Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire
Part 5
Au commencement de 1811, Alexandre crut devoir stimuler à nouveau le zèle informateur de Talleyrand par un appel direct: Nesselrode était auprès de lui ambassadeur en titre: Tchernitchef fut choisi comme envoyé extraordinaire: il eut à remettre au prince de Bénévent une lettre personnelle de l'empereur Alexandre. Le contenu n'en a pas été divulgué: on sait toutefois que Talleyrand parut grandement satisfait du message, et qu'il paya sa dette de reconnaissance par un bon conseil: «Son Altesse, écrivait Tchernitchef, s'expliqua généralement avec moi en vrai ami de la Russie, appuyant surtout sur le désir qu'elle avait de nous voir, dans les circonstances actuelles, faire notre paix avec les Turcs le plus promptement possible: reste à savoir si elle a été sincère[58].»
[Note 58: Rapport du 9/21 janvier 1811, volume cité, 59.]
Tchernitchef pratiquait aussi certains membres du haut état-major. Dès l'automne précédent, c'était lui qui avait fait dire «par quelques femmes[59]» à Bernadotte, avant le départ de ce dernier pour la Suède, que l'empereur de Russie voyait de bon oeil son élévation et le tenait en spéciale estime: il avait ainsi jeté les premières semences du rapprochement. Aujourd'hui, il menait un siège en règle autour d'un général fort réputé pour ses connaissances techniques, le Suisse Jomini, très imprudemment froissé par une suite de passe-droits: il s'agissait de l'enlever subrepticement à la France, de l'attirer au service de la Russie et de subtiliser ainsi à l'Empereur un de ses plus savants spécialistes.
[Note 59: Alquier à Champagny, 18 janvier 1811, d'après l'aveu de Bernadotte lui-même.]
Dans les intervalles de loisir que lui laissaient ses opérations en France, Tchernitchef reportait ses regards sur l'Allemagne, qu'il avait traversée tant de fois et qu'il connaissait à fond. Il songeait à y tirer parti des mécontentements individuels et méditait un projet qu'il ferait agréer en principe à l'empereur Alexandre. L'idée maîtresse de ce plan était d'appeler en Russie un grand nombre d'officiers allemands actuellement sans emploi, impatients de porter les armes contre Napoléon et avides de revanche. On les tirerait des pays où ils languissaient désoeuvrés: en leur adjoignant d'autres éléments cosmopolites, on composerait une légion étrangère à la solde du Tsar, un corps d'émigrés de toute provenance, une armée de Condé européenne. Au moment de la rupture, cette troupe s'embarquerait à bord de vaisseaux anglais, se ferait jeter à Hambourg ou à Lubeck, avec des armes, des munitions, des chevaux, et viendrait révolutionner l'Allemagne. Tchernitchef traitait cette affaire par correspondance avec le comte de Walmoden, Hanovrien réfugié à Vienne, homme de tête et de main, prêt à guerroyer partout et avec tout le monde, pourvu que ce fût contre la France. Employé en 1809 par les Autrichiens à préparer des soulèvements en Allemagne, Walmoden s'était gardé dans ce pays de nombreuses relations et offrait maintenant de mettre au service de la Russie ces éléments d'agitation tout formés; son intermédiaire avec Tchernitchef était un baron de Tettenborn[60]. Ainsi, les menées qui se poursuivent sur les points les plus divers se tiennent toutes, se relient par des fils tendus à travers l'Europe, par la correspondance et les voyages d'émissaires dont le travail souterrain se laisse reconnaître à certains affleurements, et que de connivences secrètes, que de compromissions occultes on découvrirait encore, s'il était permis de soulever dès à présent tous les voiles et de scruter toutes les consciences! En somme, des agents de toute sorte, officiels ou officieux, dûment ou tacitement autorisés, recevant de Pétersbourg le mot d'ordre ou le devançant, avivent sans relâche contre l'Empereur l'exaspération des peuples, tentent la fidélité de ses généraux et de ses ministres, surprennent le secret de ses bureaux, exploitent à ses dépens des colères légitimes et de criminelles défaillances, des haines saintes et des passions inavouables: tous s'efforcent, en prévision de l'heure où il devra faire face aux armées russes projetées hors de leurs frontières, à organiser derrière lui, dans son dos, des révoltes, des diversions, des intrigues, et à l'enlacer de trahisons.
