Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire

Part 40

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Mais l'ambassadeur, sans s'expliquer officiellement sur l'avenir, aura à inspirer toutes les paroles, tous les actes destinés à susciter une immense espérance, à enfiévrer l'opinion. C'est ici que l'instruction, suivant un mot de l'abbé, se transforme en «cours de clubisme[555]»; avec détails, elle explique comment on s'y prend pour remuer un peuple jusqu'en ses profondeurs, pour créer, entretenir et renouveler sans cesse l'agitation, pour chauffer à blanc les esprits. «Il faut des actes multipliés. Il faut tout à la fois des proclamations, des rapports à la Diète, des motions des députés, et, s'il est possible, autant de discours, de déclarations et manifestes particuliers qu'il y aura d'adhésions individuelles à la Confédération. Il faut enfin qu'on ait à publier chaque jour des pièces de tous les caractères, de tous les styles, tendant au même but, mais s'adressant aux divers sentiments et aux divers esprits. C'est ainsi qu'on parviendra à mettre la nation tout entière dans une sorte d'ivresse.»

[Note 555: _Ambassade dans le grand-duché de Varsovie_, p. 69.]

Ce patriotique délire aura pour effet de faire courir aux armes tous les habitants du duché, mais le but principal serait manqué si cette effervescence s'arrêtait aux frontières. Il importe essentiellement qu'elle les dépasse, que les pays voisins prennent feu à son contact, que la levée en masse se prolonge dans les provinces russes. Aussi l'ambassadeur est-il invité à faire répandre à profusion et colporter en Lithuanie, en Podolie, en Volhynie, dans toutes les parties de l'ancienne Pologne, la Galicie autrichienne exceptée, les écrits, les proclamations, les libelles, toutes les pièces incendiaires. Entraînée par ces appels, la noblesse polonaise de Russie se formera en bandes guerroyantes, en une vaillante et agile cavalerie, en une sorte de chouannerie à cheval, destinée à opérer sur les flancs et les derrières de l'ennemi, à le harceler sans cesse, à le «placer dans une situation semblable à celle où s'est trouvée l'armée française en Espagne et l'armée républicaine dans le temps de la Vendée». Cette guerre de partisans partout provoquée, la tâche de l'ambassadeur ne sera qu'à moitié remplie; il lui faut à la fois faire oeuvre de révolutionnaire et d'organisateur: après avoir déterminé l'universel soulèvement, régler ce tumulte, discipliner, coordonner, administrer l'insurrection, faire concorder ses rapides chevauchées avec les mouvements de la Grande Armée, assurer enfin l'unité d'impulsion et de manoeuvres sans laquelle il n'est point d'effort fructueux et de coopération efficace.

Dans cette multiple besogne, tout devait s'entamer à la fois et se poursuivre sans interruption, mais il importait que l'explosion n'eût pas lieu prématurément et que la Pologne ne partît pas trop tôt. Tant qu'il resterait un espoir d'inspirer aux Russes un doute sur l'imminence des hostilités, Napoléon n'entendait point le négliger. En conséquence, l'ambassadeur se bornerait d'abord à établir fortement son crédit et son influence, à s'attirer les hommes importants, à faire de sa maison «un centre où toutes les classes, tous les intérêts viendraient aboutir»; il se mettrait ainsi en main tous les ressorts de la grande entreprise, mais attendrait pour presser la détente un signal ultérieur. Par surcroît de précaution, il fut convenu que le décret royal, qui instituait le conseil des ministres en comité exécutif et annonçait par là de grandes nouveautés, ne serait point publié avant le 15 juin. À cette date, l'Empereur serait sur la Vistule: alors, tandis qu'il prendrait le commandement de ses troupes et les pousserait en avant, les événements préparés à Varsovie s'accompliraient et suivraient leur cours: la mise en branle de la Pologne coïnciderait exactement avec les premiers pas de la Grande Armée, sans les devancer d'un jour.

