Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire
Part 9
C'est à entamer la négociation commerciale que doivent tendre pratiquement les efforts de l'ambassadeur. Qu'il insiste à la fois près du ministère et du souverain, en termes différents: avec le premier, il ne saurait faire usage avec trop de véhémence des arguments et des termes que lui fournit l'instruction; avec le Tsar, il doit se placer sur un autre terrain, montrer une indignation contenue, mais surtout faire appel aux sentiments, aux souvenirs qui peuvent avoir conservé quelque empire sur l'esprit de ce monarque: «En conversant avec l'empereur Alexandre, parlez aussi à son coeur, intéressez son honneur et sa sensibilité. Dites-lui que le souverain qu'il place dans une position pénible est celui qui, de son propre aveu, l'a si bien servi, celui à qui il a dit à Tilsit et dans ce jour qu'il regardait comme l'anniversaire de Pultava: «Vous avez sauvé l'empire russe.»
La corde sentimentale est toujours celle que Napoléon cherche à faire vibrer dans ses rapports personnels avec Alexandre. Il n'entend pas interrompre sa correspondance directe avec lui, et le 28 février charge Tchernitchef de lui porter une longue lettre: elle est conçue avec un art d'autant plus profond qu'il se dissimule sous des apparences de rondeur. Tout en prodiguant les assurances et les raisonnements propres à tranquilliser, Napoléon articule nettement ses griefs et ne fait nul mystère des conséquences qu'entraînerait un rapprochement avec les Anglais; mais tout est dit si simplement, avec tant de naturel, avec un mélange si heureux de douceur et de fermeté, qu'il faudrait être bien porté au doute et à la méfiance pour chercher des intentions suspectes au delà de ces paroles.
La lettre débute sur un ton d'affectueuse tristesse: «Je charge le comte de Tchernitchef de parler à Votre Majesté de mes sentiments pour elle. Ces sentiments ne changeront pas, quoique je ne puisse me dissimuler que Votre Majesté n'a plus d'amitié pour moi. Elle me fait faire des protestations et toute espèce de difficultés pour l'Oldenbourg, lorsque je ne me refuse pas à donner une indemnité équivalente et que la situation de ce pays, qui a toujours été le centre de la contrebande avec l'Angleterre, me fait un devoir indispensable, pour l'intérêt de mon empire et pour le succès de la lutte où je suis engagé, de la réunion de l'Oldenbourg à mes États. Le dernier ukase de Votre Majesté, dans le fond, mais surtout dans la forme, est spécialement dirigé contre la France... Toute l'Europe l'a envisagé ainsi, et déjà notre alliance n'existe plus dans l'opinion de l'Angleterre et de l'Europe: fût-elle aussi entière dans le coeur de Votre Majesté qu'elle l'est dans le mien, cette opinion générale n'en serait pas moins un grand mal.
«Que Votre Majesté me permette de le lui dire avec franchise: elle a oublié le bien qu'elle a retiré de l'alliance; et cependant qu'elle voie ce qui s'est passé depuis Tilsit...» Ici, Napoléon rappelle avec force comment il a sacrifié à la Russie nos plus anciens alliés, comment il lui a livré la plus belle province de la Suède, livré la Valachie et la Moldavie, «acquisition immense, le tiers de la Turquie d'Europe».--«Des hommes insinuants et suscités par l'Angleterre, continue-t-il, fatiguent les oreilles de Votre Majesté de propos calomnieux. Je veux, disent-ils, rétablir la Pologne. J'étais maître de le faire à Tilsit: douze jours après la bataille de Friedland, je pouvais être à Vilna. Si j'eusse voulu rétablir la Pologne, j'eusse désintéressé l'Autriche à Vienne; elle demandait à conserver ses anciennes provinces et ses communications avec la mer, en faisant porter ses sacrifices sur ses possessions de Pologne. Je le pouvais en 1810, au moment où toutes les troupes russes étaient engagées contre la Porte. Je le pourrais dans ce moment encore, sans attendre que Votre Majesté terminât avec la Porte un arrangement qui sera conclu probablement dans le cours de cet été. Puisque je ne l'ai fait dans aucune de ces circonstances, c'est donc