Napoléon et l'Amérique Histoire des relations franco-américaines spécialement envisagée au point de vue de l'influence napoléonienne (1688-1815)

Part 11

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Lucien Bonaparte, le frondeur, celui des frères de Napoléon qui, en dépit des grandes richesses qu'il avait su accumuler de bonne heure, prétendait demeurer un pur républicain et défendre même en face de l'autocratie fraternelle, son indépendance personnelle, apprit la nouvelle par Joseph. Ce dernier vint le prendre à son hôtel de la rue Saint-Dominique, un soir de première aux Français où ils devaient aller ensemble. Les idées qu'ils échangèrent au sujet de l'aliénation de la Louisiane, tout à coup si chère à Lucien, firent vite passer le temps et on dut renoncer au spectacle. Mais les deux frères se donnèrent rendez-vous, pour le lendemain, chez le Premier Consul, afin de savoir s'il était vraiment décidé à mettre son projet à exécution et d'essayer de l'en détourner. Cette démarche, en y réfléchissant, était bien superflue. Elle s'explique, cependant, quand on songe qu'à cette époque, Napoléon traitait encore Joseph et Lucien sur un pied d'intimité qui, tout en faisant respecter les distances protocolaires, permettait parfois les expansions familiales. Et puis, le Premier Consul avant d'être Empereur, avait encore besoin de ménager certaines susceptibilités et certaines influences.

Il était dans son bain, aux Tuileries, quand Lucien se fit annoncer.

On sait que Bonaparte prenait des bains fortement arrosés d'eau de Cologne, ce qui était à la fois astringent, parfumé, et donnait au liquide une opacité blanchâtre permettant tels ébats hygiéniques qui n'offensaient pas la pudeur, quand il recevait des visites tout en se livrant aux soins de sa toilette.

Les deux frères causèrent de choses et d'autres: l'un, sur un ton de supériorité bienveillante; l'autre, sur un ton de respectueuse ironie.

Ils parlèrent littérature, théâtre, poésie, analysant, en passant, les oeuvres de Turgot, de Paoli, de Jean-Jacques; le temps s'écoulait, l'heure du bain touchait à sa fin et Lucien n'avait pas encore pu placer un seul mot concernant la Louisiane. Le valet de chambre avait déjà préparé le drap précieux dans lequel il allait envelopper l'auguste nudité de son maître, quand on frappa à la porte. C'était Joseph.

--«Qu'il entre! dit le Premier Consul,--je resterai dans l'eau un quart d'heure de plus.»

Aussitôt la question de la Louisiane fut entamée.

Joseph exprima son étonnement, Lucien son ahurissement, quand ils apprirent que le Premier Consul, pour arriver à ses fins, c'est-à-dire pour céder la Louisiane aux États-Unis, se passerait de l'assentiment des Chambres. La discussion prit un tour agressif et Bonaparte, devant l'insistance de ses frères, insistance qu'il commençait à trouver déplacée, finit par leur jeter à la face ces mots, sans s'inquiéter de la présence du valet de Chambre:

--«Et puis, Messieurs, pensez-en ce que vous voudrez, mais faites tous les deux votre deuil de cette affaire; vous Lucien, pour la vente en elle-même, vous Joseph, parce que je me passerai de l'assentiment de qui que se soit, entendez-vous bien?»

Cette réponse eut le don d'exaspérer Joseph qui, s'approchant de la baignoire, émit cette affirmation comminatoire:

--Vous ferez bien, mon cher frère, de ne pas exposer votre projet à la discussion parlementaire, car je vous déclare que moi, le premier, je me place, s'il le faut, en tête de l'opposition qui ne peut manquer de vous être faite.

Le Premier Consul ayant fait comprendre qu'il se moquait de toute opposition et que le projet conçu par lui, négocié par lui, serait aussi ratifié et exécuté par lui tout seul, Joseph emporté par un mouvement de colère irrésistible, répartit aussitôt:

--«Eh bien! moi, je te dis, général, que toi, moi, nous tous, si tu fais ce que tu dis là, pouvons nous préparer à aller rejoindre dans peu les pauvres diables innocents que tu as si légalement, si humainement, si justement surtout, fait déporter à Sinnamary...»

