Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire
Part 53
M. de Caulaincourt, je reçois à l'instant même votre lettre du 20 décembre. Je vous expédie de Ponthon, parce qu'il m'a paru qu'il étoit agréable à l'Empereur. L'Empereur peut l'employer comme il lui plaira et autant de tems qu'il voudra.--Nous sommes entrés le 9 à Lugo. Le duc de Dalmatie étoit le 9 à Betanzos, près de la Corogne. Les Anglais ont perdu près de la moitié de leur armée, 600 voitures de munitions et de bagages et 3 ou 4,000 prisonniers. Le corps de la Romana est entièrement détruit et dispersé. Vous pouvez croire exactement les bulletins, ils disent tout. Le Roi fait son entrée solennelle dans Madrid dans quatre jours. La nation est bien changée depuis deux mois; elle est lasse de tous ces mouvemens populaires et bien désireuse de voir un terme à tout ceci. Je vous ai fait connoître que du moment que l'on vouloit considérer le duc d'Oldenbourg comme étant de la famille impériale, il n'y avoit pas l'ombre de difficulté. Si l'Empereur lui donne le titre d'Altesse Impériale, tout est terminé; même à Paris il seroit traité comme tel. L'empereur de Russie peut faire ce qu'a fait l'empereur d'Autriche et ce que j'ai fait moi-même. Tous les membres d'une famille sont traités dans les cours étrangères de la même manière qu'ils sont traités dans leurs cours respectives. Ce principe détruit tout obstacle. Vous avez eu tort de faire la moindre difficulté là-dessus. Chacun est maître de faire pour sa famille les lois qu'il veut, et, du moment qu'elles sont faites à titre de famille, aucun ambassadeur ne peut se mettre de pair. Vous ne devez pas céder le pas au prince d'Oldenbourg, pas à son père, mais au beau-frère de l'empereur de Russie, s'il lui donne ce rang dans sa cour. Mais en voilà assez sur cet objet.--Quant à l'Autriche, ce qui arrive, je l'avois prévu. Si l'Empereur avoit voulu parler ferme à Erfurt, cela ne seroit pas arrivé. Elle avoit promis de fournir des armes aux insurgés, et déjà des convois étoient près de partir de Trieste. Elle a des engagemens secrets avec l'Angleterre et n'attend que l'affaire de la Porte pour se déclarer. L'Empereur peut compter là-dessus. La guerre est inévitable sur le continent si l'Empereur ne parle pas haut. L'Autriche tombera à nos genoux, si nous faisons une démarche ferme de concert, et menaçons de retirer nos ministres si l'on n'accorde pas ce que nous demandons. La reconnoissance du roi Joseph n'est rien par elle-même. Elle n'est importante que parce qu'un refus encourage l'Angleterre et fait présager des troubles sur le continent. Le désarmement de l'Autriche, voilà le principal. L'Autriche ne peut dire que cet armement soit un état militaire permanent. Elle n'a pas les moyens de le soutenir. Elle met l'Europe en crise; elle en payera les pots cassés.--Pour vous seul: quand vous lirez ceci, je serai à Paris. Je compte y être de retour le 20 de ce mois. Toute ma garde est réunie à Valladolid, et 2,000 de mes chasseurs à cheval sont à Vittoria. Je viens d'ordonner une levée de 80,000 hommes de la conscription de cette année. Je suis prêt à tout. Mais notre alliance ne peut maintenir la paix sur le continent qu'avec un ton décidé et une ferme résolution.--Quant aux affaires de Prusse, je ne sais de quoi vous me parlez. Le traité avec la Prusse est antérieur aux conférences d'Erfurt et on n'y a rien changé depuis. J'ai demandé que M. de Romanzoff restât à Paris jusqu'au 1er février. Je désire le voir à Paris, et nous verrons s'il convient de faire une nouvelle démarche. Les affaires ont été ici aussi bien qu'on pouvoit le désirer. J'avois manoeuvré de manière à enlever l'armée anglaise; deux accidens m'en ont empêché: 1° le passage du Puerto de Guadarrama qui est une montagne assez haute et tellement impraticable quand nous l'avons passée qu'elle a apporté deux jours de retard dans notre marche. J'ai été obligé de me mettre à la tête de l'infanterie pour la faire passer. L'artillerie n'est passée que dix-huit heures après. Nous avons trouvé des pluies et des boues qui nous ont encore retardés douze heures. Les Anglais n'ont échappé que d'une marche. Je doute que la moitié s'embarque; s'ils s'embarquent, ce sera sans chevaux, sans munitions, bien harassés, bien démoralisés, et surtout avec bien de la honte. Du moment que je serai à Paris, je vous écrirai. Sur ce, je prie Dieu, etc.
