Part 18
Il fait une allusion amère à son fils. Gourgaud, le quinze août, jour de la fête de l'Empereur, lui présente un bouquet qui est censé venir du roi de Rome. «Bah! répond brutalement Napoléon, le roi de Rome ne pense pas plus à moi qu'à vous.» Mais son testament et sa conversation elle-même prouvent que sa pensée était toujours avec l'enfant. Il avait l'intention de donner à son second fils, s'il en avait eu un, l'Italie tout entière pour royaume, avec Rome pour capitale.
Caroline, la femme de Murat, nous dit Napoléon, était considérée, quand elle était petite, comme la niaise, la Cendrillon de la famille, mais elle se développa heureusement, elle devint une femme intelligente et une jolie femme. Il lui est, cependant, impossible de cacher sa colère à propos de son second mariage. Il peut à peine y croire. Après vingt ans de mariage, quinze mois après la mort violente de son mari, avec de grands enfants, se remarier publiquement, et où, bon Dieu? à Vienne. «Ma foi! si cette nouvelle-là est vraie, ce sera la chose qui m'aura le plus étonné de ma vie.... Ah! l'espèce humaine est bien singulière!» Ici se fait jour sa pensée secrète: «Ah! la coquine! la coquine! L'amour l'a toujours conduite!»
Nous avons vu qu'il considérait Louis XIV comme le plus grand des souverains de la France, et cette nouvelle du mariage de Caroline produit entre eux le plus curieux des rapprochements. Ceux qui sont familiers avec Saint-Simon se rappelleront le récit saisissant qu'il donne de cette journée où Louis XIV apprit que son fils chéri, le duc du Maine, avait, dans une occasion importante, montré une bravoure des plus douteuses; comment le roi, alors à Marly, aperçoit un marmiton qui met dans sa poche un biscuit; comment sa rage comprimée fait explosion et se rue sur une victime relativement innocente; comment, devant la cour stupéfaite, il se précipite et rompt sa canne sur le dos du domestique; comment le malheureux s'enfuit pendant que le roi reste là, jurant après lui et brandissant, dans sa fureur impuissante, le tronçon de sa canne brisée. Les courtisans n'en peuvent croire leurs yeux et le roi rentre au château pour cacher son agitation. C'est ainsi qu'en apprenant le mariage de Caroline, Napoléon se met à table pour le dîner, tout frémissant d'une colère qu'il ne peut maîtriser. Il déclare que la pâtisserie ne vaut rien et son irritation, qui se déverse contre le cuisinier, dépasse toutes les bornes. Rarement, dit Gourgaud, jamais, dit Montholon, on n'a vu l'Empereur dans une fureur semblable. Il ordonne que l'homme sera bâtonné et chassé. La scène est grotesque et pénible, mais ce n'est pas le cuisinier, c'est Caroline qui en est la cause.
Ce n'est pas seulement le mariage de sa soeur, croyons-nous, qui provoquait cette explosion. La nouvelle lui avait probablement rappelé certain jour de l'année 1814, où il avait appris que Murat le trahissait et tournait ses armes contre la France. Le sentiment de l'Empereur pour Murat, à ce moment, était un mépris amer pour ce garçon perruquier, comme il l'appelait, dont il avait fait un roi. Quant à sa colère, il la réservait à Caroline, sachant que c'était elle qui dirigeait et gouvernait son mari. Son langage à propos d'elle était tel, à ce que rapporte Barras (mais ce n'est pas un témoin très digne de foi en ce qui touche Napoléon), que l'éditeur français de ses _Mémoires_, qui n'est pourtant pas bégueule, se refuse à l'imprimer. En tout cas, décentes ou non, nous pouvons être certains que les paroles de l'Empereur étaient fort énergiques et que, dans ce jour d'ébullition, à Sainte-Hélène, la mésalliance de Caroline lui remit en mémoire un drame plus sombre et un ressentiment bien autrement profond.
