Part 12
Le commissaire russe, après avoir passé près de trois ans à Sainte-Hélène, écrivait à son gouvernement: «Il n'y a rien de plus absurde, de plus impolitique, de moins généreux et de moins délicat que la conduite des Anglais envers Napoléon.» Il ne serait pas juste, pourtant, ni équitable, d'imputer à Lowe ou à Cockburn la responsabilité de ces ignominies, ou de leur attribuer le principe général d'après lequel l'Empereur fut traité. Ils ne faisaient qu'exécuter à la lettre, et de façon grossière, une sordide et brutale politique. Ce sont les ministres anglais qui sont responsables, ensemble et séparément, pour le traitement que subit Napoléon et que, chose assez étrange, les partisans de Lowe ont condamné comme les autres. «Le grand coupable, dit le plus énergique avocat de Lowe, ce fut le gouvernement anglais, dont la conduite, considérée en elle-même, fut absolument dépourvue de dignité, en même temps qu'elle manquait de loyauté et de justice envers sir Hudson Lowe.» Mais on cesse de s'étonner lorsqu'on se rappelle qui étaient ces ministres, et ce qu'ils étaient. M. Vandal, dans un des plus éloquents passages de son beau livre, fait remarquer que la victoire finale de la Grande-Bretagne sur Napoléon était le triomphe de l'obstination sur le génie. «Les hommes qui gouvernaient à Londres, jetés par la maladie de George III dans un chaos de difficultés, placés entre un roi fou et un régent décrié, en butte aux attaques virulentes de l'opposition, à la révolte des intérêts lésés, aux plaintes de la Cité, entourés d'un peuple sans pain et d'un commerce aux abois... désespérèrent parfois de maintenir Wellesley sous Lisbonne. Cependant, dans ce péril extrême, aucun d'eux ne songe à céder, à solliciter, à accepter même la paix, à sacrifier l'orgueil et la cause britanniques, et rarement des hommes d'État ont opposé, à la violence déchaînée des événements, aux assauts réitérés du sort, plus admirable exemple de sang-froid et de flegmatique courage. Quels sont donc ces hommes? Parmi eux, pas un ministre d'un grand renom, d'un passé glorieux, d'une intelligence supérieure: les successeurs de Pitt... n'ont hérité que de sa constance, de son opiniâtreté et de ses haines. Sachant qu'ils portent en eux les destinées de la patrie et celles du monde, ils puisent dans ce sentiment une vertu d'énergie et de patience qui les égale aux plus grands.» Liverpool, Eldon, Bathurst, Castlereagh et Sidmouth, étaient des hommes dont il est impossible de dire que leurs noms brillent dans l'histoire. Ils avaient, du moins, senti qu'ils devaient lutter énergiquement jusqu'au bout: soutenus dans toute cette lutte par les victoires de leurs marins, par la robuste résignation de leurs compatriotes et, finalement, par des succès militaires, ils étaient venus à bout de l'épreuve et en étaient sortis victorieux. Mais la victoire ne leur avait pas appris à être magnanimes. Ils s'étaient emparés de leur grand ennemi; leur premier désir était que quelqu'un leur rendît le service de le pendre ou de le fusiller à leur place: faute de quoi, ils se résolurent à le mettre sous clef, comme un _pickpocket_. Ce qu'ils voyaient le plus clairement, c'est qu'il leur avait coûté déjà beaucoup d'ennuis et beaucoup d'argent, et qu'il devait maintenant leur en coûter le moins possible. C'étaient des hommes honnêtes, agissant d'après leurs lumières: on peut seulement regretter que les hommes fussent si médiocres et les lumières si troubles.
Le ministre spécialement chargé de mettre cette politique à exécution était lord Bathurst, secrétaire d'État pour les deux départements réunis de la guerre et des colonies. Qui était Bathurst?
