Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire

Part 31

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Cette désertion était pour l'Empereur un premier mécompte: l'affaissement de la Turquie en faisait craindre un second. Les Ottomans montraient peu d'empressement à nous obéir: depuis qu'à Tilsit l'Empereur les avait abandonnés et reniés, ils n'avaient plus foi en lui, et les atermoiements dont sa diplomatie avait usé depuis un an vis-à-vis d'eux n'étaient pas pour relever leur confiance. D'après les dépêches de Latour-Maubourg, on craignait que la reprise signalée des pourparlers avec la Russie, la réouverture d'un congrès à Bucharest, n'aboutissent à la paix; on n'osait faire partir Andréossy, dans la crainte qu'il n'arrivât à Constantinople que pour assister à cette défaite diplomatique. Napoléon recueillait ainsi les fruits d'un système où il avait prétendu allier les contraires, ménager la Russie jusqu'au bout tout en se cherchant des points d'appui contre elle. Reconnaissant que les voies nous avaient été mal préparées à Stockholm et à Constantinople, il aimait mieux s'en prendre à son ministère qu'à lui-même: «Ma diplomatie, disait-il, eût dû faire pour moi la moitié de la campagne, et à peine y a-t-elle songé[409].» Il ne jugeait pas pourtant le mal irréparable: il espérait encore que les Suédois reviendraient de leur aveuglement, que nos appels galvaniseraient la Turquie, que cette puissance pousserait une armée au delà du Danube, enverrait sa flotte contre la Crimée, pèserait même sur la Perse, toujours en guerre avec Alexandre, pour la disposer à plus d'activité: qu'en un mot, tous les peuples qui avaient souffert de l'ambition des Tsars, sentant leur intérêt et s'armant pour la revanche, viendraient compléter, depuis le cercle polaire jusqu'à la Caspienne, l'investissement de la Russie.

[Note 409: _Documents inédits_.]

En attendant, penché sur ses cartes, entouré de rapports, il suivait de loin la progression de ses armées, dirigeait de Paris leur mouvement jour par jour, étape par étape: il les voyait arriver sur la Vistule par grandes ondes successives, s'étendre d'un bout à l'autre des emplacements désignés. Derrière ce déploiement, il formait une immense colonne de réserves, dont la tête touchait à l'Oder et dont la base s'appuyait au centre de la France: entre l'Oder et l'Elbe, un corps ou plutôt une armée de soixante mille hommes, confiée au duc de Bellune, un autre corps pour Augereau, un contingent danois, préposé à la garde des côtes; entre l'Elbe et le Rhin, une seconde masse, composée avec la conscription de 1812; enfin, dans l'intérieur de l'Empire, outre cent trente bataillons de dépôt, des cohortes de garde nationale militairement organisées, un arrière-ban de cent vingt mille hommes échappés à la conscription et pris à leurs foyers pour un service régional[410]. En y joignant les trois cent mille Français ou alliés que l'Empereur conservait en Espagne, les levées supplémentaires qu'il exigeait des princes allemands et de la Suisse, il arrivait à disposer de douze cent mille soldats et à mettre en armes une humanité tout entière.

[Note 410: THIERS, XIII, 433, 452-453.]

IV

Il avait songé d'abord à quitter Paris dans la première quinzaine d'avril[411]: il se ferait accompagner de l'Impératrice jusqu'à Dresde, où rendez-vous serait pris avec Leurs Majestés Autrichiennes; après une courte entrevue, qui resserrerait les liens entre les deux familles impériales, il arriverait en mai sur la Vistule et s'y tiendrait prêt à ouvrir la campagne, bien que son désir fût toujours de retarder les hostilités jusqu'en juin, jusqu'à l'époque où l'épanouissement de la végétation septentrionale assurerait la subsistance des cent mille chevaux qui marchaient avec l'armée.

[Note 411: Maret à Otto, 16 mars. Après la signature de l'alliance avec l'Autriche, la correspondance entre le ministre des relations extérieures et notre ambassadeur à Vienne prend une activité et une ampleur qui en font une importante source d'informations.]

