Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire
Part 52
M. de Caulaincourt, je vous envoye un rapport du ministre de la Marine et un projet de décret qu'il me propose de prendre. Je ne veux pas le faire sans savoir si cela convient à l'Empereur. L'Empereur fait des dépenses inutiles en conservant ces vaisseaux qui ne sont bons à rien. Des transports armés en guerre ne peuvent servir. Ces vaisseaux sont pourris. Reste le vaisseau turc qu'on pourroit envoyer à Ancône, où il seroit désarmé. Moyennant cela, il y aura bon nombre de matelots disponibles. On fera de ces matelots ce que voudra l'Empereur: ou on les renverra en Russie, ou je les prendrai à ma solde et je mettrai les équipages des trois mauvais vaisseaux sur trois de mes vaisseaux de Flessingue ou ailleurs. Ils seront à ma solde et serviront comme alliés. Les officiers s'instruiront, les matelots s'exerceront, et cela sera utile à tout le monde. Mais il faut que ces équipages soyent tout à fait à mon service, car mon escadre souffriroit des dépendances attachées à une escadre combinée. Causez-en avec le ministre de la Marine. Peut-être seroit-il plus convenable que ce fût l'Empereur ou son ministre qui prissent cette décision? Vous y ferez mettre que le vaisseau turc se rendra dans le port d'Ancône où il sera désarmé. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.
Saint-Cloud, le 23 août 1808.
M. le général Caulaincourt, je reçois votre lettre du 1er août. J'ai reçu hier les beaux présens de l'Empereur. J'ai fait commander de très beaux meubles pour les faire ressortir; ils sont vraiment beaux. M. le général Caulaincourt, Montesquiou vous porte deux bustes de l'Empereur faits à Sèvres sur le modèle de celui qu'il m'a envoyé. Je crois qu'il y en a déjà une cinquantaine de faits: ainsi vous pouvez en faire venir tant que vous voudrez. J'ai vu à Sèvres le beau service de porcelaine égyptienne qui pourra être envoyé à l'Empereur le 1er septembre. J'espère qu'il en sera content.
L'ineptie et la lâcheté qu'ont montrées Dupont, Marescot et quelques autres est inconcevable; ils n'ont fait que des sottises et des bêtises. Cela a compromis mes affaires d'Espagne et m'oblige à lever des conscrits pour réparer mes pertes et me tenir toujours en mesure. Le 1er et le 6e corps et trois divisions de dragons sont partis de la grande armée pour Mayence. Je fais partir des bords du Rhin une quantité de forces à peu près égale à celle que je retire pour renforcer les trois corps des maréchaux Davoust, Soult et prince de Ponte-Corvo. Je laisse en Allemagne mes 60 escadrons de cuirassiers, trois divisions de dragons et une vingtaine de régiments de cavalerie légère. J'ai d'ailleurs mis sur pied toutes les troupes de la Confédération du Rhin, de sorte que je puis marcher contre l'Autriche avec 200,000 hommes. Cependant je désirerois fort que l'Empereur fît parler à l'Autriche, avec laquelle je n'ai du reste aucun sujet de discussion. J'ai conclu ma convention avec la Prusse, et si, comme je le crois, je n'ai rien à démêler avec l'Autriche, la Silésie et Berlin seront dans les mains de la Prusse avant l'hyver, ce qui sera un grand sujet de tranquillité pour l'Autriche et même pour la Russie. Il faut que le prince Kourakine ait carte blanche en Autriche, et qu'il soit autorisé à dire que la Russie joindra cent mille hommes à mes troupes, si les Autrichiens font le moindre mouvement intempestif. Faites-moi connoître quelles sont là-dessus les intentions de l'Empereur. Il est de son intérêt que je fasse finir promptement les affaires d'Espagne. Trente mille hommes de plus peuvent accélérer la prise de certain port et nuire beaucoup aux Anglais. Jusqu'à présent, je n'ai retiré de l'Allemagne qu'un nombre de troupes à peu près pareil à celui que j'y envoyé; mais étant assuré que la Russie fera cause commune avec moi si l'Autriche chicane, je pourrai en retirer un plus grand nombre, ce qui seroit très avantageux. La levée des troupes de la Confédération coûte beaucoup d'argent à ses princes. Parlez de cela à l'Empereur: s'il fait faire sa déclaration à la cour de Vienne, et s'il fait marcher 100,000 hommes si l'Autriche m'attaque, je renverrai les troupes des princes de la Confédération chez eux, ce qui sera un grand bienfait pour toute l'Allemagne. Il n'y a rien de nouveau sur le Portugal. Jusqu'à cette heure on n'en entend rien. Votre lettre est arrivée deux jours avant celles de Constantinople que Champagny vous envoye. Vous y verrez que le 28 juillet Sélim a été tué, Mustapha précipité du trône et un nouveau sultan mis à sa place. Ne croyez aucune mauvaise nouvelle. L'Espagne sera soumise après les chaleurs, qui font que ce pays est un désert sans eau et insupportable pour nos troupes.
