Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire
Part 3
Les gouvernements, à l'exception des pouvoirs purement français, résisteront difficilement à la poussée des peuples. Ils semblent eux-mêmes à bout de résignation. Chez les rois et princes du Sud, à Munich, à Stuttgard, à Carlsruhe, le souvenir des bienfaits reçus, des agrandissements obtenus, s'efface de plus en plus; ces princes voudraient moins de territoires et plus d'indépendance: la continuité d'exigences persécutrices, l'horreur de descendre peu à peu «au rang de préfets français», peut les jeter à tout moment en des résolutions extrêmes: parmi ces souverains, il en est un tout au moins, celui de Bavière, qui parle de faire comme Louis de Hollande et de quitter la place, de déserter ses États, de fuir pour échapper à l'homme qui rend intenable le métier de roi et de «mettre la clef sous la porte[31]».
[Note 31: Rapport de l'agent français Marcel de Serres, transmis par Davout le 30 septembre 1810. Archives nationales, AF, IV, 1653. Cf. les _Mémoires de Rapp_, nouvelle édition, 154.]
Le mécontentement ne s'arrête pas aux limites de l'Allemagne: il les dépasse de toutes parts. Sur le littoral, il se prolonge et redouble d'intensité en Hollande; là, une nationalité tenace résiste à l'absorption et ne veut pas mourir. Au sud de l'Allemagne, les vallées des Alpes recèlent un brasier de haines, l'ardent Tyrol, qui a eu en 1809 ses héros et ses martyrs. Les Alpes franchies, si l'observateur descend dans les plaines lombardes, s'il parcourt cette Italie que Bonaparte a naguère transportée et ravie, il constate que l'enthousiasme est mort et l'affection éteinte. Le pouvoir nouveau, par ses rigueurs méthodiques, fait regretter parfois les abus qu'il a détruits: il pèse trop lourdement sur le présent pour qu'on s'aperçoive du travail initiateur et fécond par lequel il jette les semences de l'avenir. Dès l'automne de 1810, Alexandre a fait prendre des renseignements sur l'état des esprits en Italie[32]; il a pu constater l'impopularité du régime français, la résistance à la levée des impôts, au système continental, à la conscription surtout, et s'ajoutant aux atteintes du mal universel, l'indignation des consciences catholiques contre le monarque tyran du Pape et tourmenteur de prêtres. A l'extrémité de la Péninsule, Murat s'irrite du joug: il s'échappe en propos suspects et commence à regarder du côté de l'Autriche[33]. D'un bout à l'autre de l'Europe centrale, Napoléon a perdu l'empire des âmes; son pouvoir universellement subi, illimité, écrasant, est pourtant précaire, car il ne repose plus que sur la force.
[Note 32: Archives de Saint-Pétersbourg.]
[Note 33: Voy. spécialement à ce sujet la lettre écrite le 30 août 1811 par le duc de Bassano au comte Otto. Archives des affaires étrangères, Vienne, 389.]
Au delà de l'Italie et de l'Allemagne, derrière un glacis composé d'États feudataires et de départements annexés, la France elle-même apparaît. Au premier abord, elle présente un aspect incomparable de splendeur et de force, cette France admirée et haïe: ce qu'on voit en elle, c'est une nation merveilleusement disciplinée, superbement alignée, manoeuvrant comme un régiment, dressée et entraînée aux tâches héroïques: une administration ponctuelle, sûre d'elle-même et se sentant soutenue: de grandes institutions se consolidant ou s'ébauchant et dessinant sur l'horizon leurs lignes majestueuses; des oeuvres d'utilité publique ou de magnificence partout entreprises; nulle initiative individuelle, mais l'impulsion donnée d'en haut aux talents, aux dévouements, aux arts de la paix comme aux travaux de la guerre: l'émulation continuellement suscitée et entretenue, devenue le principal moyen de gouvernement: la vie publique organisée comme un grand concours, avec distribution périodique de palmes et de récompenses, qui stimulent l'ambition de se distinguer et l'ardeur à servir.
