Part 10
Mais, dans l'intervalle, beaucoup d'incidents étaient survenus. Lowe avait reçu l'ordre de réduire à huit mille livres les dépenses de ces cinquante et une personnes, et cela dans l'endroit du monde où tout était le plus cher, et où, d'après tous les témoignages, les articles de tout genre, même les objets de consommation, coûtaient trois ou quatre fois leur valeur ordinaire. Il écrit à Montholon au sujet de la quantité de viande et de vin consommée par les personnes de la maison. Napoléon nous semble avoir, à cette phase de l'affaire, traité la question avec une parfaite convenance. Il dit: «Qu'il fasse comme il voudra, pourvu qu'il ne m'en parle pas et qu'il me laisse tranquille.» Sir Walter Scott lui-même regrette que le sentiment impérieux du devoir à remplir ait poussé Lowe à entretenir l'Empereur de questions semblables. «Nous aurions souhaité, dit-il, que le gouverneur évitât d'entrer avec Napoléon lui-même dans la discussion des dépenses auxquelles donnait lieu sa détention.» L'Empereur posa la question nettement: «Il marchande ignominieusement notre existence,» observe-t-il. Et quand Bertrand, pour restreindre les dépenses de la domesticité, demande un état en double des objets fournis à l'Empereur par le gouvernement, Napoléon l'en blâme: «Pourquoi mettre les Anglais dans la confidence de notre intérieur? L'Europe a toutes ses lunettes dirigées sur nous; le gouverneur va le savoir; la nation française se déshonore de toute manière.» En même temps, Napoléon ne dédaigna pas de faire venir son intendant,--il n'avait pas dédaigné d'en faire autant lorsqu'il était sur le trône,--et il examina ses comptes. Il essaya de réaliser et réalisa, en effet, quelques retranchements; mais il ne pouvait discuter ces détails d'intérieur avec son geôlier.
Alors, nouvelle lettre de Lowe. Napoléon visite la table de ses serviteurs et trouve qu'ils ont à peine de quoi manger. Nous n'avons ici d'autre autorité que celle de Las Cases; mais on peut conjecturer, sans trop d'invraisemblance, que la cuisine avait voulu faire une réfutation pratique des nouvelles économies introduites dans la maison. Quoi qu'il en soit, Napoléon donne l'ordre de mettre son argenterie en pièces et de la vendre. Montholon discute en vain pour la sauver, et n'obéit qu'à moitié. Trois lots d'argenterie sont vendus à un tarif fixé par Lowe. Montholon fait servir le dîner de Napoléon dans de la faïence ordinaire. Napoléon est honteux de lui-même: il ne peut manger sans dégoût, et, pourtant, c'est dans de la vaisselle de ce genre qu'il prenait tous ses repas lorsqu'il était petit. «Il faut convenir, dit-il, que nous sommes de grands enfants.» En effet, il montre une joie enfantine lorsque, le lendemain, Montholon avoue sa désobéissance et lui rend les pièces d'argenterie auxquelles il tient le plus, parfaitement intactes. La vente d'argenterie avait désarmé Lowe. Il exprima le plus vif regret, dit Montholon. Évidemment, il avait peur de la désapprobation qu'un pareil scandale pouvait attirer sur lui. En tout cas, Napoléon resta maître du champ de bataille, et on ne le tourmenta plus au sujet de l'argent. Bien entendu, toute l'affaire était une comédie. Napoléon n'avait pas besoin de vendre une seule cuiller. Il avait des fonds considérables à Paris, et même à Sainte-Hélène. Pourtant, nous ne pouvons guère le blâmer. En cette affaire, il luttait contre le gouvernement britannique, et il nous serait difficile d'admettre que le gouvernement britannique eût raison contre lui. Dans ce duel, les armes lui faisaient défaut; sa suprême ressource, c'était, par un moyen quelconque, de frapper les imaginations, d'émouvoir le monde. Il obtenait ce résultat quand il brisait son argenterie à coups de marteau. Le fait ne pouvait manquer d'être connu dans toute l'île; il n'était pas au pouvoir de Lowe de le tenir secret. Bientôt, ce serait chose de notoriété publique en Europe. Impuissant, paralysé comme il l'était, c'est lui qui avait gagné la bataille, et nous ne saurions nous défendre d'un sentiment d'admiration en comparant la pauvreté des moyens et l'importance du résultat.
