Napoléon: La dernière phase

Part 17

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Pour nous, cela va sans dire, tout ce que l'Empereur a dit des Anglais est du plus haut intérêt. Il avait, toute sa vie, sous une forme ou sous une autre, fait la guerre à la Grande-Bretagne; et, pourtant, il avait toujours été singulièrement ignorant en ce qui nous touche. Lorsqu'il était sur le trône, Metternich, qui avait été en Angleterre, observa que, sur ce pays, Napoléon croyait ce qu'il lui plaisait de croire et que ses idées à ce sujet étaient absolument fausses. Cela est étrange, car ses victoires étaient dues, dans une large mesure, au soin avec lequel il étudiait ses adversaires, et, pendant toute la durée de son règne, il avait surveillé attentivement le journalisme anglais et la politique britannique. Les personnes de sa maison n'ignoraient pas combien il était sensible aux critiques de la presse anglaise,--la seule presse, d'ailleurs, dont il eût alors à redouter les critiques. Il tenait à ce qu'on lui traduisît toutes les phrases qui l'insultaient et, quand on l'avait fait, il était furieux. Malgré cette pénible étude, il ne parla jamais des Anglais à Sainte-Hélène sans trahir la plus curieuse ignorance de leur caractère et de leurs habitudes d'esprit: «Si j'avais pu, dit-il, aller à Londres (en 1815), on m'y eût porté en triomphe. Toute la canaille eût été pour moi et ma logique eût conquis les Grey et les Grenville.» Il paraissait croire que, même s'il était entré à Londres en vainqueur, le résultat eût été le même. Il dit à Las Cases: «Quatre jours m'eussent suffi pour me trouver dans Londres; je n'y serais pas entré en vainqueur, mais en libérateur. J'aurais renouvelé Guillaume III, mais avec plus de générosité et de désintéressement. La discipline de mon armée eût été parfaite, elle se fût conduite dans Londres comme si elle eût été encore dans Paris. Point de sacrifices, pas même de contributions exigées des Anglais. Nous ne leur eussions pas présenté des conquérants, mais des frères qui venaient les rendre à la liberté, à leurs droits. Je leur eusse dit de s'assembler, de travailler eux-mêmes à leur régénération; qu'ils étaient nos aînés en fait de législation politique, que nous ne voulions y être pour rien, autrement que pour jouir de leur bonheur et de leur prospérité, et j'eusse été strictement de bonne foi. Aussi, quelques mois ne se seraient pas écoulés que ces deux nations, si violemment ennemies, n'eussent plus composé que des peuples identifiés désormais par leurs principes, leurs maximes, leurs intérêts.» Il n'est pas besoin de faire remarquer qu'il ne croyait pas un mot de cette ridicule tirade; mais, pour l'avoir lâchée, il fallut qu'il ignorât d'une façon surprenante le caractère du peuple qu'il parlait d'absorber ainsi. Il aimait à entendre Las Cases raconter des anecdotes de son séjour en Angleterre, les scandales de la cour et de Carlton-House, où l'émigré avait été présenté. «Et que diable faisiez-vous là?» demanda fort naturellement l'Empereur, à cette phase du récit. Les autres membres de sa suite n'avaient pas beaucoup de lumières à lui offrir pour l'aider à comprendre le caractère anglais. Gourgaud, par exemple, croyait que les _riots_ (les émeutes), dont on parlait tant en Angleterre, étaient une secte politique, ou, du moins, comme l'expliquent ses éditeurs, l'avant-garde des Whigs.