Cependant, sous cette magnifique ordonnance, un sourd et profond malaise se découvre. D'abord, la France souffre matériellement: les impôts sont lourds, s'aggravent d'année en année, s'attaquant à toutes les formes de la richesse et surtout de la consommation: le plus dur de tous, l'impôt du sang, épuise les générations et en tarit la sève. Le commerce se meurt: l'industrie, qui s'est crue maîtresse du marché européen par la suppression de la concurrence anglaise, a pris quelque temps un fiévreux essor; puis l'excès de la production et une folie de spéculations hasardeuses ont amené une crise. Aujourd'hui, à Paris et dans les principales villes, les faillites se succèdent, les maisons les plus solides manquent tour à tour: c'est l'effondrement du marché et la panique des capitaux[34]. Les manufactures, les grands établissements métallurgiques ferment leurs ateliers: l'industrie lyonnaise est dans la désolation; à Avignon, à Rive-de-Gier, on craint des troubles; à Nîmes, les rapports de police signalent trente mille ouvriers sans travail[35]; il y en aura tout à l'heure vingt mille au faubourg Saint-Antoine. A côté de la détresse matérielle, c'est la gêne et la compression morales: toute spontanéité de pensée et d'expression interdite, un silence étouffant, une nation entière qui parle bas, par crainte d'une police ombrageuse, tracassière, tombant dans l'ineptie par excès de méfiance et faux zèle. C'est sur ce fond de mécontentements et d'angoisses que s'élève l'édifice éblouissant de l'administration et de la cour: le monde officiel et militaire, animé, brillant, gorgé d'or qu'il dépense à pleines mains, dans une fièvre de jouir: le luxe et les embellissements de la capitale, les grands corps de l'État se superposant dans une gradation imposante, les deux noblesses, l'ancienne et la nouvelle, groupées autour du trône: enfin, dominant tous ces sommets, l'Empereur dans son Paris, moins accessible que par le passé, s'entourant d'hommes d'ancien régime, aimant à avoir des courtisans de naissance pour le servir et l'encenser, s'immobilisant parfois dans une attitude hiératique, s'isolant matériellement de son peuple de même que sa pensée s'isole dans le désert de ses conceptions surhumaines. Sa sévérité croissante, son despotisme inquiet, son front orageux indisposent et éloignent: le temps est proche où un agent russe écrira: «Tout le monde le redoute: personne ne l'aime[36].»
[Note 34: Sur ce _krach_ de 1811, voy., indépendamment de la _Correspondance impériale_ (XXVIII, _passim_) et des _Mémoires de Mollien_, III, 288-289, la collection des _Bulletins de police_, archives nationales, AF, IV, 1513 et suiv. _Bulletin_ du 18 janvier 1811: «Les gens les plus sages dans le commerce sont effrayés de l'avenir. La crise est telle que chaque jour tout banquier qui arrive à quatre heures sans malheur s'écrie: «_En voilà encore un de passé!_»]
[Note 35: _Bulletin_ du 16 mars.]
[Note 36: _Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie_, XXI, 271.]
