Napoléon et Alexandre Ier (3/3) L'alliance russe sous le premier Empire

Part 10

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En même temps que cette grande descente vers le sud, un mouvement s'opérait du sud au nord, concordant avec le premier et venant à sa rencontre. L'armée du Danube, tournée jusqu'alors contre les Turcs, hivernait en Moldavie; plusieurs de ses divisions levèrent leurs cantonnements, et, pivotant sur elles-mêmes, faisant face en arrière, se mirent à remonter vers la Podolie et la Volhynie, pour se joindre aux forces qui arrivaient du nord et se placer à leur gauche. Dans ses lettres à Czartoryski, Alexandre n'avait parlé qu'à titre éventuel du prélèvement à opérer sur les troupes d'Orient: «L'armée de Moldavie, avait-il dit, pourra détacher aussi quelques divisions, sans pour cela être empêchée de se tenir sur la défensive[132].» Dépassant ses promesses, il s'affaiblissait sur ses ailes pour se fortifier au centre, quitte à compromettre la Finlande et à retarder sa paix avec les Turcs. L'armée «destinée à combattre avec les Polonais» s'augmentait de corps supplémentaires, d'effectifs imposants, et, se rangeant par divisions depuis la Baltique jusqu'au Dniester, se mettait en ligne.

[Note 132: _Mémoires de Czartoryski_, II, 273.]

Toutes ces opérations s'entouraient du plus profond mystère. Souvent, les troupes ne suivaient pas les routes ordinaires, les grandes voies de communication: marchant par bataillons ou même par compagnies, divisées en détachements innombrables, éparpillées sur de vastes espaces, elles se glissaient «par des chemins détournés qui n'avaient jamais été des routes militaires[133]». Les précautions les plus rigoureuses avaient été prises pour clore hermétiquement et murer la frontière, pour fermer les accès et barricader les issues, pour se défendre contre tout espionnage. Sous couleur de renforcer le cordon des douanes et de mieux assurer l'observation des règlements prohibitifs, des corps de Cosaques avaient été disposés le long des limites. Ils exerçaient une surveillance continuelle: des piquets de cavalerie gardaient toutes les entrées, reliés entre eux par des patrouilles qui circulaient nuit et jour: jusqu'à une distance assez grande dans l'intérieur des terres, des postes s'échelonnaient sur les routes «de verste en verste», examinant et arrêtant les passants, compulsant leurs papiers, vérifiant leur qualité[134]: c'était à l'abri de cet épais rideau que la Lithuanie, la Volhynie et la Podolie se remplissaient de troupes.

[Note 133: Dépêche de Bignon, résident de France à Varsovie, 11 mai.]

[Note 134: Dépêche du même, 5 juin, d'après un témoin oculaire.]

En arrière de ces provinces, l'armée de soutien se complétait et s'apprêtait à marcher. Aucun moyen n'était négligé pour renforcer ses effectifs: les troupes sédentaires se transformaient en contingents mobiles, les bataillons de forteresse en bataillons de ligne. Du fond de l'empire, d'autres masses surgissaient, des réserves se levaient. Dans les dépôts, il y avait affluence prodigieuse de recrues, effort incessant pour les dégrossir et les former, pour faire des soldats. Bientôt, malgré le secret ordonné, des bruits à sensation commencèrent à circuler dans la capitale: les régiments des gardes, disait-on, n'attendaient plus qu'un signal pour se mettre en route et devaient marcher avec la deuxième armée: le grand-duc Constantin se rendait en Finlande pour inspecter les troupes en partance; enfin, l'Empereur lui-même allait se porter sur la frontière, relever et poser sur son front la couronne de Pologne. Le public de Pétersbourg se prononçait hautement en faveur de cette solution, qui répondait aussi aux espérances suscitées en Lithuanie: là, beaucoup de grands propriétaires désiraient une réconciliation entre la Pologne et la Russie: plusieurs d'entre eux, des membres de familles illustres, des patriotes éprouvés, avaient été appelés à Pétersbourg, bien traités, caressés, à demi prévenus[135]. Leur tête se montait, leur imagination s'exaltait en faveur du projet; quelques-uns allaient jusqu'à fixer la date de l'exécution: l'Empereur choisirait le 3 mai, anniversaire du jour où, vingt ans plus tôt, la Pologne mourante s'était donné le statut libéral et sensé sous lequel elle aspirait à revivre[136].

