Part 12
--... Donc je te dis, ô révérend plein de vertus, que ce lion, qui vit toujours près de Tabariat, était jadis un lion très fort, un lion extraordinaire, le lion des lions! Aujourd’hui encore, il peut tuer un chameau d’un seul coup de griffe; et, après lui avoir planté ses crocs dans l’échine, le jeter sur son épaule d’un seul mouvement de cou. Par malheur, un jour qu’à la chasse il venait de faire tomber une chèvre, rien qu’en lui soufflant au poil l’haleine de son nez, il s’écria: «Il n’y a d’autre Dieu que Dieu, mais je suis aussi fort que Dieu. Qu’il le confesse!» Allah, qui l’écoutait, Allah, le tout-puissant, dit à voix haute: «O lion de Tabariat, essaye maintenant d’emporter ta proie!» Alors, le lion planta ses grandes dents entre les vertèbres de la bête, derrière les oreilles, pour la jeter sur son dos. Ouallahi! Ce fut comme s’il essayait de soulever le mont Liban, et il tomba boiteux de la jambe droite. Et la voix d’Allah retentit encore, clamant: «Lion, plus jamais tu ne pourras tuer une chèvre!» Et il en est resté ainsi jusqu’à ce jour: le lion de Tabariat a conservé toute sa force pour emporter les chameaux, mais il ne peut faire le moindre mal même à un chevreau nouveau-né; les boucs des troupeaux, la nuit, lui font les cornes, et il est toujours boiteux de la jambe droite depuis ce moment-là.
* * * * *
--Mohammed, dit le révérend Feathercock avec dédain, ce sont là des histoires bonnes pour les petits enfants.
--Eh quoi! repartit Mohammed-si-Koualdia, tu refuses de croire que Dieu peut tout ce qu’il veut, que le monde n’est qu’un rêve perpétuel de Dieu, et que, par conséquent, Dieu peut changer de rêve? Es-tu chrétien, si tu dénies au Tout-Puissant sa Toute-Puissance?
--Je suis chrétien, fit le révérend avec un certain embarras, mais depuis assez longtemps nous avons été obligés d’admettre, nous autres pasteurs de l’Occident civilisé, que Dieu ne saurait, sans se démentir lui-même, changer l’ordre de choses qu’il établit quand il créa l’univers. Nous considérons que la foi aux miracles est une superstition qu’il faut laisser aux moines de Rome et de Russie, ainsi qu’à vous autres musulmans, qui vivez dans l’ignorance de la vérité. Et c’est pour vous apporter la vérité que je suis venu dans vos contrées, en même temps que pour lutter contre la pernicieuse influence politique de ces moines de Rome et de Russie dont je viens de te parler.
--En invoquant le nom d’Allah, répondit Mohammed avec une grande solennité, et par la vertu de la clavicule de Salomon, je pourrais faire grandir chaque jour de la grandeur d’un ongle la tortue qui nous écoute!
Et en prononçant ces paroles, comme il avait fait du pied un geste un peu vif vers Zobéide, Zobéide rentra la tête sous sa carapace.
--Tu ne saurais faire cela, dit le révérend. Toi, Mohammed, un homme tout couvert de péchés, un musulman que j’ai vu ivre...
--J’étais ivre, répliqua Mohammed, mais toi-même...
--... Tu serais capable de forcer la puissance d’Allah? poursuivit M. Feathercock.
--Je le ferai sur l’heure, dit Mohammed.
