Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire
Part 11
Aussi bien, la négociation à mener ne pouvait ressembler à aucune autre. En suivant la méthode ordinaire, en énonçant nettement ses désirs, la Russie s'exposerait à un grave péril. Il était à craindre que Napoléon, malgré les sentiments conciliateurs qu'il affectait, ne nourrît au fond de l'âme de mauvais et perfides desseins. En ce cas, le despote sans scrupules s'emparerait de demandes trop clairement articulées pour accuser la Russie à la face du monde de visées spoliatrices, de prétentions attentatoires à l'intégrité et à l'existence d'un État indépendant: il la mettrait dans son tort aux yeux de l'Europe; tout au moins la perdrait-il irrévocablement dans l'esprit des Varsoviens, et l'empereur Alexandre, malgré ses déboires, ne renonçait jamais complètement à capter ce peuple. Par conséquent, on ne crut à Pétersbourg pouvoir procéder avec trop de prudence, de circonspection et de mystère. On jugea indispensable de ne s'exprimer qu'à demi-mot, par un murmure à peine intelligible, pour se garder la faculté de démentir au besoin ses propres paroles et d'affirmer qu'on n'avait rien dit. Tout se passera donc par insinuations légères, par sous-entendus et réticences, le but de la Russie étant de suggérer un mode de solution, sans l'indiquer positivement, et de se faire proposer ce qu'elle n'entend point demander. Dans le fatras de documents que nous livre à cette époque la correspondance des deux cours, il faut s'attacher à un tout petit mot noyé çà et là dans des flots de rhétorique, à quelques incidentes, à quelques tournures de phrase révélatrices, pour découvrir le secret d'Alexandre ou plutôt de son ministre, pour comprendre à quoi vise et tend leur politique. La négociation qui porte en elle le sort futur des deux empires se fait humble et cachée, se glisse furtivement parmi des discussions de pure forme, longuement et fastidieusement entretenues; nous la verrons se faufiler à travers un amoncellement de paroles creuses et de dissertations stériles.
D'abord, des insinuations préparatoires furent faites au duc de Vicence. Lorsqu'il se plaignait de l'ukase, on lui répondait sur un ton modéré et conciliant, mais Roumiantsof et même l'Empereur faisaient observer «qu'il faudrait s'entendre en même temps, ou peut-être avant, sur d'autres points... qu'il fallait faire la part de la politique avant celle du commerce[152]». L'ambassadeur, s'autorisant de ces déclarations, abordait-il le différend politique, pressait-il les Russes d'accepter Erfurt en échange de l'Oldenbourg ou d'indiquer un autre équivalent, Alexandre restait dans le vague, se bornant à demander justice, réparation, sécurité, soutenant que c'était à la France de parler et d'offrir; mais Roumiantsof s'avançait un peu plus. Suivant lui, «la porte était toujours ouverte pour s'entendre quand on voudrait proposer une indemnité convenable et juste tant pour le duc d'Oldenbourg que pour la Russie, avec laquelle cette affaire paraissait maintenant devoir se traiter directement... Erfurt n'était une indemnité réelle sous aucun rapport et ne pouvait convenir ni au prince, ni à la Russie, _qui ne pouvait en désirer une et en accepter qu'une qui eût dans sa situation même la garantie de sa tranquillité et qui pût être protégée et assurée pour l'avenir_[153].» Pour que le nouvel établissement du prince trouvât sa sécurité dans sa position, il devait nécessairement toucher et s'appuyer au seul empire intéressé à le défendre: or, parmi les innombrables territoires dont Napoléon disposait, il n'en était qu'un qui confinât à la Russie: c'était le duché de Varsovie.
[Note 152: Caulaincourt à Champagny, 27 mars.]
[Note 153: _Id._, 6 avril.]
Le cabinet de Pétersbourg mettait ainsi notre ambassadeur sur la voie et lui fournissait quelques moyens de déchiffrer l'énigme. Dans le même temps, l'occasion s'offrit de s'adresser directement à l'empereur des Français. Sa lettre au Tsar en date du 28 février, confiée à Tchernitchef, venait d'arriver et nécessitait un retour. Alexandre prépara immédiatement sa réponse: il la ferait naturellement rapporter par Tchernitchef, n'ayant que de trop bonnes raisons pour réintroduire à Paris ce fin observateur, cet agent perspicace et futé. Dans sa communication à l'Empereur, il n'entendait se permettre aucune allusion à un morcellement de l'État polonais, mais une rédaction habilement nuancée ne pourrait-elle induire Napoléon à y penser et lui en faire venir l'idée?
