Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire

Part 41

Chapter 413,516 wordsPublic domain

Il est douteux qu'Alexandre et Roumiantsof se soient fait totalement illusion sur le côté chimérique et romanesque de l'entreprise, sur ses chances de succès, sur la possibilité notamment d'organiser chez les Turcs, avec leur adhésion et sous leurs yeux, une insurrection de leurs sujets chrétiens. Mais la menace seule d'un tel soulèvement ne saurait-elle conduire à un résultat pratique et fort désirable, signalé plusieurs fois par Bernadotte? Les _rayas_ de la région danubienne avaient en Autriche des frères par le sang; aux diverses races chrétiennes de la Turquie septentrionale répondaient, de l'autre côté de la frontière, des groupes congénères; l'impulsion donnée aux premières se communiquerait aux seconds. Par les Moldo-Valaques, il serait facile d'émouvoir les Roumains de Transylvanie; par les Slaves de Turquie, les Slaves d'Autriche. En créant sur les flancs de l'Autriche de multiples foyers d'agitation, en faisant courir sur le pourtour extérieur de ses possessions orientales une traînée de poudre, on se mettrait en mesure de porter l'incendie dans l'intérieur de ses États et de la faire trembler pour son existence: on l'empêcherait de prêter à Napoléon un secours effectif.

Pendant la fin de mai et le courant de juin, les négociations pour une alliance russo-turque se poursuivirent à Constantinople, vivement secondées par les agents suédois et anglais. Tchitchagof affermissait sa position sur le Danube, base de ses opérations futures: tenant en haleine les Serbes et les Monténégrins, se ménageant des intelligences avec les mécontents de Dalmatie en vue de la grande attaque contre les possessions françaises, il armait en même temps les Valaques, se disposait à les jeter sur la Transylvanie avec une partie de ses Russes, préparait contre l'Autriche un mouvement tournant[570].

[Note 570: Correspondance d'Otto, d'Andréossy et de Latour-Maubourg, juin et juillet 1812, _passim_.]

Mais déjà le besoin de cette diversion se faisait moins sentir. Dès la fin d'avril, une communication de bon augure était arrivée à Wilna. Metternich, avant même de conduire ses souverains au rendez-vous de Napoléon, avant les serments et les effusions de Dresde, avait pris soin d'attester clandestinement le mensonge de ces scènes. S'étant décidé à notifier au cabinet russe l'alliance franco-autrichienne, il avait accompagné cet avis des commentaires les plus propres à en atténuer la portée. Il laissait entendre que sa cour ne prendrait pas trop au sérieux les engagements contractés avec la France, que le corps auxiliaire agirait le moins possible et ne dépasserait pas sensiblement la frontière; si la Russie voulait comprendre la position de l'Autriche et ne pas lui tenir rigueur, les deux puissances pourraient rester secrètement amies, tout en ayant l'air de se combattre[571].

[Note 571: MARTENS, _Traités de la Russie avec l'Autriche_, III, 87.]

La chancellerie russe prit acte de ses paroles, mais demanda que l'Autriche fournît un gage de ses intentions, une garantie, et s'engageât expressément à limiter son action. Des pourparlers s'entamèrent très mystérieusement dans ce but. Pendant leur durée, pour peser sur les déterminations de l'Autriche, Alexandre laissa Tchitchagof continuer dans le Sud sa campagne d'agitation et de propagande; il fit savoir à Vienne qu'il possédait les moyens d'insurger les Magyars et n'hésiterait pas à s'en servir, si on lui en faisait une nécessité. Ces menaces, exploitées par les salons et les coteries russes de Vienne, agirent sur la société et par elle sur le gouvernement; ce fut la raison majeure qui décida l'Autriche à entrer plus avant dans la voie des compromissions occultes.

