Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire
Part 38
Il entrait gravement, le front épanoui ou soucieux suivant les jours, saluait à la ronde, distribuait quelques paroles, et l'on se formait en cortège pour aller à table. Un officier de sa maison, dont l'appartement donnait sur la galerie où passaient les souverains, vit plusieurs fois le défilé et le décrit ainsi: «Napoléon, son chapeau sur la tête, marchait le premier; à quelques pas derrière lui s'avançait l'empereur d'Autriche, donnant le bras à sa fille, l'impératrice Marie-Louise, ce qui pourrait expliquer pourquoi ce monarque avait la tête nue; les autres rois et princes qui faisaient partie de ce cortège, au milieu duquel se trouvaient aussi la reine et les princesses de Saxe, suivaient les deux empereurs chapeau bas[517].» Seule, l'impératrice d'Autriche manquait à cette figuration; alléguant sa faible santé, elle se faisait d'ordinaire conduire directement à la salle du repas dans un fauteuil roulant, et cette manière d'échapper au cérémonial napoléonien semblait une protestation.
[Note 517: Lieutenant-colonel BAUDUS, _Études sur Napoléon_, 338.]
À table, les convives étaient peu nombreux: en dehors des souverains, quelques princes de la Confédération, quelques grands dignitaires français, invités à tour de rôle. Le service était magnifiquement réglé, correct et rapide, «la chère exquise[518]»; sur la table, une efflorescence de cristaux, de hautes pièces d'orfèvrerie d'un travail rare, une architecture d'argent et de vermeil, le merveilleux service dont la ville de Paris avait fait cadeau à Marie-Louise lors de ses noces. L'empereur Napoléon, servi par ses pages, présidait au repas avec aménité. À cette heure, ses traits se déridaient toujours: il devenait expansif et causeur, se trouvant bien avec ses hôtes et savourant le bonheur de vivre en famille avec la maison d'Autriche. Par ce contact, il pensait se rattacher plus étroitement aux dynasties légitimes et s'assimiler aux Bourbons, à la lignée de rois avec laquelle il se découvrait maintenant des liens inattendus. C'est à Dresde, dit-on, qu'évoquant un jour les souvenirs de la Révolution, il déclara que les choses eussent pris un autre cours si _son pauvre oncle_ avait montré plus de fermeté. Le pauvre oncle, c'était Louis XVI: Napoléon était devenu son petit-neveu par alliance en épousant Marie-Louise et s'honorait volontiers de cette parenté rétrospective.
[Note 518: Bulletin de Vienne transmis le 3 juillet par La Blanche.]
Après le dîner, il y avait d'ordinaire grande réception. Les portes de la Résidence s'ouvraient aux personnes présentées à la cour, à celles qui composaient le service des souverains; elles arrivaient à la file, emplissaient les appartements d'honneur, et là, dans les hautes salles d'une ornementation massive, sous les plafonds aux peintures allégoriques, sous les ors brunis par le temps, sous les constellations de lustres, c'était un rassemblement de toutes les grandeurs actuelles, une étincelante diversité de costumes et d'uniformes, un luxe inouï de bijoux et de parures. Dans la galerie principale, des tables de jeu étaient dressées pour les souverains: ils s'y asseyaient tour à tour et jouaient avec gravité, procédant à cet amusement d'apparat comme à une fonction de leur rang. Autour d'eux, le cercle se formait: les assistants se tenaient en attitude respectueuse, droits sur leurs pieds, harassés bientôt par la longueur de ces solennelles parades[519].
[Note 519: _Mémoires de Senft_, 169. Cf. BAUSSET, II, 60.]