Parole dictée par la haine et souverainement injuste, si on prétend l'appliquer à l'ensemble de la nation. Malgré tout, les masses urbaines et rurales, dans leur plus grande partie, demeurent inviolablement fidèles à l'homme qui leur est apparu au lendemain de la Révolution comme le grand pacificateur, qui a surexcité en même temps leurs plus nobles instincts et leur a largement dispensé l'idéal. La France populaire reste à celui qui l'a prise, fascinée, émerveillée: elle ne comprend pas le présent et l'avenir sans Napoléon: elle souffre par lui et ne l'accuse point. Ce qui est vrai, c'est que les classes moyennes et élevées se détachent. À mesure qu'elles s'éloignent de la Révolution, elles goûtent moins le bienfait de l'ordre rétabli et se prennent à regretter la liberté proscrite: elles s'affligent de voir la paix religieuse, cette grande oeuvre du Consulat, compromise à nouveau, l'arbitraire se développant à outrance et renaissant sous mille formes. Ce qui est plus vrai encore, c'est que ces classes, inquiètes d'excessifs triomphes, ont la sensation de vivre en plein rêve, sous le coup de l'inévitable réveil, et que déjà les habiles, les avisés, songent à se ménager l'avenir par une infidélité prévoyante. Depuis deux ans et demi, il existe une conspiration latente de quelques grands contre le maître, prête à saisir l'occasion d'un revers au dehors, d'un malheur national, pour exécuter le geste imperceptible et félon qui précipitera le colosse ébranlé. Alexandre le sait, car il entretient depuis 1809 une correspondance tour à tour directe et indirecte avec Talleyrand, l'un des moteurs de l'intrigue[37]. Il sait que la famille impériale compte ses mécontents et ses révoltés, car il possède dans son dossier de renseignements une lettre que lui a écrite le roi Louis et qui surpasse en amertume contre l'Empereur les plus âpres pamphlets[38]. Par des propos recueillis, par des lettres interceptées, il connaît les allures sourdement frondeuses des classes éclairées, la fatigue des fonctionnaires, la lassitude des populations, l'atonie et l'épuisement du corps social tout entier. Puis, derrière la France pliant sous le poids de sa propre grandeur, derrière cette nation surmenée, il voit l'Espagne qui s'attache à elle et la ronge, l'Espagne atroce et sublime, défendant pied à pied son sol imprégné de sang et gonflé de cadavres, ses villes en ruine, ses sanctuaires dévastés, massacrant en détail les troupes d'occupation et s'exterminant elle-même dans une guerre affreuse. Il sait que Napoléon a cinq armées en Espagne et n'en peut venir à bout: enfin, au fond de la Péninsule, au sud du Portugal, il aperçoit Wellesley et ses Anglais toujours debout, couvrant Lisbonne, immobilisant Masséna, et l'opiniâtreté britanique, retranchée et terrée dans les ouvrages de Torres-Vedras, mettant des bornes à l'impétuosité française.
[Note 37: Voy. le tome II, p. 46.]
[Note 38: Archives de Saint-Pétersbourg.]
Si Napoléon détient matériellement l'Europe à l'exception de ses extrémités, l'Océan lui échappe: l'Angleterre entoure les côtes de ses flottes, emprisonne les escadres françaises dans leurs ports, oppose au blocus décrété à Berlin et à Milan un contre-blocus, et cerne l'immense empire de mers ennemies. Le continent ne lui est fermé qu'en apparence: son commerce, déjouant les sévérités du blocus, s'infiltre toujours en Europe par le Nord, par la Russie qui lui reste entr'ouverte. Les denrées coloniales dont l'Angleterre s'est fait l'unique acquéreur, sont reçues dans les ports russes, pourvu qu'elles s'y présentent à bord de bâtiments américains, employés et assujettis à ce service. Parmi ces produits, les uns se débitent sur place, les autres traversent le vaste empire: après qu'ils ont paru s'y absorber et s'y perdre, on les voit réapparaître sur la frontière occidentale, ressortir par Brody, devenu un vaste centre de contrebande, et se répandre clandestinement en Allemagne. Alexandre continue à favoriser ce commerce et ce transit interlopes. Bien plus, il a dessein, dans tous les cas, de développer encore et de régulariser ses relations économiques avec l'Angleterre, car il y voit le seul moyen de mettre fin à la crise économique dont souffrent ses peuples et de recréer la fortune publique. Que la guerre éclate ou non, il est résolu, dès que l'occasion lui paraîtra propice, à ouvrir ses ports aux bâtiments anglais eux-mêmes, à l'invasion en masse des produits britanniques, et désormais cette intention demeurera constamment à l'arrière-plan de sa pensée[39].
[Note 39: Nous en trouverons l'aveu dans un rapport rédigé par le comte de Nesselrode à la suite d'une conversation avec l'empereur Alexandre, rapport analysé par nous et cité au chapitre VIII.]