Il est difficile de le dire. Nous savons qu'il était le petit-fils de ce lord Bathurst qui fut nonagénaire et qui, soixante ans après son élévation à la pairie, fut promu au rang de comte. C'est ce Bathurst qui, dans le dernier mois de sa vie, à quatre-vingt-dix ans, s'attira, de Burke, la fameuse apostrophe que l'on sait. Nous savons encore que notre Bathurst, le Bathurst de 1815, était le fils du second lord Bathurst, qui fut le plus incapable des lords chanceliers. Quant à lui, il était un de ces produits bizarres de notre système politique, qui trouvent le moyen d'occuper les charges les plus en vue et de rester parfaitement obscurs. Il avait dirigé le Foreign Office. Maintenant, il était et devait demeurer quinze ans secrétaire d'État. Pourtant, on a beau fouiller nos dictionnaires biographiques les plus minutieux, on ne trouvera rien de plus que la sèche énumération de ses emplois officiels, la date de sa naissance et celle de sa mort.
A présent, il était responsable de Napoléon. Il fit comprendre à Lowe, en termes positifs, que l'Empereur devait être traité, jusqu'à nouvel ordre, comme prisonnier de guerre; mais qu'on devait lui accorder «toutes les libertés compatibles avec la sécurité absolue de sa personne». Il fit alors voter par le Parlement un acte, nécessaire peut-être, mais d'une sévérité draconienne. Tout sujet anglais qui aiderait à faire évader Napoléon, ou qui, après son évasion, lui prêterait son concours en mer, serait passible de mort, et le bénéfice de clergie ne serait point admis en sa faveur. Lowe, disons-le en passant, faisait de fréquentes allusions à cet acte pour en tirer de délicates railleries à l'adresse des commissaires: «Après tout, disait-il, je n'ai pas le droit de vous pendre.» Cependant, Bathurst serrait l'écrou tous les jours davantage. La table et l'entretien de la maison de Napoléon ne devaient pas excéder huit mille livres. C'était à lui de payer tous ceux qui l'avaient suivi, officiers et valets. Le service devait être immédiatement réduit de quatre personnes. Comme on n'indiquait ni le nom ni la qualité de ces quatre personnes, il était clair que l'on désirait, tout simplement, supprimer quatre bouches à nourrir. Après quoi, l'on persuaderait aux autres de le quitter, sous prétexte que leur présence ajoutait considérablement aux dépenses.
On peut donc présumer que «toute la liberté, compatible avec la sécurité de sa personne», qui lui avait été laissée de communiquer avec quelques compatriotes et d'être servi par ses propres domestiques, allait être, autant que possible, supprimée. De plus, Lowe devait rendre les liens du prisonnier plus étroits que n'avait fait Cockburn. Aucune lettre ne parviendrait à Napoléon sinon par l'intermédiaire de Lowe. La faculté que l'amiral avait accordée à Bertrand de donner des cartes d'admission, autorisant les personnes qui venaient voir Napoléon à traverser le cordon des factionnaires, lui fut retirée. Tous les Français appartenant à la maison de l'Empereur, eurent à signer une déclaration par laquelle ils promettaient de se soumettre aux règlements dont leur maître était l'objet. Ainsi de suite. Bathurst attachait une grande importance à enfermer Napoléon dans une sorte d'enceinte, close par une grille qu'il envoya d'Angleterre et qui était destinée à mettre le sceau à toutes les précautions prises. «Nous considérons, écrit-il, que c'est un point très important, surtout en attendant l'arrivée de la grille de fer, de s'assurer, à une heure avancée de la soirée et le matin de bonne heure, que le prisonnier est en sûreté.» Mais il semble qu'on trouva difficile de pousser la contrainte trop loin. Car l'intérêt inspiré par le captif était extrême. Le public se disputait les moindres miettes d'information venant de Sainte-Hélène. L'avidité, à cet égard, devint telle, qu'il était presque impossible d'empêcher la presse de s'emparer des lettres les plus intimes provenant de là-bas. Une dame qui revenait de Sainte-Hélène en 1817 raconte que, lorsqu'elle débarqua à Portsmouth, les passagers furent assaillis par une foule appartenant à toutes les classes de la société, qui semblait prête à les mettre en pièces pour obtenir des renseignements sur le prisonnier. A peine furent-ils arrivés à l'hôtel, que des étrangers fondirent sur eux avec des portraits de Napoléon, afin de savoir si ces portraits étaient ressemblants. C'est pour cette raison que le livre de Warden, qui ne valait rien, eut un succès fou. Et celui de Santni, qui ne valait pas mieux, obtint une vogue semblable. Il eut sept éditions en quinze jours: du moins, c'est l'auteur qui l'affirme.