On causait peu: on s'observait beaucoup. Les dames qui avaient accompagné l'impératrice d'Autriche contemplaient avec curiosité nos Françaises, examinaient leur maintien, notaient les détails de leur toilette, jalousaient l'élégance et la somptuosité de leur mise, car Napoléon voulait que les femmes de sa cour portassent sur elles en robes de brocart lamé d'or et d'argent, en corsages cuirassés de pierreries, en multiples rangs de perles, en diadèmes aux feux scintillants, les richesses dont il comblait leurs maris: auprès d'elles, les nobles Viennoises se jugeaient pauvrement vêtues et se comparaient à des «Cendrillons[520]». Parfois, un mot murmuré à mi-voix, une réflexion aigre marquait leur dépit. Ce n'était pourtant pas que les Françaises fissent sentir leur avantage par aucune arrogance. Le personnel de cour amené par Napoléon se montrait d'une politesse grave, correct dans sa tenue, mesuré dans son langage; on le sentait stylé et dressé de main de maître. Ce n'était plus la grâce pimpante de l'ancien régime, cette légèreté aimable où se mêlait souvent un peu de fatuité et de suffisance. Napoléon n'admettait pas qu'aucune vivacité d'allures dérangeât l'uniformité majestueuse de ses entours et rompît l'alignement.
[Note 520: Bulletin transmis le 6 juillet, de Vienne.]
Les seigneurs allemands imitaient cette réserve: les princes eux-mêmes cherchaient à se confondre dans la foule, à n'être plus que courtisans. Quelques personnages pourtant attiraient l'attention. Le grand-duc de Wurtzbourg, honoré par l'Empereur d'une amitié particulière, se faisait remarquer par ses assiduités auprès de la duchesse de Montebello; le bruit avait couru qu'il ne croirait pas déroger en épousant cette charmante Française. Le baron de Senft affichait bruyamment son zèle napoléonien, et sa femme forçait encore la note, avec un délirant enthousiasme. Cette dame s'était rendue célèbre par ses manques de tact. Ayant habité Paris, où son mari avait été longtemps ministre de Saxe, elle s'y était prise d'un goût exclusif pour nos moeurs, notre esprit, nos modes, et depuis son retour exaspérait les Allemands en établissant à tout propos des comparaisons à leur désavantage. En acceptant le portefeuille des affaires étrangères, le baron avait mis pour condition que le Roi «pardonnerait à son épouse les propos souvent très peu mesurés qu'elle était en possession de se permettre[521]». Mme de Senft abusait largement de «cette espèce d'absolution anticipée[522]». Aujourd'hui, d'ailleurs, mari et femme semblaient d'accord pour multiplier les formes de l'adulation et les varier à l'infini: ils en inventaient de puériles. On racontait qu'ils avaient dressé leur petite fille, une enfant de huit ans, à embrasser «avec rage» le portrait de l'Empereur, en s'écriant: «Je l'aime tant[523]!» C'était ce que Napoléon, écoeuré par tant de platitude, appelait depuis longtemps «la nigauderie allemande».
[Note 521: Bourgoing à Champagny, 11 août 1810.]
[Note 522: Bourgoing à Champagny, 11 août 1810.]
[Note 523: _Journal de Castellane_, I, 94.]
Ses ministres, ses grands officiers étaient eux-mêmes accablés d'hommages, proportionnés au degré de faveur où on les supposait auprès du maître. Le duc de Bassano avait autour de lui une véritable cour: c'était à qui vanterait sa supériorité d'esprit, son inaltérable bonne grâce, et de fait ce ministre, naturellement aimable, s'attachait à plaire quand il n'eût eu qu'à paraître pour obtenir tous les suffrages. Caulaincourt, duc de Vicence, fixait les regards par sa haute taille, sa belle prestance, son extérieur sympathique et ouvert: on lui témoignait toutefois plus de considération que d'empressement. Son opposition à la guerre était connue, et cet homme intrépide, qui ne craignait pas de contredire le maître du monde, était considéré comme un phénomène rare, curieux, un peu inquiétant, à regarder de loin. Cependant, comme il causait un soir dans l'embrasure d'une fenêtre avec le duc d'Istrie, l'empereur d'Autriche s'approcha de lui et, sur un ton d'amicale remontrance, se prit à lui expliquer que l'empereur Alexandre voulait certainement la guerre, puisqu'il avait décliné la médiation autrichienne[524].