À Paris, ce 6 février 1809.
M. de Caulaincourt. Je reçois vos lettres des 15 et 17 janvier. Je vois avec peine que votre santé est altérée... Je crois que M. de Romanzoff reste encore ici quelques jours. Nous venons de recevoir des nouvelles d'Angleterre. Nous voulons voir s'il est possible d'en tirer quelque chose. M. de Romanzoff les envoye à l'Empereur.--Ma dernière conscription de 80,000 hommes sera toute sur pied avant quinze jours, de sorte que j'aurai en Allemagne autant de troupes qu'avant que j'en eusse retiré pour mon armée d'Espagne. En Italie, je vais y avoir une armée, la plus forte que j'y aye eue. Je vous ai mandé que la conduite de l'Autriche m'avoit empêché de former mes camps de Boulogne, de Brest et de Toulon. Ces trois camps eussent porté l'épouvante en Angleterre, parce que j'aurois menacé toutes ses colonies.--L'Autriche devient tous les jours de plus en plus bête, et je suis persuadé qu'il y aura impossibilité de faire du mal à l'Angleterre, sans obliger d'abord cette puissance à désarmer. Sur ce, je prie Dieu, etc.
Paris, le 23 février 1809.
M. de Caulaincourt, j'ai reçu vos lettres du 5 février. Les différentes lettres que vous avez reçues depuis mon arrivée à Paris vous auront fait connoître la position des choses. L'Angleterre a fait sa paix avec la Porte. C'est une suite des intelligences de l'Autriche avec l'Angleterre. La mission anglaise a été reçue en triomphe à Constantinople par l'internonce. L'Empereur sera aussi indigné que moi de cette violation de la neutralité et des égards que nous doit l'Autriche. Les armemens de cette puissance continuent de tous côtés. Mes troupes, qui marchoient sur Boulogne, sur Toulon et sur Brest, où avec une escadre elles devoient menacer l'Angleterre et ses colonies, viennent de rétrograder, et tout est en mouvement pour former un camp d'observation de 80,000 hommes à Strasbourg. Le duc de Rivoli commandera ce camp d'observation. Le général Oudinot s'est porté avec son corps à Augsbourg. Vous savez que ce corps est composé de 12,000 hommes des compagnies de grenadiers et de voltigeurs des 4es bataillons; les quatre basses compagnies de ces bataillons sont en marche pour les rejoindre, ce qui portera ce corps avec la cavalerie à près de 40,000 hommes. J'ai requis les troupes de Mecklembourg-Schwerin pour garder la Poméranie suédoise, et j'ai ordonné la réunion de tous les corps de l'armée du Rhin, composée des anciens corps des maréchaux Davoust et Soult, formant 30 régimens d'infanterie. Toutes les troupes de la Confédération sont prêtes. Mon armée d'Italie est au grand complet. Ma conscription se lève ici avec la plus grande activité. Dans cette situation de choses, je puis entrer s'il le faut en Autriche au mois d'avril, avec des forces doubles nécessaires pour la soumettre. Néanmoins je n'en ferai rien que mon concert ne soit parfait avec la Russie; mais il est impossible de jamais songer à la paix avec l'Angleterre, si nous ne sommes point sûrs de l'Autriche. Si j'avois dans ce moment 80,000 hommes à Boulogne, 30,000 hommes à Flessingue, 30,000 hommes à Brest, 30,000 hommes à Toulon, comme je comptois le faire, l'Angleterre seroit dans la plus fâcheuse position.
