Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire

Part 7

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Ainsi tenue en respect, la Russie n'osera vraisemblablement démasquer ses projets et jeter bas un simulacre d'alliance. L'empereur Alexandre va se troubler, hésiter, équivoquer; il ouvrira des négociations: Napoléon en fera autant de son côté: «Il est probable, écrit-il à Davout, que nous nous expliquerons et que nous gagnerons du temps de part et d'autre[95].» Pendant ce temps, à l'abri de nos troupes d'Allemagne déployées en rideau protecteur, nos forces de seconde et de troisième ligne se formeront; derrière les quatre-vingt mille hommes de Davout, l'Empereur en réunira quatre fois autant; sur le Rhin, en Hollande, dans la France du Nord, à Mayence, à Wesel, à Utrecht, à Boulogne, derrière les Alpes, dans la haute Italie, des camps s'établiront, d'énormes réceptacles d'hommes et de munitions, dont le contenu se répandra peu à peu sur l'Allemagne. Ces masses rejoindront en temps voulu l'armée de Davout, se grouperont derrière elle et à ses côtés, referont la Grande Armée sur des proportions formidablement accrues, se prépareront elles-mêmes à attaquer, et la position de défense prise dans le nord de l'Allemagne se transformera en base d'offensive. En même temps, non content de lever tous ses vassaux, Allemands du Nord et du Sud, Suisses, Italiens, Illyriens, Espagnols, Portugais, l'Empereur s'adressera aux États qui conservent une indépendance nominale, Prusse, Autriche, Turquie et Suède. Tandis qu'Alexandre se flatte d'immobiliser deux de ces puissances et de s'attacher les autres, Napoléon se croit sûr de les enrégimenter toutes quatre. Ainsi, au commencement de 1812, en admettant que ses négociations avec Alexandre n'aient point abouti et qu'il n'ait pas obtenu de la Russie des garanties expresses de fidélité, il se trouvera disposer contre elle de toute l'ancienne Europe, mais de l'Europe mise sur pied d'avance et militairement organisée, disciplinée, embrigadée, mobilisée, concentrée, formée en une seule et immense colonne d'assaut.

[Note 95: _Corresp._, 17516.]

II

Les premiers ordres pour renforcer le corps de Davout furent donnés à la fin de janvier et complétés ensuite par une série de dispositions. L'opération n'allait pas s'accomplir brusquement, brutalement: il ne s'agissait pas de jeter d'un coup au delà du Rhin une force considérable, qui attirerait l'attention. C'est par une infiltration continue d'hommes et de matériel dans les cadres déjà existants que se recréera notre armée d'Allemagne. Le premier corps s'accroîtra insensiblement, sans que sa forme extérieure et ses éléments constitutifs soient d'abord modifiés. Les unités qui le composent, divisions, régiments, bataillons, vont simultanément grossir, par lente addition de substance; puis, lorsqu'elles seront parvenues à une surabondance d'effectifs, elles vont se dédoubler, se multiplier, essaimer autour d'elles d'autres groupes, d'autres unités, et peu à peu, au lieu d'un simple corps, l'armée de quatre-vingt mille hommes apparaîtra, munie de tous ses organes.

Le 21 janvier, l'Empereur annonce à Davout un seul régiment français et quatre régiments hollandais: cette infanterie sera répartie entre les trois divisions du 1er corps, les divisions incomparables, celles de Friant, Morand et Gudin, que l'on déchargera ensuite de leur trop-plein par la formation d'une quatrième, confiée au général Dessaix[96]. En même temps, comme la conscription de 1812 aura versé dans les dépôts cent mille recrues, les bataillons actuels de dépôt, dont l'instruction s'achève, pourront se mettre en route et rejoindre les régiments d'Allemagne. Les régiments un peu maigres prendront ainsi du corps, comprendront quatre bataillons, puis cinq, au lieu de trois, et dans le courant de l'été, par suite de cette pléthore, l'armée se formera à cinq divisions, de quatre régiments chacune et de deux brigades. La cavalerie se sera antérieurement augmentée par l'envoi aux escadrons de guerre de détachements puisés dans tous les dépôts de même arme, sans création de régiments nouveaux: elle se sera complétée en chevaux par des remontes opérées sur place.

