Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire
Part 48
--«Est-ce vrai, dit-il, que l'empereur Alexandre allait tous les jours à Wilna prendre le thé chez une beauté d'ici?» Et se tournant vers le chambellan de service, M. de Turenne, qui se tenait debout derrière sa chaise:--«Comment l'appelez-vous, Turenne?»
--«Soulistrowska, Sire», répondit le chambellan, dont le devoir était d'être parfaitement informé en ces matières.
--«Oui, Soulistrowska.» Et Napoléon adressait à Balachof un coup d'oeil interrogateur.
--«Sire, répondit le Russe, l'empereur Alexandre est ordinairement galant avec toutes les femmes, mais à Wilna je l'ai vu occupé de tout autre chose.
--«Pourquoi pas? reprit l'Empereur. Au quartier général, c'est encore permis.»
Mais il reprochait à Alexandre des fréquentations plus compromettantes. Était-il donc vrai que ce monarque, non content d'accueillir à son service des Stein et des Armfeldt, permît à de tels hommes de s'asseoir à sa table et de manger son pain?
--«Dites-moi, Stein a-t-il dîné avec l'empereur de Russie?»
--«Sire, toutes les personnes de distinction sont admises à la grande table de Sa Majesté.»
--«Comment peut-on mettre un Stein à la table de l'empereur de Russie? Si même l'empereur Alexandre s'est décidé à l'écouter, toujours ne devait-il pas le mettre à sa table. Est-ce qu'il a pu s'imaginer que Stein pouvait lui être attaché? L'ange et le diable ne doivent jamais se trouver ensemble.»
Il parla alors de la Russie avec une curiosité pleine d'assurance, comme d'un pays qu'il allait visiter prochainement et parcourir en tous sens. Le nom de Moscou était déjà venu sur ses lèvres:
--«Général, demanda-t-il, combien comptez-vous d'habitants à Moscou?
--«Trois cent mille, Sire.
--«Et de maisons?
--«Dix mille, Sire.
--«Et d'églises?
--«Plus de trois cent quarante.
--«Pourquoi tant?
--«Notre peuple les fréquente beaucoup.
--«D'où vient cela?
--«C'est que notre peuple est dévot.
--«Bah! on n'est plus dévot de nos jours.
--«Je vous demande pardon, Sire, cela n'est pas partout de même. On n'est peut-être plus dévot en Allemagne et en Italie, mais on est encore dévot en Espagne et en Russie.»
L'allusion était mordante et méritée; on ne pouvait dire plus spirituellement à l'Empereur qu'un peuple croyant avait seul réussi jusqu'à présent à le tenir en échec, qu'une autre nation également inébranlable dans sa foi, confiante en Dieu, saurait imiter cet exemple, et que la Russie lui serait une Espagne. Sous cette repartie, il se tut un instant; puis, reprenant l'attaque, tendant le fer, il dit à Balachof, en le regardant fixement:
--«Quel est le chemin de Moscou?»
À ce coup droit, la riposte se fit un instant attendre. Balachof prit son temps, parut réfléchir, puis:
--«Sire, répondit-il, cette question est faite pour m'embarrasser un peu. Les Russes disent comme les Français que tout chemin mène à Rome. On prend le chemin de Moscou à volonté; Charles XII l'avait pris par Pultava.»
En évoquant subitement le nom et l'infortune du conquérant suédois, en avertissant l'Empereur qu'au lieu d'aller à Moscou il risquait d'aller à Pultava, Balachof répondait à une bravade par une menace prophétique et prenait finement sa revanche. Il ne parut pas toutefois que l'à-propos de ses paroles ait vivement impressionné les assistants; ses réponses acquirent leur célébrité après coup, lorsque l'événement fut venu les mettre en relief et les souligner.
