Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire

Part 42

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Sans mettre encore en mouvement aucune partie de ces masses, Napoléon avise aux mesures qui précèdent immédiatement l'entrée en campagne, aux précautions dernières. Il rapproche ses réserves, porte au grand complet ses effectifs et ses munitions. Il fait verser dans les caissons, puis des caissons dans les gibernes, les millions de cartouches qu'il a entassés dans les magasins de la Vistule. La question des subsistances est toujours ce qui le préoccupe le plus; il sent là l'extrême difficulté et le grand danger. Aussi décide-t-il que toutes les troupes, au moment de prendre contact avec l'ennemi, devront être pourvues de vivres pour vingt à vingt-cinq jours. Afin d'atteindre le chiffre réglementaire, les chefs de corps sont invités à saisir dans le pays occupé tous les blés qu'il contient, à les convertir aussitôt en farines. Avec une activité méthodique, l'Empereur surveille lui-même et hâte ce travail. Sur vingt points différents, à Plock, à Modlin, à Varsovie, sur toute la ligne de la Vistule, il fait moudre, «moudre à force[587]», et répartit entre les corps les amas de farine ainsi obtenus, sans préjudice des innombrables réserves de vivres que des myriades de voitures traîneront à la suite de l'armée.

[Note 587: _Corresp._, 18765.]

Quand commence la première semaine de juin, ces suprêmes préparatifs s'achèvent ou paraissent s'achever. D'autre part, dans les pays que nos troupes auront à parcourir avant d'atteindre le Niémen, le printemps a fait son oeuvre; l'herbe déjà haute, épaisse et drue, nous promet un abondant approvisionnement de fourrages, et la Prusse orientale étend au devant de nous une immense nappe de verdure. Ainsi, les temps sont venus: voici l'heure propice pour agir, cette heure que Napoléon s'est fixée depuis dix mois et qu'il s'est ménagée par un long effort de patience, de ruse et d'activité discrète. Il a enfin atteint le but si opiniâtrement poursuivi: il est parvenu, sans que les Russes aient interrompu et dérangé son travail par une attaque intempestive, à dresser contre eux, à porter sur place, à monter de toutes pièces, à pousser jusqu'au dernier degré de perfection un appareil guerrier qu'il juge suffisant à briser tous les obstacles. Au point où il en est, il a barres sur l'ennemi; il le domine partout de ses forces avantageusement postées, successivement accrues; il peut fondre sur lui avec tous ses moyens. Que les destins s'accomplissent donc! Que la Grande Armée s'ébranle et prenne l'offensive! Après avoir longtemps contenu et bridé l'élan de ses troupes, l'Empereur leur rend la main; il a tout ralenti jusqu'à présent: il précipite tout désormais.

Il arrête les dispositions suivantes: les corps de gauche, celui de Davout en tête, vont se porter rapidement et se concentrer sur l'espace compris entre le delta de la Vistule et le pays de Koenigsberg, marcher ensuite au Niémen et le passer. Le centre, c'est-à-dire l'armée d'Eugène, se joindra au mouvement de ces corps, suivra la même direction et fera masse avec eux. Projetant ainsi en avant sa gauche et son centre, l'Empereur «refusera» sa droite et la tiendra momentanément immobile. Poniatowski avec les Polonais, le roi de Westphalie avec ses trois corps, donnant lui-même la main aux Autrichiens de Schwartzenberg, resteront aux environs de Varsovie, dans une position d'observation et d'attente. Si l'armée de Bagration qui leur fait face, en voyant se prononcer l'irruption de notre gauche, essaye de l'interrompre par une diversion et opère une contre-attaque, si elle fonce sur Varsovie, les troupes de Jérôme seront là pour la recevoir et la contenir, tandis que l'Empereur, la laissant «s'enfourner[588]», franchira le Niémen et repoussera les autres forces russes, pour se rabattre ensuite sur elle, tomber sur ses derrières, la prendre ou l'exterminer. Si l'armée de Bagration, obéissant à une autre inspiration, se met à remonter le fleuve-frontière pour se joindre aux troupes qui nous en disputeront le passage et couvriront Wilna, Jérôme prendra lui-même l'offensive dès que cette évolution se sera nettement dessinée. Il franchira le Niémen près de Grodno, se jettera à la poursuite de Bagration, se mettra sur ses talons, le prendra en queue ou en flanc, essayera de fermer le cercle où l'Empereur veut envelopper la gauche des Russes, et, se liant au mouvement d'ensemble avec la totalité de ses forces, viendra coopérer à l'invasion.

