Napoléon: La dernière phase

Part 22

Chapter 223,483 wordsPublic domain

C'est en un espace de vingt ans qu'il a fait tenir son éblouissante carrière, ses conquêtes, l'assaut triomphant qu'il a livré au vieux monde. Dans ce délai si court, nous voyons apparaître le maigre conquérant affamé qui s'élargit en souverain, puis en souverain des souverains. Alors vient la catastrophe. Il perd l'équilibre de son jugement, devient le fléau de son pays et de toutes les nations. Il ne peut plus être lui-même ni accorder au genre humain une heure de répit. Les frontières de ses voisins deviennent des jouets pour lui: il ne peut les laisser tranquilles; il les manie pour le seul plaisir de les changer de place. Son ennemie insulaire l'obsède, surexcite ses nerfs. Il la voit partout. Il lui assène des coups furieux et aveugles. Ainsi il crée l'agitation universelle, l'universelle hostilité, l'impression universelle que son existence est incompatible avec toute société régulière. Cependant il continue son chemin comme s'il était possédé, comme chassé en avant par quelque démon qui l'aiguillonne et le brûle. Il a cessé d'avoir une raison normale. L'intelligence, l'énergie, sont encore là, mais exagérées jusqu'au grotesque; elles sont devenues des monstruosités. Le corps et l'esprit sentent la fatigue d'avoir été trop longtemps plus qu'un homme. Alors se produit l'inévitable effondrement: à Sainte-Hélène nous suivons avec une curiosité mêlée de pitié la réaction et la décadence.

La vérité est, croyons-nous, celle-ci: l'esprit de l'homme n'est pas suffisamment lesté pour lui permettre d'exercer, ou de soutenir longtemps, un pouvoir absolu et sans contrôle. En d'autres termes, l'omnipotence est incompatible avec la nature humaine. Toute l'histoire, depuis le temps des Césars, nous enseigne cette vérité. Et Napoléon, si puissante qu'ait été son intelligence, ne fait pas exception à la règle.

Car, pendant la première période du Consulat, il réalisa presque l'idéal d'un chef de gouvernement: ferme, sagace, prévoyant, énergique, juste. De plus, il était, ce qui n'est guère moins important, toujours prêt à s'instruire et désireux de le faire. Il se rendait compte de sa profonde ignorance en ce qui touchait l'administration civile. Mais il n'avait jamais honte de demander le sens des mots les plus simples ou des opérations les plus élémentaires; et il ne demandait jamais deux fois la même chose. C'est ainsi qu'il acquérait et assimilait les informations dont il avait besoin avec une rapidité extraordinaire. Mais lorsqu'il eut appris tout ce que ses conseillers pouvaient lui enseigner, il comprit son incommensurable supériorité sur tous les hommes avec lesquels il s'était trouvé en contact. Il arriva à une conclusion qui, probablement, était juste: il se dit que son génie était aussi infaillible et aussi souverain dans la science de gouverner que dans l'art de la guerre, et que, comme il était le premier capitaine du monde, il en était le plus grand homme d'État. Cette découverte, ou cette conviction, avec les forces et les ressources de la France derrière elle, fit naître en lui une ambition, vague d'abord, mais qui se fortifia à mesure qu'elle trouva des aliments, et qui, finalement, devint gigantesque et impossible. Rien ne lui semblait impraticable, rien ne lui semblait chimérique. Pourquoi cette idée lui serait-elle venue, puisqu'il avait toujours réussi, sauf, peut-être, à Saint-Jean-d'Acre? Il voyait autour de lui des monarques incapables, des généraux incapables, des ministres incapables, une société en ruines qui ne pouvait lui opposer que de faibles barrières. Il semblait qu'il n'y eût rien au monde en état d'arrêter un second Alexandre, encore plus téméraire et encore plus entreprenant que celui dont la carrière avait inspiré ses rêves d'adolescent.

S'il avait procédé plus lentement, s'il avait pris le temps d'achever et de consolider ses acquisitions, il est difficile de fixer la limite où se serait bornée la réalisation de ses projets. Mais la construction de son empire avait si merveilleusement réussi qu'il ne voulut pas s'arrêter, même un instant, pour laisser sécher et durcir le mortier dont il l'avait cimenté. Comme il entassait les bâtisses l'une sur l'autre, il devint manifeste qu'il avait cessé de s'inquiéter du fondement sur lequel devait reposer tout l'édifice. Or ce fondement c'était la France, capable d'efforts héroïques et d'héroïque endurance, en un mot capable de tout sauf de l'impossible. Enfin la limite fut atteinte. Si vastes que fussent ses ressources, elle se trouva incapable de suffire aux besoins insensés de son maître. En 1812, il laissa 300 000 Français dans les neiges de la Russie. En 1813, il en appela encore 1 300 000 sous les armes, et ce sont là seulement les chiffres les plus élevés d'une longue série de levées disproportionnées qui dévoraient d'avance la conscription annuelle et drainaient, de façon effrayante, la population de la France proprement dite,--une population de 30 millions environ.

