Part 24
Quand on le vit, en effet, prendre au sérieux, les mesquines obligations de son nouvel état, accorder une importance exagérée aux couleurs et à la forme de son nouveau pavillon, discuter sur la dimension de la cocarde destinée à ses nouveaux sujets; quand on le vit faire son entrée dans le petit port de Porto-Ferrajo avec autant de solennité que s'il entrait à Vienne ou à Berlin, on put se demander s'il jouait une comédie où s'il continuait simplement, par la force acquise, le geste si glorieusement dessiné sur la scène du monde, en un geste piteusement terminé sur une scène aux proportions si étroites.
Ce fut souvent une pitrerie lamentable.
L'Empereur, le roi des rois, maintenant le petit roi de la petite île d'Elbe, eut des soldats, une cour, des courtisans,--autant de jouets laissés à une vanité désemparée et à un orgueil qui ne put plus se nourrir que d'apparences.
Lui-même manifesta une activité brouillonne et inquiète. Intellectuellement, il se recueillit; physiquement, il ne put tenir en place.
Après avoir présidé à l'installation de la maison qui devint son palais des _Mulini_, il parcourut l'île en quête d'un site favorable à des villégiatures. La nature partout était superbe; le confort laissait à désirer. Toute l'île est une oasis charmante jetée sur les flots bleus de la mer Thyrénienne, une station malheureusement ou heureusement trop dédaignée par la mode vagabonde des touristes, où les points de vue, sauvages et riants, alternent avec une pittoresque variété, sous un climat qui ressemble à celui de la Corse. Ce fut le seul instant où, dans sa carrière agitée, Napoléon put se laisser aller au côté rêveur de son caractère. Un instant, il devint poète et, dans le cadre magnifique qui l'entourait, il relut _Ossian_, le poète qu'il avait aimé dans sa jeunesse.
Mais les tendances pratiques de son esprit positif reprirent vite le dessus.
San-Martino offrait un emplacement propice à y établir une propriété de plaisance, où venir, l'été, fuir les chaleurs de la capitale. Il y avait une bicoque: on en fit une maison de campagne qui fût pour Porto-Ferrajo ce qu'avait été Saint-Cloud pour Paris. Napoléon voulut en faire un domaine de rapport où pousseraient des légumes de choix. Il s'occupa de tous les détails et quiconque aurait surpris cet homme courtaud et bedonnant, coiffé d'un large chapeau de paille, en train de vérifier le progrès des jeunes pousses, n'aurait certes pas reconnu le grand Empereur.
Ceux qui l'observaient avec des yeux prévenus et hostiles, crurent que ses facultés exceptionnelles se rapetissaient au niveau des petits soucis d'une vie désormais vouée à des soins médiocres. Campbell surtout, le commissaire anglais qui cherchait à concilier les exigences d'une politesse toute britannique avec les nécessités d'un espionnage dont son gouvernement l'avait chargé, épiait, avec une satisfaction mal dissimulée, les étapes fatales d'une déchéance intellectuelle correspondant à la déchéance politique.
Tout indice était noté et exagéré. Le grand désoeuvré cherchait à tromper son ennui en donnant de l'importance à ce qui n'en avait pas. Ses manies,--petitesses inhérentes à tout homme si exceptionnel soit-il,--prenaient des proportions gigantesques dans ce milieu resserré où les affaires d'État se réduisaient à acheter des meubles, à habiller et équiper quelques soldats, à diriger des jardiniers et à se disputer avec des fonctionnaires improvisés.
Certaines phobies, bizarres il est vrai, furent prises pour autant d'indications pouvant faire croire à un dérangement cérébral. Ainsi, Napoléon avait horreur du noir et il exprimait cette antipathie en critiquant vertement toute dame qui se permettait de se présenter devant lui en vêtement sombre. Le rose avait sa prédilection. Sa soeur si dévouée, Pauline Borghèse, fut sévèrement réprimandée pour avoir arboré, dans une soirée officielle, une toilette de velours noir.
Un homme qui perdait son temps à de pareilles vétilles n'était plus hanté par le mirage des vastes ambitions.