Saint-Cloud, le 26 août 1808.
M. de Caulaincourt, je reçois votre lettre du 9. Montesquiou est parti avant-hier; ainsi cette lettre pourra vous arriver avant lui. Voici ce qui s'est passé. Il y a deux jours que M. de Metternich reçut un courrier de Vienne qui annonçoit la résolution où étoit sa cour de me donner satisfaction sur tout, et de faire rentrer les choses dans leur ancien état pour le premier septembre. M. de Metternich avoit même l'ordre de me demander une audience et de me donner ces assurances de vive voix, ce qu'il a fait hier avant la Comédie. Je lui ai donné une audience d'une heure dans laquelle il m'a fait toute sorte de protestations de bons sentimens, et m'a annoncé que sa Cour reconnoîtroit le nouveau roi d'Espagne. Je suis donc fondé à penser qu'au 1er septembre, c'est-à-dire dans peu de jours, tout sera rentré dans l'ancien état. Je renverrai alors les troupes de la Confédération chez elles, et tout redeviendra pacifique en Allemagne. La convention avec les Prussiens n'est pas encore signée; j'espère qu'elle le sera demain ou après. Aussitôt que je verrai que l'Autriche tient ses promesses, je compte réunir 100,000 hommes au camp de Bayonne. Le 1er et le 6e corps de la grande armée arrivent à Mayence.--Les Anglais veulent attaquer le Portugal. Au 15 août il n'y avoit rien de nouveau à Lisbonne. Junot y étoit en bonne position, ainsi que l'escadre russe.--La division espagnole qui étoit dans le Nord s'est embarquée pour l'Espagne, grâce à l'extrême imprévoyance du prince de Ponte-Corvo, quoique je lui eusse répété plusieurs fois qu'il devoit placer ses troupes de manière à en être sûr; mais La Romana et d'autres généraux espagnols lui avoient tourné la tête. Vous pouvez parler de cette affaire; comme ne voulant pas désarmer ces troupes, dire que je préfère les vaincre en Espagne à désarmer des soldats qui étoient passés à mon service, mais que cette trahison m'a révolté et que les traîtres seront punis. Les affaires d'Espagne vont médiocrement. Le roi d'Espagne est à Burgos. L'armée occupe la ligne du Duero.--Saragosse a été prise; chaque maison a essuyé un siège, de sorte que cette ville est saccagée et perdue. Mes bonnes troupes arrivent de tous côtés, et aussitôt que la canicule sera passée, on fera une sévère justice des rebelles. Le parti du Roi est composé de tous les hommes sages, mais qui tremblent sous les poignards des moines et aux sollicitations des agens anglais.--Vous jugerez convenable de moins presser l'empereur Alexandre d'agir contre l'Autriche, puisque celle-ci ne paroît pas vouloir y donner lieu.--Vous recevrez par le prochain courrier les communications que je fais faire au Sénat des traités faits avec le roi d'Espagne, et des relations qui exposent au clair ce qui s'est passé et se passe en Espagne, pour détruire les faux bruits, quoique l'événement de Dupont ne soit que trop vrai. Lui et Marescot ont montré autant d'ineptie que de lâcheté et de pusillanimité. Je soupçonne que Villoutreys ne s'est pas comporté dans cette circonstance comme il convenoit à un officier de ma maison. Je ne le conserverai probablement pas près de moi.--L'ancien roi d'Espagne est toujours à Compiègne, où il a la goutte. Les princes sont à Valençay.--Depuis les dernières nouvelles de Constantinople, nous ne savons rien. Sur ce, je prie Dieu, etc.
