Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire
Part 30
Napoléon avait retardé jusqu'au dernier moment la conclusion de l'alliance, certain de mieux dicter la loi à la Prusse quand il la tiendrait resserrée entre toutes ses années et plus étroitement garrottée. Le 23 février, le duc de Bassano manda enfin le baron de Krusemarck et, lui présentant le traité, l'invita à signer. Krusemarck savait que sa cour accédait en principe à toutes nos exigences, mais il n'avait point reçu de pouvoirs spéciaux à l'effet de conclure: il en fit l'observation. Le duc répondit que Sa Majesté Impériale, peu formaliste de sa nature, ne saurait admettre une objection de ce genre; la situation ne souffrait aucun retard: nos troupes avaient pris leur essor, et nulle considération n'était capable de les arrêter; elles allaient entrer en Prusse de gré ou de force: mieux valait pour la Prusse se laisser occuper de bonne grâce et en vertu d'un traité que d'avoir à subir une contrainte. Torturé d'hésitations, Krusemarck se débattit faiblement, puis céda: le 24 février, après une nuit passée en conférence, le traité fut signé à cinq heures du matin[388]. Il contenait toutes les stipulations réclamées par l'Empereur, à de très légères modifications près. Les objets à réquisitionner par nos troupes, évalués de gré à gré, viendraient en déduction des sommes restant à acquitter sur l'ancienne contribution de guerre et diminueraient d'autant la dette du royaume.
[Note 388: DUNCKER, 439-440.]
Le 2 mars, avant que ce dénouement fût connu à Berlin, le roi Frédéric-Guillaume, étant en train de dîner, reçut avis que la division Gudin, formant la droite du 1er corps, envahissait le territoire prussien. En présence de cette irruption qu'aucun arrangement ne semblait autoriser encore, le Roi et son conseil crurent un instant qu'ils s'étaient humiliés en pure perte, que Napoléon n'avait pas accepté leur soumission et allait broyer la Prusse. Dans un accès de désespoir, ils songèrent à essayer un semblant de résistance, à périr avec honneur. Des mesures furent prises pour appeler aux armes la garnison de la capitale, celles de Spandau et de Potsdam: à six heures, on devait battre la générale dans les rues de Berlin; à cinq heures, la nouvelle du traité arriva[389]. Cet acte sauvait après coup et pour la forme la dignité prussienne: la cour de Berlin fut heureuse d'avoir un motif pour revenir à une humble et plate résignation. Le 5 mars, le traité fut ratifié, malgré la rigueur de ses clauses, car chacun sentait «qu'il fallait en passer par là ou par la fenêtre[390]».
[Note 389: DUNCKER, 442-443.]
[Note 390: Correspondance interceptée de Tarrach.]
Un grand bruit d'hommes en marche, un fracas d'armes et de sonneries, éclataient déjà à l'horizon: le corps d'Oudinot, débouchant de Magdebourg, s'enfonçait en plein coeur de la monarchie, et le 28 mars sa plus belle division, choisie à dessein pour en imposer, arrivait sur Berlin avec quatre mille hommes de cavalerie. Le Roi vint recevoir le maréchal à Charlottenbourg et accepta d'assister à une revue de nos troupes, commandée pour le jour même. Les régiments eurent à s'aligner sur le terrain tout en arrivant; pour beaucoup d'entre eux, l'étape avait été rude; quelques-uns avaient fait dix lieues dans la matinée: néanmoins, l'Empereur ayant recommandé au 2e corps de se faire honneur devant les Prussiens par sa belle tenue, chacun prit à coeur de se conformer à cet ordre. D'un mouvement unanime, les dos courbés par la fatigue se redressent, les poitrines se bombent, les armes rapidement astiquées reluisent; bataillons et escadrons se présentent superbes, dans une tenue irréprochable, «comme à une parade préparée depuis une semaine[391]», et donnent à la cour, à la population prussienne, l'émerveillement d'un incomparable spectacle de discipline et de force[392].
[Note 391: Saint-Marsan à Maret, 31 mars.]