[Note 524: _Documents inédits_.]
Mais soudain le murmure discret des conversations se taisait: Napoléon s'était levé et commençait sa tournée. À son approche, une attente anxieuse, un mélange indéfinissable de curiosité et de terreur faisait battre précipitamment les coeurs et s'emparait surtout des femmes. Leurs nerfs vibraient affolés: leur émotion se traduisait par des signes physiques. Les hommes placés derrière elles voyaient leurs épaules nues s'empourprer toutes à la fois et cette ligne de blancheurs subitement rougir.
Avec ce dandinement voulu qui lui servait à modérer l'impétuosité de sa démarche, Napoléon passait devant les groupes, s'arrêtant çà et là, distribuant le blâme ou l'éloge, traitant chacun suivant ses mérites. Un soir, après une conversation qu'il eut avec Catherine de Westphalie, on vit la pauvre reine s'éloigner les yeux rougis de larmes: l'Empereur lui avait dit à l'adresse de Jérôme des paroles dures, reprochant à ce roi commandant de corps des négligences dans le service[525]. Aux personnages autrichiens dont les passions antifrançaises semblaient irréductibles, il ne ménagea point les traits acérés, les reparties cinglantes. Mais qu'il excellait à séduire et à enchanter ceux dont les tendances amies ou les hésitations lui avaient été signalées et dont il voulait achever la conquête! Comme le feu de son regard s'éteignait soudain! Comme sa voix caressait et prenait un charme enjôleur! Avec quel art il savait trouver le mot juste, pénétrant, flatteur, qui lui attachait une âme par les liens de la vanité comblée! Quand on lui présenta la comtesse Lazanska, qui avait dirigé l'éducation de Marie-Louise, il la remercia de lui avoir formé une épouse aussi accomplie. Avec les militaires autrichiens, il eut des façons de camaraderie, des gestes d'une brusquerie amicale qui les ravirent: «Il m'a frappé sur l'épaule», disait le général Klenau, éperdu de joie et de reconnaissance[526].
[Note 525: Voy. la conversation dans le _Journal de la reine Catherine_, publié par DU CASSE, _Revue historique_, XXXVI, 330-332.]
[Note 526: Bulletin transmis le 3 juillet, de Vienne.]
Après avoir fait le tour du cercle, Napoléon s'emparait de son beau-père et l'emmenait au fond de la galerie. Là, tandis que l'assemblée se tenait à distance, tandis que la réception se prolongeait en sa splendeur morne, aux sons d'une musique grêle que dirigeait le maestro Paër, lui, parleur infatigable, arpentait en causant la largeur de la pièce, recommençait vingt fois le même tour, entraînant dans sa marche, dominant et écrasant de sa supériorité celui qu'il avait appelé jadis, dans un jour de colère, «le chétif François[527]».
[Note 527: _Correspond._, 15500.]
D'abord, sa verve, sa fougue, ses brusques et triviales saillies, avaient étourdi et glacé François. Peu à peu, à force de soins et d'apparente rondeur, Napoléon arrivait à dissiper ce malaise. Abordant dans la conversation tous les sujets, traitant de politique extérieure et intérieure, il affectait de conseiller tout à la fois et de consulter son beau-père, de l'initier à ses plus intimes desseins, de tomber d'accord avec lui sur des points importants, mystérieux, et de mettre entre eux un secret. Et le monarque autrichien savait quelque gré au grand homme de confidences qui le relevaient à ses propres yeux et l'amenaient à moins douter de lui-même: «Nous sommes convenus, disait-il tout fier après ces causeries, de plusieurs choses dont Metternich lui-même n'a aucune connaissance[528].» Sans renoncer à ses doutes, à ses arrière-pensées, il répondait à son terrible gendre sur un ton moins gêné, avec une sorte d'expansion qui créait entre eux l'apparence d'une intimité vraie.