Alexandre rédigea très soigneusement sa lettre, d'après un brouillon écrit de sa main et plusieurs fois remanié[154]. Sur tous les points en contestation, il acceptait et soutenait vaillamment la controverse, attaquait au besoin pour se mieux défendre, sans se départir jamais d'une exquise courtoisie, et, dans la polémique engagée entre les deux souverains, ne se montrait nullement inférieur à son rival. Avec beaucoup de dignité, il réitérait ses plaintes au sujet de l'Oldenbourg, se justifiait de l'ukase, rappelait les services rendus par lui à la cause commune, indiquait en passant que les travaux de fortifications et les armements opérés dans le duché exigeaient de sa part certaines mesures de même ordre. Enfin, après s'être montré en tout fidèle observateur des traités, il terminait ainsi: «Loin d'être frappé de la pensée que je n'attends que le moment de changer de système, Votre Majesté, si elle veut être juste, reconnaîtra qu'on ne peut pas être plus scrupuleux que je l'ai été dans le maintien du système que j'ai adopté. Au reste, ne convoitant rien à mes voisins, aimant la France, quel intérêt aurais-je à vouloir la guerre? La Russie n'a pas besoin de conquêtes et peut-être ne possède que trop de terrain. Le génie supérieur que je reconnais à Votre Majesté pour la guerre, ne me laisse aucune illusion sur la difficulté de la lutte qui pourrait s'élever entre nous. D'ailleurs, mon amour-propre est attaché au système d'union avec la France. L'ayant établi comme un principe de politique pour la Russie, ayant dû combattre assez longtemps les anciennes opinions qui y étaient contraires, il n'est pas raisonnable de me supposer l'envie de détruire mon ouvrage et de faire la guerre à Votre Majesté, et si elle la désire aussi peu que moi, très certainement elle ne se fera pas. Pour lui en donner encore une preuve, j'offre à Votre Majesté de m'en remettre à elle-même sur la réparation dans l'affaire d'Oldenbourg; qu'elle se mette à ma place et que Votre Majesté fixe elle-même ce qu'elle aurait désiré en pareil cas. Votre Majesté a tous les moyens d'arranger les choses de manière à unir encore plus étroitement les deux empires et à rendre la rupture impossible pour toujours. De mon côté, je suis prêt à la seconder dans une intention pareille. Je répète que si la guerre a lieu, c'est que Votre Majesté l'aura voulue, et, ayant tout fait pour l'éviter, je saurai alors combattre et vendre chèrement mon existence. Veut-elle, au lieu de cela, reconnaître en moi un ami et un allié? Elle me retrouvera avec les mêmes sentiments d'attachement et d'amitié qu'elle m'a toujours connus[155].»
[Note 154: Archives de Saint-Pétersbourg.]
[Note 155: Lettre publiée par Tatistchef, _Alexandre Ier et Napoléon_, 547-552.]
Ainsi, Alexandre disait en substance à Napoléon: J'accepte d'avance ce que vous m'offrirez, si vous consentez à vous mettre à ma place et à faire ma part en conséquence. Il était impossible d'apporter, dans le règlement d'une affaire épineuse, plus d'abandon apparent et de délicatesse. Au fond, la manoeuvre était des plus adroites. Que désirerait en effet Napoléon s'il se trouvait à la place d'Alexandre, c'est-à-dire s'il voyait en face de lui un État agressif et militant, dressé contre ses frontières comme une perpétuelle menace? Son voeu serait indubitablement que cette cause d'angoisse fût écartée, que ce brandon de discorde fût supprimé; c'était donc l'inquiétant duché qu'il convenait de sacrifier en partie à de justes appréhensions.