que le rétablissement de la Pologne n'était pas dans mes intentions. Mais si je ne veux rien changer à l'état de la Pologne, j'ai le droit aussi d'exiger que personne ne se mêle de ce que je fais en deçà de l'Elbe. Toutefois, il est vrai que nos ennemis ont réussi. Les fortifications que Votre Majesté fait élever sur vingt points de la Dwina, les protestations dont le prince Kourakine a parlé pour l'Oldenbourg et l'ukase le prouvent assez. Moi, je suis le même pour elle, mais je suis frappé de l'évidence de ces faits et de la pensée que Votre Majesté est toute disposée, aussitôt que les circonstances le voudront, à s'arranger avec l'Angleterre, ce qui est la même chose que d'allumer la guerre entre les deux empires. Votre Majesté abandonnant une fois l'alliance et brûlant les conventions de Tilsit, il serait évident que la guerre s'ensuivrait quelques mois plus tôt ou quelques mois plus tard. Le résultat doit être, de part et d'autre, de tendre les ressorts des deux empires pour nous mettre en mesure. Tout cela est sans doute bien fâcheux. Si Votre Majesté n'a pas l'intention de se remettre avec l'Angleterre, elle sentira la nécessité pour elle et pour moi de dissiper tous ces nuages.... Je prie Votre Majesté de lire cette lettre dans un bon esprit, de n'y voir rien qui ne soit conciliant et propre à faire disparaître de part et d'autre toute espèce de méfiance et à rétablir les deux nations, sous tous les points de vue, dans l'intimité d'une alliance qui depuis près de quatre ans est si heureuse[124].»
[Note 124: _Corresp._, 17395.]
Ainsi, retour au passé par un accord sur les points en litige, telle était l'oeuvre à laquelle Napoléon invitait Alexandre. Cependant, à supposer qu'on lui eût concédé un traité de commerce et que l'on eût terminé l'affaire d'Oldenbourg par l'acceptation d'une indemnité, se fût-il déclaré et estimé pleinement satisfait? Ne tenait-il pas en réserve une prétention secrète et persistante? N'avait-il pas, comme Alexandre, son grief caché, plus grave que tous les autres? On le retrouve en lui, pour peu que l'on pénètre dans les replis de sa pensée et les profondeurs de sa politique.
Ce qu'il reprochait aux Russes dans son for intérieur, c'était moins de fermer leurs frontières à nos articles que d'ouvrir leurs ports aux marchandises britanniques, à ces produits coloniaux que leur apportaient de prétendus neutres et dont l'Angleterre devait se défaire à tout prix, sous peine de banqueroute et d'ignominieux désastre. Seulement, en sauvant nos ennemis par cette tolérance, Alexandre éludait plutôt qu'il n'enfreignait ouvertement les stipulations de l'alliance. Celles-ci, en le constituant ennemi de nos rivaux, l'avaient astreint à proscrire leurs bâtiments; elles ne lui interdisaient point de recevoir les neutres. Napoléon, il est vrai, avait raison et cent fois raison d'affirmer qu'il n'existait plus de neutres, depuis que l'Angleterre ne délivrait ses permis de circulation qu'aux bâtiments résignés à naviguer pour son compte, à exporter les denrées lui appartenant, à devenir ses agents, ses auxiliaires et ses complices: cette thèse s'appuyait sur l'exacte appréciation des faits, mais ne pouvait s'autoriser d'un texte formel. Comme l'Empereur n'avait point réussi l'année précédente à la faire admettre d'Alexandre par la persuasion et le raisonnement, il s'abstenait aujourd'hui d'y revenir; il ne voulait pas exiger encore ce qu'il ne se sentait pas en état d'imposer[125]. Il ne découvrirait sa prétention suprême qu'après avoir regagné assez de terrain en Allemagne, après avoir repris position assez fortement en face de la Russie, pour que cette cour pût envisager toutes les conséquences d'un refus et ne point le risquer à la légère. Actuellement, en prolongeant la discussion sur des objets d'importance secondaire, il se donnait le temps d'exécuter ses armements: il préparait aussi les voies, par une négociation préliminaire, à un arrangement plus complet, pour le cas où les réflexions et les dispositions futures d'Alexandre le rendraient possible.
