Napoléon et l'Amérique Histoire des relations franco-américaines spécialement envisagée au point de vue de l'influence napoléonienne (1688-1815)

Part 8

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L'énoncé seul d'un pareil programme dénotait, de la part des dirigeants français, une certaine ignorance de la mentalité des Américains et des difficultés intérieures dans lesquelles ils se débattaient. Républicains et Fédéralistes, quels que fussent les revirements de l'opinion en faveur de la France ou de l'Angleterre, comptaient s'en tenir à une stricte et juste neutralité. M. Genet débarquant, en avril 1793, à Charlestown, avec l'assurance un peu naïve d'un tribun ou d'un proconsul, se livra aussitôt à une propagande déplacée en faveur des idées et des intérêts de son pays,--ce qui eut été parfaitement naturel s'il avait agi avec quelque discrétion. Malheureusement, il prit ouvertement des mesures attentatoires aux intérêts du pays auprès duquel il était accrédité: armant des corsaires, de sa propre initiative, ordonnant des recrutements, condamnant des prises, enfin, faisant abstraction du gouvernement établi pour obéir sans discernement aux instructions données par la Convention. C'était d'une maladresse insigne. En toutes circonstances, une pareille conduite eût été condamnable; en l'occurrence, elle était dangereuse. Elle s'expliquait par l'état d'esprit dans lequel se trouvait tout Français ayant joué un rôle pendant les journées les plus dramatiques de la Révolution. Hypnotisé par les grandes phrases, par les grands gestes, par les grands événements dont il avait été le témoin, Genet avait simplement transporté, dans une contrée étrangère et éloignée, l'ambiance fiévreuse au sein de laquelle il avait vécu et qui, tout en n'exagérant pas le danger auquel la France était exposé en Europe, exagérait peut-être l'influence de sa propagande républicaine en Amérique. Pour lui, l'indépendance américaine étant, en partie, l'oeuvre de la France, il estimait tout naturel que le Gouvernement des États-Unis obéît, sans condition, au Gouvernement de la grande nation,--que dis-je, qu'il s'inclinât, sans réserves, devant les injonctions de la Convention, que lui, le représentant officiel, était chargé de transmettre.

D'ailleurs, les instructions qu'il avait reçues des Comités de la Convention respiraient la haine qu'ils vouaient à Washington qui, prétendaient-ils, s'était entièrement dévouée à l'Angleterre. Genet n'hésita donc pas à s'appuyer sur l'opposition pour arriver à ses fins. Il était parvenu à avoir des adhérents secrets ou avoués dans plusieurs États et jusque dans le sein du Congrès. Fort de leur appui, il eut l'audace de préparer un mouvement qui avait pour but rien de moins que la conquête de la Louisiane. Les mécontents l'assurèrent que toute cette province désirait rentrer sous la domination de la France et Genet poussa l'outrecuidance jusqu'à prêter la main à une coopération de forces navales qui devaient se présenter sur les côtes de la Floride. Le principal corps de troupes de terre devait s'embarquer au Kentucky et, descendant l'Ohio et le Mississipi, envahir inopinément la Nouvelle-Orléans. Ces préparatifs hostiles auxquels plusieurs États de l'Union semblaient vouloir prendre part, causèrent d'autant plus de craintes au gouvernement fédéral qu'à la même époque il était engagé, avec la cour de Madrid, dans une négociation relative à la navigation du Mississipi. Washington crut nécessaire d'intervenir auprès du Gouverneur du Kentucky. Non content de jeter le trouble dans les relations intérieures. Genet alla jusqu'à accuser le Président des États-Unis de violer la Constitution et le menaça «d'en appeler de lui au peuple, de porter ses accusations devant le Congrès et d'y comprendre tous les aristocrates partisans de l'Angleterre et du gouvernement monarchique.»

