Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire

Part 51

Chapter 513,848 wordsPublic domain

M. le général Caulaincourt, vous trouverez ci-joint une lettre de M. de Dreyer qui vous fera voir que M. de Tolstoï est toujours inconséquent. Mais cela n'est que pour votre gouverne. Les journaux de France sont pleins de bêtises. Il est faux que le prince de la Paix ait laissé tant d'argent: on n'a pas trouvé un sol. J'attends ce soir ici ce malheureux homme, qui a été arraché des mains des Espagnols par mes troupes. Il étoit enfermé dans un cachot entre la vie et la mort, entendant à tout instant les cris de la populace qui vouloit le lanterner. Quand il m'a été remis, il avoit une barbe de sept jours et n'avoit point changé de chemise depuis plus d'un mois. J'ai ici le prince des Asturies que je traite bien, mais que je ne reconnois pas. J'attends dans trois jours le roi Charles et la Reine. Les Grands d'Espagne arrivent ici à chaque instant. Tout est paisible en Espagne. Toutes les forteresses sont dans nos mains. Le seul point de Madrid où se trouve le grand-duc de Berg est occupé par 60,000 hommes. Le père proteste contre le fils, le fils contre le père. Différentes factions existent en Espagne. Je pense que le dénoûment n'est pas éloigné.--Si l'on vous parle de l'expédition de Scanie, voici l'état de la question: Je ne pouvois entreprendre cette expédition à moins de 40,000 hommes. Le prince de Porte-Corvo avoit 15,000 Français et 15,000 Espagnols. Il falloit donc que les Danois fournissent 10,000 hommes. Mais je tenois et je devois tenir à ce que ces 40,000 hommes débarquassent à la fois; qu'une partie eût débarqué et que l'autre fût restée sur l'autre bord, l'expédition étoit manquée et les troupes sacrifiées. Vous sentez que je ne pouvois permettre qu'on fît une telle faute. Le prince de Ponte-Corvo s'est rendu à Copenhague; il y a vu que les moyens de débarquement n'existoient que pour 15,000 hommes à la fois: il auroit donc fallu faire trois voyages. Le passage devoit donc être ajourné. Il avoit ordre de passer là 40,000 hommes à la fois; voilà la question. Aujourd'hui le roi de Danemark peut concentrer ses troupes en Seelande: il a 25,000 hommes. J'ai ordonné au prince de Ponte-Corvo de faire passer 6,000 hommes. Le Danemark n'a donc rien à craindre. S'il manifeste de la peur, cette peur est sans fondement, à moins que ces hommes ne soyent de carton.

Les Albanais viennent d'assassiner un adjudant commandant et quatre officiers italiens sans prétexte ni raison. Une grande fermentation règne à Constantinople. Tout se prépare donc pour conduire à bonne fin l'entrevue, que je compte pouvoir avoir lieu en juin. Pour cela, il faut que la Russie montre moins d'ambition. Je n'ai point de nouvelles de l'Autriche; je vois qu'elle arme et désarme; j'ignore ce qu'elle fait. Vous allez recevoir bientôt un courrier de M. de Champagny avec les premières notes sur les affaires de Turquie. Je le répète, il est fâcheux que l'entrevue n'ait pas eu lieu: au lieu d'être ici, je serois à Erfurt. Je crois qu'il faudra trop de tems pour se mettre d'accord avec des courriers. Sur ce, je prie Dieu, etc.

_P. S._--Je reçois au moment votre lettre du 5 avril. Je trouve que vous vous donnez trop de mouvement pour l'expédition de Suède. Je vois avec plaisir tout ce que fait l'Empereur, mais il est inutile que vous pressiez tant. Vous avez eu des instructions pour la Finlande, vous n'en avez pas eu pour le reste.

