Part 4
Depuis quelque temps déjà, le jeune Corse était las de vivre dans la réclusion et d'avoir à soigner un homme en qui il voyait un malade imaginaire. Il passait une grande partie de son temps à Jamestown ou en dehors du domaine, au grand ennui de l'ordonnance dont la mission était de l'accompagner. Enfin, en janvier 1821, il exposa à sir Thomas Reade son intention d'abandonner le service de Napoléon et de quitter l'île. Le 31 de ce mois, il écrit à Montholon qu'il désire retourner en Europe et qu'il sent, avec regret, son impuissance à gagner la confiance de l'Empereur. Napoléon donna immédiatement son consentement par une lettre que Montholon n'a pas tort de trouver «bien dure». Nous en citerons le dernier paragraphe. «Depuis quinze mois que vous êtes dans ce pays, vous n'avez donné à Sa Majesté aucune confiance dans votre caractère moral. Vous ne pouvez lui être d'aucune utilité dans sa maladie, et votre séjour ici quelques mois de plus serait sans objet.» En dépit de cette cruelle phrase, Bertrand et Montholon ménagent un raccommodement, et, le 6 février, Antommarchi reçoit la permission de reprendre son service. Le 23 mars, comme nous l'avons vu, nouvelle scène, et Montholon rapporte que le 31 mars Napoléon persiste à ne pas même permettre qu'on prononce son nom. On lui permet pourtant d'assister le 3 avril à la visite du docteur Arnott. Le 8 avril, il est encore absent lorsqu'on le fait demander et il est informé officiellement que l'Empereur ne le verra plus. Le 9, il va trouver Hudson Lowe pour solliciter la permission de retourner en Europe, vingt-six jours avant la mort de Napoléon. Lowe lui dit qu'il doit en référer au gouvernement. Le 16, Arnott insiste pour que Napoléon consente de nouveau à recevoir Antommarchi. Le 17, l'Empereur dicte une lettre que devait signer Antommarchi. A cette condition expresse, il lui permettait de rester. Ceci avait trait à des indiscrétions et à des plaisanteries qu'on accusait le jeune docteur de s'être permises au sujet des habitudes de son maître. Le 18, il obtient de nouveau l'autorisation d'accompagner Arnott dans la chambre du malade. Le 21, cependant, le médecin anglais visite Napoléon sans qu'il soit présent; et quand, le 29, Montholon veut le faire appeler, Napoléon refuse par deux fois, avec colère. Pendant les cinq premiers jours de mai, qui sont les derniers de la vie de l'Empereur, il lui est permis de veiller dans une chambre voisine de celle où est le malade. Pendant la dernière agonie, toutes les fois qu'il essaye d'humecter les lèvres du mourant, Napoléon le repousse et, du regard, fait signe à Montholon de prendre sa place. Enfin, le 5 mai, Napoléon meurt, et, seul de ses serviteurs, Antommarchi est omis dans son testament.
Pourquoi rappeler si minutieusement toutes ces circonstances?
Pour cette simple raison qu'Antommarchi n'en dit pas un mot dans son livre. Cet ouvrage, au contraire, ne nous parle que du dévouement absolu du médecin et de l'affectueuse gratitude du malade. Ainsi, le jour où Napoléon refusa à deux reprises de le voir, il rapporte que le malade accepta à contre-coeur un de ses remèdes en lui disant: «Je veux que vous jugiez, par ma résignation, de la reconnaissance que je vous porte.» Napoléon, continue le docteur, ajouta des instructions confidentielles au sujet de ses funérailles. Elles devaient avoir lieu à Ajaccio, si Paris était impossible, et, à défaut d'Ajaccio, à Sainte-Hélène, près des sources. Le 26 mars, alors que Napoléon ne veut pas entendre parler de lui, il se représente persuadant à l'Empereur de voir le docteur Arnott. Montholon dit que ce fut le 31 mars que Napoléon consentit pour la première fois à ce qu'on fît venir Arnott, et il ajoute: «Quant à Antommarchi, il persiste à ne pas même permettre qu'on prononce son nom.» Chaque jour Antommarchi rapporte de menus détails, de longues et affectueuses conversations entre son malade et lui. Pas un mot sur la défense d'entrer chez Napoléon, sur le congé méprisant qu'il avait reçu, ou sur ses propres démarches pour quitter Sainte-Hélène. Pourtant, dans les deux volumes qu'il a consacrés à son séjour de dix-huit mois à Longwood, il eût été facile de trouver une place pour y consigner ces incidents. Il est inadmissible que Montholon se soit rendu coupable d'un mensonge gratuit en ce qui le touche. Montholon est bien disposé envers Antommarchi; ses assertions sont d'ailleurs corroborées à la fois