Prenant Zobéide, il la posa sur la table. La tortue, effrayée, de nouveau avait rentré la tête. On ne voyait plus que les quadrangles jaunes, cerclés de noir, de sa carapace, tout contre la pastèque juteuse. Mohammed prononça:
* * * * *
--_Tu es un miracle en toi-même, ô tortue! Car ta tête est d’un serpent, ta queue d’un rat d’eau, tes os d’un oiseau, ton poil fait de caillou; et cependant tu connais l’amour comme les hommes, si bien que lorsqu’on vous rencontre au printemps, vous toutes, tortues, on dirait que les pierres mêmes, ding, ding, ding, tin, tin, tin, s’agitent, se mêlent et s’unissent pour procréer. Et, en effet, ô tortue de pierre, voilà qu’ensuite tu ponds des œufs!_
»_Tu es un miracle en toi-même, ô tortue, car on dirait que tu n’es que de la coquille, et pourtant tu es une bête qui manges. Mange de cette pastèque, ô tortue, et grandis cette nuit de la grandeur d’un ongle, si Allah le veut!_
»_Et quand tu auras grandi d’un ongle, ô tortue, mange encore de cette pastèque, ou de sa sœur, une autre pastèque, et grandis encore d’un ongle, et deviens grosse comme une mosquée. Tu es un miracle en toi-même, ô coquille qui es de la vie: fais un autre petit miracle, si Allah le veut, si Allah le veut!_
* * * * *
Zobéide, rassurée par la monotonie de cette voix, se décida enfin à sortir d’abord la pointe de son nez corné, puis ses yeux noirs, sa queue grasse et dure et ses fortes pattes griffues. Apercevant la pastèque, elle fit un signe d’assentiment et commença de manger.
--Il n’arrivera rien du tout! dit le révérend John Feathercock, un peu ému.
--Tu verras, répondit Mohammed gravement. Je reviendrai demain.
Il revint en effet le lendemain matin, prit la mesure de Zobéide avec ses doigts, et déclara:
--Elle a grandi!
--Tu veux me le faire croire, répliqua M. Feathercock, anxieux.
--Il est dit dans le Coran, poursuivit Mohammed, au chapitre de la Fente, lequel contient vingt-cinq versets et fut écrit à la Mecque: «Je jure par la rougeur qui paraît en l’air lorsque le soleil se couche, par l’obscurité de la nuit et par la clarté de la lune, que vous changerez tous d’être et de taille.» Allah s’est manifesté, la tortue a changé de taille. Elle changera encore: mesure-la toi-même, et tu verras.
M. Feathercock mesura Zobéide, et, le lendemain, dut constater qu’elle avait grandi de la grandeur d’un ongle. Il devint rêveur.
Et de jour en jour, Zobéide crût en forces, en dimensions, en vigueur et en appétit. D’abord, elle n’était grosse que comme la soucoupe d’une tasse à thé, et ne prenait que quelques onces de nourriture. Puis elle fut comme une assiette à dessert, puis comme une assiette à soupe. Son bec vigoureux crevait d’un coup l’écorce des pastèques; on entendait distinctement le bruit de ses mâchoires broyant la chair molle des fruits qu’elle faisait disparaître. En une semaine, elle fut vaste comme l’un de ces plats sur lesquels on sert la viande. Le révérend n’osait plus approcher ce monstre, dont les yeux lui semblaient avoir pris quelque chose de démoniaque. D’ailleurs, dévorée d’une faim perpétuelle, Zobéide mordait.
Les ouailles de M. Feathercock apprirent qu’il gardait chez lui une tortue enchantée au nom d’Allah, et non point par l’invocation de la divinité occidentale: cela ne fut point avantageux aux travaux évangéliques du révérend. Mais celui-ci refusait obstinément de croire à un miracle, bien que Mohammed-si-Koualdia, depuis le jour où il avait prononcé le charme, n’eût pas remis les pieds dans la maison. Il restait assis dehors, à la porte d’un petit café, l’air rêveur ou méditatif, et mangeait parfois une boulette de haschich. Le révérend finit par se persuader qu’il n’y avait là qu’un phénomène très simple, bien que peu connu, dû à l’action extraordinairement favorable de la pulpe de pastèque sur le développement des tortues. Il résolut donc de priver Zobéide de pastèques.
Mohammed, devenu à la fin très ivre de haschich, aperçut un jour Hakem, le boy de M. Feathercock, qui, sans rien dissimuler d’ailleurs, revenait du marché avec une botte d’herbes grasses. Les traits durcis par la drogue, mais toujours majestueux, il le suivit à grands pas:
--Malheureux, dit-il à M. Feathercock, malheureux! Tu as voulu rompre le charme? Réjouis-toi, il est rompu. Mais désespère! Il est rompu bien plus que tu ne crois: la tortue va diminuer!