[Note 135: Dépêche de Bignon, 27 avril.]

[Note 136: _Id._]

Ce fut au moment où cette effervescence se manifestait à l'intérieur de l'empire qu'arrivèrent du dehors les plus décourageantes nouvelles. Les réponses de Czartoryski à la seconde lettre du Tsar ne se bornaient pas à poser des objections et à prévoir des difficultés: elles étaient purement négatives. D'après leur contenu, d'après les résultats de l'enquête opérée par le prince, les commandants de l'armée varsovienne, les principaux magnats, ceux dont l'opinion entraînerait la masse, demeuraient réfractaires à la séduction et se montraient incorruptibles: leur fidélité à Napoléon ne se laissait pas entamer. Le texte de ces réponses ne nous est point parvenu, mais Alexandre y fait allusion dans une communication ultérieure à Czartoryski: «Vos précédentes lettres, dit-il, m'ont laissé trop peu d'espoir de réussite pour m'autoriser à agir, à quoi je n'aurais pu me résoudre raisonnablement qu'ayant quelque probabilité de succès[137].»

[Note 137: Lettre du 1er avril 1812. _Mémoires et Correspondance de Czartoryski_, II, 279.]

L'imprudence d'agir lui fut concurremment démontrée par l'attitude de l'Autriche. A Pétersbourg, on s'était aperçu très vite que cet empire se dérobait à une alliance: il n'est même pas certain que l'instruction secrète du mois de février, tendant à ce but, ait été expédiée, les dispositions de Metternich et de son gouvernement la rendant inutile[138]. Alexandre s'était rabattu alors sur un autre plan. Il ne solliciterait plus de l'Autriche qu'une connivence passive et lui demanderait uniquement d'assister indifférente à ce qui se passerait autour d'elle, de se laisser faire au besoin une douce violence, de ne point refuser les Principautés, si le gouvernement russe les lui mettait dans la main en même temps qu'il ferait occuper la Galicie pour le compte de la Pologne restaurée. Au nom du Tsar, Koschelef maintenait l'offre de la Moldavie jusqu'au Sereth et de la Valachie entière. Alexandre ayant écrit une lettre personnelle à l'empereur François pour obtenir de lui une promesse de neutralité et sonder ses dispositions, Stackelberg fut chargé d'en fournir verbalement le commentaire[139].

[Note 138: Voyez sur ce point MARTENS, volume cité, 79.]

[Note 139: BEER, _Orientalische Politik Oesterreich's_, p. 250. _Mémoires de Metternich_, II, 417. MARTENS, 78.]

La colonie russe de Vienne appuyait ces démarches de toute son énergie. La milice des femmes avait été mise sur pied, et un objet spécial s'offrait à son activité. Le grand ennemi de la Russie à Vienne était l'archiduc Charles, qui jouissait dans le public et dans l'armée d'une considération hors ligne: le glorieux vaincu de Wagram s'était sincèrement réconcilié avec son vainqueur et poussait l'Autriche vers la France. Pour changer ses dispositions ou au moins le neutraliser, on entreprit de le marier, en lui donnant pour femme une princesse toute dévouée à la Russie. L'impératrice Élisabeth Alexievna, femme d'Alexandre Ier, avait une soeur qui vivait auprès d'elle, la princesse Amélie de Bade. Ce fut cette Allemande adoptée par la Russie que les meneurs de l'intrigue destinèrent à opérer la conversion de l'archiduc, et aussitôt des influences de toute sorte se mirent en mouvement pour enchaîner cet Hercule aux pieds d'une Omphale un peu mûre.