[Note 528: Bulletin transmis le 18 juillet, de Vienne.]
L'impératrice d'Autriche se roidirait-elle davantage contre la séduction? Depuis son arrivée, elle n'avait pas démenti sa réputation de princesse intelligente et ambitieuse, de goûts plus relevés que son mari et d'esprit plus affiné. Passionnée d'art et de littérature, elle en parlait avec agrément, plaçait volontiers son mot sur les gros ouvrages de métaphysique qui se publiaient en Allemagne, sans négliger la politique. Petite, assez jolie, constamment malade, mais soutenue par ses nerfs, elle s'intéressait à tout, se mêlait à tout, avec une activité dont on ne l'eût pas crue capable. À la voir, il semblait que la moindre occupation dût l'épuiser: dès qu'un objet excitait sa passion ou seulement sa curiosité, elle devenait infatigable[529]. L'an passé, elle avait déjà visité Dresde, en se rendant aux eaux de Carlsbad, et s'y était attiré de nombreuses sympathies. Dans la brillante assemblée d'aujourd'hui, elle faisait renaître les mêmes sentiments de respectueux intérêt. On admirait ses connaissances variées, son enjouement; on lui savait gré de se montrer aimable malgré ses maux: on la plaignait de toujours souffrir, et lorsqu'au cours d'une conversation où elle discutait avec feu ou s'abandonnait à une fébrile gaieté, une toux sèche brisait subitement sa voix, chacun s'attendrissait sur son sort et craignait de la perdre[530]. L'empereur François l'aimait beaucoup et l'écoutait parfois, tout en la craignant un peu, car il trouvait «que sa femme avait trop d'esprit pour lui[531]». En somme, c'était une puissance que cette mignonne impératrice, une puissance qu'il importait à Napoléon de se concilier ou au moins de désarmer. D'ailleurs, les résistances et les préventions qu'il sentait de ce côté le piquaient au jeu: il s'était juré de les vaincre: c'était pour lui affaire de politique et surtout d'amour-propre.
[Note 529: Notre représentant à Dresde citait d'elle le trait suivant, à propos d'une visite qu'elle avait faite au musée dans son fauteuil roulant: «Au bout de quelque temps, elle s'est levée avec une sorte de vivacité et a parcouru à pied près des deux côtés de la galerie, examinant avec soin les principaux chefs-d'oeuvre qu'elle renferme, sans paraître fatiguée ni d'être debout, ni d'entendre les longues explications que lui donnait le verbeux vieillard qui préside à la galerie.» Bourgoing à Maret, 12 juillet 1811.]
[Note 530: Voy. la correspondance d'Otto et de Bourgoing, 1810 et 1811.]
[Note 531: Otto à Maret, 20 octobre 1811.]
Il eut pour Marie-Louise d'Este des attentions en dehors de son caractère, des soins obstinés, une recherche de prévenances. Lorsqu'elle consentait à accepter sa main pour aller à table, il s'effaçait devant elle et donnait quelquefois en ces circonstances le pas à l'empereur François. Assis à ses côtés, on le voyait rapprocher son fauteuil pour l'entretenir de plus près. Il semblait prendre plaisir à sa présence et à sa conversation, cherchait les occasions de la rencontrer, se plaçait sur son passage, et parfois le château de Dresde offrait ce curieux spectacle: la chaise à porteurs dans laquelle l'Impératrice se faisait voiturer à travers l'interminable palais, arrêtée au détour d'une galerie; elle-même accoudée au rebord de la portière, et devant elle l'Empereur, s'appuyant sur une canne à la manière de l'autre siècle, arrondissant ses gestes et s'ingéniant à trouver des mots aimables, imitant les façons des hommes de Versailles qu'il avait appelés à sa cour, et faisant, selon sa propre expression, «le petit Narbonne[532]».