[Note 125: Voy. notamment à ce sujet la lettre confidentielle du ministre des relations extérieures à notre ambassadeur en Russie, datée du 19 novembre 1811.]
On ne saurait donc dire que toute bonne foi soit encore bannie de ses rapports avec la Russie. Il négocie avec quelque sincérité, mais il négocie sans conviction. Il se doute bien que le Tsar s'est trop détaché de lui pour lui revenir jamais de plein coeur, entièrement, résolument, et pour s'assujettir aux servitudes que comporterait le renouvellement de l'alliance. Puis il se rend compte que l'Angleterre continue malgré tout à partager et à lui disputer l'Europe: il la sait douée d'un pouvoir occulte et comme magnétique, cette grande et odieuse Angleterre; il sent là l'irrésistible aimant qui ramène à soi et attire toutes les puissances l'une après l'autre, aussitôt que lui-même cesse de les tenir sous sa dépendance matérielle ou morale. La Russie ne lui appartient plus; il en conclut qu'elle est bien près de passer à l'ennemi, de s'unir à nos adversaires; qu'il en sera d'elle finalement comme de la Prusse en 1806 et plus tard de l'Autriche. Qu'on lise sa lettre du 2 avril au roi de Wurtemberg, on y trouvera cette idée déduite des circonstances et supérieurement développée.
Instruit de nos armements, requis d'y participer, le roi de Wurtemberg avait formulé hardiment quelques objections et signalé le péril d'un nouveau conflit. Napoléon le tient en assez haute estime pour condescendre à s'expliquer avec lui, à lui ouvrir en partie sa pensée. Il rappelle que «l'Empereur seul, en Russie, tenait à l'alliance contre l'Angleterre». Or, il résulte d'indices significatifs que ce souverain ne résiste plus aux passions hostiles qui l'enveloppent, à la pression de l'air ambiant, et peut-être a-t-il trop cédé déjà pour qu'il puisse se reprendre, à supposer que ses yeux se dessillent un jour et perçoivent le danger: «Entre grandes nations, ce sont les faits qui parlent, c'est la direction de l'esprit public qui entraîne. Le roi de Prusse laissait aller à la guerre, quand la guerre était loin: il aurait voulu la retarder quand il n'en était plus le maître, et il pleurait avec le pressentiment de ce qui allait arriver. Il en a été de même de l'empereur d'Autriche; il a laissé s'armer la landwehr, et la landwehr n'a pas été plus tôt armée qu'elle l'a entraîné à la guerre. Je ne suis pas éloigné de penser qu'il en arrivera de même à l'empereur Alexandre. Ce prince est déjà loin de l'esprit de Tilsit: toutes les idées de guerre viennent de la Russie. Si l'Empereur veut la guerre, la direction de l'esprit public est conforme à ses intentions: s'il ne la veut pas et qu'il n'arrête pas promptement cette impulsion, il y sera entraîné l'année prochaine malgré lui; et ainsi la guerre aura lieu malgré moi, malgré lui, malgré les intérêts de la France et ceux de la Russie. J'ai déjà vu cela si souvent que c'est mon expérience du passé qui me dévoile cet avenir. Tout cela est une scène d'opéra, et ce sont les Anglais qui tiennent les machines. Si quelque chose peut remédier à cette situation, c'est la franchise que j'ai mise à m'en expliquer avec la Russie.... Si je ne veux pas la guerre et surtout si je suis très loin de vouloir être le Don Quichotte de la Pologne, j'ai du moins le droit d'exiger que la Russie reste fidèle à l'alliance, et je dois être en mesure de ne pas permettre que, finissant la guerre de Turquie, ce qui probablement aura lieu cet été, elle vienne me dire: «Je quitte le système de l'alliance, et je fais ma paix avec l'Angleterre.» Ce serait, de la part de l'Empereur, la même chose que me déclarer la guerre, car, si je ne déclare pas moi-même la rupture, les Anglais, qui auront trouvé le moyen de changer l'alliance en neutralité, trouveraient bien celui de changer la neutralité en guerre. Conserverons-nous la paix? J'espère encore que oui; mais il est nécessaire de s'armer[126]...»