Le coup porta.

Bonaparte, suffoqué d'indignation, se souleva un instant hors de sa baignoire et s'y replongea avec une telle violence que l'eau en fut précipitée en jets abondants, accompagnés de ces mots:

--«Vous êtes un insolent! Je devrais...

On n'entendit pas la fin de la phrase, tant les éclaboussures humides firent de bruit et de dégâts. Le pauvre Joseph fut aspergé de liquide et, sous cette douche inattendue, sa colère tomba comme s'apaise le bouillonnement d'une soupe au lait brusquement enlevée au contact de la flamme qui l'exaspère.

Les trois hommes, dont la dignité consulaire et parlementaire aurait exigé un peu plus de dignité personnelle, se regardèrent avec des mines de circonstance répondant aux caractères respectifs des acteurs de cette scène qui, en tout autre lieu, eût été du plus haut comique: le Premier Consul était pâle, Joseph était rouge et Lucien, vierge de toute souillure humide, s'efforçait d'atténuer l'acuité de son air gouailleur. Seul, le brave domestique, témoin involontaire de tels écarts de langage et de tenue chez des maîtres auxquels il accordait volontiers une essence quasi olympienne, se sentit probablement atteint dans ses plus intimes croyances et, sous le choc, tomba évanoui.

Cette réalité mit les choses au point.

Après avoir relevé et fait emporter le serviteur trop sensible, Joseph se retira pour changer de vêtements, le Premier Consul sortit de son bain et invita Lucien à l'aller attendre dans son cabinet de travail.

Là, Bonaparte ayant recouvré tout son calme, voulut énumérer, de nouveau, pour son jeune frère, les raisons péremptoires qu'il pouvait invoquer pour justifier ce qu'il appelait plaisamment sa «Louisianicide».

Lucien persistait à penser que «céder la Louisiane aux Américains pour dix-huit millions était plus déshonorant que de la laisser prendre en tel cas de guerre...» Mais Lucien ne savait pas encore que cette guerre, Napoléon devait la faire, qu'il revenait, par la force des choses, à la politique continentale au détriment d'une politique coloniale et que, comme Louis XIV obligé d'abandonner l'oeuvre de Colbert en Amérique, il devait aussi abandonner ses projets sur Saint-Domingue et la Louisiane pour atteindre l'Angleterre en Europe. Lucien refusa catégoriquement de l'appuyer si la question devait être portée devant les Chambres et, à son point de vue, il était nécessaire qu'elle le fût. Devant son frère, il prétendait encore défendre son respect pour le Républicanisme et pour la Constitution,--cette Constitution qu'il avait contribué à faire accepter et, comme le Premier Consul le raillait vertement, tournant en ridicule ces vocables dont il méprisait déjà la signification, pour lui, surannée: Constitution! Inconstitutionnel! République! Souveraineté nationale!... Grands mots, grandes phrases...--Lucien n'hésita pas à faire connaître le fond de sa pensée et répondit avec courage:

--«Je pense, citoyen Consul, qu'ayant prêté serment à la Constitution du 18 brumaire, entre mes propres mains, comme président du Conseil des Cinq-Cents, et vous voyant la mépriser ainsi, si je n'étais pas votre frère, je serais votre ennemi...»

Cette attitude et cette menace mirent le comble à l'exaspération de Bonaparte; il s'avança sur son frère et fit le geste de le frapper; mais aussitôt maître de lui, il se ressaisit et lui jeta en plein visage:

--«Mon ennemi, toi! je te briserais, vois-tu, comme cette boîte!»

