Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire
Part 6
La note rappelait que la suppression de l'État d'Oldenbourg n'avait pu s'opérer «sans blesser toute justice», sans porter atteinte aux droits les mieux établis de la Russie, qui se croyait tenue d'en faire expressément réserve. Après ces phrases hardies, la protestation tournait court et finissait par un éloge de l'alliance[80]. Rédigée en ces termes, la pièce était à double fin: elle pouvait, suivant les circonstances, servir de préliminaire à la rupture ou à une négociation. Pour le cas où l'empereur Alexandre surprendrait la fidélité des Polonais, où il donnerait suite à son projet d'attaque, la notification préalable de ses griefs l'aurait mis en règle vis-à-vis de l'opinion; l'Europe s'étonnerait moins de lui voir donner pour sanction à sa plainte l'ouverture des hostilités. Si les Polonais refusaient de le suivre et l'obligeaient à rester en paix, il pourrait invoquer les phrases de la fin pour entrer avec Napoléon en accommodement, pour réclamer une indemnité et s'assurer peut-être des garanties d'avenir.
[Note 80: Le texte de la protestation a été publié par BIGNON, dans son _Histoire de France depuis le dix-huit brumaire_, X, 52-54.]
Actuellement, c'est toujours le premier parti qui prévaut dans sa pensée. Ses confidences familières montrent à quel point persiste en lui la colère provoquée par les actes récents et les dernières arrogances de la politique française[81]. De plus, des influences hostiles le circonviennent et l'entraînent. Depuis quelque temps, un grand effort se poursuit pour l'arracher plus complètement à l'ascendant modérateur de Speranski, aux conseils pacifiques du chancelier. Cette oeuvre réunit les personnages et les partis les plus divers: la mère de l'Empereur, plusieurs de ses proches, les amis d'ancienne date auxquels il rend progressivement sa confiance, les Russes de vieille roche qui aspirent à émanciper moralement leur pays et à secouer la tutelle de l'esprit français, les membres de l'émigration allemande et les missionnaires des sociétés secrètes, les absolutistes et les révolutionnaires, les adeptes d'un patriotisme étroit et les cosmopolites, les hommes qui veulent rendre la Russie à elle-même et ceux qui veulent en faire l'instrument de la libération universelle[82]. Dans la guerre à entreprendre, les premiers montrent la fin d'un système de faiblesse et une résurrection de la fierté nationale. Les seconds rappellent au Tsar que l'Europe l'attend et le désire, que tous les opprimés espèrent en lui: à ce prince d'esprit mobile et d'imagination ardente, ils proposent un rôle nouveau et grandiose: ils sont arrivés à lui faire croire, à lui faire dire dans ses épanchements intimes que sa mission consiste «à protéger l'humanité souffrante contre les envahissements de la barbarie[83]». Et tous s'accordent à lui répéter que l'instant est venu, que les circonstances permettent de porter enfin la guerre chez l'éternel agresseur, «qu'un moment pareil ne se présente qu'une fois[84]». C'est à cette conclusion qu'aboutissent l'Allemand Parrot et l'émigré français d'Allonville, le premier s'autorisant d'une longue intimité d'âme avec Alexandre pour s'adresser à sa conscience et à son coeur, le second s'armant de considérations purement militaires et techniques[85]. Tous les donneurs d'avis, tous les faiseurs de mémoires abondent dans le même sens. L'expérience n'a pas instruit ces hommes, le malheur ne les a pas assagis: ce qu'ils conseillent encore une fois, dans l'impatience et l'enivrement de leurs haines, c'est l'éternelle manoeuvre qu'ils ont vue aboutir en 1805 à Austerlitz, en 1809 à Wagram: c'est de saisir le moment où Napoléon détourne son attention de l'Europe centrale et regarde ailleurs pour jeter contre lui une masse d'assaillants, et la disproportion entre les forces respectivement en ligne, l'aspect de l'Allemagne où les Français n'auront à opposer qu'un corps à une armée, encourage toujours Alexandre à prévenir Napoléon, à marcher hardiment pour le surprendre.