[Note 392: _Id._ Cf. _Le maréchal Oudinot, duc de Reggio, d'après les Souvenirs inédits de la maréchale_, 153-154.]
L'entrée à Berlin eut lieu le soir même, tandis que le Roi, après avoir reçu à sa table le maréchal et l'état-major, retournait à Potsdam; on lui avait permis de conserver dans cette résidence quinze cents Prussiens, et, par grâce supplémentaire, quatre-vingts invalides à Spandau. À Berlin, la dépossession fut complète. Oudinot et son corps ne firent que passer, mais après eux vinrent des troupes d'occupation: elles relevèrent tous les postes, s'établirent dans tous les bâtiments publics, à l'exception du palais royal: dans les rues, on ne voyait que nos uniformes, on n'entendait que notre langue; françaises devenaient l'administration, la police, et Berlin apparut bientôt «comme une ville étrangère à la Prusse[393]».
[Note 393: Saint-Marsan à Maret, 5 mai.]
Le corps d'Oudinot poursuivait sa route vers Francfort-sur-l'Oder, sans commettre «de désordre marquant[394]», celui de Davout continuant à s'allonger sur le littoral. À droite, le 3e corps et les Westphaliens s'étaient précipités sur le Brandebourg et la Marche; l'armée d'Eugène atteignait la Silésie, à travers le royaume saxon, en sorte que la Prusse eut un instant sur le corps tout le poids de l'armée. La liste des objets à fournir par elle en nature était écrasante: aux termes d'une convention annexée au traité, elle devait «quatre cent mille quintaux de froment, deux cent mille de seigle, douze mille cinq cents de riz, dix mille de légumes secs, deux millions deux cent mille quintaux de viande, deux millions de bouteilles d'eau-de-vie, deux millions de bouteilles de bière, six cent cinquante mille quintaux de foin, trois cent cinquante mille de paille, dix mille boisseaux d'avoine, six mille chevaux de cavalerie légère, trois mille de cuirassiers, six mille d'artillerie ou d'équipages, plus trois mille six cents voitures attelées et des hôpitaux pour quinze mille malades[395]». C'était la mise en coupe réglée de toutes les ressources d'un pays, et le prélèvement de ce tribut vint augmenter l'exaspération sourde qui nous avait accueillis en Prusse.
[Note 394: _Id._, 31 mars.]
[Note 395: DE CLERCQ, II, 359-362.]
Là, dès ses premiers pas, l'armée avait rencontré une population plus foncièrement hostile, s'était sentie enveloppée d'une atmosphère de haine. En Westphalie et en Hanovre, l'esprit public distinguait encore entre les Français et leur gouvernement: on détestait la politique de l'Empereur et son administration, on pardonnait beaucoup à la verve joviale de nos troupiers, à l'humeur sociable de nos officiers, et souvent ceux-ci étaient reçus dans l'intérieur des familles en hôtes moins subis qu'agréés[396]. En Prusse, rien de pareil. Le nom seul de Français y était un titre à l'exécration. Dans les châteaux où les conduisait leur billet de logement, nos officiers n'arrivaient pas à dérider les visages: les propriétaires obligés de les recevoir, des nobles pour la plupart, ruinés par la guerre précédente, se refusaient à entrer en communication avec eux, et si parfois les langues se déliaient, c'était pour exprimer l'âpre espoir de revanche qui couvait au fond des coeurs. Chez le peuple, la haine perçait sous la peur. Tandis qu'à Berlin les autorités s'épuisaient en bassesses, aucun de nos soldats ne pouvait s'aventurer aux environs de la ville sans être assailli d'outrages, poursuivi d'épithètes ignobles, frappé parfois et attaqué. Les détachements qui traversaient les villages voyaient se fixer sur eux des regards lourds de haine; sur leur passage, les poings se levaient à demi, les bouches crachaient l'injure[397]. En Poméranie, les paysans remarquèrent dans les rangs du 1er corps des régiments de Hanséates, Allemands comme eux et marchant à contre-coeur: ils se mirent aussitôt à faciliter parmi ces troupes, à provoquer la désertion: tout fuyard était sûr de trouver chez eux un asile et du pain. Ainsi tenté, l'un des régiments allemands fondit à tel point qu'il fallut le placer chaque soir, au lieu d'étape, dans un cercle de patrouilles françaises et d'embuscades, le traîner dans cette geôle mouvante[398]. Davout fit des exemples terribles, força le sens et exagéra la rigueur des lois martiales. On fusillait sur un soupçon; quiconque s'écartait des rangs s'exposait à périr. Un homme fut condamné à mort et exécuté sur place pour être resté quelques heures en arrière, le maréchal ayant pensé «qu'il était très présumable» que cet homme avait «voulu déserter[399]».
