Part 8
«La garde de Napoléon, dit Scott,... demandait un homme d'une force d'esprit extraordinaire, incapable de faire céder, fût-ce un instant, son jugement devant ses sentiments, en état de découvrir et de réfuter sur-le-champ les sophismes qu'on pourrait employer pour le détourner de l'honnête et courageux accomplissement de son devoir. Mais, à ces qualités si rares il aurait fallu joindre des qualités presque aussi rares: un absolu sang-froid et une générosité d'âme qui, forte de son honneur et de son intégrité, aurait pu envisager avec calme, avec pitié, jour par jour, heure par heure, les effets produits sur un être extraordinaire par tant de causes diverses, qui le torturaient, l'affolaient, le tenaient dans un perpétuel état d'irritation.» Cette définition, passablement prolixe et ampoulée, ne s'applique certainement pas à Lowe. La vérité est qu'il était persécuté par une sorte de monomanie de conspiration et d'évasion. Il était méticuleux jusqu'à la folie. Son manque de tact est à peine croyable. Les pages de sa volumineuse biographie pourront nous fournir des traits de caractère suffisants pour prouver combien il était déplacé dans un poste qui demandait du discernement et de la délicatesse.
Montholon offre à Montchenu quelques haricots à planter, des blancs et des verts. A un esprit ordinaire, la chose semble banale et d'ordre assez vulgaire. Mais l'esprit du gouverneur n'était pas un esprit ordinaire. Il flaire un complot: il soupçonne, dans ces innocents légumes, une allusion au drapeau blanc des Bourbons et à l'uniforme vert habituellement porté par Napoléon. Il écrit gravement à Bathurst: «Ces haricots blancs et verts ont-ils rapport au drapeau blanc des Bourbons et à l'uniforme du général Bonaparte, ainsi qu'à la livrée des domestiques de Longwood? Je ne puis me prononcer sur ce point; mais le marquis de Montchenu aurait agi, ce me semble, de façon plus convenable en n'acceptant ni les uns ni les autres, ou, tout au moins, il eût dû se borner à demander seulement les blancs.» «Sir H. Lowe, dit Forsyth, jugea que l'affaire avait quelque importance et en entretint encore Lord Bathurst dans une autre lettre.» On voit que Forsyth peut s'égayer tout doucement à l'occasion.
Prenons un autre exemple. Un jeune prêtre corse est envoyé à l'exilé. Comme tous les autres, il s'ennuie affreusement, d'autant plus qu'il ne peut, dit-on, ni lire ni écrire. Il veut se distraire en montant à cheval et, tout naturellement, il cherche à faire son apprentissage de cavalier hors de la vue des spectateurs. Mais il porte un habit qui ressemble un peu à celui de Napoléon, quoiqu'il n'y ait aucun rapport dans le reste du costume. Tout cela est rapporté au gouverneur dans les plus grands détails, et c'est ce que Forsyth appelle «une tentative pour jouer le personnage de Napoléon et tromper la surveillance de l'officier de service. Ce n'est pas une coïncidence insignifiante que, ce même jour, Bonaparte ne quitta pas un instant sa maison». Nous ne savons pas au juste jusqu'à quel point Lowe prit cet incident au sérieux. Autant qu'on peut le voir d'après le récit de Forsyth, il en fut grandement ému. Le fait que les essais d'équitation d'un jeune prêtre pussent être pris pour une tentative de représenter Napoléon, à l'âge et de la corpulence que l'on sait, montre l'effet que peut produire la peur, à l'état chronique, dans un esprit où le soupçon s'est logé et est devenu une monomanie.
Les enfants de Bertrand vont déjeuner chez Montchenu. Le petit garçon, apercevant un portrait de Louis XVIII, demande «qui est ce gros pouf». On le lui dit et il crie: «C'est un grand coquin!» pendant que sa soeur Hortense montre une aversion peu surprenante pour la cocarde blanche, symbole du parti qui avait ruiné sa famille et condamné son père à mort. Les propos innocents de ces petits enfants sont rapportés religieusement par le consciencieux gouverneur pour l'édification du ministre.