Lord Holland souleva un débat à la Chambre des Lords sur la façon dont était traité Napoléon. Et à partir de ce moment il règne un ton plus humain dans les prescriptions de Bathurst. La lettre qu'il écrivit à Lowe un mois après le débat est conçue dans un esprit qu'on pourrait presque qualifier de poli. «Vous pouvez l'assurer que vous êtes disposé à rendre sa situation plus agréable en lui fournissant toutes les publications nouvelles.... Il serait bon, je crois, d'ajouter qu'il n'existe dans ce pays aucun parti pris de lui refuser satisfaction en ce qui touche le service de sa table et, particulièrement, la consommation du vin.» Plus tard, dans la même année, il permet de dépasser le maximum de 12000 livres, «si cette somme est reconnue insuffisante pour entretenir la maison d'un officier général de distinction». Napoléon, on le voit, a reçu de l'avancement. De général en retrait d'emploi il est promu officier général de distinction.
Il semble que Bathurst fût digne de Lowe, comme Lowe était digne de Bathurst. Tous deux paraissent avoir eu le même idéal en matière de tact et de bon goût.
En veut-on un exemple? La plaie de Sainte-Hélène, ce sont les rats. Le secrétaire d'État écrit à ce sujet au gouverneur: «Vous recevrez une lettre particulière de M. Goulburn relative aux graves désagréments que lui causent (à Napoléon) les nombreux rats dont la maison est infestée. Il y a quelque chose de comique dans cette plainte, venant d'un monarque déchu, _et le fait semble en contradiction avec la sagacité qu'on prête à ces animaux_. Aussi n'est-il guère probable que l'on ait choisi, pour le mettre en avant, un pareil sujet de doléances, à moins d'y être forcé. Il est cependant possible que le grand nombre de ces animaux cause un ennui réel. _Bien que j'aie lieu de croire que leur multiplication est due à la négligence de ses domestiques_,--_négligence qu'il encourage probablement_,--il me paraît convenable, à tous les points de vue, de faire une enquête sur l'étendue du mal et d'y porter remède.» Nous ne pouvons nous rappeler aucune plainte de Napoléon à ce sujet, bien que sa maison fût remplie de ces dégoûtantes bêtes. Mais ce fait n'ôte rien de leur saveur aux spirituelles plaisanteries du secrétaire d'État que nous avons mises en italiques. Peut-être trouvera-t-on, cependant, qu'il va un peu loin lorsqu'il insinue que l'Empereur,--si délicat en ces matières,--encouragea volontairement la négligence de ses serviteurs, dans l'intention de pousser à la multiplication des rats.
Quand Napoléon se meurt, Bathurst fait entendre une note vraiment sublime. «S'il est réellement malade, écrit-il, ce sera peut-être une consolation pour lui d'apprendre que les nouvelles répétées qui se sont répandues sur le déclin de sa santé n'ont pas été reçues ici avec indifférence. Vous transmettrez donc au général Buonaparte l'expression du vif intérêt avec lequel Sa Majesté a accueilli le rapport de sa maladie, et du désir qu'éprouve Sa Majesté de lui faire donner tous les soulagements que sa situation comporte. Vous assurerez le général Buonaparte qu'il n'est point d'allégement, résultant d'un surcroît de soins médicaux ou de quelque arrangement compatible avec la sûreté de sa personne (et Sa Majesté ne peut entendre par là donner aucune espérance d'un transfert,) que Sa Majesté ne soit désireuse d'accorder, etc.» C'était le comble, le dernier mot, le _nec plus ultra_ de Bathurst. Par bonheur, lorsque ce rare morceau arriva à Sainte-Hélène, le prisonnier était allé là où la sympathie de Georges IV, exprimée par Bathurst, ne pouvait plus l'atteindre. Scott croit que cette lettre eût été pour lui une consolation. Une telle appréciation ne se discute pas.
