour du haremlik, sous les seuls yeux de son maître. Ils donnent envie de les étreindre et pourtant de les respecter. Celui qui les a fait construire n’est pas seulement un grand saint; il doit posséder un grand esprit.
Il demanda instamment l’honneur d’être reçu par lui avant le jour de vendredi, le seul où cet _iman_ illustre se montrât en public pour édifier les âmes et accomplir des miracles; et telle était la réputation d’Hadji-Béchir pour la science et la piété que sa requête fut agréée. Derrière le tombeau, devenu un monument aussi vaste que le _Tadj_ dans l’Inde, ou la mosquée d’Omar à Jérusalem, s’étendait une pelouse plantée d’ifs immobiles et de ces peupliers, toujours tremblants, dont les feuilles, par la grâce d’Allah, semblent faire effort pour vous éventer. Un réchaud en cuivre rouge brillait sur le vert de l’herbe comme une fleur flamboyante; et assis auprès, sur les jambes et les genoux, un homme buvait une tasse de thé. A l’approche de Hadji-Béchir, il leva la tête. Et alors--oh! de toutes les attitudes la plus choquante et la plus imprévue, de toutes les incongruités la plus grossière et la plus impardonnable!--Hadji-Béchir, au lieu de se prosterner, mit la main sur ses yeux, regarda encore, remit la main sur ses yeux, puis se tapa les deux cuisses et partit d’un si grand éclat de rire qu’une pie lui fit écho.
--C’est toi, Nasr’eddine? cria-t-il, c’est toi?
A son tour, Nasr’eddine le regarda, le reconnut, et tomba d’un coup à ses pieds.
--Oui, maître, fit-il, c’est moi! Je redoutais ce moment, mais je savais qu’il devait venir. C’est moi qui suis là et c’est toi qui es venu. Je te craignais, mais je t’attendais.
--Toi, Nasr’eddine! poursuivit le vieux hodja, ébahi. Toi qui ne savais pas lire, qui des prières n’avais pu apprendre que les génuflexions, toi l’ignorant des ignorants! Et tu diriges une communauté, et tu fais des miracles, et tu as construit des demeures divines pour la divinité, saintes pour la sainteté, belles pour la beauté? Je n’y comprends rien.
--Moi-même, fit Nasr’eddine en pleurant, je voudrais y comprendre quelque chose, mais je suis encore moins avancé que toi. Car tu ne sais pas encore tout. Tu sais que je suis un ignorant, tu sais que je n’ai pas toujours su réprimer les mouvements de ma chair; je le sais aussi. Mais ce que tu ne saurais deviner et dont j’ai la conscience pleine, ô maître, c’est que je suis un menteur.
--Toi? interrogea Hadji-Béchir.
--Oui, maître, fit Nasr’eddine, toujours en larmes.
Et le conduisant au _turbé_, il lui révéla l’histoire de celui qui reposait sous la voûte. A s’être reposé si longtemps parmi les faïences bleues sabrées de lettres d’or, l’air y avait fini par prendre la couleur d’une eau de source où brilleraient des paillettes de mica; et toute l’architecture de ce tombeau était à la fois si solide et si légère, si grave et si charmante qu’il faisait penser à une cage dont les oiseaux seraient des prières.
--Eh bien, dit Nasr’eddine, tout cela recouvre un mensonge. Et pourtant moi qui suis ce menteur, je fais des miracles; moi qui ne sais pas lire, je donne des avis sur lesquels les sages disputent; moi qui suis un ignorant, j’ai construit ce que tu vois. Du moins j’en ai la réputation. Car je n’ai jamais rien voulu, je t’assure, et j’en suis encore à me demander comment c’est arrivé. J’ai laissé faire, et on m’a dit que j’étais un saint. J’ai laissé dire, et on m’a dit que j’étais un théologien. J’ai laissé bâtir, et je laisserai la mémoire d’un homme de goût.
--Certes, prononça Hadji-Béchir, cette histoire est singulière, et si elle était écrite à la pointe d’une aiguille sur le fond intérieur de l’œil, elle serait une cause d’étonnement. Mais, Nasr’eddine, mon pauvre, je vais t’en dire une autre plus étonnante encore.