Je sais qu'on s'est plaint à Saint-Pétersbourg que je ne faisois pas de présens aux officiers qui venoient en dépêches: la raison est que je n'en ai vu aucun. Or l'usage ici est que je ne fais de présens qu'aux officiers qui me remettent des lettres de l'Empereur. S'ils remettent leurs lettres à l'ambassade, je ne les connois point. Il est de style aussi que, pour que l'officier soit traité avec considération, il faut que son nom soit cité dans la lettre du souverain. Si la lettre portoit, par exemple: «Je vous envoye un de mes officiers», sans le nommer, cet officier, n'étant pas connu, ne seroit pas traité avec autant de distinction. Cependant, on a assez de considération pour l'Empereur pour que ses officiers soient très bien reçus ici. Mais lorsqu'ils portent leurs dépêches à l'ambassade, alors ils ne sont pas reconnus. Je vous donne ce détail pour votre gouverne.

La lettre suivante ne porte pas de date; elle a été écrite à l'extrême fin d'avril ou au commencement de mai.

M. de Caulaincourt, je reçois votre lettre du 12 avril. Faites mon compliment à l'Empereur sur la prise de Svéaborg.--Vous avez reçu des explications sur les affaires de Copenhague. Le fait est qu'il faut pouvoir passer, et passer avec au moins 30,000 hommes à la fois, car il n'est pas certain que le second convoi passe, et si le premier convoi se trouvoit séparé, il seroit exposé à recevoir des échecs. Le prince de Ponte-Corvo avoit marché à marches forcées, espérant que les Belts gèleroient. Il s'est rendu de sa personne à Copenhague pour s'assurer des moyens de passage, et, voyant qu'il n'y avoit de moyens que pour passer 15,000 hommes à la fois, il suspendit sa marche. Mais le mouvement continue, et plusieurs milliers d'hommes sont passés en Seelande. Mais enfin ces opérations ne peuvent se faire qu'avec prudence.--Voilà la Finlande russe.--Les affaires de Turquie demandent de grandes discussions. Il est fâcheux que l'Empereur ait ajourné l'entrevue: au lieu de venir en Espagne, j'aurois été à Erfurt. J'espère sous dix ou douze jours avoir terminé mes opérations ici.--J'ai ici le roi Charles et la Reine, le prince des Asturies, l'infant don Carlos, enfin toute la famille d'Espagne. Ils sont très animés les uns contre les autres. La division entre eux est poussée au dernier point. Tout cela pourroit bien se terminer par un changement de dynastie.

--Pour votre gouverne, je vous dirai que depuis l'arrivée de M. d'Alopéus, je n'ai pas entendu parler de l'Angleterre, et au moindre mot que j'en aurois, la Russie en seroit instruite; on doit compter là-dessus.--Je n'ai pas non plus entendu parler de l'Autriche, et je ne connois rien aux armemens qu'elle fait. On me rend compte de tous côtés qu'une grande quantité de canons, de vivres, de troupes se rend en Hongrie. Il faut que la Russie sache bien cela, et que, même vis-à-vis de moi, les Autrichiens nient ces armemens, ou du moins disent qu'ils ne sont pas considérables. Sur ce, je prie Dieu, etc.

Bayonne, le 8 mai 1808.

M. de Caulaîncourt, j'ai lu un ouvrage sur la tactique française que vous m'avez envoyé; je l'ai trouvé plein de faussetés et de platitudes. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.

Bayonne, le 31 mai 1808.