Quant au rapprochement politique avec Londres, il juge inutile de le précipiter; pourquoi se démasquer trop tôt, pourquoi brusquer la paix officielle et l'alliance, alors qu'il existe entre les parties les plus actives des deux nations un accord spontané et virtuel? Les représentants du Tsar dans la plupart des capitales, les Russes établis à l'étranger, les membres de cette société nomade qui s'est dispersée aux quatre coins de l'Europe, s'associent d'eux-mêmes aux agents secrets que l'Angleterre entretient auprès des différentes cours, et c'est ce travail en commun qui prépare, dispose et réunit les éléments d'une sixième coalition. Sans doute, la terreur qu'inspire Napoléon est si grande qu'elle peut empêcher l'effet de ce concert. Tous ces chefs d'État, tous ces ministres qui parlent de se lever contre lui, tremblent devant sa face: dès qu'il se montre, dès qu'il gronde et menace, une épouvante atroce les serre aux entrailles: le spectacle qu'offre partout l'Europe, à ce moment de l'histoire, c'est le combat de la haine et de la peur, et bien hardi serait celui qui affirmerait dès à présent laquelle des deux doit l'emporter sur l'autre. Cependant, Alexandre s'est dit qu'un seul coup, rapidement et audacieusement porté, détruirait le prestige du conquérant, anéantirait l'idée qu'on se fait de son pouvoir, produirait dans les esprits une révolution qui se traduirait par l'universelle prise d'armes. Napoléon sera vaincu dès l'instant où chacun aura la certitude qu'il peut l'être. L'enlèvement du grand-duché, la transformation en ennemi de cette vedette fidèle, l'écrasement des postes français entre la Vistule et l'Elbe, l'apparition des Russes au coeur de l'Allemagne, peuvent fournir cette démonstration, et c'est pourquoi Alexandre attend «avec la plus vive impatience», suivant sa propre expression[40], la réponse de Czartoryski, qui va lui ouvrir ou lui fermer les chemins. Il espère, il croit que, s'il réussit dans son effort pour tirer à soi la Pologne, pour détourner l'Autriche de Napoléon et lui soustraire définitivement la Suède, ces éclatantes désertions entraîneront tout à leur suite; que les rois, les ministres, les peuples, les armées, s'insurgeant contre le despote qui pèse insupportablement sur l'Europe, voleront au-devant du Tsar libérateur.
[Note 40: Lettre insérée dans les _Mémoires de Czartoryski_, II, 253.]
II
A l'extrême fin de janvier, un agent déguisé quittait Pulawi, résidence des Czartoryski dans le duché de Varsovie, et se dirigeait vers la frontière russe. Il la franchit avec mille précautions, évitant les chemins fréquentés, «les endroits surveillés[41]», et arriva à Grodno. Là, il remit un pli au gouverneur de la ville, M. Lanskoï; cette lettre en contenait une autre, adressée à l'empereur de toutes les Russies: c'était la réponse de Czartoryski aux premières ouvertures d'Alexandre: elle fut transmise très mystérieusement au Palais d'hiver. L'effroi inspiré par Napoléon à tous les souverains obligeait les plus puissants, comme les plus humbles, à tramer leurs révoltes dans l'ombre et à se faire conspirateurs[42].
[Note 41: _Mémoires de Czartoryski_, II, 270.]
[Note 42: La réponse de Czartoryski et la seconde lettre d'Alexandre, dont nous citons ci-après de nombreux extraits, ont été publiées à la suite des _Mémoires du prince Adam Czartoryski_, II, 255 à 278.]