Sans aucun doute, avec cette faculté de se persuader à lui-même ce qu'il voulait,--qui est à la fois la force et la faiblesse des intelligences extraordinaires,--il était convaincu qu'il avait réellement élargi sa base, qu'elle avait gagné en surface au fur et à mesure de l'extension de son territoire; que les Allemands, les Italiens, les Hollandais et les Espagnols qui servaient sous ses drapeaux formaient un tout compact avec le noyau principal; que son Empire reposait sur une masse homogène de 80 millions de sujets, tous également dévoués. Il semblait croire que toute annexion, par quelque moyen qu'elle fût obtenue, ajoutait autant d'instruments valides à sa politique qu'elle ajoutait d'êtres humains à ses possessions. En réalité, elle n'ajoutait rien, d'ordinaire, que du mécontentement secret et de la révolte expectante. Frédéric le Grand avait, il est vrai, l'habitude d'obliger les prisonniers qu'il avait faits dans une bataille à servir dans ses rangs, mais il ne se faisait pas la moindre illusion sur le zèle et la fidélité de ces engagés malgré eux. Napoléon, au contraire, considérait, ou, du moins, affectait de considérer qu'il pouvait compter sur les peuples vaincus comme sujets et comme soldats. Cette singulière hallucination indiquait la perte de son jugement et, plus que toute autre cause, contribua à amener sa chute.

Ceux que Jupiter veut perdre, dit le proverbe, il les prive d'abord de leur raison. C'est ainsi que nous voyons Napoléon, sous l'empire de la plus décevante des auto-suggestions, ou par un manque incroyable de pénétration, ou par ces deux causes réunies, préparer sa propre ruine en traitant les hommes comme les pions d'un échiquier et les changeant de case suivant sa fantaisie du moment, sans s'inquiéter en aucune manière de leurs sentiments, de leur caractère, de leurs traditions, enfin en faisant abstraction de la nature humaine. Prenez pour exemple la bizarre répartition des «âmes» dans une dépêche du 15 février 1810: «Approuvé le rapport avec les modifications suivantes: 1º Ne prendre dans le Tyrol italien que 280 000 âmes, une population équivalente à celle de Bayreuth et de Ratisbonne; 2º retrancher seulement de la Bavière, pour le royaume de Wurtemberg et les duchés de Bade et de Darmstadt, une population de 150 000 âmes; de sorte que la Bavière, au lieu de gagner 188 000 âmes, en gagne 240 ou 250 000. Sur les 150 000 âmes cédées par la Bavière, j'estime qu'il faut en donner 110 000 au Wurtemberg, 25 000 à Bade et 15 000 à Darmstadt.» Il n'est que juste d'ajouter que ses ennemis, au Congrès de Vienne, lui rendirent l'hommage flatteur de copier ces méthodes distributives. Mais cette manie de tailler et de découper n'eut pas pour unique résultat d'exaspérer les «âmes» qu'on transférait et retransférait ainsi; elle produisit un effet moral qui fut désastreux pour le nouvel empire. Le fondateur d'une telle dynastie aurait dû s'efforcer de convaincre le monde de la stabilité de ses arrangements. Or il n'épargna rien pour lui persuader le contraire. Changeant les frontières, déplaçant les royaumes, donnant puis reprenant, revisant, refaisant, annulant, il a l'air de s'être donné pour tâche de démontrer que sa base n'est jamais fixe, que rien, dans ce qu'il construit, n'est définitif ni permanent. C'était le suicide d'un système. Ses plus cruels ennemis n'auraient pas osé soutenir que des conquêtes aussi éblouissantes fussent éphémères et transitoires, s'il ne s'était donné lui-même des peines infinies pour le prouver. Il avait vaincu l'Autriche et la Prusse; il avait annexé l'Espagne et l'Italie; il les considérait, dès lors, comme des auxiliaires obéissants. Il avait successivement battu et cajolé la Russie. Ainsi tout était à ses pieds. Il ne semble pas avoir jamais donné une pensée à cet ouragan de haine inextinguible, de ressentiment et de vengeance qui bouillonnait et frémissait au-dessous de lui. Il joignit un contingent espagnol à sa Grande Armée dans le temps que les Espagnols coupaient la gorge de tous les Français dont ils pouvaient s'emparer. Il y joignit un contingent prussien alors qu'il aurait dû savoir, s'il avait eu encore son bon sens, que jamais un seul Prussien ne lui pardonnerait les humiliations qu'il avait accumulées sur son pays. Il y joignit un contingent autrichien alors qu'un observateur beaucoup moins clairvoyant que lui n'eût pas manqué de reconnaître que ce ne serait là qu'un corps d'observation hostile.

