Napoléon et l'Amérique Histoire des relations franco-américaines spécialement envisagée au point de vue de l'influence napoléonienne (1688-1815)

Part 22

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«On parle beaucoup de M. Monroe pour le commandement de l'armée... ce n'est pas un homme brillant et personne ne s'attend à trouver en lui un grand capitaine; mais il a servi pendant la guerre d'indépendance avec beaucoup de bravoure sous les ordres et aux côtés de Washington. C'est un homme de beaucoup de bon sens, de l'humeur la plus austère, du plus pur patriotisme et d'une intégrité universellement reconnue. Il est aimé et respecté de tous les partis et l'on croit qu'il gagnera bientôt les cours de tous ses officiers et soldats.....»

Cependant, ce grand citoyen ne put s'entendre avec Armstrong. Gallatin lui-même, qui avait déjà rendu tant de services au pays, fut mis de côté. On lui trouva une compensation en le nommant membre de la mission envoyée auprès du Tzar pour discuter les conditions de sa médiation,--mission d'ailleurs bien délicate, non seulement à cause des concessions qu'il s'agissait de réclamer, mais surtout à cause du changement qui venait de s'opérer dans les affaires d'Europe et rendait, pour le moment, l'Angleterre assez indifférente aux manoeuvres des États-Unis. Cette indifférence ne pouvait être que relative et temporaire.

Toutes les opérations militaires qui, au cours de l'année 1813, devaient se dérouler dans les étendues encore sauvages de l'Amérique du Nord, avec des armées relativement restreintes, des généraux peu expérimentés et des soldats mal entraînés, plus mal équipés encore, constituent un contraste pittoresque et instructif avec l'action gigantesque qui se jouait parallèlement en Europe, avec des masses d'hommes considérables, pour l'époque, et avec toutes les ressources d'une administration supérieurement organisée. Malgré les distances, malgré les divergences de vues, malgré la différence des moyens d'action employés, ces guerres, comme nous l'avons vu, ont entre elles des rapports profonds, des causes rapprochées, des intérêts mais aussi des dangers communs. C'est sous ces points de vue qu'il convient uniquement de les envisager ici.

Quand les envoyés américains arrivèrent à Saint-Pétersbourg, en juillet 1813, les événements s'étaient précipités et la situation se présentait sous des aspects nouveaux. Les graves préoccupations qui avaient absorbé Alexandre, la lourde responsabilité qui pesait maintenant sur lui, rejetaient bien loin dans ses pensées son projet de médiation avec les États-Unis.

On se rappelle qu'en décembre de l'année précédente Napoléon, repoussé en Russie après le passage de la Bérésina, avait quitté l'armée pour se rendre en secret à Paris, sans avoir pu recevoir le courageux ambassadeur Joel Barlow, lequel paya de sa vie son obstination consciencieuse à venir solliciter une audience diplomatique jusque dans les neiges de la Lithuanie. Le Tzar ne put empêcher son redoutable adversaire de reconstituer une nouvelle armée aussi puissante que celle qui s'était disloquée depuis la Moskowa jusqu'au Niémen, mais il essaya et il réussit à enflammer le souffle un peu patriotique, un peu révolutionnaire, mais surtout militaire qui, en Allemagne, n'attendait qu'une étincelle pour devenir incendie. Malgré la réunion des forces russes et prussiennes qui n'étaient plus une quantité négligeable comme nombre et comme bravoure, Napoléon fut encore vainqueur dans les sanglantes batailles de Lutzen et de Bautzen.

La politique habile de l'Autriche, dirigée par M. de Metternich, intervint à ce moment et facilita l'acceptation d'un armistice qui fut peut-être plus utile à Napoléon qu'aux souverains alliés. Précisément à la date où cet armistice allait expirer, Gallatin et Bayard étaient arrivés à Saint-Pétersbourg et le Tzar qui, à Gitschin, attendait avec anxiété le résultat de la médiation autrichienne, considérait la médiation proposée par lui à Madison comme très secondaire.