C'était un appel à la révolte et le Ministre de France aux États-Unis était allé trop loin dans sa propagande et dans ses agissements. Il était, pour ainsi dire, devenu le chef d'une faction et les Ministres américains firent connaître au Gouvernement français «que les actes de son envoyé ne correspondaient point aux dispositions dont la République française était animée; qu'il s'appliquait, au contraire, à engager les États-Unis dans une guerre au dehors, à semer au dedans la discorde et l'anarchie et ils demandaient son rappel comme nécessaire au maintien de la bonne intelligence.»

Le Gouvernement sut désapprouver la conduite de Genet; il le rappela et le remplaça. On peut se demander si, tout en interprétant d'une façon trop rigoureuse les instructions de la Convention, ce diplomate improvisé n'obéissait pas quand même à ses plus secrets désirs. En tout cas, ces menées prouvent que la hantise de posséder de nouveau la Louisiane et de poser les bases d'un empire français en Amérique, revenait périodiquement inspirer les fauteurs d'une grande politique internationale. C'était la première fois qu'on osait afficher hautement ces tendances ambitieuses. Elles furent reprises par Talleyrand, comme nous allons le voir, dans une conception différente, et, enfin, par Bonaparte qui leur donna une solution bien inattendue.

Mais, pour le moment, le résultat le plus éclatant auquel on était parvenu, fut celui-ci: les fédéralistes gagnèrent du terrain et les relations se brouillèrent avec la France au profit de l'Angleterre.

Le traité que Jay signa à Londres fut la conséquence de cette politique nouvelle et mit le comble à notre mécontentement. Les successeurs de Genet comme Ministres de France à Philadelphie, Fauchet et Adet, ne purent enrayer le mouvement hostile à notre égard. Washington, à la veille de sa retraite, effrayé des perspectives troublantes que la Révolution française faisait miroiter à ses yeux, ne fit rien pour lutter contre le mouvement anti-français; au contraire, il se solidarisa entièrement avec la passion haineuse de Hamilton qui incarna, un instant, toutes les passions du fédéralisme militant.

En réalité, le traité de Londres était une violation flagrante des traités que nous avions conclus avec les États-Unis en 1778,--ces traités qui constituaient les premiers pactes politiques de la république américaine et lui avaient, en somme, permis de faire le pas décisif vers l'indépendance. En les violant, les Américains nous mettaient dans une position inférieure à l'égard de l'Angleterre.

C'est ce que Fauchet fit ressortir quand il essaya de préciser la nature de nos rapports politiques avec l'Amérique du Nord, en l'an V de la République.

«En consacrant dans ces traités, dit-il, les principes de la neutralité moderne dans toute leur plénitude, nous ne pouvions pas, à coup sûr, désirer que les États-Unis consentissent, dans leurs traités postérieurs, à des principes contraires: c'est particulièrement la nature de leurs stipulations avec l'Angleterre qui devait nous embarrasser. Nous ne pouvions désirer que cette puissance pût faire usage de leur pavillon à son aise, tandis que cette faculté nous serait interdite.»

«Tel est cependant l'état de choses qui a été établi par le traité de Londres. Les États-Unis ont abandonné explicitement, dans ce traité, la neutralité moderne, d'où il résulte que l'Angleterre peut légalement nous piller sous pavillon américain et que nous devons respecter ce qu'elle met sous ce pavillon.»

«Les principes de neutralité dont il s'agit, s'étendent encore à une partie du commerce des neutres, sujette à bien des discussions, c'est la contrebande. D'après l'ancien droit des gens, tout ce qui était destiné pour l'ennemi, tout ce qui sortait d'un port ennemi, était contrebande, et plus particulièrement les matières propres aux arsenaux de terre ou de marine, et même les provisions»...

«Le traité de Londres consacre l'ancien droit des gens à cet égard, c'est-à-dire, qu'il est légal pour l'Angleterre, de s'emparer de toutes les matières propres aux approvisionnements des chantiers, que pourraient nous apporter les Américains, tandis que nous devons respecter ces mêmes objets transportés en Angleterre sous même pavillon. Quant aux provisions, on laisse à son arbitraire de déclarer quand elles sont contrebande, c'est-à-dire, saisissables, lorsqu'elles seront envoyées en France ou dans nos colonies, sur bâtiment américain[22]».