[Note 532: Abbé DE PRADT, _Histoire de l'ambassade dans le grand-duché de Varsovie_, p. 57.]
Il en fut pour ses frais d'amabilité auprès de l'Impératrice et manqua cette conquête. Trop d'amers souvenirs écartaient de lui Marie-Louise-Béatrice pour qu'elle renonçât de coeur aux hostilités et se rendît. Fille de la maison d'Este, pouvait-elle oublier sa parenté détrônée et son pays natal, cette douce Italie où il lui prenait envie parfois de retourner et de chercher la santé, passée aux mains de l'usurpateur? En Autriche, elle avait connu pendant la campagne de 1809 toutes les misères et toutes les humiliations de la défaite, la fuite précipitée, l'exil dans une ville de province, et ces disgrâces avaient ajouté aux blessures de son âme vindicative et ardente. Puis, s'étant entourée à Vienne de nos ennemis notoires, elle tenait à honneur de ne point renier ses affections. À Dresde, se pliant aux nécessités et aux convenances de la situation, elle ne dépassa jamais cette limite. Aux avances de l'Empereur, elle répondit quelquefois par des mots d'une dignité un peu haute, par des mouvements d'impatience à peine perceptibles qui passèrent pour des traits d'héroïsme. Après l'entrevue, il fut impossible de lui surprendre une parole impliquant adhésion au système français: quand on lui parlait politique, elle répondait littérature[533].
[Note 533: Otto à Maret, 5 juin 1812.]
Cette sourde révolte n'apparaissait qu'aux yeux exercés à démêler, sous le masque impassible que la vie de cour impose aux visages, les moindres nuances du sentiment. Aux autres, l'intimité entre les deux familles souveraines paraissait parfaitement établie. Les ministres respectifs ne manquaient d'ailleurs aucune occasion de la proclamer. Le duc de Bassano et le comte de Metternich faisaient savoir simultanément à Vienne que leurs maîtres avaient appris à se connaître, par conséquent à s'estimer et à s'apprécier; que leur confiance réciproque ne laissait rien à désirer[534]. Les journaux enregistraient cet accord et en relevaient avec attendrissement les symptômes. Lorsque les deux cours réunies se montrèrent enfin au public et parurent au théâtre, une feuille fort répandue célébra le spectacle «auguste et touchant» qu'offrait «la réunion de tant de têtes couronnées ne formant qu'une seule famille[535]».
[Note 534: Maret à Otto, 27 mai; Metternich au même, 23 mai. Archives des affaires étrangères.]
[Note 535: _Journal de l'Empire_, n° du 7 juin.]
En cette occasion, le parterre de rois se retrouva au complet, tel qu'il avait figuré à Erfurt, avec cette différence que le couple autrichien se partageait la place d'Alexandre. Derrière l'orchestre, une rangée de fauteuils avait été disposée pour les souverains. Les deux impératrices étaient placées au centre, l'empereur Napoléon à la droite de Marie-Louise d'Este, François Ier à la gauche de sa fille: sur les côtés, les rois et les princes, échelonnés d'après l'ordre des préséances: derrière eux, sur des banquettes, les dames du palais. Les autres dames de la cour et de la ville, accompagnées des dignitaires, chambellans et officiers, occupaient les premières loges, et leurs claires toilettes, se détachant sur un fond brillant d'uniformes, ajoutaient à l'élégance et à la splendeur du tableau. Le 20, il y eut représentation de gala, où six mille personnes avaient été conviées. On donna quelques scènes de l'opéra à la mode, le _Sargines_ de Paër, dont la vogue survivrait à la fortune du conquérant. La représentation, qui devait s'achever par une cantate en l'honneur de Napoléon, débuta par une sorte d'apothéose: la pièce principale figurait le soleil, un soleil d'opéra, qui se mit à fulgurer et à tournoyer au fond du théâtre, accompagné de cette inscription: _Moins grand et moins beau que lui._--«Il faut que ces gens-là me croient bien bête», dit Napoléon en haussant les épaules, cependant que l'empereur d'Autriche, d'un hochement de tête bénin, approuvait l'allégorie et s'associait à l'intention[536].