Et, en même temps, il lança violemment sur le plancher la tabatière qu'il tenait à la main et sur laquelle se trouvait le portrait de Joséphine par Isabey. Ce bijou, aussi précieux par le contenu que par le contenant, ne se brisa pas sur la couche épaisse du tapis, mais sous la secousse brutale, le portrait se détacha du couvercle. Lucien se baissa pour le ramasser et présenta l'objet d'un air intentionnellement respectueux, disant:

--C'est dommage, c'est le portrait de votre femme que vous avez brisé, en attendant que vous brisiez son original[35]...

[Note 35: «En 1819 ou 1820, notre belle-soeur, la reine Hortense, nous raconta à Rome que l'Impératrice Joséphine avait été fort alarmée par la catastrophe de son portrait.»

«Joséphine, comme la plupart des Créoles, était très superstitieuse. En ce temps-là, elle vivait dans la crainte presque continuelle que le Premier Consul, désirant avoir des enfants qu'elle n'était plus en état de lui donner, n'en vint à un divorce. Il en avait été question en rentrant d'Égypte, sous prétexte, non de stérilité, mais de légèreté de conduite...»

«Au temps de la tabatière brisée, Joséphine, pleine de confiance en Mlle Lenormand déjà fameuse tireuse de cartes, mais qu'elle contribua beaucoup à mettre à la mode, l'alla consulter.»

«Elle proposa de couvrir le portrait qui avait couru le risque d'être brisé, d'un autre absolument pareil et peint également par Isabey.»

«On nous dit que la boîte à double portrait est aujourd'hui entre les mains de la duchesse de Bragance, petite-fille de l'Impératrice par son père Eugène Beauharnais.»

(_Note de la princesse de Canino_).]

J'ai rapporté ces incidents de famille qui auraient peut-être dû rester ensevelis dans le secret des dieux,--c'est-à-dire, dans les archives privées de Bonaparte--si l'indiscrétion des Mémoires publiés et annotés ne les en avait pas fait sortir. Ils montrent, du moins, combien l'affaire de la Louisiane avait occupé les esprits, combien elle remuait d'intérêts des deux côtés de l'Atlantique,--intérêts d'ailleurs de nature bien différente et les Louisianais qui cherchaient à asseoir, d'une façon définitive, leur domination sur les rives du Mississipi, auraient été bien étonnés d'apprendre qu'aux Tuileries, dans la salle de bain et dans le cabinet de travail du Premier Consul, des discussions, qui risquèrent de dégénérer en pugilat, avaient eu lieu entre trois frères Bonaparte dont les opinions opposées semblaient ponctuer la gamme montante passant par ces trois états représentatifs de l'ambition de l'un d'eux: républicanisme, constitutionalisme, césarisme.

Dans une atmosphère plus calme, commencèrent les pourparlers officiels entre Livingston, Monroe et Marbois. Cependant là aussi, quand il s'agit de percer le secret des négociations, on se trouve devant une obscurité quasi mystérieuse: pas de rapport officiel, de compte-rendu des réunions ou des discussions permettant de suivre la marche des pourparlers. Pour cela, il faut consulter les papiers personnels des contractants. On dirait une affaire privée dont on ne veut ébruiter les difficultés. Mais, comme elle n'était pas menée avec toute l'activité voulue par les négociateurs américains qui cherchaient à étudier la place, le Premier Consul leur soumit par l'intermédiaire de Marbois, dès le 23 avril (1803), le projet d'une convention secrète[36].

[Note 36: _Correspondance_, VIII, 289.]

Par cette convention, dans le but d'éviter des malentendus au sujet des articles II et V du traité de Mortefontaine et dans le but aussi de fortifier les relations amicales, la République française était prête à céder ses droits sur la Louisiane. En conséquence de cette cession, la Louisiane, son territoire et ses dépendances devaient être incorporés dans l'Union américaine et former successivement un ou plusieurs états, conformément aux lois de la constitution fédérale; en échange, les États-Unis devaient favoriser le commerce français en Louisiane, le mettre sur le même pied que le commerce américain, avec des entrepôts permanents sur six points du Mississipi, auxquels répondait un droit permanent de navigation; de plus, ils devaient prendre à leur compte toutes les dettes dues aux citoyens américains d'après le traité de Mortefontaine.