J'ai à Flessingue, à Brest et à Toulon de grands moyens d'embarquement, et quoique ma marine soit inférieure à celle de l'Angleterre, elle n'est pas nulle. J'ai 60 vaisseaux armés dans mes rades et autant de frégates. Une de ces expéditions qui s'échapperoit pour les Indes ou pour la Jamaïque, ou deux escadres qui se réuniroient feroient le plus grand mal à l'Angleterre. Les ridicules armements de l'Autriche ont paralysé tous ces moyens. Voilà ce qu'il faut que vous vous étudiiez à bien faire sentir à l'Empereur, qu'un armement de l'Autriche est la même chose qu'un traité d'alliance qu'elle feroit avec l'Angleterre; il forme même une diversion plus importante que la guerre, parce que la guerre seroit bientôt finie; plus coûteuse, parce que l'Autriche en payeroit les frais; que je ne me refuse pas à attendre quelques mois, mais qu'il ne seroit pas juste que le résultat de mon alliance avec la Russie fût de paralyser mes moyens et de me tenir dans une situation ruineuse, pénible, et n'ayant aucun but. Qu'allègue l'Autriche? Qu'elle est ménacée? Mais l'étoit-elle davantage quand je tirois d'Allemagne la moitié de mes troupes pour les porter en Espagne, à 500 lieues d'elle, et que j'éloignois le reste de mon armée de la Silésie? Pour plaire à la Russie je me suis dessaisi de ces garants contre l'Autriche. Il est tems que cela finisse. Notre alliance devient méprisable aux yeux de l'Europe. Elle n'a pas l'avantage de lui procurer le bienfait de la tranquillité. Et les résultats que nous essuyons à Constantinople sont aussi déshonorants que contraires aux intérêts de nos peuples. Il faut donc que l'Autriche désarme réellement; que je puisse dans le courant de l'été faire rétrograder mes troupes; que j'aye la sécurité d'exposer 25 à 30,000 hommes sur la mer et même à des chances défavorables, sans craindre d'avoir au moment même une guerre continentale. Il faut que le désarmement de l'Autriche soit non simulé, mais réel. Il faut que l'Autriche rappelle son internonce de Constantinople et cesse ce commerce scandaleux qu'elle entretient avec l'Angleterre. À ces conditions, je ne demande pas mieux de garantir l'intégrité de l'Autriche contre la Russie et que la Russie la garantisse contre moi. Mais si ces moyens sont inutiles, il faut alors marcher contre elle, la désarmer, ou en séparer les trois couronnes sur la tête des trois princes de cette Maison, ou la laisser entière, mais de manière qu'elle ne puisse mettre sur pied que cent mille hommes, et, réduite à cet état, l'obliger à faire cause commune avec nous contre la Porte et contre l'Angleterre.--Mon escadre de Brest a mis à la voile; celles de Lorient et de Rochefort également, et j'aurai bientôt quelque événement maritime à vous annoncer. Si je n'eusse pas appris en Espagne les mouvemens de l'Autriche, et si mes troupes n'eussent pas été obligées de (un mot passé) de Metz et de Lyon, mes escadres seroient parties avec 20,000 hommes de débarquement.
À Paris, le 6 mars 1809.
M. de Caulaincourt, j'ai reçu votre lettre du 3 février. J'ai vu avec plaisir les détails que vous me donnez sur la présentation de M. de Schwartzenberg. Cette fameuse lettre à l'empereur d'Autriche dont on se plaint, M. de Romanzoff l'a entre les mains. Si vous ne la connoissez pas encore, vous pouvez lui en demander la communication. Quant aux propos que j'ai tenus à M. de Vincent, ils sont dans le même sens que ceux que j'ai tenus à M. de Metternich devant tout le corps diplomatique. L'Autriche auroit-elle cherché ses principes de conduite dans la fable du Loup et de l'Agneau? Il seroit curieux qu'elle m'apprît que je suis l'agneau, et qu'elle eût envie d'être le loup. Le Sr de Champagny vous a expédié un courrier qui vous porte sa conversation avec M. de Metternich. Vous aurez soin de montrer cette pièce à l'Empereur. Je vous envoye une lettre de Dresde qui vous fera connoître jusqu'à quel point on est alarmé à la Cour de Saxe; il en est de même à celle de Bavière.