On sortit de table et l'on passa dans un salon voisin. Là, l'Empereur se mit à philosopher, déplorant l'aveuglement des princes et la folie des hommes: «Mon Dieu! que veulent donc les hommes?» L'empereur Alexandre avait obtenu de lui tout ce qu'il pouvait désirer, tout ce que ses prédécesseurs osaient à peine rêver: la Finlande, la Moldavie, la Valachie, un morceau de la Pologne: s'il eût persévéré dans l'alliance, son règne se fût inscrit en lettres d'or dans les fastes de son peuple: «Il a gâté le plus beau règne qui a jamais été en Russie... Il s'est jeté dans cette guerre pour son malheur, ou par de mauvais conseils, ou par la fatalité de son sort.» Et par quels moyens faisait-il cette guerre? À ce sujet, s'échauffant de nouveau et tempêtant, Napoléon reprit toutes ses plaintes, tous ses motifs d'indignation, et toujours l'argument direct et personnel, celui qui cherchait l'homme sous le souverain, qui devait alarmer Alexandre pour sa sécurité et le faire trembler dans sa chair. L'empereur Alexandre, disait-il, en se plaçant lui-même à la tête de ses armées, s'est découvert devant ses peuples; il s'est offert en première ligne, il s'est désigné à leur fureur, en cas de revers: «Il s'est réservé la responsabilité de la défaite. La guerre est mon milieu. J'y suis accoutumé. Ce n'est pas la même chose avec lui; il est empereur par sa naissance. Il doit régner et nommer un général pour commander: s'il fait bien, le récompenser; s'il fait mal, le punir. Que le général ait une responsabilité devant lui plutôt que lui-même devant la nation, car les souverains ont aussi une responsabilité; il ne faut pas oublier cela.»
Il continua ainsi longuement, prodiguant les avertissements sinistres, les paroles acerbes, se promenant avec animation au milieu de ses convives debout. À un moment, il avisa Caulaincourt, qui restait silencieux et grave, sans donner aucun signe d'acquiescement, et lui frappant légèrement la joue, il l'interpella en ces termes: «Eh bien! que ne dites-vous rien, vieux courtisan de la cour de Saint-Pétersbourg?» Très haut, il ajouta: «Ah! l'empereur Alexandre traite bien les ambassadeurs: il croit faire de la politique avec des cajoleries. Il a fait de vous un Russe[653].»
[Note 653: _Documents inédits._]
À ces mots, Caulaincourt pâlit, ses traits se contractèrent. Il s'était entendu infliger maintes fois et même publiquement, à la suite des objections qu'il avait vaillamment produites contre la guerre, cette épithète de Russe que désavouait son patriotisme. Il en avait souffert, mais il avait supporté jusque-là le jeu déplaisant où s'obstinait son maître. Cette fois, c'en était trop: répéter devant un étranger, un ennemi, le reproche contre lequel protestait toute sa vie, c'était mettre en doute ses sentiments français et sa loyauté; l'injustice passait les bornes, la taquinerie tournait en insulte. Caulaincourt ne put se contenir et répliqua sur un ton que l'Empereur n'était pas habitué à entendre: «C'est sans doute parce que ma franchise a trop prouvé à Votre Majesté que je suis un très bon Français qu'elle veut avoir l'air d'en douter. Les marques de bonté de l'empereur Alexandre étaient à l'adresse de Votre Majesté; comme votre fidèle sujet, Sire, je ne les oublierai jamais[654].»
[Note 654: _Documents inédits._]
À l'expression de visage qui accompagna ces paroles, chacun sentit que le duc était blessé au coeur; un froid s'ensuivit; l'Empereur lui-même parut gêné et presque déconcerté. Il changea de conversation, s'entretint encore avec Balachof, et finit par le congédier avec aménité. Il lui fit pourtant remettre, comme adieu, avec la lettre préparée pour l'empereur Alexandre et résumant la querelle, un exemplaire de la belliqueuse allocution qu'il avait adressée à ses troupes en leur ordonnant de franchir le Niémen; c'était sa réponse à la demande de repasser le fleuve. S'adressant à Berthier et l'appelant familièrement par son prénom: «Alexandre, lui dit-il, vous pouvez donner la proclamation au général, ce n'est pas un secret[655].»