La réponse de Czartoryski abondait en objections. Le projet actuellement en cause était pourtant celui dont il avait fait l'espoir et le but de sa vie. Suivant une tradition, en 1805, à Pulawi, lui et les siens s'étaient jetés aux pieds d'Alexandre et l'avaient supplié à genoux de leur rendre une patrie. Mais en 1805 la Pologne inerte et partagée, isolée de tout secours, ne pouvait attendre sa renaissance que d'un mouvement spontané et d'une inspiration miséricordieuse d'Alexandre. Depuis lors, un grand espoir s'était levé pour elle du côté de l'Occident; Napoléon l'avait atteinte et touchée: il l'avait tirée à demi du tombeau; il avait fait du duché la pierre d'attente d'une reconstitution totale. Les habitants des provinces varsoviennes, en se détournant de lui pour répondre aux appels de la Russie, n'allaient-ils pas compromettre leur destinée au lieu de l'assurer? Se détacher de Napoléon, n'était-ce point jeter un défi à la fortune? Puis, les offres d'Alexandre étaient-elles sincères? Fallait-il y voir autre chose qu'un moyen de circonstance et un appât trompeur? Le Tsar tiendrait-il ses engagements au lendemain du succès, en admettant qu'il pût vaincre? Toutes ces craintes percent chez Czartoryski, à travers les réticences et les ambiguïtés de son langage; on sent en lui de douloureux combats, une lutte entre le patriotisme et la reconnaissance: lorsqu'il raisonne ses convictions et ses espérances, elles le poussent vers Napoléon, mais son coeur le ramène et le retient du côté d'Alexandre.
Sans repousser le projet, sans l'accueillir d'emblée, il le discute: il indique comment, selon lui, l'entreprise peut devenir moins irréalisable. Il ne repousse pas en principe le raisonnement fondamental d'Alexandre: après avoir constaté l'attachement enthousiaste et très naturel que les Varsoviens ont voué à l'empereur des Français, il convient que tout sentiment cède dans leurs coeurs au désir passionné de recouvrer une patrie complète et viable; peut-être se donneront-ils au premier qui leur offrira tout de suite ce que Napoléon leur laisse entrevoir dans un nuageux avenir, mais encore faut-il qu'aucun doute ne subsiste en eux sur la sincérité et l'étendue de ces offres, sur l'entière satisfaction de leurs voeux. En conséquence, il ne suffit pas que l'empereur Alexandre promette et même décrète en principe le rétablissement du royaume; il est de toute nécessité que ce prince fasse savoir de quoi se composera le royaume restauré, quel sera son sort, quels seront ses rapports avec la Russie, et qu'il prenne des engagements détaillés. Czartoryski revient plusieurs fois sur cette idée, en termes dénotant une persistante méfiance: se rendant compte que le duché peut aujourd'hui jeter entre les deux empereurs le poids qui emportera la balance, il pose nettement des conditions et réclame des garanties.
Sur trois points, il désire que l'empereur de Russie daigne s'expliquer et précise ses intentions magnanimes. Ce généreux bienfaiteur est-il disposé à reconstituer la Pologne telle qu'elle existait avant les partages, avec toutes ses provinces? Garantira-t-il aux Polonais non seulement l'autonomie sous son sceptre, mais la liberté politique, un régime représentatif et constitutionnel? La constitution du 3 mai 1791 «est gravée dans leurs coeurs en caractères ineffaçables». En effet, elle a marqué un grand effort de la Pologne sur elle-même, une tentative de sa part pour se régénérer et supprimer les vices mortels de son ancien état politique: en décrétant le statut qui organisait la liberté tout en réprimant l'anarchie, la Pologne s'est montrée digne de vivre, au moment même où les trois puissances copartageantes s'apprêtaient à lui porter les derniers coups. La remise en vigueur de la constitution du 3 mai semble la seconde des garanties à solliciter. En troisième et dernier lieu, il paraît indispensable d'assurer à la Pologne ressuscitée des débouchés commerciaux, un régime économique qui procure à ce peuple exténué par les privations, inerte et languissant, un peu de soulagement matériel et d'air respirable. Sous ces trois conditions, il n'est pas interdit d'espérer que les Varsoviens sacrifieront les devoirs de la reconnaissance à l'intérêt supérieur de la restauration nationale.