par les documents écrits et par le témoignage de Lowe. Non, nous devons prendre le récit d'Antommarchi pour ce qu'il vaut, c'est-à-dire pour très peu de chose. Quant à nous, nous n'acceptons qu'avec la plus grande réserve celles de ses affirmations qui ne sont pas confirmées par d'autres témoignages. Par exemple, comment pourrions-nous croire que, pendant cette période de méfiance et d'aversion, Napoléon lui ait tenu le discours que voici: «Quand je serai mort, chacun de vous aura la douce consolation de retourner en Europe. Vous reverrez, les uns vos parents, les autres vos amis, et moi, je retrouverai mes braves aux Champs-Élysées. Oui, continua-t-il, en haussant la voix, Kléber, Desaix, Bessières, Duroc, Ney, Murat, Masséna, Berthier, tous viendront à ma rencontre: ils me parleront de ce que nous avons fait ensemble. Je leur conterai les derniers événements de ma vie. En me voyant, ils redeviendront tous fous d'enthousiasme et de gloire. Nous causerons de nos guerres avec les Scipions, les Annibal, les César, les Frédéric, etc.» Ces hâbleries, dont le délire seul aurait pu rendre Napoléon capable, sont censées avoir été débitées devant deux auditeurs, Antommarchi et Montholon: Antommarchi, qui était alors en disgrâce, Montholon, qui recueillait alors les moindres mots de son maître, et qui ne dit rien de ces paroles extraordinaires. Nous pouvons affirmer, sans crainte de nous tromper: voilà ce que Napoléon n'a jamais dit et voilà ce qu'Antommarchi jugeait que Napoléon aurait dû dire!
Il est un service rendu par Antommarchi, un service qui, à lui seul, efface presque les mensonges de son livre: il a pris un moulage de la figure de Napoléon après sa mort. L'original de ce moulage est aujourd'hui en Angleterre; il nous rend la beauté première, l'exquise beauté de ce visage, après que la maladie avait fait son oeuvre, substituant la patience à la passion, et après que la suprême et sereine touche de la mort avait restitué aux traits la finesse et la régularité des jeunes années. Tous ceux qui ont vu le cadavre ont été frappés de cette transformation. «Comme il est beau!» s'écriaient les Anglais qui le virent alors. Mais Antommarchi a eu des combats à soutenir même pour l'authenticité de son moulage. Les phrénologistes sont tombés sur lui et l'ont mis en pièces. Ils ont déclaré que le crâne n'avait pas les bosses voulues, le développement osseux requis pour faire un crâne de héros. D'autres ont prétendu que c'était plutôt la face du Premier Consul que celle de l'Empereur, et c'est vrai. D'autres encore ont fait remarquer qu'Antommarchi n'avait pas produit le moulage avant la fin de 1830. Nous nous contenterons de conclure d'un mot: nous croyons que ce plâtre ne ment pas. Si, par hasard, il se trouvait être aussi peu authentique que le livre, nous serions forcé de donner raison aux phrénologistes.
Le volume de Warden se compose de lettres adressées à la personne qui, plus tard, devint sa femme, et remaniées par «un homme de lettres». En beaucoup de passages, il garde les marques, trop visibles, de l'homme de lettres, qui met dans la bouche de Warden un déplorable galimatias. Mais, de toutes façons, le livre a peu de valeur et la raison de cela est simple: Napoléon ne savait pas l'anglais, Warden ne savait pas le français, et c'est Las Cases qui leur servait d'interprète. Nous ne pouvons nous empêcher de nous demander qui a bien pu traduire à Napoléon deux observations de Warden qui sont pleines de tact. L'Empereur avait demandé laquelle était le plus populaire en Angleterre, de la marine ou de l'armée. Warden répond dans le style le plus magnifique, et finit par ces mots: «Un champ de bataille comme celui de Waterloo peut à peine trouver un écho digne de lui dans les coeurs anglais.» A quoi Napoléon ne réplique rien. Un autre jour, Warden s'adresse ainsi à l'Empereur: «Le peuple anglais paraît curieux de savoir quelle est votre opinion sur la carrière militaire du duc de Wellington. Il est persuadé que vous seriez juste, et peut-être espère-t-il que votre justice prendrait la forme d'un éloge dont le duc de Wellington pourrait se sentir fier.» Cette fois encore, Napoléon se tait. Mais nous penchons à croire que la pénible tâche de traduire ces phrases n'a jamais été imposée à aucun interprète. Elles sont évidemment le produit de l'imagination fertile de l'homme de lettres, qui, pourtant, ne s'est pas senti de force à inventer les réponses.