Toute cette correspondance, du moins ce que nous en avons lu, est sordide, lamentable.
Il faut, sans doute, songer à l'épuisement de cette guerre, aux sommes énormes qu'elle avait coûtées; il faut faire la part du désir bien naturel qu'on avait de ne pas laisser s'échapper le grand perturbateur de la paix publique. Tout cela admis, il nous semble à nous, sur la fin du siècle où ces événements se passèrent, qu'il y eut là un mélange de bassesse et de lâcheté; mais la responsabilité de cet ignominieux épisode, de cette politique de mouchards et d'harpagons, n'est pas à Sainte-Hélène avec les Lowe et les Cockburn: elle est à Londres avec les Liverpool et les Bathurst, quoique les ministres aient essayé, comme on l'a vu, de se dégager de la sinistre renommée de Lowe, en lui faisant, à son retour, le plus glacial des accueils.
CHAPITRE X.
LES PERSONNAGES DU DRAME.
Les personnages de cette longue tragédie ne sont pas nombreux, et quelques-uns,--les Poppleton et autres semblables,--traversent seulement la scène, muets et impalpables comme des ombres. Par exemple, ce Poppleton dont le nom revient à chaque instant, nous ne savons rien de lui, si ce n'est qu'il remplit longtemps les fonctions d'officier d'ordonnance à Longwood, qu'il était un cavalier des plus médiocres, qu'il s'amusait quelquefois à déterrer des pommes de terre, et qu'en quittant Longwood il accepta en cachette une tabatière, comme présent d'adieu de Napoléon, un des plus grands crimes que Lowe pût inscrire dans son code particulier. Çà et là nous apercevons quelques silhouettes d'un relief bien accusé: ainsi l'amiral qui succéda à Malcolm et dont Napoléon nous a donné un croquis. «Il me rappelle ces petits patrons hollandais, toujours gris, que j'ai vus aux Pays-Bas, assis à table, une pipe aux dents, un fromage et une bouteille de genièvre devant eux.» Mais il est d'autres noms que l'on rencontre à chaque page des différents récits de Sainte-Hélène. Ce sont d'abord les membres de la petite cour de l'Empereur. Parmi les personnes dont il n'a pas encore été question, Bertrand, le grand-maréchal, et sa femme, occupent naturellement le premier rang.
Bertrand a un grand mérite qui le distingue des autres: il n'a pas écrit de livre, il se tait. Agréable contraste avec Gourgaud et Las Cases, si abondants en confidences et si prodigues de révélations sur leur propre personne! Il semble que Bertrand fût un excellent officier. Napoléon a souvent répété que c'était le meilleur officier du génie qu'il y eût au monde. Mais cela pourrait bien avoir été dit pour taquiner Gourgaud. Il était dévoué à son maître, mais ne l'était pas moins à sa femme. Cette double allégeance, qui avait déjà amené des difficultés à l'île d'Elbe, lui causa des embarras perpétuels avec l'Empereur, qui s'en montra choqué jusque sur son lit de mort. En revanche Bertrand résista aux prières de sa femme qui le suppliait de ne pas accompagner l'Empereur à Sainte-Hélène. Il resta jusqu'au bout, non sans avoir songé plus d'une fois à s'éloigner. Dans son loyal silence, il reste la figure la plus sympathique de ce groupe qui entoure l'Empereur. Pour une raison ou pour une autre, il était l'objet de la haine particulière de Lowe, mais Henry, l'ami du gouverneur, et tous les autres témoins impartiaux, disent du bien de lui. Napoléon, à son lit de mort, ordonna à Bertrand de se réconcilier avec Lowe, et, en effet, il y eut une réconciliation après la mort de l'Empereur.