[Note 126: _Corresp._, 17553.]
Au fond et quoi qu'il en dise, désire-t-il que cette crise puisse être évitée? Il est loin d'en méconnaître la gravité et les dangers: il ne ressent plus l'attrait de la guerre et de ses grandes tragédies: il juge qu'il a couru assez de risques, cueilli assez de lauriers, et éprouve parfois comme une crainte de compromettre ce trésor de gloire. Mais il se dit que nul arrangement, si satisfaisant qu'on le suppose, ne vaudra pour les fins suprêmes de sa politique une campagne victorieuse qui rejettera les Russes au loin et les retranchera de l'Europe, qui l'y laissera par conséquent maître de tout, sans contestation et pour toujours. Alors, désespérant de retrouver des alliés sur le continent et d'y rallumer la discorde, l'Angleterre sentira l'inutilité de prolonger la lutte et s'inclinera domptée. La source des guerres se sera tarie; la paix du monde en sera la suite; la France se reposera enfin dans son omnipotence et sa gloire.
A l'appui de ces motifs de circonstance, Napoléon se découvre aussi et se crée des raisons permanentes, invoque des nécessités d'avenir. Comme toujours, son imagination construit une théorie à l'appui des exigences momentanées de son système; il l'édifie belle et somptueuse, faite de données réelles et d'intuitions prophétiques, et il en subit lui-même les séductions. Il sent que l'avenir est aux grands empires, aux agglomérations énormes. Il a vu, tandis qu'il s'emparait de l'Europe, l'Angleterre se dédommager sur le monde, conquérir et gouverner les mers, faire main basse sur toutes les colonies, se donner prise sur les plus lointains continents. En même temps, la Russie se renforce chaque année des cinq cent mille âmes dont le nombre de ses habitants s'augmente, et peu à peu monte sur l'horizon cet Océan de populations rudes et pauvres, cette inépuisable réserve d'hommes, qui peut un jour se déverser sur l'Europe et la submerger. Si fière qu'elle soit de sa civilisation raffinée et de son antique primauté, l'Europe se sentira petite un jour, humble et menacée, entre les deux colosses qui grandissent à ses côtés. Pour refouler l'un et abattre l'autre, ne doit-elle point profiter de l'instant où le destin des combats l'a placée sous un chef unique et lui a imposé le remède de la dictature? Héritier des Césars, Napoléon n'est-il pas tenu de reprendre et d'assumer leur fonction, de réprimer à la tête de ses légions les barbares du Nord, d'élever contre eux des barrières, sous forme d'États tout guerriers, constitués gardiens des frontières, et de recréer les confins militaires de l'Europe? N'est-ce point là pour lui l'oeuvre finale, le couronnement de l'édifice, la tâche de prévoyance suprême, celle qui assurera la sécurité des générations à venir et le règne paisible de son fils[127]?
[Note 127: _Documents inédits._ Cf. au tome VI des _Commentaires de Napoléon Ier_ la note XII, 117-118.]