Se bornant à susciter chez Napoléon ce raisonnement, Alexandre n'en disait pas davantage. Il fallait pourtant, si l'on voulait enlever à Napoléon un prétexte trop commode pour se refuser à comprendre, que l'on s'exprimât de façon un peu moins obscure et qu'en fin de compte quelqu'un prononçât à Paris le nom du duché, en l'accolant à celui de l'Oldenbourg. Tchernitchef fut chargé de risquer le mot dans les conversations qu'il ne manquerait point d'avoir avec l'empereur des Français. Ce ne fut pas Alexandre, ce fut Roumiantsof qui lui en donna commission, et encore le ministre évita-t-il de se découvrir entièrement. Sachant qu'il avait affaire à un jeune homme d'entendement prompt et d'esprit éveillé, il se servit d'une comparaison, sans défendre à Tchernitchef de la replacer: après lui avoir expliqué que le désir de l'Empereur était d'associer «dans une convention générale les affaires d'Oldenbourg et de Pologne, ainsi qu'un nouveau traité de commerce avec la France», il ajouta: «Si l'on pouvait parvenir à mettre les affaires de la Pologne ainsi que celles de l'Oldenbourg dans un même sac, les y bien mêler ensemble et puis le vider, l'alliance entre les deux empires en deviendrait bien solide, plus intime et plus sincère qu'autrefois, et cela en dépit des Anglais et même des Allemands[156].»
[Note 156: _Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie_, XXI, 84.]
Dans les jours qui précédèrent et suivirent cette confidence, Alexandre reprit de plus belle avec Caulaincourt son système de prévenances et de cajoleries. L'ambassadeur avait enfin obtenu son rappel, après trois ans d'épuisant labeur, et devait partir dans deux mois; il serait remplacé par le général comte de Lauriston, aide de camp de l'Empereur et Roi. En termes charmants, Alexandre lui témoigna un vif regret de le perdre, tout en faisant l'éloge de son successeur, qu'il avait connu et apprécié à Erfurt. Dans sa lettre du 28 février, Napoléon lui avait dit: «J'ai cherché près de moi la personne que j'ai supposé pouvoir être la plus agréable à Votre Majesté et la plus propre à maintenir la paix et l'alliance entre nous[157]... Je suis fort empressé d'apprendre si j'ai rencontré juste.» A cette question, Alexandre répondait affirmativement et de la meilleure grâce.
[Note 157: _Corresp._, 17935.]
Lorsqu'il parlait de l'Empereur, il relevait maintenant d'un ton ses protestations ordinaires, ses assurances d'un attachement mal apprécié et d'une tendresse méconnue: «J'ai pu remarquer, écrivait le duc de Vicence, le retour pour Sa Majesté de ce ton affectueux, de ces expressions amicales, je puis même dire de cette effusion de coeur qui se montrait si fréquemment autrefois.»--«Donnez-moi de la sécurité, répétait Alexandre, montrez-moi amitié autant que j'en ai témoigné et que je désire en témoigner, jamais l'Empereur ni ses alliés n'auront à se plaindre de moi.»--«Le même jour, ajoute le duc dans son rapport, l'Empereur me rencontra à pied au Cours dans le moment où toute la ville s'y promenait. Il m'accosta et m'engagea comme de coutume à l'accompagner. Il ne causa que de choses indifférentes. Comme le public nous remarquait beaucoup, il me dit en riant: «Aujourd'hui les diplomates et les marchands ne parleront, j'espère, que de paix. Elle est, votre maître doit le savoir, général, mon premier voeu[158].»
[Note 158: 134e rapport de Caulaincourt à l'Empereur, envoi du 23 avril.]
Tandis qu'Alexandre démentait ainsi les bruits de rupture et d'inconciliable dissentiment, Tchernitchef s'éloignait de Pétersbourg au galop de son leste équipage: «l'éternel postillon», ainsi que l'appelait Joseph de Maistre[159], s'était si bien habitué aux courses rapides que la traversée de l'Europe en deux semaines n'excédait pas ses forces. Il retournait à Paris plein de zèle et d'entrain, avec mission de désigner en termes allégoriques une base d'accommodement et de négocier par métaphores. Malheureusement, à l'heure où la pensée d'Alexandre opérait cette régression, où il ne se refusait plus à un dénouement pacifique, ses troupes continuaient d'avancer vers la frontière, en vertu d'ordres antérieurs: l'impulsion, qui s'arrêtait au centre, se faisait sentir aux extrémités et y plaçait tout en attitude hostile. Forcément, le bruit de cette marche finirait par éclater au dehors, se propagerait en Europe et se répercuterait jusqu'à Paris, où il exaspérerait les défiances de l'Empereur et le mettrait en alarme. A l'instant où le péril s'éloigne, Napoléon va l'apercevoir: il va se le figurer immédiat et pressant, se croire sous le coup d'une attaque, répondre instantanément au défi et précipiter le mouvement de ses troupes: par une coïncidence fatale, il va en même temps recevoir l'offre conciliatrice et sentir la menace.