Un peu plus tard, il essaya le même effet sur une moins vaste échelle. Le combustible vint à manquer à Longwood et Napoléon ordonna à Noverraz, son valet, de briser son lit et de le brûler. L'incident causa une émotion profonde parmi les _yamstocks_, (c'est le surnom qu'on donnait aux habitants de l'île), et la tyrannie du gouverneur, ajoute gravement Gourgaud, «en est à son dernier soupir».
Évidemment, les coups de théâtre n'étaient pas en dehors de ses habitudes. Connue tous les grands hommes, il avait une vive imagination, et cette imagination le rendait extrêmement sensible à l'effet scénique. Lorsqu'il était sur le trône, il avait fait beaucoup d'essais dans ce genre, presque toujours avec succès. Il aimait à dater ses bulletins de victoire du palais d'un roi vaincu; il s'abandonnait à une colère théâtrale devant un cercle d'ambassadeurs épouvantés; il jouait, pendant des semaines entières, le rôle d'ami de coeur avec un autre souverain. Il étudiait ses costumes avec autant de soin que pourrait le faire un metteur en scène de notre temps. Il faisait placer dans les rangs, à un point déterminé, des vétérans sur lesquels on lui avait fourni des détails biographiques, et il les ravissait en leur montrant qu'il était au fait de leurs services. Metternich prétend que les nouvelles de victoires étaient préparées avec la même habileté. On faisait adroitement circuler des rumeurs de défaite; les ministres prenaient un air embarrassé et abattu; puis, quand l'anxiété publique était à son comble, le canon tonnait tout à coup pour annoncer un nouveau triomphe. Ces effets étaient généralement heureux. La campagne de Russie nous en fournit deux exemples qui sont plus douteux. L'un des deux prête tout au moins à la critique; l'autre produisit un vrai sentiment de répulsion. Au milieu des terribles angoisses de son séjour à Moscou, assiégé par l'incendie et la famine, guetté par l'hiver et par la déroute, il dicta et envoya en France un plan détaillé de réorganisation du Théâtre-Français. Il s'agissait, on le comprend, de pénétrer son état-major de l'aisance et de la liberté de son esprit, et, en même temps, de persuader à la France que l'administration de l'Empire était conduite, de Moscou, avec la même régularité et la même énergie qu'elle eût pu l'être à Paris. Plus tard, lorsqu'il eut à confesser d'effroyables catastrophes, il termina le lugubre récit du 29e bulletin par ces mots: «La santé de l'Empereur n'a jamais été meilleure.» Il calculait que cette phrase le montrerait comme le demi-dieu supérieur à l'adversité, et maintiendrait la France dans l'idée qu'après tout la santé de l'Empereur était la seule chose importante; que les armées pouvaient passer et disparaître pourvu que lui fût vivant. Peut-être y avait-il là comme une réminiscence de ce caractère sacré dont Louis XIV s'était efforcé de revêtir sa personne. En tout cas, on y sentait s'affirmer une individualité débordante, gigantesque. Nous avons, dans nos propres annales, quelque chose d'analogue, quoique à un degré bien différent et avec une toute autre conception. On dit que le texte du fameux ordre du jour de Nelson, avant la bataille de Trafalgar: «L'Angleterre compte que chacun fera son devoir,» avait d'abord été rédigé ainsi: «Nelson compte que chacun fera son devoir.» La personnalité qui se manifestait chez l'amiral, au moment de gagner sa suprême victoire, avait paru sublime; le genre humain fut révolté lorsque le général qui avait conduit un peuple au-devant du désastre parut ne songer qu'à lui-même, au milieu de la catastrophe.--Hé bien, peut-être le genre humain n'était-il pas tout à fait juste. La personnalité s'était développée, chez Napoléon, avec une telle puissance, qu'il n'était plus capable de s'en dépouiller, alors même qu'il eût dû, pour obéir aux circonstances, la dissimuler. Et il ne faut pas oublier qu'au témoignage de ceux qui prirent part à cette campagne de Russie, tous n'avaient qu'une inquiétude, qu'une question aux lèvres: «Comment va l'Empereur? La santé de l'Empereur est-elle toujours bonne?»