Balmain enregistre, dans le même ordre d'exagérations, un mot de Lowe qui peint l'homme. «Le docteur O'Meara, dit le gouverneur, a commis des fautes impardonnables. Il a répété aux gens de là-bas (à Longwood) ce qui se passait dans la ville, dans le pays, à bord des navires. Il allait à la chasse aux nouvelles pour eux, et leur faisait bassement sa cour. Et puis, il a donné à un Anglais, au nom de Napoléon et en secret, une tabatière. Quelle infamie! Et n'est-ce pas abominable, à ce grandissime Empereur, de violer ainsi les règlements?» Ceci n'est point de la charge, c'est parfaitement sérieux.
Il semble que Lowe finit par perdre à peu près la tête sous le sentiment de sa responsabilité et la conscience qu'il était un objet de moquerie, à la fois pour les Français et pour ses collègues, tandis que son prisonnier ne cessait d'attirer la curiosité et l'admiration, et demeurait, au fond, maître de la situation. Il rôdait misérablement autour de Longwood, comme s'il n'osait s'en éloigner, quoique Napoléon refusât de le recevoir. Ils n'eurent que six entrevues en tout, et toutes durant les trois premiers mois de son entrée en fonctions. Pendant les cinq dernières années de la vie de Napoléon, ils n'échangèrent jamais une seule parole.
Sur cette question des rapports directs et personnels, Napoléon avait raison. Lowe lui déplaisait à la fois comme homme et comme son geôlier. D'où il résulte que, lorsqu'ils étaient en présence l'un de l'autre, Napoléon perdait le sang-froid d'une façon déplorable: or, c'était une humiliation à laquelle, le moment passé, il était très sensible et que, pour cette raison, il désirait vivement s'épargner. Quatre jours avant leur terrible conversation du 18 août 1816, qui devait être la dernière, Napoléon déclare, avec un parfait bon sens et un sentiment très droit, qu'il ne désire pas voir le gouverneur parce que, quand il est avec lui, il dit des choses qui compromettent son caractère et sa dignité. Le 18, Lowe vient à Longwood. Napoléon se dérobe, mais Lowe insiste pour le voir, et le résultat justifie pleinement les appréhensions de Napoléon et sa défiance de lui-même. Dès que la crise est passée, Napoléon revient à ses premières dispositions et regrette amèrement, pour les raisons qu'il avait données précédemment, d'avoir reçu le gouverneur. Il décide qu'il ne le verra plus et s'en tient, heureusement pour lui, à cette décision.
Pourtant, avec cette manie soupçonneuse, il est curieux de remarquer que Lowe était impuissant à surveiller les gens de sa propre maison. Balmain est convaincu--et il fournit des preuves à l'appui--que tout ce qui se passait chez le gouverneur était connu presque immédiatement à Longwood.
Nous avons dit que Lowe manquait de tact à un degré incroyable. Un de ses premiers actes fut d'inviter Napoléon à dîner. Nous donnons le texte de cette invitation, comme un admirable échantillon de ce manque de bon sens et de convenance qui le caractérisait. «Si les arrangements du général Bonaparte ne s'y opposent pas, sir Hudson et lady Lowe le prient de vouloir bien venir dîner chez eux lundi, à six heures, pour se rencontrer avec la Comtesse. Ils prient le comte Bertrand de lui faire part de cette invitation et de leur transmettre sa réponse.» Bertrand transmet cette invitation à l'Empereur, qui se contente de dire: «C'est trop sot; point de réponse!» La «Comtesse» était lady Loudon, femme de lord Moira, gouverneur général des Indes. L'homme capable d'inviter celui qui, l'année précédente, occupait le trône de France, à «rencontrer la Comtesse» à sa table, n'était pas fait pour remplir avec succès des fonctions d'une exceptionnelle difficulté. Sir Hudson regardait Napoléon comme un général anglais «en disponibilité», et pensait lui faire une faveur en le priant de dîner avec «la Comtesse». De plus, pour rendre ses avances encore plus agréables, le gouverneur donnait à Napoléon un titre que celui-ci,--il le savait à merveille,--estimait une insulte pour lui-même et pour la France. Cependant, trois mois après, Lowe, toujours dans le même esprit d'hospitalité et sans se rebuter de l'échec qu'il avait essuyé, pria Bertrand d'inviter l'Empereur à une soirée qu'il donnait pour la naissance du Prince Régent. Cette fois, Bertrand se refusa à transmettre le message. Lady Lowe eut le bon sens de dire gaîment: «Il ne veut pas venir chez moi; je trouve qu'il a parfaitement raison.»
