Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire

Part 8

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Ce n'était pas que l'objet de ses convoitises se fût déplacé. Si incohérents et désordonnés que parussent ces mouvements, ils tendaient invariablement au même but: sa politique tourbillonnait autour d'une idée fixe. S'interdisant par principe de songer à la Finlande, il pensait de plus en plus à la Norvège. Il en avait déjà touché mot à Pétersbourg, mais il savait que la Russie, à supposer qu'elle favorisât jamais la spoliation du Danemark, ne s'exécuterait que plus tard et à échéance assez longue, à l'approche ou à la suite d'un grand bouleversement. Au contraire, Napoléon disposait du présent: il n'avait qu'un geste à faire pour que la cour de Copenhague, faible et soumise, s'inclinât devant sa volonté et cédât aux Suédois la Norvège au prix de quelque dédommagement en Allemagne. Justement, la Norvège s'agitait et paraissait lasse du joug danois. Profitant de l'occasion, Bernadotte ne tarda pas davantage à s'ouvrir au représentant de l'Empereur.

Le 6 février, au cours d'une conversation avec Alquier, il lui mit brusquement sous les yeux une carte: «Voyez, dit-il, ce qui nous manque.--Je vois, répondit Alquier, la Suède arrondie de toutes parts, excepté du côté de la Norvège: est-ce donc de la Norvège que Votre Altesse veut parler?--Eh bien, oui, c'est de la Norvège, qui veut se donner à nous, qui nous tend les bras et que nous calmons en ce moment. Nous pourrions, je vous en préviens, l'obtenir d'une autre puissance que de la France.--Peut-être de l'Angleterre?--Eh bien, oui, de l'Angleterre; mais quant à moi, je proteste que je ne veux la tenir que de l'Empereur. Que Sa Majesté nous la donne, que la nation puisse croire que j'ai obtenu pour elle cette marque de protection, alors je deviens fort, je fais dans le système du gouvernement le changement qu'il faut nécessairement opérer, je commanderai sous le nom du roi et je suis aux ordres de l'Empereur[112].» Puis, ce furent des serments: Bernadotte jura «sur son honneur» de fermer le royaume au commerce des Anglais; au besoin, il irait chercher et vaincre chez elle cette orgueilleuse nation; contre la Russie, il offrait cinquante mille hommes au printemps, soixante mille en juillet, à condition de les commander en personne.

[Note 112: Alquier à Champagny, 7 février 1811. Cette dépêche a été publiée en partie par le regretté M. Geffroy dans ses études sur _Les intérêts du Nord scandinave pendant la guerre d'Orient. Revue des Deux Mondes_, 1er novembre 1835.]

Ces propositions formelles ne l'empêchaient nullement, à la même époque, à quelques jours d'intervalle, de renouveler au Tsar ses assurances de sympathie et de bon vouloir. En réponse à une lettre dans laquelle Alexandre réclamait son amitié, il lui écrivait: «Oui, Sire, je deviendrai l'ami de Votre Majesté, puisqu'elle veut bien me dire que c'est d'âme qu'elle veut l'être[113].» Soyons unis, faisons pacte d'éternelle concorde et de bon voisinage, disait-il au Tsar, à l'heure même où il offrait à Napoléon de reconnaître pour ennemis tous les adversaires présents et futurs de la France.

[Note 113: Voy. l'_Étude sur la Suède et la Norvège_, publiée d'après des documents authentiques, dans l'_Univers pittoresque_, 1838.]