[Note 60: Rapport de Tchernitchef du 5/17 avril 1811, volume cité, 110 à 125.]
IV
Pour que ce grand complot réussît, il importait que le secret fût gardé jusqu'au dernier jour, que Napoléon fût entretenu dans une trompeuse quiétude. Il n'était guère possible de dissimuler l'hostilité des diplomates russes dans presque toutes les parties de l'Europe; mais, comme elle avait existé de tout temps et s'était manifestée sans vergogne au lendemain même de Tilsit, il n'y avait là rien de bien nouveau et de particulièrement significatif; Alexandre mettait ces écarts sur le compte d'agents qui méconnaissaient leur devoir et cédaient à de vieilles habitudes d'opposition. Dans les rapports qui subsistaient entre les deux souverains par l'intermédiaire de leurs ambassades, il avait soin de conserver une apparence de sérénité et de grands ménagements. S'étant fait fort de donner le change au duc de Vicence[61], il s'acquittait merveilleusement de cette tâche, d'après la connaissance qu'il s'était acquise du caractère de notre ambassadeur au cours d'une longue intimité. Ayant eu pendant trois ans le loisir de l'étudier, il le savait plein de zèle et de dévouement, mais n'ignorait pas que ses qualités mêmes faisaient parfois tort à sa clairvoyance: cette âme chevaleresque croyait difficilement au mal: ce coeur noble et aimant attribuait volontiers aux autres la belle loyauté qu'il portait en lui-même.
[Note 61: On sait que Caulaincourt avait reçu en 1808 le titre de duc de Vicence.]
En décembre 1810, dans les jours qui précédèrent la publication de l'ukase destructif du commerce français en Russie, Caulaincourt fut l'objet d'attentions et de prévenances redoublées. A un bal chez l'Impératrice mère, Alexandre le distingua particulièrement. Après l'avoir entretenu avec bienveillance, «il appela--raconte l'ambassadeur dans son rapport à Napoléon--le comte de Romanzof[62] qui passait par là. Je voulus me retirer. L'Empereur dit: «Restez, général, l'ambassadeur de France n'est jamais de trop entre nous.» La conversation continua: l'Empereur était fort gai et causant. Comme elle avait duré fort longtemps, soit avec moi, soit avec le chancelier en tiers, celui-ci fit la plaisanterie de dire, en voyant le ministre d'Autriche et quelques autres qui étaient près de là et nous observaient, qu'ils auraient pour rien matière à une longue dépêche de conjectures. M. de Saint-Julien n'ayant pas désemparé de là depuis une heure et paraissant fort attentif, je continuai la plaisanterie en disant qu'il y en avait qui gagnaient d'autant mieux leur argent qu'ils n'avaient pas même une distraction. L'Empereur reprit chaudement et d'un ton fort amical qu'il était bien aise qu'on vît le prix qu'il mettait à l'alliance de Votre Majesté et qu'on sût qu'il n'en voulait pas d'autre[63].»
[Note 62: Dans les documents cités, nous maintenons la forme donnée au nom du comte Roumiantsof.]
[Note 63: 116e rapport, envoi du 17 janvier 1811. Tous les rapports de Caulaincourt à l'Empereur cités dans ce volume sont conservés aux archives nationales, AF, IV, 1699.]