L'impératrice de Russie lia partie avec l'impératrice d'Autriche: celle-ci, qui avait la passion de faire des mariages[140], entra de grand coeur dans l'affaire, à laquelle on sut intéresser également la landgrave de Bade et la reine de Bavière. Cette ligue de femmes fit représenter à l'archiduc Charles par son confesseur qu'il avait besoin d'une compagne pour égayer son intérieur morose et rompre l'ennui d'un célibat prolongé. La grande difficulté était d'obtenir le consentement de l'empereur François à un mariage dont son terrible gendre pourrait s'offusquer. Pour triompher de ses craintes, on le prit par les sentiments: on lui affirma que l'archiduc Charles avait conçu pour la princesse Amélie une passion violente, et l'excellent prince se laissa convaincre qu'il ferait le malheur de son cousin en s'opposant à l'union projetée. Il promit de consentir, mais à une condition, c'était que l'on trouverait moyen d'assurer aux futurs conjoints, peu fortunés l'un et l'autre, une situation matérielle en rapport avec leur rang: lui-même ne pouvait s'en charger, «ayant trop d'enfants à établir[141]». Il n'y avait qu'une chance de le satisfaire, c'était un recours au duc Albert de Saxe, dont le prince Charles était le neveu et l'héritier. Le duc Albert était vieux et riche: il avait une maîtresse qui le gouvernait; on fit agir cette dame, après s'être adressé à elle par l'intermédiaire d'un officier pour qui elle avait eu autrefois des bontés, et le résultat de ces opérations diverses fut que le duc promit d'assurer le sort de son neveu par un avancement d'hoirie. Ainsi, les obstacles s'aplanissaient l'un après l'autre, et l'affaire semblait en bon chemin; mais déjà, avant que le gouvernement autrichien se fût décidé à la rompre sur un mot venu des Tuileries, une réponse fort sèche de Metternich aux ouvertures politiques de la Russie l'avait rendue actuellement sans objet[142].

[Note 140: «J'aime, disait-elle, que tout le monde se marie.» Otto à Champagny, 17 avril.]

[Note 141: Otto à Maret, 8 mai.]

[Note 142: Sur l'ensemble de l'affaire, voyez la correspondance d'Otto, mars à juillet 1811.]

Les propositions de Koschelef, la lettre du Tsar, avaient mis Metternich en éveil: à quelques jours de là, il eut avec Stackelberg une conversation qui le laissa rêveur. L'envoyé russe, après lui avoir confié qu'il possédait le secret de son maître et montré comme preuve «une lettre écrite en entier» de la main d'Alexandre, fit allusion à certaines éventualités: «Dans le cours de mon entretien avec lui, écrivait Metternich à son souverain, j'ai remarqué certaines tournures de phrases qui me firent supposer qu'un jour, étant données certaines circonstances, l'occupation de la Galicie pourrait bien s'effectuer sans notre consentement[143].» Cette étrange révélation émut d'autant plus Metternich qu'elle évoqua en lui un souvenir. Il se rappela qu'en 1805 l'empereur Alexandre, désespérant d'entraîner la Prusse dans la troisième coalition, avait eu l'idée d'assaillir inopinément cette puissance, avec laquelle il entretenait les meilleurs rapports: il eût marché sur Varsovie, chef-lieu alors de province prussienne, et restauré à son profit la Pologne, avant de se porter en Moravie contre l'armée française. Ce précédent éclairait d'une lueur singulière les insinuations actuelles, donnait tout lieu de supposer que l'empereur Alexandre caressait aujourd'hui un projet du même genre et nourrissait l'espoir d'y entraîner l'Autriche, dût-il au besoin lui forcer la main: c'était là un de ces brusques écarts de pensée, une de ces fugues d'imagination dont l'histoire du mobile souverain offrait trop d'exemples: «La marche excentrique du cabinet russe, écrivait Metternich, ne nous autorise-t-elle pas à admettre _comme possible ce qui paraît l'impossibilité même_[144]?»