_P. S._--Les troupes espagnoles qui se sont sauvées avec le marquis de La Romana ne se montent qu'à 5,000 hommes; 7,000 sont restés entre les mains du prince de Ponte-Corvo. J'ai ordonné qu'on les désarmât et qu'on les fît prisonniers.
Saint-Cloud, le 7 septembre 1808.
M. de Caulaincourt, je reçois votre lettre du 23 août. Je partirai d'ici le 20 du mois pour être rendu à Erfurt à tems. Le général Oudinot part pour prendre le commandement de la ville d'Erfurt. Des maréchaux de logis de la cour partent pour marquer les logemens. Un bataillon de ma garde s'y rend pour tenir garnison. Le maréchal Lannes part pour aller à la rencontre de l'Empereur sur la Vistule. Le maréchal Soult est prévenu à Berlin pour que tout soit convenablement disposé. Quelque chose qu'on fasse, je crains qu'on soit mal à Erfurt. Peut-être auroit-on bien fait de préférer Weimar: le château est superbe, et on y auroit été mieux. Je ne me souviens pas des raisons qui ont fait donner la préférence à Erfurt. Si c'étoit à cause de moi, je serois aussi bien à Weimar. Cependant tout sera prêt à Erfurt.--Vous trouverez ci-joint le _Moniteur_ qui vous fera connoître les affaires d'Espagne. J'ai des nouvelles du Portugal du 20 août; tout étoit dans le meilleur état à Lisbonne; les Russes et les Français y étoient de la meilleure intelligence et se préparaient à se défendre contre tout événement. Hier il y a eu une séance extraordinaire du Sénat, présidée par l'Archichancelier, à laquelle les Princes ont assisté. Champagny y a lu deux rapports sur les affaires actuelles et donné communication des différents traités faits avec les princes de la maison d'Espagne. Il en est sorti un sénatus-consulte portant levée de 160,000 combattans. Du reste, tout est fort tranquille. Du côté de l'Espagne, nous avons des avantages; la division est parmi les rebelles. Le Roi gagne tous les jours; de nombreux renforts arrivent, et déjà tout se prépare pour marcher en avant.--Puisque l'Empereur n'est plus très nécessaire chez lui, il feroit bien, d'Erfurt, de passer jusqu'à Paris. Si vous pensez que cela soit dans ses projets, vous ne sauriez me le faire connoître trop tôt. En conséquence de votre dernière lettre, Mondragon, ambassadeur de Naples, part de Paris et continue sa route. Celui d'Espagne va recevoir ses nouvelles lettres de créance.
_P. S._--Je joins au _Moniteur_ du 5 celui d'aujourd'hui qui contient les différentes pièces relatives aux affaires d'Espagne. Il n'y a aucun inconvénient que vous en remettiez un exemplaire à M. Romanzoff et que vous les communiquiez à l'Empereur.
À Saint-Cloud, le 7 septembre 1808.
M. le général Caulaincourt, le maréchal Lannes se rend sur la Vistule à la rencontre de l'empereur de Russie pour assurer toutes les escortes et complimenter ce prince; il lui remettra une lettre de ma part. Sur ce, je prie Dieu, etc.
Saint-Cloud, le 14 septembre 1808.
