Part 21
Au début de l'année 1812, les tories les plus belliqueux ne pouvaient se dissimuler que, si Napoléon réussissait dans son expédition contre la Russie, comme il avait, jusqu'à présent, réussi partout où s'était fait sentir le poids de son épée, il lui suffirait de l'alliance américaine pour ruiner de fond en comble le commerce et les finances de la Grande-Bretagne. C'était bien l'opinion de Madison. Aussi y avait-il un parti dans les communes qui aurait voulu la réconciliation avec l'Amérique,--l'Amérique qui, malgré tout, était, pour la Grande-Bretagne, une source de telles richesses commerciales qu'il serait malhabile d'en provoquer la perte ou simplement l'appauvrissement. Castlereagh avait succédé à Wellesley et, au sein même du gouvernement, des voix se faisaient entendre en faveur de la suppression des ordres en conseil. Comme Napoléon, on avait tourné les inconvénients résultant de ces ordres, par des licences accordées dans certaines conditions, sans lesquelles, le commerce eut été complètement paralysé. C'était officieusement saper un système que l'on défendait officiellement. On trichait, en somme, ainsi que l'on trichait en France où, pour esquiver les obligations imposées par les Décrets, les commerçants étaient parfois forcés d'accepter des compromissions peu honorables. Canning lui-même, qui avait si longtemps défendu l'opportunité des ordres en conseil, s'y montra soudain opposé, ainsi qu'au système des licences, surtout en ce qui concernait l'Amérique. L'opinion générale n'était pas favorable. C'est alors que le 21 avril 1812, le prince régent fit connaître la déclaration à laquelle nous avons fait allusion plus haut, aux termes de laquelle, si le gouvernement français supprimait les Décrets de Berlin et de Milan, par un acte officiel, les ordres en conseil, y compris celui du 7 janvier 1807, seraient immédiatement révoqués. À ce moment, la guerre aurait encore pu être évitée. Mais, depuis le départ de Pinckney, les États-Unis n'avaient plus de ministre à Londres et Jonathan Russel, simple chargé d'affaires, était tenu à l'écart des discussions.
Dans le Parlement, la lutte était âpre. Brougham se faisant l'interprète de tous ceux qui se prétendaient lésés par les ordres en conseil, tendait à prouver que, si l'on persistait dans ce système, le marché anglais allait être réduit à rien. Une pareille prophétie était la condamnation de la politique de Perceval. Cette politique allait avoir à subir une attaque énergique dirigée contre la personne de son représentant, lorsque le 11 mai, au moment d'entrer dans la Chambre, le premier ministre reçut un coup de pistolet en pleine poitrine. Il tomba et tomba en même temps la politique qu'il défendait. Quoi qu'il fût, en réalité, la victime d'un fou prétendant venger une affaire personnelle, il put passer, un instant, pour la victime des circonstances tragiques que traversait l'Angleterre. Mais sa disparition, en ouvrant une crise ministérielle, ne pouvait arrêter la marche fatale des événements. Pour activer l'issue des négociations, Jonathan Russel fit connaître à Castlereagh le Décret de Napoléon révoquant les décrets de Berlin et de Milan; mais ce décret n'avait pas un caractère officiel, c'était comme un acte dont on ne voulait pas avouer la portée, dont la date même était indécise. Cependant la publicité donnée à ce document pouvait avoir une grande répercussion sur l'opinion publique, au moment où le Congrès américain proclamait de nouveau l'embargo comme préliminaire de la guerre, au moment, enfin, où la révélation des menées corruptrices de John Henry mettait le cabinet de Londres en mauvaise posture. Ces faits, habilement exploités, devinrent autant d'arguments à l'appui de la thèse de Brougham qui demanda le retrait des ordres. Ils furent révoqués dans la séance du 16 juin 1812, sans résistance de la part du gouvernement.