[Note 81: Stedingk écrivait le 28 janvier: «Je connais quelqu'un auquel il a dit: «Je suis las des vexations continuelles de Napoléon. J'ai deux cent mille hommes de bonnes troupes et trois cent mille de milices à lui offrir, et nous verrons.» On m'a assuré, et je n'en doute pas, que des propos pareils lui échappent dans ses sociétés particulières qui ne sont pas composées des personnes les plus discrètes.» Archives du royaume de Suède.]
[Note 82: SCHILDNER, 236.]
[Note 83: _Id._]
[Note 84: Paroles d'Alexandre lui-même à Czartoryski, _Mémoires du prince_, II, 252.]
[Note 85: La _Correspondance de Parrot avec Alexandre_ a été publiée dans la _Deutsche Revue_, 1894-1895. Pour d'Allonville, voyez BOGDANOVITCH, I, 73.]
CHAPITRE II
PROJETS DE L'EMPEREUR.
Napoléon au commencement de 1811.--Maître de tout en apparence, il sent l'inefficacité des moyens employés jusqu'à ce jour pour réduire l'Angleterre et conquérir la paix générale.--Le blocus demeure inutile tant qu'il ne sera pas universel et complet.--Impuissance de Masséna devant Torres-Vedras.--Le Nord préoccupe Napoléon et l'empêche de porter un coup décisif en Espagne.--Crainte d'un rapprochement entre la Russie et l'Angleterre.--Méfiance progressive: indices révélateurs: l'ukase prohibitif.--Colère de Napoléon: paroles caractéristiques.--Les Polonais de Paris.--Mme Walewska et Mme Narischkine.--Napoléon décide de préparer lentement et mystérieusement une campagne en Russie.--Comment il conçoit cette gigantesque entreprise.--Quelle est à ses yeux la condition du succès.--Dix-huit mois de préparation.--Projet pour 1811; projet pour 1812.--Mode employé pour recréer en Allemagne une force imposante.--L'armée de couverture.--Envoi de troupes à Dantzick.--Précautions prises pour dissimuler l'importance et le but de ces préparatifs.--Napoléon reste militairement et diplomatiquement en retard sur Alexandre.--Les puissances que l'on se dispute.--Rapports avec la Prusse.--L'Autriche et les Principautés.--Rapports avec la Turquie.--Première brouille entre Napoléon et le prince royal de Suède.--Bernadotte se rapproche de la France.--Raisons intimes de ce retour.--Demande de la Norvège.--Protestations simultanées à l'empereur de Russie.--Bernadotte sera à qui le payera le mieux, sans être jamais complètement à personne.--L'Empereur décline toute conversation au sujet de la Norvège.--Audience donnée à l'aide de camp du prince.--Bernadotte réitère ses instances et ses promesses.--Napoléon refuse de s'allier prématurément à la Suède.--Ses rapports avec la Russie durant cette période.--Mélange de dissimulation et de franchise.--Offre d'indemniser le duc d'Oldenbourg.--Réquisitoire violent et emphatique contre l'ukase.--Pourquoi Napoléon affecte de prendre au tragique cette mesure purement commerciale.--Demande d'un traité de commerce.--Grief secret et prétention fondamentale de l'Empereur: la question des neutres et du blocus domine à ses yeux toutes les autres: il évite encore de la soulever.--Sa longue et remarquable lettre à l'empereur Alexandre.--Contre-partie; lettre au roi de Wurtemberg.--Raisons profondes qui portent l'Empereur à envisager comme probable une guerre dans le Nord et à y voir le couronnement de son oeuvre.--Napoléon égaré par le souvenir de Rome et de Charlemagne.--Il renoncerait pourtant à la guerre si la Russie rentrait dans le système continental, mais il n'admet pas la paix sans l'alliance.--Alexandre et Napoléon cherchent respectivement à s'assurer, le premier pour 1811, le second pour 1812, l'avantage du choc offensif.
I
Dans le comble de puissance où quinze ans de triomphes ininterrompus l'avaient mis, Napoléon ne jouissait pas de sa prospérité et de sa gloire. L'année nouvelle se levait pour lui radieuse de promesses; la délivrance attendue de l'Impératrice lui faisait espérer un fils; jamais les rois n'avaient montré autant de soumission apparente, et pourtant lui-même éprouvait les atteintes de l'universel malaise. Un danger vague lui semblait peser sur l'avenir: dans l'air encore immobile et calme, il sentait passer la lourdeur des orages prochains.