[Note 159: _Oeuvres complètes_, t. IV de la _Correspondance_, p. 9.]
CHAPITRE IV
L'ALERTE.
Naissance du roi de Rome.--Anxiété de la population.--Explosion d'allégresse.--Emotion de l'Empereur.--Premiers bruits de guerre.--Les Varsoviens signalent au delà de leur frontière quelques mouvements suspects.--Incrédulité de Davout.--Renseignements venus de Suède et de Turquie.--Scepticisme de l'Empereur.--Il croit que la Russie arme par peur et tâche de la rassurer.--En apprenant que plusieurs divisions de l'armée d'Orient remontent vers la Pologne, il commence à s'émouvoir.--Mesures de précaution.--Napoléon aimerait mieux éviter la guerre que d'avoir à la faire tout de suite.--Il se résigne à l'idée d'une transaction.--Départ de Lauriston.--Nouvelle lettre à l'empereur Alexandre: appel à la confiance.--Arrivée de Tchernitchef: l'Empereur le reçoit aussitôt.--Quatre heures de conversation.--Vivement pressé, Tchernitchef finit par répéter la métaphore du comte Roumiantsof.--Napoléon se figure d'abord que la Russie lui demande le duché tout entier.--Mouvement de révolte et de colère.--Dantzick ou Varsovie.--Contre-propositions de l'Empereur.--Système de ménagements.--Tchernitchef comblé d'attentions et de gâteries.--Savary s'avise spontanément de couper court aux investigations de cet observateur.--Aplomb de Tchernitchef.--Savary joue de la presse.--Le _Journal de l'Empire_.--Article du 12 avril.--_Les nouvellistes._--Esménard.--Courroux de l'Empereur; reproches au ministre de la police; mesures prises contre l'auteur de l'article et le rédacteur du journal.--Arrivée de Bignon à Varsovie.--Tumulte d'avis contradictoires.--Poniatowski reçoit communication _par miracle_ des lettres écrites à Czartoryski par l'empereur Alexandre.--Le projet d'invasion surpris et éventé.--Les découvertes de Poniatowski confirmées par l'approche des troupes russes.--Affolement des Polonais.--Alarme générale.--La guerre en vue.--Activité de l'Empereur.--Les fêtes de Pâques 1811.--Napoléon prépare l'évacuation du duché et reporte sur l'Oder sa ligne de défense.--Davout invité à se diriger entuellement sur ce fleuve.--Mesures prises pour le renforcer et le soutenir.--Négociations avec l'Autriche, la Prusse, la Suède et la Turquie.--Napoléon ne renonce pas à éviter la guerre.--Ses efforts persévérants pour s'éclairer sur les désirs et les prétentions d'Alexandre.--Lettre inédite à Caulaincourt.--On cherche à faire parler Tchernitchef.--Chasse du 16 avril.--Visite matinale de Duroc. --Tchernitchef ne se laisse tirer aucune parole positive.--Changement dans le ministère.--Le duc de Bassano substitué au duc de Cadore.--Seconde lettre à Caulaincourt: _si ce que les Russes désirent est faisable, cela sera fait_.--Napoléon reste en garde: la Prusse et la frontière russe en observation.--Avis plus rassurants: phénomène d'optique: l'agitation des Polonais s'apaise.--Napoléon interrompt ses négociations avec l'Autriche, la Prusse, la Suède et la Turquie.--Il modère ses préparatifs militaires sans les discontinuer.--Doutes qu'il conserve sur les causes de l'alerte: il tient passionnément à pénétrer le secret de la Russie.
