Napoléon et Alexandre Ier (2/3) L'alliance russe sous le premier Empire
midi. Au ministère des relations extérieures, la nuit s'achève à
compulser les archives d'État et à y rechercher une relique douloureuse du passé, le contrat de mariage entre Louis XVI et Marie-Antoinette, qui offre un modèle tout préparé. Le matin venu, Champagny se rend au lever de Sa Majesté, porteur de la pièce exhumée. Napoléon en approuve les termes, les fait reproduire dans l'acte nouveau, en se bornant à les simplifier, et le ministre n'a que le temps de quitter les Tuileries pour aller à son rendez-vous avec l'ambassadeur d'Autriche[368].
[Note 368: Champagny à Caulaincourt, 8 février et 17 mars 1810.]
À l'heure dite, celui-ci se présente; heureux à la fois et résigné, il appose sa signature sur l'acte qui lui est présenté et qui va prendre immédiatement le chemin de Vienne, pour être soumis à la ratification de Sa Majesté Apostolique; Schwartzenberg l'accompagnera de dépêches et de lettres dans lesquelles, profondément ému, étourdi de tant de précipitation, troublé au point de se tromper de mois en écrivant la date de ses expéditions, il s'excusera en termes suppliants d'avoir marié sans autorisation expresse la fille de son maître[369]. Cependant, tandis que tout se consommait, un lourd et fastueux carrosse s'arrêtait à la porte de l'hôtel des relations extérieures. Le prince Kourakine y était monté avec des peines infinies, malgré des douleurs aiguës; retenu chez lui depuis deux jours par la goutte, ignorant tout, mais pressé par son gouvernement de s'enquérir sur le point qui préoccupait surtout la Russie, il venait savoir où en était l'affaire de la convention polonaise, si l'Empereur avait ratifié. Il ne fut pas reçu, dut consigner sa question par écrit, et sa retraite dolente, à cet instant où Français et Autrichiens en étaient aux congratulations chaleureuses, ne dénota que trop visiblement l'interversion de nos amitiés[370].
[Note 369: Pièces publiées par HELFERT, p. 354 et 358.]
[Note 370: Kourakine à Champagny, mercredi 7 février, à cinq heures: «Je souffre de nouveau de la goutte depuis avant-hier, c'est au genou droit. La douleur que j'y éprouve m'a ôté cette nuit le sommeil et ne me permet plus de marcher. Cependant, en rassemblant mes dernières forces, je me suis fait porter dans ma voiture et j'ai été chez Votre Excellence... Malheureusement je ne l'ai pas trouvée à la maison... J'ose la prier de vouloir bien me dire par un mot de réponse si Sa Majesté l'Empereur a déjà ratifié la convention que son ambassadeur vient de conclure sur les affaires de l'ancienne Pologne à Saint-Pétersbourg avec M. le comte Romanzof, ou si Sa Majesté Impériale et Royale la garde encore chez elle, sans avoir donné ses ordres à son égard. Elle intéresse trop l'Empereur, mon maître, pour qu'il ne soit pas un devoir pour moi de porter à sa connaissance ce qui a rapport à sa ratification...» Archives des affaires étrangères, Russie, 1810.]
Aux mêmes heures, toujours le 7, Napoléon prenait toutes ses mesures pour que l'Autriche eût à s'exécuter sans délai, à tenir sa promesse, à livrer Marie-Louise. Il décidait comment devraient s'accomplir, avec toute la célérité possible, le mariage par procuration, le voyage et la remise de l'archiduchesse. Il calculait que le contrat serait à Vienne le 13 et que la ratification pourrait être connue à Paris le 21. Le prince de Neufchâtel, désigné comme ambassadeur extraordinaire à l'effet de demander officiellement la main de Marie-Louise, partira le 22, et, voyageant comme un courrier, arrivera à destination six ou sept jours après. Le mariage par procuration aura lieu le 2 mars. «La princesse achèvera le carnaval à Vienne et en partira le 7, jour des Cendres. On arrangera les choses de manière qu'elle puisse arriver vers le 26 à Paris[371].» L'Empereur entre dans les plus minutieux détails, fait demander à Vienne «un soulier et une robe de l'archiduchesse» comme modèles, afin que le trousseau soit immédiatement préparé sous la direction de la princesse Pauline, préposée à ce soin; il fixe le douaire de l'Impératrice, la composition de sa maison[372]. Avant la fin de la journée, il a tout prévu, tout réglé, tout disposé pour que le mariage décidé la veille soit un fait accompli avant six semaines, et il ne remet qu'une chose au lendemain: c'est de demander à Vienne des renseignements personnels sur la princesse objet de son choix.