[Note 588: _Corresp._, 18785.]

Les ordres de marche furent expédiés aux chefs de corps par le prince major général; l'Empereur y ajouta pour Davout, pour Eugène, pour Jérôme, des instructions qui dévoilaient pleinement sa pensée[589]. À cet instant où il tire irrévocablement l'épée, aucun incident nouveau n'a surgi entre lui et la Russie; diplomatiquement, la situation n'a pas changé depuis le retour de Narbonne. L'empereur Alexandre n'a pas fait savoir s'il ratifiait on non le coup de tête du prince Kourakine, s'il s'appropriait la déclaration de rupture émanée de cet ambassadeur. Napoléon ignore encore comment a été accueilli à Wilna le comte de Lauriston, si ce représentant a été reçu et écouté, si le Tsar a prêté l'oreille à ses insinuations pacifiques: preuve ultime et évidente que cette démarche avait pour but d'ajourner et non d'éviter la guerre. Napoléon marche à l'ennemi parce qu'il est prêt, parce qu'il se juge en possession de tous ses avantages, en mesure de trancher victorieusement le différend que lui et son adversaire ont de longue date renoncé à dénouer. Toutefois, ordonnant la guerre, il ne la déclare pas encore; afin d'entretenir plus longtemps les Russes, s'il est possible, dans une trompeuse sécurité, afin de rendre plus accablante la surprise qu'il leur ménage, il évitera jusqu'au moment final de s'avouer officiellement en état de rupture avec eux; avant de publier ses griefs et de lancer son manifeste, il attendra que ses troupes aient gagné plusieurs marches, qu'elles soient sur l'ennemi en quelque sorte et touchent la frontière.

[Note 589: _Corresp._, 18768 à 18772.]

Il resta encore quelques jours à Thorn, inspectant les troupes en partance, visitant les magasins, les hôpitaux, améliorant l'organisation des services, donnant partout le dernier coup d'oeil. Avant que la Garde quittât ses cantonnements, il voulut en voir les différents corps et les passa minutieusement en revue. Il aimait à retrouver ces mâles figures de soldats, ces poitrines de fer, ces braves qui brûlaient devant lui d'une ardeur contenue, immobiles à la parade, irrésistibles dans l'assaut. Leur tenue et leur air lui firent plaisir: malgré les fatigues et les misères de la route, l'enthousiasme éclatait sur les visages; il y avait un éclair dans tous les yeux. Un commandant d'artillerie s'approcha de Sa Majesté et lui dit: «Avec de pareilles troupes, Sire, vous pouvez entreprendre la conquête des Indes[590].» L'Empereur parut satisfait du compliment. Sobre de phrases, il fut en ces jours prodigue de grâces.

[Note 590: _Mémoires militaires du général baron Boulart_, 241.]

Il voulut donner de sa bouche aux régiments de la Garde l'ordre de marche, les mit en route et les vit partir[591]. Et cet incessant défilé, ces fiers uniformes, ces roulements ininterrompus du tambour, ces appels de fanfares, ces belles troupes qui l'acclamaient, ces départs d'officiers dont chacun portait un ordre destiné à remuer et à soulever des masses humaines, tout cet immense mouvement qui s'opérait autour de lui, par lui, l'animaient et l'enfiévraient. À présent que le sort en est irrévocablement jeté, il se livre tout entier à ses instincts guerriers; il se retrouve uniquement soldat, le plus grand et le plus ardent soldat qui ait existé; il ne rêve plus que victoires et conquêtes. Le soir, après avoir expédié des ordres tout le jour et s'être à peine reposé, il ne dormait que par intervalles, passait une partie de son temps à se promener dans les salles voûtées de l'ancien couvent où il avait pris résidence, activant par la marche le mouvement et l'élan de sa pensée, s'exaltant à l'idée de conduire tant d'hommes au combat et de déterminer ce branle-bas des nations. Une nuit, les officiers de service qui couchaient auprès de son appartement furent stupéfaits de l'entendre entonner à pleine voix un air approprié aux circonstances, un de ces refrains révolutionnaires qui avaient mis si souvent les Français dans le chemin de la victoire, la strophe fameuse du _Chant du départ_:

Et du Nord au Midi la trompette guerrière A sonné l'heure des combats. Tremblez, ennemis de la France...[592].

[Note 591: _Id._, 240-241.]

[Note 592: _Souvenirs d'un officier polonais_, 232.]

Il quitta Thorn le 6 juin, tandis que de toutes parts les corps de gauche se levaient et commençaient leur marche. Son impatience était telle qu'il anticipa sur l'heure fixée par lui-même pour se mettre en route; ses voitures n'étant pas prêtes, il monta à cheval et fit à franc étrier une partie de l'étape, laissant sa maison militaire le suivre comme elle pourrait, dans l'effarement d'un départ précipité. Les jours d'après, comme il allait plus vite, en son rapide équipage de poste, que ses lourdes colonnes, il jugea qu'il aurait le temps, sans se mettre en retard sur elles, de visiter Dantzick, situé désormais en arrière de notre ligne d'opérations, et d'inspecter cette grande place d'armes; ce crochet lui prendrait tout au plus la moitié d'une semaine. Avec les autorités de Dantzick, avec les membres de l'état-major, fidèle à son système de dissimulation, il parla encore de négociations, de paix possible; plus franc avec Rapp, gouverneur de la ville, il lui avoua que la guerre commençait et stimula son activité[593].

[Note 593: _Documents inédits_. Cf. les _Mémoires de Rapp_, 169-173.]

À Dantzick, il retrouva Davout et ne rendit pas suffisamment justice à cet admirable organisateur. Il se rencontra aussi avec Murat, et l'entrevue des deux beaux-frères fut à ses débuts froide et pénible. Chacun d'eux avait contre l'autre des griefs justifiés et ne se privait point depuis quelque temps de les énoncer. Mécontent de n'avoir pas été appelé au rendez-vous des souverains, Murat répétait qu'on se plaisait à l'amoindrir et à l'humilier, qu'au reste on ne voulait en lui qu'un vice-roi de Naples, un instrument de domination et de tyrannie, mais qu'il saurait se soustraire à d'intolérables exigences. Napoléon lui reprochait un penchant de plus en plus marqué à désobéir, des écarts de conduite et de langage, des velléités et des accointances suspectes. Il l'accueillit avec un visage sévère, avec des paroles acerbes, et lui tint tout d'abord rigueur; puis, changeant subitement de ton, il prit à la fin le langage de l'amitié blessée et méconnue; il s'émut, se plaignit, fit à l'ingrat une scène d'attendrissement, invoqua les souvenirs de leur longue affection et de leur confraternité militaire. Le Roi, qui avait le coeur sur la main, qui était prompt à toutes les générosités, ne sut point résister à cet appel; il s'émut à son tour, pleura presque, oublia tout pour quelque temps et fut reconquis. Et le soir, devant ses intimes, l'Empereur s'applaudissait d'avoir supérieurement joué la comédie: pour ressaisir Murat, il avait fait tour à tour et fort à propos,--disait-il,--«de la fâcherie et du sentiment, car il faut de tout cela avec ce _Pantaleone_ italien». «Au fond,--continuait-il,--c'est un bon coeur; il m'aime encore plus que ses _lazaroni_: quand il me voit, il m'appartient; mais loin de moi, comme les gens sans caractère, il est à qui le flatte et l'approche. Il subit l'ascendant de sa femme, une ambitieuse; c'est elle qui lui met en tête mille projets, mille sottises; il en est à rêver la souveraineté de l'Italie entière, et c'est ce qui l'empêche de vouloir être roi de Pologne. N'importe au reste! J'y mettrai Jérôme, je lui ferai là un beau royaume; mais il faudrait pour cela qu'il fît quelque chose, car les Polonais aiment la gloire.»