--Après la déclaration de M. de Metternich, j'ai dû faire marcher mes troupes qui étoient en route pour le camp de Boulogne, pour Brest et pour Toulon, mais que les mouvemens insensés de l'Autriche m'avoient obligé de faire arrêter sur la Saône et la Meurthe. Depuis cette déclaration tout est en mouvement sur tous les points de la France. Le 20 mars, le duc de Rivoli sera à Ulm avec 20 régimens d'infanterie, 10 régimens de cavalerie et 60 pièces de canon. Le général Oudinot, avec un corps double de celui qu'il avoit dans les campagnes précédentes, c'est-à-dire 18,000 hommes d'infanterie, 8,000 de cavalerie et 40 pièces de canon, est à Augsbourg. Le duc d'Auerstædt, avec 4 divisions d'infanterie formées de 20 régimens, une division composée de tous les régimens de cuirassiers, et 15 régimens de cavalerie légère, est à Bamberg, Bayreuth et Würtzbourg. Les troupes bavaroises forment 3 divisions qui campent à Munich, Straubingen et Landshut: cette année est de 40,000 hommes, et sera commandée par le duc de Dantzig. Les Wurtembergeois sont rassemblés à Neresheim; les troupes de Hesse-Darmstadt à Mergentheim; celles de Bade, au nombre de 6,000 hommes, sont à Pforzheim. L'armée saxonne, forte de 30,000 hommes, se réunit à Dresde. Le prince de Ponte-Corvo s'y porte avec des troupes de Saxe. Le roi de Westphalie commandera une réserve prête à se porter partout où cela sera nécessaire. Le prince Poniatowski commande les Polonais qui appuyent leur gauche à Varsovie et étendent leur droite jusque devant Cracovie. Dans peu de jours je fais partir de Paris 1,500 chevaux de ma garde, ainsi que 3,000 hommes d'infanterie. Tout le reste est en route. La tête a déjà passé Bordeaux. Mon année de Dalmatie campera sur les confins de la Croatie, ayant son quartier général à Zara, où elle a un camp retranché et des vivres pour une année. L'armée d'Italie, composée de 6 divisions d'infanterie française et de 2 divisions d'infanterie italienne, sera réunie à la fin de mars dans le Frioul. Elle approche de 100,000 combattans. Les Autrichiens s'apercevront que nous n'avons pas tous été tués sur le fameux champ de bataille de Roncevaux. Tout ce qui arrive de Vienne n'est que folie. Je compte que l'empereur Alexandre tiendra sa promesse et fera marcher ses armées. Alors, si l'Autriche veut en tâter, j'ai fort en idée que nous pourrons nous réunir à Vienne.--Le Sr de Champagny vous expédiera demain un courrier par lequel vous recevrez la note qui va être remise à M. de Metternich: elle vous fera connoître l'état de la question.--Les Anglais ont publié les pièces de la négociation et la lettre d'Erfurt. Tout cela est tronqué et falsifié; ce qui m'oblige à faire une communication au Sénat afin de rétablir le texte de toutes ces pièces.--Ayez le ton haut et ferme envers M. de Schwartzenberg. L'état actuel des choses ne peut durer. Je veux la paix avec l'Autriche, mais une paix solide et telle que j'ai droit de l'exiger après avoir sauvé trois fois l'indépendance de cette puissance.
J'ai fait sortir ma flotte de Brest. J'avois pour but de faire débloquer Lorient, afin d'en faire sortir cinq vaisseaux que j'envoye dans les colonies. Cette première opération a réussi. Secondement, la flotte devoit se rendre à Rochefort pour se joindre à l'escadre de l'isle d'Aix et s'emparer de quatre vaisseaux anglais qui avoient eu la sottise de venir mouiller dans la rade du Pertuis-Breton. Mon imbécile de contre-amiral s'est amusé à chasser quatre vaisseaux ennemis qu'il a rencontrés sur sa route, ce qui a donné aux quatre autres vaisseaux qui étoient à l'ancre le tems d'être avertis et de gagner le large. On ne les a manqués que de quelques heures, et leur prise eût été infaillible sans cette perte de tems; mais la jonction a eu lieu à l'isle d'Aix, et j'y ai 16 vaisseaux de ligne et 5 frégates. Si le camp de Boulogne avoit été formé, si j'avois eu 16,000 hommes à Brest et 30,000 à Toulon, je donnois de la besogne aux Anglais: c'est ce que j'espérois de mon alliance avec la Russie.