Il est inutile, croyons-nous, de multiplier ces exemples, ou de nous étendre davantage sur ce triste sujet des infirmités morales et des défauts d'Hudson Lowe. La justice nous oblige à remarquer que Napoléon fut vengé de son ennemi par la mauvaise fortune qui le poursuivit. Il fut froidement approuvé par son gouvernement, mais, en dépit de toutes ses sollicitations, obtint fort peu de chose. Sa récompense, en somme, fut maigre et peu satisfaisante. George IV, à un lever, lui octroya une vigoureuse poignée de main et on lui donna un régiment à commander. Quatre ans après, il fut mis à la tête des troupes de Ceylan. Ce fut tout. Trois ans plus tard, il retourna en Angleterre, espérant une meilleure aubaine, et il s'arrêta en route à Sainte-Hélène. Il trouva Longwood abandonné déjà aux plus vulgaires usages. On ne pouvait y accéder qu'en traversant un parc à cochons. La salle de billard était une grange. La chambre où Napoléon était mort avait été convertie en étable. Toute trace du jardin où l'Empereur avait travaillé de ses mains, et qui avait été l'occupation, la consolation de ses derniers jours, avait disparu. C'était à présent un champ de pommes de terre. Quels qu'aient pu être les sentiments de Lowe en contemplant ce tableau de désolation et d'infamie, il n'était pas destiné à trouver en Angleterre un spectacle beaucoup plus encourageant. Il alla d'abord rendre visite à son ancien patron, lord Bathurst, qui lui conseilla de retourner au plus vite à Ceylan. Il alla ensuite chez le duc de Wellington et sollicita la promesse du gouvernement de Ceylan, en cas de vacance. Le duc répondit qu'il ne pouvait faire aucune promesse avant que la vacance se produisît. Il ajouta, d'une façon passablement équivoque, qu'aucune raison politique ne l'empêcherait d'employer sir Hudson Lowe là où il pourrait rendre d'utiles services. Alors, Lowe demanda une pension, mais le duc répondit--cette fois sans la moindre équivoque--que le Parlement ne la voterait jamais et que M. Peel ne consentirait jamais à la proposer. C'était là une assez pauvre manière de consoler un homme que Wellington déclarait injustement traité. Quand il eut accompli son temps de commandement à Ceylan, il ne reçut ni commandement ni pension. Que valaient, au juste, ses services? Nous n'en savons rien, mais il nous semble que ses chefs furent bien durs pour lui.
Avec la publication du livre d'O'Meara une occasion s'offrait à Lowe de justifier sa conduite. Il prit la résolution de s'adresser à la justice dans ce but. Il s'assura le concours de Copley et de Tindal, qui lui conseillèrent de rechercher dans le livre les passages les plus diffamatoires pour assigner l'auteur et réclamer une enquête criminelle. C'était plus facile à dire qu'à faire, «étant donné l'art particulier avec lequel l'ouvrage avait été écrit».... «La vérité et le mensonge, disait Lowe, étaient si adroitement mêlés,» qu'il trouva «extrêmement difficile d'opposer à aucun passage du livre une négation absolue et formelle.» La difficulté fut telle, en effet, qu'il mit un temps énorme à y songer. O'Meara avait publié son volume en juillet 1822. Ce ne fut pas avant la fin de 1823 que l'avocat de Lowe vint demander au tribunal une enquête criminelle. Les juges décidèrent que la demande était introduite trop tard. Le plaignant eut à payer les frais et sa réputation ne fut pas vengée. Il n'essaya plus rien pour se justifier. Mais, d'après l'expression de son biographe et admirateur, «il fatigua le gouvernement de ses prières pour obtenir justice, alors qu'il avait en mains tous les moyens nécessaires pour défendre sa réputation». Ces «moyens» étaient perdus, apparemment, dans une masse énorme de papiers, qui furent remis, d'abord à sir Harris Nicolas et ensuite à M. Forsyth.