Par plusieurs communications successives, Metternich donna l'assurance formelle que le corps auxiliaire ne serait renforcé en aucun cas et ne serait pas même complété, qu'on trouverait moyen de ne fournir à Napoléon que vingt-six mille hommes au lieu de trente mille, que l'Autriche ne s'engagerait jamais à fond dans la querelle et tiendrait au repos le gros de ses forces, se réservant de l'employer à de meilleurs usages. Pour prix de cette demi-trahison, l'Autriche exigeait que la guerre fût strictement localisée et qu'en dehors du point où les troupes autrichiennes auraient malheureusement à entamer le territoire russe, à la droite de la Grande Armée, il ne fût commis aucun acte d'hostilité sur toute l'étendue des frontières respectives: c'était demander aux Russes de s'interdire toute contre-attaque du côté de la Hongrie et de la Transylvanie. Alexandre admit ce second terme de l'entente et renonça à la diversion orientale, que d'ailleurs l'impétuosité de l'attaque française eût rendue impraticable. Entre Vienne et Pétersbourg, un accord purement verbal, mais formel, fut conclu sur ces bases; il y eut échange de promesses, parole donnée de part et d'autre. Par un pacte semblable à celui qu'elles avaient passé à demi-mot en 1809, les deux cours s'obligèrent à se ménager mutuellement, à mesurer leurs coups et à se tenir, au cours d'une guerre illusoire, en secrète connivence[572].

[Note 572: MARTENS, III, 87, 89. SOLOVIEF, 223-224.]

Cette défaillance de l'Autriche n'était pas un fait isolé: chez la plupart de nos alliés, la défection couvait, attendant son heure. Le roi de Prusse, après avoir signé l'alliance, avait écrit au Tsar une lettre d'excuses. Malgré la guerre, les rapports vont continuer, par l'intermédiaire de représentants occultes, régulièrement accrédités: «C'est ainsi, dit la Prusse, que l'on doit procéder entre États longtemps amis et destinés à le redevenir[573].» Dans les royaumes de la Confédération, créés et agrandis par Napoléon, la duplicité est égale. En Bavière, l'envoyé russe Bariatinski constate que «depuis le Roi jusqu'au bourgeois, excepté quelques jeunes officiers qui croient être ou devenir des héros, toutes les classes répugnent également à une guerre probable avec la Russie[574]». Le Roi se dit «dans une position atroce»; le prince royal se fait honneur d'avoir décliné le commandement des troupes; cette guerre, ajoute-t-il, «est contre mes principes; voilà pourquoi je ne veux pas la faire, quoique j'aime avec passion mon métier[575]». Quand le Tsar rappellera ses agents de toutes les cours en apparence «francisées[576]», le ministre bavarois Montgelas refusera à Bariatinski des passeports pour la Russie; si Bariatinski en veut pour aller aux eaux et faire une cure, on va les lui donner; mais qu'il reste à proximité, à Carlsbad par exemple, car on ne se sépare que transitoirement, avec l'espoir de se retrouver[577]. De tous les points de l'Allemagne, à de rares exceptions près, Alexandre reçoit les mêmes assurances de secrète sympathie; on le blâme pourtant, on juge qu'il s'expose témérairement et sans motifs, mais on ne peut s'empêcher de faire des voeux pour son succès.

[Note 573: SOLOVIEF, 215.]

[Note 574: MARTENS, VII, 112.]

[Note 575: _Id._]

[Note 576: Joseph DE MAISTRE, _Correspondance_.]

[Note 577: En Wurtemberg, le ministre Zeppelin déclare à M. d'Alopéus que «Sa Majesté ne se regarderait jamais comme étant en guerre avec la Russie». MARTENS, VII, 124.]

Ainsi, dans le vaste circuit que nous venons d'opérer, en partant de Stockholm, en suivant les intrigues suédoises à Constantinople, en revenant par Vienne et Munich jusqu'au coeur de l'Europe, nous avons vu se former autour de la Grande Armée un réseau d'hostilités latentes, prêtes à se manifester dès qu'éclateront les traîtrises du sort et les rébellions de la fortune. C'est la contre-partie des adulations prodiguées au triomphateur de Dresde; c'est l'envers de ce rayonnant tableau. Les rois ne prêtent à Napoléon qu'un concours forcé: ils renient tout bas des engagements arrachés par la violence; l'amour et le dévouement s'affichent dans leur bouche, la trahison est dans leur coeur; ils jurent d'être amis et ne sont qu'esclaves; vienne l'occasion de briser leurs chaînes, ils la saisiront sans scrupules, certains de se trouver avec leurs peuples en communauté de passions et de haines.

