Napoléon: La dernière phase

Part 20

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Lavalette nous dit la vérité dans une phrase très expressive: «Les onze mois du règne de Louis XVIII avaient ramené la France en 1792.» Même pendant cette courte période le mécontentement s'était condensé sous forme de complots. Mais leur objet était de placer Louis-Philippe sur le trône comme souverain constitutionnel et non de ramener le tyran proscrit. A son retour l'Empereur s'alarma; il trouva que la physionomie de Paris était changée. Le respect, l'affection pour lui s'étaient visiblement affaiblis. Si, à l'île d'Elbe, il avait pu se rendre compte, dit-il, du changement qui s'était produit en France, il serait resté là-bas. Il envoyait chercher Lavalette,--souvent deux ou trois fois dans la même journée,--et il discutait pendant des heures la situation nouvelle. Même s'il était revenu victorieux, il aurait eu, dit Lavalette, à faire face à de grands périls amenés par des difficultés intérieures.

Il fut bientôt évident que le pays désirait bien moins le retour de l'Empereur que le départ des Bourbons. Dès qu'ils furent loin, l'enthousiasme se calma promptement. Napoléon, avec cette faculté d'observation qui le caractérisait, s'en aperçut aussitôt. A un ministre qui le félicitait d'avoir accompli un vrai miracle et reconquis la France presque à lui seul, il répliqua: «Bah! le temps des compliments est passé. Ils m'ont laissé venir comme ils ont laissé les autres s'en aller.»

Un seul exemple suffira pour faire comprendre la situation.

Napoléon avait repris son ancien titre d'Empereur par la grâce de Dieu et la constitution de l'Empire. Une telle appellation devait choquer l'esprit nouveau et le Conseil d'État répondit en proclamant le dogme de la souveraineté du peuple: un décret qui, à son tour, ne manqua pas de choquer l'Empereur, mais dont il ne pouvait manifester son déplaisir. Il eut à avaler des affronts, à subir les airs impérieux et insolents de ses Chambres. Il opposa à ce nouvel état de choses un calme imperturbable. Il sentait, évidemment, qu'en cas de victoire, il n'aurait pas de peine à tout remettre en place. Mais en cas de défaite? Il comprenait qu'alors l'esprit nouveau le renverserait, à moins qu'il ne pût appeler à son aide une force encore plus puissante que le libéralisme et déchaîner la Révolution. Alors pourquoi ne s'arrêta-t-il pas à cette alternative? Pourquoi ne s'était-il pas mis à la tête d'un soulèvement de la France révolutionnaire? Autrefois, au temps de sa jeunesse, la direction d'un mouvement révolutionnaire aurait pu vivement tenter son ambition. Le Premier Consul n'eût certainement pas hésité, mais l'Empereur vit clairement que, dans ce cas, il ne pouvait être question de dynastie; que la dictature serait purement une dictature personnelle. Il eût été Sylla ou Marius, mais non Auguste ou Charlemagne. On remarquera que, dans ses paroles à Montholon citées plus haut, il dit: «Je m'assurerais le trône _à moi-même_.» Pas un mot de succession dynastique; pas une illusion à ce sujet. Accepter une telle situation après avoir été ce qu'il était, c'était descendre et, comme nous l'avons vu, tout ce qui ressemblait à une révolution lui était odieux. Il y avait donc impossibilité pour lui à devenir le prophète ou le héros d'une nouvelle révolution au lendemain de Waterloo. S'il avait pu prévoir ce qui l'attendait,--Sainte-Hélène, avec ses sordides misères, ses mesquins geôliers, ses longues années, lugubres et désolées, d'une vie qui était déjà de la mort,--peut-être aurait-il surmonté ses répugnances, mais il ne pouvait rien deviner de tout cela et il n'eût pas fallu moins pour l'ébranler. Donc il préféra se croiser les bras et laisser venir ce que les rhéteurs appellent la catastrophe inévitable, se croiser les bras et attendre les événements. Mieux valait, pensa-t-il, la vie d'un fermier américain que la présidence d'un Comité de Salut Public.