Si quelqu'un, après cela, était tenté d'ajouter foi aux récits de Warden, nous lui conseillerions de lire certaine lettre de sir Thomas Reade, chef d'état-major de Lowe à Sainte-Hélène. Dans cette lettre, il exprime l'opinion que les trois quarts du volume de Warden sont des mensonges. Reade ajoute,--et nous croyons qu'il a raison,--que, sur certains points particuliers, comme la mort du capitaine Wright et l'exécution du duc d'Enghien, Las Cases avait reçu l'ordre de donner des explications à Warden afin que ces explications fussent répandues en Europe.
La réponse de Napoléon à Warden fut publiée dans un petit livre intitulé _Lettres du Cap_. Les lettres sont adressées à une lady C. C'était, sans aucun doute, lady Clavering, une Française qui avait épousé un baronet anglais et qui était une admiratrice enthousiaste de Napoléon, en même temps qu'une amie très intime de Las Cases. Les lettres lui étaient adressées et elles étaient datées du Cap pour faire croire au monde que Las Cases, alors au Cap, en était l'auteur. Ce qui fait l'importance du livre, c'est que les éditeurs officiels de la _Correspondance_ de Napoléon le regardent comme émanant de lui, et l'impriment parmi ses oeuvres. Une telle présomption est considérable et elle est corroborée par le fait qu'on possède encore une première épreuve du livre portant de nombreuses corrections de la main même de l'Empereur. Même en mettant de côté ces preuves, il est parfaitement démontré par le témoignage concordant de Montholon et de Gourgaud que l'Empereur a lui-même dicté ces lettres. Qui les a traduites en anglais? On ne sait. Si la traduction fut faite à Sainte-Hélène, c'est probablement Mme Bertrand qui fit le travail, car il ne semble pas qu'O'Meara ait été dans la confidence. «Sa Majesté m'assure, écrit Gourgaud, qu'elle n'a pas fait de réponse à cet ouvrage. C'est Las Cases, qui, du Cap, veut, dit-on, répondre.» Gourgaud répond hardiment à l'Empereur qu'il a vu, plus de dix lettres dictées par lui au grand-maréchal pour être imprimées. Il y en a même une qui est encore sur la table en ce moment. L'Empereur, alors, cesse de nier qu'il soit l'auteur des lettres et Gourgaud est mis dans le secret de leur composition. Elles lui sont remises pour qu'il les corrige et les annote. Le 16 août 1817, il donne lecture à Napoléon de ses observations: plusieurs sont adoptées. Le 22, Montholon et Gourgaud rapportent l'un et l'autre que Napoléon a terminé la soirée en leur faisant lire les lettres V, VI, VII et VIII, en réponse à Warden. Les exilés ne sont pas contents. Les Montholon trouvent que, dans ces lettres, Napoléon leur fait tenir des propos ridicules. Mme de Montholon va jusqu'à dire qu'«elles sont pleines de sottises, mal écrites et contiennent de nombreuses personnalités». Elle est bien fâchée que le nom de son mari y soit cité. «C'est, dit-elle, de la boue: plus on la remue, plus cela sent mauvais,» et son avis est que la brochure donnera lieu à une foule de critiques hostiles. La vérité est que c'est un pamphlet, fait pour être lu des contemporains, rempli d'affirmations qui ont pour but d'influencer l'opinion. La valeur en est nulle; elle est, du moins, toute dans le nom de l'auteur et dans la fausse lettre du duc d'Enghien, dont les _Lettres du Cap_ affirment positivement l'existence.
