Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire
Part 21
Ainsi, sous quelque point de vue que l'on envisage le différend, la guerre est au bout: tous les raisonnements de l'Empereur, toutes les parties de son discours, comme autant d'avenues convergentes, ramènent à la même conclusion: nécessité de la guerre. Cette guerre, Napoléon entend plus que jamais la faire offensive. Mais l'état actuel de ses préparatifs, retardés par leur grandeur même, s'oppose encore à cette initiative. Puis, les négociations avec l'Autriche, avec la Prusse, avec toutes les puissances qu'il importe d'enrôler dans nos rangs, sont restées à l'état d'ébauche. Enfin, la saison est trop avancée pour permettre en 1811 une série d'opérations fructueuses. Dans le Nord, où la grande difficulté pour l'envahisseur est de se pourvoir en subsistances et surtout en fourrages, la saison propice aux hostilités est la fin du printemps: alors, l'épanouissement d'une végétation tardive, mais exubérante, «fait naître le fourrage sous les pieds des chevaux[270]»: la cavalerie, l'artillerie, les équipages militaires trouvent sur place à se ravitailler, sans recourir à de difficiles et dispendieux transports. C'est à cette époque que la Prusse orientale et la Pologne, avec leurs plaines fertiles et leurs vastes prairies, se formeront pour nous en dépôt d'approvisionnements créé par la nature, en grenier d'abondance.
[Note 270: Paroles de Napoléon lui-même. _Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie_, XXI, 374.]
Par tous ces motifs, décidant la guerre, Napoléon décide en même temps et encore une fois de la différer: il en fixe l'époque au mois de juin 1812. Tous ses efforts d'ici là ne tendront plus qu'à gagner du temps. Mettant une sourdine à sa colère, il va exprimer de nouveau et sans relâche à la Russie le désir de traiter, bien certain qu'on ne le prendra pas au mot et qu'il peut impunément multiplier ses invites. Sous le couvert de ces démonstrations pacifiques, il poussera à fond ses armements et ses levées. Simultanément, sa diplomatie reprendra contact avec l'Autriche et la Prusse, avec la Suède et la Turquie, afin qu'il n'ait plus, au moment décisif, qu'à cueillir des alliances parvenues à maturité. Ainsi, sans bruit et sans éclat, tout se préparera pour la grande entreprise. Enfin, lorsque toutes nos forces seront en ligne, lorsque nos alliances seront formées, lorsque Napoléon verra arriver l'heure marquée dans ses profonds calculs, il donnera brusquement le signal: après avoir mis près d'un an à tendre et à bander les ressorts de sa puissance, il les lâchera brusquement, donnera l'impulsion aux cinq cent mille hommes réunis sous sa main, viendra à leur tête aborder impétueusement la Russie. Voilà le plan grandiose et félin qui s'est esquissé dans son esprit dès le début de l'année et auquel il s'arrête définitivement en août 1811; il le fixe alors sur le papier: il l'indique en quelques mots dans le mémoire du 16 août, avec les actions diverses que ce plan comporte et le dénouement foudroyant auquel elles doivent aboutir: c'est comme une règle de conduite qu'il se trace par écrit, pour plus de méthode, et à laquelle nous le verrons rigoureusement s'astreindre.
Les considérations développées, dit le mémoire, «n'ont laissé aucun doute à Sa Majesté sur la question dont elle cherchait la solution». En conséquence, elle a prescrit trois séries d'opérations parallèles. Elle a ordonné de continuer les négociations avec la Russie; elle a ordonné que «des négociations soient ouvertes avec l'Autriche et avec la Prusse, afin que, si d'ici à six mois la Russie persiste dans son système ironique de se plaindre sans cesse et de ne s'expliquer sur rien, Sa Majesté puisse établir un nouveau système d'alliances par des traités qui ne seraient signés qu'à l'expiration de ce terme». Enfin, Sa Majesté a ordonné que «dès à présent les armées soient mises sur le pied de guerre, afin que le mois de juin arrivant, époque où la saison devient favorable aux opérations militaires dans les pays où Sa Majesté devrait porter ses armes, elle soit en mesure, si elle est forcée à la guerre, de venger la foi des traités qu'on ne jura jamais en vain, de défendre le duché de Varsovie et de le consolider en ajoutant à son étendue et à sa puissance».