[Note 143: _Mémoires de Metternich_, II, 418.]

[Note 144: _Id._, 419.]

Metternich ne crut pouvoir se mettre trop résolument en travers d'une aventure dont l'Autriche éprouverait un dommage sensible, immédiat, direct, et n'aurait à tirer que de problématiques avantages; il se fit autoriser à prévenir Stackelberg que toute violation de territoire serait considérée «comme une déclaration de guerre», à signifier au besoin que la concentration des troupes russes près de la Galicie et de la Bukovine, dont le bruit arrivait à Vienne, finirait par obliger l'empereur d'Autriche à mobiliser lui-même ses armées et à les mettre sur le pied de guerre[145].

[Note 145: _Mémoires de Metternich_, II, 418-419.]

Ainsi, en se hasardant d'attaquer, Alexandre se fût heurté aux forces de l'Autriche en même temps qu'à l'armée varsovienne. Il n'était pas au bout de ses mécomptes. A la même époque, il aperçut distinctement au nord l'évolution de Bernadotte, qui semblait lui tourner le dos et s'orienter vers la France: les agaceries du prince royal à l'adresse de son ancien chef, ses mines provocantes, son intimité avec Alquier, le mot d'ordre donné partout aux diplomates suédois de se mettre au mieux avec leurs collègues français, ne pouvaient échapper à la perspicacité des agents russes. Alexandre en conçut un assez vif dépit, qui se manifesta par des communications aigres-douces au cabinet de Stockholm, et il cessa momentanément de compter sur la Suède[146].

[Note 146: TEGNER, _Le baron d'Armfeldt_, III, 306.]

En Prusse, où le cabinet persistait dans son double jeu, le Roi montrait plus de bon vouloir que d'énergie: le fond de sa pensée était qu'il se perdrait irrévocablement en risquant une prise d'armes, à moins que la Prusse, soutenue en arrière par les Russes, ne fût en même temps appuyée et épaulée sur sa gauche par l'Autriche. Or, il savait que l'Autriche répugnait essentiellement à entrer dans une coalition nouvelle: même, sur la foi de rapports exagérés, il croyait que Metternich et son maître s'étaient livrés sans réserve à Napoléon et ne demandaient qu'à trahir activement la cause européenne; il le faisait dire à Pétersbourg par des intermédiaires secrets, conseillait instamment la prudence[147]. Dans plusieurs parties de l'Allemagne, à côté des haines persistantes contre la France, il était facile de démêler un contre-courant d'opinion défavorable à la Russie. L'ukase prohibitif en était la cause; en fermant l'empire à toutes les importations par terre, cet acte rigoureux n'avait pas seulement lésé la France: il préjudiciait gravement au commerce et à l'industrie germaniques, qui perdaient un de leurs principaux débouchés. Dans les régions industrielles, comme la Saxe, cette rupture économique avait été accueillie avec colère: elle suscitait des plaintes, des récriminations vives, et attirait au Tsar une sorte d'impopularité[148]. De tous côtés, Alexandre voyait se lever des résistances imprévues et apercevait des obstacles qui lui barraient la route.

[Note 147: MARTENS, VII, 15.]

[Note 148: Le bulletin de police du 18 juin 1811 contient l'extrait suivant d'une correspondance d'Allemagne: «Les manufacturiers de la Saxe sont forcés de congédier des centaines d'ouvriers à la fois. Les bâtiments où sont établies les fabriques deviendront des hospices pour y nourrir les pauvres aux frais de l'État ou des maisons de force pour les infortunés qui deviendront voleurs par nécessité. Les Saxons pouvaient devenir les rivaux des manufacturiers anglais, mais cet espoir a disparu, et nous ne pouvons nous relever qu'autant que l'ukase russe, qui défend l'introduction des marchandises de fabrique étrangère, serait rapporté.»]

