Part 18
Du moins, il ne voulait pas admettre que les États-Unis, par leurs prétentions de conserver les droits d'une puissance neutre, en fait de commerce, d'user de réciprocité, par exemple, quand il s'agissait de répondre à un blocus par un blocus, pussent se solidariser avec des pays plus voisins qui commençaient à vouloir secouer le joug qui pesait si lourdement sur leurs transactions commerciales. En effet, la Russie, la Prusse, la Suède, le Danemark, les villes hanséatiques et même la Hollande, soutenue par le roi Louis, semblaient vouloir se détacher d'un système si contraire à leurs intérêts vitaux. Si le roi Louis ne s'était pas solennellement engagé à renoncer à ses désirs d'indépendance et à se soumettre à la volonté de son frère, la Hollande aurait été immédiatement annexée à la France. Elle le fut d'ailleurs un peu plus tard par le traité de Rambouillet.
En attendant, les navires américains qui, jusqu'en mai 1810, entraient librement dans les ports hollandais, purent être de bonne prise. Ce fut un gain énorme, à peu près quatre millions de dollars, sans compter les sommes importantes que représentait le commerce américain sur le continent. C'est alors que le Congrès, par l'acte du 1er mai 1810, atteignit Napoléon indirectement, en ouvrant au commerce anglais un marché aux États-Unis, ce qui constituait une ample compensation au commerce paralysé en France et en Hollande. Le cabinet de Washington annulait, pour ainsi dire, les effets du décret de Milan.
Devant tant de difficultés, Napoléon se montra soudain moins intransigeant en ce qui concernait la stricte exécution de ses fameux décrets. Le 31 juillet 1810, il fit savoir au duc de Cadore, qu'après avoir beaucoup réfléchi sur les affaires d'Amérique, il était maintenant d'avis qu'on pouvait notifier à M. Armstrong, qu'à partir du 1er novembre, ces décrets n'auraient plus d'effet,--à la condition toutefois que, si le conseil britannique ne retirait pas ses ordres de 1087, le Congrès remplirait l'engagement qu'il avait pris de rétablir les obstacles destinés à entraver le commerce anglais. À ce propos, sous la dictée de l'Empereur, Cadore adressa au général Armstrong, à la date du 5 août 1810, une lettre d'un grand intérêt historique qui donne comme la psychologie de Napoléon dans cette affaire.
Cadore fait d'abord remarquer que son maître, absorbé par les graves complications européennes, n'a connu que très tard l'acte du Congrès du 1er mai. Ce retard occasionnait certains inconvénients qui auraient pu être évités par une communication prompte et officielle. Passant en revue les différentes phases par lesquelles avaient évolué les relations de la France avec les États-Unis, le Ministre des Affaires Étrangères rappelle que l'Empereur avait applaudi à l'embargo, parce que cette mesure, tout en étant préjudiciable aux intérêts commerciaux de la France, ne contenait rien d'attentatoire à son honneur. Il est vrai qu'elle avait provoqué la perte de la Martinique, de la Guadeloupe et de Cayenne. L'Empereur, s'inclinant devant le principe qui faisait agir les Américains, n'avait formulé aucune réclamation... Mais l'acte du 1er mars 1809, supprimant l'embargo, lui substituait un état de choses plus défavorable encore aux intérêts français. Cet acte, auquel peu de publicité avait été donné, défendait aux navires américains le commerce avec la France tout en l'autorisant avec l'Espagne, Naples et la Hollande--pays sous l'influence française--et prononçait la confiscation de tout navire français qui voudrait s'arrêter dans des ports américains. Dans ces conditions, des représailles avaient été légitimes et exigées par la dignité de la France avec laquelle il était impossible de transiger. La réponse à la mesure prise par le Congrès fut que tous les navires américains qui se trouvaient en France furent mis sous séquestre. Mais maintenant que l'acte du 1er mars 1809 était avantageusement remplacé par l'acte du 1er mai 1810, la France pouvait profiter des avantages promis à la nation qui, la première, «cesserait de violer le commerce neutre des États-Unis». Cadore était donc autorisé à déclarer que les décrets de Berlin et de Milan seraient révoqués, qu'à dater du 1er novembre ils cesseraient d'avoir leur effet,--mais il était bien entendu que, comme conséquence de cette déclaration, les Anglais eussent à révoquer aussi leurs ordres en conseil et à renoncer aux nouveaux principes de blocus qu'ils désiraient établir; sinon, conformément à l'acte auquel il était fait allusion, les États-Unis devaient faire respecter leurs droits par l'Angleterre.