[Note 655: _Rapport de Balachof._]
Tandis que Balachof quittait le palais et se préparait à monter en voiture, pour rejoindre son empereur, un vif incident se passait chez Napoléon et formait l'épilogue de ces scènes[656]. Se retrouvant avec les siens, l'Empereur s'était rapproché de Caulaincourt, qui demeurait à l'écart, le visage douloureux et amer. Fâché et presque honteux d'avoir affligé ce serviteur fidèle, cet ami, il voulut finir leur brouille et essaya de guérir la blessure qu'il avait faite. Il dit au duc, sur un ton de bienveillante gronderie: «Vous avez eu tort de vous courroucer», et pour prouver qu'il n'avait fait qu'une plaisanterie, il affecta de la continuer. «Vous vous attristez sans doute, dit-il, du mal que je vais faire à votre ami.» Il répéta ensuite son éternelle phrase: «Avant deux mois, les seigneurs russes forceront Alexandre à me demander la paix.» Il prit aussi la peine d'expliquer une dernière fois au duc et aux personnages présents pourquoi il faisait cette guerre, mêlant toujours le vrai et le faux, rappelant avec raison que l'alliance de la Russie n'avait été qu'un leurre, une ombre mensongère, et concluant à tort de ce fait qu'une guerre d'invasion dans le Nord s'imposait, qu'elle était la plus utile et la plus politique de ses entreprises, qu'elle conduirait nécessairement à la paix générale.
[Note 656: Le récit de l'incident, dont Ségur paraît avoir eu connaissance, est entièrement tiré des _Documents inédits_ que nous citons constamment au cours de ce chapitre.]
Mais Caulaincourt ne l'écoutait plus; tout entier à son outrage, au soin de défendre son honneur, il se mit avec une extrême vivacité à relever le propos qui l'avait meurtri. Il dit, il cria presque qu'il s'estimait meilleur Français que les fauteurs de cette guerre: «Il se faisait gloire, puisque Sa Majesté le publiait, de la désapprouver: au reste, puisqu'on suspectait son patriotisme et sa fidélité, il demandait à se retirer du quartier général, à s'en aller tout de suite, le lendemain même; il sollicitait de Sa Majesté un commandement en Espagne et la permission de la servir loin de sa personne.» En vain l'Empereur s'efforçait-il de le consoler par des paroles de bonté, il allait toujours, cédant à son indignation, perdant toute mesure; il ne semblait plus maître de sa parole et de ses gestes. Les autres grands officiers l'entouraient et tâchaient de l'apaiser, consternés de cet éclat, épouvantés de cette hardiesse, craignant pour leur ami une irréparable disgrâce. Mais l'Empereur restait très calme, très doux, se laissant tout dire, et le colérique souverain était redevenu le plus patient des maîtres. C'est que cet admirable connaisseur d'hommes mesurait en dernier lieu ses procédés à son estime: sincèrement attaché à ceux qui l'avaient conquise, s'il les faisait souffrir trop souvent par ses emportements et ses défauts de caractère, il leur revenait toujours et leur rendait finalement justice; il savait à merveille discerner les dévouements vrais et leur passait beaucoup. Au lieu d'imposer silence à Caulaincourt, il se bornait à lui dire: «Mais qu'est-ce qui vous prend? Et qui met votre fidélité en doute? Je sais bien que vous êtes un brave homme. Je n'ai fait qu'une plaisanterie. Vous êtes par trop susceptible. Vous savez bien que je vous estime. Dans ce moment vous déraisonnez: je ne répondrai plus à ce que vous dites.» La scène se prolongeant, il prit le parti d'y couper court en se retirant, passa et s'enferma dans son cabinet. Caulaincourt voulait l'y rejoindre et exiger son congé: il fallut que Duroc et Berthier le retinssent de force; il fallut ensuite de nombreux efforts pour que cet honnête homme exaspéré fît taire ses griefs et reprît ses fonctions, pour qu'il consentît à partager jusqu'au bout avec l'Empereur les épreuves et les dangers de la campagne, après avoir eu le courage plus rare de l'avertir loyalement et de lui montrer l'abîme.