Le révérend essaya de rire, mais il n’était pas rassuré. Le dimanche, à l’office, les rares fidèles qu’il avait conservés le regardaient sans confiance, et chez le consul d’Angleterre, on se contenta de lui dire, sans excès de sympathie, que lorsqu’on faisait son ami de Mohammed-si-Koualdia, se mêlant ainsi «promiscueusement» à la canaille, il ne pouvait rien en résulter de bon. Cependant Zobéide, mise en présence de l’herbe humide, manifesta d’abord des sentiments assez dédaigneux. Incontestablement, elle préférait les pastèques. M. Feathercock s’en applaudit. «Elle mangeait trop, tout simplement, songeait-il, c’est ce qui la faisait grandir. Si elle ne mange plus, elle ne grandira plus. Et si elle crève, j’en serai débarrassé. Tout est pour le mieux.»
Mais le lendemain, Zobéide, renonçant à bouder, se mit très docilement à mâcher de l’herbe, et Hakem, porteur d’une nouvelle botte, dit d’un air sournois:
--Effendi, elle diminue.
Le révérend essaya de hausser les épaules, mais il lui fut impossible de se le dissimuler à lui-même: la taille de Zobéide avait rétréci. Et tout Constantinople apprit en une heure que Zobéide avait rétréci! Quand il allait chez le barbier grec, le barbier grec lui disait: «Sir, votre tortue n’est pas une tortue ordinaire!» Quand il allait chez madame Hollingshead, qui s’intéresse toujours tellement à tout ce qu’elle ne comprend pas, et voilà pourquoi elle peut parler de tant de choses, cette dame lui disait: «_Dear sir_, votre tortue! comme cela doit être _exciting_, de la voir diminuer: j’irai chez vous.» Quand il allait à l’orphelinat anglican, tous les petits Syriens, tous les petits Arabes, tous les petits Druses, tous les petits juifs, dessinaient des tortues sur leurs cahiers, des tortues de toutes les tailles, la plus grosse derrière la plus petite, et toutes se mordant la queue. Et dans la rue, les âniers, les porteurs d’eau, les frituriers, les marchands de viande grillée, de pain cuit, de fèves, de crème, criaient: «Mister Tortue, mister Tortue! Essaye de notre marchandise, pour ta bête têtue qui diminue!»
Et en effet la tortue diminuait toujours. Elle devint comme une assiette à soupe, puis comme une assiette à dessert, puis comme une soucoupe de tasse à thé, puis un matin ce ne fut plus qu’une toute petite chose ronde, frêle, translucide, une tache mince, pas plus large qu’une montre de dame, presque invisible au pied du jet d’eau. Et le lendemain, un lendemain d’entre les lendemains, il n’y eut plus rien, mais plus rien du tout, ni tortue, ni odeur de tortue, pas plus de tortue dans la cour que d’éléphant.
* * * * *
Mohammed-si-Koualdia ne prenait plus de haschich parce qu’il en était saturé. Mais il demeurait accroupi tout le jour à la porte du petit café, en face de la maison du révérend, les yeux si démesurément agrandis dans sa face blême qu’il avait l’air vraiment d’un sorcier très terrible. Le révérend s’en retourna chez le consul d’Angleterre qui lui dit froidement:
--Tout ce que je puis vous dire, c’est que vous avez _made an ass of yourself_, autrement dit, pour parler comme les Français, fait l’âne pour avoir du son. Ce que vous avez de mieux à faire, est d’aller créer une congrégation ailleurs.
* * * * *
Le révérend John Feathercock accepta ce conseil avec déférence, et prit le bateau pour Smyrne. Le soir même, Mohammed-si-Koualdia, s’étant rendu chez Antonio, interprète et écrivain public, lui fit traduire en hellène la lettre suivante, dont il lui dicta le texte arabe, et porta cette lettre au père Stéphane, prieur du couvent des Hiérosolymites grecs.