On remarquera que l'Empereur, dans cette dernière partie du mémoire, affecte encore de s'exprimer sur la guerre en termes dubitatifs; il termine même en paraphrasant la maxime qu'il qualifie de banale: «_Si vis pacem, para bellum._» Mais quelques réticences voulues, quelques phrases de pure forme sauraient-elles prévaloir contre l'ensemble du texte et l'orientation générale des idées? Dans un document destiné à rester, un souverain n'avoue jamais qu'il va délibérément et de parti pris à la guerre, lors même qu'il la veut et la décrète intimement. Au reste, tout projet humain, fût-il conçu par le plus volontaire des hommes, laisse une part à l'inconnu et aux contingences de l'avenir. Napoléon ne jugeait pas tout à fait impossible que la Russie, épouvantée par nos préparatifs, consentît au dernier moment à rentrer dans l'alliance sans conditions ni garanties. Seulement, il se réservait en ce cas d'exiger des sacrifices proportionnés aux efforts et aux dépenses que les Russes lui auraient occasionnés: il n'entendait pas faire pour rien une immense et coûteuse expédition jusqu'au seuil de leur empire. Non content de les assujettir à ses volontés sur tous les points en litige, il leur retirerait les avantages concédés à Erfurt, les priverait de la Moldavie et de la Valachie, les réduirait pour longtemps à un état d'impuissance et de nullité, et certains passages de son mémoire ne laissent aucun doute sur cette intention de les traiter en vaincus, lors même qu'ils viendraient à lui et s'humilieraient au seul contact du fer. Au fond, il n'admet plus qu'une solution par les armes, une capitulation de l'adversaire sous le coup ou sous la menace immédiate de la défaite. C'est en ce sens que les journées des 15 et 16 août 1811 inscrivent une date décisive dans l'histoire de la rupture: elles marquent l'instant où Napoléon renonce à toute idée de transaction, où il se promet d'imposer purement et simplement la loi par la pression de ses armées, et ajourne en même temps à l'échéance de dix mois cette grande contrainte.
CHAPITRE VII
SUITE DES PRÉPARATIFS.
Réponse d'Alexandre aux paroles de l'Empereur.--Nouvelles demandes d'explications.--Instances à la fois pressantes et vagues.--Ce que ni l'un ni l'autre des deux empereurs ne veulent dire.--Coup d'oeil sur nos préparatifs et nos positions militaires.--Dantzick.--L'armée varsovienne.--Les contingents allemands.--L'armée de Davout.--L'armée des côtes.--Camps de Hollande et de Boulogne.--Oudinot et Ney.--L'armée d'Italie.--La garde.--Entassement d'hommes et de matériel.--Minutieux efforts de l'Empereur pour assurer les vivres, le ravitaillement, les transports: moyens employés pour vaincre la nature et les espaces.--Universelle prévoyance.--Napoléon excessif en tout.--Il ruse tour à tour et menace.--Il se laisse volontairement espionner.--Travail parallèle d'Alexandre.--Formation des armées russes en deux groupes principaux.--Barclay de Tolly et Bagration.--Alexandre cherche à reprendre la libre disposition de son armée d'Orient en hâtant sa paix avec la Porte.--Service demandé à l'Angleterre.--Napoléon incite les Turcs à continuer la guerre.--Causes de sa lenteur à s'assurer de l'Autriche, de la Prusse et de la Suède.--Dangers de cette politique.--Bernadotte rentre en scène.--Départ de la princesse royale.--L'été à Drottningholm.--Contrebande effrénée; rapports avec l'Angleterre.--Langage de la France: modération relative.--Le baron Alquier part spontanément en guerre contre la Suède.--Note injurieuse.--Réplique sur le même ton.--Scène extraordinaire entre Alquier et Bernadotte.--Déplacement de l'irascible ministre.--Mise en interdit de Bernadotte.--Il reprend sa marche vers la Russie.--Erreur de Napoléon sur la Suède.--Alternatives de rigueur et de longanimité.--Une crise s'annonce en Allemagne; elle peut avancer la guerre et en changer les conditions.