[Note 396: Les _Souvenirs manuscrits du général Lyautey_, qu'il nous a été permis de consulter, donnent à ce sujet de curieux détails.]
[Note 397: Archives nationales, AF, IV, 1691.]
[Note 398: Davout à Berthier, 23 mars. Archives nationales, AF, IV, 1642.]
[Note 399: Lettre précitée du 23 mars.]
Ainsi passait la Grande Armée, retenant violemment à soi les éléments une fois pris dans cet engrenage de fer, mais retenant aussi la plupart d'entre eux par un lien plus puissant que la force matérielle, par l'irrésistible prestige qui se dégageait d'elle et du nom rayonnant à sa tête, par le sentiment inspiré à tant d'hommes si violemment divers de participer ensemble à quelque chose de grand et de figurer sous le plus glorieux drapeau qui eût flotté sur le monde. Et en dépit de tout ces hommes marchaient, marchaient toujours, et la montée vers le Nord continuait, s'accélérait, malgré la saison rigoureuse, malgré les chemins plus mauvais, malgré la difficulté d'avancer à travers les sables et les tourbières de la Prusse. Au commencement d'avril, tandis que Davout projetait ses avant-gardes jusqu'à mi-chemin entre l'Oder et la Vistule, le gros de l'armée se posait sur le premier de ces fleuves et venait le border depuis Stettin jusqu'à la haute Silésie.
Il fallait maintenant, pour se conformer au tracé général du mouvement, pousser Davout très doucement sur la Vistule et l'y relier aux forces d'avant-garde, en évitant autant que possible de donner l'alarme. Il n'était pas moins important que le maréchal, s'aventurant dans la zone essentiellement périlleuse, s'établît de suite et fortement sur les deux rives du fleuve, qu'il prît tous ses avantages stratégiques, qu'en même temps d'autres corps fussent mis à portée de le secourir. En conséquence, dans le courant de mars, Davout reçut l'ordre d'atteindre le cours inférieur de la Vistule à Thorn, d'appuyer sa gauche à Dantzick, de lui faire occuper solidement le delta du fleuve, l'île de Nogat et le fertile district d'Elbing, de se lier par sa droite aux Polonais de Poniatowski, concentrés eux-mêmes entre Varsovie et Plock et adossés à ces deux places: de développer du premier coup une ligne de bataille imposante. D'autre part, la masse principale, qui le suivait, fut dédoublée: les corps westphaliens, bavarois et saxons, moins fatigués que les nôtres, parce qu'ils étaient partis de moins loin, durent les devancer, presser le pas, se porter sur l'espace compris entre l'Oder et la Vistule, accompagnés par les corps de cavalerie indépendante qui de toutes parts prenaient la tête; les Bavarois s'établiraient à Posen, les Saxons et les Westphaliens à Kalisch; ces trois contingents composeraient une seconde ligne en arrière de Davout et des Polonais, ligne de soutien: quant aux corps de Ney, d'Oudinot et d'Eugène, ils resteraient actuellement en troisième ligne sur l'Oder, où ils seraient rejoints par les divisions de la Garde et les réserves[400].
[Note 400: _Corresp._, 18584, 18587, 18588, 18593, 18599, 18605, 18608.]