Mme Bertrand était, dit-on, une créole anglaise de naissance. Elle était, du côté anglais, nièce de lord Dillon, et, du côté créole, parente de l'impératrice Joséphine. Son origine britannique avait été cause qu'à l'île d'Elbe on l'avait soupçonnée d'être sympathique aux Anglais. Mais il est impossible de découvrir chez elle la moindre trace d'une pareille tendance. Elle paraît avoir été une personne extrêmement séduisante. «C'était, dit une dame anglaise fixée dans l'île, une femme tout à fait attrayante et pleine de charme. Elle parlait l'anglais avec une aisance parfaite, mais avec un léger soupçon d'accent français. Elle était grande, d'extérieur imposant, mais elle se penchait légèrement, d'un mouvement élégant qui diminuait sa haute taille et ajoutait à sa grâce. Ses yeux noirs étaient brillants, doux, animés. Sa démarche était celle d'une jeune reine qui est habituée à exiger l'admiration, mais qui sait la gagner et la retenir.» Son caractère, pourtant, connaissait les orages de la passion créole. Lorsqu'elle apprit que Napoléon allait être conduit à Sainte-Hélène, elle se jeta dans la cabine de l'Empereur, fit une scène violente et essaya ensuite de se noyer. Tout cet épisode, y compris la tentative de suicide, n'a rien de précisément tragique. Comme elle avait déjà le corps à moitié sorti par la fenêtre de la cabine et que son mari la retenait de l'intérieur, Savary, qui avait une vieille animosité contre elle, criait au milieu de rires fous: «Laissez-la! mais laissez-la donc!» Maitland eut de fréquentes disputes avec elle quand elle était à bord du _Bellérophon_ et cet état de guerre aboutit à une scène où, perdant le peu de patience qui lui restait, il lui déclara qu'elle n'avait pas le sens commun et la pria de ne plus lui adresser dorénavant la parole. Ce qui n'empêche pas que, plus tard, dans cette même journée, lorsqu'elle quitta le navire, elle vint vers le capitaine d'un air conciliant et amical, «qui lui faisait le plus grand honneur»; elle lui rappela ce qu'il avait dit le matin et ajouta qu'elle voulait quand même lui serrer la main, «car Dieu sait, conclut la pauvre dame, si nous nous reverrons jamais!» Maitland la définit en deux mots «une bonne mère, une excellente épouse, avec une foule de qualités», quoique «peut-être un peu prompte à s'emporter». Forsyth dit qu'elle paraît avoir gagné la bienveillance et l'affection de tous ceux qui la connaissaient. On a d'elle un joli mot. Elle eut un enfant à Sainte-Hélène, et le présenta à l'Empereur comme le premier Français qui fût arrivé à Longwood sans la permission de lord Bathurst. Mme de Montholon rapporte que, durant cette longue et morne captivité, elle vécut en parfaite intelligence avec cette charmante femme. Après le départ de Mme de Montholon elle resta deux ans sans avoir la compagnie d'aucune de ses compatriotes, et elle était obligée de demander l'agrément de Lowe quand elle éprouvait le besoin de voir un peu de monde. Personne n'avait fait de plus grands sacrifices que Mme Bertrand pour accompagner l'Empereur et son mari. Elle adorait le luxe et le monde. Elle était accoutumée à tenir une des premières places dans une cour splendide. Elle avait, à Trieste, joué les vice-reines pour son propre compte. Ses enfants, dont la beauté était merveilleuse, arrivaient à un âge où leur éducation aurait pu être sa grande préoccupation. Mais, la première émotion passée, elle prit sans se plaindre le chemin de cette Sibérie des Tropiques. Il semble qu'elle se soit appliquée à remplir le rôle de conciliatrice au milieu de cette cour si petite, et qui, pourtant, offrait un si vaste champ au déploiement de cette providentielle mission.