Dans l'après-midi du 28 mai, Napoléon fit solennellement ses adieux aux cours réunies à Dresde. Pendant la nuit suivante, un grand bruit retentit dans le palais; les membres de la maison militaire, aides de camp, officiers d'ordonnance, écuyers, aides de camp des aides de camp, débouchaient de toutes parts dans le vestibule d'honneur et descendaient les escaliers en hâte. Napoléon sortit de ses appartements, s'arrêta un instant dans la salle des gardes pour recevoir une dernière fois les souhaits et les hommages de Frédéric-Auguste, puis, après avoir embrassé tendrement Marie-Louise, brusqua sa mise en route. Avant cinq heures du matin, sa berline de poste roulait sur le pavé et une escorte toute militaire s'élançait à sa suite, avec un fracas de chevaux et d'armes[556].

[Note 556: _Journal_ du grand maître de la cour.]

Le roi de Prusse partit le 30 pour retourner à Potsdam, infiniment satisfait--fit-il dire à toute l'Europe par circulaire diplomatique--«des journées précieuses[557]» qu'il avait passées à Dresde. Marie-Louise resta jusqu'au 4 juillet, puis se rendit à Prague, où l'Empereur lui avait permis de séjourner quelques semaines auprès de ses parents. Là, pour la consoler et la distraire, on donnerait en son honneur des bals, des fêtes, des réceptions brillantes: on la mènerait en excursion à Carlsbad, on lui ferait visiter les mines de Frankenthal, les galeries illuminées pour la circonstance, les grottes endiamantées de scintillements métalliques[558]. L'Empereur son père allait la combler de bénédictions, l'Impératrice lui prodiguerait des caresses un peu forcées, et finalement, après beaucoup d'effusions, on se séparerait, entre belle-mère et belle-fille, plus fraîchement que l'on ne s'était retrouvé. La reine de Westphalie avait quitté Dresde une heure après l'Impératrice, pour retourner à Cassel; le grand-duc de Wurtzbourg prit la route de Toeplitz, et la compagnie des souverains se dispersa en peu de jours. À Dresde, le silence et l'apaisement se firent, mais les yeux gardaient encore l'éblouissement de ce qu'ils avaient vu. Il semblait qu'un météore eût subitement traversé l'espace, laissant derrière lui une ardente traînée de pourpre et de lumière. Cependant, cet éclat pâlissait peu à peu, s'éteignait: la réflexion succédait à l'extase, et quelques-uns en venaient à se demander si le prodige entrevu était autre chose qu'un fulgurant mirage: «un beau rêve», soupirait le bon roi de Saxe, qui tremblait parfois pour la fortune surhumaine à laquelle il avait attaché la sienne, «un beau rêve, mais trop court[559]».

[Note 557: Archives des affaires étrangères, Prusse, 250.]

[Note 558: Voy. sur ces fêtes BAUSSET, II, 60 et suiv.]

[Note 559: Serra à Maret, 5 juin 1812.]

V

Le duc de Bassano resta à Dresde jusqu'au 30 mai. À la veille de rejoindre l'Empereur sur la route du Nord, il reçut une visite qui ne laissa pas de lui être agréable. C'était celle du consul Signeul, choisi pour intermédiaire des négociations traînantes qui se poursuivaient avec Bernadotte. Depuis près de deux mois, Signeul faisait la navette entre la Suède et le siège du gouvernement français; reparaissant aujourd'hui après une dernière course, il se disait en état de nous satisfaire pleinement. Comme si la fortune, avant d'abandonner Napoléon, eût tenu à le combler de ses plus décevantes faveurs, la seule résistance qui se fût levée contre lui, en dehors de la Russie, semblait plier et s'anéantir: Bernadotte venait à résipiscence et demandait à rentrer dans le rang. Signeul, s'autorisant d'une note autographe du prince, indiquait des bases positives de réconciliation et d'entente. Fidèle à sa pensée persistante, Bernadotte ne parlait pas de la Finlande et désirait seulement qu'on lui octroyât la Norvège, offrant de céder en compensation aux Danois la Poméranie suédoise et de leur payer douze millions. Si l'on accédait à ses voeux, il se déclarerait pour nous, faisant bon marché de tout engagement antérieur; il signerait un traité d'alliance, pousserait contre la Russie cinquante mille hommes, se mettrait aux ordres de Napoléon et prendrait en tout ses directions: il s'obligerait au besoin à ne jamais marier son fils sans la permission de l'Empereur[560].