D'un autre côté, l'Angleterre montrait peu d'empressement à voir la Russie se mêler de ses conflits avec les États-Unis. C'était presque encore, pour elle, une affaire de famille qu'elle entendait régler sans l'intervention d'autrui. Castlereagh fit comprendre à Alexandre qu'il serait disposé à négocier directement et séparément avec le cabinet de Washington et il fit savoir à Gallatin, par l'intermédiaire d'Alexandre Baring que, si les instructions données aux commissaires américains les obligeaient à soulever la question de la presse des Matelots, toute négociation serait inutile. Dans ces conditions, le succès de la médiation dépendait des succès de Napoléon.

Avant de prendre un parti pour ou contre les Américains, l'Empereur Alexandre attendait aussi l'issue de la lutte gigantesque. Il remit l'affaire aux soins de Romanzoff, le représentant de la politique française qui cherchait à faire aboutir la médiation et, en même temps, à la sollicitude de Nesselrode qui penchait pour l'Angleterre. Telles influences contradictoires retardèrent toute solution expéditive. Il était écrit que les événements qui se passaient en Amérique seraient comme obscurcis par les événements qui se préparaient en Europe. Napoléon à la veille d'être vaincu! Qu'importait le reste aux nations coalisées contre lui,--qu'importait surtout cette guerre suscitée par les Américains? Les Anglais avaient à résoudre des problèmes plus proches et plus compliqués.

Pendant quelque temps, les batailles de Vittoria et de Leipzig noyèrent, dans l'éclat de leur retentissement, les rencontres sanglantes qui avaient eu lieu, avec des alternatives plus ou moins brillantes, dans le pays des grands lacs ou dans les contrées arrosées par les eaux du grand fleuve Mississipi. L'action diplomatique se ralentissant nécessairement, l'opinion anglaise à l'égard de l'Amérique ne se manifestait plus que par les journaux. On y trouvait, couramment exprimée, l'exaspération d'avoir subi des échecs sur mer; on ne pouvait oublier l'aventure de la _Guerrière_ et d'autres navires anglais obligés de se rendre ou de reculer devant les navires américains. Le _Courrier_, feuille semi-officielle et qui passait pour soutenir la politique du cabinet, parla avec ostentation contre les velléités de paix et, rejetant toute la responsabilité des hostilités sur l'Amérique, proclama l'impossibilité de traiter avant que les canons anglais aient répandu la terreur sur les côtes américaines. Ce journal, dans son exaspération assez naïve, alla jusqu'à accuser les Américains de n'être plus des Anglais,--dans ce grief faisant revivre les causes profondes de désaffection, en imprimant ces lignes de mépris et de colère:

«Ils n'ont rien ajouté à la littérature, rien à aucune science!.. Ils n'ont produit aucun bon poète, aucun historien célèbre!.. Leurs hommes d'État sont d'une espèce hybride,--moitié métaphysiciens, moitié politiciens, ayant tout le sang-froid des uns et toute la roublardise des autres. Aussi ne voyons-nous rien de grand dans leurs conceptions[87]...»

[Note 87: _The Courrier_, 27 juillet 1813.]

Mais, en ce moment, il ne s'agissait ni de littérature, ni de conceptions métaphysiques: il s'agissait de savoir si les Américains étaient de taille à soutenir la lutte contre l'Angleterre, à coups de fusil et à coups de canons. Les Anglais auraient volontiers attribué les victoires navales remportées par les Américains, à l'habileté et au courage des marins anglais--ou de ceux qu'ils s'obstinaient à considérer comme tels--dont ils cherchaient précisément à supprimer la collaboration par leur ténacité à pratiquer la presse des matelots qui, dans les deux camps, parlaient la même langue. Sur ces entrefaites, la nouvelle de la victoire de Perry, sur le lac Érié, arriva à Londres en même temps que la nouvelle de la défaite de Napoléon à Leipzig. Dans ces deux événements, il y avait de quoi réjouir et de quoi vexer les Anglais. Le contentement l'emporta naturellement sur le dépit. La joie de savoir l'Empereur français en retraite sur le Rhin fit accepter sans trop de récrimination la défaite d'une flotte anglaise dans des eaux américaines. Et encore, cette flotte ne fut considérée que comme une flotille, ne faisant pas partie de la marine britannique, n'étant qu'une force locale, d'une espèce plutôt marchande que militaire, affirmait-on, pour diminuer l'importance de l'action.