«Puisse le ciel fleurir tes joues des couleurs de la santé, vénérable Père, et la félicité régner dans ton cœur. J’ai l’honneur de t’informer que le révérend John Feathercock vient de partir pour Smyrne, mais qu’il a mis sur ses malles l’adresse d’une ville nommée Liverpool, laquelle, je m’en suis informé, se trouve dans le royaume d’Angleterre; et ainsi tout porte à croire qu’il ne reviendra plus. J’espère donc que tu me donneras la seconde partie de la récompense promise, ainsi qu’un cadeau généreux pour Hakem, le boy de M. Feathercock, qui portait tous les jours dans la maison du révérend une nouvelle tortue, et remportait l’ancienne sous son burnous.
»Je te prie également de faire savoir à tes amis que je puis leur vendre, à des prix exceptionnels, cinquante-cinq tortues toutes différentes de taille et dont la dernière n’est pas plus grande que la montre d’une _hanoum_ européenne. Elle m’a donné bien du mal à découvrir et prouve avec quel soin délicat Allah dessine les membres des moindres créatures et se plaît à orner leurs corps de dessins ingénieux.»
XVI
COMMENT ALLAH, EN PERMETTANT LA RÉVOLUTION, DESTITUA HAYDAR ET FOURNIT À NASR’EDDINE L’OCCASION DE RETOURNER CHEZ LUI
... Un matin que Nasr’eddine sortait de son couvent, situé, ainsi qu’il a été dit, sur les hauteurs de Stamboul, il entendit des coups de fusil de l’autre côté de la Corne d’Or, du côté du Taxim: c’étaient les soldats insurgés, venus de Salonique, qui terminaient la révolution. Quelques heures plus tard le Padischah était détrôné; il y avait un autre Padischah, il y avait bientôt une Chambre, un Sénat, comme en Europe; on ne parlait que de choses merveilleuses. Les gens s’embrassaient dans les rues, et même certains musulmans célébraient l’ère de la liberté en buvant publiquement le mastic des Grecs. Cette dernière expression de la joie populaire choqua un peu Nasr’eddine: il se promit de la blâmer devant Haydar-pacha, et ne comprit point grand’chose au reste des événements dont Allah le rendait témoin. Le hodja Nasr’eddine ne se doutait pas que ces événements lui allaient rendre la liberté.
* * * * *
Durant de très longues années, Haydar-pacha avait joui de la faveur de son souverain. Parfois, ainsi qu’il est d’usage, à l’occasion des fêtes du Baïram ou pour fêter la naissance d’un nouveau prince, celui-ci lui remettait une bourse pleine d’or et Haydar disait, les deux genoux à terre et le front prosterné: «Ton règne est plein de gloire, tu vivras encore cent et une années!» Il prenait cet air de jubilation afin de faire croire qu’il avait besoin, pour vivre, de ces quelques centaines de livres accordées par la munificence du maître, mais en vérité c’était là le moindre de ses revenus. Car Haydar commandait en chef la septième police du sultan, celle qui est chargée de surveiller les six premières, et il les surveillait en effet fort proprement: c’est-à-dire que, lorsque l’une des six polices était parvenue à se procurer une grosse somme, soit en menaçant de délation un riche personnage, soit en faisant confisquer les biens de ce personnage après l’avoir fait disparaître par le fer, l’arsenic, l’opium macéré dans du vinaigre ou la corde, Haydar exigeait de ses collègues une légitime commission pour établir que cette opération avait eu réellement pour objet la sécurité du Padischah. De temps en temps, pour se faire craindre, et afin de montrer qu’on aurait eu tort de lui refuser cette commission, il employait au contraire toute l’adresse de son calame ingénieux et toute l’astuce de ses affidés à démontrer que le chef de l’une des six autres polices consacrait plus d’efforts à s’enrichir qu’à pénétrer les projets des ennemis du trône; et il le faisait déporter en Asie Mineure, ou même en Tripolitaine. Les serviteurs des craintes impériales redoutaient particulièrement d’être envoyés dans cette province; car les exilés libéraux, qui y vivaient en grand nombre, avaient fini par la transformer en une sorte de république indépendante, dont les moyens de gouvernement étaient d’ailleurs calqués sur ceux de l’autocrate qui les avait déportés: et ils avaient coutume de mettre à mort ceux des nouveaux arrivants qui ne leur paraissaient pas véritablement démocrates.