Sur cette question de la dépense, O'Meara met dans la bouche de Napoléon des réflexions que nous sommes disposé à croire authentiques, parce qu'elles témoignent d'un bon sens éminent. «Vos ministres, par leur maladroite et scandaleuse parcimonie, nuisent à leur propre intention, qui est qu'on parle de moi le moins possible, que l'on m'oublie. Leurs mauvais traitements, et la conduite de cet homme, sont cause que toute l'Europe parle de moi. Il y a encore des millions d'êtres humains qui s'intéressent à moi. Si vos ministres avaient été sages, ils auraient donné carte blanche pour cette maison. C'était la meilleure manière de se tirer d'un mauvais pas; cela faisait taire toutes les plaintes et... cela n'aurait guère coûté que seize ou dix-sept mille livres par an.»
Nous aurions peut-être pardonné au gouvernement la mesquinerie de sa politique financière envers Napoléon si, en une mémorable circonstance, elle ne s'était surpassée. Napoléon avait demandé certains livres, principalement en vue d'écrire ses mémoires. Le gouvernement fournit les volumes comme une faveur qui n'était pas, sans doute, incompatible avec «l'absolue sécurité de sa personne». Mais on lui adressa la facture, ou plutôt une demande de remboursement. Napoléon donna l'ordre à Bertrand de ne point payer sans qu'on fournît un compte détaillé. Lorsqu'il mourut, les livres furent saisis sur l'ordre de Lowe et vendus à Londres pour quelques centaines de livres, moins du quart de la somme qu'ils avaient coûté. Le prix avait été primitivement quatorze cents livres, mais Napoléon avait considérablement ajouté à leur valeur. Beaucoup de ces volumes, dit Montholon, étaient couverts de notes de la main de Napoléon; presque tous portaient la trace du travail auquel il s'était livré en les lisant. Si l'on avait conservé au pays la propriété de ces précieux volumes, nous aurions été tenté de fermer les yeux sur leur origine et leur histoire. Mais la politique du gouvernement, qui ne savait même pas être économe dans son avarice, ni sauver les _pence_ en gaspillant les guinées, perdit à la fois honneur et profit.
CHAPITRE VIII.
LA GARDE DU PRISONNIER.
Le dernier groupe de griefs se rapporte à la garde du prisonnier. Le premier objet des gouvernements coalisés était, naturellement, d'empêcher que Napoléon pût, en aucune façon, s'échapper de sa reclusion et recommencer à troubler le monde. C'est pourquoi ils choisirent l'île la plus lointaine qui se présenta à leur esprit et s'appliquèrent à la convertir en une vaste forteresse. Les étrangers pouvaient à peine dissimuler leur amusement lorsqu'ils voyaient Lowe ajouter sentinelle sur sentinelle et batterie sur batterie, pour rendre encore plus inaccessible un lieu déjà imprenable. Et, pourtant, même avant de quitter l'Angleterre, il avait avoué à Castlereagh qu'il ne voyait aucune chance possible d'évasion pour Napoléon, sauf le cas d'une révolte de la garnison. Il n'en augmenta pas moins les précautions prises, dans une fantastique proportion. Las Cases, dans une lettre interceptée à Lucien, décrit ces précautions d'une manière fort amusante, et prétend que les postes établis sur les pics étaient presque constamment perdus dans les nuages. Montchenu, le commissaire