À la fin de mars, sans recevoir encore de réponse au message de l'Élysée, il apprit par voies indirectes que l'empereur Alexandre annonçait l'intention «de ne faire aucun mouvement hostile jusqu'à ce que le premier coup de canon eût été tiré sur ses frontières[412]». L'aspect de la ligne du Niémen où rien ne bougeait, où les troupes russes restaient inertes et comme figées, confirmait cet avis. Napoléon en conclut qu'il avait plus de temps devant lui: il résolut de passer à Dresde deux ou trois semaines, au lieu de quelques jours, d'y réunir un véritable congrès de souverains où il présiderait l'Europe. En attendant, il pouvait prolonger son séjour à Paris jusqu'en mai, et cette faculté lui parut une bonne fortune: un mois lui suffisait à peine pour en finir avec certaines difficultés d'ordre intérieur qui le retenaient en arrière.

[Note 412: Maret à Otto, 1er avril.]

À Paris, l'hiver était exceptionnellement animé et brillant. L'Empereur l'ayant désiré tel, chacun s'était conformé à ce voeu interprété comme un ordre; chez les dignitaires, c'était une émulation à recevoir: les fêtes se succédaient, soirées, concerts, bals chez l'archichancelier et le prince de Neufchâtel, bals masqués chez le comte Marescalchi, bals dans les ministères et les ambassades[413]. L'imminence des hostilités ne faisait qu'accroître dans certains milieux cette animation. Chez l'aristocratie ralliée, chez la jeunesse du faubourg Saint-Germain, la guerre était populaire: cette brillante élite, entrée depuis peu au service et commençant à peupler les états-majors, voyait avec plaisir s'annoncer une campagne qui lui donnerait sa part de gloire, qui lui permettrait d'égaler les vieux soldats de la Révolution, les héros plébéiens: ce serait sa guerre à elle: s'y préparant ouvertement, elle voulait la faire commodément et avec luxe, se commandait de somptueux équipages qui encombraient les routes d'Allemagne et se figurait l'expédition de Russie «comme une grande partie de chasse de six mois[414]». Quel contraste entre cette ardeur et la désolation des autres classes! Là, c'étaient de plus pesantes angoisses, un redoublement de maux: la disette déclarée dans plusieurs provinces: à Paris, le pain rare et hors de prix; en Normandie, des séditions d'affamés, où le sang avait coulé. Les levées nouvelles suscitaient des résistances plus marquées, des mutineries, des désordres: dans chacun des cent vingt départements, des colonnes de gendarmerie mobile poursuivaient les conscrits réfractaires et faisaient la chasse aux hommes: de tous les points du territoire, à travers les adulations officielles, montaient vers l'Empereur le sourd murmure des générations exténuées et la plainte des mères.

[Note 413: _Mémoires de Pasquier_, I, 516.]

[Note 414: PRADT, _Ambassade dans le grand-duché de Varsovie_, 64.]

Parmi tant de causes de souffrance, la disette le préoccupait surtout. Il la redoutait, l'ayant vue naguère, au temps de la Révolution, pousser dans la rue et jeter à la révolte un peuple de désespérés. Pendant les mois de mars et d'avril, il batailla contre elle à coups de prescriptions et de décrets, limita enfin d'autorité le prix du blé et fit sa loi du _maximum_[415]. Quant aux autres maux de la France, il ne s'aveuglait pas sur leur gravité, mais comptait leur appliquer son remède habituel, la victoire. Il se disait qu'une guerre heureuse au Nord serait la fin des guerres, le terme d'un état contre nature, critique, violent, impossible à soutenir longtemps: qu'elle lui permettrait, en procurant la paix générale, de laisser respirer la France et le monde.

[Note 415: Voy. PASQUIER, I, 497-509.]

C'est ainsi qu'il la présentait aux hommes dont il aimait à prendre l'avis ou du moins à se rallier l'opinion. Devant Cambacérès, qui produisait timidement quelques objections, il développa tous ses arguments en faveur de la guerre: la Russie détachée de nous opprimait tout le système européen: tôt ou tard, elle fondrait sur l'Empire: mieux valait la prévenir que de l'attendre: mieux valait pour la France et pour l'Empereur, alors qu'il était en pleine vigueur de corps et d'âme, en plein bonheur, tenter l'effort décisif et suprême, plutôt que de s'abandonner aux lâches douceurs d'une paix précaire. Par ces raisons, il réduisit l'archichancelier au silence, sans emporter sa conviction[416].