Au commencement de janvier, le sénatus-consulte prononçant la réunion du littoral hanséatique et faisant pressentir celle de l'Oldenbourg, fut connu en Russie. Le jour où la nouvelle arriva, Caulaincourt dînait au palais: «Savez-vous que vous avez encore de nouveaux départements?» lui dit simplement l'Empereur. Caulaincourt alla au-devant des objections: conformément à ses instructions, il essaya de justifier le fait accompli par la nécessité où s'était trouvé l'Empereur de fermer hermétiquement au commerce anglais les principaux ports de l'Allemagne: au reste, cette extension de nos frontières tournerait finalement à l'avantage de tout le monde et surtout de la Russie. Dans les pays annexés, la France allait accomplir une grande oeuvre d'utilité internationale: entre Lubeck et Hambourg, à la base du Holstein, l'Empereur ferait ouvrir un canal de jonction entre les deux mers, le canal de la Baltique à la mer du Nord: grâce à ce couloir de communication, les navires sortant de la Baltique ou y entrant n'auraient plus à doubler la presqu'île du Jutland et l'archipel danois: ils pourraient s'épargner les lenteurs et les périls d'un long circuit; le commerce de la Russie avec l'Occident et en particulier avec la France s'en trouverait grandement facilité[64]. «Certes,--répondit Alexandre sans ajouter d'autre réflexion,--ce ne sera pas la Russie qui rompra les relations amicales entre les deux pays[65].»
[Note 64: Champagny à Caulaincourt, 14 décembre 1810.]
[Note 65: 119e rapport de Caulaincourt, envoi du 17 janvier.]
Peu de jours après, il apprit positivement la saisie de l'Oldenbourg. Après avoir offert au prince régnant de conserver ses États enclavés désormais dans l'Empire ou d'accepter Erfurt en échange, Napoléon avait brutalement préjugé sa décision: nos troupes avaient occupé le pays d'Oldenbourg et poussé dehors l'administration ducale. Cette fois, l'irrégularité inouïe du procédé ne permettait plus au Tsar de garder le silence: son honneur lui commandait de protester. Il le fit très nettement, en termes pleins de convenance et de dignité, mais sut donner à ses plaintes une conclusion pacifique. On vient d'attenter, dit-il, au traité de Tilsit, à l'article qui a remis en possession de leurs domaines les princes d'Allemagne alliés à la famille impériale de Russie. Pourquoi ce coup d'arbitraire? pourquoi cette violence caractérisée et gratuite? «Il est évident que c'est à dessein de faire une chose offensante pour la Russie. Est-ce pour me forcer à changer de route? On se trompe bien: d'autres circonstances aussi peu agréables pour mon empire ne m'ont pas fait dévier du système et de mes principes: celle-ci ne me fera pas donner plus à gauche que les autres. Si la tranquillité du monde est troublée, on ne pourra m'en accuser, car j'ai tout fait et je ferai tout pour la conserver[66].»
[Note 66: 120e rapport de Caulaincourt, envoi du 27 janvier.]
L'offense qu'il avait reçue l'obligeait de témoigner à l'ambassadeur de France quelque froideur: il cessa de l'inviter à dîner pendant quinze jours. Au bout de ce laps, il jugea que l'exclusion avait assez duré et qu'il pouvait décemment reprendre avec Caulaincourt des relations intimes et familières, qui lui serviraient à mieux dissimuler ses plans. L'ambassadeur reparut au palais: on le vit, comme par le passé, s'asseoir fréquemment à la table impériale, en hôte de fondation. Pendant le repas, Alexandre parlait de la France avec intérêt, mettait la conversation sur Paris, ses embellissements; il disait «en connaître si bien les édifices par les descriptions que, s'il y faisait un jour un voyage, il s'y reconnaîtrait». Après dîner, il emmenait l'ambassadeur dans son cabinet; là, il se plaignait doucement, comparant aux procédés dont il était victime la conduite qu'il avait toujours tenue et qu'il voulait invariablement suivre: «Ce ne sera pas moi qui manquerai en rien aux traités, qui dérogerai au système continental. Si l'empereur Napoléon vient sur mes frontières, s'il veut par conséquent la guerre, il la fera, mais sans avoir un grief contre la Russie. Son premier coup de canon me trouvera aussi fidèlement dans le système, aussi éloigné de l'Angleterre que je l'ai été depuis trois ans. Je vous en donne ma parole, général. S'il veut sacrifier les avantages réels de l'alliance, la tranquillité du monde à d'autres calculs qui, certes, ne valent pas ces avantages, nous nous défendrons, et il trouvera que le dévouement de la Russie à la cause du continent tenait à son désir de maintenir la tranquillité de tous, autant qu'à l'intérêt général, qui me porte encore vers ce but, et nullement à la faiblesse[67].»