Son grand esprit ne s'abusait point sur les dangers que créait la prolongation de la guerre maritime, sur les charges, les vexations, les maux horribles dont elle accablait les peuples. D'après son propre aveu, tout l'esprit de son gouvernement s'en trouvait faussé: nul ne posséda à un égal degré l'instinct des principes de modération ferme et de justice qui seuls assurent sur les hommes un empire durable, et il se voyait jeté hors de ses voies par les entraînements de son système extérieur, poussé dans la tyrannie, obligé de mettre partout le despotisme à la place de l'autorité. Il ne lui échappait pas qu'un monde de haines et de souffrances s'amassait autour de lui, que le nombre de ses ennemis grossissait sans cesse et qu'ils ne désespéraient jamais de l'abattre, tant que l'Angleterre resterait en armes. Or, cette guerre qui entretenait le mal d'insécurité dont avait toujours souffert sa grandeur, il ne savait plus comment la finir: il se demandait en vain où trouver, où chercher cette paix dont il avait besoin autant que le plus humble de ses sujets, et parfois on l'entendait dire «très vite, à voix basse et avec une sorte d'impatience, que si les Anglais tenaient encore quelque temps, il ne savait plus ce que cela deviendrait, ni que faire[86]».
[Note 86: Rapport de Tchernitchef, 9/21 janvier 1811, volume cité, 54.]
Les moyens qu'il avait imaginés pour réduire sa rivale, malgré leur colossal développement, malgré leur rigueur et leur précision, n'avançaient plus à rien: aux deux extrémités de l'horizon, cette puissance démesurément accrue rencontrait enfin sa limite. Le Nord ne se fermait pas aux produits britanniques, et cette brèche au blocus en annulait tous les effets: l'Angleterre souffrait sans périr. Au sud, en Portugal, l'Angleterre ne se laissait pas arracher de cette pointe extrême du continent où elle avait pris terre et s'était inébranlablement fixée. Masséna tâtait en vain les lignes de Torres-Vedras, ne réussissait pas à découvrir le point faible, le côté vulnérable de la position ennemie; il envoyait le général Foy à Paris réclamer du secours, exposer la situation, demander aide et conseil: il s'avouait impuissant, et le succès plusieurs fois annoncé, attendu, escompté, se dérobait toujours.
On s'est demandé pourquoi, en ce temps où l'Empereur ignorait les intentions offensives d'Alexandre, il n'avait point fait masse de ses armées et porté un grand effort en Espagne, pourquoi il n'avait pas donné assez d'hommes au prince d'Essling pour jeter les Anglais à la mer et terminer au moins cette partie de la tâche. C'est que, sans lui montrer encore le péril tout formé, le Nord le préoccupait déjà et le paralysait. Il savait qu'une réconciliation de la Russie avec nos ennemis amènerait tôt ou tard une prise d'armes en leur faveur, créerait une diversion bien autrement redoutable pour lui que la prolongation de la guerre espagnole, l'obligerait à préparer une grande expédition dans le Nord, à frapper de ce côté le coup suprême et à vaincre les Anglais dans Moscou. Or, si les desseins du Tsar sur la Pologne lui échappaient, il lui semblait bien que la Russie, après l'avoir suivi quelque temps et s'être acheminée dans son sillage, après s'être ensuite arrêtée et immobilisée, virait de bord maintenant, s'éloignait de lui insensiblement et s'orientait vers l'Angleterre.