Quand on apprit que les Américains s'étaient emparés de Malden, avaient réoccupé Détroit et dispersé l'armée de Proctor sur la Tamise, le ton hautain de la presse mit une sourdine à ses déclarations haineuses. Elle fit preuve, tout à coup, d'une certaine impartialité à l'égard de ce qui se passait aux États-Unis, affectant de croire que les événements d'Europe auraient une influence décisive sur le cabinet de Washington, en le détachant de Bonaparte. Dans ces conditions, Gallatin et Bayard pouvaient être reçus à Londres, avec l'espoir d'entamer les pourparlers en vue de la paix. Castlereagh y était enclin, quoique, en dehors du gouvernement et de la presse officielle, l'opinion publique fût toujours très hostile. Pour bien des gens, la fortune déclinante de Napoléon devait entraîner, dans sa chute, la fortune naissante de l'Union Américaine. Les plus passionnés comprenaient Madison dans leur haine contre Napoléon,--les considérant tous deux comme un couple détesté, dont la disparition de la scène du monde pouvait, seule, permettre de réaliser une paix durable et honorable.

Aux États-Unis, ces façons de voir avaient naturellement une répercussion profonde sur la situation des partis en présence. Les fédéralistes du Massachusetts revenaient à leurs anciennes sympathies. Les succès remportés par les Russes et, par conséquent, par les Anglais, mirent, un instant, en discussion l'idée de ne plus faire participer cet État à la guerre et de préconiser une paix séparée avec l'Angleterre. Cette idée semblait avoir été inspirée par la proposition faite au Congrès, par Madison, d'imposer un nouvel embargo. Les États de l'Est en auraient été le plus gravement atteints, comme ils l'avaient toujours été par une semblable décision, car c'était avec eux que les Anglais faisaient le plus de commerce et tout commerce devant cesser avec l'ennemi, la Nouvelle-Angleterre ne pouvait être autorisée à vendre ou à acheter, aussi longtemps que le reste du pays en était empêché.

Dans son message du 9 décembre 1813, Madison fit ressortir les inconvénients résultant de la non-exécution de cette mesure. Pour lui, c'était simplement prolonger la durée de la guerre. En effet, non-seulement des objets de première nécessité arrivaient, de la sorte, aux ports anglais, aux armées anglaises au loin, mais les armées qui menaçaient directement les États-Unis, qui se trouvaient en face des armées américaines, pouvaient tirer des ports américains des ravitaillements qu'il eut été impossible de faire venir d'ailleurs. Même les navires et les troupes qui venaient insulter les côtes et remontaient l'embouchure des fleuves se voyaient ainsi soutenus et entretenus. Partout, si l'on n'y mettait bon ordre, on arrivait à ce résultat déconcertant: l'armée anglaise du Canada secourue par ceux-là même qui devaient la combattre.

Quelque logiques et justes que fussent les raisons qui inspiraient Madison en faveur d'un embargo, le moment était mal choisi pour le faire accepter. Il était trop tard de recommencer un essai qui avait si mal réussi à Jefferson. On savait d'ailleurs que la Russie, la Prusse, le Danemark, la Suède et la Norvège, l'Espagne et l'Amérique du Sud, étaient déjà accessibles au commerce anglais et que la marche fatale des événements n'allait peut-être pas pour longtemps empêcher Napoléon de lui fermer le commerce avec la France. Le résultat serait donc minime si l'Angleterre se trouvait simplement exclue des ports de Boston et de Salem.

Cet embargo qui fut voté et révoqué peu après, qui, pour les uns, n'était qu'une imitation maladroite du système continental de Napoléon, pour les autres, un moyen de supprimer toute communication illicite avec le Canada, fut soumis aux vicissitudes qui se succédaient si rapidement en Europe et donna lieu à des discussions d'un intérêt plus spécial, concernant la crise économique.