M. de Caulaincourt, je reçois votre lettre du 29 août. Vous avez trouvé dans les _Moniteurs_ qui ont paru et vous verrez dans celui d'hier que je vous envoye toutes les pièces relatives aux affaires d'Espagne. La plus grande confusion règne parmi les insurgés; mes troupes avancent à grands pas vers l'Espagne, et mon armée se fortifie tous les jours. Le roi d'Espagne est à Burgos; à trente lieues de lui, il n'a aucun ennemi.--L'Empereur a dû trouver le maréchal Lannes sur la Vistule. Le général Oudinot est à Erfurt, dont il a le commandement. Un détachement de ma maison y est déjà arrivé. Le prince de Bénévent part le 16 et sera rendu à Erfurt le 20. M. de Champagny part le 18. Moi je partirai le 20. Le prince de Neuchâtel voyagera dans ma voiture.--Le prince Guillaume a pris ce matin congé. Toutes les affaires de Prusse sont terminées. Enfin les 80,000 conscrits des années 1806, 1807, 1808 et 1809 seront tous levés avant le 1er novembre. Je verrai, pour lever les 80,000 autres, quelle sera l'issue des événemens. J'ai été fort sensible au langage de l'Empereur. Les dernières nouvelles de Lisbonne sont du 18 août; alors les Anglais paraissoient faire de grands mouvemens. Je n'ai point de renseignemens ultérieurs.
À Aranda de Duero, 27 novembre 1808.
M. de Caulaincourt, je reçois votre lettre sans date que je suppose être du 5 novembre. J'imagine que M. Champagny vous aura fait connoître par des courriers tout ce qui se passe d'important dans ce pays, tel que le combat de Burgos, les affaires d'Espinosa, celle de Tudela, où les armées de Galice, des Asturies, d'Estremadure, d'Aragon, d'Andalousie, de Valence et de Castille ont été détruites. Le général Saint-Cyr, aussitôt que Rosas sera pris, ce qui n'est pas éloigné, marchera en Catalogne pour faire sa jonction avec le général Duhesme qui a 15,000 hommes à Barcelone, bien approvisionnés et dans le meilleur état. Vous pouvez dire à l'Empereur que je serai dans six jours à Madrid d'où je lui écrirai un mot. Il n'y a rien de mauvais comme les troupes espagnoles, 6,000 de nos gens en bataille en chargent 20, 30 et jusqu'à 36,000. C'est véritablement de la canaille; même les troupes de la Romana que nous avions formées en Allemagne n'ont pas tenu. Au reste, les régimens de Zamora et de la Princesse ont subi le sort des traîtres, ils ont péri. Les Anglais se concentrent en Portugal. Ils ont fait avancer des divisions en Espagne. Mais à mesure que nous approchons ils reculent.--J'ai envoyé il y a peu de jours à Champagny mes ordres pour répondre à la note de l'Angleterre. Quant à l'Autriche, sa contenance n'est que ridicule. Je laisse en Allemagne 100,000 hommes. J'en ai 150,000 en Italie et la moitié de ma conscription qui marche. D'ailleurs ici la grosse besogne est déjà faite.--Le ministre de Russie à Madrid a été insulté par la canaille qui s'est amusée à pendre et à traîner dans les rues deux Français qui étoient à son service, mais dans peu de jours il sera délivré. Sur ce, je prie Dieu, etc.
À Madrid, le 5 décembre 1808.
M. de Caulaincourt, nous sommes à Madrid depuis hier. Les bulletins vous feront connoître les événements qui se sont passés depuis le combat de Burgos, la bataille d'Espinosa et de Tudela, et les combats de Somo-Sierra et du Retiro. Les Anglais ont eu la lâcheté de venir jusqu'à l'Escurial, d'y rester plusieurs jours, et, à la première nouvelle que j'approchois du (_sic_) Somo Sierra, de se retirer, abandonnant la réserve espagnole.--On me dit que l'ambassadeur de Russie est parti il y a trois semaines pour Carthagène, où il a dû s'embarquer pour Trieste et pour la France. Le temps ici est superbe; c'est absolument le mois de mai. Nos colonnes se dirigent sur Lisbonne.
Madrid, le 10 décembre 1808.
M. de Caulaincourt, vous trouverez ci-joint le rapport qu'on m'a fait sur le vaisseau russe. Vous le communiquerez ou vous ne le communiquerez pas à l'Empereur, selon que cela vous conviendra.
À Valladolid, le 7 janvier 1809.
