Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire
Part 15
En Suède, il ne s'agit plus de tâter le terrain, mais d'y prendre position. Alquier reçoit ordre de proposer carrément et de négocier une alliance, sans la conclure encore: évitant toute allusion à la Norvège, passant sous silence cet objet cher à Bernadotte, il présentera aux Suédois la Finlande comme le prix naturel de leur concours dans une guerre contre la Russie. Au besoin, pour les mieux mettre en état de faire diversion, la France fournira des subsides: c'est l'Empereur qui le dit lui-même dans une note jetée en marge de l'instruction[199]. En ce qui concerne la Turquie, le projet de dépêche préparé le 12 avril par Champagny et non encore approuvé par l'Empereur, est abandonné comme insuffisant: M. de Bassano lui en substitue un autre, plus net, plus précis, plus nerveux. Latour-Maubourg devra réclamer l'envoi à Paris d'un ambassadeur turc, ayant mission et pouvoir de passer des accords: «Il est convenable que, dédaignant la pompe orientale, cet ambassadeur parte sur-le-champ. Il faut qu'il soit autorisé à signer un traité en forme, avec toutes les dispositions qui lient les gouvernements.» Napoléon veut avoir à sa portée et sous sa main l'alliance de la Turquie, afin de la saisir quand il lui plaira. Le traité à signer serait très avantageux au Sultan: «La France garantirait la Moldavie et la Valachie à la Porte, et en cas de succès, ce qui n'est pas douteux, les deux armées se combineraient pour faire rendre la Crimée à la Porte...--Tout cela, ajoute la dépêche du 27 avril, doit être dit avec prudence et sans rien compromettre, car l'alliance avec la Russie n'est pas rompue, et les difficultés peuvent s'aplanir. Mais, avant que le ministre qu'enverra la Porte arrive, tout sera décidé[200].»
[Note 199: Archives des affaires étrangères, Suède, 295. Cf. la lettre de Maret à l'Empereur du 20 avril 1811, insérée dans la correspondance de Turquie, vol. 221.]
[Note 200: Maret à Latour-Maubourg, 27 avril 1811.]
Ces derniers mots prouvent que l'Empereur croyait alors à un dénouement très bref, qui serait la guerre ou la consolidation de la paix. Ni l'une ni l'autre de ces deux hypothèses ne se réalisa. Alexandre se montrait peu pressé de délier la langue de Tchernitchef, et aucune communication nouvelle n'arrivait du Nord. Par contre, dès le mois de mai, les nouvelles de la frontière prirent un caractère beaucoup moins alarmant. À Varsovie, quand était arrivé l'ordre de mobiliser l'armée, l'émotion avait atteint à son paroxysme: chacun croyait apprendre à tout instant l'entrée des Russes, s'imaginait déjà entendre leur canon[201]. Aujourd'hui, si les bruits d'une restauration de la Pologne par la main du Tsar continuaient à circuler, l'état des forces opposées au duché ne faisait plus croire à l'imminence de l'entreprise. Les agents d'observation, les guetteurs apostés, ne retrouvaient plus les masses ennemies sur les points où ils avaient cru les discerner: elles semblaient s'être dissipées et évanouies: on n'était plus bien sûr maintenant de les avoir vues, et c'était à se demander si un peuple entier n'avait pas été le jouet d'une illusion d'optique. Entre Riga et Brzesc, on continuait à découvrir une ligne de troupes, des divisions échelonnées, dont il était très difficile de déterminer avec exactitude la composition, le numéro d'ordre et l'emplacement, mais la frontière même paraissait se dégager. À Wilna, à Grodno, plus de concentration menaçante; à Bialystock, où une force imposante avait été signalée, on constatait, vérification faite, l'existence d'un bataillon. Bignon, ayant contrôlé les premiers avis à l'aide «d'informateurs plus sages[202]», ayant procédé très soigneusement à une contre-enquête, en venait à penser que les Polonais avaient été une fois de plus dupes d'eux-mêmes, que le péril avait existé surtout dans leur imagination: Davout arrivait à sa même conclusion, se reprochant d'avoir cédé à un pessimisme exagéré[203].