Aussi Campbell, faisant taire ses craintes, rassura son gouvernement. Les diplomates du Congrès de Vienne, qui, Talleyrand en tête, trouvaient, qu'à l'île d'Elbe, Napoléon était trop près du théâtre de sa gloire, trop près de l'Italie où les mécontents commençaient à élever la voix, trop près de la France où les Bourbons se rendaient impopulaires, se tranquillisèrent au récit de certaines mises en scène qui frisaient la bouffonnerie et prenaient des allures carnavalesques. Le geôlier dissimulé sous la personnalité d'un officier anglais, qui devait surveiller le prisonnier commis à sa garde, crut, un beau jour, qu'il pouvait se relâcher de la sévérité de sa surveillance. Le 16 février 1815, Campbell se rend à Florence. Sa conscience cependant n'était pas complètement endormie. Il rencontre, dans la capitale toscane, le sous-secrétaire d'État M. Cook, qui revenait précisément de Vienne et lui exprime ses craintes relatives à la situation et à la mentalité de Napoléon. Le sous-secrétaire d'État haussa dédaigneusement les épaules: «Napoléon! s'écria-t-il... qu'est-ce que c'est que ça? Retournez en paix à l'île d'Elbe, Colonel. Il ne peut rien faire. Et s'il vous demande ce qu'on pense à son sujet, répondez-lui que personne ne songe plus à lui en Europe. Il est complètement oublié, c'est comme s'il n'avait jamais existé!»
Si cette opinion était partagée par les hauts dignitaires qui se rencontraient autour du tapis vert du Congrès de Vienne, si elle était accréditée auprès des cours de la Sainte-Alliance, il faut avouer que les rapports de police qui ont contribué à la répandre manquaient un peu d'exactitude et beaucoup de psychologie.
Lorsque, le 28 février 1815, après une absence de huit jours, Campbell revint à l'île d'Elbe, Napoléon était parti pour la France.
Ce retour avait, sans doute, été décidé dès Fontainebleau. On peut le croire quand on se rappelle qu'il avait d'abord été question de désigner la Corse comme pouvant constituer une royauté convenable pour le grand vaincu. Il eût été bien, pour lui, d'aller chercher son tombeau là où avait été son berceau. Au grand étonnement de tous, Napoléon refusa. Ce refus était apparemment inspiré par une arrière-pensée bien arrêtée. La Corse aurait trop donné l'impression d'un établissement définitif: l'île d'Elbe n'était qu'une halte passagère, une station reposante entre deux courses vertigineuses.
On peut donc se demander si, pour déjouer la vigilance de ses geôliers et dérouter l'opinion de l'Europe, Napoléon, après sa tragédie, ne joua pas une comédie, en faisant croire qu'il s'inclinait devant la sévérité de son destin et qu'il acceptait définitivement la compensation que le sort lui avait réservée.
Au début de son séjour à l'île l'Elbe, la lassitude générale avait, sans doute, agi sur ses nerfs, lui imposant un repos nécessaire. Il affecta de se croire heureux, il le fut peut-être pendant un certain temps, et il en consigna l'assurance un peu présomptueuse, sur une des grosses colonnes peintes de San-Martino où on peut lire cette inscription: _Ubicumque felix Napoleon_ (Napoléon est partout heureux). En réalité, il trompait les autres en cherchant à se tromper lui-même.
Plusieurs causes troublèrent bien vite cette quiétude apparente.
Ce furent, d'abord, des bruits alarmants répandus jusque dans l'île. On parlait, à mots couverts, d'un assassinat possible, d'un enlèvement certain. L'Europe n'était décidément pas rassurée de voir Napoléon si près et il fut question de le transporter plus loin, à l'île Sainte-Marguerite, aux Açores ou à Sainte-Hélène, et c'est à M. de Talleyrand que revient le regrettable honneur d'avoir, le premier, désigné cette possession anglaise à l'attention des diplomates. Napoléon se mit sur ses gardes et décida de se défendre, en cas d'alerte.
