Napoléon: La dernière phase

Part 19

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En second lieu, il regrette d'avoir quitté l'Égypte, d'avoir renoncé à la carrière que l'Asie ouvrait devant lui. Il eût mieux aimé être empereur d'Orient qu'empereur d'Occident, car, dans le premier cas, il serait encore sur le trône. C'est vers l'Orient que se tournaient ses derniers comme ses premiers rêves. Il dit, en voyant l'île de Sainte-Hélène: «Ce n'est pas un joli séjour. J'aurais mieux fait de rester en Égypte. Je serais, à présent, empereur de tout l'Orient...» Un tel empire, disait-il, lui aurait convenu. Car le désert avait toujours eu pour lui un attrait particulier et son nom, Napoléon, veut dire, à l'en croire, «lion du désert». «L'Arabie attend un homme. Avec les Français en réserve et les Arabes comme auxiliaires, j'aurais été le maître de l'Orient. Je me serais emparé de la Judée.... Si j'avais pris Acre, je serais allé aux Indes. Mon intention aurait été, à Alep, de prendre le turban, et je me serais trouvé à la tête d'une bonne armée et de deux cent mille auxiliaires. L'Orient n'attend qu'un homme.» A une autre occasion, il répète la même idée dans des termes presque identiques. «Si j'avais pu avoir les Mameloucks pour alliés, j'aurais été le maître de l'Orient. L'Arabie attend un homme.»

Ce n'est pas, cependant, à cause de l'Arabie et de la Judée que Napoléon regrettait l'Égypte. Il nous révèle son but secret en une phrase brève: «La France, maîtresse de l'Égypte, le serait des Indes; qui est maître de l'Égypte l'est de l'Inde.» Il répète: «Une fois les Français en possession de l'Égypte, adieu l'Inde pour les Anglais. C'était un des projets que j'avais en vue.» Il voulait construire deux canaux: l'un de la mer Rouge au Nil, aboutissant au Caire, l'autre de la mer Rouge à la Méditerranée. Il aurait étendu la domination de l'Égypte vers le sud; il aurait enrôlé les nègres du Sennaar et du Darfour. Avec soixante ou soixante-dix mille gens du pays et trente mille Français d'élite, il aurait marché, en trois colonnes, vers l'Euphrate. Là, il aurait fait une grande halte; puis, il aurait repris sa marche sur l'Inde. «Une fois arrivé dans l'Inde, continue-t-il, je me serais allié avec les Mahrattes,» et il espérait attirer à lui les Cipayes. L'Angleterre avait grand'peur de ce projet. «Gorgotto, j'ai lu trois volumes sur les Indes. Quels coquins que ces Anglais! Si j'avais pu, d'Égypte, passer avec un noyau de troupes aux Indes, je les en aurais chassés... mais ils verront plus tard ce qui leur arrivera des Russes. Ceux-ci n'ont pas beaucoup de chemin à faire pour arriver aux Indes: ils sont déjà en Perse....» Alors revient sa constante préoccupation: «La Russie est le pouvoir qui marche le plus sûrement et à plus grands pas vers la domination universelle, maintenant qu'il n'y a plus de France et que tout équilibre est rompu.»

Il avait été, en fait, empereur d'Occident, et Montholon dit à Gourgaud que, d'après ses instructions comme ambassadeur, il était convaincu que Napoléon avait eu l'intention de se faire couronner sous ce titre-là. On avait influencé la confédération du Rhin dans ce sens et on dit qu'à Erfurt la question aurait été définitivement réglée si Alexandre n'avait demandé Constantinople comme compensation. A Sainte-Hélène, cependant, ce n'est pas là ce qu'il regrette, c'est l'empire d'Orient. Et cela, pour deux raisons: maître de l'Orient, il aurait porté un grand coup aux Anglais et il aurait rivalisé avec Alexandre le Grand. Car, remarquons-le ici, Alexandre est son héros, son modèle. «Ce que j'aime dans Alexandre le Grand, ce ne sont pas ses campagnes, que nous ne pouvons concevoir, mais ses moyens politiques. Il laisse, à trente-trois ans, un immense empire, bien établi, que ses généraux se partagent. Il avait eu l'art de se faire aimer des peuples vaincus.... C'est d'une grande politique de sa part que d'avoir été à Ammon. Il conquit ainsi l'Égypte. Si j'étais resté en Orient, j'aurais probablement fondé un empire comme Alexandre, en me rendant en pèlerinage à la Mecque.» Au moment même où il quitte la France sur le _Bellérophon_, il dit au capitaine Maitland: «Sans vous autres Anglais, j'aurais été empereur d'Orient; mais, partout où il y a assez d'eau pour faire flotter un bateau, nous sommes sûrs de vous trouver sur notre chemin.»