Mais quand parut enfin son apologie, la mauvaise chance de sir Hudson, à ce qu'il semble, ne l'avait pas encore abandonné. Il y avait neuf ans qu'il était mort quand Forsyth publia la _Captivité de Napoléon à Sainte-Hélène_, qui devait venger cette mémoire tant insultée et si négligée. L'ouvrage est en trois gros volumes; il représente le résumé des innombrables paperasses de Lowe, condensées par cet honnête auteur que Brougham, en souvenir d'un précédent livre, appelait «mon cher Hortensius». Le résultat des efforts de Forsyth est, il faut en convenir, un amas de documents impénétrable, une chose pleine d'ennui à propos d'une époque qu'on aurait cru qu'il était impossible de rendre ennuyeuse: un livre indigeste couronné par un index stérile. Nous ne demandons pas mieux que d'attribuer les défauts du livre au héros plutôt qu'au biographe. Ce n'est pas notre affaire; mais, en tant que défense de Lowe, à quoi bon un plaidoyer qu'on ne peut lire? M. Seaton, en creusant dans cette mine de Forsyth, en a tiré les matériaux d'un livre où il y a plus de vie et qui peut servir à la réfutation d'O'Meara.
Enfin, si mauvais qu'il soit, l'ouvrage de Forsyth aura rendu aux chercheurs un double service. Il offre un arsenal de documents qui ont trait à ces événements, et il fournit les moyens de contrôler et de mettre dans tout leur jour la mauvaise foi et les mensonges d'O'Meara.
CHAPITRE VI.
LA QUESTION DU TITRE.
En discutant le caractère de Lowe, on ne peut manquer de soulever d'autres questions: les griefs de Napoléon, considérés en eux-mêmes, et le degré de responsabilité que ces griefs doivent faire peser sur le gouverneur. Ces griefs peuvent être rangés en trois groupes: le titre, le budget, la garde du prisonnier. La question du titre est, de beaucoup, la plus importante des trois. Car ce ne fut pas seulement la source d'où découla la moitié des ennuis de la captivité, mais elle devint un obstacle insurmontable aux relations personnelles, un empêchement absolu pour toute discussion amiable des autres griefs.
Nous avons donné le texte complet de la malencontreuse lettre par laquelle Lowe invitait Napoléon à dîner. C'était, de toute façon, une sottise, mais le gouverneur devait savoir qu'elle contenait une phrase qui devait immanquablement empêcher Napoléon d'en tenir compte. Elle le désignait sous le nom de général Bonaparte. Napoléon considérait cette appellation comme une insulte. Lorsqu'il avait débarqué dans l'île, Cockburn lui envoya une invitation à un bal, adressée au «Général Bonaparte». En la recevant des mains de Bertrand, Napoléon avait dit au grand-maréchal: «Il faut renvoyer cela au général Bonaparte; la dernière fois que j'ai entendu parler de lui, ce fut à la bataille des Pyramides et à celle de Mont-Thabor».
Mais, d'ordinaire, il ne traitait pas cette affaire aussi gaiement. Ce n'était pas, disait-il, qu'il tînt particulièrement à son titre d'empereur. Mais, dès qu'on avait l'air de le mettre en question, son devoir était de le maintenir. Nous ne pouvons, en ce qui nous concerne, concevoir sur quoi l'on se fondait pour lui disputer ce titre. Il avait été reconnu comme empereur par toutes les puissances de l'Europe, la Grande-Bretagne exceptée. La Grande-Bretagne elle-même l'avait reconnu comme premier consul; elle s'était montrée prête à signer la paix avec lui deux fois, à Paris et à Châtillon. Il avait été sacré par le Pape en personne; il avait été solennellement couronné deux fois, comme empereur et comme roi. Toutes les consécrations que peuvent donner au titre impérial la tradition, la religion, la diplomatie, il les avait reçues et il avait été le plus puissant empereur qu'eût vu le monde depuis Charlemagne. En France, les titres qu'il avait donnés, ses maréchaux, ses ducs, ses chevaliers, tous étaient reconnus. C'était reconnaître implicitement la souveraineté d'où ils étaient sortis. Les commissaires nommés pour accompagner Napoléon à l'île d'Elbe, avaient l'ordre exprès de lui donner le titre d'empereur avec tous les honneurs dus à ce rang. Wellington avait l'habitude, lorsqu'il envoyait un message à Joseph, simple créature temporaire de Napoléon, de le traiter en roi. Il semble donc impossible de deviner pour quelle raison, à moins que ce ne fût dans un esprit de mesquine taquinerie, nos ministres refusaient de reconnaître l'entrée de Napoléon dans la famille des rois. Car ainsi que le cardinal Consalvi le déclarait à Vienne, en 1814, «il ne faudrait pas supposer que le pape soit allé à Paris pour consacrer et couronner un homme de paille». Mais ce refus était la clef de leur politique, ils s'y obstinaient énergiquement. C'est là un critérium qui peut montrer la sagesse et la portée d'esprit de ce ministère. Dans l'acte que le Parlement vota pour le «retenir en prison de manière plus effective,» on a grand soin de le désigner sous le nom de Napoléon Buonaparte, comme pour nier qu'il eût jamais été Français. Ce serait navrant, si ce n'était grotesque.