Cette lettre se terminait par des protestations d'intérêt et de dévouement que les Américains avertis considérèrent comme l'expression d'une fine ironie latine, d'autant plus sensible que, par un Décret du 22 juillet 1810, demeuré secret, Napoléon avait ordonné le versement, dans le trésor public, de toutes les cargaisons saisies à Anvers et dans les ports hollandais et espagnols. D'ailleurs, le Décret du 5 août 1810 fut tenu secret aussi, de sorte que l'on peut se demander si Napoléon était bien sincère en promettant la suppression des Décrets de Berlin et de Milan, une telle intention officiellement publiée ayant immédiatement dû provoquer, de la part des États-Unis, une attitude devant aussitôt amener la guerre avec l'Angleterre[68].
[Note 68: Gallatin to J. Q. Adams, 15 septembre 1821.]
Le doute conçu par les Américains était d'autant plus justifié que seul un Décret officiellement promulgué pouvait rétablir des droits qu'un autre Décret avait abolis. Les nouvelles venant de Paris n'en faisaient pas mention et, à la date du 14 décembre 1810, des lettres de Bordeaux apprirent que deux navires américains y avaient encore été séquestrés.
On ne savait donc pas au juste si les Décrets étaient révoqués ou s'ils demeuraient encore en vigueur. Un jour, Napoléon affirmait que leurs effets allaient être suspendus; le lendemain, il agissait comme si l'on était encore dans la période la plus aiguë du blocus continental. C'était toujours le même jeu de bascule: les plateaux de la balance retombaient, sans cesse, de tout leur poids, sur les États-Unis; qu'ils penchassent d'un côté ou de l'autre, ils faisaient sentir leur insupportable pression. Par cette manoeuvre, l'Empereur aurait voulu entraîner l'Union dans ce vaste système contre l'Angleterre, comme il avait fait du Portugal et de l'Espagne. La distance ne le permettait pas, sans cela, un corps d'armée aurait avantageusement remplacé les notes diplomatiques. Mais il était évident, malgré toutes les assurances, qu'aussi longtemps l'Angleterre persistait dans ses ordres en conseil, Napoléon persistait dans ses Décrets. Et l'Angleterre voyait bien que l'interprétation plus bienveillante dans l'application de ces Décrets ne concernait que les États-Unis et nullement le commerce britannique. Mais comment le cabinet de Washington pouvait-il voir clair dans ces subtilités diplomatiques? Le successeur d'Armstrong à la légation à Paris cherchait en vain lui-même à percer le mystère qui entourait la pensée du Maître.
En dictant à Cadore la lettre contenant l'énoncé d'une promesse conciliatrice, peut-être Napoléon voulait-il éviter une guerre entre la France et les États-Unis, et provoquer, au contraire, une guerre entre l'Angleterre et ces mêmes États-Unis. Il fut donc satisfait d'apprendre que, par sa proclamation du 2 novembre 1811, le Président Madison avait remis en vigueur l'acte de non-intercourse dirigé contre l'Angleterre. Il se félicita des termes de cette proclamation au point de ne pas relever la prétention formulée dans une proclamation presque simultanée de s'emparer de la Floride occidentale. Voyant les États-Unis prêts à défendre l'indépendance de leur pavillon contre les exigences anglaises, il se disait prêt aussi à toutes les concessions. Il faisait encore entendre qu'il ne voyait aucun inconvénient à ce que les Florides devinssent une possession américaine et qu'il était plus que jamais favorable à toutes les mesures pouvant faciliter l'indépendance de l'Amérique espagnole, à la condition, toutefois, que cette indépendance ne constituât pas un facteur utile et dangereux entre les mains de l'Angleterre[69].
[Note 69: Napoléon à Champagny, 13 décembre 1810, _Correspondance_, XXI, 316.]