Les lieutenants de l'Empereur, les maréchaux et chefs de corps, les administrateurs et fonctionnaires qui suivaient l'armée, sentaient vaguement le péril: en traversant l'Allemagne, ils s'étaient aperçus qu'ils marchaient sur un sol miné, où la moindre secousse déterminerait l'explosion. Les commandants de place, les gouverneurs, jusqu'aux rois français que Napoléon avait préposés à la garde de l'Allemagne, ne cessaient depuis un an de l'avertir. Jérôme lui avait écrit pendant l'automne de 1811 une lettre admirable de clairvoyance[578]. La correspondance de Rapp, gouverneur de Dantzick, est pleine d'aveux significatifs. Rapp s'inquiète des haines qu'il sent s'amasser autour de lui, bien qu'il ne fasse aux habitants «que le mal nécessaire». Au bout de quelque temps, il n'y tient plus et, dépassant ses attributions militaires, envoie un rapport politique dont voici les conclusions: «Partout les esprits paraissent montés, et l'exaspération est générale: c'est au point que si nous faisions une campagne malheureuse (ce qui ne sera jamais à présumer), depuis le Rhin jusqu'en Sibérie tout s'armerait contre nous. Je ne suis pas alarmiste et je n'aime pas à passer pour voir en noir, mais ce que j'avance est positif[579].» Davout lui-même, le stoïque Davout, ne peut se défendre de certaines appréhensions: il se souvient qu'en 1809 tout a chancelé et voudrait que l'on méditât cette leçon.

[Note 578: _Correspondance du roi Jérôme_, V, 247-249.]

[Note 579: 18 novembre 1811. Archives nationales, AF, IV, 1656.]

Napoléon s'impatiente et s'irrite de ces avis: il adresse à Rapp une mercuriale sévère et le renvoie à son rôle de soldat. Il voit lui-même le danger, mais n'admet pas que les autres l'aperçoivent et le signalent, car il se juge certain de le surmonter, grâce à son invincible fortune, grâce surtout aux mesures qu'il a si soigneusement accumulées pour assurer le succès de la campagne. Cependant, si dans ses préparations tout a été merveilleusement combiné et conçu, l'exécution laisse à désirer. Vu le nombre et l'extrême complication des moyens qu'il met en oeuvre, il ne peut plus tenir la main en personne à l'accomplissement de ses ordres: tant d'objets à embrasser dépassent son étreinte, toute prodigieuse qu'elle soit. Les intermédiaires qu'il emploie ne possèdent ni son autorité ni sa vigilance: l'inattention des subalternes, l'insouciance des soldats, le désordre et parfois l'infidélité d'une administration qui échappe à la surveillance par son immensité même, occasionnent des mécomptes; sur certains points, c'est déjà l'encombrement, la cohue: la discipline se relâche, les moyens de transport et de ravitaillement se font attendre: l'armée dédaigne d'entretenir en bon état ceux qu'elle possède, les hommes négligent leur équipement et laissent dépérir leur monture, et beaucoup de corps arriveront devant l'ennemi avec des chevaux hors d'usage, des approvisionnements incomplets, des services mal organisés, des effectifs insuffisamment exercés[580].

[Note 580: Les _Mémoires inédits de M. de Saint-Chamans_, qui doivent prochainement paraître, contiennent à ce sujet des détails caractéristiques.]