[Note 536: _Documents inédits_. Cf. le _Journal de Castellane_, I, 94-95.]
III
Un dernier visiteur venait de s'annoncer: le roi de Prusse, informé que l'Empereur le verrait volontiers, approchait de Dresde. Il arrivait en médiocre appareil, suivi de gens tristes, graves, compassés, d'autant plus formalistes qu'ils sentaient l'infériorité de leur position, «extrêmement ennuyeux, écrivait la reine de Westphalie, et fous d'étiquette[537]». À la frontière, on avertit officieusement Frédéric-Guillaume de renoncer, pour son entrée, à un traitement d'égalité avec Leurs Majestés Françaises et Autrichiennes: une hiérarchie s'établissait entre les souverains, et Frédéric-Guillaume n'était que roi[538]. L'accueil qu'il reçut de la population lui adoucit cette amertume; elle lui fit une ovation discrète[539]. Dans cette lamentable Prusse, tombée si bas, mais où couvait une flamme ardente de patriotisme et de haine, beaucoup d'Allemands commençaient à distinguer l'espoir et l'avenir de leur patrie.
[Note 537: _Journal de la Reine, Revue historique_, XXXVI, 334.]
[Note 538: _Mémoires de Senft_, 170.]
[Note 539: Serra, ministre de France en Saxe, à Maret, 8 juin 1812. Serra avait remplacé Bourgoing, mort en 1811.]
Depuis longtemps, Napoléon n'avait pas d'expressions assez méprisantes pour caractériser la cour de Prusse. Il la citait comme un type de duplicité et d'ineptie. Quant au Roi, il le comparait à un sous-officier ponctuel et borné: le grand guerrier reprochait à Frédéric-Guillaume sa manie militaire, son goût pour les minuties du métier, cette passion du détail aux dépens de l'ensemble qui est un signe d'inintelligence: il l'appelait, lorsqu'il parlait de lui, «un sergent instructeur, une bête[540]». Toutefois, ayant intérêt à consoler un peu la Prusse et à obtenir d'elle plus qu'un concours uniquement dicté par la peur, il se violenta pour bien recevoir le Roi, lui fit visite le premier, lui accorda une demi-heure, et l'entrevue se passa convenablement.
[Note 540: _Documents inédits_.]
Le prince royal étant arrivé le lendemain, Napoléon sut gré à son père de le lui présenter et y vit une marque de déférence. Le jeune prince passait pour ennemi du _Tugendbund_ et hostile à toute agitation révolutionnaire: c'était une note favorable à son actif. Napoléon l'accueillit avec affabilité, parut satisfait de lui, et le duc de Bassano, dans une dépêche officielle, décerna au _Kronprinz_ un brevet de bonne tenue: «Ce prince, dit-il, qui pour la première fois est entré dans le monde, s'y conduit avec prudence et avec grâce[541].»
[Note 541: Otto à Maret, 27 mai.]
La présence des Prussiens ne changea rien à la vie que l'on menait à Dresde: c'étaient toujours mêmes occupations, mêmes plaisirs à heure fixe. Le 24, comme distraction extraordinaire, il y avait eu concert au théâtre du palais, avec nouvelle cantate. À Erfurt, où Napoléon était chez lui et avait tout réglé suivant ses goûts, il avait donné le pas à la tragédie et l'avait imposée quinze soirs de suite à ses hôtes. À Dresde, conformément aux préférences et aux habitudes de la cour saxonne, la musique tenait le premier rang: la _chapelle_ du Roi figurait aux réceptions et aux spectacles profanes comme à la Messe solennelle du dimanche[542]: une musique grave, presque religieuse, accompagnait en sourdine tous les mouvements des cours et le déroulement des cérémonies.
[Note 542: _Journal de Castellane_, fragments inédits.]