Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire

Part 26

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«Par ce projet, Sire, j'évite de mettre qui que ce soit dans la confidence; ainsi le prince Poniatowski lui-même n'y serait qu'en recevant des ordres. Ce n'est pas que je me méfie de lui; je le regarde comme un homme d'honneur et dévoué à Votre Majesté, mais une lettre peut traîner, et il y a dans ce pays-là des femmes bien adroites.

«On peut espérer que le résultat sera une désorganisation parfaite, et que personne en Prusse ne saura ce qu'il a à faire ni l'état des choses, puisque les courriers seront presque tous interceptés.»

Au besoin, pour éviter de la part des garnisons toute velléité de résistance, on fabriquerait avec beaucoup de soin un faux traité, portant que le Roi, décidé à faire étroitement cause commune avec la France, consentait à nous livrer momentanément les places de sa monarchie, les ouvrages, les points fortifiés. Sur la présentation de cette pièce, toutes les portes s'ouvriraient devant nous, toutes les ressources nous seraient livrées. On ferait croire aux troupes prussiennes qu'elles allaient être conduites en Silésie et là restituées à leur maître; ce ne serait qu'après s'être remises entre nos mains qu'elles connaîtraient leur sort et se sentiraient prisonnières.

«Je sais bien, ajoute le maréchal, qu'aucun mot de ce projet n'a le cachet de la bonne foi; mais on ne ferait qu'user de représailles envers le gouvernement prussien. C'est par ce motif que je le propose, et parce qu'il remplirait les intentions de Votre Majesté, de rendre, le plus possible, l'initiative profitable. Il peut se faire que Votre Majesté rejette la plus grande partie des idées comprises dans ce projet, surtout celles relatives à un faux traité; mais cela peut se modifier. Ce qui m'a fait naître cette idée, c'est une ruse de cette nature que les Prussiens ont employée à Mayence: ils ont fabriqué un ordre du général Custine au commandant de la place de se rendre et de capituler aux meilleurs conditions, n'ayant plus de secours à attendre. Je sens que la représaille est un peu forte, mais on peut la modifier dans l'exécution.»

IV

Par bonheur pour sa gloire, Napoléon écarta ce projet. Peu de jours après avoir demandé à Davout de lui communiquer ses idées, il avait appris que le cabinet de Berlin rouvrait les conférences et paraissait accepter en principe nos conditions; c'était une meilleure note à son actif. M. Lefebvre, continuant sa tournée, visitant Pillau et Gnudentz après Colberg, constatait un ralentissement des travaux, moins d'ardeur à rassembler et à exercer des hommes; il avait même cru remarquer un affaissement de l'opinion, une disposition des esprits à ne plus s'insurger contre l'inévitable et à admettre l'idée d'un abandon total à la France[346]. Pour la première fois, Napoléon trouvait--c'était son expression même au prince de Schwartzenberg--que la Prusse «semblait vouloir se bien conduire[347]», et il écrivait à son frère Jérôme «qu'en cas de guerre elle marcherait sans doute avec nous[348]». Il se résolut donc encore une fois à ne rien brusquer en Allemagne, à épargner la Prusse, sans cesser d'avoir l'oeil sur elle; toujours prêt à l'accabler au moindre mouvement suspect, il reprit ses efforts pour se l'attirer pacifiquement et fit franchir un deuxième pas à la négociation d'alliance.

[Note 346: Rapport d'ensemble de Lefebvre, daté de Breslau le 24 novembre 1811. Archives des affaires étrangères, Prusse, 248.]

[Note 347: DUNCKER, 424, d'après le rapport de Schwartzenberg.]

[Note 348: _Corresp._, 18341.]

Le 15 décembre, dans une nouvelle série d'instructions à Saint-Marsan, le duc de Bassano précisait mieux les conditions de l'entente et la forme à leur donner. Comme l'Empereur affectait toujours de se considérer en état d'alliance avec Alexandre et se piquait de ne point déroger ostensiblement au pacte de Tilsit, les arrangements avec la Prusse seraient en apparence dirigés contre l'Angleterre. Un traité spécifierait mieux les devoirs respectifs des deux parties dans la guerre maritime: cet accord public en dissimulerait un autre, conclu secrètement, un traité d'alliance éventuelle contre les puissances limitrophes de la France et de la Prusse: enfin, ce second acte en recouvrirait un troisième, plus mystérieux encore, celui qui réglerait la coopération prussienne contre la Russie.