Cockburn avait résolument inauguré, à son bord, cette solennelle bouffonnerie. Peu après le débarquement, il répondit, dans les termes que voici, à une lettre au cours de laquelle le comte Bertrand mentionnait le nom de l'Empereur: «Monsieur, j'ai l'honneur de vous accuser réception de votre lettre en date d'hier. Cette lettre m'oblige à vous expliquer officiellement que je n'ai point connaissance d'un empereur quelconque demeurant dans cette île, ni d'une personne revêtue de cette dignité ayant, comme vous me le dites, voyagé avec moi sur le _Northumberland_. Pour ce qui vous concerne, ainsi que les autres officiers de distinction qui vous ont accompagné ici...,» et il continue sur ce ton. Napoléon était un de ces «officiers de distinction»! Cockburn envoie complaisamment cette correspondance à Bathurst, avec une note où il est question du général Buonaparte, car il suppose que «par le mot d'Empereur, M. Bertrand entendait désigner cet individu». C'en est trop, même pour Forsyth!
Lowe continua cette enfantine affectation avec une fidélité scrupuleuse. Hobhouse envoya à Napoléon son livre sur les Cent-Jours, avec cette dédicace sur la première page: _«Imperatori Napoleoni»_. Quoique l'inscription, interprétée littéralement, signifiât simplement «Au général Bonaparte», Lowe crut de son devoir de l'intercepter. A cette occasion, il posa un principe. Il avait permis que des lettres, adressées «à l'Empereur» lui fussent remises lorsqu'elles émanaient de ses parents ou de ses anciens sujets, «mais ceci venait d'un Anglais»! Un certain M. Elphinstone, reconnaissant pour les soins donnés à un frère blessé à Waterloo, lui envoya de Chine un jeu d'échecs. Lowe fit des difficultés pour les laisser passer, parce qu'on y voyait un N couronné. Nous serions tenté de demander si le linge de Napoléon, marqué, comme il l'était, du chiffre proscrit, fut admis à l'honneur d'être blanchi à Sainte-Hélène.
Il serait facile de multiplier les exemples de la puérilité de Lowe à cet égard. Nous n'en ajouterons qu'un seul. Trois semaines avant sa mort, le prisonnier envoya, en signe de souvenir, aux officiers du 20e régiment la _Vie de Marlborough_ par Coxe. Malheureusement, le titre impérial était inscrit ou gravé sur la première page, et le présent fut refusé sur l'ordre du gouverneur. Il est probable qu'à l'heure où nous sommes le 20e régiment ne serait pas fâché de posséder la _Vie_ d'un des plus grands généraux anglais donnée par le plus grand des généraux français[8].