Entre Napoléon et la Chambre régna, dès le premier jour, une hostilité à peine déguisée. On gardait jusqu'à un certain point les apparences. Mais les deux pouvoirs rivaux agissaient de leur côté sans beaucoup se cacher et sans s'abuser l'un l'autre en aucune façon. Les Chambres étaient disposées à employer Napoléon comme un général consommé pour repousser l'invasion et empêcher le retour des Bourbons; elles se flattaient de pouvoir le mater ou même s'en défaire, une fois la victoire gagnée. «Dès qu'il sera parti pour l'armée, disait Fouché, nous serons maîtres de la situation. Je voudrais qu'il gagnât une ou deux batailles, mais il perdra la troisième et alors ce sera notre tour.» Tel est le calcul où se complaisaient les Chambres. Mais elles étaient dans la position du mortel qui, dans les contes de fées, évoque un génie et se trouve, ensuite, incapable de s'en faire obéir. De son côté, Napoléon subissait les Chambres, pour donner au monde une garantie de sa conversion et dans l'espoir d'obtenir d'elles des hommes et de l'argent. Mais il avait l'intention bien arrêtée de se débarrasser d'elles s'il était victorieux. Après Ligny, il exprime catégoriquement sa résolution de rentrer à Paris et de reprendre le pouvoir absolu, dès qu'il aurait vaincu les Anglais. Chacun des deux rivaux connaissait à fond la politique de l'autre. Pas de doute, pas d'illusion. A ce moment, l'esprit du parlement était tel, semble-t-il, que beaucoup de ses membres espéraient la défaite des armes françaises et qu'ils furent capables de se réjouir de Waterloo. C'est parce que Napoléon était au courant des dispositions hostiles de la Chambre qu'il sentit la nécessité de revenir à Paris après le désastre. On l'a blâmé de n'être pas resté sur la frontière et de n'avoir pas cherché à rallier les débris de ses troupes. Mais à quoi bon si, derrière lui, son propre parlement était occupé à le déposer et à le désavouer? Or personne ne peut douter que tels eussent été les premiers actes des Chambres en apprenant sa défaite. Mis hors la loi par l'Europe entière et par son propre pays, il lui eût été à peu près impossible de continuer la lutte, même avec des forces militaires bien supérieures à toutes celles qu'il pouvait réunir.

Cette digression conduit inévitablement à une autre. Les relations de l'Empereur avec son parlement sont choses claires et connues de tous. Ce qui est plus difficile à comprendre, c'est que, en dépit de cette lutte finale et douloureuse entre Napoléon et le parti constitutionnel, son nom soit resté, pendant trente ans, le mot de ralliement de tous les libéraux du continent. Car il n'avait aucune sympathie pour la liberté ni pour les aspirations libérales; il les renvoyait à ceux qu'il appelait dédaigneusement les idéologues. L'ordre, la justice, la force, la régularité composaient son idéal administratif; il n'y apportait d'autre tempérament que l'équation de personne. La légende libérale qui s'attache à lui n'a qu'une explication: c'est que les faiseurs de constitutions de 1815 ayant disparu au retour des Bourbons sous un ouragan de mépris cet épisode des Cent Jours fut oublié. On se rappela seulement que Napoléon était le fils de la Révolution, qu'il avait humilié et mutilé les vieilles dynasties européennes, sans égard pour l'ancienneté, la tradition ou le titre. Pour le peuple il représentait la Révolution, et pour l'armée la gloire. Personne ne se souvint, ou, du moins, ne se soucia de rappeler qu'il avait sciemment cédé son trône et s'était rendu à ses ennemis plutôt que de se mettre à la tête d'une insurrection populaire.