[Note 560: Lettre du duc de Bassano à l'Empereur, 30 mai 1812. Archives des affaires étrangères, Suède, 297.]

Chez tout autre que Bernadotte, cette évolution inattendue aurait eu de quoi surprendre. Elle a d'ailleurs intrigué les historiens: son véritable caractère et ses motifs ont donné lieu à des appréciations diverses. Était-elle sincère? Bernadotte revenait-il à nous de bonne foi? Doit-on supposer, au contraire, qu'en rouvrant une négociation avec la France au lieu de tenir ses engagements avec la Russie, il voulait simplement gagner du temps et se mettre en mesure d'attendre, pour prendre effectivement parti, l'issue de la guerre ou au moins des premières rencontres? Bien que cette explication soit beaucoup plus vraisemblable que la première, la vérité, telle qu'elle se dégage des documents suédois, est un peu différente. Si Bernadotte se ménageait de notre côté une porte de rentrée, ce n'était pas uniquement par suite des appréhensions que lui inspiraient nos forces. Ces raisons ne l'avaient pas empêché, deux mois plus tôt, de braver l'Empereur et de conclure avec ses ennemis. Ce qu'il redoutait aujourd'hui, c'était que la Russie n'osât affronter la lutte et ne lui faussât compagnie, et cette terreur venait de lui être communiquée par son envoyé à Pétersbourg, le comte de Loewenhielm, d'après certaines présomptions que l'événement devait démentir, mais qui avaient jeté dans l'esprit de cet envoyé un trouble subit: une dépêche affolée de Loewenhielm, en date du 17 avril, donne la clef du mystère.

On a déjà signalé l'émoi qu'avait causé au Tsar l'avis de l'alliance franco-autrichienne. L'épreuve lui avait été sensible, et Loewenhielm, qui s'en aperçut aussitôt, crut devoir avertir son gouvernement; il écrivit d'urgence à son roi: «L'Empereur est excessivement affecté de la nouvelle de l'alliance de l'Autriche. On s'attendait bien à lui voir jouer un rôle, mais on ne croyait point à une alliance offensive et défensive. L'Empereur paraît plus résigné que jamais et plus décidé à suivre le parti que lui dictent à la fois l'honneur et la sûreté; mais il est intérieurement abattu de la ligue générale qu'il voit s'établir autour de lui et dont il commence à craindre les effets.» Sous le coup de ces inquiétudes, la constance actuelle d'Alexandre ne finirait-elle point par céder à l'influence dissolvante de Roumiantsof et à ses conseils pusillanimes? Cette défaillance, qui ne devait point se produire, Loewenhielm avait l'air de l'admettre et semblait presque la prédire: «Il est hors de doute, continuait-il, que le chancelier va reprendre le dessus en se voyant soutenu dans ses idées favorites de négociation avec la France, et il ne manquera pas de prévaloir sur la marche infiniment plus noble et mâle de l'Empereur[561].»

[Note 561: Archives du royaume de Suède.]

D'ailleurs, dans certains cercles de Pétersbourg, la perturbation était grande: on se demandait si l'Empereur, en persistant dans une politique guerrière, ne conduisait pas la Russie aux abîmes, et si la noblesse ne devait pas sauver l'État par un recours aux moyens extrêmes: «Dans ce moment encore,--reprenait Loewenhielm,--Votre Majesté ne saurait qu'avec peine s'imaginer jusqu'à quel point va la liberté du langage dans un pays aussi despotique que celui-ci. Plus l'orage devient menaçant, plus on doute de l'habileté de celui qui tient le gouvernail... L'Empereur, instruit de tout, ne peut manquer de savoir combien il a cessé d'avoir la confiance de sa nation. Il doit même exister un parti en faveur de la grande-duchesse Catherine, épouse du prince d'Oldenbourg, à la tête duquel se trouve, dit-on, le comte Rostopschine. Voilà, Sire, ce qu'on croit être le motif du chagrin de l'Empereur, d'autant plus que Sa Majesté aime cette princesse de préférence. Avec la facilité qu'a eue cette nation à se prêter aux révolutions, son penchant à être gouvernée par des femmes, il ne serait pas étonnant qu'on profitât de la crise actuelle de l'empire pour se porter à un changement.»