_La voix de Sainte-Hélène_, par O'Meara, est peut-être le plus populaire parmi les récits venus de Longwood, et il est peu d'ouvrages qui aient jamais excité une sensation pareille à celle que fit, en paraissant, ce misérable livre, car pour un misérable livre, c'en est un assurément, en dépit de son allure animée et du vif intérêt que présente le dialogue. Personne, parmi ceux qui ont lu le livre de Forsyth où sont imprimées les lettres d'O'Meara à Lowe, ou le précis, plus aisé à lire, qu'a donné de ces volumes M. Seaton, ne gardera un atome de confiance dans O'Meara. Les conversations qu'il rapporte peuvent être vraies comme elles peuvent être fausses; mais, dans un cas douteux, il est impossible d'accepter son témoignage. Il était le serviteur et le confident de Napoléon; il était, à l'insu de Napoléon, l'agent et le confident de Lowe, et, derrière leur dos à tous deux, il était l'espion, également confidentiel, du gouvernement anglais, auquel il écrivait des lettres destinées à être lues de tout le cabinet. Un témoignage qui émane d'une telle source est évidemment vicié.
Le livre de Santini n'est qu'une imposture. C'est l'oeuvre d'un certain colonel Maceroni, moitié Anglais et moitié Italien, qui s'était attaché à la fortune de Murat. Il a laissé des mémoires intéressants. Santini qui n'avait guère de temps pour se livrer à des exercices littéraires, puisqu'il était, à la fois, le tailleur, le coiffeur et le garde-chasse de Napoléon, a pourtant son épisode dans l'histoire de la captivité. Un soir qu'il servait à table, Napoléon éclata contre lui. «Comment, brigand, tu voulais tuer le gouverneur? Misérable! Qu'il te revienne de pareilles idées, et tu auras affaire à moi.» Alors l'Empereur expliqua aux convives que Santini, qui faisait depuis quelque temps de longues promenades solitaires avec un fusil à deux coups, avait avoué à un autre Corse qu'il réservait un des deux coups à Hudson Lowe et l'autre à lui-même. La chose paraissait toute simple à Santini: il voulait délivrer l'univers d'un monstre. «Il m'a fallu toute mon autorité impériale, pontificale, disait l'Empereur, pour le retenir.» Santini fut banni de Sainte-Hélène par sir Hudson Lowe. On dit qu'il avait appris par coeur la grande protestation adressée par Napoléon aux puissances, et c'est ainsi qu'il l'avait apportée le premier en Europe. Maceroni déclare que le factotum corse fut saisi sur le territoire hollandais par une force de cavalerie prussienne et que, depuis, on ne l'a jamais revu. C'est là, bien entendu, une légende. Santini fut suffisamment persécuté sans que les choses soient allées jusqu'à ce tragique dénouement. Il fut partout traqué, pourchassé, espionné, jusqu'au moment où il lui fut enfin permis de vivre à Brunn sous la surveillance de la police. De là, il retourna à Paris et termina son existence dans un poste qui lui convenait bien, comme gardien du tombeau de son maître, aux Invalides.
La valeur du livre de lady Malcolm réside,--nous l'avons déjà dit,--dans une vivante reproduction des conversations de Napoléon, dont cette dame semble avoir recueilli l'impression, encore toute chaude, des lèvres de son mari; elle est aussi dans la peinture qu'elle nous fait de Lowe. Malcolm plaisait à l'Empereur, quoique, certain jour de tempête, il eût attrapé une désagréable épithète («l'amiral, qui est un sot»). De son côté, lady Malcolm était, disait-on, sous le charme. Napoléon causait avec l'amiral trois ou quatre heures de suite, sans que jamais l'étiquette lui permit d'être assis ou de faire asseoir son interlocuteur; tous deux debout ou marchant, jusqu'à ce qu'enfin la fatigue les forçât à s'appuyer aux meubles. Même à travers une traduction, les paroles mises dans la bouche de Napoléon ont du naturel. Il dit: «J'ai mis Ossian à la mode.»--«L'Income Tax est un bon impôt. Tout le monde s'en plaint: cela prouve que tout le monde le paye.»