[Note 96: _Corresp._, 17289.]

Quant au matériel, Napoléon s'occupe déjà à l'expédier, en prenant pour base de ses calculs ce que sera l'armée de l'Elbe dans six mois, non ce qu'elle est actuellement. Il fait partir l'artillerie régimentaire et divisionnaire, les parcs de réserve, au total cent quatre-vingts bouches à feu. Il organise le génie et lui fournit quinze mille outils; s'absorbant dans de minutieuses supputations, il compte que Davout aura besoin de six cents voitures d'artillerie et de deux cent vingt-quatre caissons d'infanterie, pour porter avec soi cinq cent quatre-vingt-quatre mille cartouches, tandis qu'une réserve de trois millions de cartouches s'entassera dans les magasins de Hambourg et de Magdebourg. Avec une sollicitude particulière, il perfectionne le service du train, celui des équipages militaires, car il y voit, dans une guerre lointaine, les auxiliaires indispensables de la victoire. Ces éléments divers vont se former par prélèvements opérés sur toutes les ressources de l'intérieur, franchir le Rhin par groupes isolés, par détachements à peine visibles, et s'introduire furtivement en Allemagne[97].

[Note 97: _Corresp._, 17289, 17336, 17355, 17372, 17382, 17384, 17414, 17441, 17469, 17493, 17494, 17503, 17512, 17513, 17519, 17533. Cf. la réponse de Davout et autres pièces conservées aux archives nationales, AF, IV, 1653.]

Pour faciliter leur marche, Napoléon fait reconnaître par des officiers d'état-major et aménager les voies de communication. En Allemagne, les chemins sont généralement mauvais: n'importe, on en créera d'autres. Entre Wesel et Hambourg, à travers la Westphalie et le Hanovre, une large route militaire va s'ouvrir, une sorte de voie romaine, qui attestera aux générations futures le passage des Français et la grandeur de leurs oeuvres. Les autorités de la Westphalie et du grand-duché de Berg procéderont à ce travail. Davout est chargé de pourvoir au placement de ses effectifs futurs, d'assurer par avance les vivres, l'habillement, la solde, de régler son budget, de fortifier Hambourg, de convertir cette ville ouverte en une vaste place d'armes. Qu'il se mette en mesure de toutes façons, mais que ces préparatifs s'opèrent dans le plus absolu silence: agir sans parler, telle est la recommandation qui accompagne invariablement les ordres donnés et accuse à chaque instant la pensée dominante de l'Empereur.

Il couvre d'une ombre encore plus épaisse les mouvements destinés à recomposer la garnison de Dantzick et à en décupler l'effectif. D'abord, il fait rejoindre les quinze cents soldats qu'il a dans la place par six bataillons polonais, par deux bataillons saxons, par le régiment français qui occupe Stettin; Davout l'y remplacera «par un très beau régiment» de la division Friant, en ayant soin de tenir «le meilleur langage envers la Russie[98]», en s'abstenant de la moindre confidence au gouvernement de Varsovie: «Tout ce qu'on dit aux Polonais, ils le répètent et le publient de toutes les manières[99].» Un peu plus tard, l'Empereur fait filer sur Dantzick, par Magdebourg et la Prusse, des compagnies de canonniers, de mineurs, de sapeurs, puis un régiment westphalien de deux mille quatre cents hommes, un régiment de Berg; il demande pour la même destination un régiment à la Bavière, un autre au Wurtemberg, et de tous les points de l'Allemagne des détachements se dirigent vers le poste à réoccuper, mais ils s'y rendent sans précipitation, en amortissant le bruit de leurs pas. Avec eux, l'Empereur fait affluer à Dantzick des canons, des mortiers, des affûts, des fusils, tous les engins de résistance, et de plus un équipage de ponts, matériel d'attaque qu'il dispose là pour l'avenir et par provision[100]. Mais le gouverneur Rapp reçoit impérativement l'ordre de surveiller ses propos, de «couper sa langue[101]»: il devra ne faire aucun étalage des ressources de tout genre qui vont lui arriver et s'entasser dans la place.

