Part 21
Il faut encore observer que tout ce qui a été publié sur lui, de son vivant et pendant de longues années après sa mort a peu de valeur. Un signe auquel on reconnaît les grands hommes d'action, c'est qu'ils n'inspirent jamais de sentiments tièdes. On les déteste ou on les adore. La haine et l'idolâtrie que Napoléon avait fait naître lui ont survécu trop longtemps pour permettre à la raison de faire son oeuvre. Personne, ni alors, ni longtemps après, ne semblait capable de prendre des verres noircis et de fixer, sans passion, cet aveuglant foyer de lumière. Aujourd'hui encore il faut peser et juger les témoignages, éliminer le parti pris et faire la part de tous les éléments d'appréciation. La _Correspondance_,--surtout la partie qui avait été primitivement supprimée,--donne sans doute une idée de sa multiple activité et de ses méthodes. Ce n'est pourtant là qu'une faible partie des matériaux à consulter. Les livres et les mémoires sur Napoléon sont innombrables, mais il en est bien peu qui donnent une représentation fidèle, ou seulement approximative, de l'homme. De judicieux observateurs, qui connaissaient bien Napoléon, ont noté leur impression véritable, mais en secret, et c'est aujourd'hui seulement que le résultat de leur travail commence à venir au jour. Parmi ces témoins nous serions disposé à mettre Chaptal au premier rang. Il fut, pendant quelque temps, le ministre de confiance de Napoléon, et il analyse son caractère avec la science impartiale d'un grand chimiste. On pourrait donner la seconde place à Pasquier, en considération de son impartialité nuancée de malveillance. Nous mettrions _ex æquo_ avec lui Ségur, dont les mémoires, où se trouve comprise l'histoire classique de la campagne de Russie, donnent un brillant portrait de Napoléon. C'est l'oeuvre d'un admirateur, mais non pas, assurément, d'un aveugle admirateur. Ce serait le pendant de Pasquier: l'impartialité sympathique. Et la beauté du style, l'admirable éloquence de certaines pages, atténueraient les plus sévères et les plus âpres critiques du héros. Lavalette dit peu de chose; mais, quoique le duc de Wellington l'ait, sur de bien légers motifs, flétri comme un menteur, il nous semble un des plus dignes de foi parmi les écrivains sympathiques à l'Empereur. Dans les gros volumes qui contiennent le fatras illisible de Roederer, on trouve de l'or pur, certaines conversations de Napoléon fixées dans des notes inappréciables. Chez Mme de Rémusat, après des retranchements considérables, on obtient un résidu de quelque valeur, mais nous ne pouvons oublier qu'elle brûla, en 1815, le texte de ses véritables mémoires écrits à l'époque. Ceux qui sont maintenant entre les mains du public ont été composés trois ans plus tard, sous la Restauration, et lorsque la réaction était à l'apogée de sa violence, lorsqu'on considérait comme une indécence de faire allusion à l'Empereur ou même de prononcer son nom dans une société polie. Elle était, d'ailleurs, l'amie intime de Talleyrand, qui était l'irréconciliable ennemi de Napoléon. Elle avait été la dame d'honneur de Joséphine, dont elle avait épousé les griefs, et, chose plus grave que tout le reste, elle était de celles qui ne pardonnaient pas à Napoléon ses brusqueries et les lacunes de son éducation dans sa manière d'être avec les femmes. Sur un plan inférieur, nous pouvons placer Méneval et Beausset. Descendons encore d'un degré: nous trouverons Constant, le valet de chambre de l'Empereur, qui donne beaucoup de détails intéressants. Toutefois, les Mémoires qui portent son nom ont été, probablement, écrits d'après ses notes par une autre personne. Pour lui, en dépit du proverbe, son maître est un héros. Nous avons quelque confiance en Miot de Melito et nous ne détestons pas la froide ironie de Beugnot. Nous n'avons pas davantage le désir de déprécier certains auteurs, quelques-uns fort connus, dont nous ne prononçons pas les noms; nous voulons indiquer seulement ceux qui nous semblent les plus dignes de foi. Il existe une multitude de mémoires qui, çà et là, jettent une lueur sur la personnalité de Napoléon. Mais c'est une lueur passagère, car les écrivains sont, en général, des ennemis ou des adorateurs. Nous devons à Marbot et à Thiébault les croquis les plus vivants de Napoléon. C'est Marbot qui nous le montre au bal masqué, épongeant sa tête brûlante avec un mouchoir mouillé et murmurant: «Oh! que c'est bon, que c'est bon!» C'est Thiébault qui nous dessine la silhouette de l'Empereur galopant en Espagne, sur la route de France, seul avec un aide de camp dont il fouaille la monture avec un fouet de postillon. Ces esquisses sont délicieuses; nous voudrions être sûr qu'elles sont toutes deux rigoureusement vraies.