Que pensait Napoléon des Anglais? Quoiqu'il fît souvent contre eux des sorties,--et personne ne peut s'en étonner,--il paraît les avoir tenus, sans le dire, en une sorte de respect. «La nation britannique serait bien loin de nous valoir si nous avions seulement la moitié de l'esprit national des Anglais,» dit-il un jour. Quand il est le plus en veine d'amertume, il cite Paoli, qui est le véritable auteur du mot fameux: «C'est une nation de boutiquiers. «_Sono mercanti_,» comme disait Paoli.» Quelquefois, il raillait, non sans raison, la nation qui, après avoir été son ennemie acharnée, avait accepté l'odieuse mission de le tenir prisonnier, mais il lui arriva de rendre à cette nation un bel hommage. Il commence d'une manière bizarre: «Les Anglais sont vraiment des gens d'une trempe supérieure à la nôtre. Concevez-vous que Romilly, un des chefs aussi marquants d'un grand parti, se tue, à cinquante ans, parce que sa femme est morte? Ils sont plus positifs que nous en toutes choses; ils s'expatrient, se marient, se tuent, avec moins d'indécision que nous n'en mettons pour aller à l'Opéra. Ils sont aussi plus braves que nous. Je crois qu'on peut dire qu'ils sont à nous en bravoure, ce que nous sommes aux Russes, ce que les Russes sont aux Allemands, ce que les Allemands sont aux Italiens.» Il continue: «Si j'avais eu une armée anglaise, j'aurais conquis le monde, j'en aurais fait le tour sans qu'elle fût démoralisée. Si j'avais été l'homme de choix des Anglais comme je l'ai été des Français en 1815, j'aurais pu perdre dix batailles de Waterloo avant d'avoir perdu une voix dans la législature, un soldat dans mes rangs... J'aurais fini par gagner la partie.» Si l'on songe à celui qui parle et aux circonstances dans lesquelles il parle, notre caractère national a-t-il jamais reçu plus glorieux éloge?

En deux autres occasions, alors qu'il était sur le trône, il avait, dans une conversation intime, rendu un précieux hommage à l'Angleterre. Auguste de Staël ayant déclaré ne pouvoir servir le gouvernement français, qui avait persécuté sa mère, Napoléon lui dit: «Alors, il faut aller en Angleterre, car, après tout, il n'y a que deux nations: la France et l'Angleterre. Le reste ne compte pas.» Plus remarquables encore sont ses paroles au général Foy. C'était au plus fort de la guerre d'Espagne. Foy vint à Paris et eut deux ou trois audiences de l'Empereur. Un jour, Napoléon lui dit à brûle-pourpoint: «Ah çà! dites-moi, mes soldats se battent-ils?»--«Mais, Sire, comment?... sans doute....»--«Oui, oui, enfin ont-ils peur des soldats anglais?»--«Sire, ils les estiment, mais ils n'en ont pas peur!»--«Ah! c'est que les Anglais les ont toujours battus!... Crécy, Azincourt, Marlborough....»--«Il me semble pourtant, Sire, que la bataille de Fontenoy....»--«Ah! la bataille de Fontenoy!... Aussi est-ce une journée qui a fait vivre la monarchie quarante ans de plus qu'elle ne l'aurait dû.»

Un jour, à Sainte-Hélène, il crut comprendre que lady Malcolm disait qu'il haïssait les Anglais. Il l'interrompit avec vivacité pour l'assurer qu'elle se trompait, qu'il ne haïssait pas les Anglais; au contraire, il avait toujours eu la plus haute opinion de leur caractère. «J'ai été trahi, et je me trouve ici, sur un misérable roc, au milieu de l'Océan!» «Je suis persuadé qu'il y a, à proportion, plus d'honnêtes gens en Angleterre que dans tout autre pays, mais il en est aussi d'exécrables, ils sont dans les extrêmes.» Il disait encore: «Les Anglais sont une race toute différente de la nôtre, ils ont en eux quelque chose du bouledogue, ils aiment le sang. Ils sont féroces; ils ont moins peur de la mort que nous; ils ont plus de philosophie et vivent davantage au jour le jour.»

Il jugeait favorablement et avec justice nos blocus («les Anglais bloquent très bien»), mais il jugeait défavorablement, et avec plus de justice encore, notre diplomatie. Il ne pouvait comprendre, et la postérité partage son étonnement, comment ils avaient pu tirer si peu de profit de leur longue lutte et de leur victoire. Il pense qu'ils ont été blessés au vif par le reproche d'être une nation de boutiquiers, et ils ont voulu montrer leur grandeur d'âme. «Il se passera probablement mille ans avant qu'une pareille occasion se présente d'agrandir l'Angleterre. Dans l'état où étaient les choses, on n'aurait pu rien vous refuser.» C'était ridicule, disait-il, de laisser Batavia aux Hollandais, Bourbon et Pondichéry aux Français. Quant à lui, il n'aurait pas donné un liard de l'un ni de l'autre, s'il n'avait eu l'espoir de chasser les Anglais de l'Inde. «Vos ministres auraient dû se réserver le monopole du commerce dans les mers de l'Inde et de la Chine. Vous n'auriez jamais dû permettre aux Français ou à aucune autre nation de montrer leur nez plus loin que le Cap. A présent les Anglais peuvent faire la loi au monde entier, surtout s'ils retirent leurs troupes du continent, _s'ils envoient Wellington dans ses terres_ et restent, exclusivement, une puissance maritime. Alors, l'Angleterre peut faire tout ce qu'elle veut.» «Ce qu'il vous faudrait, dit-il un autre jour, c'est d'avoir pour premier ministre le vieux lord Chatham.»