C'était un triomphe pour l'Amérique. La menace d'une guerre, qui planait, avait rendu l'Angleterre hésitante, se cherchant dans la pénurie des hommes et des ressources. En Amérique, au contraire, l'attitude belliqueuse du gouvernement trouvait des échos jusque dans les couches les plus profondes du peuple, tandis que l'Angleterre gardait un silence qui prouvait que la guerre en perspective n'était pas populaire. La presse partageait ce sentiment. Le _Times_ du 18 juin jugeait comme suit une série de mesures qui, depuis sept ans, étaient le fond de la politique anglaise: «On est très surpris», disait ce journal interprète de la majorité de l'opinion publique, «que de tels actes aient jamais pu recevoir la sanction du ministère quand on fit si peu pour les défendre».
Mais il était trop tard et le sort était jeté!
Les ordres en conseil furent révoqués le 17 juin 1812 à Westminster: la guerre fut déclarée à Washington le 18 juin 1812.
CHAPITRE XII
LES PRINCIPALES PHASES DE LA SECONDE GUERRE DE L'INDÉPENDANCE AMÉRICAINE.
Les États-Unis ont contribué à déclencher la guerre entre la France et la Russie. -- Ils s'apprêtent à régler un dernier compte avec l'Angleterre. -- État précaire de l'armée de l'Union. -- La campagne commence sur la frontière du Canada. -- Opérations navales. -- La politique anglaise influencée par les désastres de Russie. -- La mission de Gallatin et de Bayard. -- Embargo voté et révoqué. -- Opinions de Calhoum et de Daniel Webster. -- Le rôle de Sérurier. -- Répercussion des batailles de Bautzen, Lutzen et Leipzig. -- Contre-coup de la défaite de Napoléon aux États-Unis. -- Continuation des hostilités. -- Ross entre à Washington. -- Sérurier décrit à Talleyrand le sac de la ville. -- Le général Jackson bat les Anglais à la Nouvelle-Orléans.
Tandis que Napoléon passait le Niémen, s'arrêtait à Wilna et, par Smolensk et Borodino, prenait la route de Moscou, Madison s'efforçait de mettre les moyens d'action, en vue de la guerre, à la hauteur des conceptions politiques dont il s'honorait d'être le représentant. Le sang coula donc encore aux frontières orientales de l'Europe comme dans les étendues septentrionales de l'Amérique. À tant de mille de distance, les hostilités devaient commencer presque à la même date: au printemps de 1812.
Ces deux actions si lointaines et si différentes, à première vue, ont cependant des points de contact et sont solidaires.
L'Amérique, en suivant l'évolution qui devait la mener à la constitution de sa nationalité, ne pouvait, au début du XIXe siècle, s'affranchir des influences qui, au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, l'avaient mise aux prises avec la France et l'Angleterre. Entre les ambitions colonisatrices, les tentatives de domination tour à tour essayée et réalisée par ces deux nations, s'était glissée et avait grandi, petit à petit, la nation qui, avec les apports de tant d'autres nations, prit définitivement possession d'une partie de l'Amérique du Nord. Les étapes de cette marche en avant se réglèrent d'après les étapes suivies par cette longue succession de guerres qui, malgré les interruptions, peuvent être considérées comme une seconde guerre de Cent ans entre la France et l'Angleterre. À mesure que cette guerre s'approche de sa fin, les États-Unis s'approchent aussi de la réalisation de leur destin. La dernière étape fut celle pendant laquelle Napoléon chercha, par sa puissance continentale, à annihiler la puissance maritime de la Grande-Bretagne. Nous avons vu par quelles vicissitudes passèrent les États-Unis dans cette querelle faite à coups de Décrets et d'Ordres en conseil, mettant le commerce des neutres à une rude épreuve.