I
À l'apostrophe lancée au prince Kourakine, Alexandre fit le 25 septembre, par communication diplomatique, une réponse calme et digne, où il se défendait énergiquement d'avoir jeté un regard de convoitise sur aucune partie de la Pologne varsovienne[271]. Mettant à profit le vague et l'obscur de ses insinuations antérieures, il protestait contre l'interprétation qu'on prétendait leur donner; il affectait de n'avoir jamais désiré ce qu'il n'avait pu obtenir.
[Note 271: BOGDANOVITCH, I, 33.]
Napoléon prit acte de ces déclarations, mais répliqua aussitôt: Puisque vous ne voulez rien de la Pologne, que voulez-vous? Entrez en matière sur les intérêts de la maison d'Oldenbourg, parlez net; nous sommes prêts à vous écouter. Et périodiquement, de mois en mois, il invitait le cabinet de Pétersbourg à sortir de sa réserve, à lui envoyer un négociateur spécial ou à munir Kourakine des pouvoirs nécessaires pour faire un arrangement[272]. À ces demandes, Alexandre répondait par ses plaintes ordinaires, par des doléances sans conclusion, et délayait en phrases évasives ses refus de traiter. Ces fins de non-recevoir prévues n'empêchaient nullement l'Empereur de renouveler ses avances en vue d'un accord dont il ne spécifiait pas les bases. Ainsi se maintenait entre les deux souverains un conflit stagnant. Tous deux évitaient de se dévoiler et de trancher la grande équivoque. La véritable question en jeu était maintenant celle du blocus, mais Alexandre n'en parlerait jamais le premier, et Napoléon était résolu à n'en parler qu'à la tête de cinq cent mille hommes. Le duc de Bassano faisait à Lauriston cet aveu: «Je vous le dis encore pour vous seul, Monsieur, l'affaire d'Oldenbourg est peu de chose pour la Russie et pour nous. Les intérêts du commerce et du système continental sont tout... Cette explication ne vous autorise point à aborder ces questions et à sortir de la mesure qui vous est prescrite[273].» Le ministre recommandait à l'ambassadeur, il est vrai, de s'éclairer discrètement sur les dispositions que témoignerait le cabinet de Pétersbourg «si ces questions étaient abordées[274]»; mais l'Empereur, malgré cette formule interrogative, se rendait parfaitement compte que la Russie, ayant répudié presque ouvertement et trahi le système continental, n'y rentrerait jamais de plein gré, qu'il faudrait l'y ramener d'autorité, et il rassemblait sans relâche, coordonnait, multipliait à l'infini ses moyens d'invasion.
[Note 272: _Corresp._, 17394, 18242, 18245.]
[Note 273: Lettre confidentielle du 19 novembre 1811.]
[Note 274: _Id._]
Ce travail se poursuit d'un bout à l'autre de l'Europe française. Au nord, l'avant-poste de Dantzick devient presque une armée, composée de bataillons français, polonais, westphaliens, hessois et badois. Dantzick n'est plus seulement une place munie de toutes ses défenses et se suffisant à elle-même: c'est «le grand dépôt pour toute la guerre du Nord[275]», un magasin abondamment pourvu, un atelier de construction et de réparation. Il y a là des fonderies, des usines, des chantiers en activité, car il importe que la Grande Armée, lorsqu'elle passera sous Dantzick pour entrer en Russie, trouve dans la ville de quoi compléter ses munitions et refaire son matériel. Sur la droite de Dantzick, Napoléon augmente l'armée varsovienne, n'admet plus de différence entre les états portés sur le papier et les effectifs réels: il vient en aide à l'administration locale et lui fait passer des subsides, tout en lui reprochant de mésuser de ses ressources[276].
[Note 275: _Corresp._, 18140.]
[Note 276: _Id._, 18300, 18477.]