--Ce n’est pas possible, affirma Nasr’eddine.
--Écoute. Celui qui est enterré ici...
--Eh bien? fit Nasr’eddine.
--Celui qui est enterré ici n’est que le petit-fils de celui qui est enterré là-bas.
--Dans ton monastère? demanda Nasr’eddine. Un autre âne?
--Oui! fit le vieux hodja, de la tête.
* * * * *
Ce fut à partir de ce moment que le génie de Nasr’eddine se développa véritablement. Mais nul n’a jamais osé dire si cette sagesse qui le rendit célèbre venait du paradis, ou d’ailleurs. Je suppose que c’est cela qu’on nomme la sagesse humaine...
III
COMMENT NASR’EDDINE CONNUT CE QU’EST LE MARIAGE DES CHRÉTIENS
La nuit qu’il revint du palais de Son Excellence le gouverneur sans avoir soupé, pour voir ensuite danser deux ombres derrière les moucharabiehs de sa propre demeure,--car il eût juré, à la réflexion, que décidément il y avait deux ombres,--cette nuit-là fut assez mauvaise pour Nasr’eddine. Pourtant, dès l’aube, il quitta sa couche. Son âme enfantine adorait le soleil, il était comme les oiseaux: malgré les plus cuisants soucis l’obscurité l’endormait; l’œil du jour, aussitôt ouvert, ouvrait ses yeux.
Zéineb dormait. Il se vêtit en silence, glissa ses pieds dans ses babouches, s’en fut, pour les ablutions, à la fontaine de Bounar-Bachi, et ne rentra chez lui que vers la méridienne, encore qu’il eût grand’faim. Zéineb cria, d’une voix fort irritée:
--D’où viens-tu, libertin?
Car c’était sa politique, à cette dévergondée, d’accuser son époux du crime qu’elle-même commettait, pensant, avec quelque raison, qu’une telle attitude parlait en faveur de sa vertu.
Elle ajouta d’autres injures, qu’il ne serait pas convenable de répéter, et qui toutes tendaient à noircir la réputation de ce saint homme. Or, le hodja était allé fort innocemment, selon sa coutume en été, passer la matinée à l’ombre des platanes qui ombragent les tombes des vieux sultans de Brousse. C’est un lieu de bénédiction. Tout y est frais, délicat et fin: la respiration mystérieuse des ifs et des buis, qui se rangent sous les grands arbres comme des soldats alignés dans un khan, sous un portail; le marbre des tombeaux, blanc et un peu doré; l’herbe même de cet enclos, tondue juste comme il faut par les chèvres de l’iman gardien, si douce aux membres de ceux qui viennent s’asseoir, les jambes croisées, les talons sous les cuisses.
--Ouallahi! songea Nasr’eddine. Il paraît que c’est moi qui suis un libertin. Je croyais bien pourtant avoir employé mes yeux seulement à regarder le samovar, où bouillonnait l’eau pour faire le thé, ma bouche à boire ce thé, le reste de mon corps à ne rien faire, et toute mon âme à ne rien penser. Allah est le plus grand! Il a donné aux femmes une extraordinaire imagination ou bien une étrange astuce!
Telles furent ses pensées, mais il se garda bien de prononcer un mot. Toutefois, ayant grand’faim, il regarda du côté de l’âtre, et n’y ayant vu ni feu ni couleur de feu, ni viande ni odeur de viande, laissa paraître quelque étonnement.
--O fille de l’oncle, interrogea-t-il, où est notre dîner?
--Va demander ta nourriture à celles que tu fréquentes, répondit-elle. Pour moi, je suis rassasiée par ta seule vue, ô visage de poix!
* * * * *
Le hodja s’en fut tristement chercher sa pitance chez le traiteur du bazar, qui souleva pour lui tous les couvercles de ses plats d’étain: ceux qui contiennent les pois chiches, ceux où cuisent à l’étuvée, dans une sauce au safran, les haricots ronds, les poulets farcis d’olives noires, le pilaf aux grains de riz bien égaux. Le traiteur songeait en lui-même: «Pourquoi ce saint homme, qui a pris femme selon la loi d’Allah, ne mange-t-il pas chez lui, dans la paix de son _haremlik_?» Mais ceci était le secret de la foi musulmane; il ne posa aucune question. Nasr’eddine vit bien pourtant qu’il faisait ses réflexions; il en fut humilié.