M. de Caulaincourt, je reçois votre lettre du 8 décembre. Les bulletins se sont succédé avec rapidité. Les nouvelles de Constantinople, les nouvelles d'Autriche et aussi le besoin de me rapprocher de France m'ont rappelé au centre, car il y a d'ici à Lugo 100 lieues, ce qui en feroit 200 pour le retour des estafettes. J'ai laissé le duc de Dalmatie avec 30,000 hommes pour suivre la retraite des Anglais; le maréchal Ney est en seconde ligne sur les montagnes qui séparent la Galice du royaume de Léon. Le duc de Dalmatie doit être à Lugo. Il est probable que, lorsque vous recevrez cette lettre, je sois de retour à Paris. Dites à l'Empereur qu'en Italie et en Dalmatie j'ai 150,000 hommes à opposer à l'Autriche, non compris l'armée de Naples; que j'ai 150,000 hommes sur le Rhin, et, en outre, 100,000 hommes de la Confédération; qu'enfin au premier signal je puis entrer avec 400,000 hommes en Autriche; que ma garde est aujourd'hui à Valladolid, où je la laisse reposer huit jours, et que je la dirigerai ensuite sur Bayonne; que je suis prêt à me porter sur l'Autriche, si cette puissance ne change pas de conduite, et que si ce n'eût pas été pour ne rien faire de contraire à notre alliance, déjà je me serois mis en guerre avec cette puissance, car les affaires d'Espagne qui m'occupent 200,000 hommes ne m'empêchent pas de me croire deux fois plus fort que l'Autriche, quand je suis sûr de la Russie; que le seul mal que je voye, c'est que cela coûte beaucoup d'argent; que je viens de lever encore 80,000 hommes; que je désire que nous prenions enfin le ton convenable avec l'Autriche. Je l'ai proposé à Erfurt. Autrement nous ne pourrons terminer rien de bon sur les affaires de Turquie. Nous aurions peut-être eu la paix, sans les espérances que les Anglais ont fondées sur les dispositions de l'Autriche.--Quant aux deux vaisseaux russes à Toulon, il n'y a pas de doute qu'ils seront payés. Je viens encore d'écrire à ce sujet.--Vous pouvez assurer qu'il n'y a plus d'armée espagnole; si tout le pays n'est pas entièrement soumis, c'est qu'il y a beaucoup de boue, et qu'il faut beaucoup de tems, mais tout se termine. Sur ce, je prie Dieu, etc.
À Valladolid, le 14 janvier 1809.
M. de Caulaincourt, vous trouverez ci-joint la lettre que je voulois écrire à l'Empereur; mais j'ai trouvé qu'il y avoit beaucoup trop de choses pour une lettre qui reste. Je vous l'envoye pour que vous vous en serviez comme d'instruction générale. J'écrirai à l'Empereur une lettre moins signifiante. Sur ce, je prie Dieu, etc.
_Projet de lettre à l'empereur Alexandre, transformé en instruction pour l'ambassadeur._
Monsieur mon frère, il y a bien longtems que je n'ai écrit à V. M. I. Ce n'est pas cependant que je n'aie souvent pensé, même au milieu du tumulte des armes, aux moments heureux qu'elle m'a procurés à Erfurt. J'ai espéré pendant un moment annoncer à V. M. la prise de l'armée anglaise; elle n'a échappé que de douze heures; mais des torrents qui, dans des tems ordinaires, ne sont rien, ont débordé par les pluies, et des contrariétés de saison ont retardé ma marche de 24 heures. Les Anglais ont été vivement poursuivis. On leur a fait 4,000 prisonniers anglais et tout le reste du corps de la Romana; on leur a pris 18 pièces de canon, 7 à 800 chariots de munitions et de bagages et même une partie de leur trésor; on les a obligés à tuer eux-mêmes leurs chevaux, selon leur bizarre coutume. Les chemins et les rues des villes en étoient jonchés. Cette manière cruelle de tuer de pauvres animaux a fort indisposé les habitans contre eux. Je les ai poursuivis moi-même jusqu'aux montagnes de la Galice. J'ai laissé ce soin au maréchal Soult. J'ai l'espérance que si les vents leur sont contraires, ils ne pourront s'embarquer. Ils ne rembarqueront pas de chevaux; il ne leur en reste pas quinze ou dix-huit cents. Le Roi fait après-demain son entrée à Madrid. La menace de les traiter en pays conquis et la crainte de perdre leur indépendance a fort agi sur eux. Ils n'ont plus d'armée. Si l'on n'a pas occupé tout le pays, c'est que le pays est grand et qu'il faut du tems.