Enfin, dans cette phase finale, nous avons des chances d'apercevoir quelque chose de l'homme. Il y a encore autour de lui de la mise en scène et du décor, mais pas d'une manière continue; à travers les récits embarrassés ou adulateurs, la vérité se fait jour par éclairs. L'un de ces récits nous donne même d'abondantes clartés. Si Gourgaud était resté jusqu'à la fin, ce ne serait pas une exagération de dire qu'il nous en aurait plus appris sur le Napoléon authentique que toute la collection existante des livres relatifs à Napoléon. Mais Gourgaud s'en va avant l'heure où nous aurions le plus besoin de lui. Les chroniques qui nous restent ne nous disent rien, ou presque rien, de cette période où, selon toute probabilité, il y aurait beaucoup à apprendre pour nous; car il y avait là une occasion suprême de se dévoiler, alors que les vanités et les passions de la vie s'évanouissaient devant l'ombre grandissante de la mort. Seul, alors, avec l'éternité et avec l'histoire, l'homme aurait pu se séparer du guerrier et du chef d'empire; peut-être se serait-il montré à nu,--nous disons peut-être!--et confessé à nous, et nous aurait-il livré sa pensée en toute sincérité. Sa déclaration sur la mort du duc d'Enghien, faite cinq semaines avant sa propre fin, fait voir le mourant revendiquant ses actes, avec une sorte d'impatience passionnée, pour justifier les autres et dire la vérité.
Mais, même sans ces dernières révélations, qu'il fit peut-être et qui ne sont pas parvenues jusqu'à nous, c'est vers Sainte-Hélène qu'il faut tourner les yeux si l'on veut apercevoir une dernière fois ce grand problème humain. Car Napoléon est un problème et en sera toujours un. Les hommes prendront toujours plaisir à sonder tout ce qui élargit indéfiniment l'idée qu'ils se font eux-mêmes de leurs facultés et de leur puissance. C'est pourquoi ils aiment les ballons, les machines volantes, les appareils de locomotion souterraine ou sous-marine; ils aiment ceux qui accomplissent des tours de force, physiques ou intellectuels, dont le résultat est d'agrandir la sphère de l'activité humaine. C'est aussi pour cette raison qu'ils cherchent, mais toujours en vain, à pénétrer le secret de cet être prodigieux. Mais ils ont beau chercher, creuser, analyser, le secret, si secret il y a, risque de leur échapper à jamais. En partie, pourrait-on soutenir, parce qu'il est trop complexe; en partie, pourra-t-on dire encore, parce qu'il n'y a point de secret: il n'y a que la Destinée qui agit et suit son cours.