En Europe, les alliés avaient traversé le Rhin et menaçaient la France au Nord et à l'Est, tandis que Wellington marchait sur Bordeaux. Dans ces conditions, quel effet pourrait produire l'embargo, quand l'Angleterre, débarrassée de son redoutable adversaire, avait renoncé à ses blocus comme la France avait renoncé à ses décrets? Prenant en considération ces changements importants, par un message au Congrès du 31 mars 1814, Madison, revenant sur sa décision primitive, recommanda de mettre un terme au système des restrictions commerciales. À cette occasion, deux orateurs exposèrent les raisons qui les avaient toujours fait manifester une opinion opposée à toute mesure restrictive.

Calhoum, qui avait toujours combattu la politique commerciale de Jefferson et de Madison, considéra la volte-face de ce dernier comme un triomphe personnel, mais, au lieu d'en faire grand état, il fit siennes les raisons invoquées par le Président et s'efforça d'adoucir les contestations qui pourraient s'élever, à ce sujet, entre les représentants des États du Sud et de l'Est. Il rappela que la logique absolue n'est pas de ce monde, qu'un changement d'opinion se justifie par la nécessité qu'implique toute évolution et qu'une politique ne peut être taxée d'inconsistance que s'il n'y a pas de changement dans les circonstances pour la justifier. Maintenant, des circonstances nouvelles réclamaient de nouveau la liberté du commerce, à la condition, toutefois, que cette liberté ne fût pas un obstacle au développement des manufactures américaines; pour lesquelles il demandait la continuité d'une politique franchement protectrice.

Ces deux affirmations semblaient contradictoires: la grande liberté accordée au commerce anglais ne comportait-elle pas un obstacle dangereux pour le développement et la protection de l'industrie américaine?

Daniel Webster fit ressortir cette contradiction. Les arguments qu'il émit sont typiques.

Il rappela, à son tour, que le système du blocus américain qui, pendant si longtemps, avait été accepté comme un _Credo_ politique, n'était autre qu'une conséquence du blocus continental de Napoléon; ce système soutenait le gouvernement de Napoléon, aussi longtemps qu'il était tout-puissant; il l'abandonnait quand Napoléon s'approchait de son déclin. Webster était heureux de cette condamnation du «premier système américain» parce que cette suppression concordait avec ses idées sur le développement des manufactures. Et ici, cet homme d'État, d'un caractère si énergique, exprima, presque en poète, son aversion, non pas pour le nombre croissant des usines, mais pour la méthode avec laquelle elles prenaient déjà une si grande extension dans le vieux monde. Par anticipation, il semblait un Ruskin américain, quand il disait:

«Je ne suis pas pressé de voir des Sheffields et des Birminghams en Amérique... Je ne tiens nullement à accélérer l'approche de la période où la grande masse des travailleurs américains ne trouvera plus son emploi dans les champs; quand les jeunes hommes de la campagne seront obligés de fermer leurs yeux aux beautés de la nature,--au ciel, à la terre--et de se confiner dans des ateliers malsains; quand ils seront obligés de fermer leurs oreilles au bêlement de leurs troupeaux broutant sur les collines qui leur appartiennent, et de ne plus entendre la voix de l'alouette les fêtant au labour et qu'ils devront les ouvrir dans une atmosphère de fumée, de vapeur, au perpétuel tourbillon des courroies et des fuseaux, dans le grincement des scies....»

De telles paroles dépassaient l'actualité du moment, elles prédisaient le danger futur. Mais l'heure présente était toute entière aux complications militaires et les divergences qui divisaient Républicains et Fédéralistes devaient se réveiller devant la nécessité de fortifier les contingents de l'armée. Si Armstrong reconnaissait l'opportunité d'augmenter le nombre des recrues en vue d'une offensive, Webster fut d'avis de ne pas sortir d'une guerre défensive, excepté sur l'Océan. Les batailles de Leipzig et de Vittoria lui donnaient raison. L'Angleterre pouvant disposer de plus de ressources, l'offensive avait passé entre ses mains et une défense victorieuse était seule ce que pouvaient espérer les États-Unis.