[Note 416: THIERS, XIII, 458-461.]

Avec Caulaincourt, il s'entretenait périodiquement. Le blâme de ce galant homme qu'il aimait et estimait, cette opposition qui n'intriguait point et ne se manifestait que devant lui, mais s'exprimait alors avec une verte franchise, le gênait et le troublait. Sachant apprécier à leur valeur les forces morales, il n'aimait pas à sentir auprès de lui cette conscience en révolte: son désir eût été de la ramener non par la contrainte, mais par la discussion et le raisonnement: c'était à ses yeux «comme une puissance qu'il aurait eu grand intérêt à convaincre[417]».

[Note 417: _Documents inédits_.]

Il appelait Caulaincourt, l'invitait à parler, à parler librement, à produire toutes ses objections, afin de pouvoir les saisir corps à corps et les réfuter. Si l'autre lui reprochait de ne plus vouloir en Europe que des vassaux et de tout sacrifier «à sa chère passion,--la guerre», il ne se fâchait pas trop, se contentant de tirer l'oreille à l'audacieux ou de lui donner «une petite tape sur la nuque, quand les choses lui paraissaient un peu fortes[418]». Il prolongeait ensuite, nourrissait la dispute, le combat de paroles, toute lutte lui semblant une occasion de vaincre. Affirmant qu'il ne voulait pas la guerre et ne désespérait point de l'éviter, il reconnaissait toutefois que des intérêts essentiels pourraient lui en faire une nécessité. C'étaient alors de profonds aperçus sur sa politique et son système. On le méconnaissait, disait-il avec vérité, en lui supposant l'intention de conquérir pour conquérir, d'ajouter sans cesse de nouveaux territoires à son empire déjà trop étendu. Toutes les réunions qu'il avait opérées, toutes ses prises successives, toutes ses guerres n'avaient eu d'autre but que de réduire l'Angleterre. Il n'avait qu'une ambition, mais ardente, tenace, invariable, nécessaire: c'était d'obliger les Anglais à une capitulation qui rétablirait l'indépendance des mers et instituerait la paix européenne. Pour obtenir cette paix, il ne devait reculer devant aucune entreprise, si démesurée qu'elle parût: que lui parlait-on de modération, de sagesse, de «géographie raisonnable»! Était-elle faite pour lui, la sagesse du vulgaire? À l'extraordinaire situation que le passé lui avait léguée devaient s'appliquer des moyens sans analogues dans l'histoire et le régime ordinaire des peuples. Au point où en étaient les choses, il ne pouvait souffrir qu'aucune puissance favorisât nos ennemis sous le voile d'une alliance trompeuse ou d'une neutralité partiale: chacun devait marcher avec lui ou s'attendre à un traitement de rigueur: malheur à qui refusait de le comprendre et de le suivre!

[Note 418: _Id._]

Il s'expliquait ainsi longuement, intarissablement, dépensant toutes les forces persuasives de son intelligence, recourant aussi aux moyens de séduction et de grâce, se faisant enjôleur, captieux, charmant, avec des ruses et des délicatesses de femme. «Jamais femme, écrivait quelqu'un qui le connaissait bien, n'eut plus d'art pour faire vouloir, pour faire consentir à ce qu'elle désirait», et nul succès ne le flattait autant que ces conquêtes d'âmes. Caulaincourt cependant le laissait dire, respectueux, mais ferme, et finalement un mot, une phrase hardie, faisait sentir à Napoléon qu'il n'avait rien gagné sur l'esprit de son interlocuteur. Celui-ci répétait toujours que «ce qui se préparait serait un malheur pour la France, un sujet de regret et d'embarras pour Sa Majesté, et qu'il ne voulait pas avoir à se reprocher d'y avoir contribué». L'Empereur alors, déçu et dépité, lui tournait le dos, lui battait froid pendant quelques jours, sans aigreur pourtant et sans colère; mais la foule servile des courtisans soulignait cette demi-disgrâce. Les pronostics de Caulaincourt étaient signalés par eux comme les rêves d'une imagination chagrine: le duc était taxé de tiédeur et de modérantisme, à la façon de Talleyrand. Dans certains salons, on représentait des tableaux vivants, où le sage avertisseur figurait sous les traits d'un automate dont les ressorts étaient mus par la main de l'«enchanteur boiteux».