Que le problème soit complexe, qu'il y ait eu plusieurs hommes dans cet homme, impossible d'en douter. Cette étude, alors même qu'elle n'aboutit à aucun résultat, garde un invincible attrait. Le caractère de Napoléon continuera à tenter les alchimistes de la psychologie. Et il ne faut pas s'en étonner. Il est si multiple et si lumineux qu'il émet de la clarté par mille facettes. Quelquefois il invente; quelquefois, dans ses propos, il est si près de l'absurde qu'on en tremble; quelquefois il est mesquin ou grossier; mais, en somme, quand on arrive à sa vraie nature, on le trouve profondément humain et intéressant. Ce n'est donc pas du temps perdu que d'étudier les paroles de Napoléon, indépendamment de tout effort pour deviner le secret de ses prodigieux exploits. Qu'on se livre à cette étude pour imiter, ou pour éviter, ou simplement pour savoir, elle ne peut manquer de stimuler les facultés. Sa carrière, peut-être, dans une certaine mesure, parce qu'elle ne se divise pas rigoureusement en actes ou phases bien distinctes, soulève une quantité de questions, qui se posent et qui s'imposent, mais dont bien peu peuvent recevoir une réponse directe et satisfaisante. Quelle était sa conception de la vie? Quel était son objectif permanent? Avait-il réellement une telle conception et un tel objectif, bien définis? Sa pensée fut-elle toujours normale? Y avait-il en lui, à un degré quelconque, du charlatan? Était-il, simplement, un fataliste heureux, doué de facultés naturelles extraordinaires? Ou bien son succès était-il dû à la plus étonnante combinaison d'intelligence et d'énergie dont l'histoire nous offre une mention précise?
A toutes ces questions, et à bien d'autres encore, les habiles seront prêts à fournir une solution immédiate. Mais celui qui étudie Napoléon se trouvera de moins en moins en état de répondre à mesure qu'il pénétrera plus avant dans son sujet. Finalement, il arrivera peut-être à une hypothèse qui lui sera propre, mais il ne se sentira pas sûr de son fait et il s'apercevra, avec surprise, que ses compagnons d'étude, non moins laborieux et non moins consciencieux que lui, proposent à leur tour de très bonnes réponses, qui sont en complète contradiction entre elles comme avec la sienne.
Pour le philosophe, mais surtout pour le philosophe qui croit qu'une main divine dirige les affaires humaines, la relation véritable de Napoléon avec l'histoire de l'humanité se trouvera ramenée à une formule très simple. C'est qu'il fut lancé à travers le monde comme une grande force naturelle, ou surnaturelle, comme un fléau, comme un balayeur d'hommes et d'institutions, dont la mission était à la fois positive et négative,--surtout négative. Cette oeuvre accomplie, il disparaît aussi promptement qu'il est venu. César, Attila, Tamerlan et Mahomet, sont des forces du même genre; le dernier a été, dans l'univers, un facteur bien autrement puissant,--et d'une influence bien plus durable,--que Napoléon. Et c'est là encore une preuve qui démontre, s'il en était besoin, combien la guerre toute seule a peu d'action sur les événements de l'histoire. Ces hommes font époque; ils incarnent de grands changements; ils étonnent et effrayent leurs contemporains; mais quand on les regarde à distance on s'aperçoit qu'ils ne sont que des incidents périodiques et nécessaires du mouvement universel. Les menus faits de leur carrière, leurs idées morales, leurs méthodes d'action, si intéressantes qu'elles soient, n'apparaissent plus que comme des détails secondaires.
Un balayeur! Le mot est brutal, mais il représente bien la première fonction de Napoléon au pouvoir. Le volcan de la Révolution française s'était éteint tout seul. A Napoléon la tâche de désobstruer les laves refroidies, les débris laissés sur le sol par les démolitions déjà accomplies, les cendres et les scories, la végétation, née de la pourriture, qui couvrait tout de ses excroissances et qui était, pour le moment, le seul résultat perceptible du cataclysme. Ce qu'il a dit souvent de la couronne de France est absolument vrai du gouvernement de ce pays: «Je l'ai trouvée dans le ruisseau et je l'ai ramassée avec la pointe de mon épée». Ce gouvernement du ruisseau, il le remplaça par une nouvelle machine administrative, bien tenue, portant loin, effective. Nous entendons effective, aussi longtemps que le mécanicien était un homme d'une énergie et d'un génie exceptionnels.