[Note 201: Bignon à Maret, 4 mai 1811.]
[Note 202: Dépêche du 28 avril 1811.]
[Note 203: Davout à l'Empereur, 23 avril, 2, 12 et 17 mai. Archives nationales, AF, IV, 1653.]
En fait, le gros des armées russes restait à proximité du territoire varsovien. Seulement, comme Alexandre persistait dans les hésitations dont nous avons montré le début, quelques divisions avaient été reportées en arrière, éloignées des limites. Puis, chez les troupes qui s'étaient accumulées dans les provinces frontières, une sorte de tassement s'était opéré: les corps, ayant pris leurs positions, s'y tenaient maintenant immobiles, repliés sur eux-mêmes: ils offraient ainsi moins de prise à l'observation qu'à l'état de mouvement et de marche. Les Varsoviens, n'apercevant plus en face d'eux un remuement d'hommes et de matériel qui multipliait les objets à leurs yeux et prêtait à des grossissements fantastiques, se sentaient quelque peu délivrés de leurs angoisses: ils respiraient plus librement: l'oppression diminuait, la fièvre des esprits s'apaisait: l'alerte était passée[204].
[Note 204: Bignon à Champagny et à Maret, 20, 24, 25, 27, 28, 30 avril, 2, 4, 7, 8, 9, 10, 11, 15, 22 et 27 mai.]
Le premier effet de cette accalmie fut d'arrêter les négociations que menait l'Empereur à titre de précautions contre la Russie. Il cesse de répondre aux assurances douteuses de la Prusse: il tient l'Autriche en suspens. Ayant étendu le bras vers la Suède et la Turquie pour les reprendre et les tirer à lui, il interrompt son geste, dès que le besoin immédiat de ces compromettantes alliances ne se fait plus sentir. Il laisse ses représentants sans ordres, sans instructions, et son silence leur prescrit tacitement l'inaction.
À Stockholm, nos offres avaient été accueillies avec un enthousiasme plus apparent que réel: l'objet proposé à Bernadotte ne correspondait pas à ses véritables désirs, et lorsque le baron Alquier l'avait provoqué à discuter un plan de diversion en Finlande, il l'avait trouvé mal préparé sur le sujet, s'exprimant avec gêne, demandant à réfléchir. Cependant, comme il importait de ne pas décourager la bonne volonté de l'Empereur, comme une partie du conseil tenait encore pour l'ancienne politique et regrettait la Finlande, le ministre Engeström avait d'abord suivi les pourparlers avec une sorte d'ardeur. Au bout de quelques semaines, voyant que son interlocuteur n'insistait plus, il cessa lui-même de nourrir la conversation et laissa tomber l'affaire[205]. Avec les Turcs, on s'en tint pareillement aux premières ouvertures: notre légation n'ayant pas renouvelé ses instances pour l'envoi à Paris d'un plénipotentiaire, cet ambassadeur ne partit point: les deux gouvernements restèrent l'un vis-à-vis de l'autre dans une situation mal définie et sur un pied de demi-confiance.
[Note 205: Correspondance d'Alquier, mai à juin 1811.]
Quant à ses armements, Napoléon ne contremande aucune mesure, mais informe ses lieutenants qu'il y a lieu de procéder un peu moins précipitamment, avec plus de mystère et surtout à moins de frais: «Lorsque vous trouverez de l'économie,--écrit-il à Davout,--à mettre douze ou quinze jours de plus à faire faire une chose, je pense qu'il faut adopter ce parti de préférence[206].» Il veut que les corps en formation s'augmentent incessamment, mais qu'ils se munissent de leurs organes sur place, les uns en Allemagne, les autres en Italie ou en France, sans exécuter aucun mouvement qui éveille l'attention[207].
[Note 206: _Corresp._, 17702.]
[Note 207: _Id._, 17726.]