Napoléon n'approuvait pas cet optimisme béat, cette confiance frivole. S'il allait délibérément à la guerre où l'entraînaient les fatalités de son caractère et de sa destinée, il ne l'envisageait pas moins comme la plus formidable partie qu'il eût encore risquée: il se montrait grave et sérieux. Il dit à Savary: «Celui qui m'aurait évité cette guerre m'aurait rendu un grand service, mais enfin la voilà; il faut s'en tirer[419].» À Pasquier, qui lui signalait les dangers de la situation intérieure, il répondit: «C'est une difficulté de plus ajoutée à toutes celles que je dois rencontrer dans l'entreprise la plus grande, la plus difficile que j'aie encore tentée: mais il faut bien achever ce qui est commencé[420].»

[Note 419: _Mémoires de Rovigo_, V, 226.]

[Note 420: _Mémoires de Pasquier_, I, 525.]

Pour dissiper certaines craintes, il promettait de conduire les opérations avec prudence et lenteur, de ne pas s'aventurer trop vite et trop loin. Au fond, sur la manière de conduire cette guerre, après qu'il l'aurait commencée par une soudaine irruption, il n'était pas fixé. Deux plans se disputaient sa pensée, et il les laissait alternativement paraître dans son langage. Il comptait fermement trouver la principale force militaire de la Russie en ligne derrière le Niémen, la disloquer du premier coup et la saccager. Ce résultat obtenu, que ferait-il si les Russes prolongeaient leur résistance? Après les avoir refoulés au delà de la Dwina et du Dnieper, s'arrêterait-il? Se bornerait-il à s'établir et à hiverner sur les positions conquises, à préparer méthodiquement une seconde campagne, en se couvrant de la Pologne remise sur pied? Au contraire, profiterait-il de l'élan imprimé à ses troupes pour les pousser jusqu'à Moscou, pour atteindre ce coeur de la Russie et y plonger le fer? Il l'ignorait encore, se déciderait sur les lieux, selon les circonstances, suivant les vicissitudes de la campagne[421]. Il disait quelquefois avoir adopté le premier plan et se le figurait peut-être, mais déjà une intime prédilection l'attirait vers le second, car ce parti éclatant et funeste fascinait son imagination, répondait mieux à son besoin de frapper vite, de frapper puissamment, et de hâter par une paix rapidement imposée à la Russie la soumission de l'Angleterre.

[Note 421: Voy. dans le premier sens ses conversations avec Metternich à Dresde (_Mémoires de Metternich_, I, 122), avec Cambacérès, d'après THIERS, XII, 459-460; dans le second sens, ses conversations avec Narbonne (_Souvenirs contemporains d'histoire et de littérature_, par VILLEMAIN, 175-176) et avec Pradt (_Histoire de l'ambassade dans le grand-duché de Varsovie_, 154).]

L'Angleterre cependant, à l'aspect même de la Russie tombée, pourrait ne pas fléchir tout de suite et prolonger sa résistance. Soit: mais l'Empereur alors ne trouverait plus d'obstacle à rien; tout lui deviendrait facile; les voies se rouvriraient d'elles-mêmes aux extraordinaires projets qu'il avait conçus naguère pour assaillir et dompter sa rivale. Et parfois, plongeant par la pensée au plus profond des espaces, dépassant toutes limites, il en venait à regarder par delà la Russie, à chercher plus loin où poser ses colonnes d'Hercule. Pur délire d'imagination, rêves d'une ambition démente, dira-t-on, si l'on mesure cet homme et son temps à la taille ordinaire de l'humanité. Mais ne s'était-il pas placé lui-même et n'avait-il pas élevé ses Français au niveau d'entreprises inaccessibles au commun des mortels? Ne les avait-il pas habitués à vivre et à se mouvoir dans une atmosphère de merveilles, mis de plain-pied avec le prodigieux et le surnaturel? Et tous ne s'étonnaient pas lorsqu'il parlait de faire entrer encore une fois et plus complètement le rêve dans la réalité.