Qui trompait-il alors? Qui se réservait-il de trahir en fin de compte? Son ancien maître ou son récent ami? En faisant droit à sa demande et en acceptant sa parole, Napoléon eût-il obtenu de sa part, en cas de guerre avec la Russie, une obéissance absolue? C'est au moins très douteux: Bernadotte avait le génie de l'indiscipline; il l'avait prouvé dans tout le cours de sa carrière, où Napoléon l'avait trouvé à chaque occasion coopérateur tiède et lieutenant infidèle. S'il tenait tant à la Norvège, c'était précisément parce que cette facile conquête, en consolant l'amour-propre national, le dispenserait de marcher en Finlande, de rouvrir ainsi et de perpétuer le conflit avec la Russie, de s'engager à fond contre elle. Tout ce que l'on peut présumer, c'est que Napoléon, en lui livrant la Norvège, eût conjuré en partie l'effet de ses mauvais sentiments, gagné sa neutralité et peut-être une apparence de concours. Dans ses appréciations sur la politique actuelle du prince, Alquier allait plus loin: cet agent zélé, mais ardent et passionné, ne sut presque jamais démêler les véritables intentions de Bernadotte à travers la déconcertante variété de ses attitudes et de ses poses; après l'avoir signalé comme capable de toutes les félonies, il le croyait aujourd'hui disposé à nous revenir de bonne foi et montrait l'occasion unique pour reprendre possession de la Suède.

Napoléon en jugea autrement. D'abord, cette façon de réclamer à brûle-pourpoint un accord positif et de lui forcer la main, ne fut nullement de son goût; il voulait que Bernadotte attendît notre heure, au lieu de nous imposer la sienne. Quant à la condition même de l'arrangement, l'idée de spolier le Danemark, dans les termes absolus où elle était exprimée, révolta ses sentiments de justice, de reconnaissance et d'honneur: ce tout-puissant avait le respect des faibles, quand il trouvait en eux honnêteté et droiture. D'ailleurs, et jusqu'à plus ample informé, il se refusait à voir dans la requête du prince l'expression d'une pensée raisonnée et mûrie, à laquelle la majorité des Suédois se rallierait peu à peu et qui deviendrait un système national. Demeurant dans ses rapports avec la Suède sous l'empire d'une erreur fondamentale, il estimait que cet État ne pouvait avoir qu'une politique, la politique d'hostilité et de revanche contre la Russie: il se figurait que s'il en venait lui-même à rompre avec Alexandre, il n'aurait qu'à montrer aux Suédois la Finlande et à la leur désigner du bout de son épée, pour les voir s'élancer sur cette proie et se jeter dans la mêlée, quels que pussent être les sentiments personnels de Bernadotte. Par conséquent, il jugeait parfaitement inutile de s'arrêter quant à présent aux idées plus ou moins folles qui pouvaient éclore dans l'esprit du prince et traverser ce cerveau mal équilibré, de prendre au sérieux ses divagations, de discuter avec ses lubies: ce n'était pas là un élément à faire entrer dans nos calculs.

«Monsieur le duc de Cadore, écrivit Napoléon à Champagny, j'ai lu avec attention les lettres de Stockholm. Il y a tant d'effervescence et de décousu dans la tête du prince de Suède que je n'attache aucune espèce d'importance à la communication qu'il a faite au baron Alquier. Je désire donc qu'il n'en soit parlé ni au ministre de Danemark ni au ministre de Suède, et je veux l'ignorer jusqu'à nouvel ordre[114].»

[Note 114: _Corresp._, 17386. Cf. la lettre de Champagny à Alquier en date du 26 février 1811.]

Il prévint seulement le Danemark, sans lui dire pourquoi, de mettre la Norvège à l'abri d'une surprise. En même temps, il traçait pour Alquier toute une ligne de conduite. Ce ministre ne ferait point de réponse immédiate à l'ouverture du prince et serait censé n'avoir reçu à ce sujet aucune direction. Au bout de quelque temps, il pourrait glisser dans la conversation très doucement, «sans que cela eût l'air de venir de Paris[115]», que l'idée de s'approprier la Norvège était purement chimérique et tout à fait en dehors de la tradition nationale, qu'il y avait là un contresens politique, que l'intérêt de la Suède était ailleurs: «C'est par ces considérations générales que le baron Alquier doit répondre, disait l'Empereur, et aussi par des considérations tirées de mon caractère et de mon honneur, qui ne me feront jamais permettre qu'un de mes alliés perde quelque chose à mon alliance[116].» A l'avenir, le mieux serait que notre ministre se dérobât à de trop fréquents contacts avec l'Altesse suédoise, qu'il ne s'exposât plus à d'embarrassantes confidences et à des discussions fâcheuses. On ne peut acquiescer aux demandes du prince, et d'autre part la contradiction ne ferait qu'irriter ses désirs. Au contraire, cet esprit déréglé, si on l'abandonne à lui-même, finira peut-être, après s'être agité dans le vide, par se poser et s'assagir.