Ce fut donc le pouvoir absolu qui détruisit l'équilibre de son jugement et de son bon sens et amena ainsi sa chute. Mais le phénomène eut d'autres causes. Un important facteur fut celui-ci: l'amour de la guerre était entré profondément en lui. Il est difficile de mesurer la puissance de cette fascination. Tous les soldats connaissent, assurément, la fièvre du champ de bataille; mais, parmi les innombrables générations qui ont passé ici-bas, il a été donné à bien peu d'hommes d'éprouver ce sentiment dans toute sa plénitude, comme doit l'éprouver le chef absolu à qui appartient toute la direction avec toute la responsabilité et toutes les chances d'une grande guerre. Si les hommes ordinaires aiment à tenter le hasard dans une partie de dés ou dans une loterie, sur le champ de courses ou à la Bourse, s'ils trouvent là une excitation qui les aiguillonne, la guerre est le jeu des dieux. L'obsession d'un désastre qu'on risque, l'inexprimable effervescence de la victoire, les vicissitudes gigantesques du triomphe et de la défaite, le tumulte, la frénésie, le divin transport, le mépris même de l'humanité et de tout ce qui la touche, vie, propriété et bonheur, l'angoisse des agonies, l'horreur des morts, toutes ces émotions violentes, portées au comble, ne semblent pas seulement élever l'homme pour un moment au-dessus des autres créatures: elles constituent une vie intense que les nerfs humains ne peuvent longtemps soutenir. Le caractère de Napoléon fut profondément affecté par ce jeu de la guerre. L'étoile de sa destinée qui tenait tant de place dans ses pensées n'était que la chance du joueur dans de colossales proportions. En fait, il avait, tout comme un autre et plus qu'un autre, les grossières et puériles superstitions qui accompagnent, presque toujours, ce vice. Ainsi, quand sa situation est désespérée, il ne peut se résoudre à clore son compte et à signer la paix. Car il garde au fond du coeur l'espérance du joueur que la «fortune», l'«étoile», la «destinée», de quelque nom qu'on veuille l'appeler, peut encore produire un revirement et, par un coup inattendu, lui rendre tout ce qu'il a perdu.

D'ordinaire les généraux sont, Dieu merci! sous le contrôle de leurs gouvernements dans le domaine de la politique. Mais lorsque le chef suprême de l'armée est, en même temps, le chef suprême de l'État, il n'y a rien qui l'arrête dans cette terrible partie. Il va toujours renouvelant sa mise jusqu'au jour où il perd son pays après s'être perdu lui-même. Bien des fois, pendant la campagne de Russie, le nom et le souvenir de Charles XII vinrent à l'esprit et sur les lèvres de Napoléon.

Il n'est presque aucun des rois guerriers, Frédéric II excepté, dont on puisse dire qu'il remit son épée au fourreau, quand vint l'heure voulue, et sut l'y maintenir de son plein gré. Mais Frédéric se trouvait dans une position particulière. Il avait reçu de terribles leçons. Il s'était vu à deux doigts de la ruine et du suicide. Il n'y a pas de conquérant qui ait contemplé d'aussi près les horreurs de la défaite. L'histoire offre peu d'exemples d'une annihilation aussi complète que celle de Kunnersdorf; elle en offre moins encore d'une résurrection triomphale après un tel désastre. Lorsque Frédéric eut réparé les dommages et les pertes matérielles, résultat d'une longue guerre, son sang s'était calmé; il était assez heureux pour avoir dépassé cet âge de la guerre, dans une vie humaine, dont Napoléon a posé les limites, et il le savait. C'est pourquoi il consolida ses conquêtes et mourut en paix.