Sur ses frères il ne dit pas grand'chose qui vaille la peine d'être rapporté ici: c'est ailleurs qu'on trouvera la révélation de sa pensée intime à ce sujet. Il dit brièvement: «Mes frères m'ont fait bien du mal. J'ai commis une grande faute en mettant cet imbécile de Joseph sur le trône.... surtout en Espagne où il fallait un souverain ferme et militaire; mais, à Madrid, il ne pensait qu'aux femmes.... Joseph ne connaît rien au métier militaire, quoique en ayant la prétention.... Il n'a pas de coeur.» On peut remarquer qu'à Sainte-Hélène la décadence physique de Napoléon accentua sa ressemblance avec Joseph et la rendit frappante. Las Cases déclare qu'en une certaine occasion il aurait juré voir Joseph au lieu de Napoléon. Quant à Louis et à Lucien, leur manie d'écrire de mauvais vers et de les dédier au Pape est, pour lui, un perpétuel sujet d'étonnement. A propos des deux rimailleurs, il remarque, à plusieurs reprises, qu'«il faut qu'ils aient le diable au corps». Après le dix-huit brumaire, dit Napoléon, Lucien voulait épouser la reine d'Étrurie et menaçait, si on le refusait, d'épouser une femme de mauvaise vie: une menace qu'il a mise à exécution. Au jugement de son frère, il ne servit à rien pendant les Cent Jours; mais, après Waterloo, il aspirait à la dictature. Lucien faisait remarquer que les relations qu'il avait entretenues depuis quinze ans avec le parti républicain le feraient accepter de l'opposition et qu'il donnerait le commandement militaire à Napoléon. L'Empereur, à ces paroles étranges, se tourna vers Carnot, qui répondit sans hésitation au nom des républicains: «Pas un d'eux ne voudrait échanger la dictature de votre génie contre celle du président du Conseil des Cinq Cents.» Il parle à peine d'Eliza, la seule personne de sa famille qui lui ressemblât par le caractère et par les talents, et que, pour cette raison peut-être, il n'aimait pas; il ne dit pas beaucoup plus de l'exquise et voluptueuse Pauline. Il semble, du reste, que le monde, en général, n'a pas accordé assez d'attention à cette famille. C'était une race vraiment extraordinaire. Elle était née, elle avait grandi dans la pauvreté et dans l'obscurité: elle s'arrogea le droit divin avec une désinvolture admirable. Jamais Bourbon, jamais Habsbourg ne fut imbu de sa prérogative royale comme ces princes d'une heure. Joseph était fermement convaincu qu'il aurait réussi à s'implanter comme roi d'Espagne si Napoléon avait seulement retiré ses troupes. Louis avait la même idée en ce qui touche la Hollande. Murat et Caroline caressaient, à Naples, la même illusion. Jérôme n'avait pas été long à établir, en Westphalie, la pompe et l'étiquette d'un petit Louis XIV. Non moins remarquable était leur ténacité de caractère. Un observateur hostile est obligé de reconnaître que tout, chez eux, qualités et défauts, sortait de l'ordinaire. Il y avait, même chez les femmes, un élément de grandeur. Caroline et Eliza avaient des dons rares. Tous, frères et soeurs, possédaient quelque chose de l'inflexibilité de leur puissant chef, avec une dose aussi large que possible de foi en eux-mêmes. Souvent ils le bravaient. Quelques-uns ne se firent pas scrupule de l'abandonner. Les deux soeurs investies de pouvoirs royaux essayèrent de couper le câble qui les attachait à sa fortune, et de traiter, en souveraines indépendantes, avec l'ennemi. Lucien se croyait en état de faire plus que de remplir la place de Napoléon. Dans cette prodigieuse famille, dit Pasquier, les engagements les plus formels et les affections les plus sacrées s'évanouissaient à la première apparence d'une combinaison politique.
Les confidences de Napoléon ne se bornaient pas aux choses de famille: il parlait volontiers de ses amours. Il avait eu, en les comptant sur ses doigts, sept maîtresses dans sa vie. «C'est beaucoup,» disait-il. Mais, après tout, ce n'est guère, si nous nous rappelons qu'un historien érudit et distingué a consacré trois gros volumes à cet aspect du caractère de Napoléon.