L'expression d'un tel désir et d'une telle crainte parfaitement compréhensible dans la bouche de Napoléon, était pourtant contraire à la réalité des faits. À y regarder de près, l'indépendance de l'Amérique espagnole devait profiter au premier chef à l'Angleterre: elle constituait le but final vers lequel avait toujours tendu la politique du cabinet de Saint-James. Et vraiment, l'heure semblait mal choisie de prêter la main au démembrement de l'empire espagnol. En effet, comment le même souverain, fût-il plus puissant que le puissant Napoléon, pouvait-il concilier ces deux opérations contradictoires: pousser, par exemple, le Mexique et le Pérou à s'affranchir du joug de la mère-patrie et sacrifier, en même temps, des armées pour faire couronner son frère roi d'Espagne? C'était délibérément dépouiller la proie à la conquête de laquelle on s'évertuait en vain. Cette inconséquence était inhérente à la grandeur et à la vanité de l'entreprise: ses vastes proportions impliquaient des impossibilités d'exécution et, ce qui était arrivé pour la Louisiane, devait arriver pour les Florides. En 1803, Napoléon ne pouvant aboutir à Saint-Domingue et craignant la supériorité navale des Anglais, avait cédé la Louisiane à Jefferson; en 1811, ne pouvant réussir à Madrid, il donnait à Madison libre carrière dans l'Amérique espagnole. Mais en 1803, la perte de Saint-Domingue et de la Nouvelle-Orléans avait trouvé sa compensation de l'autre côté du Rhin, jusque dans le coeur de l'Allemagne. En 1811, quelle serait la compensation pour Napoléon de la perte du Mexique et du Pérou? Après les échecs de Lisbonne et de Cadix, il tourna ses regards encore plus au Nord, vers Moscou et Saint-Pétersbourg. En lisant entre les lignes, on peut trouver toutes ces indications dans les instructions de Napoléon à Cadore et à Sérurier qui avait remplacé Turreau à Washington. Mais comme nous allons le voir, les États-Unis vont trouver le moyen d'éluder la tyrannie du blocus continental en aidant l'empire moscovite à s'en affranchir à son tour.
En attendant, on comprend donc que, tout en cherchant à reconnaître le bon vouloir des États-Unis, Napoléon n'ait pas voulu renoncer au principe qui lui avait inspiré les décrets. À la date du 4 mai 1811, il ordonna à Bassano d'écrire à Russell une lettre[70] dans laquelle il autorisait l'admission des cargaisons américaines qui avaient été provisoirement mises en dépôt à leur arrivée en France. C'était se relâcher un peu de sa sévérité. Madison s'attendait à plus; la sécheresse de la forme ne voilait même pas en l'occurrence l'insuffisance du fond.
[Note 70: Duc de Bassano à M. Russell, 4 mai 1811. _State Papers_, III, 505.]
Il paraissait désormais évident, pour le représentant américain à Paris, que le but caché mais avéré de la politique française était d'acculer l'Union à une guerre avec l'Angleterre. Il jugeait assez bien la situation et, de ce qu'on ne lui disait pas ouvertement, il tirait une conclusion assez logique. Il devinait, sous les paroles amicales, les intentions plutôt hostiles[71]. Selon lui, Napoléon ne voulait pas révoquer les Décrets d'une façon officielle et définitive, dans la crainte que cette révocation ne provoquât une mesure analogue pour les ordres en conseil, et par conséquent vînt mettre une sourdine à l'irritation américaine à l'adresse de l'Angleterre, tandis qu'il était, au contraire, de son intérêt d'entretenir cette irritation. Cette manière de juger les tendances du cabinet des Tuileries semblait d'autant plus justifiée que, de tous les navires capturés depuis le 1er novembre, seuls ceux qui n'avaient pas violé les décrets furent mis en liberté.
[Note 71: Russell à Monroe, 13 juillet 1811. _State Department archives._]
On ne saurait affirmer que Napoléon nourrissait l'intention arrêtée de jeter les États-Unis contre l'Angleterre. Peut-être, cherchait-il seulement à faire respecter, par tous les moyens à sa portée, le principe du blocus continental, dont les décrets étaient l'expression légale, principe qu'il considérait comme la base fondamentale de son empire mais qui contenait aussi en germe les éléments de sa désagrégation. Au point de vue américain, il y avait cependant quelque raison de croire à cette machiavélique combinaison, car, qu'il le voulût ou non, Napoléon, par ses alternatives tour à tour conciliantes et agressives, créait et entretenait entre les États-Unis et la Grande-Bretagne un état permanent d'animosité qui devait indirectement mais fatalement aboutir à une rupture.
Mais hâtons-nous de le dire, l'obstination avec laquelle l'Empereur voulait imposer partout et à tous son système de blocus dirigé contre l'ambition britannique va se tourner contre lui: dans cette guerre dont l'enjeu est le commerce mondial, il a beau ne viser que l'Angleterre, il atteint en même temps, et presque malgré lui, les États-Unis. Il a beau leur vouloir du bien, esquisser des velléités de conciliation, les mesures sévères qu'il prend contre les Anglais, ont des répercussions déplorables et inévitables aux États-Unis. Et, comme conséquence inattendue mais que le génie, s'il n'était pas aveuglé, aurait pu prévoir, les intérêts américains avaient des liens si profonds avec les affaires européennes, que ces mêmes États-Unis, quoique en réalité si lointains, firent sentir leur influence très proche, à deux pas du théâtre septentrional de la guerre napoléonienne, dans la mer Baltique.