En arrière de la Vistule, les garnisons de l'Oder reçoivent des renforts et se composent désormais de troupes exclusivement françaises. Dans la région de l'Elbe, Davout commande maintenant à quatre divisions. Napoléon lui en forme peu à peu une cinquième. Surtout, fidèle à ses procédés, il grossit les divisions déjà existantes par une lente infusion de détachements divers: dans ces moules tout formés, il fait couler insensiblement la matière humaine. Davout a 72,000 hommes d'infanterie; 13,000 sont en route pour le rejoindre: ils porteront les compagnies à l'effectif de 150 hommes, les bataillons à 900, les régiments à 4,500[277]. Autour de Davout et en arrière, les princes de la Confédération sont invités «à remonter leur cavalerie et à préparer leur contingent[278]». L'Empereur donne une attention particulière aux troupes saxonnes, aux divisions westphaliennes, et les tient prêtes à marcher aux côtés de notre armée d'Allemagne.
[Note 277: _Id._, 18170, 18175, 18187, 18208, 18215, 18226. Cf. les réponses de Davout, aux Archives nationales, AF, IV, 1654-1656.]
[Note 278: _Corresp._, 18333.]
En Hollande et dans la France du Nord, une autre armée de quatre divisions était en train de se former. Échelonnée sur le littoral depuis le pas de Calais jusqu'à l'Ost-Frise, s'appuyant aux camps de Boulogne et d'Utrecht, elle regardait la mer et semblait faire face aux Anglais: pour mieux donner le change, Napoléon l'avait nommée: _corps d'observation des côtes de l'Océan_. En réalité, elle était destinée à passer en Allemagne par un changement de front, par une conversion à droite, et à former deux corps de la Grande Armée. Vers la fin de l'année, les troupes massées autour d'Utrecht et de Nimègue viendront se poster entre Munster et Osnabrück et y attendront de nouveaux ordres: celles de Boulogne se dirigeront sur Mayence.
L'Empereur songe d'abord à relier les premières, lors de leur entrée en Allemagne, au corps de Davout, et à constituer au maréchal une armée de deux cent mille hommes, comprenant neuf divisions[279]. Mais Davout s'alarme de ce surcroît de charge et de responsabilité: dans une lettre remarquable, qui fait honneur à sa modestie autant qu'à sa connaissance profonde des vrais principes du commandement, il rappelle à l'Empereur que le maniement direct de neuf divisions excède les forces d'un seul homme[280]. Napoléon se rend à ces raisons; il décide de donner aux troupes de Hollande un commandant en chef spécial et d'en faire une puissante unité sous les ordres d'Oudinot, duc de Reggio; il confiera à Ney, duc d'Elchingen, les masses qui arriveront de Boulogne.
[Note 279: _Id._, 18218, 18285.]
[Note 280: Lettre du 4 novembre 1811. Archives nationales, AF, IV, 1656.]
Dès à présent, de tous les points du territoire, les conscrits rapidement éduqués affluent dans les camps des Pays-Bas, s'y mêlent à de vieux soldats, achèvent de se former à leur contact. Le matériel se réunit à la Fère, Metz, Mayence, Wesel, Maëstricht, afin que les deux corps le prennent en passant. D'un mouvement analogue, toutes les forces disponibles de l'Italie remontent vers le centre de formation établi au pied des Alpes, entre Brescia et Vérone: là s'établit, sous Eugène, une troisième armée, destinée à déboucher en Allemagne par Ratisbonne et à prendre rang dans la grande colonne d'invasion. Chaque corps se compose individuellement ses états-majors, son personnel administratif, ses services auxiliaires, ses parcs, se complète en munitions et en chevaux. Indépendamment des cinq brigades de cavalerie légère affectées aux corps d'Allemagne, Napoléon en crée huit autres, sans fixer encore leur destination: il crée cinq divisions de grosse cavalerie, deux en Hanovre, une à Bonn, une à Mayence, une à Erfurt, la dernière sur le Mincio. Quant à la réserve générale de l'armée, elle est tout indiquée; ce sera la garde. Répartie dans le triangle compris entre Paris, Bruxelles et Metz, la garde rappelle à soi les détachements et les cadres envoyés en Espagne, grossit et enfle sur place, arrive à un complet et magnifique épanouissement. Avec ses grenadiers, voltigeurs, tirailleurs, fusiliers, chasseurs, flanqueurs, avec ses vélites royaux et ses bataillons italiens, l'infanterie comprend maintenant quatre divisions; la cavalerie en forme deux, l'artillerie possède deux cent huit pièces[281], mais les régiments ne quittent pas encore leurs garnisons ordinaires et leurs quartiers de paix. Ainsi, sur des points divers, sous des dénominations différentes, se constituent toutes les parties de la Grande Armée future: Napoléon confectionne séparément les pièces de l'organisme, en attendant qu'il les ajuste, qu'il les soude les unes aux autres, qu'il les monte et les dresse en un formidable appareil[282].