Vous avez vu dans le _Moniteur_ deux lettres du gazetier de Vienne au rédacteur de la _Gazette de Hambourg_. Ces lettres paroissent peu importantes au premier abord; mais, pour les hommes qui veulent réfléchir, c'est une manière de correspondre avec l'Angleterre et d'entretenir les espérances des ennemis de la France en étalant les forces de la Maison d'Autriche.--On y parle des dispositions peu favorables de la Russie, parce qu'on sait qu'il ne seroit pas possible d'en imposer à cet égard, et qu'en avouant sans détour son alliance avec la France, on veut persuader que l'Autriche est en état de soutenir la lutte contre ces deux empires.--L'Autriche doit désarmer tout à fait et se contenter de nos garanties réciproques, ainsi que M. de Romanzoff l'avoit proposé.--Quant aux provinces de cette monarchie vaincue, je n'en veux rien pour moi: nous en ferons ce que nous jugerons convenable. On pourroit séparer les trois couronnes de l'empire d'Autriche, ce qui seroit également avantageux à la France et à la Russie, puisque cette opération affoibliroit en même tems la Hongrie, qui menace la Pologne, le royaume de Bohême, qui jalousera longtems les pays de la Confédération, et l'Autriche, qui regrette sa domination sur l'Italie. Quant à la crainte qu'on pourroit inspirer de moi à la Russie, ne sommes-nous pas séparés par la Prusse, à qui j'ai rendu intactes des places que je pouvois démanteler, et ne sommes-nous pas aussi séparés par les États de l'Autriche?--Lorsque ces derniers États auront été ainsi divisés, nous pourrons diminuer le nombre de nos troupes, substituer à ces levées générales qui tendent à armer jusqu'aux femmes un petit nombre de troupes régulières et changer ainsi le système des grandes armées qu'a introduit le feu roi de Prusse. Les casernes deviendront des dépôts de mendicité, et les conscrits resteront au labourage.--La Prusse en est déjà là: il faut en faire autant de l'Autriche. Quant à l'exécution, je me charge de tout, soit que l'empereur Alexandre veuille venir me joindre à Dresde à la tête de 40,000 hommes, soit qu'il marche directement sur Vienne avec 60 ou 80,000 hommes. Dans toutes les hypothèses, je me charge de faire les trois quarts du chemin.--Si les choses en venoient au point que vous eussiez besoin de signer quelque chose de relatif à la séparation des trois États, vous pouvez vous y regarder comme suffisamment autorisé.--Si l'on veut même après la conquête garantir l'intégrité de la Monarchie, j'y souscrirai également, pourvu qu'elle soit entièrement désarmée. J'ai été de bonne foi à Vienne, je pouvois démembrer l'Autriche. J'ai cru aux promesses de l'Empereur et à l'efficacité de la leçon qu'il avoit reçue. J'ai pensé qu'il me laisseroit me livrer entièrement à la guerre maritime. L'expérience, depuis trois ans, m'a prouvé que je me suis trompé, que la raison et la politique ne peuvent rien contre la passion et l'amour-propre humilié. Il seroit possible que la Pologne autrichienne pût devenir un objet d'inquiétude à Saint-Pétersbourg, mais elle n'est un obstacle à rien.--On pourroit la partager entre la Russie et la Saxe, ou bien en former un État indépendant.--L'empereur Alexandre doit être convaincu par la déclaration du roi d'Angleterre que, tant qu'il aura l'espoir de brouiller le continent, il n'y aura point de paix maritime, et que si l'Autriche ne consent pas à désarmer et qu'on perde du tems, c'est autant de tems de gagné pour l'Angleterre et de perdu pour l'Europe. Cependant un, deux ou trois mois me sont égaux; mes troupes resteront campées en Allemagne jusqu'à ce que mon concert avec la Russie soit bien établi.--Nous sommes encore dans le mois de mars: on peut parlementer jusqu'au mois d'août; mais à cette époque il faut que l'Autriche ait pris son parti ou qu'on l'y force. L'honneur de nos couronnes l'exige, et l'intérêt du monde nous en fait la loi. Sur ce, je prie Dieu, etc.
À Malmaison, le 21 mars 1809.