Son admiration pour Alexandre le Grand, sa passion pour l'Orient et ses visées sur l'Inde ne l'abandonnèrent jamais, jusqu'au moment où il eut perdu son empire dans les plaines de la Russie et de l'Allemagne. Peu de temps avant de passer le Niemen, il s'interrompit au milieu d'une conversation avec Narbonne, avec un éclair dans les yeux: «Après tout, mon cher, dit-il, comme dans l'exaltation d'un rêve, cette longue route est la route de l'Inde. Alexandre était parti d'aussi loin que Moscou pour atteindre le Gange. Je me le suis dit depuis Saint-Jean-d'Acre. Sans le corsaire anglais et l'émigré français qui dirigèrent le feu des Turcs, et qui, joints à la peste, me firent abandonner le siège, j'aurais achevé de conquérir une moitié de l'Asie, et j'aurais pris l'Europe à revers, pour revenir chercher les trônes de France et d'Italie. Aujourd'hui, c'est d'une extrémité de l'Europe qu'il me faut reprendre à revers l'Asie pour y atteindre l'Angleterre. Vous savez la mission du général Gardanne et celle de Jaubert en Perse; rien de considérable n'en est apparu; mais j'ai la carte et l'état des populations à traverser pour aller d'Érivan et de Tiflis jusqu'aux possessions anglaises dans l'Inde. C'est une campagne peut-être moins rude que celle qui nous attend sous trois mois.... Supposez Moscou pris, la Russie abattue, le Tsar réconcilié, ou mort de quelque complot de palais, peut-être un trône nouveau et dépendant; et dites-moi si, pour une grande armée de Français et d'auxiliaires partis de Tiflis, il n'y a pas accès possible jusqu'au Gange, qu'il suffit de toucher d'une épée française pour faire tomber, dans toute l'Inde, cet échafaudage de grandeur mercantile. Ce serait l'expédition gigantesque, j'en conviens, mais exécutable du dix-neuvième siècle.» Après avoir lu ces lignes, se trouvera-t-il quelqu'un pour soutenir que le pouvoir absolu n'eût exercé son ordinaire effet et que Napoléon, en 1812, eût conservé l'équilibre et l'intégrité de son jugement?

Le troisième grand sujet de regret est, tout naturellement, Waterloo. Il nous semble quelquefois l'entendre grincer des dents lorsqu'il y songe: «Ah! si c'était à recommencer!» s'écrie-t-il. L'Empereur ne conçoit pas comment il a pu perdre la bataille de Waterloo.... Peut-être la pluie du 17 juin.... S'il avait eu Suchet à la tête de l'armée de Grouchy.... S'il avait eu Andréossy à la place de Soult.... Si la Garde avait été commandée par Lannes ou Bessières.... S'il avait donné la Garde à Lobau.... Si Murat avait été à la tête de la cavalerie.... Si Clauzel ou Lamarque avait été ministre de la guerre.... Alors, tout aurait pu tourner autrement. «Peut-être aurais-je dû attendre quinze jours. J'aurais eu 12000 hommes de plus, tirés de la Vendée. Mais qui aurait pu deviner que ce pays serait aussi vite pacifié? Peut-être ai-je mal fait d'attaquer. La question est de savoir si je n'aurais pas mieux fait de concentrer toutes les troupes sous la capitale au lieu d'aller chercher l'ennemi. Peut-être que les Alliés ne m'auraient pas fait la guerre. Remarquez que toutes leurs proclamations sont datées d'après Waterloo.» Il n'aurait pas dû, pense-t-il, employer Ney ou Vandamme. Plus d'une fois, il dit qu'il a perdu la bataille par la faute d'un officier qui donna à Guyot l'ordre de charger avec les grenadiers à cheval. Car, s'ils avaient été tenus en réserve, ils auraient sauvé la journée. Mais Montholon déclare qu'il est impossible de douter que cet ordre ne soit venu de l'Empereur lui-même. Il n'avait pas pu voir la bataille comme il fallait. Et puis, les hommes de 1815 n'étaient pas les hommes de 1792. Les généraux étaient devenus timides. Il est trop porté à blâmer ses généraux, tels que Ney ou Vandamme. Gourgaud le prie d'être moins sévère. Il répond: «On doit dire la vérité.» Il ne craint pas de déclarer que toute la gloire de la journée revient au prince d'Orange. Sans lui, l'armée anglaise aurait été annihilée et Blücher était rejeté au delà du Rhin. C'est là un exemple des exagérations auxquelles il se laisse aller. Il s'épuise à découvrir des raisons à sa défaite, mais il finit par apercevoir que le résultat pourrait bien être dû, dans une certaine mesure, au caractère de l'ennemi. Il fait l'aveu suivant: «C'était surtout par leur bonne discipline que les Anglais triomphaient.» Puis, il s'égare encore dans d'autres considérations. Et voici ce qu'on peut regarder comme sa conclusion: «C'est la fatalité, car, malgré tout, je devais gagner cette bataille. Pauvre France! Être battue par ces coquins-là! Il est vrai qu'il y a déjà eu Crécy et Azincourt.» C'est une pensée qui, comme on l'a vu, était depuis longtemps présente à son esprit.

