Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire

Part 28

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Grâce à cette célérité discrète, la concentration sera fort avancée, lorsque l'écho de nos premiers pas retentira en Russie. Il importe que pour cette époque notre ambassadeur à Pétersbourg soit en mesure de réfuter jour par jour les craintes que l'on ne manquera pas d'exprimer, qu'il ait réponse à tout et ne reste jamais à court d'explications, qu'il soit fourni en abondance d'arguments spécieux, bien imaginés, propres à faire illusion. Le 18 février, une longue instruction ministérielle lui est adressée. Cette pièce dénote chez le gouvernement français une fécondité d'artifices inépuisable; elle suggère à Lauriston des expédients divers, suivant que nos troupes parcourront tel ou tel stade de leur carrière, met une gradation dans la duplicité: c'est tout un cours de dissimulation progressive, se déroulant à travers quinze pages d'une fine écriture: jamais la diplomatie n'aurait été plus audacieusement réduite à l'art de farder la vérité, si cette fausseté n'avait trouvé à l'avance son pendant dans l'hypocrisie caressante avec laquelle Alexandre avait préparé en 1811 la surprise de Varsovie et l'envahissement de l'Allemagne[371].

[Note 371: Le système du baron Fain, dans son _Manuscrit de_ 1812, de Bignon et d'Ernouf, attribuant jusqu'au bout à l'Empereur un désir sincère de traiter et d'éviter la guerre, est aussi insoutenable que celui de Thiers, tendant à rejeter sur Napoléon tous les torts et à dégager la responsabilité d'Alexandre.]

Au début, lorsque la nouvelle de nos marches se répandra à l'état de vague rumeur, Lauriston commencera par tout nier, par nier imperturbablement: «Vous devez, lui écrit le ministre, ignorer absolument le mouvement du Vice-Roi jusqu'à ce qu'on annonce positivement que son armée est à Ratisbonne. Vous direz alors que vous ne le croyez pas possible, que vous supposez qu'il s'agit de quelques bataillons composés des conscrits des départements romains et de la Toscane, qui traversent la Bavière et vont à Dresde. Vous pourrez ajouter que vous aviez en effet connaissance d'un mouvement de cette espèce de cinq à six mille hommes. Vous vous expliquerez de manière à ne pas vous compromettre. Il est probable que vous pourrez ainsi gagner cinq à six jours et peut-être davantage.

«Quand on parlera du mouvement des troupes qui sont à Mayence et à Münster, vous n'en conviendrez pas d'abord et vous pourrez aussi gagner plusieurs jours. Vous direz ensuite qu'il est nécessaire d'avoir une réserve dans le Nord, et que, dans un moment où le blé est cher, on a jugé utile d'éloigner un certain nombre de consommateurs des environs de Paris pour les envoyer dans des pays où les grains sont abondants. Vous pourrez après cela faire entendre que tant qu'on ne passe pas l'Oder, dont les places sont occupées par les troupes françaises, il n'y a lieu à aucune observation: que ces mouvements sont des mouvements intérieurs, et non pas des mouvements hostiles.

«Lorsqu'il ne sera plus possible de nier le mouvement du Vice-Roi, vous direz encore que Sa Majesté centralise ses forces, que la Russie a depuis longtemps centralisé les siennes, en négociant et sans vouloir la guerre; que Sa Majesté ne veut pas la guerre davantage, mais qu'elle négocie dans la même attitude que la Russie.

«Vous devez mesurer vos paroles de manière à gagner du temps, avoir chaque jour un langage différent, et n'avouer une chose que quand, par les dépêches qui vous seront communiquées, on vous prouvera qu'elle est connue.

«Sa Majesté a le droit de réunir ses troupes et son artillerie sur la ligne de l'Oder, de même que l'empereur Alexandre a eu le droit de réunir les siennes sur les bords du Niémen et du Borysthène et sur les limites du duché de Varsovie. Les armées russes sont depuis un an sur les frontières de la Confédération, c'est-à-dire sur celles de l'Empire, tandis que les armées de l'Empereur sont encore bien loin des frontières russes.»