[Note 98: _Corresp._, 17415.]

[Note 99: _Id._]

[Note 100: _Id._, 17212, 17323, 17415, 17488, 17490, 17491, 17505, 17510, 17515, 17520.]

[Note 101: _Id._, 17516.]

Cependant, Napoléon sent l'impossibilité de dissimuler complètement aux Russes cette agglomération de forces à proximité de leur frontière; renonçant à nier le fait, il travestit l'intention. Il ordonne de préparer pour Kourakine une note explicative, nourrie d'allégations spécieuses et de contre-vérités: elle dira qu'une grande escadre anglaise s'avance dans la Baltique, qu'on lui suppose le dessein d'attaquer Dantzick; en conséquence, l'Empereur se juge obligé de mettre la place en état de défense, d'y réunir quelques milliers d'hommes, et se fait un devoir d'en prévenir la Russie, afin que celle-ci ne s'alarme point d'un armement dirigé contre l'ennemi commun[102].

[Note 102: _Corresp._, 17492, 17523. Cf. les lettres de Champagny à l'Empereur en date des 19 et 28 mars. Archives nationales, AF, IV, 1699.]

La même note avoue que des fusils ont été achetés en France pour le compte du roi de Saxe, souverain de Varsovie, agissant dans la plénitude de ses droits; «mais le nombre n'en est que de vingt mille, au lieu de soixante mille qu'on a supposé». Dans la réalité, les amas d'armes que Napoléon dispose à l'usage des paysans polonais, destinés au besoin à se lever en masse, sont autrement considérables. Ses agents lui ont découvert à Vienne cinquante-quatre mille fusils, que l'Autriche est prête à céder: le roi de Saxe reçoit avis de les acheter et de les attirer à Dresde; c'est l'Empereur qui les payera. L'Empereur forme lui-même sur le Rhin deux dépôts d'armes, réunit à Wesel trente-quatre mille fusils, tirés de Hollande, à Mayence cinquante-cinq mille, tirés de France; sans les porter encore au delà du fleuve, il les fait mettre en magasin, en caisses, «emballés et prêts à partir».--«Ordonnez, écrit-il au ministre de la guerre, que cette opération se fasse avec le plus de mystère possible, de sorte qu'aux premiers jours de mai, si j'avais besoin d'avoir ces soixante-seize mille armes, elles pussent partir vingt-quatre heures après que je l'aurais ordonné[103]», ce qui les ferait arriver à destination au bout de quelques semaines. Napoléon ne suppose jamais qu'avant l'été il puisse avoir besoin d'armer la population varsovienne et même de mettre sur pied, dans le duché, les troupes régulières, non plus que de posséder à Dantzick les quinze mille hommes auxquels il donne sourdement l'impulsion.

[Note 103: _Corresp._, 17371.]

Son activité diplomatique retardait encore sur ses mouvements militaires. Les quatre puissances qui lui semblaient ses auxiliaires désignés, Prusse, Autriche, Turquie et Suède, n'avaient pas, comme nos armées, de grands espaces à parcourir pour entrer en ligne: elles étaient toutes portées, limitrophes de l'ennemi à atteindre: il était inutile et même dangereux d'engager avec elles des négociations dont l'écho pourrait retentir à Pétersbourg et précipiter la rupture. D'ailleurs, Napoléon était persuadé que ces alliances se feraient presque d'elles-mêmes et par la force des choses; que la Prusse et l'Autriche, dominées par son prestige, viendraient docilement à son appel; qu'une sorte de fascination les lui amènerait; que la tradition lui ramènerait la Turquie et la Suède. Aujourd'hui, il essayait simplement, par une pression plus ou moins forte sur les quatre puissances, de composer à chacune une attitude conforme à ses desseins.