I
Depuis quelques jours, l'attente d'un grand événement tenait en émoi Paris et la France: la grossesse de l'Impératrice touchait à son terme. Quand le moment parut tout à fait prochain, la vie de la capitale s'interrompit; les affaires furent suspendues, les ateliers chômèrent, chacun quitta son travail ou ses plaisirs; inoccupée et désoeuvrée, la population cherchait à distraire son impatience par des prévisions, des pronostics, des gageures. A la Bourse, «où les sentiments sont les intérêts[160]», les transactions ordinaires avaient cessé, mais la spéculation aventurait de grosses sommes sur le sexe de l'enfant à naître.
[Note 160: _Bulletins de police_, 7 mars 1811. Archives nationales, AF, IV, 1514.]
Le 19 mars au soir, l'Impératrice commença à souffrir; le lendemain matin, la ville entière était sur pied, la foule encombrait les rues, les places, les quais, les abords des Tuileries, compacte et muette. A dix heures, le canon se mit à tonner, annonçant l'accouchement: il devait tirer vingt et une fois pour une fille, cent une fois pour un fils. Au premier coup, la circulation s'arrêta dans les rues: chacun resta immobile, figé dans l'attitude prise, dans le geste commencé, et à chaque détonation nouvelle répondait un battement de coeur de la grande cité. Les secondes qui s'écoulèrent après le vingt et unième coup parurent un siècle: enfin, le vingt-deuxième retentit, lança dans l'air la triomphante nouvelle, annonça à la ville et au monde la naissance d'un fils de France qui trouvait dans son berceau une couronne de roi et la promesse de l'Empire. Alors, un formidable cri de «Vive l'Empereur!» s'échappa d'un million de poitrines. Bientôt, d'un bout à l'autre du pays, ce furent un enthousiasme presque unanime, une effusion générale. Pour quelques jours, les dissidences se turent, les querelles s'apaisèrent, les ennemis cessèrent de se haïr[161]: la confiance se releva: la majorité des Français croyait encore en l'Empereur, elle se mit à croire en l'Empire. Tandis que la joie et l'obséquiosité se manifestaient sous mille formes, par des illuminations spontanées, par des pièces de circonstance improvisées dans tous les théâtres, par un déluge d'odes et de cantates, tandis que les congratulations officielles se succédaient, tandis que l'étiquette obligeait les dames présentées à la cour à venir chaque matin en grande toilette prendre des nouvelles de l'Impératrice et s'inscrire au château, tandis que les corps constitués traversaient Paris en équipages de gala pour porter au maître leurs félicitations ampoulées, lui, le front rayonnant, les yeux humides, le verbe familier et vibrant, se montrait largement et simplement heureux. Il était heureux comme homme, heureux comme chef et fondateur d'État. Son coeur s'attendrissait devant ce petit être vers qui allaient d'un élan passionné les tendresses de son âme, faite pour éprouver à un degré extraordinaire tous les sentiments humains. Puis, en ce berceau sur lequel l'aigle veillait, il croyait trouver pour sa race et son oeuvre un gage de perpétuité. Par des largesses, des bienfaits, des pardons, il ajoutait au bonheur des humbles, augmentait l'allégresse de ces instants qui tiraient momentanément la France de ses incertitudes et de ses souffrances, qui l'arrachaient du présent pour la faire vivre dans l'avenir, un avenir qu'elle voulait se figurer radieux et calme.
[Note 161: Bulletin de police du 20 mars: « A la Halle, deux portefaix s'étaient pris de querelle et allaient se battre, lorsque le premier coup de canon a été entendu; ils ont suspendu leur querelle pour compter les coups, et au vingt-deuxième ils se sont embrassés.» Archives nationales, AF, IV, 1514.]