C'est au moment où nos colonnes de tête franchiront l'Oder pour se couler dans les régions de la Vistule, que les soins devront redoubler en vue de prévenir une irruption ennemie. Après avoir bien établi que les Français ne dépassent pas leur droit en occupant des contrées soumises à leur protectorat et qu'ils restent chez eux à Varsovie, l'ambassadeur pourra dire qu'au contraire les Russes, s'ils faisaient un pas en dehors de leurs frontières, s'ils envahissaient le sol de nos alliés, commettraient un acte d'hostilité flagrante et anéantiraient tout espoir de paix: «Le jour où un seul Cosaque mettrait le pied sur le territoire de la Confédération, la guerre serait déclarée.» Mais que Lauriston soit «avare» de ces avertissements: la menace ne doit percer que très discrètement dans son langage; mieux vaut recourir encore, s'il est possible, au miel de la persuasion. Ce qu'il faut dire et répéter avec une persévérance inlassable, sur tous les tons, sous les formes les plus variées, c'est que l'Empereur veut le maintien de la paix et le raffermissement de l'alliance, c'est qu'il conservera jusqu'au bout l'intention et l'espoir de traiter.

À l'appui de ces allégations, Lauriston réclamera de nouveau l'envoi de Nesselrode, afin que dès à présent la négociation s'amorce: il promettra au besoin que nos troupes ne traverseront pas la Vistule; enfin, comme suprême expédient, il pourra parler et convenir d'une entrevue des deux souverains, en se donnant toutefois l'air d'agir par inspiration spontanée et sans ordres, en réservant ainsi à l'Empereur la faculté d'esquiver la rencontre: «Cette dernière ressource, dit l'instruction, ne doit être employée qu'à la dernière extrémité et au moment où les Russes marcheraient sur la Vistule; c'est ce mouvement qu'il faut tâcher d'empêcher ou de retarder en proposant une entrevue, sans engager l'Empereur en rien.» En un mot, pourvu que l'ambassadeur ne compromette que lui-même et ne lie pas son gouvernement, toute latitude lui est laissée dans l'accomplissement de sa tâche temporisatrice. «Gagner du temps», telle est l'expression qui revient à chaque instant sous la plume du ministre: il la répète à satiété, jusqu'à cinq fois en quelques lignes; il l'ajoute sur le texte recopié par surcharges de sa main; il croit n'avoir jamais assez fait comprendre que l'ambassadeur ne doit reculer devant aucun moyen, devant aucune supercherie, pour faciliter la marche silencieuse et rampante de nos troupes jusqu'à leur indispensable base d'offensive, jusqu'à ces pays de la Prusse orientale et de la basse Pologne dont l'Empereur veut se faire un tremplin pour s'élancer en Russie.

II

Étant donnée cette accumulation de stratagèmes, la présence à Paris d'un agent russe à l'oeil trop bien ouvert, d'un informateur trop zélé, présentait des dangers: Tchernitchef devenait gênant. L'Empereur se décida à le faire mettre en observation. Comme il craignait toujours le zèle impatient de Savary et sa lourdeur de main, il préféra confier ce soin au ministre des relations extérieures, à son fidèle Maret, familier par état avec les ménagements diplomatiques. Maret s'adressa à son ami le baron Pasquier, préfet de police; celui-ci prêta l'un de ses plus habiles découvreurs, l'officier de paix Foudras, qui organisa tout un service de surveillance, dont les rapports étaient transmis aux relations extérieures. Seulement, le duc de Rovigo, sentant que l'affaire venait à maturité et ne voulant pas qu'elle lui échappât lors de son éclosion, continua malgré tout à l'envelopper d'une ombrageuse sollicitude, à la couver; il fit passer de son côté des directions et des ordres à la préfecture de police, si bien que cette administration eut à surveiller Tchernitchef à la fois pour le compte de deux ministères. Tous les procédés d'investigation policière furent employés contre lui: on installa dans l'hôtel où il logeait un pseudo-locataire, chargé de l'épier jour et nuit; un homme expert dans l'art de débrouiller le mystère des serrures à secret eut à explorer son coffre-fort[372].