A la Prusse, il ne demandait que l'immobilité. La Prusse était sur le chemin entre la France et la Russie: si elle s'agitait et armait, on pourrait croire à Pétersbourg qu'elle se levait à notre instigation et que Napoléon voulait s'en faire une avant-garde; il importait donc qu'elle s'effaçât de la scène le plus longtemps possible et se fît oublier. Mais les convenances de notre politique cadraient mal avec les angoisses de la Prusse. La cour de Potsdam, avertie par les appels d'Alexandre que la rupture entre les deux empereurs approchait et mieux instruite à cet égard que Napoléon lui-même, vivait dans l'épouvante: elle craignait de devenir la première victime de la guerre, quelque parti qu'elle prît, et de périr broyée dans le choc qui se préparait. Pour défendre sa misérable existence, elle armait frauduleusement et en cachette, rappelait en partie les réserves. Au service de qui emploierait-elle ces forces? Irait-elle où l'appelaient ses voeux et ses haines? S'élancerait-elle vers la Russie? Au contraire, cédant à d'inéluctables nécessités, se laisserait-elle dériver vers la France? C'était ce qu'elle ignorait elle-même. Le chancelier Hardenberg passait par des alternatives diverses: négociant simultanément avec Napoléon et Alexandre, il était tour à tour sincère et faux dans ses protestations à l'un et à l'autre; il trompait toujours quelqu'un, mais ce n'était pas la même puissance; il y avait des évolutions dans sa duplicité[104]. En tout cas, il jugeait indispensable de renouveler fréquemment à Paris d'humbles demandes d'alliance, des offres de concours, pour mériter l'indulgence de l'Empereur et l'amener à fermer les yeux sur des armements illicites. Mais l'Empereur dédaignait encore de prêter l'oreille aux sollicitations de la Prusse; d'autre part, dès qu'il remarquait chez elle quelque mouvement suspect, quelque levée excédant le chiffre réglementaire, il la rabrouait durement et, d'un ton courroucé, lui enjoignait de rentrer dans l'ordre, se bornant à lui faire entrevoir, pour prix de sa sagesse, la perspective d'un accord futur et éventuel.

[Note 104: DUNCKER, ouvrage cité, 343-365. MARTENS, _Traités de la Russie_, VII, 15 et suiv. Correspondance de Prusse, aux archives des affaires étrangères, janvier à avril 1811.]

Il évitait également de brusquer son alliance avec l'Autriche, mais croyait nécessaire d'imprimer à cet État un mouvement propre à inquiéter les Russes sur le Danube, à leur donner plus d'occupation en Orient et à les y enfoncer davantage. Partant de ce principe que la cour de Vienne voyait avec chagrin l'annexion imminente des Principautés et y mettrait volontiers obstacle, pourvu qu'elle fût quelque peu soutenue et encouragée, il provoquait avec elle à ce sujet un échange de vues: il témoignait le regret d'avoir souscrit naguère à un tel accroissement de l'empire russe, se montrait aujourd'hui dans des dispositions différentes, demandait à Metternich et à l'empereur François ce qu'ils comptaient faire, jusqu'où ils oseraient aller pour empêcher un résultat funeste à leurs intérêts, et ne leur ménageait pas les expressions de sa bienveillance. Son jeu était clair: il voulait que l'Autriche se mît en avant et prît une initiative que les stricts engagements d'Erfurt lui interdisaient à lui-même: il voulait qu'elle protestât contre la conquête des Principautés et appuyât au besoin ses notes diplomatiques par quelques démonstrations militaires. Ces démarches auraient pour résultat de ranimer le courage des Ottomans par l'espérance d'un secours, de les inciter à mieux défendre leurs provinces, à refuser la paix, à prolonger une guerre destinée, d'après les calculs de Napoléon, à retenir les Russes loin de lui et à retarder leur réapparition en masse sur les frontières de la Pologne[105].

[Note 105: _Corresp._, 17387, 17388. Cf. la lettre du 26 mars au sujet de la Serbie, où les Russes venaient d'occuper Belgrade. _Corresp._, 17518.]