Les divers mouvements prescrits se trouveraient exécutés aux environs du 15 avril. À ce moment, si les Russes se jetaient en avant de leurs frontières, Davout serait en état de tenir tête. En même temps, au premier signal d'alarme, les trois corps allemands s'élanceraient à la rescousse sur la Vistule, où ils composeraient avec les Polonais un grand groupement, sous les ordres du roi Jérôme: Ney, Oudinot, Eugène et la Garde arriveraient de leur côté à toute vitesse, à marches forcées, et en peu de jours l'armée entière se trouverait agglomérée sur la Vistule, faisant corps et faisant front. Si les Russes n'exécutaient aucun mouvement, les différentes unités resteraient jusqu'en mai sur les positions qui leur étaient actuellement assignées; elles s'y occuperaient à se reposer et à se refaire. Dans la première quinzaine de mai, la seconde ligne, formée par les corps allemands, puis la troisième, composée des corps tirés de France et d'Italie, se serreraient insensiblement sur la première, comprenant Davout et les Polonais, viendraient la doubler, la tripler, rangeraient enfin sur la Vistule et opposeraient aux Russes, dont ils ne seraient plus séparés que par l'étroit territoire d'entre Vistule et Niémen, l'ensemble de leurs effectifs actuels: neuf corps, trois cent quatre-vingt-douze bataillons, trois cent quarante-sept escadrons, dix mille soixante-huit officiers, six mille cinq cent soixante-cinq chevaux d'officiers, soixante-cinq mille huit cent quarante-trois chevaux de troupe, vingt-cinq mille neuf cent trois chevaux du train, au total trois cent quatre-vingt-sept mille trois cent quarante-trois hommes, quatre-vingt-dix-huit mille trois cent onze chevaux, avec neuf cent vingt-quatre canons, non compris les grands parcs de l'armée et déduction faite de toutes non-valeurs[401].
[Note 401: Tableau récapitulatif présenté le 10 mars à l'Empereur par le major général. Archives nationales, AF, IV, 1642.]
À l'extrémité gauche de la ligne, le contingent prussien se tiendrait prêt à entrer dans le rang. Les troupes qui le composaient avaient été poussées jusqu'au bout de la Prusse orientale, entre Dantzick et Koenisberg; soutenues et surveillées par Davout, elles garderaient pour nous ce coin de terre si précieux par son importance stratégique, sans que Napoléon ait trop tôt à y montrer des Français[402]. Lors de l'ébranlement final, la Grande Armée prendrait les Prussiens en passant et s'agrégerait ces vingt mille hommes. Avec eux et la division Grandjean, qui formait actuellement la garnison de Dantzick, l'Empereur créerait un dixième corps, réservé au duc de Tarente.
[Note 402: _Corresp._, 18608.]
Pour renforcer la droite et donner plus d'ampleur au front de bataille, il venait de faire signe à l'Autriche et de l'appeler en ligne. Les arrangements définitifs furent passés à Paris avec Metternich, sans discussion sérieuse: le traité d'alliance, signé le 14 mars, mettait à notre disposition trente mille Autrichiens, conférait à leur gouvernement le droit de troquer ce qui lui restait de la Galicie contre partie égale des provinces illyriennes, lui faisait entrevoir de plus notables avantages, non spécifiés encore, et garantissait l'intégrité de l'empire ottoman: le but de cette dernière clause était surtout de révoquer formellement la donation d'Erfurt, d'interdire aux Russes toute conquête dans les Principautés et de donner cette satisfaction à l'intérêt autrichien[403]. Le traité signé, les deux cours se mirent en étroite confidence. Napoléon en profitait pour faire passer à Vienne des instructions militaires, pour surveiller l'acheminement vers Lemberg des effectifs promis. Le commandement des Autrichiens était réservé au prince de Schwartzenberg, à cet officier général qui depuis deux ans et demi faisait fonction d'ambassadeur en France. Restant actuellement près de l'Empereur, Schwartzenberg recevrait de lui en temps opportun le mot d'ordre, le signal du départ: il courrait alors rejoindre ses troupes et, bien stylé, bien averti, prendrait toutes ses mesures pour qu'au moment où la Grande Armée déboucherait en avant de la Vistule, les Autrichiens vinssent se serrer contre elle, s'opposant aux provinces ennemies de Volhynie et de Podolie. Par l'adjonction des contingents prussien et autrichien, Napoléon compléterait le corps de bataille à quatre cent cinquante mille hommes et à onze cents bouches à feu.