Malgré les critiques de l'opposition, le cabinet de Washington avait agi avec une certaine habileté et dans la conscience de son droit. À l'heure où nous sommes arrivés et en dépit des difficultés à surmonter, il allait récolter le prix de sa politique. Soit hasard, soit calcul, la France et l'Angleterre, sans s'être encore porté le coup décisif, virent leur situation modifiée de fond en comble. Napoléon perdu dans les vastes plaines de la Russie, l'Angleterre pouvait respirer et les États-Unis pouvaient agir. Les Décrets de Berlin et de Milan n'étaient plus strictement appliqués et les Ordres en conseil étaient supprimés. Les États-Unis considérèrent la guerre avec l'Angleterre comme l'acte nécessaire de la délivrance définitive,--Napoléon la considéra comme une diversion heureuse diminuant d'autant les ressources de son ennemie.
De plus, en s'enfonçant dans les steppes glacés de la Russie, Napoléon libérait l'Amérique de son contrôle direct et lui permettait, en même temps, de régler un dernier compte avec l'Angleterre,--toutes possibilités à la réalisation desquelles les États-Unis avaient contribué en solidarisant les intérêts de leur commerce avec ceux du peuple russe. Leur volonté bien arrêtée de sauvegarder leurs droits, en détachant, d'une part, Alexandre de Napoléon, les poussait, d'autre part, à marcher contre les Anglais. L'Amérique suscitait, de la sorte, à l'Empereur un nouvel adversaire et s'apprêtait, en même temps, à combattre le classique ennemi de l'Empereur.
Situation un peu déconcertante et embrouillée, mais qui était la conséquence des différentes phases que nous venons de résumer.
Cependant, les Américains, si forts de leurs droits, étaient moins forts dans la préparation d'une guerre qui les ferait respecter. Ils se retrouvaient en face de la Grande-Bretagne à peu près dans les mêmes conditions qu'au siècle précédent. La même stratégie et les mêmes difficultés allaient se présenter: le Canada était toujours l'objectif principal des premières opérations et il fallait, toujours, comme au siècle précédent, se prémunir contre les attaques et les menées des tribus indiennes.
En réalité, rien n'était prêt. On manquait de soldats et surtout d'officiers. L'activité déployée par Madison dans cette circonstance, si louable fut-elle, ne put faire l'impossible. Les généraux qu'on nomma aux divers commandements avaient presque tous joué un rôle dans la guerre d'indépendance, mais avaient, depuis, perdu tout contact avec l'armée: Dearborn, Thomas Pinckney, Wilkinson, Bloomfield, Winchester et William Hull, tous hommes qui, après avoir accompli leurs obligations militaires, s'étaient assoupis dans les compromissions politiques. On pouvait donc dire avec Scott[85] que, pour un esprit bien averti, l'armée ne présentait pas un aspect très rassurant.
[Note 85: SCOTT: _Autobiographies_, p. 31.]
Beaucoup d'officiers âgés avaient repris, en temps de paix, leurs habitudes de paresse et d'intempérance et il était impossible de savoir si une armée de volontaires n'aurait pas été supérieure à cette armée régulière de réguliers sortis de la régularité.
De plus, les côtes n'étaient pas en état de défense, les lacs n'étaient pas surveillés et les Indiens des territoires Nord-Ouest, déjà sous les armes, n'attendaient qu'un signal du gouverneur général du Canada pour se mettre en campagne.
Dans le Sud, la situation n'était pas meilleure; il y était facile à l'ennemi de repousser les garnisons américaines de la Nouvelle-Orléans ou de Mobile. La distance était grande entre la théorie et l'exécution. En paroles, l'enthousiasme guerrier se manifestait assez généralement. La difficulté commençait quand il fallait agir et le système des milices se montra défectueux, car les soldats qui les composaient refusaient souvent de servir au-delà des frontières de leurs États respectifs et prétendaient combattre d'après leurs vues personnelles, sans se soumettre aux ordres d'un commandement supérieur et unique.
Sur l'insistance du général Hull, il fut décidé qu'on se rassemblerait à Détroit, point fortifié d'où il serait possible de protéger la frontière et même d'occuper les territoires encore mal définis du Haut-Canada. Des ordres furent donnés pour envahir cette partie du pays et prendre immédiatement possession de Malden. On s'empara d'abord de Sandwich, en face de Détroit. Une proclamation promit aux habitants la liberté, en échange de l'oppression sous laquelle la domination anglaise les pliait. Cette proclamation provoqua des désertions dans le camp anglais, en faveur des Américains. Mais, pour empêcher la concentration de l'ennemi du côté de Détroit et de Malden, une diversion du côté de Niagara était nécessaire.