Quelquefois, à Sainte-Hélène, Napoléon parla de Frédéric sans beaucoup de considération. Cependant nous ne croyons pas que ce langage correspondît exactement à sa pensée intime. Frédéric avait été son prototype immédiat. Si Frédéric n'avait jamais existé, la carrière de Napoléon eût peut-être été différente. Et, en réalité, le roi de Prusse aurait pu lui apprendre encore d'autres choses, car Frédéric, inférieur à Napoléon dans tout le reste, en portée, en force, en proportions, lui était supérieur en deux points. Si Napoléon avait possédé l'astucieuse modération et la ténacité désespérée de Frédéric, les destinées de la France et de l'Europe auraient pu prendre un autre cours.

Nous sommes donc convaincu que longtemps avant sa chute finale l'Empereur avait perdu l'équilibre de ses facultés. Ceci ne veut pas dire qu'il fût fou, à moins que ce ne soit dans le sens où l'entend Juvénal dans son amère apostrophe à Annibal. Un «cerveau sain» est un terme élastique. Au début, le cerveau de Napoléon était sain à un degré phénoménal. Sa pénétration, son sang-froid calculateur, son vigoureux bon sens, étaient, au moins, à la hauteur de son ambition, déjà si vaste, mais pourtant contenue et limitée. De cet état de «sanité» exceptionnelle à l'extrême insanité, il y a une distance incommensurable. Tant que le cerveau de Napoléon fut intact et garda un fonctionnement normal, son jugement était supérieur au jugement de l'immense majorité du genre humain. Mais,--et c'est en cela que consistait le changement funeste,--ce cerveau avait cessé d'être en rapport avec son ambition ou de la contrôler. Lorsque cette barrière eut disparu, il fut un homme perdu.

A quel moment précis cette grande intelligence perdit-elle son équilibre? Il serait difficile de le dire, car le changement dut se faire par degrés presque imperceptibles. Quelques-uns inclineront peut-être à penser que la transformation commença à devenir visible même avant qu'il fût empereur; que l'enlèvement illégal et l'exécution arbitraire du duc d'Enghien furent le symptôme initial. Évidemment cet acte ne dénote pas seulement un criminel mépris des lois, mais une irritabilité, un manque de pudeur et d'empire sur soi, une déraison dans la cause et dans l'effet qui sont choses nouvelles chez Napoléon. D'autres croient noter une altération sensible après Wagram. Cette date semble trop tardive. Et pourtant, il se tenait alors debout sur une cime d'où il voyait à ses pieds tous les royaumes de la terre; une cime haute et sublime, mais où sa position était vertigineuse et mal assurée. Il faudrait un volume pour essayer de fixer des dates exactes à ce changement intérieur. Il suffit à notre dessein de constater que le changement eut lieu et que le Napoléon de 1810, par exemple, était tout différent du Napoléon de 1801. Le Napoléon qui déclara un jour que toutes les contrées de l'Europe devraient déposer leurs archives à Paris et, un autre jour, que l'Empire français devrait être le pays d'origine de toutes les souverainetés; que tous les rois de la terre devraient avoir des palais, pour y résider, à Paris et assister, en pompe, au couronnement de l'Empereur des Français; le Napoléon qui refusa de faire la paix en 1813 et en 1814 avait perdu, évidemment, son équilibre mental. Cela est si manifeste que, dans les derniers jours de son premier règne, une conspiration se forma à Paris pour le déposer comme ayant perdu la raison. Il est facile de prononcer, de façon absolument certaine, que le phénomène en question s'était manifesté à Bayonne en 1808 et sur le Niémen en 1812. Il avait alors cessé de calculer froidement et d'apercevoir aucun obstacle, de l'ordre physique, moral ou international, devant n'importe quelle fantaisie ambitieuse qui lui passait par l'esprit. Dans la campagne de Russie on voit clairement un désir fiévreux, irraisonné, de pousser sa fortune jusqu'au dernier comble, de suivre sa chance, comme disent les joueurs, et d'essayer, en quelque sorte, de jouer le maximum avec sa Destinée. Il a dit lui-même, à propos du traité de Leoben, qu'il avait joué au vingt-et-un et s'en était tenu à vingt. Plus tard, il voulut faire vingt et un à tout coup.