Dans le commandement, de fâcheux tiraillements se produisent. Davout et Berthier sont en querelle ouverte; Davout est aigri, Murat mécontent, Junot exténué de corps et d'esprit. Combien d'autres, parmi les chefs, marchent désormais d'un pas alourdi et traînant, sans l'entrain et la vigueur d'autrefois! Devenus trop riches et trop grands, ils ne ressentent plus l'attrait des dévouements aveugles: ils réfléchissent et jugent. L'écho des sourdes oppositions de l'intérieur leur arrive, altérant leur confiance. Ils savent que des hommes tels que Cambacérès, Mollien, Decrès, Lavalette, blâment l'entreprise: ils ont entendu dire que non seulement Caulaincourt, mais d'autres officiers connaissant bien la Russie, ont fait part à l'Empereur de leurs craintes, et que l'un d'eux, le colonel de Ponthon, l'a supplié à genoux de s'arrêter: ces récits courent les quartiers généraux, confirment des doutes que le simple bon sens suffit à faire naître. Jusque dans l'état-major impérial, des propos inquiétants circulent: on se répète bien bas un mot de Sémonville, de cet ex-conventionnel devenu sénateur et si connu pour son flair de l'avenir qu'un gouvernement paraît condamné dès que Sémonville s'en détache. Se trouvant à Genève, chez le préfet Capelle, il avait dit, en voyant passer les soldats qui s'en allaient à l'armée: «Pas un n'en reviendra: ils vont à la boucherie[581].» Et calculant qu'un seul désastre serait l'écroulement de tout et mettrait fin à la grande aventure, il avait osé ajouter que l'expédition de Russie rendait des chances aux Bourbons.

[Note 581: _Documents inédits_.]

Ces pressentiments et ces arrière-pensées ne pénètrent pas encore dans la masse de nos troupes. À mesure qu'on descend des sommets, la confiance, l'ardeur, l'inlassable dévouement reparaissent. D'un bout à l'autre de l'innombrable armée que les ordres de l'Empereur retiennent encore sur la Vistule, court dans les rangs inférieurs un frémissement continu, une impatience d'agir. Officiers de fortune qui ont leur chemin à faire, jeunes nobles qui ont leur réputation à établir, tous souhaitent également que la campagne s'ouvre. Ils ont l'ambition des grades, des distinctions, des exploits fructueux: ils ont soif d'honneurs et de profits.

Puis, la prise de Napoléon sur ces âmes neuves est si forte qu'elle ne laisse place à aucune réflexion, et c'est lui malgré tout, c'est son prestige qui tient ensemble toutes les parties de cet assemblage disparate, qui fait taire les dissidences et imprime par moments aux coeurs un élan unanime. Même les contingents les plus hostiles, ces Prussiens, ces Espagnols, ces Slaves de l'Adriatique violemment incorporés, subissent maintenant son ascendant; ils le haïssent et pourtant le suivent, car ils éprouvent comme une fierté de combattre sous un tel chef et savent qu'un mot approbatif de lui les marquera pour jamais d'un signe d'honneur. Quant aux soldats de France, troupiers chevronnés ou conscrits d'hier, sortis du peuple, ils restent comme lui inébranlablement fidèles à l'homme qui a ensorcelé leur imagination: en échange de leur sang, ils attendent tout de lui, récompenses inouïes, avenir de triomphes et de félicités. C'est une croyance répandue parmi eux que la Russie n'est qu'un passage vers d'autres régions, qu'on ira plus loin, que Napoléon va les mener jusqu'au fond de la fabuleuse Asie, dans un monde féerique où ils n'auront qu'à se baisser pour faire provision de trésors et ramasser des couronnes. Et leur foi en ces lendemains reste absolue, indestructible; elle s'exprime par de naïfs témoignages. Après les réticences perfides des rois alliés, après les observations des ministres et des généraux, après les rapports sombres de certains chefs, après les pronostics des mécontents de haute marque, voici la lettre d'un soldat: c'est un fusilier au 6e régiment de la Garde, premier bataillon, quatrième compagnie: il écrit à ses parents:

«Nous entrerons d'abord en Russie où nous devons nous taper un peu pour avoir le passage pour aller plus avant. L'Empereur doit y être arrivé en Russie pour lui déclarer la guerre, à ce petit empereur: oh! nous l'aurons bientôt arrangé à la blanche sauce! Quand il n'y aurait que nous, c'est assez. Ah! mon père, il y a une fameuse préparation de guerre: nos anciens soldats disent qu'ils n'en ont jamais vu une pareille: c'est bien la vérité, car on y conduit des vives et grandes forces, mais nous ne savons pas si c'est pour la Russie. L'un dit que c'est pour aller aux Grandes Indes, l'autre dit que c'est pour aller en _Égippe_, on ne sait pas lequel croire. Pour moi, cela m'est bien égal: je voudrais que nous _irions_ à la fin du monde.» Le même soldat écrivait dans une autre lettre: «Nous allons aux Grandes Indes: il y a treize cents lieues de Paris[582].»