[Note 372: _Mémoires de Pasquier_, I, 518; _Mémoires de Rovigo_, V, 208-220.]

Au bout de quelques jours, on acquit la conviction qu'il venait de se procurer un tableau retraçant avec une précision effrayante toute l'organisation nouvelle de l'armée. Devant ce rapt audacieux, Napoléon se sentit indignement et impudemment trahi: on ne se trouvait plus en présence de quelques indiscrétions coupables, mais partielles; il y avait quelque part un homme, un Français, un misérable, qui instruisait de tout l'ennemi de demain et faisait marché de son pays.

Napoléon se décida à sévir, à chercher et à punir le traître. Rendant la main à Savary, il lui donna toute permission d'agir, sans retirer à Maret le droit de poursuivre son enquête, et laissa ainsi s'établir entre les deux ministres une sorte d'émulation et de concurrence. Toutefois, il n'entendait frapper les complices de Tchernitchef qu'après le départ de ce dernier, afin de n'avoir pas à le comprendre dans les poursuites, ce qui eût prématurément compliqué nos démêlés avec la Russie. Pour le faire déguerpir, il s'avisa d'un moyen destiné à renforcer encore son système de dissimulation. Il réexpédierait Tchernitchef à Pétersbourg avec un message intime et direct pour l'empereur Alexandre. Par un de ces jeux où se complaisait sa finesse madrée, il emploierait l'espion russe à mieux tromper la Russie, à porter une proposition de négocier plus précise, plus développée que les précédentes, et qui néanmoins serait surtout une ruse de guerre.

Le 25 février, il se le fit amener par le duc de Bassano au palais de l'Élysée. Là, pendant deux heures, il parla posément, modérément, comme s'il eût étudié à l'avance ses expressions[373]. Traitant bien Tchernitchef, il lui fit pourtant comprendre, par certaines allusions, qu'il n'ignorait rien de ses pratiques et qu'on n'avait pas réussi à lui en imposer. Sachant aussi que nos préparatifs d'action seraient connus à Pétersbourg lorsque le jeune officier arriverait dans cette capitale, il ne chercha pas à les nier: il les avoua très haut, mais mit un art consommé à établir que la guerre n'en résulterait pas nécessairement.

[Note 373: Le compte rendu très détaillé de la conversation, avec les paroles mêmes de l'Empereur, se trouve dans le rapport de Tchernitchef publié sans date par la _Société impériale d'histoire de Russie_, volume cité, 125-144.]