M. de Caulaincourt, j'ai reçu vos lettres du 28 avril et des 4 et 7 mai. Le ministre des Relations extérieures a dû vous écrire. Je n'approuve point ce que vous avez mis dans votre mémoire à l'Empereur. Un ambassadeur de France ne doit jamais écrire que les Russes doivent aller à Stockholm.--Les affaires ici sont entièrement finies. Vous trouverez ci-joint ma proclamation aux Espagnols. Les Espagnes sont tranquilles et même dévouées. Les Anglais se sont présentés devant Cadix avec une forte expédition, attirés par la curée des affaires d'Espagne et par l'espoir de s'emparer de la Caraque. Mais on ne les a pas écoutés. Ils ont renvoyé un parlementaire sur un vaisseau de 80; on leur a tiré des boulets rouges, et on leur a cassé un mât.--Il me semble que vous ne dites pas suffisamment ma raison. Je voulois l'entrevue pour tâcher d'arranger nos affaires avec la Russie. En Russie on ne l'a pas voulu, puisqu'on ne l'a voulu que conditionnellement, et dans le cas où j'adopterois tout ce que propose M. de Romanzoff. C'étoit justement pour traiter ces affaires que je désirois l'entrevue. Il y a un cercle vicieux que vous n'avez pas assez senti ni fait sentir. Aujourd'hui, je suis dans les mêmes dispositions, je désire l'entrevue. Depuis le 20 juin, je suis disponible, mais je veux l'entrevue sans condition. Bien mieux, il faut que l'on convienne avant que je n'adopte pas les bases proposées par M. de Romanzoff, qui me sont trop défavorables. J'ai dit à l'Empereur Alexandre: Conciliez les intérêts des deux empires. Or ce n'est pas concilier les intérêts des deux empires que de sacrifier les intérêts de l'un à ceux de l'autre, et compromettre même son indépendance. D'ailleurs, nous nous rencontrerions dès lors nécessairement, car la Russie ayant les débouchés des Dardanelles, seroit aux portes de Toulon, de Naples, de Corfou. Il faut donc que vous laissiez pénétrer que la Russie vouloit beaucoup trop, et qu'il étoit impossible que la France voulût consentir à ces arrangements; que c'est une question d'une solution très difficile, et que c'est pour cela que je voulois essayer de s'arranger dans une conférence. Le fond de la grande question est toujours là: Qui aura Constantinople? Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.

Bayonne, le 15 juin, à midi.

M. de Caulaincourt, Talleyrand est resté malade à Berlin[667]. Une estafette m'apporte vos lettres des 22 et 25 mars. Vous trouverez ci-joint pour votre gouverne des pièces qui vous feront connaître ce qui s'est passé relativement aux affaires d'Espagne. La Junte s'assemble ici demain; elle est assez nombreuse. Le roi d'Espagne est déjà reconnu et proclamé dans toute l'Espagne et va se mettre en route pour Madrid. Je ne garde pas un village pour moi. La Constitution d'Espagne est très libérale; les Cortès y sont maintenues dans tous leurs droits.--Les Anglais agitent les Espagnes, quelques villes ont levé l'étendard de la rébellion; mais cela est très peu de chose, et lorsque vous lirez ceci, tout sera probablement calmé. Quelques colonnes mobiles ont déjà donné cinq ou six leçons.--Je consens à l'entrevue. Je vous laisse le maître d'en désigner l'époque. Vous ne recevrez pas cette lettre avant le 1er juillet. L'Empereur ne sera pas fixé avant le 15. Vous devez me prévenir de manière qu'il y ait 16 ou 18 jours pour le temps que mettra votre lettre à arriver, 10 jours pour me rendre au lieu du rendez-vous et 5 ou 6 jours pour faire les préparatifs. Il faut donc que l'Empereur ne soit rendu au lieu de l'entrevue que le 35e jour après le départ de votre lettre de Saint-Pétersbourg. Ce ne peut donc pas être avant le mois de septembre, et, à vous dire vrai, je préfère cette saison à toute autre; d'abord parce qu'il fera moins chaud, et ensuite parce que mes affaires seront finies ici, et que j'aurai pu passer quelques jours à Paris.--Plusieurs régimens sont passés en Seelande. L'escadre de Flessingue se met en rade. On donne aux Anglais toutes les inquiétudes possibles. Deux vaisseaux russes sont à Toulon, où on va les mettre en état.--Vous ne manquerez pas d'observer que la France ne gagne rien au changement de dynastie en Espagne, que plus de sûreté en cas de guerre générale, et que cet État sera plus indépendant sous le gouvernement d'un de mes frères que sous celui d'un Bourbon; qu'il étoit d'ailleurs tellement mal gouverné, tellement livré aux intrigues et qu'il régnoit parmi le peuple une fermentation sans but déterminé telle qu'une réforme étoit devenue indispensable.--Je crois que l'Empereur a raison, en laissant passer la première nouveauté des escadres anglaises, mais il n'a rien à craindre d'elles, comme je l'ai dit à l'officier russe qui est parti dernièrement. Le seul point sur lequel on pouvoit avoir de l'inquiétude étoient les isles, si l'on n'avoit pas eu le temps de les fortifier.--Faites-moi connoître ce que c'est que ce petit Montmorency. A-t-il justifié ce qu'on peut attendre de son âge? Dites à l'ambassadeur d'Espagne qu'il doit se bien comporter, que le nouveau roi le confirmera et lui enverra ses pouvoirs; qu'il doit parler dans le bon sens et qu'il doit toujours, pour cheval de bataille, s'appuyer de la Constitution qui réorganise son pays et va le porter à un degré de prospérité qu'il ne devoit jamais attendre du gouvernement des Bourbons.