[Note 115: _Corresp._, 17386.]

[Note 116: _Id._]

Vers le même temps, Napoléon permit à l'un des aides de camp français de Bernadotte, le chef d'escadron Genty de Saint-Alphonse, rappelé comme les autres, de retourner en Suède, et il le reçut avant son départ. Dans cette audience, il s'exprima en homme qui savait à quoi s'en tenir sur les véritables sentiments du prince, mais son langage fut empreint de tristesse et de regret plus que de colère, conserva le ton d'une remontrance paternelle: «Croyez-vous, dit-il, que j'ignore qu'il dit à qui veut l'entendre: «Dieu merci, je ne suis plus sous sa patte», et mille autres extravagances que je ne veux pas répéter? Il ne sait pas que cela retombe sur lui, et qu'il y a des gens toujours prêts à tirer parti de ses inconséquences. Assurément, il m'a assez fait enrager pendant qu'il était ici: vous en savez quelque chose, puisque vous êtes son confident. Mais enfin tout cela est passé: j'avais cru que dans la nouvelle sphère où il se trouve placé, sa tête se serait calmée et qu'il se serait conduit plus prudemment.»

Genty de Saint-Alphonse, à qui la leçon avait été faite, ne manqua pas de défendre chaleureusement son prince; il s'étendit sur les services que la Suède était prête à nous rendre en toute occurrence, et notamment contre la Russie. Mais ce zèle de fraîche date parut suspect à l'Empereur, à tout le moins intempestif: «Vous me parlez toujours des Russes, disait-il; mais moi, je ne suis pas en guerre avec les Russes: si cela arrivait, eh bien, nous verrions alors: aujourd'hui ce n'est qu'à l'Angleterre qu'il faut faire la guerre.»

Il posa pourtant beaucoup de questions sur l'armée suédoise, s'enquit de son organisation, de sa valeur; il finit par indiquer le plan de conduite qui, suivant lui, s'imposait au prince: à l'extérieur comme au dedans, ne point se compromettre en d'inutiles intrigues, attendre l'heure propice et se réserver: «Il faut qu'il aille droit son chemin, et qu'à la première occasion il donne de la gloire militaire à son pays. Tous les partis se tairont et se rallieront autour d'un prince qui rehausse la gloire de son pays. Or, le prince a tout ce qu'il faut pour cela; il sait commander une armée, il pourra faire de belles choses[117].» C'était lui présenter à mots couverts, comme le meilleur moyen de fixer sa popularité et de consolider sa position, une brillante entreprise au delà de la Baltique, contre l'ennemi traditionnel: à Bernadotte qui désirait s'approprier frauduleusement la Norvège, il montrait la Finlande à reconquérir de haute lutte, mais ne lui faisait entrevoir ce but que dans une lointaine et brumeuse perspective.

[Note 117: Le compte rendu de la conversation se trouve dans une lettre adressée le 19 février 1811 par Genty de Saint-Alphonse à Bernadotte, et dont copie figure aux Archives nationales avec la mention suivante: «Cette lettre est écrite au prince royal de Suède par son aide de camp, M. Genty. La personne qui en était chargée ne devant partir que samedi (demain), on a eu le temps de la soustraire, d'en tirer une copie et de la recacheter et remettre en place sans qu'il y parût en rien.» AF, IV, 1799.]

Ces fins de non-recevoir déçurent Bernadotte, sans le décourager. Il crut devoir insister, s'acharner, d'autant plus qu'un événement intérieur venait de mettre effectivement à sa charge les destinées de la Suède. Le Roi, plus malade et plus faible, l'avait institué régent. Investi désormais des prérogatives souveraines, sentant croître sa responsabilité en même temps que son pouvoir, Charles-Jean se rattachait plus anxieusement à l'idée de procurer aux Suédois quelque bénéfice immédiat qui fît taire toute opposition; pour obtenir de quoi les contenter, il s'adressait à l'Empereur, suprême dispensateur des biens de ce monde, le priait, le sollicitait de toutes manières, se retournait vers lui sans cesse, la main obstinément tendue.