Qu'aurait-il dû faire après Waterloo? Il n'y a qu'un point sur lequel il ait une idée parfaitement nette et qui ne varie jamais: c'est qu'il aurait dû faire pendre ou fusiller Fouché sur l'heure. «J'avais déjà composé la commission militaire. C'était celle du duc d'Enghien: tous gens qui risquaient....» Sa Majesté fait un signe expressif avec sa cravate.

A part cela tout est ténèbres. Quelquefois, il pense qu'il aurait dû fusiller Soult, mais on ne voit pas à quel moment, ni pourquoi. A d'autres instants, il dit: «J'aurais fait couper la tête à Lanjuinais, à Lafayette, à une douzaine d'autres.» Certains jours il allait jusqu'à la centaine. Gourgaud et lui discutèrent souvent cette intéressante question. Napoléon fait allusion à un plan qui eût consisté dans les mesures suivantes: «Réunir aux Tuileries le Conseil d'État, les cinq à six mille hommes de la garde impériale qui étaient à Paris, la partie de la garde nationale qui était bonne et les fédérés, haranguer tout ce monde; puis, de là, se rendre aux Chambres qui s'étaient déclarées en permanence, les ajourner ou les dissoudre. On aurait pu gagner quinze jours; on aurait réuni à Paris plus de cent mille hommes. On pouvait fortifier la rive droite et on aurait tenté la fortune.» Gourgaud répond tristement: «J'objecte que, dans l'état où était alors l'esprit public et celui de l'armée, je doute fort que l'on eût pu réussir.» Il donne à entendre qu'il aurait fallu un Décius qui, d'un coup de pistolet, eût tué l'Empereur. Las Cases sent très bien aussi que cette manière d'agir n'aurait servi à rien et aurait perdu l'Empereur devant l'histoire. Le plan de Gourgaud était différent. Selon lui, l'Empereur, en revenant de Waterloo, aurait dû aller droit aux Chambres, les exhorter à s'unir, en leur faisant comprendre que tout dépendait de cette union. Napoléon répond à cette idée; il pense tout haut: «Oui, mais il y avait trois jours que je ne mangeais pas.... Je n'en pouvais plus.... Si j'avais été aux Chambres, j'aurais été écouté avec respect, peut-être avec acclamation, et, ne pouvant, d'après la Constitution, assister aux délibérations, après mon départ, tout aurait repris comme auparavant. Il fallait donc que je fisse jeter un grand nombre de députés à la rivière, que j'arrivasse aux Chambres comme Cromwell.... J'aurais fini en demandant à épurer la Chambre et en faisant pendre sept ou huit de ses membres, par-dessus tous Fouché. Mais, pour cela, il fallait se mettre tout à fait avec les Jacobins, répandre du sang, et, encore, aurais-je réussi? J'allais me mettre dans le sang et me faire abhorrer.» Un autre jour il avoue franchement qu'il n'a pas eu le courage de le faire. Pouvait-on, dans un moment pareil, révolutionner la populace et relever la guillotine? En 1793, c'était le seul moyen, mais non après Waterloo. Et, en réalité, il n'aurait pas réussi: il avait trop d'ennemis. C'était un horrible risque à courir: beaucoup de sang pour un résultat médiocre. C'est pour toutes ces raisons qu'il avait préféré abdiquer en faveur de son fils, les laisser se débrouiller eux-mêmes et leur faire voir que ce n'était pas à sa personne seule que l'on en voulait, mais bien à la France.