Sérurier assistait à ces débats parlementaires, il observait ces revirements de l'opinion, en fidèle serviteur de Napoléon, en sincère patriote aussi. La considération qu'on lui témoignait augmentait ou diminuait, suivant la nature des événements. L'importance de son rôle se réglait d'après l'issue plus ou moins heureuse de la tactique de son maître. On peut trouver dans sa correspondance diplomatique comme un reflet des différentes phases par lesquelles passa l'influence française en Amérique, à cette époque. En juillet 1813, la gloire de l'Empereur est encore intacte.

«La semaine dernière, écrit-il[88], nous avons reçu, l'une après l'autre, les nouvelles des derniers succès remportés au commencement de la campagne,--la bataille de Lutzen, l'offre d'un armistice et la bataille de Bautzen. Ces événements, si glorieux pour la France, ont été autant de coups de foudre pour l'ennemi en Amérique. Sa consternation égale sa confiance antérieure, qui n'avait pas de limites. Les Républicains du Congrès, par contre, ont reçu ces nouvelles avec des expressions de triomphe. Ils sont tous venus me féliciter et m'ont affirmé qu'ils n'étaient pas moins que nous victorieux à Lutzen...»

[Note 88: Sérurier à Bassano, 21 juillet 1813 (_Archives des Aff. Étrang._).]

Quand arrivèrent les nouvelles moins bonnes, à la fin d'octobre 1813, l'enthousiasme de Sérurier baisse un peu de ton mais il ne peut pas encore dire que la confiance de Madison soit déjà ébranlée:

«En rentrant à Washington, il s'est exprimé en des termes convenables, quoique mesurés, sur la monstrueuse coalition qui a été renouvelée contre Sa Majesté. Il me fit remarquer que, au nombre de nos avantages, nous devions compter le fait que la coalition possédait dix têtes, tandis que la France n'en avait qu'une».

«Et quelle tête puissante!» conclut aussitôt le Président, avec moins de grâce que de conviction dans sa contenance.

Mais le Ministre de France ne devait pas toujours recueillir dans son entourage des propos si flatteurs.

Quand on apprit la bataille de Leipzig et les dispositions conciliantes de Castlereagh, Sérurier tomba de son piédestal,--de toute la hauteur qui convenait au représentant de Napoléon. Ce fut une consternation chez les uns,--une joie chez les autres,--une stupeur chez tous. En pouvait-il être autrement? Au commencement de février 1814, les nouvelles étaient arrivés de Bordeaux annonçant que les alliés étaient à Troyes, menaçant Paris, tandis que Napoléon avait accepté leurs conditions de négociations.

«Pour le moment, écrivait Sérurier[89], le public croyait tout perdu. Je dois dire, en toute justice, que le Président et son cabinet montrèrent plus de sang-froid et ne partagèrent pas l'alarme universelle, ils continuèrent à me témoigner une grande confiance dans le génie de l'Empereur. Je ne les ai pas trouvés inquiets outre mesure par la marche des alliés, ni sceptiques en ce qui concerne notre pouvoir de les repousser; mais je sais que l'adhésion de Sa Majesté aux conditions préliminaires des alliés et, plus encore, le congrès de Châtillon, et l'influence irrésistible naturellement acquise par le Ministre britannique, ont vivement alarmé M. Madison. Il crut voir, dans l'annonce de votre acceptation de ces conditions, notre renonciation à toute espèce de pouvoir ou contrôle sur l'Espagne et sur l'Allemagne, où l'Angleterre serait désormais toute puissante. Il crut qu'une paix, dictée par lord Castlereagh, avait déjà dû être signée et que les États-Unis seraient laissés sur le champ de bataille...»

[Note 89: Sérurier à Bassano, 15 avril 1814 (_Archives des Aff. Étrangères_).]