Pour faire admettre ses prétentions, il n'était sorte de moyens auxquels il n'eût recours. Afin de les rendre plus acceptables, il les réduisit. Après avoir demandé la Norvège entière, il n'en réclama plus que la partie septentrionale, l'évêché de Trondjem avec ses dépendances. Puis, c'étaient des prévenances, des cajoleries, des attentions sans nombre. Il offrit des marins, un régiment tout équipé: il promit de faire séquestrer les marchandises anglaises; il promit contre le commerce interlope des rigueurs exemplaires: pendant près de trois mois, il ne s'arrêta pas de promettre[118]. Entre temps, il laissait entendre que la Russie mettait tout en oeuvre pour l'attirer à elle: il faisait dire à M. Alquier que l'empereur Alexandre lui offrait une rétrocession partielle de la Finlande, ce qui était faux[119]: en se montrant assailli de propositions qu'il n'avait pas reçues, il espérait piquer la France d'émulation et provoquer une surenchère.

[Note 118: Alquier à Champagny, 12, 20, 22 et 27 mars, 30 mai.]

[Note 119: La correspondance du ministre suédois en Russie, conservée aux archives de Stockholm et dont nous avons eu connaissance, ne mentionne aucune proposition de ce genre.]

Mais ce manège laissait l'Empereur parfaitement insensible. Les stimulants employés par le prince n'avaient pas plus le don de l'émouvoir que ses verbeuses protestations. Il répugnait toujours à lui octroyer la Norvège; surtout, tant qu'il aurait intérêt à ménager la Russie et à temporiser avec elle, il était résolu à ne point traiter avec Bernadotte. Se défiant d'un homme aussi peu maître de sa pensée et de sa langue, il l'eût considéré aujourd'hui comme le plus compromettant des alliés: entre eux, il y avait dissentiment sur l'époque plus encore que sur l'objet de l'entente à conclure. Dans ses instructions à son représentant en Suède, Napoléon défend toujours de rien accorder dans le présent, sans rien refuser positivement pour l'avenir. Il recommande d'entretenir les espérances des Suédois en les tournant du bon côté, c'est-à-dire vers la Finlande; mais Alquier ne saurait apporter à cette oeuvre trop de discrétion et de mesure. L'essentiel est actuellement de ne fournir à la Russie aucun sujet d'alarme: que notre ministre démente tout bruit de rupture entre les deux empereurs: qu'il vive bien avec son collègue russe. Sans prêcher aux Suédois l'oubli et le pardon des injures, qu'il les détourne de toute revendication précipitée, de toute initiative hors de saison: «Calmer au lieu d'exciter, désarmer au lieu d'armer[120]», voilà quelle doit être sa tâche.

[Note 120: _Corresp._, 17386.]

IV

S'abstenant encore de tout engagement latéral, Napoléon pouvait se retourner vers la Russie et se montrer à elle, avec une apparence de vérité, invariable dans sa ligne, constant dans ses voies, libre de toute alliance, à l'exception de celle qu'il avait contractée aux jours heureux de Tilsit et d'Erfurt[121]. Cette alliance, il exprime continuellement le désir de la maintenir, de la restaurer, de lui rendre sa force et sa splendeur premières. Ceci posé, il ne craint pas de s'attaquer hardiment aux différends soulevés et en fait l'objet d'une ardente controverse. Offrant d'indemniser le duc d'Oldenbourg et demandant à la Russie, si elle ne juge pas qu'Erfurt soit un équivalent acceptable, d'en désigner un autre, il s'arme en même temps de ses propres griefs et en signale âprement la gravité. Ce qui caractérise son langage, c'est un mélange de droiture et de rouerie, ce sont des aveux d'une brutale franchise éclatant au milieu des artifices d'une politique d'assoupissement. Cachant ses apprêts militaires, cherchant par tous les moyens à accréditer l'opinion qu'il ne se prépare pas encore à la guerre, il déclare pourtant et très haut qu'il la fera, qu'il la fera sur-le-champ, si l'empereur Alexandre signe la paix avec les Anglais, et il ne dissimule pas que tous les symptômes relevés depuis quelques mois sont de nature à lui faire craindre cette infraction aux lois de l'alliance. Par ces avertissements, par ces menaces, il espère intimider la Russie, ralentir ou même suspendre sa marche vers l'Angleterre et peut-être la ramener dans le droit chemin.