Il disait encore: «Vous avez levé une contribution de sept cents millions sur la France; j'en ai imposé une de plus de dix milliards sur votre pays. Vous avez levé la vôtre par vos baïonnettes; j'ai fait lever la mienne par votre parlement.»

Il se mit à apprendre l'anglais et c'est Las Cases qui était son professeur. Les leçons furent continuées pendant trois mois, de janvier à avril 1816, «tantôt avec une admirable ardeur, tantôt avec un dégoût visible», puis, elles cessèrent entièrement. Déjà, pendant la traversée, il y avait eu une tentative avortée. Las Cases, qui, lui-même, depuis son retour en France, avait un peu oublié le langage parlé, dit que son illustre élève réussit, jusqu'à un certain point, à comprendre l'anglais lorsqu'il le lisait devant lui; mais que sa prononciation était si extraordinaire qu'elle constituait une langue nouvelle. L'échantillon le plus étendu que nous possédions de l'anglais de Napoléon est reproduit, sous une forme phonétique, par Henry qui l'a entendu: _Veech you tink de best town?_» Il écrivit, sous un nom supposé, à Las Cases, une lettre en anglais, à laquelle l'indulgent courtisan déclare avoir été pris[12].

[12] L'auteur donne le texte de cette lettre. Nous ne croyons pas que le mauvais anglais de Napoléon puisse offrir aucun intérêt aux lecteurs français. _Trad._

Il lisait avec intérêt l'Histoire d'Angleterre, dont il ne s'était jamais occupé depuis sa sortie du collège. «Je lis Hume, dit-il; c'est une nation féroce, que ces Anglais. Que de crimes dans leur histoire! Voyez Henry VIII qui épouse Lady Seymour le lendemain du jour où il fait couper la tête à Anne de Boleyn. Nous n'aurions pas fait cela chez nous. Néron n'a jamais commis de tels crimes. Et la reine Marie! Ah! c'est une belle chose que la loi salique!» Mais le résultat le plus intéressant de cette lecture, c'est la comparaison qu'il fait entre Cromwell et lui-même. Sans doute, il y a, pense-t-il, des analogies entre le règne de Charles Ier et la Révolution française. Mais il est impossible d'établir un parallèle sérieux entre la situation de Cromwell et la sienne, à lui, Napoléon. Il a été trois fois librement choisi par la nation, et l'armée française n'a fait la guerre qu'aux étrangers. Cromwell avait une qualité essentielle, la dissimulation. Il avait aussi de grands talents politiques et un jugement consommé; car il n'y a pas d'action dans sa vie qu'on puisse critiquer comme malavisée. Était-il un grand général? Napoléon n'en sait pas assez sur lui pour en juger.

Sur l'histoire de France, il fait une ou deux observations intéressantes, on pourrait dire surprenantes: «Saint Louis est un imbécile.» Il dit à lady Malcolm qu'Henri IV était, sans aucun doute, le plus grand homme qui se fût jamais assis sur le trône de France. Mais c'était un jugement à l'intention des étrangers. Il parlait tout autrement dans son cercle intime: «Henri IV n'a jamais rien fait de grand. Voltaire, par son poème épique, l'a mis en grande vogue. Mais, par opposition à Louis XIV, que l'on détestait, on l'a porté aux nues. Je ris quand je lis qu'un certain Masson a démontré à Frédéric de Prusse que le plus grand capitaine ancien et moderne est Henri IV. Évidemment, c'était un bon homme, brave, capable de charger, l'épée à la main, mais, après tout, ce barbon qui courait les rues de Paris après les catins n'était qu'un vieux fou.» Quant à Louis XIV, c'était, disait-il, «le plus grand souverain qu'ait possédé la France.... Il a eu quatre cent mille hommes sous les armes et, pour qu'un roi de France puisse en réunir autant, il ne faut pas que ce soit un homme ordinaire. Il n'y a que lui et moi qui ayons eu des armées si nombreuses.» S'il avait vécu lui-même sous l'ancienne monarchie, il croit qu'il se serait élevé au rang de maréchal. Car, en fait, il avait été remarqué comme lieutenant; il serait vite arrivé au grade de colonel et, comme tel, fût entré dans l'état-major d'un maréchal qu'il aurait dirigé et sous lequel il se serait distingué.