Quand Votre Majesté lira cette lettre, je serai rendu dans ma capitale. Ma garde et une partie de mes vieux cadres sont en mouvement rétrograde sur Bayonne. Je voulois former mon camp de Boulogne qui auroit donné beaucoup d'inquiétude aux Anglais, mais les armemens de l'Autriche m'en ont empêché. J'avois réuni 20,000 hommes à Lyon pour les embarquer sur mon escadre de Toulon et menacer les Anglais de quelque expédition d'Égypte ou de Syrie qu'ils redoutent beaucoup; les armemens de l'Autriche m'en ont encore empêché. Je vais leur faire passer les Alpes et les faire entrer en Italie. J'ai des preuves certaines que l'Autriche a pris l'engagement de ne pas reconnaître le roi Joseph. Son chargé d'affaires a suivi les insurgés. Il a fui de Madrid et il est à Cadix. J'ai des preuves certaines que l'Autriche avoit promis de fournir 20,000 fusils aux insurgés. L'espérance de l'Angleterre étoit de soutenir les troubles de l'Espagne, de nous faire rompre avec la Turquie et de faire déclarer l'Autriche et avec la Suède de contre-balancer notre puissance. J'ai regret que Votre Majesté n'ait pas adopté à Erfurt des mesures énergiques contre l'Autriche. La paix avec l'Angleterre sera impossible, tant qu'il y aura la plus légère probabilité d'exciter des troubles sur le continent. Votre Majesté comprendra aisément que je n'attache aucune importance à la reconnoissance du roi Joseph par l'Autriche. J'en attache bien davantage à ce qu'elle désarme et fasse cesser l'état d'inquiétude où elle tient l'Europe. Je prévois que la guerre est inévitable, si Votre Majesté et moi ne tenons envers l'Autriche un langage ferme et décidé, et si nous n'arrachons son faible monarque du tourbillon d'intrigues anglaises où il est entraîné. Votre Majesté sait le peu de cas que je fais de ses forces et de ses armes. Qui les connoît mieux que Votre Majesté? Il n'en est pas moins vrai que l'Europe est en crise, et il n'y aura aucune espérance de paix avec l'Angleterre que cette crise ne soit passée. Si l'Autriche veut la paix, Votre Majesté et moi la garantissons; qu'elle désarme; qu'elle reconnoisse la Valachie, la Moldavie, la Finlande sous la domination de Votre Majesté, et qu'elle cesse de faire un obstacle aux intérêts de nos deux puissances. Si au contraire elle s'y oppose, qu'une démarche soit faite de concert par nos ambassadeurs, et qu'ils quittent à la fois. L'Empereur ne les laissera pas partir, et la paix sera rétablie. S'il est assez aveugle pour les laisser partir, que vous et moi prenions des arrangemens pour en finir avec une puissance qui, depuis quinze ans toujours vaincue, trouble toujours la tranquillité du continent et flatte en secret le penchant de l'Angleterre. Mon désir est sans aucun doute celui de Votre Majesté, c'est que l'Autriche soit heureuse, tranquille, qu'elle désarme et n'intervienne près de moi que par des moyens concilians et doux, et non par la force. Si cela est impossible, il faut la contraindre par les armes: c'est le chemin de la paix. Votre Majesté voit que je lui parle clairement. Des intelligences très directes me font connoître que l'Angleterre étoit déjà très alarmée de la marche de mes divisions sur Boulogne. L'Autriche lui a rendu un service essentiel en m'obligeant à la contremander. Votre Majesté est sans doute bien persuadée du principe qu'un seul nuage sur le continent empêchera les Anglais de faire la paix: or il ne doit pas y en avoir si nous sommes unis de coeur, d'intérêts et d'intentions; mais il faut de la confiance et une ferme volonté.
À Valladolid, ce 14 janvier 1809.