[Note 67: 121e rapport de Caulaincourt, envoi du 4 février.]
Au bout de quelque temps, il affirmait de nouveau que «si nous rompions la paix, ce ne serait pas lui qui y aurait donné lieu, et que l'Europe ne lui reprocherait pas d'avoir manqué à ses engagements et trahi la cause du continent». Dans un autre entretien, il se montrait plus précis, plus explicite encore: «Mandez à l'Empereur, disait-il, que je tiens toujours à lui et à l'alliance, s'il tient aussi à cette alliance et à moi. Mandez-lui bien que ce ne sont pas les Russes qui veulent la guerre, qui veulent aller à Paris, puisque ce ne sont pas eux qui marchent et qui sont sortis de leurs frontières. Ici, nous ne voulons que paix et tranquillité, et si l'Empereur, comme il l'assure, ne vient pas nous chercher, il peut compter que la paix du monde ne sera pas troublée, car je ne sortirai pas de chez moi et je serai fidèle à mes engagements jusqu'au dernier moment[68].»
[Note 68: 123e rapport, envoi du 10 février.]
Quant aux griefs qu'alléguait la France, il les traitait de pures chicanes. D'après lui, l'ukase du 31 décembre 1811, dont Caulaincourt se plaignait avec quelque vivacité, était une mesure d'ordre purement intérieur, un acte parfaitement licite; c'était une sorte de loi somptuaire, destinée à empêcher la noblesse russe de se ruiner en achats de productions étrangères: il fallait éviter que l'argent des particuliers fût tiré et drainé au dehors. En tout, d'ailleurs, la Russie ne faisait qu'user de ses droits. C'était son droit et même son devoir que de prendre certaines précautions militaires, quelques mesures de défense, quand elle voyait l'empereur Napoléon entretenir à côté d'elle l'agitation polonaise, faire voiturer à travers l'Allemagne des caisses de fusils à destination de Varsovie. Alexandre ne disconvenait pas qu'en présence de ces menaces il avait ordonné de fortifier les lignes de la Dwina et du Dnieper, mais il montrait ces ouvrages aussi éloignés de la frontière que Paris l'était de Strasbourg: «Si l'Empereur fortifiait Paris, l'accuserait-on avec fondement de faire des ouvrages offensifs[69]?»
[Note 69: 129e rapport, envoi du 21 mars.]
Quant à l'activité qui se manifestait au ministère de la guerre, il fallait y voir un travail tendant à réorganiser certains corps, sans accroître leurs effectifs. A l'heure où il avouait au ministre de Suède qu'il venait de créer treize régiments nouveaux, Alexandre jurait à Caulaincourt «qu'il n'avait pas une baïonnette de plus dans les rangs[70]». Et il revenait à son thème favori: «S'il faut enfin se défendre contre _lui_, nous nous battrons avec regret, mais moi et tous les Russes nous mourrons les armes à la main pour défendre notre indépendance. Je ne puis trop le répéter, il ne tient qu'à l'Empereur que les choses reprennent leur cours accoutumé, puisque rien n'est changé ici et qu'on y a toujours le même désir de vivre en bonne intelligence avec ses voisins et surtout en alliance avec vous[71].»
[Note 70: Dépêche de Stedingk, 30 janvier 1811, archives de Stockholm, et 125e rapport de Caulaincourt, envoi du 4 mars.]
[Note 71: 123e rapport, envoi du 10 février.]
Ces assurances, il ne se bornait plus à les renouveler périodiquement, il en faisait le sujet constant et le fond de ses entretiens avec l'ambassadeur: il les replaçait à chaque rencontre, à tout propos: en quelques semaines, il les répéta jusqu'à douze fois bien comptées, et toujours avec une abondance et une recherche d'expressions heureuses, pittoresques, frappantes, avec des mines émues et des caresses de langage, avec un charme incomparable de geste et de diction.