Puis, vint la question d'argent. Le gouvernement des Bourbons semblait oublier l'engagement pris de servir à Napoléon une rente de deux millions. Les épaves de sa fortune personnelle, qu'il avait pu sauver, ne suffisaient plus au budget d'une royauté, si modeste fut-elle. Les économies s'imposèrent et, avec elles, s'imposa la nécessité de sortir, par un coup d'audace, d'une situation inextricable.
Malgré la surveillance exercée, Napoléon était tenu au courant de ce qui se passait en France. Il sut que sa gloire y était toujours vivante et qu'on ne pouvait s'empêcher de comparer la maëstria de ses procédés à la veulerie incohérente et insolente des Bourbons, inféodés à la politique de l'Angleterre. Il attachait une grande importance à connaître ce qui se passait en Amérique. Il aurait voulu apprendre en détail les péripéties de la guerre qui s'y poursuivait. La distance ne permettait pas que les nouvelles fussent répandues avec exactitude et célérité. Pourtant, quand il apprit qu'une partie des régiments de Wellington avait été expédiée en Amérique pour y contribuer à donner aux opérations une tournure décisive, il se persuada certainement que l'heure était venue pour lui de s'évader de sa prison et de reprendre la lutte si malencontreusement interrompue.
Ce n'est pas la place ici de suivre, pas à pas, les étapes de sa marche triomphale qui, du midi, à travers Lyon, le mena à Paris, en une ovation indescriptible. Ce fut sa revanche des souffrances supportées, alors qu'il s'enfuyait de Fontainebleau. Maintenant, par un revirement compréhensible mais d'une soudaineté qui étonne un peu, les populations saluent son retour avec enthousiasme, les soldats, de nouveau entraînés par le prestige du grand capitaine, accourent se ranger sous ses aigles et arborent la cocarde tricolore. Il y a bien quelques hésitations, quelques défections, mais Ney ne peut résister à l'élan de son grand coeur et, au lieu d'obéir aux ordres de Louis XVIII, il se jette dans les bras de son Empereur.
Puis, les Cent-Jours... puis, Waterloo!
Et puis, Sainte-Hélène!...
Si la bataille de Waterloo mit fin au napoléonisme dans ce qu'il avait d'excessif, si les Anglais réussirent, avec l'appui de la coalition européenne secondée par la réaction française, à vaincre le colosse qui les avait si longtemps tenus en échec, les conséquences mêmes de cette bataille se firent sentir jusqu'aux États-Unis, parce qu'elles donnèrent une plus grande signification aux conclusions du traité de Gand et parce qu'elles soulignèrent, d'un trait ineffaçable, la fin de la rivalité franco-anglaise en Amérique.
Cette rivalité qui avait toujours été habilement exploitée par les hommes d'État américains et par les différents partis en présence, fut aussi un instrument entre les mains de Napoléon.
Aussi longtemps qu'il conserva l'espoir de continuer en Amérique la politique coloniale de l'ancien régime, si mal représentée sous Louis XV, il s'agissait, pour lui, d'évincer l'Angleterre au profit de la France; dès qu'il comprit qu'un rôle prédominant était désormais interdit à la France en Amérique, il s'agissait d'évincer l'Angleterre au profit des États-Unis eux-mêmes.
La cession de la Louisiane fut la conséquence de cette conception. Entraîné dans les complications continentales non pas, comme Louis XIV, de son plein gré, mais par la force des choses, Napoléon renonça aux grandes expéditions coloniales tout en mettant obstacle à l'expansion de l'Angleterre dans la vallée du Mississipi.
Il chercha à entraîner l'Amérique à prendre parti dans la lutte; nous avons essayé de dire les fluctuations auxquelles elle fut exposée, placée qu'elle était entre les nécessités contradictoires des décrets de Berlin et de Milan et des Ordres en Conseil.
L'Amérique oscilla longtemps, de la sorte, entre l'influence française et l'influence anglaise, jusqu'au jour où solidarisant ses intérêts commerciaux avec ceux de la Russie, elle facilita à cette dernière la possibilité de secouer le joug du blocus et parvint, par cette simple manoeuvre, à détacher Alexandre de l'Empereur des Français. Cette attitude fut une des causes indirectes qui contribuèrent à déclencher la néfaste campagne de Russie: au moment même où les États-Unis faisaient face aux attaques anglaises sur leur propre territoire, ils portaient un coup mortel au système continental de Napoléon dans les régions septentrionales de l'Europe.