Ce fut en ces jours qu'arrivèrent du Nord les premiers bruits inquiétants. L'ennemi reparaissait à l'horizon: l'ennemi, c'est-à-dire la guerre, qui avait fait des Français le peuple-roi, et qui leur apparaissait aujourd'hui, par ses reprises continuelles et ses cruautés croissantes, comme le principe de leurs maux. La menace était encore à peine sensible: ce n'était qu'un avertissement lointain, un murmure d'alarme, venant de ces régions de la Vistule qui marquaient la frontière stratégique de l'Empire. Les Polonais de Varsovie, malgré le soin que mettaient leurs voisins à se cacher d'eux, commençaient à remarquer quelques mouvements suspects. Leurs regards dépassaient avec peine la frontière étroitement gardée: néanmoins, derrière ce voile, ils voyaient passer et repasser des ombres menaçantes, des formes d'armées se dessiner confusément et grandir. Avertis par l'instinct de conservation, ils sentaient qu'un péril se levait en face d'eux et appelaient à l'aide. Les autorités ducales s'adressaient à tout le monde, écrivaient à Dresde, à Dantzick, à Hambourg, informaient la cour suzeraine, le général Rapp, le maréchal Davout. Le prince Poniatowski, ministre de la guerre et général en chef de l'armée, envoyait un de ses aides de camp à Paris prévenir l'Empereur[162].
[Note 162: Correspondance de Serra, résident de France à Varsovie, février et mars 1811, _passim_. Lettres de Poniatowski, lettres de Rapp, feuilles de renseignements, avis divers transmis par Davout avec ses lettres à l'Empereur des 17, 24 et 31 mars. Archives nationales, AF, IV, carton n° 1653: ce carton contient un volumineux dossier de pièces relatives à l'alerte d'avril 1811.]
Mais les Polonais avaient tant de fois dénoncé d'irréels périls qu'ils avaient épuisé l'intérêt et lassé l'attention. On connaissait leur tempérament impressionnable et nerveux, leur esprit exalté; on savait que leur imagination se créait volontiers des fantômes, et que ce verre grossissant décuplait tout à leurs yeux: pour une fois qu'ils voyaient juste et disaient vrai, ils n'arrivaient plus à se faire croire. Par acquit de conscience, Davout prescrivait à Rapp, plus rapproché que lui de la frontière, de s'éclairer et d'envoyer discrètement des officiers en reconnaissance; mais il se refusait, jusqu'à plus ample informé, à prendre l'alarme. Il reprochait un manque total de discernement aux divers chefs varsoviens, à Poniatowski comme aux autres: «Lorsque j'étais à Varsovie, écrivait-il en invoquant d'anciens souvenirs, on se servait de lui pour me faire les rapports les plus extravagants[163].» Malgré l'estime qu'inspirait leur bravoure, les Polonais n'avaient pas réussi à se rendre populaires dans notre armée; leurs revendications tapageuses, leur manie de se plaindre à tout propos, leurs continuelles demandes d'argent importunaient: on avait peine à les prendre au sérieux, en dehors du champ de bataille.
[Note 163: Davout à l'Empereur, 31 mars 1811. Archives nationales, AF, IV, 1653.]
Peu à peu, d'autres avis vinrent jusqu'à un certain point corroborer leurs dires. Ces nouvelles arrivaient à la fois du Nord et du Sud, des deux pays le mieux placés pour observer ce qui se passait dans l'empire russe. Notre ministre en Suède signalait sur le bord opposé de la Baltique, en Finlande, des déplacements de troupes, un défilé d'hommes et de matériel se dirigeant vers le Sud: il croyait à la reprise de relations entre la Russie et l'Angleterre, à un va-et-vient d'émissaires. A la vérité, notre légation de Stockholm ne parlait que par ouï-dire, d'après des renseignements détaillés et romanesques que Bernadotte lui faisait complaisamment passer, et il était fort possible que le prince royal prêtât au Tsar d'agressifs desseins pour se rendre plus utile à l'Empereur et se vendre plus cher. En Orient, nos agents invoquaient le témoignage de leurs propres yeux. Notre consul de Bucharest, qui résidait dans un pays occupé par les Russes et vivait au milieu d'eux, voyait chaque jour des régiments, des brigades, des divisions quitter les bords du Danube et se reporter vers les provinces polonaises. Pour que la Russie s'ôtât ainsi les moyens d'arracher aux Turcs la cession des Principautés, pour qu'elle renonçât à ses espérances et à ses poursuites en Orient, il fallait qu'elle se crût elle-même menacée ou qu'elle eût brusquement déplacé ses ambitions, qu'elle nourrît d'insidieux projets ou qu'elle eût bien peur.