Il parle, d'un air détaché, de la fameuse Mme Walewska dont, à une certaine époque, il avait paru fort épris (quoiqu'il regardât les Polonaises comme ayant la passion d'intriguer). «C'est M. de Talleyrand qui m'a procuré Mme Walewska.» Un jour qu'il est de mauvaise humeur contre Gourgaud, il lui avoue qu'au moment de partir pour Sainte-Hélène, il la lui aurait donnée pour femme; mais il ne le ferait plus maintenant, tant ses sentiments avaient changé! Il est bien aise d'apprendre qu'elle a épousé M. d'Ornano: «Elle est riche et doit avoir mis de côté. Ensuite, j'ai beaucoup donné pour ses deux enfants.» Je (Gourgaud) réponds: «Votre Majesté a longtemps payé à Mme Walewska dix mille francs de pension par mois.» A ces mots, l'Empereur rougit. «Comment savez-vous cela?--Pardieu! sire, j'étais assez près de Votre Majesté pour ne pas l'ignorer. Au Cabinet, on savait tout.» Un autre jour Napoléon déclare qu'un de ses principaux griefs contre Murat c'est que le roi Joachim, en 1814, avait confisqué les biens de Mme Walewska dans le royaume de Naples.
Il parle avec franchise de ses relations avec Mlle Georges et Mme Grassini, avec Mme Duchâtel, Mme Gallieno et Mme Pellaprat. A propos d'une autre personne que Gourgaud ne nomme pas, mais qu'il désigne assez clairement pour qu'on puisse reconnaître Mme Fourès, Napoléon s'exprime ainsi: «Elle avait dix-sept ans et j'étais général en chef.» Lorsqu'il était sur le trône, on croyait qu'il dédaignait la société des femmes. Il admet le fait et l'explique. Il était, dit-il, naturellement sensible et craignait l'empire que les femmes auraient pu prendre sur lui. Par conséquent, il les avait évitées. En quoi il avait fait, de son propre aveu, une grosse erreur. «Sa Majesté dit que si Elle remontait jamais sur le trône, Elle consacrerait deux heures par jour à leur parler et qu'Elle en apprendrait bien des choses.» Pendant les Cent Jours, il avait essayé de réparer le tort que lui avait causé son ancienne indifférence. Mais, quelle qu'ait pu être son attitude en France, il s'étend très volontiers, à Sainte-Hélène, sur ce sujet. Lorsqu'il se voit engagé dans quelque réminiscence pénible, il change la conversation en disant: «Parlons femmes!» Et alors, en bon Français, il aborde le sujet avec un entrain digne du Vert Galant. Pendant tout un dîner, par exemple, on discute la question de savoir si les femmes grasses sont plus belles que les femmes minces. Il disserte pour justifier la préférence qu'il accorde aux blondes sur les brunes. Il faut bien tuer le temps.
Naturellement, ce qu'il aime le mieux, c'est causer de ses batailles. Il n'en compte pas moins de soixante et il en parle avec une absolue sincerité. «La guerre est un singulier art. Je vous assure que j'ai livré soixante batailles: eh! bien, je n'ai rien appris que je ne susse dès la première. Voyez César: il se bat la première fois comme la dernière.»
Il revendique toute la responsabilité de la campagne de Russie. «J'étais le maître et c'est à moi qu'incombe toute la faute (on remarquera qu'il ne consent point à faire le même aveu en ce qui touche Waterloo). A Dresde, quand j'ai su que la Suède et la Turquie ne se déclaraient pas pour moi, j'aurais dû ne pas m'y engager.... Il est vrai que, malgré cela, vainqueur à Moscou, j'avais réussi.... Mon grand tort est d'être resté aussi longtemps dans cette ville. Sans cela mon entreprise était couronnée de succès. J'aurais dû y rester quinze jours seulement. J'aurais dû, après mon entrée à Moscou, détruire les débris de Kutusof; j'aurais dû passer à Malo-Jaroslavetz et marcher sur Toula et Kalouga, proposer aux Russes de me retirer sans rien détruire.» Il répète constamment: «C'est mon mariage avec l'archiduchesse qui a été cause que j'ai fait la guerre à la Russie.» En effet, il s'était, alors, cru certain de l'appui de l'Autriche. «La Prusse, ajoute-t-il, voulait aussi s'agrandir.» Il se croyait donc «bien sûr de ces deux puissances», quoiqu'il n'eût pas d'autres alliés. «Je me suis trop pressé, j'aurais dû rester une année sur le Niemen et en Prusse, puis manger la Prusse.» Il est curieux d'observer à quel point il hait la Prusse: c'est chez lui comme un pressentiment.
«Là où j'ai eu le plus grand tort, c'est à Tilsit. Je pouvais ôter le roi de Prusse du trône, j'ai hésité un instant. Je suis sûr qu'Alexandre ne s'y serait pas opposé, pourvu que je ne m'emparasse pas du royaume de Prusse. Un petit Hohenzollern, qui figurait à l'état-major de Berthier, me demanda de l'asseoir sur ce trône. Je l'y aurais bien mis, s'il fût descendu de Frédéric[13]. Mais la branche était depuis trois cents ans séparée de son aînée et je crus aux protestations que me prodigua le roi de Prusse.»
[13] L'auteur fait ici remarquer que Frédéric n'avait point laissé de postérité directe.
Il avoue qu'il commit une fatale erreur, après la retraite de Russie, en ne rendant pas l'Espagne à Ferdinand. De cette façon il serait rentré en possession de cent quatre-vingt mille bons soldats. Le commencement de l'équipée espagnole, comme il le reconnaît, fut lorsqu'il se dit, en voyant les querelles des Bourbons d'Espagne: «Chassons-les et il n'y aura plus de Bourbons sur le trône.» Apparemment, il comptait pour rien les Bourbons de Naples.
Pourtant, à son avis, c'est à l'Autriche qu'il doit sa chute. «Sans Essling, d'abord, j'aurais démoli la monarchie autrichienne, mais Essling me coûta cher et je renonçai à ce plan.... L'Autriche est la vraie ennemie de la France.» Aussi regrette-t-il de l'avoir épargnée. Il avait eu l'idée, un moment, de provoquer là-bas une révolution. Dans une autre occasion il avait songé à la découper en trois royaumes: Autriche, Hongrie et Bohême.
Quelle fut, selon lui, sa plus brillante victoire? Austerlitz? Il répond: «Peut-être.» Mais il incline pour Borodino. C'était superbe! C'était une bataille si loin du sol national! «A Austerlitz, l'armée était la plus solide que j'aie jamais eue sous mes ordres.... Depuis ce temps-là mes armées ont été toujours baissant en qualité.» L'armée, à Wagram, était la plus nombreuse qu'il eût commandée. Il revient toujours avec fierté sur sa tactique d'Eckmühl. «Cette superbe manoeuvre est la plus belle que j'aie jamais faite. Avec cinquante mille hommes, j'en ai battu cent vingt mille.» S'il avait dormi la nuit précédente, il n'aurait jamais pu gagner cette victoire-là. «J'ai éveillé Lannes en lui donnant des coups de pied, tant il était endormi.» Un général en chef ne doit jamais dormir: la nuit est son temps de travail. C'est pourquoi il se servait d'une voiture pour éviter une fatigue inutile pendant la journée. Joseph a perdu la bataille de Vitoria parce qu'il avait envie de dormir.
«Un grand général n'est pas chose ordinaire. De tous les généraux de la Révolution, je ne connais que Desaix et Hoche qui eussent pu aller loin. La campagne de Dumouriez en Champagne était extrêmement belle et hardie. C'était le seul homme sorti des rangs de la vieille noblesse.» Napoléon fait une observation bizarre, à propos de Kléber: «Il avait les défauts et les qualités des hommes de haute taille.» Il dit de Turenne: «C'est le plus grand général français. Contre l'ordinaire, il a pris de l'audace en vieillissant.... Il agit absolument comme j'aurais fait à sa place.... C'est un homme qui, s'il était venu près de moi, à Wagram, aurait, de suite, tout compris; Condé aussi, mais non César, Annibal. Si j'avais eu un homme comme Turenne pour me seconder dans mes campagnes, j'aurais été le maître du monde, mais je n'avais personne. Là où je n'étais pas moi-même, mes lieutenants étaient battus.... Condé était le général de la nature, Turenne le général de l'expérience. Je le considère bien plus que Frédéric de Prusse. A la place de celui-ci, il aurait fait beaucoup plus; il n'aurait pas commis les fautes du roi. Frédéric, tout grand homme qu'il était, n'entendait pas bien l'artillerie.»