A supposer ce résultat acquis, le succès de l'entreprise n'en demeurerait pas moins problématique, car elle se heurterait à l'homme qui possède le génie et la force, à celui qui, depuis quinze ans, commande à la victoire. Parmi les chances de réussite qu'Alexandre énumère, Czartoryski en relève plus d'une qui lui semble douteuse. Est-il si facile d'assaillir brusquement Napoléon et de le surprendre? S'il «fait le mort» aujourd'hui, n'est-ce pas avec intention et pour tendre un piège à ses ennemis? En admettant que «sa léthargie» soit réelle, sera-t-il possible de mettre jusqu'au bout son attention en défaut? Son ambassadeur en Russie, le général de Caulaincourt, ne possède-t-il pas de multiples moyens d'investigation et de surveillance? L'empereur Alexandre a-t-il songé à se précautionner du côté de l'Autriche, à s'assurer de cet indispensable facteur? Est-il sûr de retrouver sur le champ de bataille toutes les forces que ses généraux et ses administrateurs font figurer dans leurs rapports? S'est-il mis à l'abri de tout mécompte? «J'ai vu si souvent en Russie cent mille hommes inscrits sur le papier, et n'en faisant, au dire de tout le monde, que soixante mille effectifs!... Le temps des marches, la possibilité de distraire les troupes des endroits menacés, de les faire arriver au jour et aux lieux marqués, auront-ils été exactement calculés? Votre Majesté Impériale aura affaire à un homme vis-à-vis duquel on ne se trompe pas impunément.»
Au lieu de simples assurances, Czartoryski voudrait des explications, des éclaircissements, des certitudes: il les demande avec une hardiesse respectueuse, enveloppant son questionnaire de remerciements attendris, de compliments et d'hommages. Finalement, sous les réserves indiquées, il se déclare prêt à servir la grande idée; il va se rendre à Varsovie, voir quelques personnes, procéder par tâtonnements discrets, en attendant de nouvelles directions. Mais les dernières lignes de sa lettre trahissent encore une fois le trouble de son âme, montrent que la confidence inattendue dont il a été honoré a jeté en lui plus d'émotion que de ravissement: «Je ne saurais exprimer, dit-il, tout ce qui se passe en moi, de combien d'espérances et de craintes je suis continuellement agité. Quel bonheur ce serait de travailler à la fois à la délivrance de tant de nations souffrantes, à la félicité de ma patrie et à la gloire de Votre Majesté! Quel bonheur de voir réunis tous ces différents intérêts que le sort avait paru rendre à jamais contraires! Mais souvent il me paraît que c'est trop beau, trop heureux pour pouvoir arriver, et que le génie du mal, qui semble toujours veiller pour rompre des combinaisons trop fortunées pour l'humanité, parviendra aussi à déranger celle-ci.»
* * * * *
Si peu encourageante que fût cette réponse, Alexandre n'y trouva nullement motif à désespérer. Sa résolution était trop ferme pour reculer devant le premier obstacle. Après un jour et deux nuits de réflexions, il reprend la plume, fait une seconde lettre à Czartoryski et s'y montre décidé, tant que l'impossibilité ne lui en sera pas clairement démontrée, à aller de l'avant: «C'est avant-hier soir, écrit-il, que j'ai reçu, mon cher ami, votre intéressante lettre du 18/30 janvier, et je m'empresse de vous répondre tout de suite. Les difficultés qu'elle me présente sont très grandes, j'en conviens: mais, comme je les avais prévues en grande partie, et que les résultats sont si majeurs, s'arrêter en chemin serait le plus mauvais parti.»
Ceci posé, il s'attaque successivement aux objections de Czartoryski et s'efforce de les détruire. En fait de garanties, il les accorde toutes. «Les proclamations sur le rétablissement de la Pologne doivent précéder toute chose, et c'est par cette oeuvre que l'exécution du plan doit commencer.» La Pologne nouvelle comprendra, avec le duché, les provinces livrées à la Russie par les trois partages et même, s'il est possible, la Galicie autrichienne: ses limites à l'est seront la Dwina, la Bérézina et le Dnieper. Alexandre ne craint pas d'entailler largement les frontières de la Russie pour refaire place à une vaste Pologne, hardiment dessinée. Il lui promet autonomie complète, gouvernement, armée, administration indigènes: sans se prononcer positivement sur la constitution du 3 mai, dont le texte lui est mal connu, il offre «dans tous les cas une constitution libérale telle à contenter les désirs des habitants». L'union avec l'empire voisin sera purement personnelle: le souverain changera suivant les lieux de prérogatives et d'attributions, autocrate en Russie, roi constitutionnel à Varsovie.