À cet égard, Napoléon admettait certains adoucissements: le contingent auxiliaire, au lieu d'être dispersé dans les rangs de la Grande Armée, conserverait autant que possible son individualité: une très faible garnison prussienne serait tolérée à Potsdam, où le Roi pourrait maintenir sa résidence. Saint-Marsan devait traiter avec les ministres prussiens sur ces bases, écouter leurs objections, leur céder au besoin sur quelques points de détail, et peu à peu, sans y mettre trop de précipitation, établir avec eux le texte des différents actes qui seraient soumis ensuite à l'approbation de l'Empereur. Dès à présent, l'Empereur appela Krusemarck aux Tuileries et lui tint un langage solennel, définitif, où il dévoilait les deux faces de sa pensée, son désir sincère de s'entendre avec la Prusse et sa résolution de la frapper sans pitié, s'il ne pouvait obtenir d'elle un dévouement absolu et une obéissance ponctuelle. Jamais, dit-il avec force, il n'avait songé par principe à détruire cet État, à détrôner la dynastie: «J'aime mieux voir le Roi à Berlin que d'y voir mon propre frère[349].» Les conditions transmises de sa part étaient l'expression réelle de ses voeux, mais il ne tolérerait, une fois que la Prusse se serait engagée à lui, aucune arrière-pensée, aucune défaillance, aucune infraction aux devoirs contractés. Il n'est pas de ces alliés que l'on quitte et que l'on reprend, suivant les oscillations de la fortune, et le Roi s'abuserait dangereusement s'il croyait pouvoir prendre pour modèle Frédéric II, passant et repassant d'un camp dans l'autre pendant la guerre de la Succession d'Autriche: malheur à la Prusse si elle retombait dans un jeu misérable et louche, dans ces errements funestes qui perdent les royaumes!

[Note 349: DUNCKER, 425, d'après le rapport de Krusemarck.]

Tandis que ce suprême avertissement retentissait à Berlin, où Saint-Marsan poussait les négociations, la mission de Scharnhorst à Vienne traînait sans aboutir. Metternich avait d'abord opposé quelques objections au choix de cet émissaire: Scharnhorst passait pour affilié aux sectes révolutionnaires qui dissimulaient sous le voile du patriotisme leurs tendances subversives: la pruderie autrichienne s'effarouchait de ce contact. Sharnhorst étant tombé à Vienne sur ces entrefaites, il ne dut qu'au crédit des agents britanniques de pouvoir aborder le ministre des affaires étrangères. Metternich, ayant tant fait que de le recevoir, l'accueillit bien au début et crut devoir lui fournir quelque sujet d'espérance; il avait ses raisons--on verra lesquelles--pour ne pas décourager trop tôt la Prusse et pour la tenir en suspens. Il promit d'étudier la question, amusa Scharnhorst pendant quelques semaines par de doucereuses paroles. Puis, les communications du gouvernement autrichien se ralentirent, s'espacèrent, et la dernière, portant la date du 26 décembre, fut une fin de non-recevoir qui rendit le Prussien «inexprimablement malheureux»: Sa Majesté Impériale s'excusait sur le délabrement de ses finances et ses embarras intérieurs de ne pouvoir se compromettre en aucune façon au profit de la Prusse[350].

[Note 350: DUNCKER, 427. Cf. LEHMANN, II, 434.]