[Note 281: _Corresp._, 18281, 18333, 18365, 18400, et en général toute la _Correspondance impériale_ depuis août 1811 jusqu'à février 1812. Désormais, il n'est presque plus de jour qui s'écoule sans être marqué par l'expédition d'un ou de plusieurs ordres.]
[Note 282: _Corresp._, 18337, 18355-18356.]
Comme les guerres précédentes et surtout celle d'Espagne ont dévoré en partie ses meilleurs régiments, il veut suppléer à la qualité par la quantité, vaincre et écraser par le nombre. Sur tous les points de réunion, il entasse régiments sur régiments, fait des brigades et des divisions avec des éléments de toute sorte, puissamment amalgamés et pétris; il croit n'avoir jamais assez d'hommes, assez de contingents: il attire ses plus lointaines ressources, envoie au prince Eugène des Dalmates et des Croates, promet à Oudinot d'autres Croates, qui combattront à côté de bataillons suisses, fait venir à Paris et passe en revue deux régiments de Slaves à demi sauvages, de _haydoucks_ qui guerroyaient naguère contre le Turc sur les confins de l'Autriche. Il jette en Allemagne des bataillons portugais, d'autres en Hollande, et çà et là, dans les différents corps, des régiments espagnols apparaissent, décimés par la désertion et grelottant de fièvre, dépaysés et emprisonnés dans nos rangs.
Puis, c'est une accumulation d'artillerie. Comptant moins sur les hommes, Napoléon veut avoir plus de canons; il en a déjà six cent quatre-vingt-huit, avec quatre mille cent quarante-deux voitures d'artillerie[283]; il en aura davantage. Sachant aussi qu'en Russie son grand ennemi sera la nature, qu'il engage contre elle un duel redoutable, il tient à munir ses soldats de tout ce qu'il faut pour la vaincre, pour s'ouvrir des chemins, aplanir les routes, supprimer les espaces, créer des communications, franchir les fleuves. Il donne au corps du génie des proportions inusitées: il tient à posséder trois équipages de ponts, servis par un corps spécial et par les marins de la garde: il en fait rassembler lui-même les différentes pièces, les énumérant et les citant par leur nom, afin que l'on n'en oublie aucune: par ses soins, chaque équipage devient un mécanisme parfait et délicat comme un ressort d'horlogerie. Pour mieux assurer le bien-être et l'endurance de ses troupes, pour les mettre à l'abri du dénuement et des intempéries, il leur compose des réserves d'habillement, un rechange complet d'habits, de linge et de chaussures. Il n'oublie pas de commander «vingt-huit millions de bouteilles de vin, deux millions de bouteilles d'eau-de-vie: total, trente millions de liquide, ce qui abreuverait toute une armée pendant une année[284]» Enfin, pour voiturer l'effrayant fardeau d'approvisionnements que l'armée doit traîner à sa suite, il recourt à tous les modes connus de transport et de locomotion: il multiplie le nombre des véhicules; il en invente de nouveaux, commande des caissons d'un modèle perfectionné, recrute des chevaux de trait par milliers, lève des bataillons de boeufs, organise un immense matériel roulant, destiné à suivre nos colonnes, à s'enfoncer avec elles dans les profondeurs de l'Est.
[Note 283: _Corresp._, 18281.]