[Note 121: Voy. notamment son instruction du 17 février pour le duc de Vicence. _Corresp._, 17366.]

C'est surtout l'ukase qui lui fournit matière à déclamations passionnées. A l'entendre, cette mesure l'a atteint dans ses parties les plus sensibles, dans sa sollicitude pour le bien-être de ses sujets, pour leur honneur surtout et leur dignité. On peut même croire qu'il exagère à dessein un mécontentement très réel, qu'il outre l'expression de sa colère: c'est un moyen d'échapper aux reproches que la Russie est en droit de lui adresser à propos de l'Oldenbourg[122]. Pour rejeter dans l'ombre l'affaire où il s'est mis et se sent dans son tort, il tire avec violence au premier plan celle où il a incontestablement raison; il la grossit et l'amplifie, force la note, enfle la voix: il attaque pour n'avoir pas à se défendre; pour étouffer les plaintes de la Russie, il se plaint et crie plus fort qu'elle. En mars, il fait envoyer au duc de Vicence, à l'adresse du cabinet de Pétersbourg, un fulminant réquisitoire contre l'ukase, dont il a fourni lui-même les éléments: il y a multiplié les interjections sonores, les exclamations emphatiques, les phrases à effet, et semble avoir pris, pour composer cette tirade diplomatique, les leçons de Talma.

[Note 122: Cette idée se montre très nettement dans un projet d'instruction rédigé le 12 février 1811 pour le duc de Vicence. Archives nationales, AF, IV, 1699.]

«Plaignez-vous, Monsieur,--écrit par ordre Champagny à Caulaincourt,--de la conduite de la Russie et surtout de cet ukase si peu amical du 19/31 décembre. Peut-on en effet concevoir un état de paix et surtout un état d'alliance pendant lequel une des deux nations alliées brûle tous les produits de l'autre qui lui parviennent? Quel effet un pareil _autodafé_ peut-il produire? Nous prend-on donc pour une nation sourde à la voix de l'honneur? Ceux qui conseillent ces mesures à l'empereur de Russie sont des hommes perfides qui abusent de son caractère. Ils savent bien que brûler les étoffes de Lyon, c'est aliéner les deux nations l'une de l'autre, et que la guerre ne tiendra plus qu'à un souffle.

«... Ainsi, plus de relations commerciales entre les deux empires. Est-ce là un état de paix et d'alliance? Était-ce ainsi que pensait l'empereur de Russie à Tilsit? Sont-ce là les sentiments qui l'ont conduit à Erfurt? L'empereur Alexandre sait bien ce qui peut plaire et réussir en France. Il n'a été porté aux mesures qu'il a prises que parce qu'on l'a aigri en le trompant. Que de mal peut faire cet ukase! Partout il a été considéré comme une mesure hostile. Qu'on ne le défende pas en disant que chacun a le droit de faire chez soi ce qui lui plaît. Si on insultait les Russes à Paris, si on bernait cette nation sur nos théâtres, si de part et d'autre on travaillait avec acharnement à détruire tout ce qu'il peut y avoir dans l'un et l'autre pays de commerce et d'industrie, dira-t-on qu'on ne fait qu'user d'un droit légitime? Et ce n'est pas seulement pendant la paix, mais au sein d'une intime alliance, qu'on se porte à de pareils excès! L'Empereur me disait qu'il aimerait mieux qu'on lui donnât un soufflet sur la joue, que de voir brûler les produits de l'industrie et du travail de ses sujets. Non, la haine seule a conseillé de tels procédés. La nation française est fibreuse et ardente; elle est délicate sur l'honneur; elle se croira déshonorée lorsqu'on brûlera ce qui vient d'elle[123].»