D'une autre façon encore cette individualité excessive, débordante, déséquilibrée, contribua à sa perte. Aucun conseil ne vint l'arrêter ou l'aider, car ses ministres étaient des zéros. Ce n'est pas une exagération de dire que l'idolâtrie aveugle du duc de Bassano ne fut pas sans influence sur la chute de son maître. On attribue aussi une grande part de la responsabilité à la complaisance et à la soumission de Berthier. Napoléon paraissait à l'abri de toute rivalité. Pourtant, il ne pouvait endurer qu'il existât auprès de lui un mérite reconnu, un talent supérieur qui pût aspirer à une part dans l'éclat de son gouvernement. Ce gouvernement, d'ailleurs, était conduit de façon à rendre absolument impossible à des hommes d'un mérite indépendant d'y jouer leur rôle. Dans une administration de ce genre, la première qualité était d'être médiocre; une haute capacité eût été le plus encombrant des bagages. S'il était mort subitement, il aurait laissé derrière lui une quantité de sous-ordres bien dressés et quelques mécontents à talents. Ce fait prouve, à lui seul, la faiblesse d'un tel gouvernement, sans même parler de la malsaine centralisation qui en était l'âme. Même en ne tenant pas compte de son impossible ambition, son système devait amener la ruine de l'Empire après sa mort, à moins qu'il n'eût été capable,--chose bien difficile à un homme de ce tempérament,--de changer de fond en comble et de fabriquer un nouveau système où les supériorités auraient eu leur place et leur fonction légitime, un système qui aurait pu exister sans lui. Il dressa bien quelques jeunes hommes d'avenir, tels que Molé et Pasquier, mais il ne sut pas s'attacher leur dévouement. Probablement ils s'aperçurent qu'à mesure qu'ils s'élèveraient dans la hiérarchie ils perdraient sa faveur et qu'un mérite trop éclatant finirait par lui déplaire. Était-ce de la jalousie? Si c'en était, il est surprenant qu'un tel sentiment pût entrer dans la constitution d'une aussi souveraine supériorité.

Un des traits qui le caractérisent sous ce rapport, c'est qu'il était toujours en garde,--un de ceux qui le connaissaient le mieux nous l'affirme,--contre l'ambition de ses généraux. Avec le mécontentement populaire, c'était la chose qu'il redoutait le plus. C'est pourquoi il tenait ses généraux à distance, les blâmait volontiers et leur mesurait parcimonieusement l'éloge. Il n'était prodigue de louange qu'envers les morts, par exemple envers Desaix et Kléber. Aussi, excepté deux ou trois qui l'avaient connu dans sa jeunesse, ne l'approchaient-ils qu'avec crainte et en tremblant. Et ses amis d'autrefois eux-mêmes l'aimaient, en quelque sorte, malgré eux. Lannes, moitié riant, moitié pleurant, se désolait en présence de Napoléon de sa passion malheureuse pour «cette catin», et l'Empereur s'amusait de ses lamentables tirades, car il était sûr de son Lannes.

La crainte des autres n'était pas mal fondée. Prenez pour exemple un incident authentique. A l'un de ses levers, Napoléon aperçoit Gouvion Saint-Cyr, un de ses meilleurs lieutenants. Il va vers lui et lui dit d'un ton calme: «Général, vous arrivez de Naples?--Oui, Sire. J'ai remis le commandement au général Pérignon, que vous aviez envoyé pour me remplacer.--Vous avez, sans doute, reçu la permission du ministre de la guerre?--Non, Sire, mais je n'avais plus rien à faire à Naples.--Si, dans deux heures, reprit Napoléon avec la même tranquillité, vous n'êtes pas en route pour Naples, avant midi vous êtes fusillé en plaine de Grenelle.» Il récompensait ses officiers avec des titres et des apanages, non avec de l'influence. En réalité, il ne voulait de gloire que la sienne, il ne croyait qu'à ses propres talents.

Stendhal, qui était un homme de génie et dont les opinions, à ce point de vue, valent la peine d'être recueillies, pense qu'une des deux principales causes de la chute de l'Empereur était son goût pour la médiocrité. Cette médiocrité, que Mirabeau réclamait de tous ses voeux, inspirait à Napoléon une sympathie, une préférence qu'il ne songeait pas à cacher. Il voulait des instruments et non des ministres. Ce qu'il craignait, ce qui lui déplaisait, ce n'était pas tant la concurrence que l'ambition et l'esprit critique des talents supérieurs. Deux hommes de facultés éminentes furent longtemps à son service; ils étaient nécessaires à son empire. Lorsqu'il découvrit qu'on les regardait comme lui étant indispensables, son égoïsme, toujours en éveil, prit peur et il s'en défit. Il est difficile de trouver dans toute l'histoire un personnage plus répugnant et plus mal famé que Fouché. Mais il était passé maître dans cette science infâme qu'un despote a besoin de trouver chez son ministre de la police. C'était, en fait, un instrument empoisonné qu'il était également dangereux d'employer ou de négliger. Napoléon fit l'un et l'autre et, par cette manière d'agir, courut un double péril.