La correspondance que Scharnhorst entretenait avec son gouvernement en termes convenus avait déjà fait prévoir à Berlin cette suprême déception. L'événement donnait raison au Roi contre son ministre, et Hardenberg ne se trouvait plus d'argument contre l'alliance française. Néanmoins, si grande était l'horreur des Prussiens de s'enrôler sous le drapeau détesté et de combattre pour l'oppresseur que le premier mois de 1812 s'écoula presque entièrement sans qu'ils se fussent résignés à franchir le pas. Hardenberg continuait à regarder du côté de Vienne, attendant, sollicitant un signe qui lui dirait d'espérer: il ralentissait, interrompait les conférences avec Saint-Marsan, et en même temps, craignant de lasser la patience de notre ministre, il lui écrivait des lettres tremblantes, pour l'assurer que ces retards ne tenaient à aucune mauvaise volonté.

Enfin, après le retour de Scharnhorst, quand l'insensibilité de l'Autriche se fut clairement démontrée, quand il fut de toute évidence que l'on avait en vain frappé à cette dernière porte, la Prusse se soumit, courba le front et accepta le joug. Le 29 janvier 1812, Saint-Marsan fut prévenu que le Roi et ses ministres renonçaient à discuter nos exigences: ils admettraient les conditions qu'il plairait à l'Empereur de leur imposer, espérant toutefois que le magnanime monarque, dans sa générosité, leur accorderait par mesure spontanée et gracieuse quelque soulagement. Le Roi désirait que l'effectif de ses forces militaires ne fût plus limité au chiffre de quarante-deux mille hommes; que la France, tout en mettant garnison dans Berlin, évitât d'y faire passer les corps qui marcheraient contre la Russie et épargnât à la capitale ce surcroît de charge; par-dessus tout, il tenait à obtenir certaines facilités pour le payement des contributions de guerre restant à acquitter. Toutefois, aucun de ces avantages n'était réclamé comme la condition de l'alliance, qui était accordée dans tous les cas; la Prusse ne négociait plus, elle sollicitait et implorait[351]. Dans les premiers jours de février, Napoléon la sentit s'abandonner à lui comme matière inerte et molle; il n'avait plus qu'à étendre la main pour la saisir.

[Note 351: Saint-Marsan à Maret, 29 janvier 1812.]

Il s'occupait alors à s'emparer définitivement de l'Autriche. Avec elle, les grandes lignes de l'accord avaient été esquissées depuis près d'une année, mais l'on s'était contenté jusqu'à présent de cette entente à demi-mot et par clignement d'oeil. Aujourd'hui, Napoléon jugeait l'instant venu de fixer les relations et d'assurer l'alliance, sans la signer encore. Le 17 décembre, il s'ouvrit à Schwartzenberg; on avait assez causé, dit-il à cet ambassadeur: il était temps de traiter, de formuler avec netteté les engagements respectifs, de faire succéder «au verbiage[352]» des faits et des conclusions.

[Note 352: Rapport de Metternich à son souverain, 15 janvier 1812. _Mémoires de Metternich_, II, 442.]

Cette invite à s'expliquer n'était point pour embarrasser Schwartzenberg, car sa cour venait de le mettre précisément en état de répondre à nos avances et au besoin de les prévenir: à l'instant où l'Empereur faisait vers elle un pas plus marqué, elle s'était déjà mise en chemin pour se rapprocher de lui, et, par un effet bien inattendu de la misérable Prusse, c'était la mission de Scharnhorst qui avait accéléré ce mouvement.