Le message apporté par Balachof et la réponse de Napoléon furent les dernières communications échangées entre les alliés de Tilsit et d'Erfurt, divisés irrémédiablement. Aux avances comme aux menaces de Napoléon, Alexandre opposera désormais un mur de glace. Cette guerre à mort que son rival s'abstient de lui déclarer, c'est lui qui la veut; il s'est juré de la soutenir et d'y persévérer, quelles qu'en soient les péripéties. Pour se prémunir contre toute velléité décéder, il a prévu la défaite, l'occupation de ses villes, la dévastation de ses provinces; il s'est habitué à l'idée de sacrifier momentanément une moitié de son empire, pour sauver l'autre; il s'est soustrait à cette seconde guerre de Pologne que Napoléon lui proposait comme une courte passe d'armes, et voici la guerre de Russie qui commence, la guerre sans batailles, contre la nature et les espaces. Le 16 juillet, Napoléon dépassait Wilna; après avoir dépensé des trésors d'énergie à ravitailler et à réorganiser ses troupes, il les poussait maintenant vers la Dwina et le Dniéper, cherchant toujours à isoler et à envelopper l'une ou l'autre des armées russes, inventant des combinaisons multiples, ingénieuses, grandioses, dignes de lui en tout point et qui eussent assuré son triomphe, si l'extrême développement du théâtre des opérations n'eût permis à l'ennemi de se dégager sans cesse et de déconcerter la poursuite. Et Napoléon, devant cette résistance fuyante, irait plus loin, toujours plus loin, s'enfonçant dans l'infini, s'aventurant à travers le sombre et mystérieux empire, se dirigeant instinctivement vers le point de lumière qui brillait à l'horizon, au milieu d'universelles ténèbres, et qu'il fixait d'un regard halluciné. Ce qui l'entraîne à Moscou, sans qu'il ait décidé encore et irrévocablement de marcher sur cette capitale, c'est la fatalité à laquelle il obéit depuis le début de sa carrière, cette fatalité qu'il subit et qu'il crée en même temps, qui l'oblige à se surpasser constamment lui-même et qui ne lui permet de tenir les peuples dans l'obéissance qu'en les consternant par des prodiges sans cesse renouvelés et d'une splendeur croissante. Il subit aussi l'attirance de Moscou, la cité étrange et féerique, la cité de rêve, parce que cette conquête presque asiatique promet à son orgueil des jouissances inconnues et le tente comme le viol d'un monde nouveau. Enfin, il espère déterminer chez les Russes, par la prise de leur sanctuaire national, un ébranlement d'âme qui les jettera à ses pieds; plus la guerre avec eux lui apparaît difficile, pénible, hérissée d'épreuves et de dangers, plus il s'obstine à l'espoir de la terminer rapidement en la poussant à fond; il a dit à Caulaincourt: «Je signerai la paix dans Moscou.»
CONCLUSION
Soixante jours après, Napoléon était à Moscou. L'armée avait fourni sa carrière et tracé sur le sol russe un sanglant sillon. Les étapes de sa route avaient été marquées par des épreuves, des souffrances, des succès qui ne finissaient rien et de glorieuses déconvenues: les combats d'Ostrowno d'abord et de Witepsk, contre Barclay qui reculait à pas comptés, sans se laisser entamer; Mohilef, où Bagration n'avait pas été assez battu pour qu'il ne pût continuer sa marche circulaire et rejoindre la première armée; Smolensk, où l'infanterie russe s'était laissé hacher sur place et avait gardé ses rangs dans la mort; à Smolensk, une halte anxieuse, la constatation de pertes immenses, cent mille hommes manquant à l'appel, pris à l'armée par la maladie et la désertion; plus loin, l'affreuse mêlée de Valoutina; plus loin encore, la poursuite fiévreuse et décevante de la bataille décisive: le combat toujours offert, longtemps refusé, imposé enfin à Kutusof par le cri de ses troupes; Borodino alors, l'infernale bataille, dont la canonnade faisait trembler le sol à dix-huit verstes de distance[657] et qui avait couché sur le sol un nombre d'hommes égal à la population adulte d'une très grande ville. Au bout de ce carnage, Moscou nous était apparu, avec l'enchevêtrement de ses murailles blanches, avec ses dômes d'or, de vermillon ou d'azur et ses constellations de coupoles, avec ses palais, ses verdures, ses jardins, comme une grande oasis dans le désert des plaines vides. L'armée s'y était jetée, et aussitôt la proie s'était dérobée, s'était évanouie dans un nuage de feu. Maintenant, installé au Kremlin, Napoléon régnait sur des ruines: autour de lui, onze mille maisons brûlées: l'incendie continuant sourdement son oeuvre et rongeant ces restes; seules, les trois cent quarante églises debout, émergeant d'une mer de décombres; l'armée repue de pillage, gorgée d'inutiles richesses qu'elle avait disputées aux flammes, s'affaissant lourdement dans une pesanteur d'ivresse, sans oser regarder l'avenir; dans les campagnes environnantes, quatre mille châteaux ou villages saccagés; dans les bois, une population de deux cent mille âmes chassée de ses foyers et jetée à la vie sauvage; aux extrémités de l'horizon, des bandes de moujiks se levant furieuses, attaquant nos convois, égorgeant les soldats isolés ou les enterrant vifs, commençant la guerre à l'espagnole.
[Note 657: Joseph DE MAISTRE, _Correspondance_, IV, 219.]
Au milieu de cette désolation, Napoléon n'agissait plus et attendait. Il avait fait porter au Tsar quelques paroles de paix et attendait de jour en jour qu'Alexandre, par l'envoi d'un négociateur, s'avouât vaincu et rendît son épée. Il viendrait sans doute, ce parlementaire impatiemment désiré. Pourquoi ne viendrait-il pas? La chose était dans l'ordre, puisque les Russes avaient été vaincus partout, vaincus toujours; il en serait d'eux à la fin comme des Autrichiens, comme des Prussiens et de tant d'autres, avec lesquels tout s'était réglé par une bataille et la prise de leur capitale. La paix cependant tardait à venir, et Napoléon, étonné de l'incendie et des destructions systématiques, se demandait à quel peuple il avait affaire, quelle était cette race qui croyait accomplir oeuvre sainte en mettant elle-même le feu à ses villes. Par moments, il imaginait de très belles combinaisons de guerre, auxquelles la lassitude de ses lieutenants et de ses soldats l'obligeait de renoncer. Il songeait aussi à user d'expédients gigantesques et étranges, à se proclamer lui-même roi de Pologne, à ressusciter la principauté de Smolensk ou les républiques tatares, à tenter la noblesse russe par l'appât d'une constitution et le peuple par l'abolition du servage, à lancer la parole révolutionnaire qui appellerait à son secours une guerre sociale; n'arriverait-il pas à se donner prise morale sur la Russie, à découvrir la fissure de ce bloc et à le désagréger? Finalement, il ne s'arrêtait à rien, reconnaissait la chimère et le néant de ses conceptions diverses, se sentait réellement à bout d'inventions, à bout de facultés, à bout de génie, tombait alors à un désoeuvrement morne, cherchait à ne plus penser ou s'échappait de lui-même dans la fiction et lisait des romans. La nuit, il faisait poser près de sa fenêtre deux bougies allumées, afin que les soldats qui passeraient devant le palais, en voyant luire cette étoile, crussent qu'il prolongeait une ardente veillée et que sa pensée toujours active, toujours féconde, enfantait le salut[658].
[Note 658: _Journal de Castellane_, I, 161.]
Alexandre s'était retiré à Pétersbourg, reconnaissant que sa présence à l'armée gênait la liberté des mouvements et ajoutait à la confusion. Il était revenu plein d'admiration pour ses soldats et mécontent de ses généraux, dégoûté de leurs rivalités, assourdi de leurs querelles, sentant que tout allait mal et pourtant résolu à ne pas se rendre, mais navré de l'infortune publique. Il vivait maintenant aux portes de sa capitale, à Kamennoï-Ostrof, dans sa modeste résidence d'été; on le rencontrait parfois dans les bois d'alentour, rêveur solitaire; il cherchait une source de force et d'espérance où rafraîchir sa fièvre; un jour, il demanda une Bible, ouvrit pour la première fois le livre de consolation, trouva des passages qui s'appliquaient à sa destinée et y puisa des secours[659]; son âme s'épurait au contact de l'adversité, grandissait avec son malheur.
[Note 659: _Mémoires de la comtesse Edling_, 77-78.]
Jusqu'au bout, Kutusof avait continué à lui mentir, à mentir imperturbablement; après Borodino, le vieux généralissime avait lancé des bulletins de victoire, et voici qu'au lendemain de ce prétendu triomphe la nouvelle s'était répandue que Moscou était pris et brûlé.
De cette grande profanation, Alexandre avait ressenti encore plus de courroux que de chagrin, une colère violente et froide, un désir obstiné et une volonté de vengeance; il avait le sentiment d'une injure indélébile faite à lui-même, à son peuple, et que la destruction totale de l'ennemi suffirait seule à expier; aux yeux des Russes, avoir porté sur Moscou une main sacrilège, c'était avoir frappé leur mère. D'un bout à l'autre du pays, la secousse avait été profonde; mais que produirait cette commotion? Se tournerait-elle en sursaut d'énergie, en fureur de guerre? Déterminerait-elle, au contraire, la défaillance finale, l'effondrement des courages, qui ôterait au pouvoir tout moyen de continuer la lutte? C'était ce que nul ne savait dire. La société de Pétersbourg tenait un mauvais langage, récapitulait aigrement les fautes commises, accusait l'impéritie des généraux et faisait remonter plus haut les responsabilités. Le peuple restait muet, sombre, farouche, et la consternation des coeurs se lisait sur les visages. Puisqu'elle était tombée, la cité aimée de la Vierge et gardée des Anges, puisqu'«un homme était entré au Kremlin sans la permission de l'Empereur», était-ce donc que Dieu avait délaissé la Russie et maudit ses chefs? Pour la première fois, le peuple semblait douter du Tsar et douter de Dieu. Auprès d'Alexandre, on vivait dans la crainte et presque dans l'attente d'une catastrophe. On redoutait un complot de palais, un mouvement de la noblesse, une sédition populaire. Arrivait-il enfin l'événement que Napoléon avait prévu et annoncé, sur lequel il fondait tant d'espoir? Une révolution devant l'ennemi allait-elle désorganiser la résistance? La Russie allait-elle se livrer en se divisant?
La vie de cour continuait néanmoins, régulière et comme machinale: le cérémonial et l'étiquette n'abdiquaient pas leurs droits. Le 18 septembre, il fallut célébrer l'anniversaire du couronnement; l'usage voulait qu'à cette date l'Empereur et sa famille se montrassent en public et se rendissent solennellement à l'église métropolitaine, pour assister à un service d'action de grâces. Dans l'entourage du Tsar, on craignait beaucoup cette épreuve. À force d'instances, on obtint qu'il ne traverserait pas la ville à cheval, selon sa coutume, et qu'il irait à l'église dans la voiture des impératrices. La foule laissa passer le cortège sans le saluer de ses acclamations ordinaires; elle vit passer les chevaliers-gardes dans leurs beaux uniformes, les équipages de gala, les grands carrosses dorés aux panneaux de glace; elle put distinguer les décorations et les insignes, la parure des princesses et de leurs dames, les épaules nues, les coiffures à la grecque, les diadèmes de pierreries, tout cet appareil de luxe et d'élégance qui contrastait avec l'horreur des temps. Quand on fut près de l'église, les augustes personnages mirent pied à terre, avec leur suite, et gravirent le perron entre deux haies de peuple qui les touchait presque et les frôlait. Pas un cri, pas un murmure ne sortit de ces masses: le silence était si profond que l'on entendait distinctement sonner les éperons, que l'on percevait le bruissement des longues jupes de soie traînant sur les degrés de marbre. La cérémonie religieuse s'accomplit; le cortège retourna au palais dans le même ordre, au milieu toujours d'un tragique silence, et chacun se félicita que cette journée fût passée[660].
[Note 660: _Mémoires de la comtesse Edling_, 79-80.]