Dans ces guerres, si l'objectif était grand, les effectifs militaires étaient peu nombreux, surtout si on les compare aux armées nationales composées de tous les citoyens valides, que nous avons vues, depuis, manoeuvrer sur les champs de bataille de l'Europe. Mais tout est relatif et le destin de l'Union allait se jouer avec des contingents qui, de part et d'autre, ne dépassaient pas quelques milliers d'hommes.
Les Anglais n'avaient pas une grande supériorité numérique à opposer aux Américains, dans cette partie du Haut-Canada où les hostilités commencèrent. Mais leur bonne fortune consistait à avoir à la tête de leurs troupes le général Isaak Brock, de Guernesey, encore dans la force de l'âge et, dans la force du terme, un soldat. Brock, cependant, se trouvait en présence de grandes difficultés. La proclamation de Hull, comme nous l'avons vu, avait produit un si grand effet sur les esprits, que la milice de Norfolk refusa de marcher. C'était un des nombreux indices faisant ressortir, en dépit de nombreux obstacles, la popularité de la cause américaine. Même les Indiens des fameuses six nations, se rappelant le rôle prudent et perfide qu'elles avaient toujours joué dans les démêlés qui mettaient aux prises les représentants des races blanches, leurs dominatrices détestées, se recueillaient, avant de prendre parti pour les uns ou pour les autres.
Pendant que le général Dearborn perdait un temps précieux à Albany où il avait porté son quartier général, Brock passa du lac Ontario au lac Érié et obligea le général Hull à évacuer Sandwich pour se retirer à Détroit. Quoique Hull eût pu supporter un siège en règle, il résolut de se rendre. La crainte des Indiens qui devenaient menaçants, l'audace des Anglais et, il faut le dire aussi, l'état d'esprit indiscipliné de ses officiers et de son petit corps d'armée, lui firent prendre un parti qui entacha son honneur militaire et entama la frontière Nord-Ouest des États-Unis d'une façon dangereuse. Il fut accusé de trahison et d'incapacité par le parti pacifiste lui-même, à la tête duquel Jefferson avait été si longtemps et qui était, plus que les généraux, responsable du mauvais état de la défense nationale.
Du côté du Niagara, la campagne ne semblait pas devoir être plus heureuse. Il est vrai que Brock fut tué dans une des premières rencontres, mais Van Ruesselaer dut se rendre ainsi que Hull, quoique sa reddition, tout en occasionnant des pertes sérieuses en morts et en prisonniers, n'entraîna pas une diminution de territoire. Smyth qui lui succéda échoua aussi dans sa tentative de passer le Niagara. Le Canada demeurait donc intact.
Sur mer, il y eut des rencontres sans résultat définitif, avec des hauts et des bas, d'où les marines anglaise et américaine purent réciproquement tirer des raisons en faveur de leur supériorité. Cette supériorité s'affirma, un instant, du côté des Américains, lorsque Hull, commandant le vaisseau _Constitution_, vint à bout du vaisseau anglais _Guerrière_ commandé par Darces, lequel, en vue de Boston, fut défait et emmené prisonnier avec son équipage. Ce Hull était le neveu du général qui avait capitulé à Détroit. Cette victoire releva le renom de la famille et la renommée de la marine américaine, en passe de pouvoir se mesurer héroïquement avec la marine anglaise. Rien ne pouvait d'ailleurs exercer une influence plus satisfaisante sur les relations entre les différents partis et contribuer davantage à créer une commune solidarité de patriotisme. La victoire remportée par Hull avait, en effet, été facilitée par l'attitude de la Nouvelle-Angleterre où les fédéralistes formaient la majorité, elle avait été préparée grâce aux matériaux et aux hommes fournis par ces mêmes fédéralistes qui avaient si souvent défendu l'Angleterre contre les Démocrates et les Républicains. Pour la première fois, ils communièrent tous dans le plaisir d'une action d'éclat remportée sur l'ennemi commun. Et cette brillante performance fut pour la génération nouvelle un stimulant utile: les esprits, jusqu'à présent, uniquement adonnés aux profits du négoce, s'éprirent de gloire militaire, toutes proportions gardées d'ailleurs.