En somme, l'impulsion donnée soudainement aux préparatifs se modère, mais continue à se faire sentir, méthodique et réglée. Par suite de l'alerte survenue, un grand pas avait été franchi dans la voie des mesures guerrières, et il n'était point dans le tempérament et l'humeur de Napoléon de s'arrêter en ce chemin, dès que les circonstances l'y avaient engagé à fond. Vis-à-vis de la Russie, il demeure sous une impression plus prononcée de méfiance et de colère: il en veut amèrement à cette puissance de lui avoir presque fait peur, sans qu'il se rende un compte exact de ce qui s'est passé dans l'esprit d'Alexandre. Il n'est pas éloigné de croire que ce prince a voulu simplement diriger contre lui une grande démonstration militaire, avec l'espoir de lui forcer la main par cette pression et de lui arracher un lambeau de la Pologne. Mais cette hypothèse suffit à le révolter: est-il homme à qui l'on dicte des conditions à la pointe de l'épée? Si l'on veut négocier, pourquoi venir «le casque en tête au lieu d'un bâton blanc à la main[208]»? Et l'apaisement actuel, loin de le confirmer dans la volonté de mettre fin au litige, l'en détourne au contraire, en lui rendant le loisir de préparer sa revanche: se reprenant à l'espérance de gagner du temps et de pouvoir donner à ses préparatifs une formidable ampleur, il revient progressivement à l'idée de faire la guerre au lieu de l'éviter, de la faire en 1812, de mener alors une campagne offensive, à la tête de l'Europe, et de trancher violemment le conflit par la plus grande expédition des temps modernes. Son ardeur à traiter décroît à mesure que le danger s'éloigne.
[Note 208: Paroles répétées par Alexandre à Lauriston, d'après un rapport de Kourakine; lettre particulière de Lauriston au ministre, 1er juin 1811.]
Cependant, ayant senti l'embarras où le jetterait une rupture trop prompte avec la Russie, sachant que cette éventualité peut se reproduire, frappé parfois des risques immenses où l'entraînerait une entreprise au Nord même longuement et minutieusement préparée, il reste encore indécis, perplexe, et ne rejette pas tout à fait l'idée d'une transaction. Sincèrement, il voudrait écarter la question polonaise et chasser ce fantôme: il le dit à Kourakine, avec un luxe de paroles obligeantes qui donne au vieil ambassadeur «la force de se promener avec Sa Majesté pendant deux heures malgré sa goutte[209]». Il le répète avec une sorte d'impatience à un diplomate russe de passage à Paris, au comte Schouvalof: «Que me veut l'empereur Alexandre?--lui dit-il.--Qu'il me laisse tranquille! Croit-on que j'irai sacrifier peut-être deux cent mille Français pour rétablir la Pologne[210]?» Et il fait justement observer que le duché dans son état actuel, c'est-à-dire faible et soumis, lui est plus avantageux qu'une Pologne indépendante et forte, qui se soustrairait tôt ou tard à sa tutelle. Mais est-il possible de rassurer la Russie à moins d'un dépècement du duché, condition inacceptable et déshonorante? Puis, il est une autre question que Napoléon ne renonce jamais au fond de l'âme à réveiller et à reprendre: c'est celle des neutres et du blocus. À supposer que l'on trouve moyen d'aplanir les difficultés présentes, Alexandre consentira-t-il à décréter des mesures plus efficaces contre les Anglais et suppressives de leur commerce? Telle est la question d'importance capitale qui complique toujours aux yeux de l'Empereur et aggrave le problème. Sur tous les points en suspens, il espère que le duc de Vicence, soit par réponse aux deux lettres qui lui ont été adressées, soit de vive voix après son retour, va lui fournir enfin des notions précises: il a hâte de savoir à quel prix au juste il pourrait s'épargner une guerre avec la Russie et s'assurer un renouvellement de concours contre l'éternelle ennemie.
[Note 209: Rapport cité dans la lettre de Lauriston du 1er juin.]
[Note 210: _Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie_, XXI, 415.]
CHAPITRE V
RETOUR DU DUC DE VICENCE.