--«Les petites choses sont de grandes choses en France; la raison, rien.» Il raconte l'anecdote du dey d'Alger qui, en apprenant que le roi préparait une expédition pour détruire la ville, s'écria: «Si le roi veut me donner la moitié de l'argent que l'expédition coûtera, je brûlerai bien la ville moi-même.» Il est inutile de dire que ces visites déplaisaient fort à Lowe, et cela pour bien des raisons. Il s'était brouillé avec Napoléon; par conséquent, tout le monde devait être brouillé avec Napoléon. Il n'avait pas la faculté de voir Napoléon; donc, personne ne devait voir Napoléon. Il était évident qu'à Sainte-Hélène la distinction suprême était d'obtenir une audience de l'Empereur. Il est non moins évident que ce fait contrariait infiniment le gouverneur de Sainte-Hélène, dont personne n'eût songé à solliciter une audience à moins d'y être absolument forcé. De plus, qui sait les terribles choses qui pouvaient se dire dans ces entrevues? On pouvait concerter des plans d'évasion; on pouvait confier des messages, et, enfin,--ceci était le crime le plus grand de tous,--on pouvait critiquer la conduite du gouverneur. Aussi, quiconque avait vu Napoléon devait courir chez le gouverneur pour lui raconter ce qui s'était passé, et, pour sa peine, il était assuré qu'on l'accuserait d'avoir supprimé certains détails. Un lieutenant anglais fut renvoyé de Sainte-Hélène pour avoir négligé, pendant plusieurs jours, de rapporter au gouverneur une remarque banale faite par les Bertrand, qu'il avait rencontrés dans une promenade. On ne pouvait pas se fier même à l'amiral. Il cessa bientôt d'entretenir des relations personnelles avec le gouverneur, mais n'en rapportait pas moins soigneusement, par correspondance, ses conversations avec Napoléon. Sir Hudson, répondant au dernier rapport, accusa l'amiral d'avoir tu des choses de grande importance et «l'amiral découvrit alors qu'il existait un système d'espionnage dans l'île, grâce auquel les choses les plus insignifiantes étaient redites au gouverneur. Avec des Anglais honnêtes et francs, continue la naïve lady Malcolm, un tel système est détestable et doit causer des maux incalculables.» Il s'ensuivit, entre les deux hauts fonctionnaires, un échange de lettres tellement violentes qu'on dut leur conseiller de les mettre à néant. Mais on a conservé la correspondance antérieure qui fait bien connaître le caractère de Lowe. Ses lettres sont âpres, mesquines, soupçonneuses. Il est impossible de les lire sans reconnaître qu'un tel homme n'avait rien de ce qui convenait pour représenter la Grande-Bretagne dans une situation aussi difficile et aussi délicate.
CHAPITRE III.
GOURGAUD.
Mais le véritable mémorial de Sainte-Hélène, c'est le journal particulier de Gourgaud[4], écrit, au moins pour la plus grande partie, afin de n'être lu que de lui et connu que de sa conscience, sans flatterie et même sans parti pris, presque brutal dans son rude réalisme. Seul, parmi les chroniqueurs de Sainte-Hélène, il s'est efforcé d'être vrai et, en somme, il y a réussi. Car il n'est pas d'homme qui se soit jamais peint comme Gourgaud se représente à toutes les pages de son journal. Il se donne les plus grandes peines du monde pour nous prouver qu'un être plus susceptible, plus irritable, plus hargneux, plus insupportable, n'avait jamais existé. Il surveillait son maître à la façon d'une femme jalouse. Napoléon a dit lui-même: «Il m'aimait comme on aime sa maîtresse; il était impossible.» L'Empereur disait-il que Bertrand était un excellent officier du génie, que Las Cases était un ami dévoué, appelait-il Montholon «mon fils», Gourgaud était pris d'une fureur muette, ardente, qui le torturait, et cette fureur s'épanche dans son journal. Et pourtant, par une étrange conséquence, quand il écrit sur son maître des lignes d'une rage insensée, il trace de Napoléon le portrait le plus sympathique qui en ait été fait. La vérité, c'est qu'il était là hors de son élément. En service actif, sur le champ de bataille, il eût admirablement servi son chef; c'était l'aide de camp modèle, vif, intelligent, dévoué. Mais, dans l'oisiveté de Sainte-Hélène, son énergie, privée de son emploi naturel, se retourna contre lui, usa sa force, empoisonna ses relations avec ceux qui l'entouraient. Le résultat fut que son seul bonheur était de se plaindre ou de quereller. Napoléon lui-même souffrait du même mal. Sa flamme, privée d'aliment,--pour employer une comparaison de Mme de Montholon,--le consumait, lui et ceux qui vivaient auprès de lui. Mais Napoléon disposait de tout le confort et de toutes les ressources sociales que Sainte-Hélène pouvait offrir. Les autres membres de la petite colonie avaient leurs femmes et leurs enfants. Gourgaud n'avait rien de tout cela.
[4] SAINTE-HÉLÈNE. Journal inédit de 1815 à 1818 du général baron GOURGAUD avec préface et notes par MM. le vicomte de GROUCHY et Antoine GUILLOIS, 3e édition, 2 vol. in-18.--Paris 1901. Flammarion, éditeur.