[Note 123: Archives des affaires étrangères, Russie, 152.]

L'instruction ajoute que l'Empereur, fortement irrité, ne fera pourtant pas la guerre à raison de l'ukase. Il se contentera d'appliquer aux Russes la loi du talion et de brûler leurs marchandises, sans toucher aux rapports politiques. Mais pourra-t-il soutenir l'alliance dans l'esprit de ses peuples justement exaspérés? Pourra-t-il résister au soulèvement et aux tempêtes de l'opinion? «Les grandes puissances et surtout les grandes nations sont plus promptement entraînées par des motifs d'honneur que par des motifs d'intérêt. Aussi l'Empereur est-il surtout alarmé de cette animosité réciproque qui doit naître du simple spectacle des marchandises françaises qu'on brûlera en Russie et des marchandises russes qu'on brûlera en France. Quoi de plus propre à exciter les deux nations l'une contre l'autre, et serait-il au pouvoir de ceux qui les gouvernent d'arrêter les effets d'une aveugle indignation?» Sous la pression du sentiment public, l'Empereur se verra-t-il dans la nécessité de rompre avec un État qu'il croyait s'être indissolublement attaché, qu'il s'était plu à fortifier de ses mains? «Le prix de cet éminent service serait-il donc pour l'Empereur d'être forcé de faire la guerre à la Russie pour sauver son honneur et pour éviter le reproche d'avoir souffert, dans ce haut point de gloire où il s'est élevé, ce que Louis XV endormi dans les bras de madame Dubarry n'aurait pas supporté!»

Malgré cette indignation grandiloquente, Napoléon connaissait trop son intérêt et ses facultés actuelles pour demander l'abrogation de l'ukase. Il sentait que l'empereur Alexandre ne se soumettrait jamais, sur une injonction venue de l'étranger, à rapporter une mesure de législation intérieure, que cette exigence accélérerait inopportunément la rupture. Il ne demande donc qu'une chose, c'est que les prescriptions de l'ukase demeurent inobservées en ce qu'elles ont de plus révoltant, c'est que l'ordre donné de brûler nos marchandises reste à l'état de lettre morte: «Obtenez, Monsieur, continue l'instruction, l'assurance secrète que ce brûlement ne sera pas exécuté sur les marchandises françaises. L'Empereur a besoin d'être tranquillisé sur ce point, pour asseoir sur une base fixe sa politique fortement ébranlée par un acte aussi peu amical.»

La Russie veut-elle nous donner une satisfaction plus complète? Elle le peut sans recourir à une rétractation humiliante. Le pacte de Tilsit avait rétabli les rapports économiques sur le pied où ils existaient avant la guerre, en attendant la confection d'un traité de commerce qui les fixerait définitivement. C'est à cette clause que l'ukase a contrevenu en prohibant les importations françaises, mais il dépend d'Alexandre de rentrer dans la légalité en se prêtant à négocier enfin et à conclure le traité de commerce expressément prévu. Ce traité entraînera de part et d'autre un remaniement des tarifs en vigueur, sans que le gouvernement russe ait à revenir par mesure individuelle et spéciale sur les dispositions de l'ukase. «L'Empereur se montrera facile sur le traité de commerce. Il admettra, par exemple, cette clause: les draps, soieries, bijouteries et objets de luxe pourront être introduits en Russie: 1° s'ils sont de fabrique française; 2° à la condition d'exporter une pareille valeur en bois, chanvre, fer, or et autres productions de la Russie.» Quelques-unes de nos industries retrouveront ainsi un débouché dans le Nord, sans que les deux nations, prises dans leur ensemble, fassent aucun gain l'une sur l'autre, le chiffre des importations restant rigoureusement proportionné à celui des exportations; la balance du commerce ne se rompra jamais au détriment de la Russie, mais la France ne demeurera plus sous le coup d'une injurieuse exclusion.