Les esprits se montraient tellement affectés par les revers de Napoléon que les capitalistes hésitaient à exposer leurs capitaux. Il est évident que le passage du Rhin et les progrès des alliés en France, provoquèrent ce mouvement rétrograde du cabinet de Washington.

Du coup, Sérurier perdit tout son prestige.

Du coup, fut modifiée aussi la tendance qui constitue une des caractéristiques de la première période de l'histoire des États-Unis, période durant laquelle, les diplomates étrangers pouvaient jouer un rôle assez important pour contrebalancer l'influence des pouvoirs législatif et exécutif. Ce qui, jusque-là, avait été permis à l'initiative personnelle de Jefferson ou de Madison, ne fut plus toléré. L'ingérence indiscrète d'une grande puissance étrangère n'était donc plus possible. La parole était désormais aux représentants de la nation. Beau et grand principe qui, malheureusement, n'est pas toujours conforme à la réalité des choses. Et, en l'occurrence, quelle nation représentaient, le plus souvent, ces représentants? Des fractions de nationalités qui, dans l'émiettement du système fédératif, risquaient de méconnaître le véritable intérêt de l'Union. La politique séparatiste des différents états faisait encore grand tort à la notion de l'État. Cette politique, qui était parfaitement légitime quand il s'agissait d'intérêts locaux, devenait désastreuse quand il s'agissait de questions d'un ordre plus général, telles que la guerre, les relations extérieures, la défense, enfin, du territoire, non seulement d'un état pris isolément dans son entité organique, mais de tous les états pris dans leur ensemble. Les Républicains avaient toujours défendu ce principe,--qui est en même temps un _Credo_ indispensable au salut d'une patrie. Des fédéralistes de la Nouvelle-Angleterre s'étaient toujours montrés hostiles à cette conception, et pour cause, car leur parti ne renonçait pas encore à l'espoir d'une scission. Ils manifestaient peu d'empressement pour la continuation de la guerre. Ceux du Massachusetts émirent même la prétention de ne pas prendre les armes avant que leur territoire ne fût envahi par l'ennemi. Jusque-là, d'ailleurs, les habitants des principales villes voulaient continuer leur commerce sans entraves, sans embargo, sans blocus. Il y eut des réunions où de véritables appels à la révolte se firent entendre,--ce qui était d'autant plus dangereux qu'il y avait en Angleterre des partisans réclamant la constitution d'une confédération du Nord uniquement composée des cinq états de cette ancienne province.

Les hommes politiques mieux avertis, même fédéralistes, reculèrent devant cet extrême. Ils ne voulaient, sous aucun prétexte, répandre la division pendant qu'on était en guerre avec une nation puissante qui, tout en ayant accepté l'envoi de commissaires en vue de la paix, ne semblait pas disposée à accepter de raisonnables conditions de paix.

Tandis que la guerre, impopulaire chez les uns, populaire chez les autres, donnait lieu à de telles manifestations de politique intérieure, elle continuait ses opérations militaires sur lesquelles il convient de jeter maintenant un coup d'oeil d'ensemble.

Après les premiers échecs à la frontière du Canada, le général Harrison eut pour mission de reprendre Détroit et de s'avancer jusqu'à Malden; mais, selon lui, on ne pouvait garder Détroit qu'après avoir pris Malden. Il ne paraissait pas avoir grande confiance dans le succès de cette campagne et cherchait à en rejeter la responsabilité sur le cabinet[90]. Une rencontre sanglante eut lieu sur les bords de la rivière Raisin où le général Winchester aurait pu avoir l'avantage s'il avait eu toutes ses forces à proximité; mais le régiment de Wells était trop loin pour le secourir. Il fut débordé par la milice canadienne flanquée par un gros d'Indiens qui firent preuve de leur férocité habituelle. Il fallut se rendre. Les gens de Kentucky qui s'étaient battus avec bravoure excitèrent la curiosité des soldats anglais.

[Note 90: Harrison au Ministre de la Guerre, 8 janvier 1813.]

Le major Richardson[91] fit d'eux la description suivante: