Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire

Part 43

Chapter 433,600 wordsPublic domain

À Gumbinnen, un courrier de notre ambassade en Russie se présenta au quartier général. Il venait en droite ligne de Pétersbourg et apportait la nouvelle que l'empereur Alexandre, non content d'éconduire Narbonne, avait refusé de recevoir Lauriston et lui avait interdit de venir à Wilna; le Tsar avait ainsi violé les règles de la politesse internationale et le droit reconnu des ambassadeurs, en même temps qu'il attestait encore une fois sa volonté d'échapper à toute reprise de discussion. Napoléon nota ce suprême grief et le mit en réserve, résolu de s'en servir à l'occasion, si les Russes, après le début des hostilités, rouvraient la controverse et venaient à lui contester son droit d'offensé.

Il arriva le 21 de grand matin à Wilkowisky. Là, il n'avait plus à parcourir que sept lieues environ, à travers un pays de bois, de sables et de collines, pour arriver au Niémen. Il fit halte quelques heures à Wilkowisky, tandis qu'autour de lui les soixante-quinze mille hommes de Davout couvraient le sol, et ce fut dans cette humble bourgade, misérable amas de chaumières, qu'il dicta l'ardente proclamation par laquelle il appelait ses soldats à la «seconde guerre de Pologne[600]».

[Note 600: _Corresp._, 1885, d'après l'original conservé au dépôt de la guerre.]

Cette proclamation fut envoyée à tous les chefs de corps, avec ordre de la faire lire sur le front des régiments lorsque ceux-ci auraient atteint le Niémen et s'ébranleraient pour le franchir: en cet instant solennel, elle parlerait mieux aux imaginations et ferait passer dans les rangs une flamme d'enthousiasme. Napoléon employa le reste de la journée à prendre les mesures nécessaires pour que le lendemain 23 son armée fût tout entière établie et massée derrière les ondulations boisées qui bordent la rive gauche. Il régla minutieusement cette suprême étape; il indiqua à Davout, à Oudinot, à Ney, au duc de Trévise, qui commandait l'infanterie de la Garde, leur direction et leur destination; le mouvement devait commencer au petit jour, à la première heure, et s'exécuter rondement, afin que chacun arrivât successivement au point indiqué et que tout le monde fût exact au grand rendez-vous. Mais lui-même, emporté par son ardeur, n'attend pas pour partir que la nuit se soit écoulée et que les troupes aient rompu leurs bivouacs. Il ne marchera plus cette fois avec elles; il prend les devants et se détache.

Avant le soir, il s'engageait dans la vaste forêt de pins qui couvre les approches du cours d'eau. Il soupa au presbytère d'un petit village perdu et interrogea le curé: «Pour qui priez-vous, lui demanda-t-il, pour moi ou pour les Russes?--Pour Votre Majesté.--Vous le devez, reprit-il, comme Polonais et comme catholique.» Et il fit remettre au prêtre deux cents napoléons[601]. À onze heures, il remontait en voiture, suivi de près par ses compagnons habituels de voyage et de guerre, Duroc, Caulaincourt, Bessières, mais laissant derrière lui le reste de sa maison, son quartier général, ses équipages. Un seul officier d'état-major, le futur maréchal de Castellane, aide de camp du comte de Lobau, put accompagner cette course, en faisant vingt-huit lieues sur le même cheval. Entouré d'une faible escorte, mais protégé par les divisions de cavalerie qui de toutes parts battent et explorent le pays, l'Empereur dépasse les masses d'infanterie échelonnées sur la route, dépasse les colonnes de tête, dépasse les grand'gardes, se porte et se jette en avant, poussant droit au Niémen, impatient de voir le fleuve et de marquer le point de passage.

[Note 601: _Journal de Castellane_, I, 104.]

Par son ordre exprès, aucun parti de cavalerie française, aucun détachement de nos troupes ne s'était encore montré sur la rive même. Plusieurs officiers, entre autres le général Haxo, y avaient été envoyés pour en relever les contours, mais ils avaient dû remplir cette mission dans le plus grand secret et en se cachant. L'Empereur, espérant que les Russes ne nous savaient pas si près, se flattant toujours de tromper leur vigilance jusqu'au moment du passage et d'exécuter par surprise cette gigantesque opération, ne voulait point que la vue de l'uniforme français leur révélât intempestivement l'approche et l'imminence du péril: «Il faut, avait-il dit, que le premier homme d'infanterie que verra l'ennemi soit un pontonnier[602].» Seuls, quelques escadrons de lanciers et de chevau-légers varsoviens se tenaient en vedettes sur la rive gauche et la gardaient; leur présence ne décelait rien de suspect, car ils se trouvaient sur leur propre territoire, ils occupaient ces positions depuis plusieurs mois, et les officiers russes de Kowno, qui inspectaient l'horizon du bout de leurs lorgnettes, s'étaient de longue date habitués à les voir.

[Note 602: _Corresp._, 18839.]

Dans la nuit du 22 au 23 juin, un de ces régiments, le 3e de chevau-légers, bivouaquait à une lieue et demie en arrière du Niémen, hors de vue, sur le bord de la route qui de Wilkowisky vient aboutir à la rivière, en face même de Kowno. À cette époque de l'année et particulièrement sous cette latitude, la nuit est courte: c'est une obscurité passagère entre deux longs crépuscules, qui voilent à peine la nature d'une ombre transparente. À deux heures du matin, le jour paraissait déjà, indécis et blême, sans tirer de leur sommeil les cavaliers qui dormaient pesamment à terre, auprès de leurs lances en faisceaux. Soudain, un grand bruit de grelots et de roues se fait entendre. Une berline de poste, attelée de six chevaux fumants et trempés de sueur, environnée de quelques cavaliers, s'arrête sur la route. Un voyageur en descend vivement, suivi d'un autre; c'est l'Empereur avec Berthier, l'Empereur tout poudreux, le visage jauni et les traits tirés par la fatigue du voyage. On le reconnaît, on l'entoure; les officiers polonais s'empressent, honteux d'avoir été surpris dans leur sommeil. Lui met pied à terre, regarde, s'enquiert. À quelques centaines de mètres en avant, on apercevait les premières maisons d'un village polonais, celui d'Alexota, où s'arrêtait la route; derrière, c'étaient le fleuve et l'ennemi. Situé sur une éminence, le village domine le Niémen et permet à la vue de plonger sur Kowno; c'est là que l'Empereur ira tout d'abord en reconnaissance[603].

[Note 603: SOLTYK, _Napoléon en_ 1812_, Mémoires historiques sur la campagne de Russie_, 8-10. Soltyk était officier dans la cavalerie polonaise et fut détaché à partir de cette journée à l'état-major impérial.]

Mais son uniforme et ses épaulettes, son chapeau à cocarde tricolore, ne vont-ils pas attirer l'attention de l'ennemi et donner l'éveil? Va-t-il, en montrant prématurément un Français, enfreindre sa propre consigne? Qu'à cela ne tienne! Il ira _incognito_[604], comme il dit, et sous un déguisement. Le voici qui ôte en plein champ son habit d'officier aux chasseurs de la Garde et qui emprunte la redingote d'un colonel polonais. Il demande ensuite une coiffure appropriée à son nouveau costume; on lui présente un schapska de lancier; il l'examine, l'essaye, le trouve trop lourd, prend simplement un bonnet de police, oblige Berthier au même travestissement, et ainsi affublés, tous deux se dirigent vers le village avec le groupe des officiers. L'Empereur se fit ouvrir la maison principale, dont les fenêtres donnaient sur le fleuve; de cet observatoire, il put enfin contempler la masse lourde des eaux qui roulait à ses pieds; il découvrit en même temps la rive droite et vit la Russie.

[Note 604: _Corresp._, 18755.]

La ville de Kowno, insignifiante et morne, flanquée par les bâtiments blancs d'un monastère catholique, n'offrait aucune apparence d'animation et de vie; tout y semblait désert, abandonné; aucun indice ne signalait la présence d'une troupe nombreuse, les préparatifs d'une défense. À droite et à gauche, la rive s'étendait, tour à tour verdoyante et sablonneuse, et plus loin de molles ondulations, tachetées de bois et semées de quelques bâtisses, fuyaient à l'horizon. Dans ce tableau déployé sous ses yeux à travers la lueur de l'aube, Napoléon lut comme sur une carte; il releva les principaux reliefs du sol, le sens et l'orientation de ses lignes.

Lorsqu'il se fut bien pénétré de cet aspect et qu'il l'eut gravé dans sa mémoire, il revint à pied au campement des chevau-légers, plus alerte, plus frais et comme reposé par l'action. Il demanda gaiement si le costume polonais lui allait bien: «À présent, ajouta-t-il, il faut rendre ce qui n'est pas à nous», et il ôta son déguisement. Il mangea un peu sur la route. Ses équipages, ses chevaux de selle, une partie de sa maison commençaient à rejoindre. Le prince d'Eckmühl était arrivé; le général Haxo, établi sur les lieux depuis plusieurs jours, avait été prévenu et se présentait. Napoléon monta alors à cheval et, accompagné par les principaux membres de son état-major, se mit à opérer une seconde reconnaissance. Quittant la route, il prit à droite, tâchant de rejoindre le Niémen à travers champs et tenant à le voir en amont de Kowno. Son intention n'était pas de forcer le passage devant cette ville et d'aborder de front la position russe; il la tournerait et la prendrait en flanc. Il passerait donc un peu au-dessus, à quelques lieues plus haut: c'était de ce côté qu'il allait chercher une disposition de lieux favorable à la jetée des ponts.

Ayant atteint le rideau de collines qui s'étend le long du fleuve et le masque à la vue, il mit pied à terre, laissa derrière lui tout son monde, à l'exception d'Haxo, et seul avec cet officier général du génie se mit à parcourir les crêtes, cheminant autant que possible sous bois, se dissimulant avec soin, protégé d'ailleurs contre les regards de l'ennemi par le jour encore incertain. Il put ainsi examiner à peu de distance et suivre le fleuve, mesurer de l'oeil sa largeur, étudier les sinuosités et les particularités de son cours. Près du village de Poniémon, le fleuve forme une courbe très prononcée, une véritable boucle dont la convexité est tournée vers l'ouest et qui s'enfonçait ainsi en terre polonaise. En ce point, la rive gauche enserre la rive droite; elle la domine en même temps d'un amphithéâtre de collines qui se creuse et se développe autour de la courbe. Postées sur ces hauteurs, nos batteries couvriraient au besoin de leurs feux le bord opposé et le rendraient intenable pour l'ennemi, assurant ainsi la sécurité de l'atterrissement. De plus, en prenant pied dans la boucle, nos colonnes pourraient se déployer sans craindre une attaque sur leurs flancs, appuyant leur droite et leur gauche au fleuve replié sur lui-même, et déboucheraient plus aisément. Napoléon décida que le passage s'effectuerait le lendemain 24 en cet endroit, où le territoire russe venait à sa rencontre et lui donnait prise.

Après sa mystérieuse exploration, il revint au lieu où il avait laissé son état-major. Les chevaux furent repris, et, tandis que le ciel s'éclairait lentement, on se mit à parcourir et à reconnaître le pays en arrière des hauteurs. Maintenant, Napoléon traversait des plateaux cultivés, des champs de blé et de seigle, des espaces tour à tour unis et accidentés; il marquait par la pensée les positions où il établirait ses troupes au fur et à mesure de leur arrivée, les vallons où il les tiendrait serrées et tassées pendant la nuit, invisibles à l'ennemi, tandis que les équipages de pont se mettraient à l'oeuvre et prépareraient la grande opération du lendemain. Il allait toujours, lancé comme d'habitude à toute bride, infatigable de corps et d'esprit, arrêtant son plan, songeant à ses dispositions; Duroc, Berthier, Caulaincourt, Bessières, Davout, Haxo le suivaient et galopaient à peu de distance. Ils virent tout à coup son cheval faire un brusque écart, lui-même tourner sur sa selle, tomber et disparaître.

On s'élança à l'endroit où il était tombé. Il était déjà debout et s'était relevé de lui-même, sans autre mal qu'une contusion à la hanche; il se tenait droit et immobile, près de son cheval frémissant. Un lièvre parti entre les jambes de l'animal avait occasionné le bond qui avait désarçonné le cavalier, toujours négligent à cheval et distrait. Ces accidents arrivaient assez fréquemment à l'Empereur au cours de ses campagnes. En pareil cas, il se courrouçait d'ordinaire, s'emportait rageusement contre sa monture, contre ceux qui la lui avaient préparée, contre son grand écuyer, s'en prenait à tout le monde de sa maladresse. Cette fois, il ne proféra pas une parole. Subitement assombri et comme frappé, il se remit silencieusement en selle, et le petit groupe de cavaliers reprit sa course à grande allure, dans la tristesse grise du matin. Une subite appréhension avait saisi les coeurs, et chacun se défendait mal contre de lugubres pressentiments, «car on est superstitieux malgré soi, dans de si grandes circonstances et à la veille de si grands événements», a dit l'un des compagnons de l'Empereur. Au bout de quelques instants, Caulaincourt se sentit prendre la main par Berthier, qui galopait près de lui et qui lui dit: «Nous ferions bien mieux de ne pas passer le Niémen; cette chute est d'un mauvais augure[605].»

[Note 605: _Documents inédits_, émanant de l'un des principaux membres de l'état-major. Ce sont ces documents, contrôlés à l'aide de l'ouvrage très minutieux de Soltyk et des autres _Mémoires_, qui nous ont permis de reconstituer la vie de Napoléon pendant les heures qui précédèrent le passage.]

L'Empereur finit par s'arrêter en un lieu où il avait résolu de passer la journée, où il serait au milieu de ses troupes qui allaient venir. Déjà ses tentes s'élevaient, deux tentes bien connues des soldats, en coutil à raies bleues et blanches, l'une pour lui, l'autre pour le prince major général; devant la première, un grenadier montait la garde et se promenait de long en large. Ainsi installé, l'Empereur fit apporter ses cartes, ses états de situation, ses instruments de travail, et tandis que les jeunes officiers de sa suite s'établissaient dans une grange voisine, où l'esprit endiablé du comte de Narbonne les tenait en verve, il se mit à dicter des ordres. Il décida comment s'effectueraient l'établissement des ponts pendant la nuit et le passage aux premières heures du lendemain. Il composa une longue instruction, admirable d'ordre et de clarté; tout y était prévu, calculé, prescrit, et les troupes n'auraient qu'à exécuter un mouvement réglé d'avance jusqu'en ses moindres détails[606].

[Note 606: _Ordre pour le passage du Niémen_, _Corresp._, 18857.]

Elles commençaient à arriver, à surgir de tous les points de l'horizon. C'étaient d'abord les avant-gardes, les états-majors, les batteries légères accourant au grand trot pour couronner les hauteurs; puis les masses profondes, infanterie, cavalerie, artillerie. Elles débouchaient par tous les chemins, s'élevaient sur les pentes, emplissaient les vallons, et rapidement montait cette inondation d'hommes. L'Empereur considérait ce spectacle et donnait les ordres nécessaires pour le placement des corps, mais sans entrain, sans animation, sans ce feu dans le regard qui lui était habituel. Lui, «si gai d'ordinaire, si plein d'ardeur dans les moments où ses troupes exécutaient quelque grande opération, fut pendant toute la journée très sérieux et très préoccupé[607]»; il restait sous l'empire d'un malaise visible et d'une impression fâcheuse. Un peu courbaturé, depuis sa chute de cheval, et surtout attristé, il se retirait de temps à autre sous sa tente, pour y trouver la fraîcheur et l'ombre, car l'air était étouffant, la chaleur énervante, le ciel tour à tour ardent et lourd, avec des éclaircies resplendissantes et de subits obscurcissements. Au bout de quelques instants, il ressortait, s'asseyait sur un pliant placé devant sa tente, feuilletait un gros registre rouge qui le renseignait sur les effectifs russes, puis s'interrompait et songeait. Superstitieux comme César, il pensait à son accident; il en parlait quelquefois, affectait d'en plaisanter, mais son rire sonnait faux et s'arrêtait court; il s'irritait de lire sur plusieurs visages une inquiétude qui correspondait à la sienne, et malgré tous ses efforts pour paraître imperturbablement confiant et gai, il sentait sourdre en lui une secrète anxiété.

[Note 607: _Documents inédits_.]

Ce qui ajoutait à sa mauvaise humeur, c'était de n'avoir aucune nouvelle de la rive ennemie. Nul bruit ne venait de cette terre morte; nul mouvement n'y paraissait. On voyait bien, sur la grève, rôder quelques Cosaques, passer quelques patrouilles de cavalerie, se glissant entre les bouquets d'arbres; mais c'étaient de furtives apparitions, disparues aussitôt qu'entrevues. Où donc était l'ennemi? Que faisait-il? Sans doute, établi à quelque distance du fleuve, commençant à soupçonner notre arrivée, il se préparait à tenir contre cette attaque: il allait, en acceptant le combat, nous livrer la victoire, cette première victoire que Napoléon voulait à tout prix et tout de suite.

Quant aux Polonais de la rive droite, aux habitants de la Lithuanie, ils nous attendaient sans doute comme des libérateurs. On les verrait se lever à notre approche, venir à nous et nous frayer la voie. Napoléon attendait d'eux un signe d'intelligence et cherchait à le provoquer. Il témoignait d'une prédilection marquée pour tout ce qui était polonais; dès le matin, il avait attaché à sa personne plusieurs officiers de cette nation, comptant s'en servir comme d'intermédiaires avec leurs compatriotes de la rive droite, et s'étonnant qu'aucun de ces derniers ne se fût encore présenté. On finit par lui amener trois Lithuaniens, ramassés par hasard sur la rive gauche. C'étaient de pauvres gens, des serfs, d'aspect sordide et de visage obtus. Napoléon les fit interroger: savaient-ils que la liberté avait été accordée aux paysans du grand-duché? Espéraient-ils pareil bienfait? Souffraient-ils du régime russe? Aspiraient-ils à s'en affranchir? Comme les réponses tardaient, l'Empereur reprit vivement, en s'adressant aux interprètes: «Demandez-leur s'ils ont le coeur polonais[608].» Et pour se faire mieux comprendre, il joignait le geste à la parole, mettait la main sur son coeur. Interloqués et comme pétrifiés, les paysans restaient à le regarder, l'air hébété, sans mot dire. N'en pouvant rien tirer, il les congédia avec de douces paroles.

[Note 608: SOLTYK, 16.]

Pour savoir ce qui se passait en face de nous, on avait employé toutes les précautions d'usage; une nuée d'espions avait été lancée. Pas un de ces émissaires ne revenait, ne reparaissait au quartier général. Davout se plaignait en grommelant de ne rien savoir. Interrogés successivement, les autres chefs de corps répondaient qu'ils n'avaient aucun renseignement, qu'aucun espion ne rentrait. On vit arriver seulement un Juif de Marienpol, qui venait des provinces lithuaniennes et s'était faufilé à travers les lignes ennemies. Il raconta que les Russes repliaient partout leurs avant-postes, qu'ils évacuaient le pays, qu'un grand mouvement de retraite se dessinait. À cette nouvelle, l'Empereur fronça le sourcil, mais il se hâta de dire que l'ennemi se concentrait sûrement autour de Wilna, pour livrer bataille en avant de cette ville. Il n'admettait pas que les choses se passassent autrement; il écartait violemment la possibilité d'un recul indéfini et ne souffrait pas qu'il en fût question, quoique cette hypothèse commençât à le préoccuper.

Vers la fin de la journée, il manda Caulaincourt et le fit venir dans sa tente, voulant causer. D'abord, ce furent des allusions à l'accident du matin. L'Empereur demanda si l'on s'en était ému au quartier général, si l'on en parlait encore. Puis, il questionna longuement l'ancien ambassadeur en Russie sur le pays, l'état des routes, les moyens de communication, les habitants: «Les paysans ont-ils de l'énergie? dit-il. Sont-ce gens à s'armer comme les Espagnols et à faire la guerre de partisans? Pensez-vous que les Russes me livrent Wilna sans risquer une bataille?» Il paraissait désirer extrêmement cette bataille et pria le duc de lui dire franchement son avis sur le projet de retraite que l'on prêtait aux ennemis. Caulaincourt répliqua qu'il ne croyait point, pour sa part, à des batailles rangées: «Le terrain n'était pas assez rare en Russie pour qu'on ne nous en cédât pas beaucoup»; on chercherait à nous attirer dans l'intérieur, à diviser nos forces, à nous éloigner de nos ressources.--«Alors j'ai la Pologne! reprit l'Empereur avec un éclat de voix. Quelle honte pour Alexandre, quelle honte ineffaçable que de la perdre sans combat! C'est se couvrir d'opprobre aux yeux des Polonais.» Il parlait avec une animation croissante, avec des paroles cinglantes, comme s'il se fût adressé à l'empereur Alexandre lui-même, comme s'il eût voulu, en le piquant au vif par des outrages, le tirer de son inertie, l'appeler, le défier, le forcer au combat.

Il ajouta qu'une retraite ne sauverait pas les Russes: il allait tomber sur eux comme la foudre, prendre à coup sûr leur artillerie et leurs équipages, probablement des corps entiers. De Wilna, où il couperait leur ligne et diviserait leurs forces, il pourrait tourner et envelopper au moins l'une de leurs armées. Il avait hâte d'être à Wilna pour commencer ces mouvements destructeurs; il calculait le nombre d'heures que mettraient ses troupes pour atteindre cette ville, «comme s'il se fût agi d'y aller en poste».--«Avant deux mois, reprit-il en manière de conclusion, Alexandre me demandera la paix: les grands propriétaires l'y forceront.»

Il développa cet espoir avec volubilité, procédant toujours par questions, mais commençant lui-même les réponses, comptant que son interlocuteur allait continuer et abonder dans son sens, cherchant à arracher, à surprendre une phrase approbative, un mot d'assentiment qui raffermirait sa confiance, qui lui permettrait de s'illusionner encore et donnerait raison à ses rêves contre la réalité entrevue. Mais le duc de Vicence se taisait, roidi dans sa loyauté chagrine, dans son obstination honnête à ne point parler contre sa conscience. Irrité de cette contradiction muette, l'Empereur le pressa à la fin de parler, de s'expliquer; il s'entendit répéter alors qu'Alexandre avait lui-même dévoilé et exposé le plan de la défense: ce prince éviterait de se mesurer en ligne contre un adversaire dont il connaissait le génie; il ferait une guerre de longueur et de persévérance, imiterait l'exemple des Espagnols, souvent battus, jamais soumis; «il se retirerait au Kamtchatka plutôt que de céder des provinces et de signer une paix précaire». Ces paroles de mauvais augure que Napoléon avait déjà entendues, il les écouta cette fois avec une attention plus marquée, avec une grande patience, comme si elles eussent plus profondément frappé son esprit; il rompit ensuite l'entretien sans répondre.

III

Le jour baissait, et chaque heure rapprochait l'instant fixé pour les préparatifs du passage. Avant la tombée de la nuit, l'Empereur monta encore une fois à cheval, visita les campements; il retrouva noirs de troupes, fourmillants d'hommes, les espaces qu'il avait vus le matin inanimés et déserts. Il fit rapprocher ses tentes du Niémen, afin de mieux surveiller l'opération, et prit enfin quelque repos, tandis que ses premiers ordres s'exécutaient ponctuellement.