Napoléon et l'Amérique Histoire des relations franco-américaines spécialement envisagée au point de vue de l'influence napoléonienne (1688-1815)

Part 7

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Et, en 1792, quand tout cela fut à jamais dispersé à tous les vents de la haine et de l'envie, ferments des fureurs populaires, il garde cependant sa sympathie à la France, comme le prouvent ces lignes adressées à Thomas Pinckney: «Je fais des voeux, des voeux sincères pour le bonheur de ce peuple inconstant. Je l'aime. Je lui suis reconnaissant des efforts qu'il a réalisés pour notre cause, et je pense que, si l'on pouvait établir une bonne constitution ici, ce serait le meilleur moyen, avec l'aide de la Providence divine, d'étendre le bienfait de la liberté à tant de millions d'hommes, mes frères, qui gémissent encore sous le joug du despotisme, en Europe[18].»

[Note 18: Diary and Letters of Gouverneur Morris.]

Par une anomalie seulement compréhensible lorsque l'on connaît les antécédents d'un homme qui portait dans ses veines quelques gouttes de sang français, Gouverneur Morris, un des fondateurs de la république américaine, paraît aux Français un peu pâle dans ses professions de foi républicaines et Mme de Tessé, ainsi que Mme de La Fayette, l'accusent de modérantisme. Il le confesse lui-même: «Républicain, dit-il, et fraîchement émoulu d'une des constitutions les plus républicaines qui soient, je prêche sans cesse le respect pour le Roi, pour les droits de la noblesse, je prêche la modération...»

Il fait aussi une description de la première session des États-Généraux; il la décrit en termes plus pittoresques que Jefferson, mais on dirait un royaliste, ému de ce qu'il a vu, qui tient la plume: «.....À mon arrivée, M. Necker est applaudi bruyamment et, à plusieurs reprises, ainsi que le duc d'Orléans; il en est de même pour un évêque qui a longtemps vécu dans son diocèse et pratiqué toutes les vertus réclamées par son ministère... Un vieillard qui avait refusé de mettre le costume assigné au Tiers et qui se présenta dans ses vêtements de fermier, est longuement applaudi. M. de Mirabeau est hué, quoique en sourdine. Enfin, le Roi arrive et prend sa place; la Reine à sa gauche, deux degrés plus bas que lui. Il prononça une courte allocution, bien dite, ou plutôt, bien lue. Le ton et la manière ont toute la fierté qu'on peut attendre du sang des Bourbons. Il est interrompu dans sa lecture par des acclamations si chaudes et d'une affection si touchante, que des larmes s'échappèrent de mes yeux en dépit de moi-même. La Reine pleure ou fait semblant de pleurer;--mais aucune voix ne se fait entendre pour la réconforter. Je me serais certainement fait entendre si j'étais Français; mais je n'ai pas le droit d'exprimer un sentiment et je sollicite en vain les personnes qui se trouvent dans mon voisinage de le faire. Ayant parlé, le Roi se découvre et quand il remet son chapeau, ses nobles imitent son exemple. Quelques-uns du Tiers font le même geste, mais, par degrés, se découvrent de nouveau. Alors, le Roi retire son chapeau. La Reine paraît le désapprouver et une conversation semble s'engager dans laquelle le Roi lui dit qu'il lui a plu d'agir ainsi, que ce soit protocolaire ou non; mais je ne puis certifier l'exactitude de cet incident, étant trop éloigné pour voir distinctement et encore moins, pour entendre.

«Après le discours de M. Necker, le Roi se lève pour se retirer et il est salué d'un long: _Vive le Roi!_ La Reine se lève à son tour et, à ma grande satisfaction, elle entend, pour la première fois, sortir de quelques bouches ce cri de: _Vive la Reine!_ Elle esquisse une révérence qui provoque une acclamation plus nourrie à laquelle elle répond par une révérence plus accentuée»...

Ces détails de chapeaux retirés et remis, auxquels s'arrête Gouverneur Morris, paraissent, à première vue, un peu puérils. À y regarder de plus près, ils ont une signification profonde. Les représentants du Tiers-État qui se couvrent quand Messieurs de la Noblesse se couvrent, ne veulent-ils pas, de la sorte, exprimer le symbole de leur dignité d'hommes libres, prêts à réclamer l'égalité?

À mesure que le drame se déroule, Gouverneur Morris se trouve dépaysé par la mise en scène théâtrale des sentiments, par la susceptibilité nerveuse des orateurs qui, n'étant plus maîtres d'eux-mêmes, ne pouvaient pas l'être davantage de leur sujet et commettaient des fautes irréparables dans l'exercice d'un mandat important, ce qui ne l'étonné pas, car, dit-il: «ils prennent le génie à la place de la raison pour guide, se servent de l'expérimentation au lieu de l'expérience et s'avancent dans l'obscurité parce qu'ils préfèrent l'éclair de l'orage à la pure lumière du jour.»

Naturellement, la méthode diffère entièrement de celle qu'employèrent les hommes qui élaborèrent la constitution américaine; question de mentalité, de tempérament et de race. Les Américains possédaient l'expérience, fruit de leurs rudes épreuves, depuis qu'ils avaient virtuellement rompu avec la mère-patrie, au commencement du XVIIe siècle, jusqu'au jour où cette rupture devait devenir un fait accompli. Quoi d'étonnant que Gouverneur Morris, tout en proclamant les grands principes de la Révolution, critiquât les moyens employés chez nous pour les faire triompher. Pour lui, la Constituante, la Convention, avec leur personnel nouveau, de plus en plus détaché des traditions raciques, constituent autant d'étapes devant mener à l'anarchie finale. Le procès du roi lui fait présager sa mort. À cette occasion il écrit à Jefferson: «Une personne moins au courant que vous de l'histoire des affaires humaines, pourrait trouver étrange que le plus doux des monarques qui aient jamais occupé le trône de France, qui en est précipité précisément parce qu'il ne veut pas prendre les mesures énergiques reprochées à ses prédécesseurs, qu'un homme, enfin, que personne ne peut accuser d'un acte criminel, soit persécuté comme le plus néfaste tyran qui ait déshonoré l'humanité,--que Louis XVI, en un mot, puisse être condamné à mort. Cela est, pourtant.»

Après le 21 janvier 1793, Morris écrit au même Jefferson: «Le Roi de ce pays a été publiquement exécuté. Il mourut avec dignité. En montant à l'échafaud, il exprima, de nouveau, son pardon à tous ceux qui l'avaient persécuté et l'espoir que son peuple égaré pût profiter de sa mort. Sur l'échafaud, il voulut parler, mais l'officier de service, Santerre, fit battre les tambours. Par deux fois, le roi essaya de se faire entendre, mais en vain. Les exécuteurs le saisirent et mirent une telle hâte à faire tomber la hache, le cou n'étant pas encore convenablement placé, qu'il fut mutilé...»

Gouverneur Morris, comme tous ceux qui, sur les lieux, furent mêlés de près aux différentes phases du drame révolutionnaire, est absorbé par les événements journaliers, composant sa vie à Paris. Il oublie parfois les principes qui planent, immuables et intangibles, dans la sereine région de l'idée, pour ne voir que les hommes qui se démènent dans les convulsions de la passion. Plus haut que les acteurs récitant plus ou moins bien leur rôle, passe le souffle inspirateur et créateur. Et dans la Révolution française, il convient de faire deux parts: celle qui appartient aux contingences humaines, limitée aux nécessités de races et de frontières,--celle qui appartient à l'univers entier et qui, dépassant les frontières d'une patrie, peut, telle une religion, entraîner, dans son rayonnement, d'autres patries.

Les Américains qui suivirent le mouvement de loin, sans être exposés au spectacle immédiat des troubles sanglants, en comprirent sans doute mieux la portée philosophique. À tant de distance, ils crurent entendre comme l'écho de leur propre émancipation et considérèrent le nouveau gouvernement installé en France comme l'établissement d'une république soeur. Certes, dans ce sentiment demeurait toujours vivace la reconnaissance pour l'aide donnée contre l'Angleterre. Les successeurs de Gouverneur Morris, Monroe et J. Barlow, venus en France quand le terrain parut un peu déblayé, se montrèrent impartiaux, enthousiastes pour l'oeuvre accomplie, dont les conséquences devaient avoir un retentissement mondial.

Les discussions de doctrine précédèrent, dans le Congrès, les plans politiques et la différence des points de vue s'affirma par la formation de partis opposés. Les uns proclamaient la similitude des principes et des institutions en faveur d'un rapprochement entre les deux républiques. Les autres en faisaient ressortir les dissemblances. La République française, disaient-ils, est une et indivisible; la nôtre est composée d'États souverains dans une certaine mesure, possédant une juridiction particulière et des intérêts locaux; le fédéralisme est considéré, en France, comme une trahison,--ici, la trahison consisterait à vouloir imposer l'unité de gouvernement. L'Union qui respecte la diversité des États, fait la force de notre Confédération.

Les orateurs du Congrès, en émettant telles considérations, faisaient ressortir la nécessité de développer le sentiment d'une nationalité bien déterminée. À ceux qui affirmaient que, malgré la sympathie due à la France, la constitution britannique offrait plus d'affinités avec la constitution américaine, d'autres ripostaient qu'ils n'étaient ni Anglais, ni Français, mais bien des Américains, nommés par le peuple pour défendre des intérêts exclusivement américains. Et, ceux-là étaient dans le vrai; mais ils ne pouvaient pas échapper à la fatalité qui s'imposait d'une politique américaine tour à tour ballottée entre l'influence française et l'influence anglaise.

La presse américaine reflète ces opinions contradictoires. On y trouve les deux conceptions qui vont inspirer les leaders politiques des États-Unis, partagés, pour un temps, entre l'Angleterre réactionnaire et la France libérale.

Les journaux critiquent ou exaltent les événements de France, suivant qu'ils représentent l'un ou l'autre de ces partis. Mais malgré l'enthousiasme des plus fervents, une certaine crainte se manifeste, un sentiment se fait jour, parmi les plus francophiles, devant le spectacle de tant d'excès incompris parce que suscités par des conditions spéciales à un pays étranger, parce que réprouvés par une mentalité si différente de la mentalité latine. Dans ces excès même, indépendamment de toute sympathie pour les principes républicains et à cause de ces sympathies sans doute, la clairvoyance anglo-saxonne devine un danger. Elle s'étonne des soubresauts de l'opinion française, elle condamne les revirements subits de la passion aveugle, les discours grandiloquents, les gestes d'une allure trop théâtrale, parce que derrière cette mise en scène qui souvent amuse et parfois détourne du but poursuivi, se cache la menace des plus terribles tyrannies. Les États-Unis n'ont plus à craindre le retour de celles dont ils ont secoué le joug; mais des problèmes nouveaux à résoudre vont mettre leur jeune indépendance à l'épreuve.

Cependant, le drame révolutionnaire, en France, a suivi sa courbe ascendante et descendante, les hommes les mieux intentionnés, les talents les plus fougueux, les coeurs les plus ardents, les intelligences les plus subtiles, tout ce que la nature a pu produire de génie, d'énergie, de raison, d'utopie, de grâce et même de beauté, a été dépensé en pure perte, pour un temps du moins, car la moisson semée au prix de tant de sacrifices, d'abnégations et de crimes, germera plus tard. Mais, voici que déjà, sur tant de ruines amoncelées sur des ruines, sur la mêlée confuse de tant d'idées qui se heurtent et s'annulent en une incohérence anarchique, s'annonce une ère d'ordre, de discipline, de grandeur militaire; voici que, sur l'ombre pâlissante de tant de lutteurs convaincus, se dresse la silhouette fine et énigmatique du capitaine, du général, du consul: Bonaparte.

CHAPITRE IV

GROUPEMENTS DES PARTIS ET DIFFICULTÉS DIPLOMATIQUES.

Napoléon émerge et Washington hésite. -- Deux partis se constituent aux États-Unis: Les Républicains et les Fédéralistes. -- Convention de Philadelphie du 14 mai 1787. -- Jefferson devient le représentant du républicanisme avancé. -- On critique la mise en scène luxueuse des réceptions du Président et de Mme Washington. -- Les relations entre la France et les États-Unis se troublent. -- La mission du citoyen Genet en 1793. -- Son attitude incorrecte. -- L'influence anglaise prédomine. -- Le traité de Jay, à Londres. -- Fauchet précise la nature de nos rapports avec l'Amérique du Nord, en l'an V de la République. -- Jugement équitable de Pastoret. -- Pinkney, Marshall et Gerry, envoyés à Paris. -- Rôle de Talleyrand. -- Ses vues sur les Colonies. -- Bonaparte semble les partager en ce qui concerne l'Amérique.

À l'heure où l'étoile de Bonaparte se levait à l'horizon politique de l'Europe, les courants d'idées et d'événements relatifs à l'Amérique, résumés dans les chapitres précédents, étaient connus de tous ceux qui aspiraient à jouer un rôle dans l'État, de tous ceux qui suivaient, avec intérêt et perspicacité, la marche souvent obscure de l'histoire.

Il faut bien le répéter: les fondateurs de la république américaine partagèrent, dans leurs jugements sur la révolution française, les mêmes engoûments et les mêmes antipathies que nos partisans et nos adversaires européens. Ces sentiments suivirent la gradation de la fièvre qui nous entraînait dans un paroxysme de passion et qui, pour eux, répondait à ces termes extrêmes: d'abord, sympathie et admiration, puis, étonnement et stupeur, enfin, horreur et répulsion. Ils étaient les spectateurs, et gardant toujours leur froide raison d'anglo-saxons, ne pouvaient vibrer à l'unisson des tragédiens exaspérés qui, sur la scène de la politique française, faisaient bon marché de leur sang et du sang d'autrui,--puisque, comme on l'a dit, les Dieux en avaient soif.

Évidemment, Washington et ses amis furent déconcertés par ce qui se passait en France. Comment l'ami de La Fayette qui conservait une profonde reconnaissance à Louis XVI d'avoir ratifié les traités libellés par M. de Vergennes, pouvait-il sympathiser avec des hommes érigés en bourreaux de tout ce qui avait fait la grandeur du Roi de France et de l'aristocratie française dont les représentants les plus brillants furent les compagnons d'armes des premiers combattants de la liberté américaine? On comprend le désarroi du premier Président de la République des États-Unis devant cette alternative: rompre avec toute influence française,--ce qui consistait à condamner la primitive confraternité républicaine,--ou se solidariser avec les excès de l'esprit sectaire et anarchique,--ce qui était contraire à toutes ses tendances conservatrices, même libérales, mais toujours respectueuses du passé,--d'un passé relativement jeune qui ne pouvait certes pas être comparé au passé de la France. C'était là l'inévitable et apparente incohérence de l'intervention monarchique en faveur de la fondation d'une république. La France royaliste avait un peu délibérément travaillé à la reconnaissance de principes qui devaient la détruire; plus tard, l'Amérique hésite à suivre la France révoltée jusqu'au bout et trouve que son élève en républicanisme a dépassé la signification de son enseignement et professe avec trop d'emportement des principes entachés de dissolution et de destruction sociale.

Deux partis se constituèrent alors aux États-Unis: celui des républicains purs, admirateurs quand même des républicains français et qui étaient d'avis de marcher de l'avant, sans arrière-pensée de réaction; celui des Fédéralistes qui, effrayés de la tournure des événements, ne voulaient pas s'incliner devant les verdicts de la démagogie française et proclamaient hautement leurs anciennes affinités avec les hommes, les idées et les choses d'Angleterre.

Washington fut longtemps ballotté entre ces deux tendances politiques.

S'il pencha du côté des Fédéralistes, il serait excessif de lui en faire un grief. Faisant partie de cette catégorie sociale qui pouvait passer pour aristocrate, parce que, malgré tout et en dépit de toutes les aspirations individualistes et égalitaires, il y a toujours une élite, il se rendait parfaitement compte que les couches sociales venant immédiatement après celles qui formaient les minorités directrices, ne se composaient encore que d'éléments disparates, sans homogénéité, livrées à toutes les sollicitations de l'instinct déchaîné. C'était la masse incohérente, aux origines douteuses, des épaves de races qui, plus tard seulement, pouvaient s'amalgamer en une race unique, mais, pour le moment, avaient besoin, sous peine de se fondre en un mélange sans consistance et sans nom, d'un système de gouvernement autoritaire et hiérarchisé.

Dans ces conditions, il est compréhensible que les hommes ayant présidé à la naissance de la jeune république aient eu la conscience de leur responsabilité quand il s'agissait de défendre et de développer leur oeuvre. Cette oeuvre, si belle en elle-même, contenait des éléments contradictoires: des appuis qui venaient de la réaction et des forces qui émanaient du radicalisme.

Après avoir conquis l'indépendance, il avait, en effet, fallu fonder le gouvernement qui permit à cette indépendance de durer et de s'organiser. Le pacte fédéral, qui, sous le nom d'_articles de confédération et d'union perpétuelle_, répondait, en somme, à tout essai d'administration aux États-Unis, n'était qu'un semblant de constitution, un pouvoir illusoire soumis aux caprices de treize petites républiques souveraines et rivales. Sous la direction de Washington, de Franklin, de Hamilton, de Gouverneur Morris, se réunit, le 14 mai 1787, la convention de Philadelphie qui élabora cette constitution des États-Unis qui permit d'enrayer le désordre et de considérer l'avenir avec confiance. Grâce à cet instrument de gouvernement, la discorde, la violence, les agitations stériles qui, pendant un instant, avaient compromis la sécurité de la jeune république, le Président Washington put venir à bout des soulèvements socialistes, réagir contre l'esprit de licence démocratique et d'égoïsme local. Il tira lui-même la philosophie de ce mouvement en arrière, quand il dit: «En formant notre confédération, nous avions eu trop bonne opinion de l'humanité. L'expérience nous a appris que, sans l'intervention d'un pouvoir collectif, les hommes n'adoptent et n'exécutent que les mesures les mieux calculées pour leur propre bonheur[19].»

[Note 19: Washington à J. Jay, 1er août 1786.]

C'était là, évidemment, le langage d'un sage, d'un homme ayant manié des hommes, mais c'était aussi le langage d'un aristocrate auquel le démocrate Jefferson, d'un optimisme un peu simpliste dans sa sincérité, reprochera de douter de la bonté foncière de la nature humaine.

Jefferson qui, par opposition à Washington, Hamilton, Jay, John Adams, va devenir le représentant du républicanisme avancé, conduisant tout droit à la démocratie, profitait peut-être de la supériorité, fort gratuite, d'entrer en scène à une heure moins troublée de l'histoire de son pays. La politique des fédéralistes était nécessaire; elle ne devait être que transitoire et Jefferson, le leader républicain, put, sans trop de difficultés, demeurer fidèle à son idéal politique que, même à la fin de sa carrière, il prétendit préciser par la distinction suivante: «Par leur tempérament, dit-il, les hommes se divisent naturellement en deux partis: premièrement, les timides, les faibles, les maladifs, ceux qui craignent le peuple, qui s'en méfient et qui sont portés à vouloir lui retirer tous les pouvoirs pour les placer dans les mains des classes supérieures,--en second lieu, les hommes forts, sains et hardis, ceux qui s'identifient avec le peuple, qui ont confiance en lui, qui l'estiment le dépositaire le plus honnête et le plus sûr, sinon le plus sage, des intérêts publics. Dans tous les pays, ces deux partis existent; dans tous ceux où on est libre de penser, d'écrire, ils entrent en lutte. Qu'on les appelle donc libéraux et serviles, jacobins et ultras, whigs et tories, républicains et fédéralistes, aristocrates et démocrates, sous tous les noms divers qu'ils prennent, ce sont toujours les mêmes partis poursuivant le même but. Cette dernière appellation d'aristocrates et de démocrates est la vraie, celle qui exprime le mieux leur essence[20].»