[Note 284: _Corresp._, 18386. Cf. le n° 18404.]
Jamais sa pensée n'a tant embrassé, ne s'est montrée à ce point féconde et créatrice: jamais il n'a mêlé une science aussi raffinée du détail à d'aussi larges conceptions d'ensemble, et c'était pourtant cette universelle prévoyance qui l'acheminait plus sûrement aux désastres. Son tort, si invraisemblable que le fait paraisse, fut l'excès même de ses précautions: ce fut de ne vouloir rien laisser aux chances de l'imprévu dans l'expédition qui en comportait le plus, de mettre trop de prudence dans sa grande aventure, de raisonner à outrance ses témérités et de prétendre en assurer mathématiquement le succès. Il donnait ainsi à l'oeuvre géante une complexité qui la disproportionnait encore davantage aux facultés humaines. L'armée qu'il se composait, énorme, surchargée et épaissie d'éléments hétérogènes, lourde d'impédiments, réussirait moins aux tâches d'élan et d'entrain où excellaient naguère ses souples armées: elle offrirait plus de prise aux accidents de guerre ou de climat qui pourraient la désagréger dès le début ou la frapper d'impotence: l'une des raisons qui firent échouer l'entreprise fut la grandeur même et la perfection des préparatifs.
Par un jeu double et fortement calculé, Napoléon dissimulait certains de ces préparatifs et montrait les autres. On a vu avec quel soin il cachait l'introduction de nouveaux groupes en Allemagne et celait ses efforts pour loger des instruments d'agression aux portes mêmes de la Russie. Il voulait faire croire qu'il ne donnait encore à aucune partie de ses troupes une direction offensive, qu'il ne marquait point par des jalonnements déjà imposants ses futures positions d'attaque. Par contre, il avouait hautement qu'en présence de l'attitude inexplicable d'Alexandre, il se croyait tenu d'armer, qu'il armait à force, que tout se levait dans l'intérieur de ses États, et que la France, s'il fallait en venir finalement à la guerre, l'engagerait avec un ensemble de moyens dont elle n'avait jamais disposé. «L'Empereur ne veut point la guerre, il fait tout pour l'éviter, mais il a dû se mettre en état de ne point la craindre[285]»: tel était le langage prescrit à sa diplomatie. Lui-même citait des chiffres à effrayer l'imagination: il disait à des auditeurs bien placés pour transmettre au loin ses paroles: «Non, je suis sûr que l'empereur Alexandre ne se fait aucune idée de toutes les forces que je puis employer contre lui; l'ayant connu personnellement et ne pouvant m'empêcher de l'aimer et de rendre justice à ses bonnes qualités, j'en suis réellement très fâché pour lui[286].» L'effet de ces menaces indirectes serait peut-être de faire trembler la Russie et de vaincre son obstination: peut-être la verrait-on, à l'instant où nos armées s'ébranleraient, s'abattre misérablement devant elles et se plier aux plus dures exigences. Dans tous les cas, ainsi avertie, elle se sentirait moins disposée à risquer une attaque, à nous prévenir sur la Vistule.
[Note 285: Lettre de Maret à Latour-Maubourg, 14 septembre 1811.]
[Note 286: Conversation avec le ministre de Prusse, rapportée par Tchernitchef le 12 janvier 1812, volume cité, 282.]
C'était dans le même but que l'Empereur continuait à fermer systématiquement les yeux sur les intrigues de Tchernitchef, dont il ignorait d'ailleurs toute l'étendue. Il se doutait bien que le jeune officier, resté depuis le mois d'avril à Paris où il semblait avoir élu définitivement domicile, rôdait autour des bureaux de la guerre: mais où serait le mal s'il attrapait au passage quelques renseignements, quelques états de situation, propres à lui faire vaguement connaître l'immensité de nos moyens? Les notions qu'il transmettrait à sa cour, à la suite de ces découvertes, ne la porteraient guère aux aventures. Malgré les airs inquiets et les mines déconfites de Savary, Napoléon laissait agir Tchernitchef, quitte à l'arrêter lorsque les choses iraient trop loin et à le prendre sur le fait.