Il est une de ses vues sur l'histoire contemporaine de la France qu'il ne faut pas prendre trop au sérieux. «Plût à Dieu que le roi et les princes fussent restés (en mars 1815)! Les troupes auraient passé de mon côté. On aurait massacré le roi et les princes et, ainsi, Louis XVIII ne serait pas maintenant sur le trône.» Quelquefois, dans sa colère, il s'emporte contre la France elle-même: «La France a été violée; ce n'est plus qu'une nation déshonorée, lâche. Elle n'a que ce qu'elle mérite. Au lieu de se rallier à moi, elle m'a abandonné.»

Il parle de sa famille sans se gêner, et c'est peut-être sa franchise à cet égard qui le distingue d'un souverain né dans la pourpre. Personne ne se représenterait les empereurs ses contemporains, Alexandre ou François, causant avec leur suite sur les affaires de famille les plus intimes. On pourrait presque dire que c'est ici le signe où l'on connaît le parvenu du légitime. En tout cas, l'impératrice Catherine, qui était née loin du trône, eut aussi cette extraordinaire sincérité.

Sa famille, dit-il, était une des premières en Corse et il avait encore un grand nombre de cousins dans l'île. «J'avais environ quatre-vingts cousins ou parents.... Je suis sûr que ceux qui ont suivi Murat (en 1815) étaient de mes parents.» En réalité, le clan des Bonapartes n'eut rien à voir avec Murat ni avec sa folle expédition. Napoléon ne se souciait pas d'être considéré comme Corse. Avant tout, il était Français: «Je suis né en 1769, la Corse étant réunie à la France.» Ses ennemis l'ont accusé d'avoir troqué son extrait de naissance contre celui de Joseph, qui était né en 1768, par conséquent avant l'annexion. Sous cette impression, certain maire lyonnais, qui ne savait pas son monde, lui adressa, de très bonne foi, ce compliment: «C'est étonnant, sire, que, n'étant pas Français, vous aimiez tant la France et fassiez autant pour elle.» L'Empereur ajoutait: «Je lui tournai les talons.» Mais, sa nationalité française étant mise à part, il protestait qu'il était Italien ou Toscan plutôt que Corse. «Ma famille était en Toscane il y a deux cents ans. J'ai un pied en Italie et un en France.» L'honnête lecteur comprendra sans peine à quel point les deux pieds lui étaient utiles, puisqu'il régnait à la fois en France et en Italie. Son origine corse ne lui était bonne à rien: c'est pourquoi il la réduisait le plus possible. Il fait de curieuses remarques à propos de sa généalogie. On eut un instant l'idée de la rattacher à l'Homme au Masque de fer. Voici comment: le gouverneur de Pignerol, où le mystérieux prisonnier était détenu, s'appelait Bompars; on disait qu'il avait marié sa fille au captif (lequel, croyait Napoléon, était le frère de Louis XIV); il les avait fait passer secrètement en Corse sous le nom de Bonaparte. «Je n'avais qu'un mot à dire pour que l'on crût à cette fable.»

Quand il dut se marier avec Marie-Louise, l'empereur François s'inquiéta de la noblesse de son futur gendre. Il lui envoya une caisse de papiers qui le faisaient descendre des ducs de Florence. L'Empereur se mit à rire et dit à Metternich: «Croyez-vous que j'irai m'occuper de ces bêtises? En admettant que le fait soit vrai, qu'est-ce que cela me ferait? Les ducs de Florence étaient inférieurs aux empereurs d'Allemagne. Je ne veux pas me mettre au-dessous de mon beau-père; je crois, pour le moins, valoir autant que lui. D'ailleurs, ma noblesse date de Montenotte. Remportez ces papiers.»