[Note 371: _Corresp._, 16218.]
[Note 372: Champagny à Otto, 7 et 8 février 1810. Archives des affaires étrangères, Vienne, 1810.]
Heureusement notre nouveau représentant en Autriche, le comte Otto, bien qu'il n'eût reçu aucune confidence, s'était mis à même, en homme prévoyant, de satisfaire une curiosité éventuelle. Arrivé à son poste le 25 janvier, il s'était empressé de rendre ses devoirs à l'archiduchesse, et, à l'heure où Napoléon la désignait sans la connaître, il envoyait à tout hasard les informations de rigueur sur son physique, son éducation et ses talents d'agrément. «Je l'ai trouvée seule avec sa gouvernante, écrivait-il, mais en très grande toilette. Cette princesse, âgée de dix-huit ans, est grande et bien faite; elle a le maintien noble, une physionomie agréable, de la grâce et une expression de douceur et d'affabilité qui inspire la confiance. Elle paraît avoir joui d'une éducation très soignée; elle chante, elle est très forte sur le piano, et elle peint à l'huile. J'ai tourné la conversation sur ces différents arts, et elle en a parlé avec beaucoup d'intelligence et surtout avec cette modestie qui embellit la jeunesse[373].»
[Note 373: Otto à Champagny, 6 février 1810. Archives des affaires étrangères.]
Lorsqu'il ne resta plus rien à exiger de l'Autriche, c'est-à-dire le 7 au soir, il se trouva que vingt-quatre heures s'étaient passées depuis l'envoi du premier courrier en Russie. Le second pouvait partir, avec l'avis du mariage autrichien. La lettre adressée à ce sujet par Champagny à Caulaincourt, sous fausse date, clôt la série des actes remarquables qui avaient rempli ces journées des 6 et 7 février, dont les conséquences devaient porter si profondément dans l'avenir[374].
[Note 374: Voy. à l'_Appendice_, I, lettre D, à l'aide de quelles données documentaires et par quelles déductions nous avons cru pouvoir reconstituer, heure par heure, l'emploi des deux journées décisives et en retracer les événements dans leur ordre.]
Comme toujours, Champagny écrit sous l'inspiration et presque sous la dictée de l'Empereur. Le but de la lettre est d'expliquer à la Russie, sans la froisser, comment on s'est trouvé amené à se passer définitivement d'elle et à nouer ailleurs l'alliance de famille. Cette démarche est toute de ménagement, de conciliation; cependant, tel est le caractère de Napoléon, et si vive est chez lui la révolte de l'orgueil blessé, qu'à tout moment, sous des formules émollientes, percent le dépit, l'amertume, et se montre la pointe.
Les motifs à donner par Caulaincourt seront l'amplification de ceux sommairement indiqués dans la précédente dépêche. D'abord, il n'y a pas à dissimuler que les lenteurs de la Russie ont mal répondu à l'impatience des Français et de leur souverain; mais il conviendra de n'attribuer ces retards qu'à l'Impératrice mère. Ensuite, Caulaincourt insistera sur l'inconvénient de l'âge, sur l'impossibilité d'admettre aux Tuileries un prêtre étranger; il fera valoir les objections développées à ce sujet dans le conseil, et pourra se retrancher derrière l'avis des hommes les plus éminents de la France. En tout, ses communications devront porter le cachet de la franchise et de l'aisance, mais il ne saurait y mettre des formes trop polies et trop douces; c'est le cas pour lui de faire appel à cette aménité, à ce liant, à ce charme de rapports, qui ont si justement établi son crédit à la cour où il représente. Il devra tout dire, mais qu'il sache dire avec grâce; qu'il indique les torts de la Russie, mais que l'empereur Alexandre demeure toujours hors de cause et ne se sente jamais personnellement atteint. Il est bon d'exprimer des regrets, mais il n'est pas interdit de faire sentir que, si la Russie ne possède plus une princesse en état de répondre aux voeux de la France, la faute ne nous en est pas imputable, et ici se placera naturellement une allusion à la conduite passée de l'Impératrice mère: «Combien l'Empereur a regretté qu'on se fût si pressé de marier la grande-duchesse Catherine à un prince qui ne pouvait ni l'honorer, ni procurer à la Russie aucun avantage!»