[Note 22: J. FAUCHET: _Coup d'oeil sur l'état actuel de nos rapports politiques avec les États-Unis de l'Amérique septentrionale._ Paris, an V. 1797.]

Le Directoire se trouvait, de la sorte, devant un fait acquis,--fruit d'une politique trop intransigeante. Pastoret le fit remarquer dans la séance du 2 messidor où il appela l'attention du Conseil des Cinq Cents sur les relations de la France avec les États-Unis. Il était loin d'approuver le traité de 1794 que ces derniers avaient conclu avec l'Angleterre; cependant, dans un esprit de conciliation, il s'efforçait de montrer les torts réciproques... «Mais enfin, disait-il, si les États-Unis ont violé les convenances et les égards, ils n'ont trahi aucun engagement, ils n'ont usurpé aucun droit, ils n'ont fait qu'user de la faculté universelle des nations, de contracter, quand et comme elles le veulent. Sommes-nous donc les souverains du monde? Nos alliés ne sont-ils donc que nos sujets, pour qu'ils ne puissent pactiser à leur gré? Et certes, il n'est pas peu singulier d'entendre le gouvernement français accuser le traité du 19 novembre 1794 d'être une hostilité, tandis qu'il fait prendre lui-même, sans avoir déclaré la guerre, tous les vaisseaux américains.»

Pastoret jugeait sainement les choses. Cependant, les victoires des armées françaises, tout en exaltant l'orgueil du Directoire, firent souhaiter aux Américains de rétablir les anciennes relations amicales avec la nation à laquelle les rattachaient tant de souvenirs communs et de sentiments reconnaissants. D'ailleurs, il était question de paix entre la France et l'Angleterre. Aussi le Président John Adams, absolument d'accord avec le Congrès, envoya à Paris trois plénipotentiaires dont les instructions étaient inspirées par un réel désir de rapprochement. Cette tentative échoua pourtant. Soit que MM. Pinkney, Marshall et Gerry ne fussent pas bien préparés pour la mission qu'on leur avait confiée, soit que le Directoire n'en comprit pas toute la signification, les pourparlers qui auraient dû prendre l'ampleur digne des deux grandes nations en présence, se résuma en des marchandages louches avec des agents subalternes. On insinua qu'on compterait éventuellement sur un concours financier et effectif, en vue d'une descente en Angleterre. Mais telles propositions, vaguement traitées par les Ministres français, irritèrent les envoyés américains qui ne furent jamais reçus par les Directeurs lesquels se refusaient de reconnaître le caractère officiel de MM. Pinkney et Marshall, sous prétexte qu'ils appartenaient au parti fédéraliste, si anti-français. Exception fut faite pour M. Gerry qui, tout en étant un républicain avéré, était pourtant obligé de se solidariser avec ses collègues.

Dans ces négociations, Talleyrand joua un rôle prépondérant, quoique, parfois, sujet à caution. Il y trouva l'occasion de mettre en lumière ses vues personnelles sur l'Amérique.

Dans le tourbillon des affaires qui entraînaient et accaparaient tous les esprits en France, peu de gens connaissaient à fond les affaires d'Amérique. Les Ministres plénipotentiaires qui en revenaient, après avoir plus ou moins bien réussi dans leur mission, se montraient, dans leurs rapports, d'une partialité concevable. Beaucoup d'émigrés qui encombraient Philadelphie, qu'un des leurs appela plaisamment «l'_Arche de Noé_», n'étaient pas encore revenus dans leur patrie et n'avaient pas encore publié des mémoires sur leur séjour en Amérique.

Il faut faire une exception pour Talleyrand qui, dès 1795, est rayé de la liste des émigrés et rentre en France. Sans doute, portait-il déjà dans sa tête de vastes projets à la réalisation desquels il savait pouvoir utiliser ses ressources d'homme de l'ancien régime parfaitement décidé de profiter des occasions offertes par le nouveau régime. Pour lui, le régime qui comptât, était celui en vigueur.