Sur une population d'un peu plus de sept millions, à peine dix mille hommes étaient soldats. C'était insuffisant. Dans son ensemble, la guerre ne causait pas un grand trouble au commerce habitué, et pour cause, aux embargos, confiscations et blocus. Jusqu'à présent, contrairement à ce qui s'était passé en Europe depuis tant d'années, aucune ville américaine n'avait encore connu les horreurs d'une invasion, les fermiers ne craignaient pas de voir leurs propriétés saccagées et le territoire de l'Union était assez vaste pour que, à l'exception des pays côtiers et du petit point exposé de Niagara, la vie pût y continuer, sans dommages, ses coutumières transactions. Dans ces conditions, la majorité des citoyens considérait la guerre plutôt comme un sport, tandis que ceux qui se rendaient réellement compte de la gravité de la situation, accusaient les généraux d'impéritie et d'incapacité après la bataille de Détroit. Il y eut des remaniements ministériels. Par un jeu de bascule qui se produit toujours dans des circonstances semblables, le Congrès avait perdu sa force d'opposition et le pouvoir exécutif avait gagné en autorité. Madison fut écouté, pour la première fois, par des représentants ayant mis une sourdine à la violence de leurs revendications. Avec lui, tout le parti républicain reconnut la nécessité de lever une armée régulière, largement rétribuée, ainsi qu'une flotte à la hauteur de celle qui se qualifiait maîtresse des mers. Il fallait, en même temps, se résoudre à augmenter la dette nationale dans de grandes proportions et ne pas reculer devant une guerre de conquête qui, toute proportion gardée, ressemblerait aux guerres que menait Napoléon en Europe, ainsi que pouvaient ironiquement le proclamer ceux qui accusaient Madison d'avoir toujours été un instrument entre les mains de l'Empereur.
La contradiction était, en effet piquante: le Président qui avait inauguré sa carrière présidentielle à un moment où, dans un entraînement pacifique, on avait, pour ainsi dire, aboli l'armée et la marine, à la fin de sa carrière, se voyait soutenu par une armée de près de soixante mille hommes et entouré par un nombreux état-major de généraux et d'officiers dont l'allure martiale contrastait avec sa simplicité bourgeoise.
D'ailleurs, même après les premières rencontres qui avaient diversement illustré les deux Hull, on espérait encore, en Angleterre, arrêter les progrès de la guerre, en facilitant la possibilité d'un armistice. Il y eut des remous d'opinion. La certitude, dans laquelle se trouvaient les hommes bien avertis de ne pouvoir enrayer la guerre avec les États-Unis, se précisait au moment même où l'espérance de vaincre devenait de jour en jour moins certaine. Tout contribuait à atteindre et à troubler la confiance publique.
En Espagne, Wellington qui, après la bataille de Salamanque, avait occupé Madrid, ne put s'y tenir et dut de nouveau évacuer cette capitale, en accentuant sa retraite vers le Portugal. Cet échec sans importance coïncidait avec la victoire sans lendemain de Napoléon qui, en septembre, était entré à Moscou. Tout faisait encore supposer que la Russie serait vaincue et que l'Angleterre, absorbée par l'Amérique, ne pourrait lui être d'un grand secours. Dans ces circonstances, la capture de la _Guerrière_ fut cruellement ressentie et le _Times_, interprète du sentiment unanime, proclama que, jusqu'à présent, on ne pouvait trouver, dans l'histoire, l'exemple d'une frégate anglaise se rendant à une frégate américaine. De pareils jugements, exprimés officiellement et qui correspondaient à l'explosion de joie ressentie aux États-Unis, ne faisaient que creuser l'abîme qui désormais séparait les deux pays. Et que les Américains eussent précisément choisi, pour frapper l'Angleterre, le moment où son existence politique et économique était le plus exposée, constituait la preuve évidente que Madison agissait d'après les ordres de Napoléon. Ainsi s'écrivait l'histoire et il devenait nécessaire de mener la guerre jusqu'au bout.