«Dans les batailles que j'ai gagnées, je me compte pour moitié, et c'est même beaucoup d'attacher le nom du général à une victoire, car c'est l'armée, après tout, qui la gagne.» Pourtant, il fait grand cas des officiers. «Une armée parfaite, dit-il dans une autre occasion, serait celle où chaque officier saurait ce qu'il doit faire suivant les circonstances; la meilleure armée est celle qui se rapproche le plus de cet idéal.»
Dans ses jugements sur les généraux, ses adversaires, tant que dura la période active, il se montra réservé. Un de ses compagnons d'alors, très digne de foi, rapporte que Napoléon considérait Alvinzy comme le meilleur général qui lui eût été opposé en Italie; c'est pourquoi il ne mentionnait jamais son nom dans ses bulletins, tandis qu'il louait fréquemment Beaulieu, Wurmser, ou l'archiduc Charles, dont il n'avait pas peur. Il est probable que, plus tard, il prit une plus haute opinion de l'archiduc. Il refusa, comme nous l'avons vu, de confier à Warden son opinion sur le duc de Wellington. A Sainte-Hélène il ne pouvait guère le juger avec impartialité; mais, étant sur le trône, il avait associé le nom de Wellington au sien d'une façon assez singulière. C'était parce que Wellington avait dévasté le pays en se retirant sur Lisbonne. «Il n'y a que Wellington et moi pour faire ces choses-là.» Et il ajoute, avec quelque cruauté, qu'il regarde le saccage du Palatinat comme la plus grande action de Louvois.
Il regrettait l'île d'Elbe. «Il y a aujourd'hui un an, disait-il tristement, j'étais à l'île d'Elbe.... A l'île d'Elbe, avec de l'argent, ayant une grande réception, vivant au milieu des savants de l'Europe, dont j'aurais formé le centre, j'aurais été très heureux. J'aurais fait bâtir un palais pour loger les personnes qui seraient venues me visiter.» Il aurait aussi enrichi l'île en ouvrant au commerce ses petits ports. Lucien, qui semble n'avoir jamais bien compris son frère, voulait avoir le minerai de l'île pour rien.
Mais Bertrand avoua à Gourgaud que Sainte-Hélène valait mieux que l'île d'Elbe, que, du moins, ils étaient plus malheureux à l'île d'Elbe. C'était une chose terrible de quitter le plus beau trône du monde pour une petite île où l'on n'était même pas sûr d'être bien reçu, et, pendant quatre mois, le découragement fut profond. Ici, la grandeur de la chute était moins sensible, ils s'y étaient accoutumés. Napoléon, sur ce point, exprime des opinions contradictoires. Quelquefois il regrette l'île d'Elbe, souvent il maudit Sainte-Hélène, mais un beau jour il se met à en faire l'éloge, du moins en tant que résidence pour sa suite: «Nous sommes très heureux, ici, nous pouvons monter à cheval, nous avons une bonne table, nous pouvons nous en aller quand il nous plaît, nous sommes bien reçus partout et couverts de gloire.» Tel est le discours rapporté par le malheureux Gourgaud, à qui il s'adressait.
En parlant de l'île d'Elbe l'Empereur donne un curieux détail. Lorsqu'il quitta Fontainebleau, en 1814, il n'avait pas grand espoir de retour. La première circonstance qui lui rendit quelque espérance fut lorsqu'il apprit qu'au banquet de l'Hôtel de Ville on n'avait invité que des femmes nobles.