M. de Caulaincourt, j'ai reçu votre lettre du 28 février avec les pièces qui y étoient jointes. Plusieurs courriers de M. de Champagny ont dû vous porter le résumé de la conversation de ce ministre avec M. de Metternich et la copie de la note qu'il lui a passée quelques jours après.--Voici la situation des choses dans ce moment. L'Autriche a reçu de l'argent par Trieste: cet argent ne peut venir que d'Angleterre; l'Autriche fomente la Turquie: elle a couvert de ses troupes la Bohême, l'Inn, la Carinthie, la Carniole. Il est impossible que l'Empereur ne soit pas instruit par Vienne de toutes les folies qu'on fait en Autriche. M. de Champagny vous envoie la copie en allemand de la proclamation du prince Charles, qui équivaut à une déclaration de guerre. Cependant le langage de M. de Metternich est toujours paisible, et il n'a encore fait aucune déclaration. Des agens subalternes ayant sondé le cabinet de Vienne pour savoir s'il y auroit quelque chose à craindre pour la Maison régnante de Saxe, la guerre venant à être déclarée, au lieu de répondre qu'il n'y avoit pas de sujet de guerre, on s'est empressé d'assurer que le roi de Saxe et sa famille n'avoient rien à redouter et qu'ils seroient respectés. Vous voyez que depuis le 28 février les choses ont beaucoup empiré. M. de Romanzoff doit être arrivé depuis longtemps à Saint-Pétersbourg. Il y aura apporté une opinion conforme à la mienne. Je ne pense pas à attaquer; mais, dans la circonstance actuelle, je crois qu'il est important de prendre des mesures pour que les troupes russes fassent un mouvement et que le chargé d'affaires russe à Vienne soit rappelé si les Autrichiens dépassent leurs frontières. Il faut que cet ordre soit connu de M. de Schwartzenberg et qu'il soit notifié à Vienne. Le Ministère autrichien est persuadé que la Russie ne fera rien et qu'elle restera neutre dans cette guerre, quand même elle la déclareroit. Vous sentez combien cela seroit contraire à l'honneur de la Russie et funeste à la cause commune.--Voici ma position militaire: L'armée saxonne est réunie autour de Dresde et le prince de Ponte-Corvo doit y être rendu pour en prendre le commandement. Le duc d'Auerstædt à son quartier général à Würtzbourg, et son corps d'armée occupe Bayreuth, Nuremberg, Bamberg. Le corps d'Oudinot est sur le Lech. Le duc de Rivoli a son corps cantonné autour d'Ulm. Les Wurtembergeois sont à Neresheim. Les Bavarois sont à Munich, Straubing et Landshut. Le général du génie Chambarlhac est à Nassau, où il fait une tête de pont pour assurer le passage de l'Inn. On travaille à fortifier les places de Kuffstein, Cronach, Pforzheim. Les Polonais doivent se réunir sous Varsovie et le long de la Pilica. Les dépôts se remplissent de tous côtés. Aucune communication officielle n'est faite ici, et il n'y a encore rien de raisonnable d'imprimé, parce qu'on se tait jusqu'au dernier moment. L'opinion du Sr Dodun, mon chargé d'affaires à Vienne, et de la plupart des personnes qui sont dans cette ville, est que l'Autriche sera entraînée outre mesure et qu'il n'est plus en son pouvoir de s'arrêter, et que si la guerre peut être évitée, ce n'est que par l'aspect formidable des forces de la Russie, qui ôte à ces gens-là jusques à l'idée de la possibilité d'une chance en leur faveur. Un général autrichien s'est embarqué à Trieste pour aller à Londres concerter les opérations. Dans cette situation de choses, il faut prévoir deux cas: 1° Si l'Autriche attaque, il n'y a pas de note à faire; le chargé d'affaires russe doit quitter Vienne et les troupes russes entrer sur-le-champ en Galicie et menacer d'attaquer la Hongrie, pour contenir ce côté-là. S'il falloit juger par sa raison, tout porte à penser que l'Autriche n'attaquera pas légèrement, voyant le nombre de troupes françaises qui inondent l'Allemagne et qu'elle ne croyoit pas voir revenir si promptement. Cependant, ce cas, il faut le prévoir, et envoyer des instructions aux agens respectifs à Vienne. L'idée que la légation russe partira sur-le-champ peut être une raison de retenir l'humeur guerrière de la faction qui domine. Le second cas, c'est que les choses restent dans la situation actuelle pendant les mois d'avril et mai, et qu'on puisse pendant cet intervalle négocier. Dans ce cas, la note que propose de remettre l'empereur de Russie me paraît bonne. Sur ce, je prie Dieu, etc.
À Paris, ce 24 mars 1809.