[8] On est heureux d'apprendre que les officiers refusèrent de s'incliner devant l'injonction de Lowe. Ils en appelèrent au commandant en chef. Celui-ci répondit qu'«un tel cadeau, offert par Napoléon à un régiment anglais, lui faisait grand plaisir», et il fit rendre au régiment le volume timbré aux armes impériales. (_History of the XXth Regiment_, p. 167.)--_Note communiquée par l'auteur._
Il est humiliant d'avoir à ajouter que cette mesquine persécution dura plus longtemps que Napoléon lui-même. Sur le cercueil de l'Empereur, ses serviteurs voulaient inscrire ce simple nom, Napoléon, avec le lieu et la date de sa naissance et de sa mort. Sir Hudson Lowe refusa son consentement, à moins que l'on n'ajoutât le nom de Bonaparte. Mais les serviteurs de l'Empereur ne purent accepter une désignation que l'Empereur n'avait jamais voulu admettre. De sorte que le cercueil ne porta point de nom. Cela semble incroyable, mais cela est.
Sur quoi se fondait le gouvernement anglais pour prendre une attitude si peu digne et si peu généreuse? Scott nous donne les raisons de cette conduite avec le ton douloureusement apologétique de son Caleb Balderstone, lorsqu'il sert le souper d'Edgar Ravenswood[9]. Les voici, paraît-il:
«Il n'y avait aucune raison pour que la Grande-Bretagne, par pitié ou par courtoisie, accordât à son prisonnier un titre qu'elle lui avait refusé _en droit_, alors même qu'il était, _en fait_, le maître de l'Empire français.» La phrase serait plus exacte si on lui donnait la forme suivante (et, dans ce cas, elle se réfuterait toute seule): «Il n'y avait aucune raison pour que la Grande-Bretagne, alors qu'elle n'avait rien à gagner en échange, donnât à son prisonnier un titre qu'elle avait été parfaitement disposée à reconnaître, lorsqu'il y avait quelque profit à tirer de cette concession.» En effet, elle avait régulièrement accrédité les lords Yarmouth et Lauderdale pour traiter avec lui en 1806. L'Empereur et son représentant sont officiellement reconnus dans les protocoles du Congrès de Châtillon, où Napoléon et le Prince Régent envoyèrent des plénipotentiaires, et où, sans la défiance, ou le fatalisme, ou la folie de Napoléon, ils eussent l'un et l'autre signé la paix. Il y a donc quelque chose qui rappelle le cas de l'autruche dans l'acte de l'Angleterre, lorsqu'elle dénia le titre d'empereur à Napoléon. Et, en présence des souvenirs de 1806 et de 1814, on trouve un peu violente, pour ne rien dire de plus, l'affirmation de Scott lorsqu'il prétend que «jamais, à aucune occasion, soit directement, soit indirectement, la Grande-Bretagne n'avait reconnu le droit de son prisonnier à être considéré comme prince souverain». Auprès de qui accrédite-t-on des plénipotentiaires, si ce n'est auprès des souverains ou des républiques? Et qui a le droit de les envoyer à un Congrès diplomatique, si ce n'est ces mêmes autorités? Faut-il croire que, quand Yarmouth et Lauderdale se rendirent à Paris munis de leurs pleins pouvoirs, ou quand Castlereagh et Caulaincourt, à Châtillon, comparèrent leurs lettres de créance, le gouvernement anglais n'a pas alors, indirectement, sinon directement, reconnu Napoléon comme empereur? A qui donc Yarmouth et Lauderdale avaient-ils affaire en 1806? Avec qui traitait Castlereagh en 1814? On nous assure, et de bonne source, qu'au moment des négociations pour la paix d'Amiens, les Anglais se déclarèrent prêts à reconnaître le premier Consul comme roi de France. Napoléon fit la sourde oreille. Pasquier, un critique impartial, fait remarquer qu'à Châtillon, l'Angleterre, qui avait si longtemps et si obstinément refusé de reconnaître Napoléon comme Empereur des Français, se montra, parmi les puissances, la plus désireuse de traiter avec lui, comme avec un souverain dont la légitimité eût été établie par des titres irrécusables.
[9] Dans _La Fiancée de Lammermoor_.
Auprès de qui et en quelle qualité était accrédité sir Neil Campbell à l'île d'Elbe? Par le protocole du 27 avril 1814, la Grande-Bretagne avait reconnu l'île d'Elbe comme souveraineté indépendante. Qui donc en était le souverain? Était-ce Bonaparte? Mais sir Neil signa officiellement des documents qui le désignaient comme S. M. l'Empereur Napoléon.