Son séjour aux États-Unis lui avait évidemment suggéré bien des réflexions. Il avait vu et écouté. Dès son retour, il consigna ses souvenirs et ses idées dans un mémoire destiné certainement à attirer l'attention de Bonaparte[23].

[Note 23: _Essai sur les avantages à tirer de colonies nouvelles dans les circonstances présentes_, par le citoyen Talleyrand. Lu à la séance publique de l'Institut national, le 15 messidor, an V.]

Son coup d'oeil perspicace avait relevé tout de suite la grande différence qui existait entre la révolution américaine et la révolution française, au point de vue des conséquences. Rappelant le mot profond de Machiavel: «Toutes les mutations fournissent de quoi en faire d'autres», il oppose, d'une façon judicieuse, l'état social des États-Unis à l'état social de la France. Dans les deux pays, une révolution ne pouvait avoir les mêmes effets. Chez nous, il s'agissait d'établir la liberté, et nous employons ici ce mot dans un sens général, sans entrer dans les distinctions de partis qui en ont souvent dénaturé le sens exact. En Amérique, cette liberté existait en principe et il s'agissait seulement de la faire respecter. Il est facile de tirer la conséquence d'une pareille constatation: les haines, les agitations, les inquiétudes, les bouleversements de toutes sortes, qui sont les fruits d'une révolution dans les pays d'une civilisation avancée et d'un passé lointain, ne se retrouvent pas avec la même âpreté dans les pays d'un passé récent comme l'Amérique. «Sans doute cette révolution a, comme les autres, laissé dans les âmes des dispositions à exciter ou à recevoir de nouveaux troubles; mais ce besoin d'agitation a pu se satisfaire autrement dans un pays vaste et nouveau, où des projets aventureux amorcent les esprits, où une immense quantité de terres incultes leur donne la facilité d'aller employer, loin du théâtre des premières dissensions, une activité nouvelle, de placer des espérances dans des spéculations lointaines, de se jeter à la fois au milieu d'une foule d'essais, de se fatiguer, enfin, par des déplacements et d'amortir ainsi chez eux les passions révolutionnaires[24].

[Note 24: TALLEYRAND: _Loc. cit._]

En France, il n'en était pas de même. Les passions révolutionnaires ne pouvaient se satisfaire que sur place. De là, cette progression dans la lutte où les partis, tour à tour triomphants et vaincus, se faisaient une guerre sans merci et qu'on a pu comparer les étapes fournies par le personnel politique de cette époque agitée, aux convulsions d'une hydre dont les têtes abattues renaissent toujours. Au point de vue social,... «sans parler des haines qu'elles éternisent et des motifs de vengeance qu'elles déposent dans les âmes, les révolutions qui ont tout remué, celles surtout auxquelles tout le monde a pris part, laissent après elle une inquiétude générale dans les esprits, un besoin de mouvement, une disposition vague aux entreprises hasardeuses et une ambition dans les idées qui tend sans cesse à changer et à détruire.»

Pour remédier à cet état d'esprit dangereux, fauteur de troubles et d'anarchie, il fallait créer une diversion puissante. La meilleure était la fondation de colonies nouvelles où des hommes fatigués et vieillis par le malheur pussent trouver, dans un cadre nouveau, le moyen de rajeunir leur énergie, en débarrassant la mère-patrie d'éléments de discorde, tout en lui permettant d'étendre son influence au dehors.