S'en fût-on souvenu, on aurait jugé ce tort suffisamment expié par le martyre de Sainte-Hélène. Napoléon n'ignorait pas le bien que son emprisonnement devait faire à sa mémoire et à sa cause. Sa mort dans la solitude et dans la captivité effaça toutes ses erreurs et tous ses défauts. On oubliait son dur despotisme, le sang et les ressources de la France incessamment prodigués, le territoire envahi deux fois par sa faute, et sa mémoire, purifiée de tous ces souvenirs, devint une légende miraculeuse. Les paysans de France avaient toujours été, après les soldats, ses meilleurs soutiens, car ils l'avaient considéré comme leur plus sûr rempart contre un retour des droits féodaux et de l'ancien régime, contre une revendication des biens confisqués par la Révolution. Aussi se firent-ils les gardiens jaloux de sa gloire. Parmi eux survécut longtemps la tradition des merveilles qu'il avait accomplies. Béranger, comme on l'a remarqué, sut condenser la conception populaire dans le récit d'une vieille paysanne qui ne mentionne pas le nom d'une seule de ses victoires.

On parlera de sa gloire Sous le chaume bien longtemps; L'humble toit dans cinquante ans Ne connaîtra d'autre histoire.

Ainsi parle le poète dans sa délicieuse chanson. Et continuant, il donne la vraie note dans un autre couplet:

Mes enfants dans ce village, _Suivi de rois_, il passa.

On irait trop loin, peut-être, en disant que Napoléon a obtenu les gloires de l'apothéose. Mais, cela excepté, quoi que l'on dise, on ne saurait exagérer. En tout cas, il a reçu l'honneur le plus extraordinaire et le plus grand qui ait jamais été accordé à un être humain. Car il a été connu en France, non par son titre de général, ou de consul, ou d'empereur, ou même par son nom; on l'appelait «l'homme». Son fils était «le fils de l'homme». Lui, c'était toujours «l'homme». En effet, il était l'homme de l'imagination populaire et c'est ainsi que les libéraux en vinrent à ne jurer que par lui. Son individualité formidable, plus encore que son horreur de l'anarchie, avait fait de lui un souverain absolu. Mais, étant, d'autre part, le produit de la Révolution, l'homme qui avait humilié les rois, une auréole de liberté rayonna autour de son nom. Il avait donné satisfaction aux instincts d'égalité en fondant, lui, sorti de rien, une quatrième dynastie. Il avait tenu les Bourbons hors de France. Il avait, surtout, écrasé, avili les chefs de cette «Sainte-Alliance» qui pesait sur l'Europe d'un poids si lourd, qui essayait d'éteindre sous son talon les dernières étincelles de la Révolution et qui représentait, sous une apparence concrète, la haine de la Liberté. Il n'est pas étonnant que, considérée sous cet aspect, l'image de Napoléon soit devenue l'idole du libéralisme continental. Plus tard elle fut marquée à ce sceau d'une façon encore plus systématique. La démocratie autoritaire, ou, en d'autres termes, la dictature démocratique, l'idée d'où naquit, en France, le second Empire et qui lui survit, cette idée qui, sous différentes formes, a trouvé faveur en d'autres pays, tel est le legs politique et--peut-être faut-il dire le message--définitif de Napoléon.

CHAPITRE XVI

LA FIN

Il est inutile de nous arrêter plus longtemps à ces derniers tableaux, à ces épisodes suprêmes du grand drame de la vie de Napoléon. Il est étrange d'avoir à observer qu'en dépit de l'atmosphère de surveillance assidue où il vivait, la fin arriva sans avoir été prévue. Sa mort fut une mort soudaine, nous le voyons par les brefs rapports du médecin Arnott, car nous écartons absolument Antommarchi pour des raisons déjà expliquées. Arnott, évidemment, ne soupçonnait point combien grave était l'état de son malade, quoiqu'il eût été appelé le 1er avril, trente-cinq jours seulement avant la mort de Napoléon. Ni ce jour-là, ni pendant les semaines qui suivirent, il n'aperçut le caractère sérieux du mal en présence duquel il se trouvait. Ce ne fut que le 26 ou le 28, c'est-à-dire huit jours à peine avant l'issue fatale, qu'il reconnut l'existence d'une maladie mortelle. Ni le gouverneur, ni les ministres anglais ne se doutaient que la fin fût proche.