français, déclare que, dès qu'on avait vu un chien passer quelque part, immédiatement on plaçait un factionnaire, ou deux, à l'endroit suspect. Il revient très souvent là-dessus, bien qu'en cette matière il considérât que sa responsabilité, son intérêt, ne le cédaient qu'à ceux du gouverneur lui-même. Il énumère avec une précision émouvante les mesures de sûreté. La plaine de Longwood, où résidait Napoléon, est, dit-il, séparée du reste de l'île par un effrayant abîme qui l'entoure complètement, et cet abîme n'est traversé que par une étroite langue de terre qui n'a pas plus de vingt pieds de large, et dont la pente est si raide que, si le reste de l'île était aux mains de dix mille hommes, cinquante suffiraient pour les empêcher d'arriver à Longwood. Ce chemin est l'unique moyen d'accès. En dépit de ces difficultés, le 53e régiment, avec un parc d'artillerie et une compagnie du 66e, est campé auprès du mur où il y a une porte. Plus loin, du côté de la ville, il y a un poste de vingt hommes, et toute l'enceinte est gardée par de petits détachements placés en vue les uns des autres. Le soir, le cordon de sentinelles se resserre tellement qu'elles se touchent presque. Ajoutez à cela qu'il y a une station télégraphique au sommet de chaque colline, de sorte qu'en une minute, deux au plus, le gouverneur peut recevoir des nouvelles de son prisonnier, partout où il se trouve. Il est donc évident que l'évasion est une impossibilité absolue et, si le gouverneur la laissait faire, la façon dont la mer est gardée serait un obstacle insurmontable, car, de tous les points d'observation, un navire qui s'approche peut être signalé à soixante milles de la côte. Lorsqu'on en aperçoit un, on tire un coup de canon. Deux bricks de guerre croisent incessamment autour de l'île, jour et nuit; une frégate monte la garde aux deux seuls points où il soit possible d'effectuer un débarquement. A ce propos, remarquons qu'aucun navire,--si l'on excepte quelques navires anglais munis d'autorisations, tels que les vaisseaux de guerre et les bateaux chargés d'approvisionner l'île,--n'était autorisé à communiquer avec la terre.
On voit donc combien étaient peu justifiées les terreurs morbides du gouverneur. Il eût pu relâcher un peu sa surveillance et laisser Napoléon libre de galoper à son gré sur ce rocher stérile, sans avoir éternellement derrière lui un officier d'ordonnance. Sa santé s'en serait, à coup sûr, mieux trouvée. Peu après son arrivée à Sainte-Hélène, Napoléon se livra à une gaminerie qui--en y joignant la remarque qu'elle inspire à l'amiral Cockburn--éclaire la question. L'Empereur, Bertrand et Gourgaud sortent à cheval, escortés du capitaine Poppleton. Bertrand prie Poppleton de ne pas tant s'approcher. L'Empereur et Gourgaud enlèvent leurs montures et perdent Poppleton, qui, paraît-il, n'était pas brillant cavalier. Désespéré, il retourne et fait son rapport. L'amiral rit et ne voit dans l'affaire qu'une simple farce, «une espièglerie de sous-lieutenant». Il ajoute: «C'est une bonne leçon pour vous; mais de danger, il n'y en a pas. Mes croisières sont si bien établies autour de l'île que le diable lui-même n'en sortirait pas!» C'est précisément ce que Lowe avait dit à Castlereagh.