Il est aussi un fléau. Comment? Il purifie le sol de l'Europe avec la flamme. Comme il est l'épée, l'âme de la Révolution, malgré la pompe qui l'entoure et la pourpre dont il est revêtu, il fustige les anciennes monarchies et les oblige à se ranger. Il est vrai qu'après sa chute elles retournent à leurs péchés, mais ce n'est que pour un temps: l'esprit de réforme, sinon l'esprit de révolte, sera bientôt à l'oeuvre parmi elles. Sans Napoléon, cela n'aurait pu arriver. Car, lorsqu'il prit le gouvernement, il semblait que l'Europe eût étouffé la Révolution.
Nous ne discutons pas sa grandeur militaire: elle est reconnue de tous. D'ailleurs, il faudrait un homme compétent et un volume pour la discuter avec autorité. A ceux qui ne sont pas du métier, il semble, quand il est à son apogée, le plus grand soldat qui ait jamais existé. Sa rapidité de conception et de mouvements, le don qu'il avait d'inspirer à ses armées des tours de force, sa connaissance infinie des détails, combinée avec cette intelligence géante qui embrassait l'ensemble, ses prodigieux triomphes, rendent difficile de le juger de sang-froid. Plus tard, même les bourgeois apercevront certaines fautes: par exemple, la Grande Armée transformée, avant même d'avoir frappé un seul coup, en une simple multitude, ou à peu près, dépourvue de provisions et sans discipline, faute de prévoyance, faute d'organisation. Il y a aussi une disposition,--et peut-être tend-elle à s'accuser,--à faire, dans quelques-unes de ses victoires, la part plus grande à ses lieutenants, à Desaix pour Marengo, à Davoust pour Iéna. Mais, quand on aura retranché tout ce qu'on voudra, il restera encore à son avoir un total énorme, irréductible, de gloire et de grandes actions. Après tout, la majorité du genre humain ne peut juger que les résultats, et, quoiqu'il n'y ait pas d'exploit comparable à la victoire de César à Alésia, le génie militaire de Napoléon, envisagé dans ses résultats, ne peut être surpassé.
Nous ne voulons pas, cela va de soi, faire entendre que la partie négative de l'oeuvre napoléonienne et son rôle de général, si vastes qu'ils soient, représentent sa carrière tout entière. C'était un grand administrateur. Il avait l'oeil et la main à tous les rouages et à tous les ressorts, petits ou grands, de sa vaste machine gouvernementale. C'était son joujou à lui. Il était son propre ministre de la guerre, son ministre des affaires étrangères, son ministre de la marine, tout son ministère. Lorsque le ministre de la police s'appelait Fouché, il avait une sorte d'existence indépendante; mais Napoléon avait une demi-douzaine de polices à lui. Sa politique financière, grâce à laquelle il maintenait un immense empire dans la puissance et dans la splendeur, mais avec une rigide économie et sans faire une seule dette, est une merveille et un mystère. Dans toutes les branches du gouvernement, il savait tout, dirigeait tout, inspirait tout. Il comparait lui-même, non sans raison, son intelligence à une armoire à compartiments; quand il voulait s'occuper d'un sujet particulier, il ouvrait le tiroir correspondant et fermait les autres; quand il voulait dormir, il les fermait tous. De plus, sa mémoire inépuisable le rendait familier avec tous les hommes et tous les détails, ainsi qu'avec tout le mécanisme gouvernemental. Daru, un des ministres les plus capables de Napoléon, raconta à Lamarque une curieuse anecdote qui fait bien voir l'infatigable vigilance de l'Empereur en matière administrative. Un jour,--c'était pendant la campagne d'Eylau,--Daru quitte l'Empereur en disant qu'il va ouvrir son courrier. «Bon! votre courrier! dit l'Empereur, que peut-on vous écrire? L'administration ne fait rien; nous avançons comme une armée d'Arabes, vivant sur le pays que nous envahissons. Je serais curieux de voir votre correspondance.»--«Votre Majesté l'aura dans un quart d'heure.» Et, quelques minutes après, Daru revint, suivi de cinq ou six secrétaires qui portaient des lettres et des paquets. L'Empereur s'assied auprès d'une table et décachette une lettre timbrée de Mayence: il lut la demande de cent seringues pour un hôpital de cette ville. «Quoi! c'est vous qui fournissez des seringues aux hôpitaux?--Oui, Sire, et c'est Votre Majesté qui les paye.» Le vainqueur d'Eylau passa quatre heures à lire les dépêches, il voulut les lire pendant huit jours, et il dit ensuite: «Ce n'est que de ce moment que je connais le mécanisme d'une armée.» Quand il revint à Paris après Tilsit, il fit la même chose avec tous ses ministres successivement. Après ce travail, qui dura six semaines, il employa la même méthode d'investigation en descendant aux rangs moins élevés de la hiérarchie. Quelle force était en elle-même cette rapide, mais laborieuse assimilation, ce contrôle minutieux de sa multiple administration!