Ce projet fut pris en considération par les plénipotentiaires américains, dans ses grandes lignes. Livingston et Monroe l'étudièrent de près; ils exprimèrent quelque divergence dans leur appréciation, mais finirent par s'entendre en prenant l'article II du traité de Mortefontaine comme base de la nouvelle convention. Le 29 avril, ils soumirent leur projet à Marbois: ils proposaient d'offrir cinquante millions à la France, plus vingt millions pour les dettes contractées par elle envers les citoyens des États-Unis,--en tout soixante-dix millions. Marbois insista pour avoir quatre-vingts millions. Après avoir résisté, le Américains accordèrent ce chiffre et le projet ainsi péniblement mis sur pied fut présenté le lendemain 30 avril au Premier Consul, qui l'accepta dans son ensemble.

Les difficultés commencèrent lorsque, pour la rédaction du traité, on se trouva devant la nécessité de précisions plus grandes. Les Américains réclamaient, d'abord, une définition plus exacte des frontières, laquelle définition copiée sur le traité de rétrocession signé par Berthier, restait dans le vague, accordant à la Louisiane l'étendue possédée par l'Espagne, telle que l'avait aussi possédée la France; mais sous la domination française, la Louisiane comprenait une partie de la Floride et toute la vallée de l'Ohio, jusqu'aux Monts Alleghanys et le lac Érié. Il n'était plus question de ces pays. À Livingston qui demandait des éclaircissements, il fut répondu évasivement: le Premier Consul n'était pas fâché de laisser planer quelque obscurité sur ces imprécises évaluations de limites. Il s'ensuivit des discussions longues et parfois âpres. Les Florides devaient être exclues du marché, mais Bonaparte promit d'appuyer le droit des Américains auprès de l'Espagne, en cas de vente. En ce qui concernait les indemnités à payer en Amérique, on ne trouva pas les représentants de l'Union assez exigeants, des citoyens pouvaient se prétendre lésés dans la suite, mais Livingston surtout et Monroe avaient hâte d'en finir. Au-dessus des questions d'intérêt financier, planait pour eux l'intérêt primordial de la patrie à agrandir, d'autant plus que le moment était critique, que la paix ou la guerre dépendait d'un geste et qu'avant tout il était urgent de conclure[37].

[Note 37: _Livingston to Madison_, 3 mai 1804; _View of the Claims_, etc... _by a citizen of Baltimore_, p. 75.]

La convention relative aux revendications ne fut signée qu'une semaine après le traité de cession. Quelles que fussent les critiques dont on accabla Livingston au profit de Monroe, il serait parfaitement injuste de déprécier les services rendus par le diplomate américain à son pays. Aucune négociation diplomatique n'eut de résultats si importants, à un prix si minime. L'annexion de la Louisiane fut, pour les États-Unis, un événement d'une portée immense; elle modifia de fond en comble les visées politiques des dirigeants, ouvrit des horizons infinis à des ambitions sans bornes et, au point de vue historique, peut être placée sur le même rang que la Déclaration de l'Indépendance, deux événements qui, dans l'évolution nécessaire du pays, se relient l'un à l'autre, comme l'effet à la cause.

CHAPITRE VI

LA LOUISIANE ET LES ÉTATS-UNIS.

Situation des États-Unis au moment de l'achat de la Louisiane. -- D'ataviques influences rattachent l'Amérique du Nord à son pays d'origine. -- Impossibilité de s'abstraire de la politique européenne. -- Action réciproque. -- La cession de la Louisiane inaugure l'ère des relations internationales et des prétentions à devenir une puissance mondiale. -- L'incorporation d'un territoire nouveau soulève des difficultés constitutionnelles.

Au moment de la cession de la Louisiane, quelle était la situation des États-Unis? Elle était encore précaire. Beaucoup avait été fait mais beaucoup restait à faire. On n'en était qu'à l'aurore d'une journée qui devait s'épanouir splendidement.