Gourgaud ne se tient pas pour satisfait. Il presse l'Empereur et dit que sa seule présence aurait électrisé les députés, etc. Napoléon réplique, avec un accent de sinistre vérité: «Ah! mon cher, j'étais battu. Le respect qu'on avait pour moi était grand tant que j'étais craint, mais, n'ayant pas le droit des légitimes, demandant assistance, vaincu enfin, je n'avais rien à espérer. Non, ce que j'ai à me reprocher, c'est de n'avoir pas fait couper la tête à Fouché. On peut dire qu'il l'a échappé belle.» Puis, il revient au sujet en discussion: «Oui, j'aurais dû courir aux Chambres, mais j'étais harassé; et puis, qui pouvait croire qu'elles se déclareraient si vite contre moi? Je ne savais pas que Lafayette allait les faire mettre en permanence. J'étais arrivé à huit heures et, à midi, elles s'insurgeaient. Elles m'ont surpris.» Il passe sa main sur son visage et continue, d'une voix creuse: «Après tout, je ne suis qu'un homme. J'aurais pu me mettre à la tête de l'armée, qui était pour mon fils. Et, certes, tout valait mieux que de venir à Sainte-Hélène.... Les alliés auraient, cependant, continué de dire qu'ils n'en voulaient qu'à moi. L'armée même aurait éprouvé la même influence. L'histoire me reprochera peut-être de m'être en allé trop facilement. Il y a eu un peu de pique de ma part. De la Malmaison, j'ai proposé au gouvernement provisoire de me mettre à la tête de l'armée, de tirer parti des imprudences de l'ennemi. Les ministres n'ont pas voulu. Je les ai envoyés promener.»

«Je suis parti trop tôt de l'île d'Elbe; je croyais le Congrès dissous. Je n'aurais pas dû créer de Chambres; il m'aurait fallu me déclarer dictateur, ou former un Conseil de dictature sous la présidence de Carnot; mais on pouvait espérer que les alliés, me voyant appeler les Chambres, prendraient confiance en moi, et que les Chambres me donneraient des ressources qu'une dictature ne pouvait obtenir. Mais elles n'ont rien fait pour moi; elles m'ont insulté avant Waterloo, et, après, elles m'ont abandonné. De toutes façons, je n'aurais pas dû m'embarrasser d'une Constitution. Si j'avais été vainqueur, je me serais bien moqué des Chambres. J'ai eu tort, aussi, de me fâcher avec Talleyrand. Mais ces conversations-là me mettent de mauvaise humeur. Passons au salon et parlons de nos amours de jeunesse.»

CHAPITRE XV

NAPOLÉON ET LA DÉMOCRATIE

Il est une vérité qui ressort de toutes ces discussions sur Waterloo et ses suites. Pourtant, cette vérité paraît n'avoir frappé personne: aussi demande-t-elle une courte digression. Lorsque Napoléon, dans ses conversations rétrospectives, parle de se placer, après Waterloo, à la tête d'un mouvement révolutionnaire, nous croyons qu'il ne faisait que s'abuser lui-même ou s'amuser aux dépens de ses auditeurs. «Les souvenirs de ma jeunesse m'effrayèrent,» disait-il à Sainte-Hélène. Ce mot était sincère. Il avait vu la Révolution de trop près pour accepter une telle perspective. Il avait été l'ami de Robespierre, ou plutôt de son frère; mais, après avoir régné sur la France comme souverain, il sentait, évidemment, la plus profonde antipathie contre tout ce qui ressemblait à la révolution ou même au désordre.