Ces besognes de haute justice distributive avaient rendu Haydar assez populaire pour un espion. Lorsque le Padischah, cédant au patriotique désir qu’exprimèrent ses sujets par la voix de cent mille soldats dont il avait oublié de payer la solde, leur octroya une constitution, le chef de la septième police ne fut pas inquiété. Les libéraux se contentèrent de lui faire savoir que, puisqu’on supprimait les six autres, la dernière n’avait plus de raison d’être. La résignation respectueuse d’Haydar servit de voile décent à son incrédulité. Il savait que la police fait la force principale des gouvernements, de même que la discipline celle des armées: ces révolutionnaires lui parurent naïfs. C’est pour cette raison, et afin sans doute de charmer ses loisirs, qu’il continua de donner, par habitude et gratuitement, des conseils à leurs adversaires. Ceux-ci élaborèrent donc, avec son concours, une assez jolie conjuration, compliquée d’un projet de massacre général; mais cette conjuration fut révélée par un mouchard. Haydar n’éprouva d’abord de cet échec qu’un sentiment d’humiliation. N’ayant pas de convictions politiques, il souffrait de s’être trompé de côté. Mais les vainqueurs alors commencèrent de pendre, et cela ne fut pas sans lui inspirer quelque inquiétude. Chaque matin, sur le pont de Galata, une nouvelle potence portait un poids nouveau. Le mort, au vent qui venait du Bosphore ou des Dardanelles, des profondeurs encore froides du septentrion, ou des contrées qu’échauffait déjà le soleil du sud, se balançait tout doucement, et même le mugissement des sirènes, dans la Corne d’Or encombrée de navires, faisait frissonner ses pauvres vêtements sur son corps tout raide. Haydar songeait:
--Voilà qui est grave: la situation redevient normale. Le nouveau gouvernement se met à n’avoir pas plus de scrupules que nous n’en avions. Il ne pend encore que des misérables, ce qui est une détestable opération: elle ne rapporte rien. Mais il apprendra bientôt son métier et c’est à nous qu’il va s’adresser: nous avons de l’argent! Si l’on sait quels furent mes amis durant ces six mois, que vais-je devenir?
Lorsqu’il vit arriver dans sa demeure Mohammed-Riza et Kassim-effendi, officiers de l’armée de l’Est, il se précipita au-devant d’eux, croyant comprendre ce qui les amenait. Ses terreurs mêmes lui inspirèrent une sorte de courage inutile et triste:
--Tuez-moi vous-mêmes, dit-il. Vous avez vos sabres.
Il dit cela parce qu’il préférait mourir de la sorte que d’être pendu.
Mais Kassim lui expliqua qu’on se contentait de confisquer ses biens, et que la justice du peuple lui faisait grâce de la vie. On lui permettait de quitter librement le sol de la patrie pour se rendre en Occident, accompagné de sa femme légitime et d’une seule servante noire. Haydar respira. C’était un véritable Ottoman, il n’avait jamais visité les pays qui sont à l’ouest de la terre; mais il savait qu’on n’y assassine plus, les révolutions ne se passant qu’en bavardages; et on lui avait dit que Paris était accueillant aux étrangers.
Cependant Kassim et Mohammed demeurèrent immobiles, et derrière eux il y avait des soldats. Haydar craignit alors que, pitoyablement, ils n’eussent commis un mensonge et ne fussent venus pour l’assassiner.
--Rassure-toi, dit encore Mohammed-Riza. Seulement nous devons faire dans ta demeure les perquisitions d’usage. Dis à tes femmes de se voiler et de passer dans les jardins. Même le _haremlik_ doit être ouvert aux recherches de la nation.
--_Inchallah!_ répondit Haydar, c’était déjà comme ça du temps que j’étais chef de la septième police. Ces usages sont excellents, qu’il soit fait à votre désir.