[Note 403: Voy. le texte du traité dans DE CLERCQ, II, 369-372.]
Élargissant encore son étreinte, déployant son action depuis l'extrême nord jusqu'à la pointe sud-orientale de l'Europe, il jugeait le moment venu de ressaisir enfin la Suède et de s'attacher étroitement la Turquie: l'une et l'autre devaient coopérer aux mouvements de la Grande Armée à la façon de deux ailes séparées, qui agiraient par diversions indépendantes et se jetteraient sur les flancs de la Russie. Dès janvier, notre diplomatie avait accentué son langage à Constantinople. À partir de février, Napoléon se démasque complètement aux yeux des Osmanlis: il leur avoue ses projets, propose des engagements respectifs et irrévocables. Le 15 février, des instructions pressantes sont adressées à Latour-Maubourg, réitérées en mars et en avril; on lui expédie des pouvoirs, un projet de traité, des articles secrets. Ce que l'Empereur attend des Turcs contre la Russie, c'est plus qu'une guerre ordinaire: c'est une guerre nationale et religieuse, une levée et une irruption en masse, un appel à toutes les forces et à toutes les réserves de l'Orient; ce qu'il veut déterminer à sa droite, c'est l'ébranlement d'un monde. Il espère qu'à sa voix la puissance ottomane va ressusciter, revenir à l'âge héroïque où les sultans conduisaient eux-mêmes leurs peuples au combat et jetaient périodiquement l'Asie sur une partie de l'Europe. Il faut que le sultan Mahmoud s'oblige formellement à sortir de Constantinople et à prendre le commandement de ses troupes; il faut que l'étendard du Prophète soit déployé, que cent mille hommes au moins soient avant le 15 mai jetés sur le Danube.
Le gros de cette masse, après avoir franchi le fleuve et réoccupé les Principautés, poussera droit devant soi en territoire ennemi, tandis qu'un corps de quarante mille hommes, composé surtout de cavalerie, se détachera vers le nord et viendra rejoindre notre armée au centre de la Russie. Et déjà l'imagination de l'Empereur lui fait apercevoir, au cours de son expédition, un nuage de cavalerie s'élevant à sa droite et rasant la steppe, le scintillement des lances illuminant l'horizon, l'éclat des cimeterres, l'envolée des burnous, et l'avant-garde de l'Islam se ralliant à lui dans une charge impétueuse. Les spahis, les Arabes, les agiles cavaliers du désert, ajouteront avantageusement à l'universalité et à la bigarrure de ses armées; il les emploiera au service d'avant-postes, à la guerre d'escarmouches. «La cavalerie ottomane, écrit-on de sa part à Constantinople, pourra utilement s'opposer aux Cosaques. Sa Majesté fait cas de sa valeur, et l'appel qu'il lui adresse est un signalé témoignage de sa confiance[404].»
[Note 404: Maret à Latour-Maubourg, 8 avril.]
Au prix d'une coopération ardente et effrénée, Napoléon promet aux Turcs de leur faire restituer, avec les Principautés, la Crimée, le littoral de la mer Noire, tout ce qu'ils ont perdu depuis un siècle. Pour les mieux animer, il écrit à leur sultan, il leur annonce l'envoi d'un ambassadeur, le général Andréossy, qui leur sera un second Sébastiani. Il reprend contact avec eux par tous les moyens possibles: dans un langage de feu, il leur montre l'occasion unique pour venger en une fois toutes les injures de leur race.