C'était, en somme, aiguiller les entreprenants, les audacieux, les généraux vainqueurs dont l'ambition pouvait être sollicitée par une des nombreuses factions en attente, vers un but précis, utile et glorieux. «Et combien de Français, disait Talleyrand, doivent embrasser avec joie cette idée! Combien en est-il chez qui, ne fût-ce que pour des instants, un ciel nouveau est devenu un besoin! et qui, restés seuls, ont perdu, sous le fer des assassins, tout ce qui embellissait pour eux la terre natale; et ceux pour qui elle est devenue inféconde et ceux qui n'y trouvent que des regrets, et ceux même qui n'y trouvent que des remords; et les hommes qui ne peuvent se résoudre à placer l'espérance là où ils éprouvèrent le malheur; et ces multitudes de malades politiques, ces caractères inflexibles qu'aucun revers ne peut plier, ces imaginations ardentes qu'aucun raisonnement ne ramène, ces esprits fascinés qu'aucun événement ne désenchante; et ceux qui se trouvent toujours trop resserrés dans leur propre pays; et les spéculateurs avides et les spéculateurs aventureux, et les hommes qui brûlent d'attacher leur nom à des découvertes, à des fondations de villes, à des civilisations; tel pour qui la France constituée est encore trop agitée; tel pour qui elle est trop calme; ceux, enfin, qui ne peuvent se faire à des égaux, et ceux aussi qui ne peuvent se faire à aucune dépendance.»

Cette énumération contenait tous les éléments troublés de la Société française au lendemain de la révolution; elle indiquait la matière variée et complexe à employer mais elle ne désignait pas l'homme assez fort et bien doué qui pût la diriger et la mener au but.

Il n'est pas téméraire d'affirmer que, si Talleyrand ne proclame officiellement aucun nom, il ne voyait qu'un homme capable d'une pareille mission: le général Bonaparte.

Si l'homme était trouvé et prenait, de jour en jour, plus de consistance et plus d'ampleur, quels seraient les pays sur lesquels il faudrait jeter son dévolu?

On ne pouvait hésiter qu'entre l'Orient et l'Occident.

Dès 1769, le duc de Choiseul qui prévoyait l'indépendance des colonies américaines du joug de l'Angleterre et, par suite, la répercussion qui pourrait se faire sentir sur les colonies que nous possédions dans ces parages, envisageait les négociations à entamer pour la cession de l'Égypte à la France dans le but de trouver vers l'Orient un débouché qui semblait nous échapper vers l'Occident. Talleyrand, Ministre des Affaires Étrangères du Directoire, se solidarisa d'abord avec le général Bonaparte pour préparer, faciliter et mener à bonne fin une expédition qui, ayant pour but de faire la conquête de l'Égypte, devait enlever à l'Angleterre la communication directe avec les Indes. Bonaparte avait encore d'autres projets; on sait que, par la Syrie, il voulait gagner Constantinople et relever, sans doute en son nom, l'ancien empire d'Orient. On sait aussi comment ce projet échoua: la flotte française battue à Aboukir,--Bonaparte enfermé en Égypte, mais parvenant à s'échapper, à tromper la vigilance de l'ennemi et même le secret espoir du Directoire, en débarquant en France sans y être officiellement autorisé. Sa présence était, en effet, nécessaire en Europe: il y allait de son propre destin et du destin de la France.

Mais Talleyrand, dont l'esprit incisif au service d'une imagination réaliste, n'avait pas deviné un homme sans lui assigner aussitôt un rôle,--du moins dans ses rêves secrets d'ambition et de domination--ne trouvait sans doute pas l'Europe digne de ses projets et si la route de l'Asie, après l'échec de l'expédition d'Égypte, se fermait au génie de Bonaparte, l'Amérique n'était-elle pas un vaste champ tout préparé pour y fonder un empire français, empire dont les jalons avaient été posés au XVIIe siècle.