Contre-coup à Pétersbourg de l'émotion suscitée en Allemagne et en France.--Alexandre est instruit de nos mouvements militaires et craint que Napoléon ne prenne l'offensive.--Il se demande encore si une attaque n'est pas la meilleure des parades.--Mouvement de l'opinion en sens contraire.--Wellesley donne à l'Europe des leçons de guerre défensive.--Il fait école.--Le général Pfuhl et son plan.--Peu à peu, Alexandre incline vers un système purement défensif.--Il voudrait éviter la guerre sans rentrer dans l'alliance.--Encore le duché de Varsovie.--Confidence au ministre d'Autriche.--Réponse par allusions et sous-entendus, aux interrogations du duc de Vicence.--L'empereur Alexandre et le roi de Rome.--Arrivée de Lauriston.--Gracieux accueil.--Alexandre compte sur Caulaincourt pour déterminer Napoléon à lui offrir ce qu'il n'entend pas demander.--Il annonce la résolution de se défendre à toute extrémité: solennité et sincérité de cette déclaration.--Émotion de Caulaincourt: ses tristes pressentiments.--Son retour en France.--Il va trouver l'Empereur à Saint-Cloud.--Sept heures de conversation.--Caulaincourt se porte garant des intentions pacifiques d'Alexandre.--Un quart d'heure de silence.--Les deux questions corrélatives.--Napoléon repousse l'idée de diminuer la garnison de Dantzick.--Caulaincourt insiste sur la nécessité d'opter entre la Pologne et la Russie.--La pensée de l'Empereur passe par des alternatives diverses.--L'infranchissable obstacle.--Caulaincourt signale les dangers d'une lutte contre le climat du Nord, la nature et les espaces; il affirme qu'Alexandre se retirera au plus profond de la Russie et cite les propres paroles de ce monarque.--L'Empereur ébranlé; son interlocuteur croit avoir cause gagnée.--Napoléon fait le dénombrement de ses forces; un vertige d'orgueil lui monte au cerveau.--Il croit que tout se réglera par une bataille.--Suite de la conversation.--Retour sur l'affaire du mariage.--Dernier mot de Caulaincourt.--Juste raisonnement et illusions fatales.
I
Alexandre flottait toujours entre plusieurs partis, indécis et troublé. Les rapports de Tchernitchef et d'autres avis lui avaient appris l'élan donné à nos préparatifs: il voyait les armées varsovienne et saxonne se mobiliser à la hâte: il voyait se lever derrière elles la puissance française. Effrayé en outre de paroles violentes que Napoléon s'était permises devant le conseil de commerce à l'adresse des États contrebandiers, il craignait que le conquérant ne fondît à bref délai sur ses frontières, pour le punir d'avoir armé. Autour de lui, on croyait à la guerre pour la fin du printemps, pour l'été au plus tard: l'alarme avait repassé de Paris à Pétersbourg, et le Tsar se demandait parfois s'il ne ferait pas bien de mettre à profit ce qui lui restait d'avance, de marcher à la rencontre de l'envahisseur[211].
[Note 211: Dans son grand rapport d'avril, Tchernitchef avait continué, tout en reconnaissant que la Russie pouvait actuellement traiter avec l'Empereur, à développer des plans d'agression et de surprise, celui-ci entre autres: «Prodiguer toutes les assurances et en général toutes les démonstrations qui tendraient à tranquilliser Napoléon à notre égard, consentir à désarmer simultanément et faire faire même quelques marches rétrogrades à nos divisions, sans toutefois trop les éloigner; enfin l'endormir et l'engager à diriger de nouveaux efforts sur l'Espagne, ce qui, en le rendant moins redoutable, nous permettrait d'attendre qu'il fût complètement engagé dans cette nouvelle lutte pour profiter de la diversion.» En marge du rapport, on trouve cette annotation de la main d'Alexandre: «Pourquoi n'ai-je pas beaucoup de ministres comme ce jeune homme?» Vol. cité, 109.]
En avril, un agent prussien qui l'approchait souvent, le lieutenant-colonel Schöler, ne considérait pas qu'il eût écarté toute idée d'offensive[212]. Un peu plus tard, le Suédois Armfeldt éprouvait la même impression. Cet adversaire implacable de Napoléon, cet homme qui semble n'avoir vécu que pour haïr, était arrivé récemment de Stockholm, d'où Bernadotte l'avait chassé par crainte de ses intrigues et aussi pour plaire à l'Empereur. Parfaitement accueilli à Pétersbourg, Armfeldt tâchait d'y démontrer que «tout était perdu si on se laissait prévenir par Bonaparte[213]», et constatait avec joie que ses paroles trouvaient de l'écho: Alexandre lui parlait de l'envoyer prochainement à Londres négocier la paix et l'alliance avec l'Angleterre, ce qui équivaudrait à une rupture avec la France[214].