Le refus de frapper les marchandises coloniales d'un tarif écrasant et de confisquer les bâtiments fraudeurs lui était apparu comme un premier indice. Peu après, sans apercevoir le groupement d'armées qui s'opère par ordre d'Alexandre, il apprend que les Russes construisent beaucoup d'ouvrages sur la Dwina et le Dniester. Travaux de défense, sans doute, et parfaitement licites; néanmoins, si les Russes mettent tant de soin à couvrir leur frontière, n'est-ce point pour se prémunir contre les conséquences d'une défection qu'ils préméditent? Après qu'ils auront fait la paix avec la Turquie, «voudraient-ils la faire avec l'Angleterre? Ce serait incontinent la cause de la guerre[87].» Si Napoléon s'empare à ce moment de l'Oldenbourg, c'est peut-être à dessein d'éprouver et de tâter la Russie, de voir si elle ne saisira point le premier prétexte pour rompre. En attendant que le mystère s'éclaircisse, il n'augmente pas encore ses forces en Allemagne, laisse Davout isolé, se borne à réorganiser le premier corps sans y ajouter un homme, à accélérer les envois d'armes dans le duché de Varsovie[88]. Il continue toujours à s'occuper de l'Espagne, presse Masséna d'en finir, ordonne aux autres chefs de corps de lui prêter main-forte et de l'aider à briser l'obstacle. Il reporte alternativement sa pensée du nord au sud et des Pyrénées vers la Vistule, ne sait de quel côté il dirigera les troupes que l'appel d'une nouvelle conscription va rendre disponibles.
[Note 87: _Corresp._, 17187.]
[Note 88: _Id._, 16994, 16995, 17283.]
Dans cet état de doute et d'expectative, la nouvelle de l'ukase prohibitif lui arrive soudain et l'avertit: c'est pour lui le signal d'alarme. L'ukase est spécialement dirigé contre le commerce français: il ferme le marché russe à nos produits et ordonne de brûler ceux qui réussiraient à s'y introduire: c'est une rupture éclatante sur ce terrain économique où devait surtout s'affirmer l'alliance. Nos ennemis vont accueillir cet acte comme une avance indirecte de la Russie, comme un premier gage; à cette heure, sans doute, on exulte à Londres, et la colère de l'Empereur éclate. Il profite d'une audience donnée au corps diplomatique pour témoigner aux représentants de la Russie, à Tchernitchef surtout, une froideur presque insultante: «Au lieu de Russie, dit-il le soir, j'ai beaucoup parlé Pologne aujourd'hui[89].» Les membres de la colonie polonaise de Paris poussent aussitôt des cris de joie: ils affichent leurs espérances dans le salon de madame Walewska, qui les laisse se grouper autour d'elle: à cet instant, par une coïncidence singulière, deux Polonaises, Marie-Antonovna Narishkine et Marie Walewska, exerçaient dans le même sens sur les deux empereurs l'ascendant de leur charme, le pouvoir de leur douceur, et plaidaient tendrement la cause de leur patrie[90].
[Note 89: Rapport de Tchernitchef du 9/21 février 1811, volume cité, 147.]
[Note 90: Rapport de Tchernitchef du 9/21 février 1811: «Les femmes aussi jouent un grand rôle dans ce moment, surtout depuis l'arrivée de madame Walewska que Napoléon a beaucoup connue pendant la dernière campagne; la faveur de cette dame se soutient beaucoup; elle a eu les petites entrées à la cour, distinction qu'aucune autre étrangère n'a reçue; elle a amené avec elle un petit enfant que l'on dit être provenu des fréquents voyages qu'elle faisait de Vienne à Schoenbrunn: aussi en prend-on un soin infini.» Volume cité, 149.
Envoi de Caulaincourt du 17 janvier: «Madame N... est plus que jamais la dame des pensées: l'Empereur y passe au moins une heure tous les soirs: en un mot, elle est mieux traitée que jamais. Le retour du prince Gagarine, qui est revenu de Moscou et que le public désigne comme son amant, n'a rien changé.»]