L'écroulement de la puissance russe découvrirait l'Asie et nous rendrait contact avec elle. À Moscou, Napoléon retrouverait l'Orient, ce monde qu'il avait touché naguère par un autre bout, et dont l'impression lui était restée profonde, inoubliable. En Orient, en Asie, il ne rencontrerait devant lui qu'empires branlants et sociétés en décomposition: à travers ces ruines, serait-il impossible à l'une de ses armées d'atteindre ou de menacer les Indes, par l'une ou l'autre des voies qu'il avait en d'autres temps sondées du regard et marquées? Établi en Russie, il dominerait et surplomberait la mer Noire, la région du Danube, l'empire ottoman, avec son prolongement asiatique. Si les Turcs se refusaient aujourd'hui au rôle prescrit, punirait-il cette défection en se reportant plus tard contre eux? Pour en finir avec cette barbarie, descendrait-il de Moscou sur Constantinople? Reprendrait-il librement les projets de conquête, de partage, de percée à travers l'Asie, qu'il avait dû en 1808 mesurer d'après les convenances et les ambitions d'Alexandre[422]? Il n'avait jamais perdu de vue l'Orient méditerranéen, vers lequel un invincible attrait le ramenait toujours; en 1811, alors qu'il semblait tout entier détourné vers le Nord, des voyageurs munis d'instructions lui envoyaient des renseignements topographiques sur l'Égypte et la Syrie, sur ces positions qu'il lui faudrait ressaisir s'il voulait se frayer la route directe des Indes[423]. Pour frapper ou menacer l'Inde anglaise, préférerait-il la voie que Paul Ier s'était offert jadis à lui tracer? Après avoir vaincu la Russie et l'avoir enchaînée de nouveau à sa fortune, ferait-il du Caucase la base d'une expédition extra-européenne? Il disait à Narbonne: «Aujourd'hui, c'est d'une extrémité de l'Europe qu'il faut reprendre à revers l'Asie, pour atteindre l'Angleterre. Vous savez la mission du général Gardane et celle de Jaubert en Perse: rien de considérable n'en est apparu, mais j'ai la carte et l'état des populations à traverser, pour aller d'Érivan et de Tiflis jusqu'aux possessions anglaises dans l'Inde. C'est une campagne peut-être moins rude que celle qui nous attend sous trois mois. Supposez Moscou pris, la Russie abattue, le Tsar réconcilié ou mort de quelque complot de palais, peut-être un trône nouveau et dépendant (la Pologne), et dites-moi si pour une grande armée de Français et d'auxiliaires partis de Tiflis, il n'y a pas d'accès possible jusqu'au Gange, qu'il suffit de toucher d'une épée française pour faire tomber dans toute l'Inde cet échafaudage de grandeur mercantile[424].»

[Note 422: Voyez à ce sujet le curieux entretien que le prince Eugène eut pendant le congrès de Vienne avec la comtesse Edling, et que celle-ci rapporte dans ses _Mémoires_, 175-176.]

[Note 423: Archives nationales, AF, IV, 1687. Cf. _Corresp._, 17037-38, 17191.]

[Note 424: _Souvenirs contemporains d'histoire et de littérature_, 175-176.]