Sous le coup de ces déceptions simultanées, il y eut dans le mouvement de sa pensée arrêt et recul: à un brusque élan vers l'offensive succéda une reprise de fluctuations et d'incertitudes. Sans renoncer à son projet, il en suspendit l'exécution, quitte à y revenir en meilleure occurrence. Ses communications avec Czartoryski s'interrompirent ou au moins s'espacèrent: le prince reçut avis de n'avoir plus à compter sur une explosion immédiate. «J'ai dû, lui écrivait plus tard Alexandre, me résigner à voir venir les événements et à ne pas provoquer par mes démarches une lutte dont j'apprécie toute l'importance et les dangers[149]....» Il ajoutait cependant que ni les idées qui l'avaient occupé, «ni la résolution de les mettre en oeuvre quand les circonstances s'y prêteront[150]», ne l'avaient abandonné. Les dispositions militaires ne furent point révoquées: l'armée continua à se déployer en ordre de bataille; la Russie resta le bras levé, sans frapper, et s'immobilisa dans cette attitude.

[Note 149: 1er avril 1812. _Mémoires et Correspondance de Czartoryski_, II, 279.]

[Note 150: _Id._, 280.]

Ayant rassemblé ses forces, Alexandre y trouvait l'avantage de s'être mis à couvert contre une agression et une surprise, pour le cas où il prendrait envie à Napoléon d'exécuter ce que lui-même avait rêvé. Les armements opérés, lorsqu'ils seraient connus de l'Empereur, le rendraient moins prompt peut-être à risquer une attaque; par ce fait, n'étaient-ils point susceptibles de procurer dès à présent à la Russie un certain bénéfice, une plus grande liberté d'allures? A l'abri de ses armées fortement établies sur la frontière, Alexandre ne pourrait-il donner suite à l'une de ses idées favorites, rouvrir entièrement ses ports aux navires et aux importations britanniques, et, dans le duel engagé entre la France et l'Angleterre, proclamer officiellement sa neutralité? Suivant certains témoignages, il en eut la velléité, et songea à s'affranchir d'un reste d'alliance, sans commencer la guerre[151].

[Note 151: Voy. à ce sujet les dépêches du résident de France à Varsovie, en date des 30 et 31 mars 1811.]

Son chancelier cherchait cependant à le ramener dans d'autres voies, qui le rapprocheraient de la France. Ignorant toujours jusqu'au premier mot du roman ébauché entre Alexandre et Czartoryski, Roumiantsof voyait avec peine l'évolution vers l'Angleterre, qui se poursuivait sous ses yeux; il blâmait les infractions commises à la règle continentale, s'affligeait de ce relâchement progressif et aspirait de toutes ses forces à une réconciliation avec l'empereur des Français, à une reprise de cette alliance qui existait toujours sur le papier, qui avait valu à la Russie la Finlande et qui lui permettrait de garder les Principautés. Il suppliait son maître de ne point se dérober systématiquement à tout accord, de tenter quelque chose, et l'avortement du projet conçu en dehors de lui, à son insu, rendait autorité à ses conseils.