[Note 667: Il ne s'agit pas ici du prince de Bénévent, mais d'un de ses parents, employé à porter des dépêches diplomatiques.]

_P. S._--Vous trouverez ci-joint un petit bulletin en espagnol dont vous prendrez connoissance et que vous remettrez à l'ambassadeur d'Espagne.--C'est le conseil de Castille qui a demandé le roi d'Espagne comme vous le savez, par son adresse et celle de la ville de Madrid, et qui ont précédé de près d'un mois sa nomination; au reste, tout cela est pour votre gouverne. Moins on vous en parlera, moins il faut en parler.

Bayonne, le 16 juin 1808.

M. de Caulaincourt, plusieurs acteurs de l'Opéra se sont sauvés de Paris pour se réfugier en Russie. Mon intention est que vous ignoriez cette mauvaise conduite. Ce n'est pas de danseurs et d'actrices que nous manquerons à Paris. Sur ce, je prie Dieu, etc.[668].

Paris, le 28 juin 1808.

M. de Caulaincourt, je n'ai reçu qu'hier votre lettre du 4. Il paraît que votre courrier est tombé malade à Koenigsberg. Vous aurez reçu ma lettre du 15. Vous trouverez ci-joint de nouvelles pièces relatives aux affaires d'Espagne; vous les aurez lues, au reste, dans le _Moniteur_. Plusieurs provinces ont levé l'étendard de la révolte; on les soumet. Cette expédition aura pour la Russie le résultat qu'une partie de l'expédition anglaise destinée pour la Baltique va en Amérique et que l'autre partie va à Cadix. J'ai vu avec peine que les Russes avoient essuyé quelques échecs dans le nord de la Finlande. Plusieurs régimens sont arrivés à Copenhague. L'expédition a été manquée pour le moment, mais tout peut facilement se faire au mois de novembre prochain. Il n'y a que quatre mois d'ici à cette époque; il n'y a donc pas de temps à perdre. Il faut que la Russie engage le Danemark à me demander de faire passer 40,000 hommes en Norvège, et que les Russes soyent prêts à passer le détroit de Finlande quand il sera gelé. On se rencontreroit en Suède, et dès lors les Anglais seroient obligés de s'en aller et déshonorés, et la Suède seroit prise. Dites à l'Empereur que dans quinze jours je serai à Paris. Vous sentez qu'avant de lui parler des affaires d'Espagne, je désire savoir comment elles prendront à Saint-Pétersbourg. Vous avez dû recevoir du Sr de Champagny des instructions sur le langage que vous avez à tenir. L'Espagne ne me vaudra pas plus qu'elle ne me valoit. Le roi d'Espagne part après-demain pour Madrid. Je vous envoye un article d'un journal de Vienne qui me paroît une extravagance: montrez-le à Saint-Pétersbourg et faites-moi connoître ce qu'on en pense. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.

Bayonne, le 9 juillet 1808.