Qu'aucun de ces projets ait pris en lui forme arrêtée et précise, c'est ce que l'on ne saurait admettre. Pratiquement, toutes ses volontés se tendaient et se concentraient vers un but unique: entrer en Russie et y faire la loi. Nul doute néanmoins que ces conceptions vertigineuses ne l'aient hanté: ses confidences réitérées, les échos de son entourage, son tempérament même et ses habitudes d'esprit en font foi; il était dans sa nature d'envisager toujours, à travers l'entreprise en cours, un mystérieux au delà, d'infinies perspectives; il ne se reposait de l'action que dans le rêve. Cependant, pour donner à l'expédition de Russie un couronnement digne d'elle, à défaut d'un coup de force, un coup de théâtre suffirait peut-être. Suivant quelques témoignages, Napoléon réservait à l'avenir d'extraordinaires surprises de mise en scène et, dès à présent, en disposait les accessoires. Dans la longue file de voitures qui composaient son équipage personnel et s'acheminaient vers l'Allemagne, après les deux cents chevaux de main et les quarante mulets de bât, parmi les vingt calèches ou berlines et les soixante-dix caissons attelés de huit chevaux[425], un mystérieux fourgon aurait pris rang: là, invisibles aux regards, eussent reposé les ornements impériaux, la pourpre semée d'abeilles, la couronne et le globe, le sceptre et l'épée. En quel lieu, en quelle scène de théâtral triomphe Napoléon se fût-il proposé de faire apparaître et figurer ces insignes? Voulait-il, dans une cérémonie grandiose, décerner la couronne de Pologne à l'un de ses proches, qui la tiendrait de lui en fief, et après avoir soumis le Midi et le centre du continent, recevoir solennellement l'hommage du Nord? Voulait-il prendre enfin le titre dont ses soldats l'avaient salué plusieurs fois dans l'exaltation de la victoire, chercher au seuil de l'Orient la couronne de Charlemagne et faire surgir sur le Kremlin de Moscou, dans le décor des basiliques byzantines et des fantasques architectures, sur les degrés de l'_Escalier rouge_ d'où les Tsars se montraient au peuple, un empereur d'Occident, un empereur romain? Autant de suppositions que nul aveu de sa part ne permet de vérifier; le fait même dont on s'autorise pour lui prêter ces desseins n'est point établi[426]. C'était toutefois une croyance répandue que, dans le secret de son imagination, l'entreprise commençante devait aboutir pour lui à une consécration suprême, à un investissement nouveau qui l'élèverait sans conteste au-dessus des chefs de l'humanité et ferait apparaître à l'Europe du haut de la Russie conquise, dans le grandissement d'une lointaine et magique apothéose, l'Empereur divinisé.

[Note 425: Baron DENNIÉE, _Itinéraire de l'empereur Napoléon pendant la campagne de 1812_, p. 15.]

[Note 426: Sur ce point obscur et mystérieux, voy. la note portée à l'Appendice, sous le chiffre II.]

CHAPITRE X

ALEXANDRE ET BERNADOTTE.

Impassibilité d'Alexandre pendant nos premières marches.--Nos ennemis craignent de sa part une défaillance.--Ils désirent un secours.--Arrivée à Pétersbourg d'un envoyé extraordinaire de Suède.--Bernadotte veut se faire l'artisan de la rupture définitive et le promoteur d'une dernière coalition.--Son plan d'opérations diplomatiques et militaires; son arrière-pensée.--Le comte de Loewenhielm.--Demande de la Norvège.--Scrupules passagers d'Alexandre: sa conscience capitule.--Envoi de Suchtelen en Suède.--Négociation en partie double.--Défiance réciproque.--La politique de l'Empereur; la politique du chancelier.--Arrivée du message de l'Élysée.--Agitation mondaine: lutte des partis.--Alexandre demeure inébranlable, mais il se sert des propositions françaises auprès de Loewenhielm pour l'amener à réduire ses exigences.--Bernadotte joue pareillement auprès de Suchtelen des offres transmises par la princesse royale.--Bizarre incident.--Les deux traités.--Duel de générosité.--L'accord conclu.--Alexandre fait sa réponse aux propositions françaises et signifie ses exigences.--Ultimatum du 8 avril.--Sommation d'évacuer la Prusse et les pays situés au delà de l'Elbe avant tout accord sur le fond du litige: ce qu'offre la Russie en échange.--Conciliation impossible.--Efforts de nos ennemis pour se débarrasser de Spéranski.--Causes profondes et motifs déterminants de sa disgrâce.--La soirée et la nuit du 17 mars; l'exil.--Alexandre se livre complètement à l'émigration européenne.--Ardeur furieuse de nos adversaires.--Toujours Armfeldt.--Opérations de Bernadotte.--Les soirées au palais royal de Stockholm.--Bernadotte presse Alexandre d'entamer les hostilités.--Départ d'Alexandre pour Wilna; sa dernière entrevue avec Lauriston.--Il incline encore une fois à pousser ses troupes en avant; incident fortuit qui le ramène et le fixe au système de l'absolue défensive.--La fatalité pèse déjà sur l'Empereur.

I