Tout l'y porte: son tempérament de Méridional, qui lui fait assimiler le Nord à la barbarie; sa conception à la fois latine et carlovingienne de ses devoirs d'empereur, jusqu'à ce retour à la politique d'ancien régime qui tente depuis quelques années son esprit et flatte son orgueil. Pour faire comme les Bourbons, il a contracté en 1810 alliance matrimoniale avec l'Autriche: il a pris femme à Vienne et ne s'est pas aperçu que s'unir par le sang, lui soldat couronné, à l'Autriche humiliée et meurtrie, c'était épouser la trahison. Maintenant, la tradition du cabinet de Versailles, venue jusqu'à lui au travers de la Révolution et reprenant empire sur son esprit, lui conseille d'écarter cette Russie dont l'intrusion dans le cercle des grandes puissances a dérangé l'ancien système de l'Europe, tel que l'avait combiné la prudence de nos rois et de nos ministres. Louis XV pendant la plus grande partie de son règne, Louis XVI à certains moments, leurs conseillers les plus réputés, ont cru à la nécessité de mettre des bornes à la poussée moscovite, de lui opposer un faisceau d'États, de l'endiguer avec la Suède, la Pologne et la Turquie, remises sur pied et étroitement associées. Ils se sont obstinés vainement à cette oeuvre, mais Napoléon se croit sûr de réussir là où ils ont échoué: il se juge assez fort pour ressusciter des cadavres et jeter sur des États inertes ou décomposés le souffle de vie. Sa politique, dont les prévisions plongent au plus profond de l'avenir, rétrograde ainsi par ses moyens et se propose d'impossibles restaurations: elle obéit au mirage romain, qui l'abuse et l'égare, et s'inspire en même temps de la tradition des derniers Bourbons dans ce qu'elle a de plus usé: sa grande entreprise se fonde sur la combinaison de deux anachronismes: «Il est des temps et des cas, écrivait un de ses ministres, le sage Mollien, où l'anachronisme est mortel[128].»
[Note 128: _Mémoires de Mollien_, III, 290.]
Tel était le travail d'esprit qui le poussait, dès les premiers mois de 1811, à considérer une lutte probable avec la Russie comme sa grande et sa suprême affaire, à diriger vers ce but tous ses calculs, toutes ses pensées, à reporter insensiblement du sud-ouest au nord-est l'appareil de ses forces. Cependant, comme il se subordonnait toujours à des considérations pratiques et savait refréner au besoin le vol de son imagination, il se fût arrêté si l'empereur Alexandre eût recommencé à lui prêter une aide efficace contre l'Angleterre. Au fond, il ne demande rien qu'il ne soit en droit d'exiger d'après le pacte convenu, rien qui ne soit conforme à la lettre ou à l'esprit des traités. Seulement, ce droit très réel qu'il invoque, il se l'est créé à lui-même, il se l'est forgé à coups d'épée: les traités d'alliance, les obligations de concours qu'il a imposées, ont été pour les vaincus une conséquence de la défaite, une forme de la contrainte, et la contrainte ne maintient ses effets qu'à condition d'agir sans cesse et de renouveler ses prises. Il y a conflit insoluble entre le droit napoléonien et le droit naturel des États à s'orienter suivant leurs intérêts momentanés ou leurs inclinations, et le premier, fondé uniquement sur la victoire, portant en lui ce vice irrémissible, ne peut se soutenir que par la permanence et la continuité de la victoire. Napoléon redemande aujourd'hui ce qu'il a obtenu en 1807, au lendemain de Friedland, et il est résolu à reprendre la guerre s'il ne peut se conserver autrement les avantages et les sûretés qu'elle lui a valu: il reste ainsi conséquent avec lui-même, droit et sincère dans les grandes lignes de sa politique, mais varie ses procédés d'après les circonstances, s'y montre tantôt impétueux et violent, tantôt caressant et séducteur, souvent astucieux, rusé, et d'une dissimulation profonde. Comme il soupçonne avec raison qu'Alexandre le trompe et ne rentrera jamais de bonne foi dans l'alliance, il se prépare à marcher dans le Nord l'année prochaine, lentement, insidieusement, à se glisser avec toutes ses forces et à se raser jusqu'aux frontières de la Russie, pour se dresser subitement contre elle, s'élancer et frapper. Tous ses efforts tendent à s'assurer la faculté et l'avantage du choc offensif, et il ne se doute pas que le Tsar, plus engagé qu'il ne le croit dans les voies de la révolte, a formé le même dessein et se juge dès à présent en mesure de le réaliser. Il veut prévenir l'adversaire; en fait, il est prévenu. Cette guerre avec la Russie qu'il prévoit à l'échéance de douze ou quinze mois, elle est devant lui, menaçante, prête à le saisir, et il ne la voit pas: il ignore qu'Alexandre est en avance sur lui d'une année et d'une armée.
CHAPITRE III
LE MOYEN DE TRANSACTION.