La personnalité de M. et de Mme de Montholon ne nous apparaît que vaguement, bien que leurs noms tiennent une large place dans les annales de la captivité. Montholon descendait d'une ancienne famille; il se prétendait, du droit de ses ancêtres, titulaire d'une pairie anglaise ou irlandaise. Un de ses aïeux avait, assure-t-on, sauvé la vie de Richard Coeur de Lion, et, en raison de cet exploit, avait été créé comte de Lee et baron O'Brien. Montholon était,--toujours d'après la même tradition,--l'héritier de ces titres, mais les recherches les plus minutieuses n'ont pu établir le fait. Quoi qu'il en soit, Napoléon l'avait connu quand il n'était encore qu'un enfant de dix ans. Lorsqu'il habitait en Corse avec sa mère, remariée à M. de Sémonville, il avait reçu des leçons de mathématiques de son futur souverain alors capitaine d'artillerie. Il s'était ensuite rencontré au collège avec Lucien et Jérôme, et avec Eugène de Beauharnais. Il avait donc été, on le voit, mêlé à toute la carrière de Napoléon, et il était, de plus, rattaché à l'Empire par le mariage de sa soeur avec le noble et chevaleresque Macdonald. C'était la curieuse destinée de Montholon d'avoir connu Napoléon durant les années obscures de sa jeunesse, d'avoir été associé aux splendeurs de l'Empire, de suivre son maître dans l'exil, de veiller près de son lit de mort avec la tendresse d'un fils, de vivre assez pour prendre part à la romanesque entreprise de Boulogne et pour partager la captivité du troisième Napoléon pendant le même nombre d'années qu'il avait partagé la captivité du premier. Il passa six ans de sa vie dans l'une de ces prisons et six ans dans l'autre. Il vit le rétablissement de l'Empire, que Gourgaud manqua de quelques mois. Mais Gourgaud--le fait est caractéristique--était opposé au Prince président.
Heureusement pour Montholon, son dévouement était un dévouement aveugle. Nous disons «heureusement», car il n'y avait de place dans la petite cour que pour un dévouement de cette nature. Après le départ de Las Cases il n'était pas difficile à Montholon de prendre la place vacante. En effet, l'attachement de Bertrand à sa femme et l'humeur désagréable de Gourgaud les rendaient incapables de se mettre sur les rangs. Ainsi, Montholon devint le familier par excellence, l'homme indispensable de l'entourage. Et pourtant lui aussi rêvait de partir. Bathurst écrivait, en 1820, sur un ton railleur, à propos de Bertrand et de Montholon: «Tous les deux sont sur le point de s'envoler, mais ils se surveillent l'un l'autre.» Montholon, en tout cas, aurait voulu accompagner sa femme, lorsqu'elle partit en 1819; il eut, à ce sujet, à lutter tous les jours contre Napoléon, qui le pria de rester. Nous le trouvons, neuf semaines avant la mort de son maître, discutant avec Lowe les noms de ceux qui pourraient prendre la place de Bertrand et la sienne auprès de l'exilé. Planat, on l'a déjà vu, était sur le point de se mettre en route pour venir lui succéder.
Quant à Albinie Hélène de Vassal, comtesse de Montholon, sans l'absurde jalousie de Gourgaud nous ne saurions d'elle que fort peu de chose. Pourtant elle a laissé des souvenirs intéressants de ses années d'exil. Nous apprenons, incidemment, par Méneval, que son mariage avec Montholon rencontra quelques difficultés. Elle avait déjà divorcé avec deux maris, tous deux vivants. L'Empereur défendit de publier les bans, mais donna ensuite à Montholon la permission d'épouser «la nièce du président Séguier». Montholon avait joué son souverain, car la future épouse était la personne prohibée, sous une désignation différente. «C'est une femme tranquille, sans prétentions, dit Maitland. Elle ne donna point d'ennuis et parut décidée à tout accepter, pourvu qu'on lui permît d'accompagner son mari.» C'est elle qui se chargeait de faire de la musique pour l'Empereur et ses hôtes. Elle chantait des airs italiens, sans beaucoup de voix, et tapotait le piano.