Encore une fois et dans les termes les plus énergiques, les plus solennels, il affirma qu'il n'avait nullement le dessein préconçu de restaurer la Pologne. Ce qui l'avait mis dans la nécessité d'armer, c'étaient les justes motifs de défiance qu'on lui avait fournis, c'était surtout le silence systématique que l'on opposait à toutes ses demandes d'explications et de pourparlers. «Il y a plus de quinze mois, dit-il, que je me tue à demander que l'on envoie des instructions au prince Kourakine; mais, comme on n'en a rien fait parce qu'il paraît ne point jouir de la confiance de son gouvernement, pourquoi ne voit-on pas arriver le comte de Nesselrode? J'ai appris son envoi à Paris avec plaisir, j'espérais que nous commencerions enfin à nous occuper sérieusement à terminer nos différends; voici cependant quatre mois qu'on nous l'annonce, et il n'arrive pas. Pourquoi est-ce qu'il y a de cela un an, lorsque l'empereur Alexandre vous envoya ici pour la dernière fois, ne vous a-t-on point muni de pouvoirs? _Malgré que vous ne soyez ici que pour les renseignements militaires_, vous connaissez assez la marche des affaires, vous aviez montré de l'intelligence, et à cette époque les choses étaient si simples qu'elles auraient pu être arrangées sur-le-champ. Ma politique est si ronde, je mets si peu de dissimulation dans ma conduite, que dans le fond peu m'importe le choix du négociateur, et si l'on veut, on peut m'envoyer M. de Markof même (c'était le diplomate qui sous le Consulat s'était posé en ennemi personnel du général Bonaparte), pourvu qu'on veuille bien délier la langue et entamer les négociations.» Pour déterminer la Russie à parler, il a tout essayé, il n'a laissé échapper aucune occasion: sa conversation de l'an passé avec le comte Schouvalof qu'il a saisi au passage, son discours du 15 août au prince Kourakine n'avaient point d'autre but. Il espérait que tant et de si pressants efforts auraient enfin raison d'un parti pris d'inertie, d'une inconcevable réserve. Mais non: rien ne lui a réussi: on a persisté à se draper dans un dédaigneux silence; on a continué à se taire, en continuant d'armer. Alors, obligé de supposer des prétentions inavouées ou des desseins hostiles, il a dû mettre en mouvement les masses dont il dispose. Il est en train actuellement de couvrir l'Allemagne de ses troupes, de réoccuper des positions depuis longtemps dégarnies: efforts immenses, coûteux, mais non disproportionnés à ses ressources, car il possède encore dans ses caisses trois cents millions intacts. Cependant, cette surabondance de moyens, qui fait sa sécurité, ne le pousse nullement à désirer la guerre: il ne fera rien pour la précipiter. Donc, si les Russes de leur côté ne la veulent point par intention préméditée, si leurs mouvements suspects ont été uniquement inspirés par les craintes qu'ils ont conçues au sujet de la Pologne et que ses franches explications doivent dissiper, tout peut être encore réparé ou prévenu, et Napoléon, aboutissant à des conclusions fermes, propose un accord sur les trois bases suivantes:

1° Stricte observation par la Russie du blocus continental et exclusion des neutres, mitigée par un système de licences analogue à celui qui se pratique en France;

2° Traité de commerce respectant le tarif russe dans ses dispositions essentielles, mais faisant disparaître ce que cet acte «renferme de choquant et de désagréable pour le gouvernement français»;

3° Arrangement par lequel la Russie finirait l'affaire d'Oldenbourg et effacerait le fâcheux effet de sa protestation, soit en déclarant qu'elle ne veut rien pour le prince médiatisé, soit en acceptant une indemnité qui ne pourrait en aucun cas se composer de Dantzick ou d'une fraction quelconque du territoire varsovien.

Suivant Napoléon, il serait facile de s'entendre sur ces bases. La rentrée de la Russie dans le système continental ne serait qu'un retour au devoir primordial de l'alliance. Quant aux questions de l'Oldenbourg et du tarif, les griefs allégués, s'il n'existait pas derrière eux autre chose, étaient-ils de nature à motiver une guerre qui ferait couler des torrents de sang et renouvellerait le deuil de l'humanité? L'Empereur verrait avec une profonde douleur se rompre pour de telles chicanes une alliance qui lui avait été dictée par son coeur autant que par sa raison, par un penchant déterminé pour Alexandre, par une sympathie qu'il ne peut malgré tout arracher de son âme, qu'il aimait à croire partagée et qui lui semblait devoir assurer la perpétuité de l'accord. «J'avoue, disait-il, qu'il y a de cela deux ans, je n'aurais jamais cru à la possibilité d'une rupture entre la Russie et la France, du moins de notre vivant, et comme l'empereur Alexandre est jeune et moi je dois vivre longtemps, je plaçais la garantie du repos de l'Europe dans nos sentiments réciproques: ceux que je lui ai voués sont toujours restés les mêmes; vous pourrez l'en assurer de ma part et lui dire que, si la fatalité veut que les deux plus grandes puissances de la terre se battent pour des peccadilles de demoiselle, je la ferai (la guerre) en galant chevalier, sans aucune haine, sans nulle animosité, et, si les circonstances le permettent, je lui offrirai même à déjeuner ensemble aux avant-postes. La démarche à laquelle je me suis décidé aujourd'hui sera encore marquée sur mes tablettes à la décharge de ma conscience; vous ayant fait connaître mes véritables sentiments, je vous envoie vers l'empereur Alexandre comme mon plénipotentiaire et dans l'espoir que l'on pourrait encore s'entendre et se dispenser de verser le sang d'une centaine de mille braves, parce que nous ne sommes pas d'accord sur la couleur d'un ruban.»