Le patriotisme anglais surexcité voulait maintenant faire cette guerre implacable et sans merci. Ce sentiment se développa à mesure que se répandirent les nouvelles de Russie: la retraite de la Grande-Armée française, harcelée à travers d'immenses espaces par l'armée et l'hiver russes. La satisfaction de ce retour inespéré de la fortune rendit alors léger aux Anglais l'effort à opposer aux Américains. Le parti de la paix au Parlement ne souleva plus aucune protestation. L'opposition n'accusa pas les Ministres d'avoir déchaîné une guerre avec les États-Unis,--elle les accusa de ne l'avoir pas mieux préparée, d'avoir ignoré que le gouvernement américain était infecté par une haine mortelle contre l'Angleterre, à laquelle répondait une affection également mortelle à l'égard de la France.
Cependant les hostilités anglo-américaines devaient se traîner en longueur. L'intérêt primordial qu'elles avaient un instant présenté pour le cabinet de Saint-James tombait au second plan; plus importants, d'une actualité plus proche, étaient les événements qui se préparaient en Europe et auxquels l'Angleterre, sous peine de déchoir, devait prêter l'attention la plus passionnée. Avant d'entrer dans le détail des opérations militaires qui, pendant trois ans, se déroulèrent aux États-Unis, il convient de jeter un coup d'oeil sur les brusques changements survenus en Europe et qui modifièrent la situation respective des belligérants, dans les deux mondes.
Résolu à rassembler une seconde armée de cinq cent mille hommes, en remplacement de celle qui s'était dispersée en Russie, Napoléon, après avoir laissé le commandement à Murat, était revenu à Paris, le 18 décembre 1812. La Prusse, frissonnante d'espoir, s'apprêtait à secouer le joug. Les Anglais comprirent que l'issue des complications américaines dépendait, dans une certaine mesure, de l'issue des complications allemandes.
Si nous remontons un peu le cours des événements, nous pouvons nous rendre compte qu'au début de l'expédition de Russie, alors que tout faisait encore présager la victoire de Napoléon, la situation du Ministre des États-Unis à Saint-Pétersbourg, était assez délicate. Son gouvernement, en déclarant la guerre à l'Angleterre, était devenu virtuellement l'allié de la France, au point de vue militaire, au moment même où la Russie avait tout intérêt à lier partie avec l'Angleterre contre la France.
Quelle conclusion tirer de ces faits?
Si Napoléon battait les Russes et marchait sur Saint-Pétersbourg, le ministre américain ne pouvait plus être _persona grata_ auprès du Tzar; si Napoléon était battu, ce même ministre ne pouvait pas s'attendre non plus à beaucoup de considération de la part de la cour de Russie, désormais acquise à l'influence anglaise.
Dans les deux cas, il eût été politique d'éviter la continuation de la guerre entre l'Angleterre et l'Amérique, et le Tzar conçut l'idée d'offrir sa médiation. Quand cette offre fut connue à Washington par l'intermédiaire du Ministre russe Daschkoff, le gouvernement était en pleine lutte pour la désignation des titulaires de certains portefeuilles et la nomination des généraux commandants en chef. Armstrong, nommé ministre de la guerre, se trouva en compétition avec Monroe qui se croyait désigné pour un commandement militaire. À cette occasion, Sérurier le jugea avec une condescendance un peu sévère quand il lui accorde, de haut, un brevet de satisfaction en ces termes[86].
[Note 86: Sérurier à Bassano, 13 janvier 1813 (_Archives des Aff. Étrangères_).]