Ils s'affranchissaient, les armes à la main, de la tutelle anglaise et bravaient en même temps la volonté bien arrêtée de l'Empereur, en un mot, ils se dressaient, pour la première fois, contre les deux puissances, la France et l'Angleterre, qui les avaient à la fois créés et exploités.
On comprend donc avec quelle curiosité Napoléon suivit les phases de ce que l'on peut appeler la seconde guerre d'indépendance de l'Amérique du Nord. Pendant qu'il avait été pour ainsi dire retranché de la vie, dans sa chimérique royauté de l'île d'Elbe, les événements avaient marché et il ne put connaître qu'à son retour en France la victoire remportée par les Américains à la Nouvelle-Orléans et la signature du traité de Gand qui sanctionnait cette victoire.
S'il fut heureux de cette victoire, à laquelle il avait indirectement contribué, il ne put que regretter qu'elle se produisît trop tôt ou que lui-même eût quitté l'île d'Elbe trop tard.
Les contingents de Wellington envoyés en Amérique, maintenant disponibles, avaient, en effet, été reportés sur la Belgique où ils contribuèrent, avec les armées coalisées, à assurer la défaite finale.
Qui sait? Sans eux, peut-être, le sort du monde eût été changé. Mais, tel qu'il va être orienté pendant un siècle, il est le résultat, pour l'Amérique, pour l'Europe, de la bataille de la Nouvelle-Orléans et de la bataille de Waterloo.
Durant toute l'année 1814, les négociations furent difficultueuses entre les États-Unis et l'Angleterre. Elles traînèrent en longueur et lord Castlereagh eut à partager son attention entre les graves questions à discuter au milieu de tout l'appareil des fêtes et des plaisirs du Congrès de Vienne et les questions dont l'importance était plutôt indifférente au grand public et devaient être discutées à l'Hôtel plus modeste des Pays-Bas, à Gand.
Mais là aussi les diplomates réunis sentaient le contre-coup de ce qui se passait à Vienne et à Paris. L'opinion publique en Angleterre en fut, à son tour, influencée. La guerre devenait impopulaire et on demandait la paix. Seulement au mois de février 1815, la _Favorite_, portant les propositions préliminaires, fut en vue des côtes américaines.
À ce moment, on craignait toujours, dans le cabinet de Washington, la perte de la Nouvelle-Orléans, quand on apprit, le 4 février, que l'invasion anglaise était repoussée et que la Nouvelle-Orléans était sauvée, ce fut une joie d'autant plus grande, dans le parti républicain, qu'on ne s'attendait pas à cette victoire et que les Fédéralistes comptaient exploiter une situation indécise.
On se rappelle que, dès le début de la guerre, l'Angleterre avait décliné les offres d'intermédiaires de l'Empereur Alexandre auprès du gouvernement américain. En novembre 1814, Castlereagh avait proposé d'ouvrir des négociations directes et Madison ayant accepté, adjoignit Henri Clay et Jonathan Russell à Bayard et Gallatin. L'abdication de Napoléon avait plutôt compliqué la situation de la Délégation américaine. Ce fut à ce moment qu'on convint de se réunir à Gand.
Les commissaires anglais furent le vice-amiral Gambier, Henry Goulburn, du Ministère des Colonies et William Adams, un avocat de l'amirauté, tous agents d'une habileté médiocre, de manières hautaines, auxquels leur gouvernement avait laissé si peu d'initiative qu'ils étaient obligés d'y avoir recours pour décider la moindre contestation. Les Américains leur étaient supérieurs en talents et en moyens d'action. Ils exposèrent et défendirent les justes revendications de leur patrie avec une patience à laquelle il faut rendre hommage. La seule critique à adresser, par exemple, à Adams et à Clay, pourrait se rapporter à leur caractère passionné et impulsif qui, par des écarts de langage et d'attitude, compromit parfois le succès des débats que le sang-froid de Gallatin parvint heureusement à diriger dans le sens voulu.
Les commissaires anglais avaient à traiter: 1º la question de la presse des matelots,--2º la pacification des Indiens et la nécessité de leur assigner un territoire déterminé,--3º la révision de la ligne frontière entre les États-Unis et les Colonies Anglaises,--4º la question des pêcheries.
Les Américains firent savoir qu'ils étaient autorisés à discuter la première et la troisième de ces questions, mais qu'ils ne l'étaient nullement en ce qui concernait la pacification des Indiens et les pêcheries.
Assigner un territoire déterminé aux Indiens aboutissait à des conséquences graves pour les Américains: c'était retirer toutes leurs forces navales des Lacs, supprimer toutes les fortifications qui s'y trouvaient et céder les étendues du Maine entre le nouveau Brunswick et Québec pour être incorporées au Canada. Ils se refusèrent à discuter sur de telles bases dont l'admission équivalait à renoncer à toute indépendance nationale.
Castlereagh, passant par Gand pour se rendre à Vienne, comprit que les exigences de son gouvernement étaient trop élevées et il y mit une sourdine, sous peine de voir rompre les pourparlers.
Pendant qu'on se rendait compte en Angleterre de la difficulté de la situation et de la nécessité de terminer la guerre, les commissaires ne pouvaient s'entendre sur la possibilité de reconnaître le droit des Américains sur les pêcheries ni le droit des Anglais à la navigation du Mississipi. On finit cependant par s'arrêter à l'idée de ne faire aucune allusion dans le traité à ces deux questions délicates. On se promit, de part et d'autre, de tenter tous les efforts pour arriver à supprimer la traite des esclaves. Les hostilités devaient cesser dès que le traité serait ratifié.
À y regarder de près, ce traité ne répondait pas aux exigences des deux partis en présence; il en sacrifiait les plus ardemment exprimées au début des négociations. Les Américains durent renoncer aux compensations pour les spoliations britanniques; ils furent obligés de mettre en question leurs droits sur Eastport et leurs droits de pêcheries dans les eaux anglaises. Les Anglais, de leur côté, ne purent faire accepter leurs principes relatifs à la presse des matelots et au blocus; ils se virent contester leur droit de naviguer sur le Mississipi et de faire le commerce avec les Indiens.
Tout compte fait, les Américains purent passer, en apparence du moins, pour avoir fait un mauvais marché. Cela était peut-être vrai, si l'on s'arrête à l'acquit des avantages palpables obtenus. Cela ne l'était pas quand on songe que leur triomphe fut plutôt moral que matériel. Ils avaient gagné leur émancipation définitive,--point essentiel et d'une portée immense. Le reste viendrait plus tard. Et, pour ce reste, ils avaient le temps qui travaillait pour eux, le temps, facteur puissant, négociateur irrésistible qui devait leur être finalement favorable et parfaire l'oeuvre à laquelle, au XVIIIe siècle, Louis XVI, et, au commencement du XIXe siècle, Napoléon, avaient directement ou indirectement collaboré.
Pendant que les États-Unis républicains voient s'ouvrir, devant eux, la perspective d'une carrière brillante et sans bornes, la réaction va triompher en Europe. Les théories sociales, les idées d'émancipation issues de la Révolution, l'individualisme vainqueur, chez nous, de l'esprit d'autorité, tous principes qui avaient suivi, au pas de charge, les bataillons de Bonaparte, rebroussèrent chemin et furent mis en déroute avec nos soldats. Dans une certaine mesure du moins.
Les graines de liberté, semées au hasard, germeront plus tard. Pour le moment, la promesse de cette liberté qui avait été faite au peuple par la Prusse, au nom du patriotisme, fut honteusement oubliée. La Prusse va préparer son rôle de domination en Allemagne, avant de prétendre à dominer l'Europe entière. Sept ans après Iéna, elle entrevit sans doute le but assigné à son ambition par la force brutale du militarisme. L'Europe ne le devina pas. Le fait saillant et qui primait toutes les autres considérations émanait du triomphe de l'Angleterre: la lutte séculaire entre elle et la France était terminée.
Au congrès de Vienne, Talleyrand, qui représentait et défendait le principe de la «légitimité», formule dont il réclamait avec orgueil la paternité, sut redonner à la France une attitude de grande puissance. Il y fallait une habilité subtile, à la fois cynique et profonde. Les qualités et les défauts de l'ambassadeur de Louis XVIII répondaient précisément aux nécessités du moment. On a pu lui reprocher d'avoir sacrifié une alliance prusso-russe à une alliance anglo-autrichienne, d'avoir, pour sauver l'intégrité du royaume de Saxe, contribué à l'établissement de la Prusse sur les bords du Rhin, ce qui mettait cette puissance en contact direct avec la frontière française et lui permettait de prendre le rôle de sentinelle avancée, montant la garde à cette frontière, au nom de la future unité allemande, réalisée sous son égide.
En apparence, ces critiques peuvent être fondées. En réalité, la menace eut été aussi grande, si la Prusse s'était annexée la Saxe, annexion qui l'aurait agrandie singulièrement au coeur même de l'Allemagne où elle aurait constitué un bloc homogène et redoutable qu'un rapprochement temporaire avec la France n'aurait pas arrêté dans ses visées agressives contre la voisine de l'Ouest.
Certes, l'Angleterre, aux yeux de tous, était encore l'ennemie héréditaire: elle l'était dans les ressentiments que nos coeurs patriotes lui vouaient au lendemain de la lutte implacable dont l'Amérique avait été un des enjeux les plus importants. Mais, si elle avait pu s'emparer de beaucoup de nos colonies, l'Amérique lui échappait. Et, pour des yeux clairvoyants, pour une intuition quasi prophétique qui fut peut-être celle de Talleyrand, à partir de ce moment, l'Angleterre avait cessé d'être notre adversaire et devait bientôt se prêter à un nouveau groupement d'alliances. Le danger anglais avait disparu pour la France: le danger allemand se dessinait à l'horizon.
Dans les négociations du traité de Gand, on ne s'occupa pas de Napoléon--dans les discussions du Congrès de Vienne où l'on détruisit son oeuvre, il ne fut pas question de l'Amérique. Pourtant, comme une action subsidiaire mais de grande portée, se fait sentir à côté des protocoles officiels, poussée de l'impondérable, l'influence que Napoléon avait exercée sur les événements que nous venons de résumer.
Napoléon était vaincu à Waterloo. L'Angleterre était vaincue à la Nouvelle-Orléans: l'Amérique, désormais hors des atteintes de la France et de l'Angleterre, peut marcher sans entraves vers la constitution de sa nationalité et le développement de sa grandeur.
BIBLIOGRAPHIE
CHANNING (EDWARD) et HART (_Albert Bushnell_).--Guide to the study of American History. _Boston, 1896._
HART (_Albert Bushnell_).--The Foundation of american foreign Policy. _New-York, 1901._
FORD (_Henry Jones_).--The Rise and growth of American Politics. _New-York, 1898._
* * * * *
CARTIER (J.).--Voyage de découverte au Canada... entre les années 1539 et 1542.
CHAMPLAIN (SAMUEL).--Les Voyages de la Nouvelle-France occidentale, dicte Canada.
CHEVILLARD (A.).--Les desseins de Son Éminence de Richelieu pour l'Amérique.
PARKMAN (F.).--France and England in north America.
PARKMAN (F.).--Pioneers of France in the New-World.
CHAPMAN (S.).--The French in the Alleghany Valley.
CH. GAILLY DE TAURINES.--La nation canadienne, étude historique sur les populations françaises du Nord de l'Amérique.
WINSOR (I.).--Struggle in America between England and France.
ROOSEVELT (Th.).--The conquest of the West.
SEELEY.--The Expansion of England.
RAYNAL (l'abbé).--Révolution d'Amérique.
DONIOL.--Histoire de la participation de la France à l'établissement des États-Unis d'Amérique.
LOMÉNIE (DE).--Beaumarchais et son temps.