Caulaincourt se laissait prendre à la musique de cette voix qui savait moduler sur le même air des variations infinies. Il ajoutait foi aux paroles que lui prodiguait cette bouche dont le sourire avait une grâce ineffable, et il ne s'apercevait pas que le haut du visage démentait involontairement l'expression des lèvres: que les yeux ne souriaient jamais, ces yeux d'un bleu terne et voilé: que le regard immobile, presque effrayant par sa fixité, ne se posait jamais sur l'interlocuteur et semblait s'absorber dans la contemplation d'un mystérieux fantôme[72]. Ainsi, avec je ne sais quoi de douloureux et d'inquiet, Alexandre se livrait à l'obsession du grand projet qu'avaient mis en lui des terreurs et des ressentiments trop justifiés, de ce projet qui répondait à ses profondes méfiances et aussi à quelques-uns des instincts les plus généreux de sa nature, qui conciliait ses ambitions avec sa magnanimité, et c'était au moment où il s'en occupait le plus qu'il se proclamait pur de toute arrière-pensée. Sa politique, disait-il, était au grand jour; nul plus que lui n'avait l'horreur des chemins détournés, des sentiers tortueux: «Je ne cache rien, général, et je n'ai rien à cacher[73]», répétait-il à satiété; mais cette insistance même eût dû avertir l'ambassadeur et le tenir sur ses gardes: il est bon de se méfier de qui vante à tout propos sa droiture et sa franchise.
[Note 72: _Mémoires de la comtesse Trembicka_, I, 261.]
[Note 73: 124e rapport de Caulaincourt, envoi du 4 mars.]
Pour mieux duper, Alexandre consentait à passer pour dupe. Il laissait dire autour de lui, par la partie la plus ardente de la société, que sa patience et son aveuglement passaient toutes bornes; qu'il se préparait par son inertie somnolente un amer réveil. Qu'attend-il, répétaient à l'envi les salons, pour ouvrir les yeux sur les desseins de Napoléon, pour répudier une alliance perfide, pour répondre aux sollicitations, aux offres de concours qui lui viennent d'Angleterre? «Il faudra qu'un boulet français tombe dans la Néva pour que cet entêté d'empereur et ce sot de chancelier voient qu'on ne peut se sauver que par l'Angleterre[74].» Alexandre se mettait peu en peine de ces propos et y trouvait son compte. Par son ordre, les personnes attachées au gouvernement s'exprimaient en termes discrets, mesurés, conciliants: les bruits de guerre qui circulaient périodiquement ne trouvaient aucun écho au palais et à la chancellerie; dans ces milieux soigneusement dépourvus de toute sonorité et comme étoupés, ils venaient s'amortir et s'éteindre.
[Note 74: Feuille de _Nouvelles et On dit_, jointe par Caulaincourt à son envoi du 27 mars.]
Le langage de la mission russe à Paris répondait à ces précautions. L'agent de confiance, Tchernitchef, comprenait et secondait à merveille les intentions de son maître; s'il croyait fermement à la nécessité de prendre les devants sur l'adversaire, il n'en répétait pas moins à Napoléon que le constant désir de Sa Majesté Russe «était de conserver et de resserrer de plus en plus l'alliance et l'amitié qui existaient entre les deux empires....; qu'elle était fermement résolue de persévérer dans le système continental[75]». Quant à Kourakine, il avait paru superflu de l'initier au secret et de lui recommander la prudence: pour qu'il ne donnât point l'éveil par de téméraires paroles, on n'avait qu'à le laisser à ses inclinations pacifiques, à sa pesante inertie.
[Note 75: Rapport du 9/21 janvier 1811 (date rétablie), volume cité, 54.]