Aucun des témoins oculaires de la Terreur n'éprouva un mouvement de répulsion plus vif que Napoléon. Ce spectacle lui avait laissé l'horreur de la violence et la passion de l'ordre. Il aurait pu s'approprier, avec une vérité absolue, la fière parole que prononça son héritier dynastique mais qu'il ne fut pas maître de justifier jusqu'au bout: «L'ordre, j'en réponds.» Ce n'était un secret pour aucun de ses familiers. Il craignait le peuple, disait Chaptal; le moindre mécontentement, le plus léger trouble, une simple émeute, l'affectait plus qu'une bataille perdue. Sur ce point, il était toujours en éveil. Il faisait venir ses ministres et disait que le travail manquait, que les artisans écouteraient les agitateurs et qu'il redoutait une insurrection d'ouvriers sans pain plus qu'une bataille contre deux cent mille hommes. Alors il commandait des étoffes, des meubles, et il avançait de l'argent aux principaux manufacturiers. De cette façon, une de ces crises lui coûta plus de vingt-cinq millions. «Quand j'entends dire à certaines gens, écrit Mme de Rémusat, que rien n'est si facile, à l'aide de la force, que d'imposer sa volonté, je me rappelle ce que disait l'Empereur sur les embarras qui avaient résulté pour lui... de l'emploi de la force contre les citoyens. Je me souviens que j'ai entendu dire à ses ministres que, lorsqu'on déterminait dans le Conseil quelque mesure un peu violente, il leur adressait ordinairement cette question: «Me répondez-vous que le peuple ne se révoltera pas?» On l'a vu prendre plaisir à peindre et à écouter les émotions diverses qu'on éprouve sur le champ de bataille, et pâlir en entendant conter les excès où le peuple révolté peut se laisser entraîner.»

La Révolution l'avait marqué de son sceau: il ne l'avait jamais oublié. Il la représentait et l'incarnait; mais il luttait sans cesse et silencieusement contre elle. Et il savait que c'était une lutte inutile. «Entre la Société et la Révolution, disait-il, il n'y a que moi, moi seul! Je peux gouverner comme je veux, mais mon fils sera obligé de se faire libéral.» Il avait raison, car, pendant les dix mois qu'il passa à l'île d'Elbe, la Révolution releva la tête. Il y songeait toujours, non pour y puiser son inspiration, mais comme à une mystérieuse épouvante qu'il fallait conjurer à tout prix. Il était bien le fils de la Révolution, mais un fils dont l'unique pensée était d'étrangler sa mère.

Il redoutait l'idée de tirer sur le peuple. Il regretta toute sa vie le rôle qu'il avait joué dans la répression de la prise d'armes de Vendémiaire: il avait peur que le peuple ne la lui pardonnât jamais. Comme on l'a vu, rien ne lui coûtait pour détourner, pour désarmer avec de l'argent les colères du peuple qui naissaient de ses besoins matériels. Mais sa haine de la Révolution et des procédés révolutionnaires allait bien au delà de ces démonstrations populaires, si importantes qu'elles fussent. Car il ne voulut pas avoir le moindre contact avec la Révolution, même pour se sauver, lui et son trône. L'hostilité contre elle ne pouvait aller plus loin. Il avait vu, et vu avec un mépris amèrement et hautement avoué, Louis XVI saluant la multitude, du haut du balcon des Tuileries, avec le bonnet rouge sur la tête. Jamais Napoléon n'aurait coiffé ce bonnet-là un seul instant pour sauver ou sa liberté ou sa dynastie. Après Waterloo, la multitude (la canaille, comme Napoléon la désigne à Sainte-Hélène) inondait les abords de son palais et le suppliait de se mettre à sa tête. Elle le considérait comme la seule barrière contre la féodalité, contre la reprise des biens nationaux et contre la domination étrangère. Napoléon, qui entend leurs cris, a un soudain accès de franchise. «Qu'est-ce que ces gens me doivent? Je les ai trouvés pauvres et je les laisse pauvres.» Montholon nous a conservé un épisode de cette journée critique. Deux régiments et une foule immense qui descend du faubourg Saint-Antoine viennent demander qu'il les conduise à l'ennemi. Un des orateurs fait allusion au 18 Brumaire. Napoléon répond: «Au dix-huit Brumaire, la nation était unanime dans son désir de changement. Aujourd'hui, il faudrait des flots de sang français et jamais une seule goutte n'en sera versée par moi pour défendre une cause personnelle.» Quand la foule s'est retirée, il s'explique encore plus clairement avec Montholon: «Si je mettais en mouvement la puissance brutale des masses, je sauverais Paris, sans doute, et je m'assurerais la couronne à moi-même, sans recourir aux horreurs de la guerre civile, mais il faudrait aussi risquer un déluge de sang français. Quelle puissance serait assez forte pour maîtriser les passions, la haine, la vengeance, une fois soulevées? Non: je ne peux pas oublier que j'ai été ramené de Cannes au milieu de cris féroces: «A bas les prêtres! A bas les nobles!» Je préfère au trône les regrets de la France.» Pendant sa marche sur Paris, les passions du peuple, surexcitées par la courte domination des Bourbons, avaient fait sur lui une impression profonde. S'il avait consenti à s'associer aux sentiments de ce peuple, furieux à la pensée qu'on songeait à reprendre les terres et les privilèges perdus pendant la Révolution, il était persuadé que deux millions de paysans lui auraient fait cortège jusqu'à Paris. Mais il ne voulait pas être le roi de la canaille: tout son être, dit-il, se révoltait à cette pensée.