À l'invocation suprême qui lui était venue de Berlin, à ce cri de détresse, Metternich avait pu mesurer l'effroi et le péril de la Prusse: il avait compris que cette puissance touchait aux résolutions extrêmes: tiraillée entre les deux empereurs rivaux, elle allait se jeter vers l'un ou vers l'autre. Or, il importait essentiellement aux Autrichiens de ne point se laisser surprendre par cette évolution, en quelque sens qu'elle se fît. Si la Prusse consommait son accord avec la Russie et se serrait contre elle pour résister à nos exigences, Napoléon l'attaquerait infailliblement; suivant toutes probabilités, il l'écraserait du premier coup et la mettrait en pièces. En ce cas, l'Autriche éprouverait une juste commisération et se trouverait des larmes pour cette grande infortune; toutefois, après avoir payé ce tribut aux convenances, n'aurait-elle pas à exercer des reprises sur la succession de sa voisine? Depuis un siècle, la Prusse s'était formée et arrondie aux dépens de tout le monde: dans les dépouilles de cet État fait de rapines, chacun reconnaîtrait et retrouverait son bien: l'Autriche en particulier ne serait-elle pas fondée à rappeler que la Silésie lui avait été indûment soustraite par Frédéric II et revenait de droit à son ancien possesseur? Seulement, pour qu'elle élevât avec succès cette revendication, il était nécessaire qu'elle se fût placée auparavant dans les bonnes grâces du suprême distributeur des territoires et des provinces; un traité d'alliance avec l'Empereur lui serait un titre pour se présenter au partage de la Prusse. Que si la Prusse, au contraire, cherchait son salut dans la soumission et s'unissait à la France, avant que l'Autriche eût pris le même parti, l'empereur Napoléon, assuré de l'une des deux puissances germaniques, aurait moins besoin de l'autre et lui ferait des conditions moins douces: la concurrence prussienne mettrait à plus bas prix l'alliance de l'Autriche: cette cour se trouverait distancée et prévenue, et c'est pourquoi, dans la seconde hypothèse autant que dans la première, elle ne pouvait trop tôt s'accorder avec Napoléon et se mettre en règle aux Tuileries[353]. Donc, dès le 28 novembre, tandis que Metternich se préparait à nourrir quelque temps les illusions de Scharnhorst et à prolonger les incertitudes de la Prusse, il avait invité Schwartzenberg à prendre les devants auprès de l'Empereur, à entrer franchement en matière, et c'est ainsi que Napoléon, quand il aborda avec l'ambassadeur la question de l'alliance, trouva un homme qui se disposait à lui en parler.

[Note 353: Rapport de Metternich publié dans ses _Mémoires_, 422-435. Cette pièce a été inscrite par erreur sous la date du 28 décembre, mais Metternich lui-même, dans une allusion ultérieure à son travail, lui attribue celle du 28 novembre.]

Dans la conférence du 17 décembre, on se mit assez facilement d'accord. L'Autriche ferait cause commune avec nous contre la Russie: elle fournirait un corps auxiliaire; à ce prix, Napoléon lui garantirait l'échange facultatif de la Galicie contre les provinces illyriennes, dans le cas où la renaissance de la Pologne résulterait de la guerre. Il lui faisait espérer en outre un agrandissement sur le Danube, dans ces principautés roumaines qu'il considérait comme perdues pour la Turquie, et plus vaguement une meilleure frontière du côté de l'Allemagne. Quant à la Silésie, dont le nom avait été légèrement prononcé, elle reviendrait à l'Autriche, si la Prusse commettait le moindre écart et se précipitait ainsi dans l'abîme[354]. Informé de cette conférence et de ses résultats, Metternich laissa à Schwartzenberg toute latitude pour conclure et le munit de pouvoirs. Napoléon apprit très promptement que la cour de Vienne, comme celle de Berlin, n'attendait plus pour signer que son bon plaisir et l'heure marquée par ses convenances.

[Note 354: Rapport de Metternich d'après le compte rendu de Schwartzenberg, 15 janvier 1812; _Mémoires_, II, 435-440.]

Ainsi, sur ce vaste échiquier de l'Europe centrale où le jeu des différentes pièces se commandait, tout s'était opéré par réactions successives. Comme l'empereur de Russie, mû par des considérations politiques et stratégiques, n'avait osé fournir à la Prusse des assurances pleinement satisfaisantes et s'aventurer trop loin en Allemagne, la Prusse aux abois s'était portée vers l'Autriche, en lui demandant conseil et secours, en cherchant près d'elle le point d'appui de sa débilité: l'Autriche avait craint aussitôt de la part de ses voisins un coup de tête qui la mettrait elle-même en fâcheuse posture: voyant les événements se précipiter et tenant à en profiter, elle n'avait trouvé d'autre moyen que de s'entendre avec celui qui paraissait destiné à les gouverner: elle avait pressé le pas vers l'Empereur et s'offrait à lui humblement.