Donnant ensuite à la conversation un tour plus général, il se plaignit de tous les rois qu'il avait faits, des faibles, disait-il, des vaniteux, qui comprenaient mal leur rôle. Ils ne recherchaient que les agréments du rang suprême et en méconnaissaient les devoirs; ils imitaient les princes légitimes au lieu de les faire oublier. Pourquoi ce besoin de briller, cette manie de viser au grand, cette passion de luxe, d'ostentation et de dépense? «Mes frères ne me secondent pas», répétait l'Empereur avec amertume. Il leur donnait pourtant le bon exemple. Son incessant labeur, sa stricte économie devraient leur servir de modèle: l'avait-on jamais vu détourner au profit de ses plaisirs une seule parcelle des sommes que réclamaient les besoins de l'État et l'utilité générale? Il s'étendit beaucoup sur ce sujet et termina par ces mots admirablement justes: «Je suis le roi du peuple. Je ne dépense que pour encourager les arts, pour laisser des souvenirs glorieux et utiles à la nation. On ne dira pas que je dote des favoris et des maîtresses: je récompense les services rendus à la patrie, rien de plus[594].»

[Note 594: _Documents inédits_.]

II

En avant de l'Empereur, entre Dantzick et Koenigsberg, à travers la Prusse orientale et les districts septentrionaux de la Pologne, les sept corps d'armée en marche cheminaient à longues étapes. À leur gauche, la vaste lagune que forme à cet endroit la Baltique, le Frische Haff, était encombrée de flottilles, car les plus pesants convois, les équipages de pont, l'artillerie de siège, faisaient le trajet par eau. Le pays à parcourir par nos troupes était fertile et gras, mais fastidieux et monotone; à perte de vue des landes vertes, coupées de bois et de marécages, des prairies immenses, des forêts de sapins et de bouleaux, déroulant indéfiniment à l'horizon leurs lignes sombres; des rivières aux bords incertains; des villages de bois, partout semblables. Malgré la célérité ordonnée, il y avait dans la marche des temps d'arrêt, des flottements et des reculs, car l'énorme amas de bagages que l'armée tirait après elle embarrassait ses mouvements. Les convois de vivres et de munitions s'enchevêtraient à chaque instant les uns dans les autres, commençaient à mettre en arrière de nos colonnes un chaos roulant. Pour compléter l'approvisionnement d'entrée en campagne, les troupes fouillaient et épuisaient la contrée. L'Empereur avait voulu que tout se fît régulièrement et par voie d'achats; les soldats n'y regardaient pas de si près et prenaient; ils vidaient les greniers, enlevaient le chaume des toitures pour en faire la litière de leurs chevaux, traitant le pays allié en pays conquis. Les fourrages étaient saisis sans ménagement ni méthode. La cavalerie, qui passait la première, s'emparait de tous les foins récoltés ou sur pied; l'artillerie et le train se voyaient réduits à couper les blés, les orges et les avoines en herbe, ruinant la population et fournissant aux animaux une nourriture détestable. Obligés une partie du jour à se disperser en fourrageurs, les hommes prenaient des habitudes de débandade et d'indiscipline, et du premier coup se manifestait l'impossibilité de tenir en ordre et dans le rang cette multitude de toutes races et de toutes langues, où chaque régiment menait avec soi un troupeau et traînait une queue interminable de charrois, cette armée qui ressemblait à une migration.