Là, ils allaient jouer un rôle, d'abord mal défini, mais qui devint bientôt très important.
Là, en effet, une multitude de leurs navires faisaient la contrebande, sous l'oeil bienveillant et même protecteur de la Russie et de la Suède. On ne pouvait plus effrontément ignorer l'existence des Décrets. Une pareille infraction fut la cause des dissentiments qui, dans l'été de 1811, mirent aux prises la France et les deux puissances du Nord. Il est donc permis d'affirmer que les Américains provoquèrent indirectement la guerre avec la Russie et qu'ils furent, de la sorte, les artisans d'une campagne désastreuse dans laquelle la fortune de Napoléon devait trouver son déclin.
Pour bien se rendre compte de l'importance de cette intervention, voulue ou fortuite, que l'histoire a, jusqu'à présent, un peu laissée dans l'ombre, il convient de retourner quelques années en arrière, en précisant la nature des relations qui existaient alors entre les États-Unis et la Russie. Une des idées les plus heureuses de l'administration de Madison fut d'envoyer un représentant à la cour de Saint-Pétersbourg. À une époque si troublée de l'évolution mondiale, les ministres de Washington à Paris et à Londres n'exerçaient pas une action efficace: ils étaient les jouets de la volonté supérieure qui, dans les deux pays rivaux, prétendait mener les autres pays à la remorque de leur fantaisie. À Saint-Pétersbourg, le Président eut la finesse de prévoir qu'un diplomate habile trouverait peut-être la possibilité de faire entendre des considérations osant s'élever contre les ordres de Napoléon.
Dès le mois d'août 1809, il avait envoyé J. Q. Adams en mission à Saint-Pétersbourg. Ce citoyen américain, qui joua un rôle distingué dans sa patrie, dut d'abord faire un certain apprentissage en diplomatie; il connut certains étonnements qui le menèrent, par étapes successives, de l'hésitation à l'assurance. Débarquant en Norvège, vers le milieu de septembre, il rencontra à Christiansand une trentaine de propriétaires de navires américains qui avaient été saisis par les Danois. La valeur de ces prises atteignait presque cinq millions de dollars. Adams s'adressa en vain au gouvernement danois qui ne faisait qu'obéir aux injonctions de Davout, commandant général à Hambourg. En arrivant en Russie, la situation lui parut peu favorable au succès de sa mission, car, officiellement jamais l'alliance entre Napoléon et Alexandre n'avait paru si solide. La Russie, en effet, venait d'aider Napoléon à vaincre l'Autriche et Napoléon avait aidé la Russie à s'emparer de la Finlande. Aussi, lorsque Adams attira l'attention du comte Romanzoff, ministre des Affaires Étrangères, sur les agissements des Danois, il n'obtint qu'une réponse évasive. Romanzoff, d'ailleurs, représentait à la cour, en conformité d'idées avec son maître, l'alliance française dans ce qu'elle avait de plus exclusif pour faire triompher le système du blocus. Comme Napoléon en personne et imitateur passionné du grand homme, Romanzoff se proclamait l'ami de l'Amérique aussi longtemps que l'Amérique se manifestait hostile à l'Angleterre; il lui retirait sa sympathie dès que les intérêts de l'Amérique se dressaient contre ceux de la France.
Cependant, Adams s'aperçut bientôt qu'une influence secrète travaillait en sa faveur. En dehors de l'atmosphère froide des entretiens officiels, une atmosphère plus chaude l'entourait. Il sentait qu'une action conciliatrice venait parfois atténuer la rigueur avec laquelle, Romanzoff et Caulaincourt repoussaient ses avances. Mais comment, dans ces conditions, ses réclamations au nom des marchands américains lésés par les Danois auraient-elles chance d'être écoutées? Romanzoff, en effet, ne l'écouta que d'une oreille distraite. La France seule, affirma-t-il, était responsable de la conduite du Danemark; elle considérait tous les navires américains comme étant anglais, conformément aux instructions formelles de Napoléon, lesquelles instructions répondaient à l'intransigeance de sa politique imposée à tous ses alliés avec une fermeté irréductible[72]. Il n'y avait donc rien à faire en faveur des compatriotes de M. Adams, qui attendaient en vain, en Norvège, les réparations dues aux traitements iniques qu'on leur avait infligés. Telle fut la réponse du ministre russe. Mais apparemment, telle ne fut pas l'opinion du Tzar de toutes les Russies, car quelques jours après cet entretien Romanzoff fit savoir à Adams que son maître lui avait ordonné de faire des démarches immédiates auprès du gouvernement danois pour que satisfaction fût donnée, le plus tôt possible, aux réclamations américaines.