V

En ne voyant point revenir de Berlin la convention du 17 octobre avec la ratification royale, Alexandre avait compris que le courage manquait à Frédéric-Guillaume pour persister dans son projet de révolte et tenter la fortune des armes. Il ne fit rien pour peser sur les dernières déterminations de la Prusse. Sans croire encore à une défection complète, il prenait assez facilement son parti d'une défaillance qui lui permettait de revenir à son plan préféré, à cette défensive sur laquelle il fondait tant d'espoir. Il se replaçait à la position d'immobilité absolue, se bornant à tenir ferme contre les instances suspectes de Napoléon et à le braver par son mutisme. Cependant, tout le monde autour de lui ne se résignait pas aussi aisément à l'idée d'une lutte où la Russie jouerait ses destinées: les suprêmes angoisses de la Prusse coïncidèrent avec une tentative fort remarquable pour ménager entre les deux empereurs une reprise d'entretien et faire naître une chance d'accommodement. Ce fut l'oeuvre individuelle d'un Russe; l'honneur en revient à ce comte de Nesselrode dont les débuts fort remarqués montraient l'aurore d'une grande fortune.

Le 23 octobre, Nesselrode était arrivé de Paris à Pétersbourg. Il avait obtenu permission de quitter pour quelques semaines son poste de secrétaire et venait en congé. L'emploi occulte qu'il remplissait en France à côté de ses fonctions officielles, la correspondance qu'il entretenait avec le favori du Tsar, la nullité même de son chef lui donnaient une autorité et une importance très supérieures à son grade. L'empereur Alexandre commençait à voir en lui une réserve pour l'avenir, un ministre de demain. De son côté, Napoléon lui avait décerné pendant l'audience du 15 août de publics éloges. Ce concert des deux empereurs pour apprécier ses talents lui inspira l'ambition d'un grand rôle, le désir légitime de se placer hors de pair en épargnant à son pays l'épreuve d'une guerre terrible.

Malgré le loyalisme de ses sentiments, il ne pouvait s'empêcher de blâmer et de déplorer la conduite d'Alexandre: il sentait que ce prince, en refusant d'abord de s'expliquer autrement que par énigmes et par périphrases, en se dérobant ensuite à toute négociation, avait contribué pour une grande part à créer l'état de choses actuel et engagé gravement sa responsabilité. Persévérer dans ce système, c'était s'attirer immanquablement la guerre. Nesselrode en redoutait l'issue. Moins hardi que son maître, il estimait qu'aucune puissance n'était de force, seule et sans alliés, à se mesurer contre le colosse. Tandis qu'Alexandre, éclairé par une intuition prophétique, voyait le salut de la Russie dans son isolement même, tandis qu'il avait su discerner à merveille ses véritables et tout-puissants alliés, le temps, le climat, la nature, l'infini des steppes, Nesselrode ne croyait qu'à l'efficacité des coalitions européennes et s'en tenait à ce remède usé. Or, bien qu'à cette époque la Prusse et l'Autriche ne se fussent pas encore remises aux mains de la France, il se rendait compte qu'actuellement la Russie n'en pouvait attendre aucun secours: par conséquent, il jugeait de toute nécessité d'éviter la guerre. Selon lui, puisque Napoléon réclamait depuis huit mois et avec une persévérance infatigable l'ouverture d'une négociation, il fallait le prendre au mot, ne serait-ce que pour vérifier ses intentions et en avoir le coeur net: il fallait traiter pendant qu'il en était temps encore, traiter tout de suite, en y mettant quelque bonne grâce, et envoyer à Paris un agent chargé de terminer la querelle. Nesselrode s'offrait implicitement à remplir ce rôle, à négocier un traité de rapprochement, un acte de pacification, sur des bases que les deux empereurs pourraient honorablement accepter.

Quelles seraient ces bases? À ce sujet, Nesselrode développa ses idées de vive voix devant l'empereur Alexandre et les consigna ensuite dans un rapport fort intéressant, où l'homme d'État à vues lointaines perce déjà sous l'ambitieux secrétaire[355]. Passant en revue toutes les parties du litige, il indiquait en quoi pourraient consister, d'après lui, les sacrifices à faire et les garanties à obtenir.