[Note 212: Voyez les rapports de Schöler en date des 30 mars, 5 et 18 avril, mentionnés ou cités par DUNCKER, 353-354.]
[Note 213: TEGNER, _Le baron d'Armfeldt_, III, 300.]
[Note 214: _Id._, 301.]
Ainsi, Alexandre ne décourageait pas totalement les partisans de l'offensive. Cependant, il en sentait mieux chaque jour les inconvénients et le danger. Il savait que son projet, vaguement soupçonné dans les différentes cours, avait suscité partout un blâme universel, et que l'opinion européenne ne le suivrait pas dans cette aventure. S'essayant encore par moments à gagner, à convertir l'Autriche, dont il jugeait la bienveillance indispensable[215], il n'obtenait que de froides et évasives paroles. De plus, des raisons purement stratégiques, développées autour de lui avec une véhémence croissante, l'inclinaient à chercher le salut dans une défensive préméditée et systématique.
[Note 215: Dépêche à Stackelberg, 2 juin 1811. Archives de Saint-Pétersbourg.]
L'idée de faire aux Français une guerre à la Fabius, de se dérober à leur choc, d'attendre pour les combattre qu'ils fussent épuisés par les marches et les privations, de leur opposer alors un terrain hérissé de défenses, des remparts plutôt que des hommes et derrière ces remparts d'inaccessibles espaces, hantait depuis longtemps certains esprits: elle avait été préconisée auprès d'Alexandre par des Allemands, comme Wolzogen; par des Russes, comme Barclay de Tolly, le futur ministre de la guerre: au lendemain d'Eylau, Barclay avait dit: «Si je commandais en chef, j'éviterais une bataille décisive et je me retirerais, de sorte que les Français, au lieu de trouver la victoire, finiraient par trouver un second Poltawa[216].» Ces conseils étaient demeurés toutefois isolés et timides, jusqu'au jour où un grand événement de guerre en avait démontré la valeur. En ce printemps de 1811, la campagne de Portugal s'achevait, et l'on commençait à bien connaître les détails de ce duel poursuivi aux extrémités de l'Europe occidentale entre Masséna et Wellesley. Masséna n'avait rien fait de grand, parce que le général anglais, après avoir reculé devant lui, après avoir laissé les Français s'aventurer dans les déserts rocheux du Portugal et les _sierras_ brûlantes, avait fini par leur opposer, au bout de cette voie douloureuse, un front couvert d'ouvrages et de redoutes, contre lequel s'était brisé l'élan affaibli de nos troupes. En art militaire, la manie d'imitation est plus fréquente que partout ailleurs, la mode plus impérieuse. Désormais, il n'y avait plus qu'une voix dans les états-majors européens pour déclarer que Wellesley avait trouvé le secret de résistance si longtemps cherché, la recette de victoire, et qu'il convenait d'appliquer en tous lieux sa méthode.
[Note 216: BOGDANOVITCH, I, 93.]