[Note 72: Diary of J. Q. Adams, 2 décembre 1809, II, 83, 87.]
Ce revirement était significatif.
Si Adams s'était évertué par ses agissements à provoquer une rupture entre la France et la Russie, il n'aurait pu trouver un moyen plus efficace que cette intervention du Tzar dans le contrôle que Napoléon exerçait sur le Danemark. La question était délicate; elle contenait des éléments contradictoires, inconciliables: les éléments qui constituaient la base même de la politique de Napoléon, les éléments qui répondaient aux intérêts primordiaux de la Russie. Les opposer les uns autres, c'était faire ressortir combien l'alliance franco-russe était précaire. Les protestations de sympathie et d'amitié prodiguées à Tilsitt et à Erfurt allaient se heurter à des nécessités inéluctables; là où deux hommes, souverains de deux grands empires, avaient cru pouvoir concilier à jamais les aspirations de leur ambition, les tendances fatales et contraires de deux peuples devaient les séparer pour toujours. Il était évident que tout l'édifice du blocus continental, élevé avec tant de difficultés, à l'aide de combinaisons militaires et diplomatiques, allait s'effriter par des fissures successives, si la Russie permettait aux navires neutres de transporter à leur guise des cargaisons dont le produit revenait, d'une façon ou d'une autre, à l'Angleterre. Il était évident aussi que la Russie était acculée à la faillite si toute son exportation était supprimée et son importation réduite aux seuls articles de luxe, de provenance française. Pour l'empire moscovite, c'était une question de vie ou de mort. Mais comment sortir de cette impasse?
Par contre, en l'état des choses et toujours emporté par le courant qu'il était désormais impossible de remonter, Napoléon ne pouvait plus s'écarter du système auquel il avait consacré toutes ses forces et qu'il considérait comme le palladium de sa politique: il ne le pouvait, même au profit de la grandeur militaire de la Russie,--peut-être précisément à cause de cette grandeur toujours croissante. Dès lors, les difficultés soulevées par les exigences de commerce devinrent de jour en jour plus nombreuses dans les parages septentrionaux. Pendant l'été de 1810, Napoléon avait déjà redoublé de vigilance dans la mer Baltique, qui était encombrée de navires prétendus neutres, en réalité protégés par la flotte britannique. Sur les remontrances de l'Empereur, le Danemark interdit l'entrée de ses ports à tout vaisseau américain. Le duché de Holstein, la Prusse, le Mecklembourg durent imiter cet exemple. Caulaincourt, à diverses reprises et avec énergie, insista auprès du Tzar pour qu'il prît les mêmes mesures que ces cours, faisant miroiter devant ses yeux le danger que courrait la paix européenne, s'il refusait de suivre la même conduite.
Alexandre chercha un moyen terme lui permettant de ne pas se compromettre. Que voulait-il pour le moment? Ne pas courir de risques[73]. Se rapprocher de l'Angleterre, c'était se séparer de la France et déchaîner la plus dangereuse des guerres. Il estimait une folie de sa part d'agir de la sorte. Il voulait donc rester fidèle à la politique qu'il avait reconnue comme avantageuse et ne rien changer à son attitude hostile à l'égard de l'Angleterre. Il était décidé à lui fermer ses ports,--mais les fermer dans certaines conditions seulement, ne pouvant pas frustrer ses sujets de toute possibilité de commerce et leur défendre tout trafic avec les Américains.
[Note 73: THIERS, _Histoire du Consulat et de l'Empire_, XIII, 56.]
Le commerce américain devint donc ainsi le point de départ d'une irritation qui allait jeter le trouble dans l'esprit de Napoléon et d'Alexandre,--la cause lointaine encore, mais de plus en plus inévitable, qui allait mettre fin à l'amitié des deux Empereurs, mener la Grande Armée dans les steppes glacés de la Russie et assigner un terme à la marche ascendante de la magnifique épopée.
En attendant et devant l'attitude intransigeante de Napoléon qui, en l'occurrence, s'en prenait au commerce des Américains, les Russes ne purent s'empêcher de sourire des termes affectueux de la lettre du 5 août, citée plus haut et adressée à ces mêmes Américains par ce même Napoléon qui protestait auprès du Tzar qu'il n'existait pas de véritable commerce américain et qu'aucun navire américain ne se trouvait dans la possibilité de prouver sa neutralité, fût-il pourvu de licences.