Avec la Suède, la difficulté de s'aboucher était plus grande, puisque d'âpres dissentiments n'avaient laissé subsister qu'un simulacre de relations, par l'intermédiaire de chargés d'affaires passifs et muets. Comme la Suède ne lui revenait pas d'elle-même, Napoléon sentit enfin la nécessité de provoquer chez Bernadotte un retour et un repentir; il fit tenter auprès de lui une démarche d'ordre intime. La princesse royale de Suède, après avoir passé l'été à Plombières, était venue à Paris et s'était installée au Luxembourg, chez sa soeur Julie, reine d'Espagne. À plusieurs reprises, lors de ses grandes colères contre la Suède, Napoléon avait jugé ce séjour inconvenant et fait dire à la princesse de s'en retourner[405]. Chaque fois, elle s'était obstinée à rester; chaque fois aussi, sa colère un peu calmée, l'Empereur avait fermé les yeux sur l'inexécution de ses ordres, indulgent à celle qui lui rappelait un doux roman de sa jeunesse[406]. En février 1812, la retrouvant à Paris, il songea à s'en servir. Le duc de Bassano la vit, lui confia un ensemble de demandes et d'offres: demande à la Suède d'une armée contre la Russie, offre de la Finlande et d'un subside de douze millions, sous forme d'un achat de marchandises coloniales[407]. La princesse s'engagea à transmettre ces propositions et prit à coeur de les faire agréer.
[Note 405: _Corresp._, 18230.]
[Note 406: Voy. Fr. MASSON, _Napoléon et les femmes_, 13-24.]
[Note 407: Archives des affaires étrangères, Suède, 297. Cf. ERNOUF, 337.]
Malheureusement, peu de jours avant cet essai de conciliation, Napoléon s'était résolu à l'acte le plus propre à en contrarier l'effet. Lorsqu'il avait entrepris de pousser ses troupes en Allemagne, il avait appris que les habitants, les autorités de la Poméranie suédoise pactisaient toujours avec les Anglais et favorisaient leur commerce. Au moment de nous aventurer si loin, était-il prudent de laisser derrière nous ce coin de territoire hostile, cet étroit passage, cette poterne par où nos ennemis pourraient se réintroduire en Allemagne? Cédant à ses méfiances, cédant aussi à un de ces mouvements d'exaspération qu'il ne savait plus maîtriser, Napoléon avait voulu se garantir avant tout contre le mauvais vouloir de la Suède, quitte à lui proposer ensuite amitié et pardon. Le 19 janvier, il avait donné ordre à Davout d'occuper la Poméranie aussitôt qu'on serait assuré d'y saisir «une grande quantité de marchandises coloniales[408]». Davout avait exécuté sur-le-champ cet ordre à échéance indéterminée et mis la main sur la province suspecte.
[Note 408: _Corresp._, 18447.]
Cette saisie n'excédait pas nos droits, rigoureusement interprétés. En 1810, la Suède n'avait obtenu la restitution de la Poméranie qu'à la condition de se fermer hermétiquement aux produits anglais; par la violation de ses promesses, elle avait aboli les obligations contractées vis-à-vis d'elle. La confiscation de la Poméranie n'en était pas moins une mesure impolitique et souverainement regrettable: elle provoqua à Stockholm un sursaut d'indignation, acheva de nous aliéner les esprits, fournit à Bernadotte l'occasion de consommer et de publier la défection déjà résolue au fond de son âme. Pour se détacher avec éclat de la France, il se fût contenté d'un prétexte; on lui fournissait un motif, et la raison à faire valoir était trop bonne, l'injure infligée à son peuple trop flagrante pour qu'il tardât à s'en armer. Avant que le message de la princesse fût parvenu à Stockholm, on apprenait à Paris que le gouvernement suédois, en réponse à l'occupation de la Poméranie, déclarait sa neutralité, ce qui impliquait reprise des rapports officiels avec l'Angleterre et abandon public du système français. Peu après, on fut informé qu'un envoyé suédois venait de partir pour Pétersbourg en mission extraordinaire; l'annonce de la neutralité n'était qu'un voile à l'abri duquel Bernadotte poussait à terme son évolution hostile et passait à l'ennemi.