[Note 582: Ces lettres nous ont été communiquées par M. Maurice Levert, qui les a publiées en partie dans la _Revue de la France moderne_.]

L'Inde, cet aimant magique qui jadis entraînait à la conquête des mers les grands chercheurs d'aventures, brille vaguement aujourd'hui aux yeux de nos soldats et leur fait entrevoir, par delà l'obscure et mystérieuse Russie, un pays de lumière et d'or, des perspectives ensoleillées et de lointains Édens. Telles sont les visions qui les bercent dans leurs campements de la Vistule, quand ils reposent sur la terre humide, sous la bise d'un printemps triste comme nos hivers. Et le matin, quand le réveil en musique éclate sur le front de bandière des régiments, avec son fracas d'instruments et de sonneries, tous ces grands enfants gaulois se relèvent joyeux, avec une gaieté d'alouette. Vivement, ils se mettent à la besogne du jour, aux occupations qui préparent et précèdent le grand départ annoncé: ils vont à l'avenir pleins d'espérance, insouciants du péril, persuadés qu'un guide infaillible les mène à la victoire et qu'un dieu les conduit.

CHAPITRE XIII

LE PASSAGE DU NIÉMEN.

PREMIÈRE PARTIE

L'IRRUPTION[583].

Napoléon à Posen.--Enthousiasme de la population.--Réponse à Bernadotte.--Séjour à Thorn.--Derniers préparatifs.--Préoccupation dominante de l'Empereur: la question du pain.--Dispositif d'attaque.--Napoléon met ses armées en campagne avant de déclarer la guerre.--Son exaltation belliqueuse.--Le _Chant du départ_.--Rencontre avec Murat; comédie sentimentale.--Marche dévastatrice à travers la Prusse orientale et la basse Pologne; encombrement des routes; premiers désordres.--Manifeste guerrier.--Supercherie de la dernière minute.--Nouvelles de Pétersbourg.--L'empereur de Russie a refusé de recevoir l'ambassadeur de France.--Napoléon rejoint la colonne de tête.--Sa proclamation aux troupes.--Il s'élance aux avant-postes et atteint le Niémen.--Il voit la Russie.--Déguisement.--Reconnaissance à cheval.--Accident.--Sombres pressentiments.--Arrivée des troupes.--La journée du 23 juin.--La nuit.--Atterrissage silencieux.--Les premiers coup de feu.--Lever du soleil.--Féerique spectacle.--Enthousiasme des troupes; gaieté et activité de l'Empereur.--Incident de la Wilya.--Établissement à Kowno.--Quarante-huit heures de défilé.--L'invasion commence.

[Note 583: Les éléments de notre récit ont été puisés à des sources inédites, que nous indiquerons au fur et à mesure, ainsi que dans l'innombrable quantité d'ouvrages et de _Mémoires_ laissés par les contemporains: les principaux, après l'ouvrage célèbre de Ségur, sont ceux de Baudus, Berthezène, Boulard, Bourgoing, Castellane, Chambray, Denniée, Dupuy, Fezensac, Grouchy, Gourgaud, Labaume, Marbot, Roguet et Soltyk.]