[Note 20: Jefferson à Lee, _Works of Jefferson_, t. VII, p. 376.]

Ces deux citations, en donnant la caractéristique de ces deux grands citoyens américains, Washington et Jefferson, donnent aussi l'explication des deux conceptions politiques qui vont entrer en lutte.

Jefferson n'eut pas de peine à constituer le parti républicain,--tout le pays étant républicain. Il ne s'agissait ici que de nuances. Nommé secrétaire d'État dans un cabinet où Hamilton représentait des idées soi-disant réactionnaires, il fonda l'opposition qui, pour impressionner l'opinion publique, s'en prit plutôt aux apparences des hommes qu'à la réalité des choses. Fresneau, rédacteur de la _Gazette Nationale_, lui vendit le talent de sa plume. Et l'imagination populaire fut surexcitée par les critiques plus ou moins fondées à l'adresse de certains membres du gouvernement qui se donnaient des airs de grands seigneurs peu en rapport avec les goûts et les tendances de la majorité.

On fit remarquer avec ironie de quel appareil somptueux s'entouraient le Président et surtout la Présidente, Mme Washington, qui, à son entrée à New-York, avait été saluée par une salve de treize coups de canon. Et, abomination plus grande encore: le Vice-Président, John Adams, se prélassait, comme un prince, dans une voiture à six chevaux. Le luxe du palais de la Présidence, avec ses laquais en livrée et ses invités en habit de cérémonie, ne faisait-il pas songer à Versailles et aux corruptions extravagantes d'une cour? Dans un bal qui fit sensation, Washington et la générale occupaient un canapé qui ressemblait, de bien loin, à un trône, mais fut, tout de même, pris pour un trône. De là à accuser Washington de vouloir se faire décerner le titre d'_Altesse_ et de _Protecteur_, il n'y avait qu'un pas. Au fond, la querelle de principes tendait à devenir une querelle de personnes entre Jefferson et Hamilton, sous le prétexte fallacieux d'un complot royaliste, le tout assaisonné par la crainte des excès révolutionnaires dont l'exemple venait de France et par le danger des entraînements loyalistes et royalistes dont la sollicitation venait d'Angleterre.

À partir de cette époque, les relations entre la France et les États-Unis allaient connaître des temps moins calmes. Washington vieilli sembla oublier la confraternité d'antan et se tourna vers l'Angleterre. Le gouvernement français, par son attitude intransigeante, fut, en grande partie, cause de ce revirement regrettable.

Le citoyen Genet avait été nommé par la Convention Ministre de la République française aux États-Unis. L'attitude que prit ce diplomate, dès son arrivée, manqua de diplomatie. Il est certain que sa mission consistait à entraîner l'Amérique dans la guerre que la France soutenait alors contre l'Europe. Il fallait aussi faire miroiter aux yeux des membres influents du Gouvernement américain, la perspective d'enlever à l'Espagne l'embouchure du Mississipi, dont la navigation serait ainsi ouverte aux habitants de l'Ouest et permettrait, sans doute, selon la phraséologie du temps, «de réunir à la constellation américaine la belle étoile du Canada[21].»

[Note 21: Voir le _Mémoire_ pour servir d'instruction au citoyen Genet.]