«Allah est tout-puissant, se dit-il. Il a écrit sur moi que ma femme serait méchante, par surcroît fort enflammée, j’en ai peur, et jalouse ou faisant semblant, juste à l’heure où moi je deviens un assez vieil homme, parfaitement tranquille. Ma conscience est pure. Je n’ai rien à me reprocher contre la loi du Prophète--loué soit son nom!--qui nous promet le paradis si nous n’avons jamais jeté les yeux que sur nos épouses légitimes et nos esclaves. Or je n’ai qu’une femme, et j’ai toujours fait l’économie d’une esclave: celles qui sont belles sont chères, et je n’ai souci de celles qui sont laides... Mais cela importe peu: ce n’est que la vérité, c’est-à-dire rien; car une femme jalouse--en admettant que la mienne ne soit que jalouse--est une malade inguérissable, qui vit dans un monde imaginaire, où les seules réalités sont pour elle ses rêves désolants. Que je voudrais être plus jeune! Je m’offrirais la consolation de ne jamais me coucher sans remords, et sans me dire: Zéineb a bien raison, je suis un grand misérable!»
Ainsi songeait Nasr’eddine. Mais il était devenu très paresseux de son corps. La méditation dans une chambre paisible, la contemplation des petites fourmis dans l’herbe, l’histoire des amours des autres suffisaient à son plaisir. Or, c’était à cette heure que son épouse lui reprochait de manquer de vertu! Il n’avait pas de chance, non, il n’avait pas de chance!
Il revint chez lui bien mélancolique. Il portait son dîner dans un beau vase ovale, en cuivre brillamment étamé, fermé par un couvercle où des oiseaux, gravés à la mode persane, ouvraient les ailes, becquetaient, tournoyaient parmi des guirlandes. La nourriture y était tenue au chaud dans cinq petits plats. Mais quand il ouvrit le couvercle, et quand il disposa les cinq plats sur une natte, et quand il se disposa, confortablement assis sur la natte, à manger le contenu des cinq petits plats, voilà encore que survint Zéineb, la calamiteuse. Et elle cria:
--Fils de Cheïtan! hypocrite! ami de chrétiennes débauchées! débauché! oses-tu bien te nourrir devant moi de la nourriture que t’ont préparée des femmes perdues, et non pas ton épouse légitime!
Donc elle renversa le pilaf dans les haricots, les haricots dans les pois chiches, les pois chiches dans le poulet, et le tout dans les cendres froides, et ce fut ce soir-là le dîner de Nasr’eddine.
Les pensées qu’il avait agitées le long de la route lui revinrent et il s’écria:
--Je suis un sot. Ceci est le don du Rétributeur: je suis un sot. Car Allah me permet plusieurs femmes légitimes et des esclaves, et je n’avais pas usé de la permission. Je prendrai ou une autre femme légitime, ou une esclave, car vraiment il me faut dîner!
* * * * *
Il s’en fut donc le lendemain au khan où l’on vend les esclaves. Les marchands d’esclaves sont comme les marchands de perles: ils ne montrent pas d’abord leur marchandise. Il faut causer. Il faut dire: «Je la veux comme ci. Je la veux comme ça...» Et le marchand répond: «Nous avons ceci, nous avons cela.»
--Il me faut, dit le hodja, une femme qui ait un bon caractère.
--Ya sidi, fit le marchand, j’en ai une douce comme un sorbet.
--Il faut, continua le hodja, qu’elle s’entende aux soins domestiques.
--Ya sidi, fit le marchand, j’en ai une qui connaît tout l’art des pâtisseries au sésame, au froment, à la farine de maïs, à l’huile, au beurre, au miel. C’est une négresse noire.
--La bénédiction sur ton commerce! dit Nasr’eddine hésitant. La dame qui a un bon caractère est une négresse?
--Non pas, répondit le marchand, non pas! A quoi penses-tu? Celle qui a un bon caractère est blanche, et la savante dans l’art des pâtes délicieuses est noire. Si tu veux plusieurs qualités, il faut prendre plusieurs femmes. Comment faire autrement, comment faire?