I

De Dresde, Napoléon courut d'un trait à Posen. Dès qu'il eut apparu sur le sol polonais, l'enthousiasme naquit à sa vue et se propagea, comme si l'image de la patrie ressuscitée eût marché à ses côtés. À Posen, ce fut un délire, une tempête de cris et de hourras, une population entière acclamant son entrée et célébrant par anticipation ses triomphes. Le soir, une immense couronne de laurier, tout en feu, s'alluma sur la flèche de la principale église et apparut comme un phare rayonnant, qui portait au loin l'espérance et la lumière. Les soldats, les bourgeois, les autorités, la noblesse, les femmes vinrent tour à tour complimenter le libérateur. Il accueillit ces hommages avec plus ou moins d'affabilité, doux aux humbles, sévère aux grands, qu'il menait d'une main rude: «Il n'a pas fait de progrès depuis 1806», dit une femme du monde[584]. Ce fut à ce moment qu'il reçut les dernières propositions de Bernadotte. Le duc de Bassano s'était hâté de les lui transmettre et semblait d'avis de ne les point dédaigner. Mais Napoléon, qui observait depuis un an les évolutions de Bernadotte et le vagabondage de sa politique, comprit une fois de plus que cet ambitieux voulait moins se livrer que se réserver: «Qu'il marche, dit-il, lorsque ses deux patries le lui ordonnent; sinon, qu'on ne me parle plus de cet homme[585]!» Rencontrant une dernière fois sur son chemin l'ex-maréchal d'Empire, qui le sollicitait sans bonne foi et lui offrait un marché équivoque, il laissa tomber cette réponse et passa.

[Note 584: _Souvenirs d'un officier polonais_ (Brandt), publiés par le baron ERNOUF, p. 230.]

[Note 585: ERNOUF, 341, d'après les souvenirs personnels du duc de Bassano.]

Il s'était fait annoncer à Varsovie, sans avoir réellement l'intention de visiter cette capitale. En y répandant le bruit de sa venue, en l'accréditant dans tout le Nord, il comptait électriser de plus en plus les Polonais, tenir en haleine et sur le qui-vive les corps français et alliés placés dans le grand-duché. Surtout, il avait pour but de faire croire aux Russes que la principale attaque s'opérerait en avant de Varsovie, vers leurs provinces de Grodno et de Volhynie, afin d'attirer de ce côté leur attention et leurs forces[586]. Tandis que ses ennemis, prenant le change sur ses véritables desseins, accumuleraient fa plus grande partie de leurs troupes en face de Varsovie et de notre droite, il prononcerait son mouvement plus au nord, par sa gauche. Faisant longer le littoral de la Baltique à la masse principale de l'armée, il la porterait de la basse Vistule sur Koenigsberg, la pousserait ensuite sur le Niémen, franchirait ce fleuve aux environs de Kowno, et déboucherait subitement en Lithuanie. Wilna était son premier objectif; c'était en ce point qu'il comptait opérer sa brèche, percer la ligne russe, la diviser en plusieurs tronçons qu'il écraserait les uns après les autres, décidant ou au moins préjugeant par ces coups de foudre le sort de la campagne.

[Note 586: _Id._, 385. _Corresp._, 18769, 18780, 18800.]

Il incline donc à sa gauche, au sortir de Posen, et, quittant le chemin de Varsovie, atteint la Vistule à Thorn. Déjà son grand et son petit quartier général, formant à eux seuls presque une armée, l'ont précédé dans cette ville, qu'ils emplissent d'animation, de bruit et de mouvement. À Thorn, Napoléon est en un point stratégique important et au centre de ses troupes; il les retrouve enfin et les voit, réparties autour de lui dans d'innombrables cantonnements; tout près de Thorn et un peu en arrière est sa Garde; en avant de lui, à ses côtés, sur sa droite et sur sa gauche, partout, la Grande Armée. À gauche, les corps de Ney, d'Oudinot, de Davout, le corps en formation de Macdonald, occupent les deux rives de la basse Vistule et s'échelonnent jusqu'à la mer; à droite de Thorn, à sept heures de marche, Eugène est établi avec l'armée d'Italie et les Bavarois; il se relie aux Polonais de Poniatowski, qui s'appuient eux-mêmes aux trois corps placés sous le commandement du roi Jérôme et groupés autour de Varsovie. Renforcée par quatre corps exclusivement composés de cavalerie, cette chaîne d'armées se complète à ses deux extrémités par les contingents de Prusse et d'Autriche, arrivés à leur poste; elle se prolonge sans interruption sur deux cents lieues de terrain et oppose à l'ennemi un demi-million d'hommes.