La chronique de Paris, qui revenait à Pétersbourg sous forme de nouvelles à la main, continuait à s'occuper de lui, mais le montrait se confinant de plus en plus dans la partie honorifique de ses fonctions, égayant toujours le public par la mise en scène ridiculement fastueuse qu'il organisait autour de ses moindres actions, par son goût pour les minuties de l'étiquette, par sa vanité colossale et naïve, par la manie qu'il avait de se faire peindre à tout propos et représenter en pied, entouré d'attributs et d'emblèmes destinés à symboliser ses exploits diplomatiques. Dans les intervalles de répit que lui laissait sa goutte, il présidait à des réceptions et à des fêtes, se posait en protecteur des arts, visitait les ateliers de peinture, intervenait à la Comédie française et «jugeait les différends entre mesdemoiselles Bourgoing et Volnay pour les rôles de même emploi qu'elles se disputaient[76]». La surveillance de son ambassade absorbait le reste de son temps: il la gouvernait comme une famille, bourru et paternel tour à tour avec ses subordonnés, affectant beaucoup de rigueur sur le chapitre des moeurs sans prêcher d'exemple, grondant fort les jeunes secrétaires qui cédaient aux entraînements de Paris et finissant par payer leurs dettes[77]. A le voir occupé de tels soins, qui croirait à Paris qu'une cour représentée par cet ambassadeur débonnaire pût penser à mal et nourrir d'agressifs desseins? Par son insignifiance même, le vieux prince était précieux: c'était une sorte de mannequin doré, à figure souriante et béate, bon à présenter au gouvernement français comme un trompe-l'oeil pour cacher les projets qui se machinaient par derrière. Alexandre disait de lui, assez haut pour que ses paroles revinssent au duc de Vicence: «Kourakine est un vieil imbécile, mais l'empereur Napoléon sait qu'il veut l'alliance. Tout autre à sa place, il croira qu'il vient pour finasser. Comme mes intentions sont droites, j'aime mieux une bête qui ne se conduit pas de manière à en faire douter qu'un homme d'esprit qui les ferait soupçonner[78].»
[Note 76: _Nouvelles et On dit de Pétersbourg_, envoi du 4 mars 1811.]
[Note 77: _Bulletins de police_. Archives nationales, F, 7, 3719.]
[Note 78: Feuille de _Nouvelles et On dit_, envoi du 27 mars.]
Cependant, comme Kourakine était chargé de transmettre les communications officielles, les notes de cabinet à cabinet, il parut indispensable de le mettre quelque peu en mouvement à propos de l'Oldenbourg: Alexandre tenait à ce que sa protestation laissât trace écrite. D'abord, Kourakine fut chargé de voir le ministre des relations extérieures et de réclamer verbalement. M. de Champagny se montra assez embarrassé pour défendre l'injustifiable; il soutint que le duc d'Oldenbourg avait été l'objet d'un traitement de faveur, puisqu'on lui avait proposé un transfert de souveraineté, au lieu de le médiatiser comme ses voisins. En fin de compte, Champagny allégua la nécessité politique et la raison d'Empire: successeur de Charlemagne, l'empereur Napoléon possédait un droit de haute souveraineté sur tous les territoires germaniques et les répartissait au gré de ses conceptions profondes. Devant un argument de cette force, le gouvernement russe prescrivit à Kourakine de déposer une note de protestation, conçue en termes très mesurés. Champagny refusa par ordre de la recevoir, et une scène étrange s'engagea entre l'ambassadeur et le ministre, le premier voulant à toute force que le second ouvrît l'enveloppe et lût la pièce, l'autre repoussant le papier avec une égale énergie et se défendant d'y toucher. De guerre lasse, Kourakine finit par laisser le pli tout cacheté sur le bureau ministériel[79]. Sa cour jugea alors à propos de communiquer la protestation à toutes les puissances et de lui donner une publicité européenne: c'était pour elle un moyen d'affirmer à la fois son droit et la modération qu'elle mettait à le soutenir.
[Note 79: BOGDANOVITCH, _Histoire de la guerre patriotique_ (1812), traduction allemande de Baumgarten, I, 12 à 17. Cf. BERNHARDI, _Geschichte Russlands_, t. II, et POPOF, _Relations de la Russie avec les puissances européennes avant la guerre de 1812_, _Revue du ministère de l'instruction publique russe_, CLXXVII.]