Les armées russes se rapprochent de la frontière.--Marche vers le duché de Varsovie.--Points de concentration.--L'armée du Danube détache plusieurs de ses divisions.--Précautions prises pour assurer le secret de ces préparatifs.--La frontière étroitement gardée.--Les réserves.--Bruits répandus à Pétersbourg et dans les provinces polonaises.--Avis décourageants de Czartoryski.--La fidélité des chefs varsoviens ne se laisse pas entamer.--L'Autriche se dérobe a une alliance et même à une promesse de neutralité.--L'influence de l'archiduc Charles s'exerce dans un sens hostile à la Russie: moyen imaginé pour le convertir ou le neutraliser.--Diplomatie féminine.--Insinuation de Stackelberg au sujet d'une entrée possible des Russes en Galicie.--Metternich se fait autoriser à formuler une réponse comminatoire.--Déceptions successives d'Alexandre.--Il suspend l'exécution de son projet.--Incertitudes, tendances diverses.--Le chancelier Roumiantsof préconise une politique de rapprochement avec la France.--Il croit avoir trouvé un moyen de solution.--Idée de demander à Napoléon, en compensation de l'Oldenbourg, quelques parties du territoire varsovien.--Alexandre se prête à un essai de conciliation sur cette base.--Caractère insolite de la négociation qui va s'ouvrir.--Le souverain et le ministre russe ne veulent s'exprimer qu'à demi-mot et par périphrases.--On propose une énigme à Caulaincourt, en lui fournissant quelques moyens de la déchiffrer.--Le Tsar confie à Tchernitchef une lettre pour l'Empereur: dignité et habileté de son langage.--La métaphore du comte Roumiantsof.--Caulaincourt obtient son rappel et reste à Pétersbourg en attendant l'arrivée de son successeur, le général comte de Lauriston.--Jeu caressant d'Alexandre.--Départ de Tchernitchef pour Paris.
En mars, les troupes russes se mirent en position d'exécuter le grand projet et de recueillir, si elle venait à eux, la Pologne transfuge. L'armée destinée à entrer la première en action se tenait sur la Dwina, précédée de fortes avant-gardes: elle s'ébranla vers le sud-ouest, vers les provinces de Lithuanie et de Podolie, contiguës au duché de Varsovie: elle venait à grandes étapes, largement déployée, cheminant sous le couvert des forêts épaisses et des collines sablonneuses. En arrière, les troupes de Finlande suivaient le mouvement, quittaient peu à peu leurs garnisons, filaient le long du littoral pour se rapprocher de la Courlande et passer de là en Pologne. A proximité de la frontière, des points de concentration avaient été indiqués: Wilna, Grodno, Brzesc, Bialystock[129]. Des magasins, des dépôts d'approvisionnements et de munitions se formaient, les autorités préparaient des logements et des vivres pour les masses annoncées. Sur le Niémen et le Bug, on réunissait des embarcations, des bateaux plats, tout un matériel propre à faciliter le passage[130]. Le quartier général paraissait devoir s'établir à Slonim, au sud de Wilna: les généraux Essen, Doctorof, Kamenski, commanderaient les corps principaux: ils avaient été au préalable mandés à Pétersbourg et y avaient reçu des instructions[131].
[Note 129: Correspondance du résident de France à Varsovie, mars et avril 1811, _passim_; correspondance de Suède, mêmes mois; dépêches de Stedingk, janvier à juin 1811, archives du royaume de Suède; renseignements transmis par Davout et Rapp, archives nationales, AF, IV, 1653.]
[Note 130: Feuille de renseignements transmise par Davout le 31 mars. Archives nationales, AF, IV, 1653.]
[Note 131: Dépêche de Stedingk, 16/28 janvier. Alquier écrivait de Stockholm le 25 février, d'après un récit venu de Russie: «Il y a des indices (je cite les propres mots du narrateur) que depuis quelque temps il a été fait au général Moreau des propositions pour l'engager à venir prendre le commandement de l'armée russe.» Le fait pouvait être controuvé et était au moins fort exagéré; il n'en est pas moins curieux de voir mises en circulation, dès 1811, toutes les idées qui devaient se réaliser en 1813.]