Tout Ottoman, depuis des siècles, a coutume de cacher dans un coin de sa maison, sous une pierre de l’âtre ou dans la muraille, une somme qui varie selon sa fortune, et qui doit lui permettre de subvenir à ses premiers besoins s’il est forcé de fuir. C’était ce trésor qu’on cherchait à lui ravir. Les soldats sondèrent les murs à coups de crosse. Ils avaient des mâchoires lourdes, des mains énormes et de tout petits yeux sans méchanceté. On brisa les lourds bahuts incrustés de nacre, et dans les jardins les pioches et les pelles trouèrent de longues fosses, qui se croisaient. Enfin, derrière les cuisines, au fond d’un bûcher, Mohammed et Kassim découvrirent mille pièces d’or dans un coffre d’acier. Alors ils se retirèrent.
--C’était la volonté d’Allah! dit Haydar.
* * * * *
Mais le soir, quand tous ses eunuques, ses esclaves et ses femmes l’eurent quitté, sauf Léila-Hanoum et la négresse Kadidjé, il alla visiter avec elles les racines d’un vieux pêcher. Le vent faisait tomber sur leur dos des pétales qui semblaient brocher de rose le caftan jaune d’Haydar et les voiles de soie noire qui vêtaient Léila. Haydar déterra trois ou quatre sacs assez lourds.
--L’autre cachette, dit-il, fier de sa sagesse, je l’avais faite pour qu’elle fût trouvée. Ils n’ont pas vu celle-ci: cinq mille pièces d’or!
Et le lendemain, avec Léila et Kadidjé, il prit l’Express-Orient à la gare de Sirkedji. Il se sentait pleinement heureux, étant sauvé: car il n’avait pas seulement pour fortune les cinq mille pièces d’or enfermées dans les malles de fer grossièrement peintes qui passaient pour appartenir à Kadidjé, la négresse esclave. Les banques des infidèles, depuis longtemps, lui gardaient un autre trésor, et bien plus riche. Sans se faire une image bien nette de l’existence qu’il allait mener dans ces pays d’Occident où il se réfugiait, il demeurait convaincu qu’elle serait plutôt agréable. Les gens de sa race n’ont guère, sauf ce qu’il en faut pour les avarices nécessaires, la faculté de prévoyance. Mais il nourrissait l’idée vague que cette existence devait être pareille à celle qu’il connaissait depuis son enfance, embellie encore par d’autres plaisirs, la plupart immoraux. Il aurait sans doute, comme à Constantinople, une maison au bord de la mer, une autre très vaste, dans un quartier discret, quelque part dans Paris, beaucoup de serviteurs, des femmes, et il entrevoyait la nécessité de racheter quelques eunuques, malgré la dépense. Tout cela faisait partie des jouissances qu’une honnête fortune autorise en Turquie, et il comptait profiter, par surcroît, des complaisances qu’ont si souvent, lui avait-on dit, les femmes des chrétiens, qu’elles soient purement vénales ou simplement curieuses.
* * * * *
Un musulman, une fois qu’il est dans un lieu public, ne doit jamais avoir l’air de regarder sa femme voilée, ni même paraître savoir qu’il possède une femme. Haydar avait retenu un compartiment pour lui, un compartiment pour Léila et son esclave. Il s’installa dans le sien et ce fut alors qu’il connut son premier étonnement, dont ses membres pour ainsi dire, s’aperçurent avant lui-même: les banquettes n’étaient pas assez larges pour s’y accroupir, les jambes croisées; ainsi pénétra pour la première fois dans son cœur le soupçon inquiet que les pays qu’il lui faudrait désormais habiter ne lui offriraient point tout ce qu’il avait jusque-là possédé. Puis il vit entrer Kadidjé.
Une figure blanche n’a besoin, pour exprimer les sentiments qui l’animent, que de mouvements fort légers. Tout s’y peut lire; et le principal souci des Européens et des sémites est par conséquent de refréner la mobilité de leurs traits. On a, au contraire, toutes les peines du monde à distinguer quoi que ce soit sur un visage noir. C’est pourquoi les nègres sont obligés de faire des grimaces très larges et des gestes excessifs. Kadidjé montra des yeux révulsés, une lippe monstrueuse, et son ventre même manifestait de l’indignation.
--Il n’y a pas, dit-elle, de _haremlik_ dans cette charrette à fumée. Où veux-tu qu’une musulmane pieuse puisse prendre ici ses repas? Faudra-t-il rester enfermées trois jours dans la boîte où tu nous as mises?