Avec la Turquie elle-même, il évitait de passer des accords destructifs de ceux qui le liaient toujours à la Russie, de garantir au Sultan l'intégrité de son empire et la récupération des Principautés. Ses efforts tendaient simplement à faire succéder entre les deux États, à une froideur marquée, une reprise de confiance. Il écrivait au ministre des relations extérieures: «Mandez à M. de Latour-Maubourg--c'était notre chargé d'affaires à Constantinople--de se rapprocher le plus possible de la Porte, de faire en sorte, sans se compromettre, que le nouveau Sultan m'écrive et m'envoie un ministre: de mon côté, je lui répondrai, je renouerai mes relations et j'enverrai un ministre[106].» Ainsi, les voies s'ouvriront à un rapprochement. Sans rappeler encore à lui la Turquie, Napoléon s'occupe à la placer sur le chemin du retour; ce qu'il cherche à obtenir des Ottomans, c'est qu'ils se mettent à sa disposition, sans lui demander dès à présent d'engagements formels, et attendent son bon plaisir.

[Note 106: _Corresp._, 17365.]

Il eût voulu agir de même avec la puissance qui correspondait à la Turquie dans la partie opposée de l'Europe, avec cette Suède qui devait son importance à sa position topographique plus qu'à ses forces. Actuellement, il n'exigeait d'elle qu'un service plus exact contre l'Angleterre, une soumission absolue, sans préjuger ce qu'il aurait peut-être à lui demander contre les Russes et à faire pour elle. Mais les intérêts contradictoires entre lesquels se débattait la Suède, ses passions, ses souffrances, ne lui permettaient point une obéissance purement gratuite, une attente résignée. Chaque jour, son indiscipline cause à Napoléon de nouvelles impatiences: il lui faut en même temps se défendre contre des empressements intempestifs, contre d'importunes sollicitations. Le caractère de l'homme qu'il a laissé se placer à Stockholm sur les marches du trône complique singulièrement le problème des relations. Désireux de ne pas se brouiller complètement avec la Suède et de ne point s'allier prématurément à elle, il aura fort à faire pour atteindre ce double but, et ses rapports avec Bernadotte, assez accidentés durant cette période, donnent plus particulièrement la mesure de ses intentions actuelles à l'égard de la Russie.

III

Parti de Paris avec la trahison au coeur, Bernadotte n'avait pas résisté à mal parler de son ancien chef, dès qu'il s'était trouvé en présence de l'émissaire chargé par la Russie de provoquer ses confidences: la profession d'ingratitude qu'il avait faite devant Tchernitchef[107], en décembre 1811, avait été l'explosion de ses véritables sentiments. En prenant l'engagement d'honneur de ne jamais nuire à la Russie, il avait obéi aussi à une pensée politique, à un instinct sagace, qui lui montrait la sécurité future de la Suède liée à une réconciliation avec sa grande voisine de l'Est et qui la détournait de toute tentative contre la Finlande pour lui faire reporter ses ambitions sur la Norvège. Toutefois, mû par le désir de plaire au Tsar et de prévenir chez lui tout retour d'hostilité, entraîné d'ailleurs par le torrent de son imagination, il avait laissé son expression dépasser sa pensée: il avait présenté comme une volonté ferme ce qui n'était en lui qu'une tendance. Au fond, son système n'était pas fait: son esprit mobile et fantasque demeurait sujet à de brusques oscillations. S'il avait touché du premier coup au point où l'empereur russe voulait l'amener, il ne s'y était pas fixé encore: il allait s'en éloigner bientôt et n'y reviendrait que par un long circuit.

[Note 107: Voy. le tome II, 514-519.]