Le défaut inhérent à un pouvoir exécutif ainsi organisé, c'est qu'une intelligence, une énergie inférieure à la sienne n'aurait pas été en état de le faire fonctionner pendant huit jours. Le jeu de l'institution dépendait si complètement du maître qu'elle était paralysée dès que la communication entre elle et lui était interrompue. La conspiration Mallet, en 1812, et la gestion politique du Conseil de régence, en 1814, peuvent le démontrer d'une manière frappante.
Il y avait encore, dans Napoléon, un grand législateur. La partie positive, la partie durable de son oeuvre est, incontestablement, le Code. Les guerres finissent et les conquêtes disparaissent: cela est si vrai que Napoléon a laissé la France plus petite qu'il ne l'avait trouvée. La seule trace de son règne, aujourd'hui visible dans l'aspect de l'Europe, est la dynastie de Bernadotte, en Suède, et ce n'était ni le résultat direct de la conquête ni l'oeuvre personnelle de Napoléon. Toutes les choses de ce genre qu'il imagina et façonna de sa main ont passé avec lui. Mais le Code demeure; il affecte profondément le caractère des nations en général et, en particulier, des races qui l'ont reçu ou adopté. Pour citer un exemple, peu de dispositions législatives ont eu une influence plus considérable sur la formation des moeurs sociales et politiques d'une communauté humaine que la loi qui prescrit le partage égal des biens entre les enfants d'un même père. Cette loi arrête le développement indéfini de la population; elle établit l'égalité obligatoire; elle constitue la plus forte et la plus conservatrice des propriétés foncières.
Pour accomplir toutes ces choses, il fallait une organisation vraiment puissante, et, de fait, sa constitution physique n'était pas moins extraordinaire que son mécanisme intellectuel. Son estomac endura sans révolte, pendant sa vie entière, de gros repas dévorés en quelques instants à des heures irrégulières. On lui arracha sa première dent à Sainte-Hélène et il paraît que cette extraction n'était pas nécessaire. C'est, d'ailleurs, la seule opération qu'il ait jamais subie. D'autres faits encore prouvent que cette intelligence exceptionnelle était logée dans un corps exceptionnel. Dans sa jeunesse, avant que sa manie des bains chauds l'eût affaibli, il ne ressentait jamais la fatigue. Une fois il livra bataille à Alvinzy pendant cinq jours de suite, sans retirer ses bottes ni fermer les yeux. Quand il eut battu les Autrichiens, il dormit trente-six heures. En arrivant aux Tuileries, après son retour haletant de Valladolid, n'ayant pris en route qu'un repos de quelques heures à Bayonne, il voulut inspecter immédiatement et sans un moment de retard, le palais tout entier, ainsi que le Louvre, où l'on était en train de faire des constructions nouvelles. Il courait en poste du fond de la Pologne jusqu'à Paris, convoquait le conseil sur le champ et le présidait avec son énergie et sa pénétration habituelles. Ces conseils de ministres n'étaient pas une plaisanterie. Ils duraient huit ou dix heures. Une nuit, à deux heures du matin, les ministres étaient épuisés. Le ministre de la marine dormait profondément. Napoléon les pressait de continuer leur délibération: «Allons, messieurs, secouez-vous. Il n'est que deux heures! Il faut bien gagner l'argent que le pays nous donne!» Tout le temps que duraient ces séances, son esprit était toujours actif et dominant. Jamais un conseil ne se sépara sans avoir appris quelque chose, soit par les leçons qu'il donnait aux ministres, soit par l'examen attentif des questions qu'il avait exigé d'eux. Il travaillait dix-huit heures sans interruption, quelquefois au même sujet, quelquefois à toutes sortes de sujets. «Je n'ai jamais vu son esprit fatigué, dit Roederer; jamais je ne l'ai vu privé de ressort, même en plein effort corporel ou dans la colère ou après l'exercice le plus violent.»