M. de Caulaincourt, vous trouverez ci-joint la nouvelle Constitution d'Espagne et le bulletin de la dernière séance de la Junte avec le serment qui a été prêté. Le Roi part demain à 5 heures du matin pour Madrid. Voici les ministres que le Roi a nommés: aux Relations extérieures, _Cevallos_, le même qui l'étoit déjà; secrétaire d'État, _Urquijo_, qui a été premier ministre il y a six ans; à l'Intérieur, _Jovellanos_, ancien ministre de Grâce et de Justice qui avoit été exilé à Minorque; à la Marine, _Mazzaredo_; à la Guerre, _O'farill_; au ministère des Indes, _Azanza_; aux Finances, _Cabarrus_. Je reçois votre lettre du 17. Je suis fâché que cet article de l'Angleterre ait fait un mauvais effet sur l'Empereur. Je réitère l'ordre au Ministère de la Police de veiller à ce qu'il ne soit imprimé rien de contraire à notre alliance avec la Russie.--Je vous ai écrit relativement aux acteurs et actrices français qui sont à Saint-Pétersbourg. On peut les garder et s'en amuser aussi longtemps que l'on voudra. Cependant l'Empereur a eu raison de trouver mauvais que ses agens débauchassent nos acteurs. C'est M. de Benckendorf qui a favorisé la fuite de ces gens-là. Si la circonstance se présentoit d'en parler, dites que, pour ma part, je suis charmé que tout ce que nous avons à Paris puisse amuser l'Empereur. Vous trouverez ci-joint deux lettres pour l'Empereur, dont l'une relative à la mort de la grande-duchesse est d'une date ancienne. Je ne sais comment on a oublié de vous l'envoyer. Vous devez partir du principe que je ne sais pas ce que veut l'Autriche; qu'elle arme beaucoup; qu'elle excite beaucoup les services; qu'elle fait des places en Hongrie; qu'elle démolit, dit-on, les murs de Cracovie, et qu'elle retire ses troupes de Galicie. Lorsqu'on leur demande des explications sur les armemens, ils répondent qu'ils n'arment point. Cependant cela est trop évident. Jusqu'ici j'ai regardé cela en pitié. Je compte même ne rien dire. Cependant, si cela ennuyoit l'Empereur, nous pourrions de concert leur faire dire par Andreossi et par le prince Kourakine de désarmer et de laisser le monde tranquille. Je n'ai aucune discussion avec eux; nous sommes sur le pied le plus aimable: et, dans le fait, ces armemens ne sont nuisibles qu'à eux, parce qu'ils désorganisent leurs finances.

[Note 668: Cette courte lettre est la seule de toute la série qui figure en manuscrit aux Archives nationales; elle a été publiée sous le n° 14,107 de la _Correspondance_.]

_P. S._--Le Roi est parti ce matin. Je l'ai reconduit jusqu'à la frontière. Toute la Junte dans près de cent voitures l'accompagnoit; mais c'étoient des voitures équipées un peu à la hâte.

Les Anglais ont des expéditions nombreuses devant Cadix et le Ferrol, afin de fomenter les insurrections. Je suis certain que la seconde expédition, qui étoit destinée pour la Suède, a été employée à Cadix et sur les autres points. Ainsi cela a fait diversion aux affaires de Russie.

Bayonne, 21 juillet 1808.

M. de Caulaincourt, vous devez remercier l'Empereur de ce qu'il m'a fait dire relativement au roi d'Espagne. Il n'a pas affaire à un ingrat, et comme il n'a pas attendu que je le lui demande pour faire une chose qui m'est si agréable, vous pouvez lui dire que je viens de donner des ordres pour en finir avec la Prusse. Aussi bien la saison s'avance, et mes troupes ne pourraient évacuer l'hyver. Je voulois attendre l'issue de ma conférence avec l'Empereur; mais puisque cela tarde et que l'hyver approche, vous direz que les affaires avec la Prusse étant à peu près d'accord, au reçu de cette lettre le traité avec cette puissance sera probablement signé. Les affaires d'Espagne vont bien. Le maréchal Bessières a remporté le 14 une victoire signalée qui a soumis le royaume de Léon et les provinces du Nord. En racontant cela à l'Empereur, vous lui direz que les Anglais mettent partout le feu en Espagne, qu'ils y répandent de l'argent et s'entendent avec les moines, et qu'il y a vraiment du trouble. Je pars cette nuit pour aller faire un tour dans mes provinces du Midi, et de là me rendre à Paris où je serai avant le 15 août. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.

De Rochefort, le 5 août.