[Note 355: C'est le rapport que nous publions à l'Appendice, sous le chiffre II. Toutes les citations suivantes, jusqu'à la page 293, sont tirées de cette pièce, où Nesselrode se réfère constamment à sa conversation préalable avec le Tsar.]

Sur la question des neutres, il n'admettait aucune concession: l'honneur et l'intérêt de la Russie, disait-il, l'obligeaient également à se conserver une liberté de commerce relative: cela seul la distinguerait «de cette foule de faibles alliés, aveuglément soumis aux volontés arbitraires et capricieuses de la France». Par contre, il estimait que la Russie devait passer condamnation sur l'affaire de l'Oldenbourg et abandonner formellement le principe d'une indemnité territoriale. Quant à la Pologne, on pourrait, en s'autorisant des offres de Napoléon lui-même, faire insérer dans le traité, sous une forme quelconque, la clause fameuse de non-rétablissement. Mais Nesselrode, esprit positif, n'attachait pas plus d'importance qu'il ne convenait à cette satisfaction platonique. Suivant lui, la Russie devait chercher ailleurs ses sûretés. Ce qu'il fallait demander à Napoléon, c'était de limiter matériellement ses facultés offensives: il devrait réduire à un chiffre d'hommes déterminé l'armée de Poniatowski et la garnison de Dantzick, s'interdire tout envoi de troupes françaises dans le duché de Varsovie, évacuer graduellement les places de l'Oder et libérer la Prusse, qui ferait désormais barrière entre les deux empires. En échange de ce recul de la puissance française, la Russie consentirait à quelques mesures de désarmement: point d'inconvénient pour elle à éloigner légèrement ses armées de la frontière, et Nesselrode conseillait de ne pas élever à ce sujet trop de difficultés. Mais voici où se montre sa pensée dominante: «Il y a encore, écrit-il, un point capital qui est presque à envisager comme la clef de la voûte»: c'est que d'un commun accord entre les deux souverains l'Autriche soit invitée à entrer dans leur arrangement et à en garantir les clauses.

Croyant toujours à la vertu des ligues internationales et ignorant que l'Autriche avait pris son parti de s'abandonner à l'Empereur, Nesselrode ne voyait de sécurité et d'avenir pour la Russie que dans un rapprochement avec elle. Or, l'accession de l'Autriche au compromis franco-russe produirait vraisemblablement ce résultat: elle rétablirait entre les deux cours une solidarité d'engagements, d'intérêts et de droits, d'où naîtrait à coup sûr un renouvellement de confiance: on reprendrait l'habitude de penser et d'agir en commun: au sein de l'entente à trois se formerait une liaison intime à deux, et la Russie trouverait tout à la fois, dans la combinaison proposée, l'avantage d'éviter actuellement la guerre et de préparer pour l'avenir une coalition nouvelle, qui suivant les cas resterait à l'état latent ou se manifesterait activement. Si Napoléon contrevenait à l'arrangement, l'Autriche, qui en aurait garanti le maintien, ne laisserait point sans doute protester sa signature: elle se sentirait engagée d'honneur à marcher aux côtés de la Russie: mais peut-être le seul aspect de ces deux cours fermement unies suffirait-il à faire réfléchir le conquérant et à le tenir en respect. «Le jour où ces deux puissances oseront pour la première fois avouer les mêmes principes et faire entendre le même langage au gouvernement français, sera celui où la liberté de l'Europe renaîtra de ces cendres; ce sera l'avant-coureur de la résurrection d'un équilibre politique sans lequel, quoi qu'on fasse, la dignité des souverains, l'indépendance des États et la prospérité des peuples ne seront que de tristes souvenirs. C'est ainsi que d'une mesure bien calculée résulteraient une foule d'avantages, et que Votre Majesté, en conjurant l'orage, verrait sortir des fruits de sa sagesse les germes d'un véritable état de paix, qui, s'il est compatible avec l'existence de l'empereur Napoléon, ne pourrait, dans l'état déplorable où se trouvent toutes les puissances tant sous le rapport moral que sous celui de leurs moyens physiques, être obtenu que de cette manière.»