Cette affectation de désinvolture et de légèreté lui servait à masquer la gravité des prétentions qu'il avait émises; elles étaient bien cette fois l'expression réelle de ses désirs et faisaient apparaître un éclair de sincérité à travers tous ses subterfuges. Enfin, il venait de sortir et de formuler son exigence fondamentale, celle qui portait sur l'exclusion des neutres. À supposer que la Russie y eût fait droit et eût accepté l'ensemble de ses propositions, aurait-il renoncé à son expédition et décommandé la guerre? On peut le croire, car Alexandre eût cédé alors sur tous les points essentiels, moyennant quelques satisfactions de pure forme: il eût adhéré pleinement au blocus et se fût remis au service de notre cause, sans compensation pour lui-même ni sûreté.

Napoléon aurait agréé cette soumission pure et simple, à condition qu'elle eût été entourée des plus expresses garanties; mais à son défaut il n'admettait d'autre issue au conflit que la guerre. C'est ce qu'indiquait le duc de Bassano à Lauriston, dans une nouvelle dépêche: «L'Empereur, disait-il, ne se soucie pas d'une entrevue. Il se soucie même fort peu d'une négociation qui n'aurait pas lieu à Paris. Il ne met aucune confiance dans une négociation quelconque, à moins que les quatre cent cinquante mille hommes que Sa Majesté a mis en mouvement et leur immense attirail ne fassent faire de sérieuses réflexions au cabinet de Pétersbourg, ne le ramènent sincèrement au système qui fut établi à Tilsit, et ne replacent la Russie dans l'état d'infériorité où elle était alors[374].» Cet aveu superbe et brutal ne voulait pas dire que l'Empereur tenait à éviter une négociation, puisque l'envoi de Tchernitchef avait précisément pour but d'en provoquer une: il signifiait que cette négociation ne serait jamais aux yeux de l'Empereur chose sérieuse et susceptible de résultats, à moins que la Russie ne reprît dès à présent son rôle de vaincue et ne se replaçât dans la position où elle était au lendemain de Friedland, alors qu'elle s'estimait heureuse d'acheter la paix au prix d'une alliance empressée et déférente. Napoléon n'excluait pas absolument cette hypothèse, mais ne lui laissait dans ses prévisions qu'une part minime. Jugeant Alexandre trop fier, trop révolté, pour s'humilier avant d'avoir subi de nouveaux désastres, il espérait seulement que ce prince, sans accepter toutes nos conditions, n'oserait répondre à une proposition formelle et enveloppée de moelleuses paroles, par une rupture et une agression immédiates. Sans doute allait-il par respect humain, peut-être aussi par espoir d'arriver à un compromis, rouvrir le débat, formuler des contre-propositions: ainsi s'engagerait et se prolongerait une vague controverse, «une sorte de négociation[375]», à la faveur de laquelle nos armées se glisseraient jusqu'à leurs positions d'attaque et y attendraient la saison propice à l'offensive. C'est en ce sens que les ouvertures faites à Tchernitchef, sans être par elles-mêmes mensongères et fictives, avaient moins pour objet d'éviter que d'ajourner la guerre.

[Note 374: Maret à Lauriston, 25 février.]

[Note 375: Maret à Otto, 3 avril.]

Afin de mieux accréditer le jeune homme comme son porte-parole, Napoléon lui fit remettre une lettre pour l'empereur Alexandre, lettre courte, simplement polie, mais dans laquelle il se référait expressément à ses assurances verbales: «J'ai pris le parti, disait-il, de causer avec le colonel Tchernitchef sur les affaires fâcheuses survenues depuis quinze mois. Il ne dépend que de Votre Majesté de tout terminer. Je prie Votre Majesté de ne jamais douter de mon désir de lui donner des preuves de la considération distinguée que j'ai pour sa personne[376].»

[Note 376: _Corresp._, 18523.]