Lorsqu'il était à Longwood, il lui arriva de s'abandonner pendant un instant à un rêve tout différent.

«C'est par les Jacobins, dit-il, que je les attaquerais. Le Jacobinisme est le foyer d'un volcan qui menace la société d'une perpétuelle éruption. C'est en Prusse, surtout, qu'elle sera facile (à provoquer) et, le trône de Berlin renversé, j'aurai fait un pas immense pour la puissance française. La Prusse est, et a toujours été depuis Frédéric, et serait toujours, le plus grand obstacle à l'accomplissement de mes grands projets pour la France. Une fois le bonnet rouge arboré à Berlin, toute la force prussienne est entre nos mains comme une massue dont je peux me servir à volonté pour écraser la Russie et l'Autriche.... Rien ne pourrait m'empêcher... de reporter... les frontières de l'Empire à ses limites naturelles, le Rhin et les Alpes. Ce premier pas fait, je commencerais le grand oeuvre de l'Empire français, et, soit par la force du Jacobinisme, soit par mes armes, je mettrais à profit toutes les circonstances, tous les événements, pour faire de l'Europe continentale une grande confédération dont l'Empereur des Français serait le chef. Je poserais au Niémen les limites de cet Empire. Alexandre ne serait plus que le tsar de la Russie d'Asie. La couronne impériale d'Autriche serait brisée. La Hongrie reformerait un royaume; le Bohême également. L'Autriche serait le troisième royaume (formé) du démembrement de la couronne de Marie-Thérèse.» Montholon rapporte cette singulière tirade et déclare que ces paroles furent prononcées le 10 mars 1819, deux ans avant la mort de l'Empereur. Rien ne ressemble moins à l'opinion qu'il exprime ailleurs sur la Prusse et à ses vrais sentiments en ce qui touche le jacobinisme. Nous pouvons supposer que c'est une sorte de rêverie à la recherche d'une politique de rechange. Peut-être, après l'expérience des Cent-Jours, était-il arrivé à la conviction qu'il n'y avait pas d'autre moyen de se maintenir s'il se trouvait de nouveau en France. Il avait déjà fait une allusion à des idées du même genre dans la fameuse conversation qu'il eut, à Dresde, avec Metternich. «Mon trône peut s'écrouler, mais j'ensevelirai le monde sous ses ruines!»

Talleyrand, avec son jugement instinctif et de sang-froid, avait compris, dès le début des Cent-Jours, que la seule chance de succès pour Napoléon était de faire de la guerre une guerre nationale. Son armée ne suffisait pas; il fallait qu'il s'appuyât sur le parti d'où il était sorti, dont les ruines lui avaient servi de piédestal, et que, si longtemps, il avait persécuté. Alexandre connaissait bien le danger. Il fit remarquer à lord Clancarty qu'il fallait absolument détacher de Napoléon les Jacobins. Besogne un peu difficile à accomplir pour un empereur de Russie! Pourtant, il est important de noter que, parmi les princes assemblés à Vienne, le mieux informé, celui dont les vues étaient les plus nettes, se rendait compte que l'unique moyen de salut pour Napoléon était de redevenir ce qu'il avait été au commencement de sa carrière: la Révolution incarnée.