À Pétersbourg, cette doctrine se formulait sous la plume d'un Allemand au service de la Russie, le général Pfuhl, officier studieux et érudit, stratégiste de cabinet, qui brillait dans la théorie et faiblissait dans la pratique. Pfuhl avait rédigé un plan de campagne fondé sur les données fournies par la guerre de Portugal, combinées avec certaines règles classiques. Il s'agirait d'attirer les Français le plus loin possible de leur base d'opérations et de les recevoir dans des lignes de défense fortement établies. En particulier, dans l'espace vide qui s'ouvre entre le Dnieper et la Dwina et sépare ces deux fleuves protecteurs, une sorte de réduit central, un camp retranché de dimensions colossales, un Torres-Vedras russe, s'élèverait et boucherait la trouée. La principale armée de l'empire reculerait peu à peu jusqu'à ce poste, viendrait s'y immobiliser et s'y défendrait obstinément, tandis qu'une seconde armée, moins nombreuse et plus mobile, inquiéterait et harcèlerait l'adversaire. Ce n'était pas encore le système de la retraite à outrance, du recul continu; c'était le système de la défensive sur le front de bataille combiné avec celui des attaques de flanc. Quant à la Prusse, on ne lui demanderait qu'une coopération passive: elle aurait à livrer sans combat sa capitale et ses provinces, à s'effacer devant l'invasion, à se retirer et à s'enfermer tout entière, armée, gouvernement, administration, dans celles de ses places qui avoisinaient la mer. Transformées en camps retranchés, ces places immobiliseraient une partie des troupes françaises: ce seraient autant de Torres-Vedras prussiens, appuyant de loin celui que les Russes feraient surgir en avant de leurs deux capitales, à grande distance de leur frontière[217]. Le principal inconvénient du plan proposé par Pfuhl était de diviser les forces de la résistance et d'offrir notamment les armées russes en deux masses séparées aux coups de l'envahisseur. Néanmoins, Alexandre sentait quelque disposition à l'adopter, parce que ce plan donnait une forme précise et presque scientifique à la conception défensive qui commençait de prévaloir en lui. Dès la fin de mai, il cédait visiblement à l'instinct sauveur qui lui montrait la Russie inexpugnable chez elle et hors d'atteinte[218].
[Note 217: BOGDANOVITCH, I, 72-95. _Mémoires de Wolzogen_, 55 et suiv.]
[Note 218: Voyez sa lettre au roi de Prusse, arrivée à Berlin du 26 au 28 mai, citée par DUNCKER, 361-362.]
Il tenait, d'autre part, à rester en conversation avec la France, à ne pas interrompre les pourparlers. Au fond, voyant la guerre de plus près, il en sentait mieux l'horreur et ne voulait point rejeter toute idée d'apaisement. Il s'estimerait satisfait si Napoléon, au prix de quelques mouvements rétrogrades des Russes, consentait à éloigner le danger de ses frontières, à désarmer Dantzick, le duché de Varsovie et la ligne de l'Oder, sans trop le presser pour la terminaison des différends: il s'accommoderait d'un état mal défini qui lui épargnerait les risques formidables d'une lutte et qui le dispenserait en même temps de remplir les obligations contractées, qui lui fournirait prétexte pour consommer plus tard son rapprochement économique avec l'Angleterre.
Quant à finir totalement la querelle avec la France, à supposer que la chose fût souhaitable, où en était le moyen? Les contre-propositions transmises par Tchernitchef paraissaient d'inefficaces palliatifs. Restait, il est vrai, la solution chère à Roumiantsof, celle qui consistait à morceler le duché de Varsovie. Alexandre n'en admettait pas d'autre, mais il continuait à admettre celle-là, et certaines de ses confidences en font preuve. Parlant un jour au comte de Saint-Julien, ministre d'Autriche, de l'Oldenbourg et du dédommagement à trouver, il finissait par lui dire «d'un air de réticence»:--«Je sais bien un équivalent qui pourrait nous convenir[219]»;--et Saint-Julien, après avoir cherché à bonne source l'explication de ce propos, écrivait à sa cour que le Tsar ne ferait point difficulté d'accepter «la partie du duché de Varsovie située sur la rive droite de la Vistule».
[Note 219: ONCKEN, _Oesterreich und Preussen im Befreiungskriege, II, 611_.]
Alexandre, il est vrai, se hâtait d'ajouter, au sujet du mystérieux équivalent: «Il n'en peut pas être question encore.» En effet, après l'accueil qu'avaient reçu les insinuations de Tchernitchef, il jugeait plus inopportun que jamais de notifier trop clairement des prétentions dont Napoléon pourrait se faire contre lui une arme empoisonnée. Dans ses entretiens avec notre ambassadeur, il va réitérer vaguement sa demande, mais il cherchera moins à se faire comprendre qu'à ne pas se compromettre: il continuera à s'exprimer par allusions à peine formulées, à négocier du bout des lèvres: il couvrira sa pensée d'un voile assez transparent pour qu'elle se laisse entrevoir, assez épais pour que nul ne puisse la distinguer pleinement et la dénoncer.