Plus tard, quand la maladie retint Napoléon chez lui, le gouverneur s'alarma. Le prisonnier était-il bien véritablement dans la maison? Ou n'était-il pas en train de se glisser, par quelque ravin abrupt, vers un bateau sous-marin qui l'attendait? Lowe résolut d'adopter une ligne de conduite énergique et qui ne prêtât à aucune erreur. Le 29 août 1819, il écrivit à «Napoléon Bonaparte» une lettre par laquelle il informait le personnage en question que l'officier d'ordonnance avait l'ordre de le voir chaque jour, quoi qu'il arrivât, et qu'il était libre d'employer tels moyens qu'il jugerait à propos pour surmonter les obstacles mis à l'accomplissement de son devoir. Toute personne de la suite de Napoléon qui résisterait à l'officier et l'empêcherait d'entrer, serait immédiatement enlevée de Longwood et tenue responsable de ce qui pourrait s'ensuivre. Si, à dix heures du matin, l'officier n'avait pas encore vu Napoléon, il devait entrer dans le vestibule et pénétrer de vive force dans la chambre du prisonnier. Fier langage, en vérité! Napoléon répond, par l'intermédiaire de Montholon, que, s'il faut choisir entre la vie dans des conditions ignominieuses et la mort, il n'hésite pas, et que celle-ci sera la bienvenue. Par là, il entend, comme il l'avait déjà dit, qu'il résistera à l'officier par la force. Qu'arrive-t-il? Le 4 septembre, Lowe retire les instructions données. Forsyth oublie de dire un seul mot de l'incident. Mais Montholon nous fournit toutes les pièces, et il serait bien difficile de croire à des faux. Et nous savons que l'affaire n'eut pas de suites, si ce n'est que le malheureux officier d'ordonnance fut encouragé à de nouveaux efforts et mena une existence lamentable. Pour voir le prisonnier, il en vint à de telles extrémités qu'on alla jusqu'à lui conseiller d'avoir recours au trou de la serrure. Quelquefois, il est plus heureux et réussit à apercevoir un chapeau qui pourrait couvrir la tête de Napoléon. Quelquefois, il jette un coup d'oeil à travers une fente et aperçoit le prisonnier dans son bain. Dans une de ces occasions, Napoléon l'aperçut, sortit de la baignoire et marcha vers la cachette du capitaine dans un état d'effrayante nudité. Mais, en général, l'infortuné capitaine revenait bredouille de cette étrange chasse.
«3 avril. Napoléon continue à demeurer invisible. Je n'ai pas réussi à l'apercevoir depuis le 25 du mois dernier.... 19 avril. Je suis allé voir encore Montholon et je lui ai dit que je ne pouvais apercevoir Napoléon. Il a paru surpris et m'a dit qu'eux m'avaient vu.... Je suis resté aujourd'hui douze heures sur mes jambes, m'efforçant de voir Napoléon Bonaparte avant d'y parvenir, et j'ai eu beaucoup de jours pareils depuis que je suis de service à Longwood.... 23. Je crois bien que j'ai vu aujourd'hui Napoléon Bonaparte en train de repasser ses rasoirs dans son cabinet de toilette.» Le malheureux capitaine Nicholls dit encore dans son rapport: «Je suis obligé de demander la permission de remarquer qu'hier, pour l'exécution de mon service, j'ai dû rester debout plus de dix heures, m'efforçant d'apercevoir Napoléon Bonaparte, soit dans son petit jardin, soit à l'une de ses fenêtres; mais je n'ai pu y réussir. Durant tout cet espace de temps, j'étais exposé aux regards et aux observations non seulement des domestiques français, mais des jardiniers et des gens de service de Longwood. _Très souvent_, j'ai eu des journées semblables depuis que je suis chargé de cette surveillance.»
C'est là qu'en étaient descendus, à force de maladresse, le despotique gouverneur et les ministres, ses chefs. Il ne s'agissait plus de donner des ordres: «Faites ceci, faites cela;» l'officier de Lowe avait à mener l'existence d'un mouchard, et d'un mouchard malchanceux, dont riaient les domestiques, et que le prisonnier, invisible derrière ses jalousies, suivait d'un oeil moqueur. Napoléon avait gagné la partie, surtout grâce aux gauches manoeuvres de ses adversaires.
A la fin le prisonnier devint tellement invisible qu'au dire d'un officier qui se trouvait en garnison dans l'île à l'époque de la mort de l'Empereur, la première question des habitants de Sainte-Hélène, lorsque les journaux arrivaient d'Europe, était celle-ci: «Quelles nouvelles de Bonaparte?»
Y eut-il de sérieuses tentatives pour faire évader Napoléon de Sainte-Hélène? Nous en doutons. En une certaine circonstance, après avoir reçu des dépêches de Rio-Janeiro, Lowe doubla, et même tripla, le nombre des sentinelles décrites par Montchenu! Le gouvernement français avait découvert «un plan vaste et compliqué» pour s'emparer de Pernambuco, où, disait-on, 2000 exilés étaient rassemblés. Avec cette force, on devait tenter un coup, dont la nature n'était pas expliquée, pour mettre Napoléon en liberté. Un certain colonel Latapie avait la gloire, paraît-il, d'être l'inventeur de cette bourde «vaste et compliquée». Un vaisseau sous-marin,--l'éternel cauchemar du gouvernement anglais,--capable de se tenir au fond de la mer pendant toute la journée et d'employer la nuit à des manoeuvres d'une activité extraordinaire, se construisait par les soins d'un contrebandier appelé Johnstone, «homme d'une audace peu commune», et ami, croyait-on, d'O'Meara. Mais la structure du navire excita le soupçon et il fut confisqué par le gouvernement britannique avant d'être achevé. Notre grand romancier écossais raconte toute l'aventure sans l'ombre d'un sourire. On construisait un autre vaisseau sous-marin, d'après le «système Sommariva», à Pernambuco, où la plupart de ces légendes ont pris naissance.