Pendant les neuf derniers jours, Napoléon eut constamment le délire. Le matin du 5 mai il murmura quelques mots incohérents, parmi lesquels Montholon crut distinguer: «France... armée... tête d'armée...[14].» En prononçant ces paroles, le moribond s'élança de son lit, entraînant avec lui sur le plancher de la chambre Montholon qui essayait de le retenir. C'était le dernier effort de cette formidable énergie. Montholon et Archambault eurent grand'peine à le replacer dans son lit. Là il demeura tranquille jusque vers six heures du soir. A ce moment, il rendit le dernier soupir. Au dehors, une tempête terrible était déchaînée qui secouait, comme un tremblement de terre, les frêles baraques du campement anglais, renversait les arbres plantés par l'Empereur et déracinait le saule sous lequel il aimait à se reposer. A l'intérieur, le fidèle Marchand couvrait le corps du manteau que le jeune conquérant avait porté à Marengo.

[14] Antommarchi prétend que, trois heures plus tard, il entendit Napoléon dire: «Tête... armée...,» et que ce furent là ses dernières paroles. Montholon constate expressément qu'Antommarchi n'était pas dans la chambre à deux heures, au moment où Napoléon prononça les mots: «Tête d'armée.» La chose a peu d'importance, mais elle peut servir à montrer, jusqu'au bout, combien il est difficile d'arriver à établir la vérité à Longwood.

Le gouverneur et son état-major attendaient en bas pour recueillir les dernières nouvelles. En apprenant l'événement, Lowe prononça quelques paroles viriles appropriées à la situation. Mais les disputes inévitables ne tardèrent pas à éclater autour du cadavre. Lowe voulait une autopsie immédiate; les Français s'y opposèrent énergiquement. Il refusa de consentir à ce que les restes fussent emmenés en France. Sur cette question, il n'était pas le maître. L'arrivée inattendue, en Europe, de l'Empereur mort, par le trouble qu'elle aurait créé, ne l'aurait cédé qu'à l'arrivée de l'Empereur vivant. Enfin, comme nous l'avons vu, il insista pour que le nom de Bonaparte fût ajouté à l'inscription funèbre, si celui de Napoléon, comme on le proposait, était gravé sur le cercueil. Là-dessus tout commentaire serait superflu.

Pendant la matinée qui suivit le corps fut solennellement exposé et c'est alors que Montchenu vit le prisonnier pour la première et la dernière fois. Les funérailles eurent lieu quatre jours plus tard avec la pompe modeste dont l'île pouvait offrir les éléments. Le cercueil, sur lequel reposaient l'épée et le manteau de Marengo, fut porté par des soldats anglais à un char que traînaient quatre chevaux de l'Empereur; puis, de nouveau, par des soldats anglais, qui se relayaient de distance en distance, jusqu'au lieu que Napoléon avait choisi pour sa sépulture, au cas où on ne lui accorderait pas d'être enterré en France. C'était dans un jardin, au creux d'un ravin profond. Là, à l'ombre de deux saules, près d'une source qui avait fourni l'eau de sa table, la tombe avait été creusée. Les habitants de Longwood conduisaient le deuil. Puis venaient Lowe, Montchenu et les fonctionnaires civils, les officiers de terre et de mer qui avaient un commandement dans l'île. Au moment où le corps descendit dans la terre, il y eut des salves de mousqueterie et d'artillerie.