Mais Napoléon, s'il se décide à se faire arme de la Pologne contre la Russie, se résoudra par d'autres motifs. En ce moment même, on procède d'après ses ordres, au département de l'extérieur, à un travail qui doit établir, par la vérification et le rapprochement des dates, si l'ukase a précédé ou suivi l'instant où la nouvelle du sénatus-consulte portant réunion du littoral germanique est parvenue en Russie. Le résultat de cette enquête est concluant[91]; le sénatus-consulte a été connu le 2 janvier: l'ukase, longuement et mystérieusement élaboré, a été signé le 31 décembre; ce n'est donc pas une réponse à un acte dont la Russie pouvait s'offusquer: c'est une mesure d'hostilité spontanée et préconçue. Quelque temps après, l'éclat donné par les Russes à leur protestation au sujet de l'Oldenbourg, cette manière de saisir l'Europe et de la faire juge de leur cause, confirme et aggrave les soupçons de l'Empereur. Plus de doute, la Russie tend chaque jour davantage à se séparer de lui et à s'échapper de l'alliance: «Voici, se dit-il en propres termes, une grande planète qui prend une fausse direction, je ne comprends plus rien à sa marche; elle ne peut agir ainsi que dans le dessein de nous quitter; tenons-nous sur nos gardes et prenons les précautions commandées par la prudence[92].» Alors, après trois nuits sans sommeil, trois nuits de réflexion profonde, durant lesquelles il met en balance les frais qu'occasionnera un grand armement et l'opportunité de l'effectuer, il décide de dépenser cent millions d'extraordinaire et de se mettre en mesure[93].
[Note 91: Il figure aux archives nationales sous forme de lettre adressée par Champagny à l'Empereur, AF, IV, 1699.]
[Note 92: Rapport de Tchernitchef, 5/17 avril (date rétablie) 1811, volume cité, 70.]
[Note 93: Ce fait fut révélé par Napoléon lui-même au prince de Schwartzenberg, dans une conversation citée par HELFERT, _Maria Louise_, p. 199.]
Ce n'est pas qu'il juge nécessaire de pousser hâtivement ses préparatifs et de parer à des éventualités urgentes. D'après ses prévisions, rien ne presse: il faut que tout commence, mais tout doit s'opérer posément, tranquillement, avec précaution et surtout avec mystère. L'évolution de la Russie vers l'Angleterre se poursuivra vraisemblablement comme elle a commencé, c'est-à-dire pas à pas, par successives étapes; elle ne s'achèvera guère avant le milieu ou la fin de l'année, et il sera facile d'ajourner le conflit jusqu'en 1812. La guerre au Nord n'apparaît pas à Napoléon imminente, mais plus probable dans l'avenir, plus difficilement évitable. L'idée qu'il s'en fait, vague jusqu'alors et imprécise, se formule nettement; les contours se déterminent, les arêtes principales s'accusent, les grandes lignes se dégagent, et tout un plan d'action surgit dans sa pensée, subtil, profond, colossal, exécutable à distance d'une année.
S'il doit faire cette guerre, il entend la porter et même la commencer en territoire ennemi; c'est à ce prix seulement qu'elle est susceptible de résultats grandioses et mérite d'être faite. Les désastres infligés aux Russes en Allemagne ou en Pologne, Austerlitz et Friedland par exemple, ont humilié l'orgueil du Tsar et de sa noblesse: ils n'ont pas atteint la puissance moscovite dans ses oeuvres vives et limité vraiment sa force d'expansion. Ce qu'il faut aujourd'hui, c'est un Austerlitz ou un Friedland en Russie, un coup porté assez profondément pour permettre d'imposer aux vaincus, comme conditions de la paix, l'abandon de leurs facultés offensives, le recul de leurs frontières, un déplacement vers l'Est, un exil aux confins de l'Asie. Comment Napoléon obtiendra-t-il ce succès décisif, une fois entré en Russie? Quel sera sur place son plan d'opérations et de manoeuvres? Sa pensée ne sonde pas encore cet avenir. Confiant dans ses inspirations stratégiques et tactiques, il se croit sûr de vaincre en Russie pourvu qu'il réussisse à y entrer, à y insérer d'emblée quatre ou cinq cent mille hommes, et pourvu que ces masses soient suffisamment munies, équipées, outillées, approvisionnées, pour qu'elles puissent vivre et agir plusieurs mois dans un pays fait de vastes espaces peu peuplés et d'obscures immensités. Du premier coup, il va droit à la grande difficulté, celle de pousser par un glissement insensible la puissance française jusqu'aux abords de la Russie, de l'y précipiter ensuite avec tout son attirail, avec toutes ses ressources, de faire en sorte que nos armées débouchent en Lithuanie aussi fraîches et bien pourvues que si elles sortaient de Strasbourg ou de Mayence, d'assurer les subsistances, les transports, le ravitaillement, dans une région où il faudra tout amener avec soi et dont l'accès s'ouvre à huit cents lieues de nos frontières. S'il parvient à résoudre ce problème par un miracle d'organisation et de prévoyance, il considère qu'il aura tout gagné: à ses yeux, dès qu'il s'agit de s'attaquer à la Russie, le secret de la victoire réside intégralement dans l'art des préparations, et lui qui a improvisé tant de guerres avec des éléments créés d'urgence, croit n'avoir pas trop d'une année, de dix-huit mois peut-être, pour rassembler cette fois ses moyens, pour les élever à un degré de perfection sans exemple, pour les porter sur place, pour les faire arriver à pied d'oeuvre intacts et tout montés, pour préparer méthodiquement et méticuleusement l'invasion.