Il lui arriva d'abuser de sa force physique. Témoin le jour où il donna un coup dans l'estomac de Volney pour avoir dit que la France voulait les Bourbons: il fallut emporter le philosophe qui avait perdu connaissance. Un autre jour, il jeta par terre le Grand-Juge et le travailla à poings fermés. On dit qu'il attaqua Berthier avec les pincettes. Ce furent là les rares explosions d'un système nerveux qu'il surmenait et qui, par moments, échappait à son contrôle. D'ailleurs le Corse primitif n'avait pas été tout à fait étouffé sous le manteau impérial.
Des réactions se produisaient. Regardez la scène étrange qui a pour théâtre une petite maison de Duben où il demeure deux jours assis sur un canapé, sans donner la moindre attention aux dépêches qui s'accumulent sur sa table et qui appellent des réponses. Il s'amuse à tracer distraitement des majuscules sur des feuilles de papier, paralysé, écrasé par ce dilemme: marchera-t-il sur Leipzig ou sur Berlin? Regardez encore son apathie à la Malmaison après Waterloo.
Un autre résultat positif qui, en vérité, le cède à peine en importance au Code, peut être porté au crédit de Napoléon. Il a laissé derrière lui le souvenir d'une période de splendeur et de domination qui, s'il ne maintient pas dans un perpétuel état d'enthousiasme l'imagination de ses anciens sujets, demeure, du moins, comme un symbole visible à tous et aussi imposant que sa tombe aux Invalides, pour stimuler l'ambition nationale. On a oublié les terribles sacrifices qu'il a exigés et, s'en souvînt-on, ils soutiendraient sans désavantage la comparaison--du moins sous la plume des écrivains--avec ceux que réclame le système moderne, même en temps de paix, sans qu'il y ait, cette fois, ni hégémonie européenne, ni Empire d'Occident à placer en balance. Aussi peut-on démolir les aigles et effacer les initiales tant que l'on voudra: rien n'y fait. La France, aux jours sombres et glacés du désastre, ou même au milieu des jouissances matérielles et de la prospérité commerciale, se tournera, pour s'y réchauffer, vers les gloires de Napoléon. L'atmosphère reflète encore l'éclat et la chaleur de l'ère impériale, l'ardente lueur projetée par ses victoires, la splendeur de ces années où l'Europe était l'enclume sur laquelle descendait le marteau de la France.
Les questions de méthode et de morale sont, dans des cas comme celui de Napoléon, choses subordonnées et secondaires. Subordonnées, voulons-nous dire, au point de vue de l'histoire qui n'a à s'occuper que des effets et des résultats. Malgré tout, elles sont profondément intéressantes pour l'humanité. Elles ne nous aideront pas, c'est vrai, à découvrir son secret. Nous les étudions comme nous étudierions les moindres faits qui se rapporteraient à la visite d'un être surnaturel, bon ou mauvais esprit, dont la nature ne serait pas la nôtre et qui, pourtant, tiendrait à nous par le lien de l'humanité--qui n'aurait pas seulement la forme et la voix d'un homme, mais qui serait homme aussi par ses fautes et ses aberrations.
Au fond, comment se résume son histoire?