La grandeur de l'entreprise avait consisté, jusqu'à présent, dans la réalisation d'une grande idée: l'affranchissement de la tutelle anglaise.

Ceux qui s'y étaient employés avec l'habileté et le courage que l'on sait constituaient une élite, c'est-à-dire, une minorité. Les autres, suivant de plus ou moins loin, se confondaient dans la masse ignorante, anonyme, dont l'ensemble formait une population d'un peu plus de 5.000.000 d'habitants d'après le recensement de 1800,--population composée de blancs qui ne reculaient pas devant la nécessité illogique d'exploiter quelques millions d'esclaves nègres--nécessité d'ailleurs transitoire qui, plus tard, devait aboutir à l'inéluctable conflit mettant aux prises, dans une lutte effroyable, le Nord et le Sud.

Pour le moment, la situation matérielle et économique laisse beaucoup à désirer. La puissance des États-Unis ne réside encore que dans la volonté de la réaliser. Et cette volonté, qui s'est manifestée surtout dans le domaine de la politique, a dû aller d'abord au plus pressé.

La mise en valeur du sol n'avait pas pu être menée bien loin. Il fallait, avant tout, être les maîtres de ce sol. Et malgré près de deux siècles de luttes, le pays n'était pas entièrement conquis. La forêt enserrait encore, de son mystère dangereux et attirant, les centres habités; le minerai inutilisé dormait toujours dans son lit de roches. Presque toute la population était agglomérée sur les côtes où seul se rencontrait un peu de vie civilisée mais accentuant périodiquement, dans ses manifestations essentielles, la tendance inévitable de se développer vers l'Ouest.

La ville de New-York, quoique possédant un passé historique, ne présentait pas beaucoup d'apparence de luxe et de richesse. Philadelphie semblait avoir sacrifié à un plus grand souci de l'esthétique et méritait d'avantage l'admiration des touristes[38]. Boston, le centre intellectuel, la Mecque littéraire et politique, mal pavée, malpropre, avait toutes les allures d'une vieille ville anglaise où l'on va faire son marché. Washington émergeait du sein d'une solitude marécageuse, malsaine, où la Maison-Blanche, à moitié édifiée, s'élevait non loin des rives du Potomac, entourée seulement de quelques bâtisses minables où, pendant l'été de 1800, les membres du Congrès trouvèrent chichement à se loger. L'apparence matérielle de tous ces municipes semblait le symbole de la nationalité américaine: un commencement, un effort pour se libérer d'ancestrales influences vers une nouvelle conception de vie.

[Note 38: Mémoires du duc de Liancourt.]

Ce changement se pressentait plutôt qu'il ne s'affirmait sous des formes concrètes. Pour le passant, le train ordinaire de l'existence présentait encore l'aspect coutumier. Et le héros de Washington Irwing, Rip van Winckle, se réveillant d'un long sommeil à peu près en 1800, remarqua peu de modifications autour de lui, excepté sur les emblèmes officiels où la tête du Président Washington avait remplacé celle du roi Georges.

Les conditions économiques, en somme, avaient été très dures pendant tout le XVIIIe siècle et la vie, en général, n'avait pas progressé depuis les temps coloniaux.

Les hommes qui, par leur situation sociale, leur talent, purent prendre la direction du mouvement, répondirent aux tendances latentes, endormies dans les consciences, en s'efforçant d'imprimer un cachet national aux manifestations essentielles d'une nation en train de devenir et qui se cherchait encore. On put constater des prétentions exagérées, parfois prématurées, dans la politique, dans la société et dans la littérature. Mais, avant tout, il fallait s'affirmer en face des empiétements de l'étranger et donner une direction habile aux relations internationales dont le pivot oscillait toujours, en ce qui concernait l'Europe, entre la France et l'Angleterre.