La France, en effet, avait toujours regretté la perte de la Louisiane, cette création de Louis XIV qui, autant que le Canada, peut-être, avait conservé le culte de ses origines françaises. En la cédant, en 1763, à l'Espagne, monarchie bourbonienne, de race latine et de religion catholique, on ne l'enlevait pas entièrement à l'influence française. Le comte de Vergennes fut sur le point de racheter cette belle colonie, mais le prix demandé alors par l'Espagne dépassait les ressources de notre trésor. Cette nécessité de compter fut la seule raison pour laquelle la Louisiane demeura espagnole. En vain, par le traité de Bâle, la République française tenta de la recouvrer,--elle ne parvint qu'à se faire céder la partie orientale de Saint-Domingue,--et encore, devant la supériorité navale de l'Angleterre et les craintes qu'inspirait déjà Toussaint-Louverture, la prise de possession en fut remise à plus tard. Les directeurs Carnot et Barthélemy essayèrent bien de séduire le roi d'Espagne par une combinaison[25] qui, à première vue, devait amplement satisfaire les deux partis. Il s'agissait simplement d'enlever les trois Légations au Pape, de les réunir au Duché de Parme et d'en constituer une principauté pour le fils du duc de Parme qui venait d'épouser une fille de Charles IV. Quoique cet arrangement eût procuré à sa fille une situation prépondérante, le Roi très chrétien ne crut pas devoir se prêter à une spoliation des États de l'Église.

[Note 25: _Mémoires du Prince de la Paix_, III, 23.]

Mais ces efforts, ces tentatives répétées ne prouvent-elles pas avec évidence que, sous une forme ou une autre, la nostalgie de l'Amérique perdue tourmentait périodiquement quelques-uns de nos hommes d'État, soit par pur patriotisme, par intérêt personnel ou par ambition collective? Les raisons multiples qui avaient poussé la France à intervenir en faveur des États révoltés contre l'Angleterre répondaient à des besoins complexes, d'une nature à la fois élevée et aussi moins désintéressée. Les droits de l'humanité en général étant satisfaits, ne serait-il pas possible maintenant de lutter et de revendiquer en faveur des droits plus proches de son propre pays? Bien des changements s'étaient effectués depuis qu'avait été reconnue l'indépendance de l'Amérique. Les Anglais chassés des États-Unis, les Bourbons chassés de France, tant de gens chassés de leurs prébendes et de leurs habitudes, tant de victoires françaises remportées sur les champs de bataille de la guerre et de la pensée, justifieraient, certes, une mise au point de l'organisation sociale, dont profiteraient également la masse et l'individu. Nous avons vu que, dans son mémoire lu à l'Institut, Talleyrand avait paraphrasé et développé telles idées et, dans l'anarchie où se traînait le gouvernement des Directeurs, devant une Europe matée et divisée, un parti se groupa autour du Ministère des Affaires Étrangères, proclamant l'opportunité de restaurer la paix continentale, au profit d'une plus grande extension de l'influence française au dehors--au delà des mers--c'est-à-dire, au profit de la restauration d'un empire français dans certaines régions de l'Amérique.

Talleyrand qui voulait jouer un rôle, qui devait en jouer un si considérable sous peu, avait résumé, dans son esprit, les conceptions d'un aristocrate d'ancien régime à l'égard des États-Unis d'Amérique. De son séjour là-bas, il n'avait pas rapporté une grande sympathie pour les hommes et les choses. Il reprochait aux États-Unis qui n'en étaient encore qu'au début de leur carrière politique, d'être demeurés foncièrement anglais,--anglais de race, de goût, ainsi que par nécessité commerciale. Il insiste sur cette constatation, quand il dit:

«Ce qui détermine la volonté, c'est l'inclination, c'est l'intérêt. Il paraît d'abord étrange et presque paradoxal de prétendre que les Américains sont portés d'inclination vers l'Angleterre: mais il ne faut pas perdre de vue que le peuple américain est un peuple dépassionné, que la victoire et le temps ont amorti ses haines et que, chez lui, les inclinations se réduisent à de simples habitudes; or, toutes ses habitudes le rapprochent de l'Angleterre.

«Dans toute la partie de l'Amérique que j'ai parcourue, je n'ai pas trouvé un seul anglais qui ne se trouvât américain, et pas un seul français qui ne se trouvât étranger».

«Qu'on ne s'étonne pas, au reste, de trouver ce rapprochement vers l'Angleterre dans un pays où les traits distinctifs de la constitution, soit dans l'Union fédérale, soit dans les États séparés, sont empreints d'une si forte ressemblance avec les grands linéaments de la constitution anglaise[26]».

[Note 26: TALLEYRAND: _Loc. cit._]