Les bruits dont Loewenhielm se faisait l'écho arrivèrent même à Stockholm par d'autres voies[562]: pendant quelques jours, dans la capitale suédoise, on craignit à tout instant d'apprendre que l'empereur Alexandre avait fait sa soumission ou qu'une crise intérieure avait plongé la Russie dans le chaos et la jetait sans défense aux pieds de son adversaire.

[Note 562: Tarrach à Goltz, Sabatier de Cabre à Maret, 21 avril 1812.]

Ces perspectives firent frémir Bernadotte et son conseil. Si la Russie s'effondrait subitement et se rendait avant le combat, la Suède restait en l'air, exposée au pire destin: nul doute que Napoléon ne se retournât furieusement contre elle et ne lui fît payer cher sa défection, obligeant peut-être les Russes à l'écraser de leurs forces. Ajoutons que l'Angleterre n'avait pas encore accédé au traité russo-suédois et élevait des difficultés[563]. Dans cette passe critique, où il en venait à douter de tous ses alliés, Bernadotte sentit le besoin de se ménager un recours en grâce auprès de Napoléon, un préservatif contre sa colère, et c'est ainsi que Signeul eut ordre de courir à Dresde avec des propositions en apparence formelles.

[Note 563: Voy. ERNOUF, 338.]

Dans la réalité, cet empressement était fictif; Bernadotte ne voulait en aucune façon se rattacher à nous par des engagements immédiats et irrévocables: son seul but était de réserver l'avenir et de parer à toutes les éventualités, jusqu'à ce que l'horizon se fût éclairci à Pétersbourg. Ce qui le prouve, c'est que Signeul--il dut en faire l'aveu au duc de Bassano--ne possédait pas de pouvoirs en règle. Cet agent aventureux et peu considéré, interlope comme la négociation dont il était chargé, s'offrait bien à signer tout de suite un papier quelconque, se disant sûr d'obtenir la ratification du prince; mais celui-ci avait évité de le munir d'une procuration formelle. Bernadotte se ménageait ainsi la faculté, suivant les cas, de désavouer l'acte conclu par Signeul ou de le faire valoir auprès de Napoléon comme preuve de son repentir. Il ne se détachait pas effectivement de la Russie, mais se donnait l'air devant nous de la renier et de la trahir, en prévision du cas où cette puissance s'abandonnerait elle-même.

Ce qui achève de montrer sa duplicité, c'est que le cours de ses intrigues hostiles n'était nullement suspendu; protestant de ses bonnes intentions, il continuait à nous faire tout le mal possible. En Allemagne, ses agents secondaient toujours les tentatives de la Russie pour paralyser l'effet de nos alliances. Ayant promis au Tsar un plus grand service et s'étant fait fort de disposer les Turcs à la paix, il s'y employait avec un surcroît d'activité. L'un de ses aides de camp, le général baron de Tavast, traversait la Baltique pour se rendre d'abord à Wilna; après s'y être concerté avec l'empereur Alexandre, il devait se diriger en toute hâte vers l'Orient, courir à Bucharest, lieu des négociations, et leur donner l'impulsion décisive qui aboutirait à un accord[564].

[Note 564: Sabatier de Cabre à Maret, 21 avril. Suchtelen à l'empereur Alexandre, 30 mars et 10 avril.]