Quel serait, suivant lui, le terrain d'entente? Comment faire droit aux griefs respectifs? Le principal de ceux qu'alléguait la France était l'ukase du 31 décembre 1810: sur ce point, il ne serait pas très difficile d'accorder quelques satisfactions de forme à Napoléon, qui paraissait disposé à s'en contenter, et d'admettre certains adoucissements qui ôteraient à la mesure le caractère d'une démonstration hostile, sans porter atteinte au régime économique de l'empire. D'autre part, comme Napoléon n'insistait plus sur la saisie des bâtiments qui naviguaient sous pavillon américain pour le compte de l'Angleterre, cette question ne se posait pas actuellement; il n'y avait qu'à la laisser dormir. Quant aux griefs de la Russie, le débat très légitimement soulevé par elle au sujet de l'Oldenbourg servait à masquer le grand reproche: l'extension menaçante et les encouragements donnés par Napoléon au duché de Varsovie. Roumiantsof était le premier à reconnaître et à proclamer l'importance de la question polonaise. Il l'avait vue, par ses développements successifs, brouiller les deux empires: il savait que tous les efforts tentés en 1809 et en 1810 pour la résoudre à l'amiable n'avaient fait que la compliquer, à tel point que la chancellerie russe s'était abstenue depuis lors d'y revenir et d'y toucher. Roumiantsof jugeait que ce silence avait assez duré, que la crise actuelle permettait de le rompre: c'était le côté avantageux d'une situation déplorable: le bien naît quelquefois du mal porté à l'extrême. Dans le cas présent, l'injustifiable procédé dont le Tsar avait eu à souffrir ne lui offrait-il pas un moyen providentiel de réintroduire au débat la question de Pologne et peut-être de la trancher à son profit? En s'emparant de l'Oldenbourg, Napoléon s'était donné un tort incontestable et public vis-à-vis de son allié: celui-ci était essentiellement fondé à exiger une réparation. Napoléon semblait d'ailleurs le reconnaître, puisqu'il se montrait disposé à octroyer au duc une compensation territoriale, invitant seulement la Russie à la désigner et à la spécifier. Cette indemnité offerte en principe, pourquoi ne lui demanderait-on pas de la découper en territoire polonais, de détacher une portion de l'État varsovien pour en composer un nouvel apanage au prince dépossédé, qui s'y ferait le prête-nom de la Russie, et d'accorder ainsi une garantie effective contre le rétablissement de la Pologne? Là était, suivant Roumiantsof, le vrai moyen de transaction, le noeud de l'accord à conclure et le gage pour son gouvernement d'une sécurité durable.

En effet, tout pas rétrograde imposé au duché, toute atteinte portée à son intégrité, toute distraction de territoire opérée à ses dépens, si minime qu'elle fût, détruirait sa force d'expansion et de rayonnement, marquerait pour lui le signal d'une irrémédiable décadence. Ce qui faisait le prestige de cet État d'occasion et de rencontre, ce qui groupait autour de lui tant de dévouements et d'enthousiasmes, c'était qu'il apparaissait à tous comme destiné à s'accroître et à s'étendre, comme une Pologne en voie de reconstitution progressive. Si Napoléon consentait à le diminuer au lieu de l'agrandir, il infligerait à ces espérances un écrasant démenti: il enlèverait à la principauté varsovienne l'unique soutien de son existence. Le mouvement de décroissance imprimé au duché ne s'arrêterait plus: il irait se continuant, s'accélérant, et aboutirait finalement à rejeter dans le néant une création éphémère: toute pierre ôtée à cet édifice suffirait à en rompre l'équilibre instable et en déterminerait tôt ou tard l'écroulement. Quand le duché succomberait, au milieu des révolutions dont l'avenir était gros, la Russie serait là pour en recueillir les débris; s'étant donné prise sur lui en se faisant adjuger dès à présent quelques parcelles de son territoire, elle se trouverait en mesure de tirer à soi et d'absorber le reste.

Alexandre ne méconnut point les avantages de cette combinaison. S'il réussissait à écarter le péril polonais, ce résultat ne serait pas trop chèrement payé de quelque sursis à l'exécution d'autres projets, de quelque ralentissement dans sa marche vers l'Angleterre. Mais réussirait-il à obtenir de Napoléon une concession aussi féconde en conséquences? S'il se prêta à la solliciter, on peut croire que ce fut surtout par acquit de conscience. Tenant à se dire qu'il n'avait rien négligé pour s'épargner une lutte avec le plus formidable adversaire que la Russie eût jamais rencontré devant elle, il permit à Roumiantsof d'entamer l'affaire, se réservant d'y mettre au besoin et très discrètement la main.