C'était là la tâche principale, mais aussi le point faible et difficile, les Américains, absorbés par tant de besognes immédiates, s'étant longtemps habitués à considérer les affaires étrangères comme négligeables,--les nations étrangères même comme n'existant pas pour eux. D'après ce point de vue étroit et exclusif, leur histoire, leur système politique, leur évolution sociale, tels les produits d'un sol spécial, n'avaient rien à voir avec ce qui se passait dans les autres pays. Ces expressions consacrées: «Vieux Monde»,--«Nouveau Monde», devaient s'appliquer à deux formes d'humanité absolument distinctes qui, ne se devant rien, avaient le droit de s'ignorer.

Erreur dangereuse!

L'humanité, dans son ensemble, ne connaît pas une séparation aussi absolue. Cette humanité est diverse dans ses types représentatifs, depuis l'individu hostile à un individu, jusqu'à la collectivité ennemie d'une autre collectivité, mais dans ses manifestations de sympathie ou de haine, elle ne peut s'abstraire entièrement des lointaines traditions dans lesquelles une de ses fractions retrouve l'origine de sa mentalité,--elle ne peut s'affranchir de l'influence des ancêtres, qui ont façonné la majorité des individus, sans distinction de lieu et de temps, ou un groupement unique, même si ce groupement s'est partagé en deux branches séparées.

Les illusions des Américains qui, pendant un temps, prétendaient ne relever que d'eux-mêmes, ne sont donc pas admissibles. Pas plus parmi les nationalités que parmi les espèces animales, il n'y a de génération spontanée. Malgré les âpres revendications de la politique des nationalités trop exclusives, aucun peuple ne peut vivre longtemps sur son propre fonds et faire abstraction du glorieux héritage mondial dont les acquêts successifs se sont accumulés pendant près de deux mille ans.

Étant donnée, cependant, la situation géographique, les conditions de développement, les grandes distances, si un groupement d'individus a pu croire un instant, avec quelque apparence de raison, à la possibilité de tirer tout de soi et de ramener tout à soi, ce fut, certes, le groupement dont nous nous occupons. Il ne l'a pas pu plus que les autres,--d'abord, parce que c'eût été son arrêt dans le progrès, ensuite, parce qu'il contenait en lui d'immenses forces d'absorption et d'expansion:

En effet, dès que les Américains se trouvèrent en présence de questions politiques plus compliquées, ils comprirent que, malgré la séparation momentanée, une solidarité a toujours existé entre eux et l'évolution de l'activité européenne.

Après avoir coupé tout lien les rattachant à l'Europe et, principalement, à cette partie de l'Europe dont ils avaient un jour fait partie intégrante, les Américains s'aperçurent, un beau matin, qu'ils ne faisaient que continuer, à une date différente, le geste esquissé par des Anglais du XVIIe siècle, et aussi, que, dans les manifestations spéculatives de la pensée, ils ne faisaient que s'inspirer des plus importantes manifestations de la pensée européenne.

Il est donc évident qu'ils ne pouvaient pas demeurer étrangers et indifférents à l'histoire du Vieux Monde, dans les temps antérieurs,--et qu'ils seraient appelés, d'un jour à l'autre, à jouer un rôle dans l'histoire qui se préparait pour les temps à venir.

Dans le passé, à mesure qu'ils s'en éloignaient, ils trouvaient des points de repère, des noms glorieux dont leurs noms obscurs étaient comme un prolongement partiel. En effet, Guillaume le Conquérant n'a-t-il pas conquis pour eux? La grande Élisabeth n'a-t-elle pas été leur reine? Et Shakespeare n'a-t-il pas été leur poète? Cela est tellement vrai que, malgré la scission politique et intellectuelle qui, à partir d'une certaine époque, s'accentue entre les citoyens de l'Amérique septentrionale et les sujets de Sa Majesté britannique, les premiers écrivains qui cherchèrent à créer une littérature nationale, à tendance exclusivement américaine, ne peuvent se dégager de l'empreinte ancestrale et nous voyons, par exemple, Nathaniel Hawthorne, auteur essentiellement américain, d'un cachet original directement inspiré du puritanisme, ne pouvoir écrire sur l'Angleterre sans l'appeler: «Our old Home.»