Si l'on peut en croire Maceroni,--mais on sait combien le personnage est sujet à caution,--O'Meara, aussitôt rentré en Angleterre, fit de grands préparatifs pour délivrer Napoléon. «Nous appelâmes à notre aide, dit Maceroni, la puissance de la vapeur. Des officiers anglais s'offrirent pour solliciter une permutation et échanger leur garnison européenne contre un poste à Sainte-Hélène. Mais je ne puis entrer dans les détails.» On comprendra que nous regrettions cette réserve. Pourtant, Maceroni est plus explicite sur la question d'argent, qui fit, d'après lui, avorter la grande entreprise. En effet, on se trouva enfermé dans un cercle vicieux. La mère de l'Empereur était prête à donner toute sa fortune à ceux qui auraient tiré son fils de prison. O'Meara avait besoin immédiatement d'argent comptant pour exécuter son projet. Impossible, disait-il, de rien faire sans argent. L'argent, disait-elle, ne pouvait être donné qu'en payement, quand l'entreprise aurait réussi. Ainsi finit le complot, s'il avait jamais existé. A cette époque, les Bonaparte étaient sur leurs gardes lorsqu'on leur apportait un nouveau plan d'évasion, avec la demande de fonds qui en était l'inévitable corollaire.
Par bonheur, Forsyth nous a conservé quelques-uns de ces projets qui effrayèrent tant nos ministres et leur représentant à Sainte-Hélène. Deux lettres anonymes, stupides et inintelligibles, adressées à des négociants de Londres; une autre, contenant «d'obscures allusions à Sainte-Hélène, Philadelphie et Cracovie», adressée à un habitant de cette dernière ville; des renseignements relatifs à certain navire rapide qu'on équipait dans la rivière d'Hudson pour le compte d'un nommé Carpenter: telles sont les informations qui inspirent à notre gouvernement les plus méticuleuses précautions. Forsyth lui-même s'interrompt dans son récit à propos de je ne sais quel mystérieux navire, et remarque que ce devait être le _Flying Dutchman_, le vaisseau-fantôme. A la fin, une nuance tragique se mêle à la farce. Quelques mois seulement avant la mort, Bathurst exprime la conviction que Napoléon médite de s'évader. En effet, l'évasion suprême était proche.
D'autre part, le témoignage de Montholon est net et clair. Le capitaine d'un navire offrit, à deux reprises, d'emmener Napoléon dans un bateau. Il demandait un million de francs, payable au moment où l'Empereur mettrait le pied sur le sol américain. Napoléon, sans un moment d'hésitation refusa d'examiner cette offre. Montholon est convaincu qu'il ne l'aurait accueillie en aucun cas, quand même il eût été possible à un bateau d'accoster au seul point d'embarquement, et quand même Napoléon eût réussi, comme il l'aurait fallu, à se tenir caché toute la journée dans un ravin et à descendre, la nuit, jusqu'à la côte, au risque de se rompre le cou cent fois dans l'opération.
De son côté «le comte Las Cases propose à l'Empereur un plan d'évasion. Le général Gourgaud croit à la possibilité de la réussite. L'Empereur discute les chances, mais dit nettement que, fussent-elles toutes favorables, il ne se refuserait pas moins à une tentative d'évasion». Sur quoi, Montholon écrit dans son journal ces lignes significatives: «Un plan d'évasion est soumis à l'Empereur. Il l'écoute sans intérêt et demande le Dictionnaire historique.»