Il est cependant une illustre parenté que Napoléon ne serait pas disposé à dédaigner, lorsqu'il affirme que «Bonaparte, c'est la même chose que Bonarotti ou Buenarotti». Croyait-il réellement être le cousin de Michel-Ange? Il regrette aussi de n'avoir pas laissé canoniser un de ses ancêtres, Bonaventure ou Boniface Bonaparte. Les moines à l'ordre desquels il appartenait eussent été fiers de cette distinction qui aurait coûté un million de francs. Le Pape, lorsqu'il vint à Paris, s'offrit spontanément à lui faire cette gracieuseté, que Napoléon fut près d'accepter. «Cela m'aurait, dit-il, amené tous les capucins.» Mais, finalement, on réfléchit que cela pourrait prêter au ridicule, chose dangereuse partout et mortelle en France.

Il semble que Napoléon n'eût pas de secrets de famille pour ses compagnons. Son père mourut à Montpellier, à trente-cinq ans, dit-il un jour, à trente-neuf, affirme-t-il dans une autre circonstance. «Il avait toujours vécu en homme de plaisir... prodigue, jouant au grand seigneur; mais, à ses derniers moments, il n'y avait pas assez de prêtres, de capucins pour lui. Il fit une fin si dévote que tout le monde, à Montpellier, prétendait que c'était un saint.» Le grand-oncle de Napoléon avait, jusqu'à un certain point, rétabli la fortune de la famille et il était mort riche. «Ce grand-oncle est celui dont Pauline prit la bourse sous son oreiller comme il était mourant.»

L'Empereur discute fort tranquillement le bruit populaire qui faisait de Paoli son père; il donne, pour le réfuter, une raison péremptoire, mais qui n'est pas des plus décentes ni des plus délicates. Pourtant, Paoli lui avait montré un intérêt quasi paternel. «Vous, Bonaparte, lui avait-il dit, vous êtes tout Plutarque et vous n'avez rien des modernes.» Et, parlant de lui aux autres: «Ce jeune homme porte la tête de César sur le corps d'Alexandre. Il y a en lui l'étoffe de dix Syllas.» Le père et la mère de Napoléon étaient très beaux, l'un et l'autre. «Étant grosse de moi, ma mère suivait l'armée dans la guerre de Corse. Les généraux français en eurent pitié et lui firent dire d'accoucher chez elle, où elle fut reçue comme en triomphe. Je puis dire que j'ai été conçu avant que la Corse ne fût réunie à la France, mais lorsque ma mère accoucha elle était soumise.» Ce dernier point, on le conçoit, était d'une importance capitale pour lui et pour sa dynastie.

On peut noter ici les relations exactes de Napoléon avec la Corse. Il y était né; il y vécut jusqu'à l'âge de neuf ans. Il y revint au début de sa virilité. Pendant la période qui s'étend du 1er janvier 1786 à juin 1793, il passe plus de trois ans et deux mois en Corse. Puis, la vie l'emporte loin de son île; il ne la reverra plus jamais, si ce n'est un instant, à son retour d'Égypte, et comme une vague silhouette à l'horizon de l'île d'Elbe. Pourtant, la Corse le suit partout; elle exerce sur sa carrière une influence considérable. Pendant ses premières années dans l'île, il avait contracté une inimitié implacable, à la manière corse, contre Pozzo di Borgo. Cette vendetta devait être funeste pour lui, sinon mortelle. Car Pozzo di Borgo, plus qu'aucun autre individu, fut l'auteur de la première chute de Napoléon.

Après avoir quitté la Corse et être arrivée à Marseille, la mère de l'Empereur se trouva, de nouveau, dans une situation déplorable. Elle n'avait pas un sou pour vivre, elle et ses filles. Quant à lui, il n'avait plus qu'un assignat de cinq francs dans sa poche et il était sur le point de se tuer; il était même déjà sur le bord de la Seine avec cette intention lorsqu'un ami lui prêta de l'argent et le sauva. «Madame a eu treize enfants et je suis le troisième. C'est une maîtresse femme.» Il reçoit une lettre de sa mère et, quoiqu'il l'ait déchirée, cette lettre l'a tellement ému qu'il est en état de la répéter à ses compagnons. En effet, une lettre si tendre devait toucher le coeur d'un fils. Vieille et aveugle comme elle l'est, elle veut venir à Sainte-Hélène. «Je suis bien âgée pour faire un voyage de deux mille lieues: je mourrais peut-être en route, mais n'importe, je mourrais près de vous.» Sa nourrice, qui lui survécut longtemps et à laquelle il laissa, par testament, un souvenir de son affection, vint à Paris pour le couronnement, et le Pape s'occupa d'elle à ce point que sa mère en était presque jalouse. Le fils de cette femme, le frère de lait de Napoléon, devint capitaine dans la marine anglaise.