Dix-neuf ans plus tard, une frégate française commandée par le prince de Joinville jetait l'ancre devant Jamestown. Elle était venue pour chercher et ramener en France les restes de l'Empereur. Le gouvernement anglais les restituait en exprimant l'espoir que les dernières traces de l'animosité qui avait existé entre les deux nations seraient à jamais ensevelies dans la tombe de Napoléon. Mais, avant que le vaisseau fût de retour avec son précieux chargement, les deux pays étaient, de nouveau, à deux doigts de la guerre. Sur la _Belle-Poule_ revenaient, dans un dernier et pieux pèlerinage, à Sainte-Hélène, Bertrand et Gourgaud, le jeune Las Cases et Arthur Bertrand, le «premier visiteur français venu à Longwood sans la permission de Lord Bathurst». Là, aussi, se trouvaient Marchand, le plus fidèle et le plus sûr des serviteurs de l'Empereur, Noverraz, Pierron et Archambault, en même temps que Saint-Denis, qui, dissimulé sous le nom d'Ali, avait tenu l'emploi de second mameluk avec Roustan et qui avait souvent servi de copiste à l'Empereur à Sainte-Hélène. Tristement, ces dévoués survivants visitèrent le lieu de leur exil et,--en présence des autorités anglaises embarrassées et confuses,--constatèrent la dégradation de Longwood, changé en étable. Le quinze octobre, à minuit, ils étaient tous réunis autour du tombeau de leur maître. C'était le vingt-cinquième anniversaire de son arrivée à Sainte-Hélène. Après dix heures de travail énergique, le cercueil fut enfin amené au jour, et ils contemplèrent encore une fois les traits de l'Empereur, absolument intacts et sans aucune altération. Ensemble, ils suivirent le corps, et alors commença cette marche vers Paris qui ressemblait plus à un triomphe qu'à un convoi funèbre. Ce fut la plus majestueuse entrée que le conquérant eût jamais faite dans sa capitale. Par une glaciale matinée de décembre, le roi des Français, entouré des princes, des ministres, de tout ce qu'il y avait de grand et de glorieux en France, attendait en silence, sous le dôme des Invalides, l'arrivée du cercueil. Soudain, un chambellan parut sur le seuil; d'une voix claire et retentissante il annonça: «L'Empereur!» comme si c'était le souverain vivant qui allait apparaître. L'immense et illustre assemblée se leva dans une même émotion, tandis que le cercueil entrait lentement sur les épaules des porteurs. La signification, le pathétique de la scène arrachaient des larmes aux assistants. Derrière le corps marchaient ceux des exilés de Sainte-Hélène qui étaient encore vivants. Ce fut le privilège de Bertrand,--et personne ne pouvait le lui disputer,--de déposer sur le cercueil l'épée de son maître.

Il est un point qu'il faut noter une fois pour toutes à propos de la dernière maladie de l'Empereur. La tactique de Longwood, dont O'Meara s'était fait l'auxiliaire zélé, consistait à prétendre qu'il existait une affection meurtrière du foie, spéciale à Sainte-Hélène, dont Napoléon était victime, et qui ne pouvait, naturellement, être guérie que par un changement de résidence. Nous croyons que l'Empereur lui-même, qui, sans avoir la moindre confiance dans la médecine, donnait à ces questions une attention pénétrante, savait à quoi s'en tenir. Il portait sa main au creux de l'estomac et disait, avec un gémissement: «Oh! mon pylore! mon pylore!» Pourtant, comme nous l'avons vu, il s'apitoya gravement sur Gourgaud, dont la santé était excellente, et qui était censé être atteint de la maladie propre à l'île. Deux mois avant sa mort il écrivit à Pauline que la maladie de foie dont il était affligé depuis six ans, et qui était endémique et mortelle à Sainte-Hélène, avait fait, dans les six derniers mois, des progrès alarmants. Un mois plus tard il se plaignit de même à Arnott. Montholon, à son retour en Europe, en dépit des résultats de l'autopsie, maintint encore bravement la théorie de la maladie de foie. Mais on trouva le foie de Napoléon en parfait état; il mourut du cancer de l'estomac qui avait tué son père.

Les derniers jours qui précédèrent l'agonie furent douloureux, autant que nous pouvons le voir dans les maigres souvenirs de Montholon. Ces souvenirs ne nous donnent pas l'impression d'un récit écrit jour par jour; ils doivent avoir été rédigés rétrospectivement, peut-être d'après des notes. Bertrand dit, dans une lettre au roi Joseph, qu'à partir du mois d'août 1820 l'Empereur passait presque tout son temps dans un fauteuil, en robe de chambre, en état de lire et de causer, mais non de travailler ou de dicter. Avec sa suite, il faisait des projets en l'air, parlait de la vie nouvelle qu'on mènerait en Amérique. Mais il savait parfaitement qu'il mourait. Il s'occupait beaucoup de son testament, et il était extrêmement désireux que la collection des lettres que lui avaient écrites les souverains de l'Europe, ainsi que quelques lettres à lui adressées d'Italie par Mme de Staël, fussent livrées à la publicité. Sur ce point, il insistait avec énergie. Il croyait ces lettres en la possession de Joseph; mais elles avaient été volées. On les avait proposées à l'éditeur Murray qui n'en avait pas voulu. Le gouvernement russe était alors intervenu dans l'affaire et avait racheté, moyennant une somme considérable, les lettres d'Alexandre. On ne sait ce que sont devenues les autres.