Ayant toujours été en route [_lacune dans le texte_], je m'empresse de la faire partir, avec les changemens survenus depuis ce tems. J'ai reçu hier un courrier qui m'a annoncé l'horrible catastrophe arrivée au général Dupont. Ce général, au fond de l'Andalousie, s'est laissé couper la retraite, s'est laissé envelopper, isoler de deux de ses divisions, et après une affaire mal concertée et mal donnée, il s'est rendu par capitulation. Huit ou neuf mille Français ont été obligés de mettre bas les armes, ainsi que deux ou trois régimens suisses qui étoient au service d'Espagne et qui avoient pris parti pour nous. C'est un des actes les plus extraordinaires d'ineptie et de bêtise. Dans la position actuelle des choses, cet événement est d'un effet immense en Espagne. Les esprits s'échauffent. Mon armée va être obligée d'évacuer Madrid pour se concentrer. Au même moment, 40,000 Anglais débarquent sur différents points. Je vous donne cette nouvelle pour votre gouverne. Je pense que vous devrez attendre l'arrivée d'un prochain courrier qui vous sera expédié, pour avoir le prétexte de la dire, en parlant des autres nouvelles, et disant que votre courrier étoit ancien. Après la tournure très grave que prennent les affaires d'Espagne, il est probable que cet hyver je laisserai 150,000 Français, indépendamment de 100,000 alliés, sur la rive gauche de l'Elbe. Je fais rentrer 80,000 hommes. C'est dans cette position que je passerai l'hyver. Dantzig sera gardé par les Saxons et les Polonais. Je laisserai la Pologne à ses propres troupes, pour ne pas menacer la Russie ni l'Autriche. Tout cela n'est aussi que pour votre gouverne. Tout porte à penser que les mouvemens de l'Autriche sont des mouvemens de peur. Je laisse des troupes suffisantes pour la contenir. Mais si elle se laissoit entraîner par l'Angleterre, elle se trouveroit loin de son jeu. Dans ces circonstances, je verrois avec plaisir que l'Empereur dît un mot et fit connoître son mécontentement des armemens de l'Autriche.--Voilà le roi de Suède entièrement abandonné des Anglais. Tenez-moi au fait de ce que tout cela doit devenir. La chose est obscure. Je suis fort content de l'esprit des Français dans les provinces. Demain, je traverse la Vendée.

Rochefort, le 6 août 1808.

M. le général Caulaincourt, je vous ai écrit hier. Je retarde mon départ de Rochefort de deux heures pour répondre à vos lettres des 16 et 17 juillet de Saint-Pétersbourg que je reçois à l'instant. L'Autriche arme et devient insolente. Ces armemens et cette insolence ne sont que ridicules, dès qu'elle n'a rien de lié avec la Russie. Les Anglais débarquent beaucoup de monde sur les côtes d'Espagne. Cela peut avoir quelque inconvénient momentané pour moi, vu que cela excite merveilleusement les insurrections d'Espagne et de Portugal; mais j'ai au moins la consolation que ces événemens ont servi de diversion à l'Empereur et l'ont entièrement dégagé de ses ennemis. Je pars pour parcourir la Vendée. Je serai à Paris le 15 août. J'attendrai là ce que vous m'écrirez pour le rendez-vous.--Voilà un an que mon alliance avec l'Empereur dure; ainsi, elle doit donner de la confiance de part et d'autre. Je ne suis point éloigné de laisser la frontière de la Vistule occupée par les Polonais et les Saxons et d'en retirer mes troupes. Par ce moyen, il y aura entre une sentinelle russe et une sentinelle française toute la distance du pays entre l'Elbe et le Niémen. Si vous recevez les journaux anglais, vous y verrez que les 5/6mes des nouvelles qu'ils contiennent sont fausses et controuvées. Je vous ai instruit de ce qu'il y a de vrai. Des expéditions anglaises et des insurrections menacent Lisbonne. La meilleure intelligence règne entre l'amiral russe et le général Junot; je ne sais pas ce qui en arrivera. Je fais cependant avancer mes troupes en toute diligence. Une partie de l'année espagnole ayant pris parti pour les Anglais, les affaires ne laissent pas d'être assez sérieuses.--Vous ne manquerez pas de vous souvenir que l'armée du général Dupont étoit composée de recrues, et que cette affaire, quoique excessivement mal manoeuvrée, ne seroit pas arrivée à de vieilles troupes, qui auroient trouvé dans leur moral même de quoi suppléer aux fautes du général.

À Saint-Cloud, le 20 août 1808.