Même sur ses deux femmes, Napoléon n'est nullement avare de confidences et laisse échapper, sur l'une comme sur l'autre, les détails les plus intimes. Il se demande s'il a jamais réellement aimé. En ce cas, c'était Joséphine... un peu. «Elle mentait presque toujours, mais avec esprit, excepté quand il s'agissait de son âge. Là-dessus, elle s'embrouillait tellement que, pour mettre d'accord ses assertions, il aurait fallu admettre qu'Eugène était venu au monde à douze ans.... Elle ne m'a jamais rien demandé pour elle et pour ses enfants, mais me faisait des millions de dettes.» Son grand défaut, c'était une perpétuelle jalousie toujours en éveil. Pourtant, elle n'était pas jalouse de Marie-Louise: c'est celle-ci qui était très ombrageuse à l'endroit de Joséphine. Lorsque l'Empereur essaya de mener sa seconde femme rendre visite à la première, Marie-Louise fondit en larmes, et elle s'efforçait, par toutes sortes de ruses et de petits moyens, de l'empêcher d'aller chez Joséphine.

«Marie-Louise, dit-il, était l'innocence même. Elle m'aimait. Si elle avait été bien conseillée, et n'avait pas eu près d'elle cette canaille de Montebello et ce Corvisart qui, j'en conviens, était un misérable, elle serait venue avec moi (à l'île d'Elbe). Et puis, son père a mis auprès d'elle ce polisson de Neipperg.» C'est, peut-être la seule circonstance dans laquelle Napoléon, qui sauva bravement les apparences jusqu'au bout, nous ait laissé voir qu'il était au courant de l'infidélité de sa femme. Pourtant, Lavalette l'en avait informé pendant les Cent Jours, et il n'était bruit d'autre chose dans les commérages de la cour. Il ne s'en obstine pas moins à dire du bien de Marie-Louise, et voici, en résumé, le jugement qu'il porte sur elle. «C'est une petite femme timide, qui avait toujours peur en se voyant au milieu des Français, qui avaient assassiné sa tante. Elle ne mentait jamais, était très réservée, faisait bonne mine même à ceux qu'elle détestait.» Elle était plus intelligente que son père, qui était le seul de la famille pour qui elle eût de l'affection: elle ne pouvait pas souffrir sa belle-mère. «Quand elle voulait de l'argent, elle m'en demandait et était dans le ravissement que je lui donnasse dix mille francs. On aurait pu tout lui confier, c'était une vraie boîte à secrets.» Son père lui avait dit à Vienne: «Quand vous serez seule avec l'Empereur, vous lui obéirez en tout.» C'était, disait Napoléon, une charmante enfant, une bonne femme, et elle lui avait sauvé la vie. Et il concluait: «Je crois, cependant, quoique je l'aimasse bien, que j'avais plus aimé Joséphine. C'était une vraie femme, celle que j'avais choisie.... Je m'étais élevé avec elle.... Elle était pleine de grâce.» Il ajoutait,--et ce mot contenait un reproche indirect à l'adresse de l'autre: «Elle était femme à me suivre à l'île d'Elbe.... Je ne l'aurais jamais quittée si elle avait pu avoir un enfant. C'eût été bien heureux pour elle et pour la France.» En effet, c'est l'Autriche qui l'avait perdu. «Oui, certainement, sans mon mariage avec Marie-Louise, je n'aurais jamais fait la guerre à la Russie.» Il déclare qu'il a pris la résolution, si Marie-Louise venait à mourir, de ne pas se remarier. Si l'on songe aux circonstances dans lesquelles il se trouvait placé, et aux ressources matrimoniales que Sainte-Hélène pouvait lui offrir, il y a, dans cette déclaration, un mélange du comique et du tragique.