Napoléon lisait encore tout haut et discutait le passé. Mais il est surprenant de constater combien peu nous connaissons les incidents de ces derniers mois. Nous devons croire que les compagnons de Napoléon n'en savaient pas plus long que le reste du monde en ce qui touchait la fin prochaine de leur maître. Sans cela, ils auraient certainement recueilli, avec un soin pieux, ces souvenirs si intéressants.

Ce sont ces derniers mois, surtout, que nous aurions voulu disputer à l'oubli. On demandera, peut-être, à quoi bon évoquer ces pénibles réminiscences. A peine peut-on dire que c'est de l'histoire, et ce n'est pas, hélas! du roman. Il serait difficile de considérer comme saine et bienfaisante l'attraction qu'elles exercent. Elles nous font seulement connaître, en y mêlant une foule de mensonges, un douloureux épisode que personne n'a d'intérêt à rappeler et que tout le monde voudrait oublier. Pourquoi donc fouiller ces chroniques morbides, sans élévation comme sans franchise? L'histoire ne nous a-t-elle pas averti qu'il n'est pas de spectacle plus triste que les grands hommes dans la retraite, depuis Nabuchodonosor aux champs, jusqu'à Napoléon sur son rocher?

L'auteur répondra à cette question par un incident qui lui est personnel. Lord Beaconsfield lui expliquait un jour comment il avait été amené à écrire _le Comte Alarcos_, drame aujourd'hui oublié, ou peu s'en faut. «Mon but, disait-il, n'était pas de produire une grande tragédie, mais de conjurer un fantôme littéraire.» L'histoire le hantait et l'aurait hanté indéfiniment,--il le sentait,--jusqu'à ce qu'il lui eût donné une forme. Il en est de même pour ce livre. Il renferme une tragédie, parce qu'il ne pouvait faire autrement, mais il a été écrit pour conjurer un fantôme littéraire, immobile pendant bien des années, et auquel la lecture du dernier journal de Gourgaud, jointe à l'influence stimulante d'un long loisir, a rendu le mouvement.

En second lieu, il y a là une série de faits sur lesquels l'histoire n'a pas encore rendu son verdict définitif. Et il n'est pas encore bien sûr qu'elle soit aujourd'hui en état de le rendre. Il est vrai que, depuis longtemps, les acteurs ont disparu. Le sang, échauffé par vingt ans de guerres, est suffisamment refroidi. D'un côté, l'espoir, vague, mais tenace, inextinguible; de l'autre, l'appréhension et le soupçon: tout cela, mort, à jamais évanoui. Pourtant, le sujet est encore brûlant. On peut se demander si, d'une part, on est assez de sang-froid pour avouer ses erreurs; si, de l'autre, on a pardonné. Les nations ont des souvenirs qui se taisent et qui durent. Les cendres des feux allumés à Smithfield[15] recèlent encore de la flamme. L'Irlande se souvient de bien des choses que, pour son propre bonheur, mieux vaudrait oublier. Les Écossais sont encore Jacobites au fond du coeur.

[15] Quartier de Londres où avaient lieu les exécutions par le feu sous Henri VIII et sous la reine Marie.

Une autre considération, très importante, c'est que nous avons plus de chances de comprendre la personnalité de Napoléon à Sainte-Hélène qu'à aucun autre moment de sa carrière. L'homme se révéla pendant les premières années du Consulat, mais il n'avait pas encore atteint tout son développement. Sur le trône, son humanité disparaît. A l'île d'Elbe il ne vit pas dans le présent, il est toujours dans le passé ou dans l'avenir.