Dans les semaines qui avaient suivi ses premiers épanchements avec la Russie, fatigué de nos exigences en matière de blocus, outré du ton autoritaire et tranchant sur lequel notre représentant à Stockholm, l'ex-conventionnel Alquier, formulait ces réquisitions, il l'avait pris d'assez haut avec son ancienne patrie. Que la contrebande s'organisât de toutes parts, que la guerre avec les Anglais demeurât «une misérable jonglerie[108]», c'était, disait-il, à quoi nul ne pouvait remédier. A la moindre demande nouvelle, il se rebiffait; parlait-on au gouvernement royal de prêter à la France quelques marins ou bien un régiment qui servirait dans notre armée, conformément à une tradition datant de l'ancien régime, il refusait d'appuyer ces propositions: «Quel avantage, disait-il au baron Alquier, trouverais-je à envoyer un régiment se mettre en ligne avec ceux de la France?--Mais celui de former des officiers à la première école de l'Europe.--Apprenez, monsieur, que l'homme qui a formé par ses leçons et son exemple une multitude d'officiers particuliers et généraux en France peut suffire à l'instruction et au perfectionnement de ses armées[109].»

[Note 108: Expression d'Alquier, lettre à Champagny du 19 novembre 1810.]

[Note 109: Alquier à Champagny, 6 janvier 1811.]

A ces rodomontades, la réponse de l'Empereur ne s'était pas fait attendre. Retrouvant Bernadotte tel qu'il l'avait toujours connu, c'est-à-dire effrontément hâbleur, rétif et peu maniable, il s'était détourné de lui, se refusait à toute correspondance directe, rappelait les aides de camp français du prince et le mettait en quarantaine[110]. En janvier 1811, les rapports ne tenaient plus qu'à un fil, lorsqu'on vit Bernadotte, par une de ces volte-faces dont il était coutumier, se rejeter impétueusement vers la France.

[Note 110: _Corresp._, 17218 et 17229. Correspondance de Suède, aux archives des affaires étrangères, décembre 1810 et janvier 1811.]

Chez lui, ce revirement peut s'expliquer d'abord par un vulgaire intérêt d'argent. Dans son établissement nouveau, il avait dû faire abandon des dotations constituées au maréchal d'Empire et au prince de Ponte-Corvo. D'autre part, le million que l'Empereur lui avait fait remettre comptant, lors de son départ, s'était promptement fondu, et les États de Suède, vu la pénurie du royaume, n'avaient alloué à l'héritier présomptif de la couronne, à sa femme et à son fils, que de maigres pensions. Voyant arriver la fin de ses ressources, Bernadotte se prenait à regretter d'avoir trop peu ménagé le monarque à la main large dont la munificence pourrait utilement l'assister, et il est à remarquer que ses premières offres de soumission coïncidèrent avec une lettre dans laquelle il se recommandait à la générosité impériale et sollicitait une indemnité pour ses dotations perdues.

Puis, l'influence de la princesse royale, qui avait alors rejoint son mari, s'exerçait au profit de la France. A mesure qu'elle s'était avancée dans le Nord, Désirée Clary s'était senti envahir par un insupportable ennui. Sans cesse sa pensée se reportait vers ce Paris brillant et aimé, vers ce milieu de prédilection où elle voulait se garder la faculté de revenir et de se retremper, et ses efforts tendaient à empêcher une rupture qui l'eût confinée dans son royal exil[111]. Enfin, Bernadotte lui-même, malgré toutes les peines qu'il se donnait pour plaire aux Suédois, avait le sentiment d'avoir incomplètement répondu à leur attente: s'ils l'avaient élu, c'était avec l'espoir d'obtenir par ce choix et tout de suite un bienfait éminent, un avantage insigne, tel que l'appui de la France pour reprendre la Finlande ou se saisir d'un équivalent. Or, comme présent d'arrivée, Bernadotte ne leur avait apporté jusqu'à ce jour que la déclaration de guerre aux Anglais, mesure essentiellement impopulaire. Voyant s'épuiser le crédit que lui avait ouvert la confiance publique, il éprouvait le besoin de ne plus retarder la satisfaction des Suédois, de leur payer sa bienvenue, et il se rendait compte que seul l'empereur des Français pouvait lui en fournir les moyens.

[Note 111: Correspondance de Tarrach, ministre de Prusse en Suède, avec son gouvernement. Cette correspondance, décachetée probablement par la poste française des villes hanséatiques, figure à moitié déchiffrée aux archives des affaires étrangères.]