Nos alliés allemands s'écartaient des chemins et pillaient outrageusement. En beaucoup d'endroits, c'étaient déjà des excès, des viols d'habitations, des cultures détruites, des villages mis à sac, des familles jetées à la misère, sans abri et sans pain; avant la guerre, toutes les abominations de la guerre. Le contingent wurtembergeois se signalait entre tous par ses méfaits; il avait perdu sa direction, se jetait de droite et de gauche, vagabondait entre les autres corps, portant partout le ravage, le désordre et l'obstruction, «interrompant tous les systèmes de l'armée[595]». Il fallut faire un exemple, infliger à cette troupe la flétrissure d'une citation sévère à l'ordre du jour. Nos Français se montraient plus forts contre les épreuves et les tentations de la guerre, mais déjà perçaient chez les jeunes soldats des symptômes de lassitude et d'ennui. Ils ne comprenaient pas pourquoi on leur imposait l'obligation de porter sur eux tant de vivres et murmuraient contre ce surcroît de charge. Ils s'irritaient aussi contre un pays où tout fuyait et se cachait devant eux; ils trouvaient la Prusse et surtout la Pologne laides, sales, misérables; ils supportaient mal l'incommodité des gîtes, la fraîcheur des nuits succédant à la lourde chaleur des jours, l'humide brouillard des matins. Toutefois, prompts à s'illusionner, ils se consolaient du présent en se peignant l'avenir sous de plus riantes couleurs; ils espéraient encore trouver au delà du Niémen un sol meilleur, un monde différent, plus clément au soldat, et ils souhaitaient la Russie comme une terre promise[596].

[Note 595: _Corresp._, 18809.]

[Note 596: _Mémoires de Boulart_, 240-241; _Souvenirs d'un officier polonais_, 231-234; _Mes campagnes_, par PION DES LOCHES, 279-280; PEYRUSSE, _Mémorial et Archives_, 77; _Souvenirs manuscrits du général Lyautey_; _Mémoires inédits de Saint-Chamans_; ces derniers sont caractéristiques pour cette partie de la marche.]

Le 13 juin, la tête de colonne, sous la conduite de Davout, dépassait Koenigsberg et atteignait Insterbourg, situé à mi-chemin entre la capitale de la Prusse orientale et le Niémen. Les autres corps suivaient, retardés par l'encombrement des routes. Le même jour, l'Empereur accourt de Dantzick à Koenigsberg, pour activer et régulariser le mouvement. En même temps qu'il cherche à s'éclairer sur la position de l'ennemi, il ralentit un peu la marche de l'avant-garde et presse celle des autres colonnes; il resserre et condense son armée, afin de la mieux tenir en main et de rendre irrésistible le choc de cette masse qu'il va précipiter d'un seul coup sur les frontières de la Russie. Enfin, sur le point de donner à ses troupes l'impulsion suprême, celle qui les portera au delà du Niémen, il fait rédiger les actes par lesquels il va décréter solennellement et promulguer la guerre.

La hautaine sommation d'évacuer la Prusse avant tout accord sur le fond du litige, la demande de passeports présentée par Kourakine, lui fournissaient des motifs très suffisants. Après avoir volontairement laissé dormir ses griefs, il les relève aujourd'hui, s'en empare, s'en arme; il ramasse le gant et répond au défi. Mais sous quel prétexte, après avoir considéré à dessein les démarches qu'il incrimine comme le fait personnel d'un ambassadeur malavisé, va-t-il les attribuer au gouvernement russe lui-même, sans que ce gouvernement se soit expliqué, et les prendre pour l'expression préméditée d'une volonté hostile? La Russie venait de lui faciliter indirectement cette interprétation nouvelle. Elle n'avait point fait mystère des conditions posées dans son ultimatum; ses agents à l'étranger en avaient été instruits; ils en avaient parlé, sur un ton d'ostentation et de jactance; ils en avaient précisé le sens et souligné la portée. La presse s'emparait de ces dires; les journaux anglais reproduisaient, commentaient, approuvaient les exigences d'Alexandre, et toute l'Europe savait que le Tsar prétendait nous imposer, comme préliminaire indispensable d'une négociation, l'affranchissement de l'Allemagne et le retrait de nos troupes. Cette publicité donnée à l'injure la constate et l'aggrave, la rend insupportable, et c'est ce que le duc de Bassano, qui a rejoint le quartier général, doit faire ressortir dans une note de rupture, adressée à la Russie et communiquée à tous les cabinets de l'Europe[597].