Muni de la lettre impériale, qui équivalait à un congé, Tchernitchef fit ses préparatifs de départ et ne resta plus que quelques heures à Paris, juste le temps de se procurer l'état de situation de la Garde, acheté comptant. Le 26 février, il montait dans sa chaise de poste. Avant de s'éloigner, mis en défiance par les allusions de l'Empereur et se sentant surveillé, il avait cru devoir détruire un grand nombre de papiers. Cette précaution n'était pas superflue; en effet, à peine avait-il quitté son appartement que la police y faisait irruption, sous la conduite de l'officier de paix préposé en chef à sa surveillance, et procédait à une visite domiciliaire. En explorant, en sondant tous les recoins, on ne découvrit que des lambeaux de lettres, des chiffons lacérés; mis bout à bout, ces débris ne présentèrent aucun sens suivi ou ne révélèrent que d'insignifiantes correspondances. Dans la cheminée de la chambre à coucher, un monceau de cendres s'élevait, provenant de papiers brûlés. Pour fouiller ces cendres, on eut à déplacer un tapis de pied posé devant le foyer; sous l'étoffe, un billet apparut, s'étant glissé là au moment de l'holocauste et ayant échappé aux flammes; il portait ces lignes:

«Monsieur le comte, vous m'accablez par vos sollicitations. Puis-je faire plus que je ne fais pour vous? Que de désagréments j'éprouve pour mériter une récompense fugitive! Vous serez surpris, demain, de ce que je vous donnerai; soyez chez vous à sept heures du matin. Il est dix heures, je quitte ma plume pour avoir la situation de la grande armée d'Allemagne, en résumé, à l'époque de ce jour. Il se forme un quatrième corps qui est tout connu, mais le temps ne me permet pas de vous le donner en détail. La garde impériale fera partie intégrante de la Grande Armée. À demain, à sept heures du matin. _Signé_ M. [377].»

[Note 377: Cette pièce, les particularités et citations suivantes sont tirées du dossier de l'affaire, conservé aux archives nationales, F7, 6575, et du compte rendu des débats devant la cour d'assises.]

Ce billet renouvelait la preuve de la trahison et mettait sur la trace du coupable: c'était le fragment accusateur avec lequel une police qui sait son métier arrive à reconstituer tout l'ensemble d'un crime.

Les agents portèrent leur capture au préfet de police. Celui-ci, se souvenant que l'affaire lui avait été originairement recommandée par le ministère des relations extérieures, crut devoir au duc de Bassano la primeur des résultats obtenus; il se disposa à lui envoyer les originaux des pièces saisies. Toutefois, par prudence et sentiment des convenances hiérarchiques, il voulut se mettre à couvert du côté de son supérieur direct, le duc de Rovigo, et se réserva de lui envoyer des copies. Le 28 février, M. Pasquier préparait cette double expédition, lorsqu'il fut surpris par le ministre de la police en personne, entrant dans son cabinet sous couleur de lui faire «une visite d'amitié». En fait, ayant eu vent des saisies opérées, Savary venait réclamer les pièces comme son bien et confisquer la découverte.

Dans cette occurrence délicate, M. Pasquier se conduisit en fonctionnaire correct et en habile homme: il remit les originaux à Savary, qui avait droit de les revendiquer, mais ne sacrifia pas tout à fait l'autre ministre et lui fit passer les copies, par une interversion des plis préparés. Et le soir, lorsque Savary se présenta d'un air triomphant à l'Élysée, où il y avait cercle de cour, pour rendre compte à l'Empereur, il trouva Sa Majesté déjà prévenue par le ministre des relations extérieures, qui lui avait transmis, sans perdre un instant, les copies reçues de la préfecture. L'Empereur présenta le paquet au duc de Rovigo: «Tenez, lui dit-il d'un ton narquois, voyez cela; vous n'eussiez pas trouvé cette cachotterie de l'officier russe; les relations extérieures ne l'ont pas manqué[378].»

[Note 378: _Mémoires de Rovigo_, V, 213. Cf. les _Mémoires de Pasquier_, I, 518-519, et ERNOUF, 345-347.]