Mais les Russes le laisseront-ils poursuivre jusqu'à complet achèvement cette oeuvre de persévérance et de longueur? Pourquoi ne chercheraient-ils pas à nous prévenir, à se jeter avant nous sur la Pologne et l'Allemagne encore inoccupées? A cet égard, Napoléon n'a pas de craintes immédiates, et voici comment il envisage l'avenir. Ignorant totalement ce qui se passe en face de la frontière varsovienne, il croit que les seules forces mobiles et véritablement actives dont dispose la Russie sont retenues sur le Danube: il estime qu'Alexandre, occupé par la Turquie comme lui-même l'est par l'Espagne, ne songera à consommer sa défection qu'après s'être débarrassé de cette entrave. Mais la paix avec les Turcs paraît assez prochaine: au point où en sont les choses, il semble que ce soit affaire de quelques mois: la paix peut se conclure dès que l'ouverture de la prochaine campagne aura fourni aux Russes l'occasion d'un succès marqué, c'est-à-dire au printemps; dans le courant de l'été, les troupes russes reflueront probablement vers les frontières occidentales de l'empire, occuperont les lignes de défense, les camps retranchés qui s'y ébauchent, et se placeront ainsi en imposante posture. C'est sans doute l'instant que s'est désigné le Tsar pour renouer avec l'Angleterre et nous fausser définitivement compagnie. Si Napoléon attend de son côté cette époque pour porter ses troupes en Allemagne et commencer les apprêts d'une guerre vengeresse, il est à craindre que les Russes, à l'aspect de nos mouvements, ne résistent pas à la tentation de mettre à profit leur avantage momentané, de franchir leurs frontières, de briser ou au moins de fausser le grand appareil militaire qu'ils verront s'avancer contre eux. Donc il est indispensable que pour l'époque prévue nos premiers mouvements soient exécutés, que la France ait dans l'Allemagne du Nord des forces suffisantes non pour attaquer les Russes, mais pour leur interdire toute attaque, pour les empêcher de rien entreprendre, pour les dominer et les barrer. Napoléon décide qu'avant la fin du printemps le corps de Davout se sera transformé sans bruit en une armée de quatre-vingt mille hommes, composée de ses meilleures troupes; que cette armée, placée sous le plus sûr et le plus solide des chefs, renforcée des contingents allemands, aura allongé ses colonnes jusqu'aux approches de Stettin et de l'Oder, afin de pouvoir, à la première alerte, arriver sur la Vistule avant les Russes. Il décide que Dantzick, abondamment pourvu d'hommes et de munitions, sera devenu un premier centre de résistance et une grande forteresse d'arrêt. Par conséquent, lorsque les Russes remonteront du sud au nord-ouest et se tourneront vers l'Allemagne française, ils apercevront devant eux un double obstacle, qui se sera insensiblement redressé: Dantzick d'abord, donnant un point d'appui à la Pologne varsovienne; plus loin l'armée de Davout postée sur les deux rives de l'Elbe: ils retrouveront en face d'eux une partie importante de la puissance française, alors qu'ils la croient tout entière détournée vers l'Espagne et engouffrée dans la Péninsule. Cette reprise par leur adversaire de l'avantage stratégique les emprisonnera à l'intérieur de leurs frontières: Napoléon les immobilisera sur la pointe de son épée, tendue au travers de l'Allemagne et insinuée jusqu'à la Vistule[94].
[Note 94: Ce plan est exposé dans une lettre de l'Empereur à Davout, 24 mars 1811, _Corresp._, 17516.]