Tavast arriva trop tard pour se faire honneur de ce résultat; en Orient, le dénouement était proche. Pour annuler autant que possible les conséquences du traité franco-autrichien, Alexandre avait senti la nécessité de s'accommoder coûte que coûte avec la Turquie et de désarmer cet ennemi, au moment où Napoléon lui en suscitait un autre. Par courrier précipitamment expédié, Kutusof avait été invité à ne rien négliger pour conclure; il était autorisé à réduire encore ses prétentions, à ne plus réclamer que la ligne du Pruth, c'est-à-dire la Bessarabie, sans aucune parcelle de la Moldavie. Alexandre, il est vrai, ne faisait pas gratuitement cette dernière concession; conformément au voeu exprimé par Bernadotte, par Armfeldt, par tous nos ennemis, il désirait que la paix fût doublée et fortifiée d'une alliance, que la Turquie s'unît à lui politiquement et militairement. Cet auxiliaire que Napoléon s'appropriait toujours en espérance, on espérait le retourner contre lui et le rabattre sur le flanc droit de l'Empire[565].

[Note 565: SOLOVIEF, _Alexandre Ier_, 222, d'après la correspondance entre l'Empereur et Kutusof.]

Le grand vizir suivait de près les négociations, établi sur le Danube à proximité de Bucharest et investi de pleins pouvoirs. Il n'avait plus avec lui qu'un débris d'armée; suivant quelques témoignages, la misère, les maladies, les désertions avaient réduit ses troupes à quinze mille hommes: la Turquie était réellement à bout de forces. À ces justes raisons de traiter s'en ajoutaient d'inavouables: la Russie et l'Angleterre semaient l'or à pleines mains; le drogman de la Porte, Moruzzi, s'était mis à leur solde et exploitait habilement contre nous les défiances de la Turquie. Pour nous discréditer tout à fait auprès d'elle, la chancellerie russe usa, dit-on, d'un dernier moyen: on assure qu'elle tira de ses archives et fit produire au congrès, comme argument final, la lettre du 2 février 1808 par laquelle Napoléon avait appelé le Tsar au partage de l'Orient[566]. La mission de Narbonne à Wilna achevait d'ailleurs de déconcerter les ministres de la Porte. Vainement notre diplomatie les avertissait-elle que cette démarche était de pure forme; Napoléon fut pris en cette occasion à son propre piège. Les Turcs s'imaginèrent qu'il n'était pas décidé à rompre avec la Russie, puisqu'il négociait encore avec elle: craignant une brusque réconciliation entre les deux empereurs, un second Tilsit dont ils payeraient les frais, ils ne songèrent plus qu'à se mettre à couvert de cette terrifiante éventualité en terminant leur querelle avec la Russie[567].

[Note 566: ERNOUF, 323, d'après une note de Maret.]

[Note 567: Correspondance de Latour-Maubourg, mai 1812, _passim_.]

Kutusof profita de ces dispositions: pour aller plus vite, il n'insista point sur l'alliance, disjoignit les deux questions et se borna à conclure la paix; elle fut signée à Bucharest le 28 mai, sous réserve de la ratification des souverains. Le traité rendait à la Turquie les deux principautés, après en avoir détaché la Bessarabie, qu'il incorporait à l'empire russe, auquel il accordait de plus quelques avantages territoriaux en Asie; il consacrait vaguement l'autonomie des Serbes sous la suzeraineté du Sultan, renouvelait implicitement le protectorat mal défini du Tsar sur les principautés roumaines et même sur l'ensemble de la chrétienté orthodoxe du Levant. En général, les articles portaient la trace de la précipitation avec laquelle ils avaient été dressés: ambigus et mal rédigés, ils ouvraient une source de contestations pour l'avenir; les plénipotentiaires russes s'étaient moins préoccupés d'établir avec précision les droits de leur maître que d'assurer l'entière disponibilité de ses forces.