[Note 597: Archives des affaires étrangères, Russie, 154.]

En même temps que ce manifeste de guerre, le duc signait un rapport, mélange de sophismes et de vérités, qui résumait nos dernières relations avec la Russie et constituait contre elle un fulminant réquisitoire. Ce rapport sera adressé au Sénat, lu en séance solennelle, inséré au _Moniteur_ avec pièces justificatives, commenté dans les journaux: Napoléon dénonce avec fracas ses raisons de combattre et fait la France, comme l'Europe, juge de son droit. Dans des lettres destinées également à la publicité, M. de Bassano écrivait le même jour à Kourakine que l'Empereur accédait enfin à sa demande et permettait l'envoi de ses passeports; il écrivait à Lauriston de réclamer les siens et de quitter le territoire russe.

Ces pièces et ces lettres, signées à Koenigsberg le 16 juin, reçurent une date antérieure et fausse, celle du 12, et Thorn fut indiqué comme le lieu de leur expédition. Cette supercherie de la dernière minute avait pour but de faire croire que l'Empereur n'avait prononcé son mouvement au delà de la Vistule qu'après avoir appris l'outrageant éclat donné par les Russes à leurs sommations, qu'il avait fallu ce surcroît d'insulte pour le déterminer à la guerre et triompher de son obstination pacifique. De plus, cette manière d'antidater les pièces avait l'avantage d'augmenter l'intervalle apparent entre l'annonce et le fait même de la guerre; elle masquerait aux yeux du public la fougueuse précipitation de notre offensive. En réalité, les Russes ne recevraient nos communications qu'à l'instant même où l'Empereur paraîtrait en armes sur leur territoire pour se faire justice; ils seraient frappés en même temps qu'avertis.

Quittant Koenigsberg, l'Empereur se jette alors au milieu de ses colonnes, qui de toutes parts reprennent ou continuent leur marche. Il les passe en revue au fur et à mesure qu'il les rencontre. Par son ordre, les régiments s'alignent devant lui dans les rues des villages, les tambours battent aux champs, les musiques jouent, et ces scènes toujours émouvantes ragaillardissent les coeurs[598]. L'Empereur arrive ainsi jusqu'à l'avant-garde, jusqu'au corps de Davout, que la Garde vient de rejoindre et suit de près. Là, il se trouve avec la partie la plus belle, la plus saine, la plus robuste de son armée, au milieu d'incomparables troupes que l'indiscipline naissante des autres corps n'a pas effleurées. Mais le service des subsistances laisse encore à désirer, et ses défectuosités causent quelques désordres. Napoléon s'applique à l'améliorer, à le rendre parfait, et ce soin lui devient une obsession: «Dans ce pays-ci, écrit-il à ses lieutenants, le pain est la principale chose[599].» Pour assurer dès à présent la régularité des distributions et se faire pour l'avenir une abondante provision de pain, il multiplie les manutentions; par ses ordres, des fours de campagne se construisent et s'allument de tous côtés, servis par des légions de soldats-ouvriers; ils se déplacent avec les corps, les précèdent aux lieux de bivouac, fonctionnent tout le jour et pendant la nuit incendient l'horizon. L'Empereur dirige lui-même l'établissement de ces ateliers mobiles, les visite, les inspecte, veille à ce qu'ils soient constamment alimentés. En même temps, marchant désormais avec les corps d'avant-garde, prenant la tête du mouvement, il règle et accélère l'allure, force le pas. Il couche le 17 à Insterbourg, le 19 à Gumbinnen, raccourcissant chaque jour de moitié la distance qui le sépare du Niémen.

[Note 598: _Notice sur la vie militaire et privée du général marquis de Caraman_, contenant ses lettres à sa femme, p. 114.]

[Note 599: _Corresp._, 18818.]