Un de ses sujets favoris,--et la façon dont il le traite révèle le tour pratique de son esprit,--c'est le budget des dépenses domestiques. Il discute sans cesse là-dessus. Quelquefois c'est le budget d'un homme qui a deux cent mille francs de rentes. C'est d'un Français, bien entendu, qu'il s'agit, car un Hollandais, dit-il d'un ton laudatif, sur un revenu comme celui-là, ne dépenserait que trente mille francs. Un autre jour, il établit la dépense d'un homme qui a cinq cent mille francs à dépenser par an. C'est la fortune qu'il préférerait lui-même: vivre à la campagne avec cinq ou six cent mille francs de revenu et une petite maison à Paris, dans le genre de celle qu'il avait rue Chantereine. Mais il assure ses compagnons qu'il «vivrait très bien en France pour douze francs par jour. Dîner à trente sous; fréquenter les cabinets littéraires, les bibliothèques, aller au parterre au spectacle; un louis par mois pour une chambre». Tout à coup il se rappelle qu'il lui faudrait un domestique, car il ne sait pas s'habiller lui-même. Il élève donc son chiffre et dit «qu'avec un louis par jour on doit être heureux. Il ne s'agit que de savoir borner ses désirs. Je m'amuserais beaucoup en fréquentant des personnes de ma fortune». L'effet le plus comique de cette manie ou, si l'on veut, de ce jeu du budget, c'est quand il relit _Clarisse Harlowe_. Il ne peut finir la lecture de ce roman et, cependant, il se souvient qu'à l'âge de dix-huit ans il l'avait dévoré. Mais il se préoccupe sérieusement des dépenses personnelles de Lovelace. «Il n'a que deux mille livres sterling de rentes. J'ai fait tout de suite son budget.»
Toujours avec cet esprit du détail pratique, un jour qu'il attend pendant quelques instants dans le salon de Montholon, il évalue rapidement le mobilier, article par article, et l'estime «trente napoléons, au plus».
CHAPITRE XIV
SUPRÊMES REGRETS
Il semble que les regrets de Napoléon, dans sa solitude, se concentrent principalement sur ces trois points: n'avoir pas pu mourir à quelque grand moment de sa carrière; avoir quitté l'Egypte et renoncé à ses projets sur l'Orient; enfin, cela va sans dire, Waterloo. Sur le premier point il discute avec sa suite quel eût été le vrai moment. «Pour l'histoire, j'aurais dû mourir à Moscou, à Dresde ou à Waterloo.» Il dit encore: «C'est après l'entrée à Moscou que j'aurais dû mourir,» ou: «J'aurais dû mourir à la Moskowa.» Gourgaud hésite entre Moscou et Waterloo; il ne penche pour la dernière date que parce qu'elle embrasse le retour de l'île d'Elbe. Las Cases se récrie contre Moscou, qui supprimerait tant de choses.
En une autre circonstance, Napoléon incline encore pour Moscou. «Si un boulet de canon du Kremlin m'avait tué, j'aurais été aussi grand qu'eux (Alexandre, César, etc.) parce que mes institutions, ma dynastie, se seraient maintenues en France, au lieu qu'à présent je ne serai presque rien, à moins que mon fils ne parvienne à remonter sur mon trône.» Il dit encore un autre jour: «Si j'étais mort à Moscou, j'aurais laissé derrière moi la réputation d'un conquérant sans analogue dans l'histoire. C'est là qu'un boulet aurait dû finir ma vie.»
Ailleurs: «Mourir à Borodino, c'eût été mourir comme Alexandre. Être tué à Waterloo, c'eût encore été bien finir. Peut-être Dresde eût-il mieux valu... mais, non, mieux valait Waterloo. L'amour du peuple, ses regrets....»
Le plus beau moment de sa vie, à son jugement, c'était son séjour à Dresde en 1812, alors que tous les souverains de l'Europe, excepté le sultan, l'empereur de Russie et le roi d'Angleterre, étaient à ses pieds. Et le plus heureux moment de sa vie? A O'Meara, il dit: la marche de Cannes à Paris. Un autre jour, il dit à ses compagnons de deviner. «Il demande à quelle époque nous croyons qu'il a été le plus heureux. GOURGAUD: Lors du mariage.--Mme DE MONTHOLON: Premier consul.--BERTRAND: Naissance du roi de Rome.» Napoléon répond: «Oui, j'ai été heureux premier Consul, au mariage, à la venue du roi de Rome..., mais alors je n'étais pas assez d'aplomb. Peut-être que c'est à Tilsit. Je venais d'éprouver des vicissitudes, des soucis, à Eylau, entre autres, et je me trouvais victorieux, dictant des lois, ayant des empereurs et des rois pour me faire la cour. Peut-être ai-je réellement plus joui après mes victoires en Italie. Quel enthousiasme! que de cris de: Vive le libérateur de l'Italie! A vingt-cinq ans! Dès lors, j'ai prévu ce que je pourrais devenir. Je voyais le monde fuir sous moi comme si j'étais emporté dans les airs.»