Cette paix bâclée était pour Napoléon un échec grave, contre-balançant ses triomphes diplomatiques. Toutefois, la paix sans l'alliance ne satisfaisait qu'à demi Alexandre et Bernadotte: «Kutusof, écrivait le premier, a négligé un objet bien important[568].» Mais serait-il impossible de reprendre en sous-oeuvre et par une autre main la tâche inachevée? Avant même la signature du traité, Alexandre avait désigné l'amiral Tchitchagof pour remplacer Kutusof à la tête de l'armée du Danube. Tchitchagof était un homme d'imagination et d'entreprise; admirant Napoléon, ayant étudié ses procédés, allant jusqu'à singer sa tenue et ses gestes, il croyait à la nécessité de le combattre avec ses propres armes, à coups de bouleversements. Avant de rejoindre le quartier général de Jassy, il fit agréer au Tsar et au chancelier un projet colossal et singulier, qui tendait à organiser contre nous, par le moyen de l'Orient turc et surtout chrétien, une grande diversion.

[Note 568: SOLOVIEF, 223.]

Les pourparlers avec la Porte continuaient, à l'effet d'obtenir la ratification du traité: ils s'étaient transportés de Bucharest à Constantinople. Pourquoi n'en pas profiter et remettre sur le tapis la question de l'alliance, en faisant luire aux yeux du Sultan l'espoir d'acquérir la Dalmatie et les îles Ioniennes? À défaut d'une coopération active, ne pourrait-on tout au moins obtenir des Turcs un concours passif, une connivence inerte, un droit de passage sur leur territoire, et se faire prêter leurs sujets chrétiens pour les lancer sur nos provinces d'Illyrie? Les chrétiens du Danube et des Balkans, Moldaves, Valaques, Serbes, Bosniaques, Monténégrins, surexcités par la lutte de huit ans à laquelle ils venaient d'assister, restaient debout, en proie à une fermentation belliqueuse. Tchitchagof demanderait au Sultan la permission de recruter parmi eux des bandes d'auxiliaires, d'appeler à lui ces tumultueuses levées, de les enrégimenter, de s'en faire une armée de peuples à la tête de laquelle il franchirait le Danube comme allié de la Porte, traverserait obliquement la Péninsule, tomberait du haut des Alpes illyriennes sur la Dalmatie française et percerait jusqu'à l'Adriatique. Après avoir occupé le littoral et surpris Trieste, il contournerait par le nord le golfe de Venise, s'engagerait dans le massif des Alpes, tendrait la main aux Tyroliens révoltés, aux Suisses opprimés, pendant qu'une flotte anglo-russe attaquerait l'Italie par le sud et soulèverait le royaume de Naples. En un mot, il s'agissait de rejeter dans les États du conquérant la guerre qu'il transportait à huit cents lieues de ses frontières, et tandis que cet autre Annibal s'élançait à de lointaines entreprises, d'exécuter contre lui une manoeuvre à la Scipion. L'amiral reçut ordre positif d'agir d'après ces données, de faire sentir et goûter aux Turcs les beautés de son plan[569]. Ce qu'il éviterait de leur dire, c'était qu'il était autorisé, pour mieux animer les races chrétiennes et surtout les peuplades slaves, à leur parler d'émancipation, à exalter les aspirations qui commençaient à sourdre confusément en elles, à leur faire entrevoir la création d'un empire slave, sous la protection et l'égide de la Russie. L'idée des grandes agglomérations nationales, née des événements déchaînés sur le monde par la Révolution française et issue d'une transformation de ses propres principes, devenait ainsi, en Orient comme en Allemagne, une arme aux mains de nos adversaires; lorsque le panslavisme apparaît pour la première fois dans les conceptions de la politique russe, c'est comme moyen de contre-battre la puissance de Napoléon et de détourner le choc de ses armées.

[Note 569: _Mémoires de Tchitchagof_, publiés dans la _Revue contemporaine_ du 15 mars 1855. SOLOVIEF, 223. Dans une lettre autographe du 12 avril, destinée à l'agent anglais Thornton, qui se trouvait en Suède, Alexandre développait tout le plan de diversion, en réclamant le concours des escadres et de l'argent britanniques. MARTENS, XI, n° 412.]