Ce qu'il faut répéter sans se lasser, c'est que l'union avec Marie-Louise ne modifiera nullement les rapports établis avec le Tsar, que le système de Tilsit subsiste dans son entier, sacré, intangible, qu'il continuera d'y avoir mariage politique entre la France et la Russie; l'instruction appuie sur ce point en des termes dont l'exagération même diminue la valeur. «En résultat, dit-elle, le mariage avec l'archiduchesse ne changera rien à la politique, vous êtes chargé d'en donner l'assurance la plus positive. Nous sommes portés à croire qu'il donnera plus de force à notre alliance avec la Russie; il ajoute à notre empressement de la resserrer, et peut-être qu'à ce lien politique viendront se joindre dans la suite des liens de famille qui n'auront pas l'inconvénient que l'on a entrevu dans la circonstance.»
Après avoir prescrit le langage à tenir, la lettre ajoute, pour l'information personnelle du duc de Vicence, quelques confidences précieuses à recueillir, car elles éclairent d'un jour rétrospectif les véritables causes du mariage autrichien et permettent d'en pressentir les conséquences. C'est ici que l'Empereur se montre entièrement. Il ne laisse pas ignorer à son ambassadeur que, quoi qu'il fasse dire à l'empereur Alexandre, il se trouve contre ce prince de justes griefs. Il ne se serait point offusqué d'un refus franchement énoncé et qui eût pu, après tout, s'appuyer sur des motifs respectables: il ne saurait comprendre qu'au lieu de répondre catégoriquement à une question posée de confiance, le Tsar ait usé de détours, de faux-fuyants; ce qui l'a peiné et irrité, c'est le procédé plus que le fait: «En réalité, écrit le duc de Cadore à Caulaincourt, et ce que je dis là est pour vous, l'Empereur croit avoir à se plaindre de l'empereur Alexandre, non à cause du refus, mais du délai, de ces délais qui ont fait perdre un temps si précieux et qui l'aurait toujours été quand, au lieu d'avoir à remplir le voeu de tant de millions d'hommes et à les tranquilliser sur leur avenir, il n'eût été question que de mettre un terme à la monotonie de l'intérieur actuel de Sa Majesté. Dans de telles circonstances, on devait à l'Empereur de lui répondre en trente-six heures, au moins en deux jours, ce qui était le terme indiqué dans ma première lettre.» C'est, en somme, le retard de la Russie à se prononcer, avec la signification dilatoire qu'il a fallu lui attribuer, qui a été le motif déterminant du mariage autrichien. Malgré les raisons accessoires qui ont pu altérer les préférences premières, le mariage russe serait fait aujourd'hui, si l'on y avait mis à Pétersbourg quelque bonne grâce; l'instruction le dit textuellement, et elle ajoute: «La Russie n'a pas mis à profit une circonstance très importante pour elle; ce n'est point la faute de l'Empereur.» D'ailleurs, vis-à-vis des Russes eux-mêmes, il ne plaît point à Napoléon de passer pour dupe de leur manège, et sa recommandation finale à l'ambassadeur est de leur laisser entendre, avec les ménagements voulus, que l'on a parfaitement saisi où tendaient ces ajournements répétés, ces perpétuelles remises: «Mettez douceur, discrétion, prudence dans vos communications, écrit Champagny, accompagnez-les de protestations convenables, elles ne seront pas démenties. Éloignez tout ce qui pourrait blesser, mais faites sentir qu'après vous avoir demandé des délais successifs de dix jours, vous parler le 20 et ne plus fixer aucun terme pour vous répondre, a dû paraître une défaite qui obligeait à prendre un parti.»
III
LE REFUS DE LA RUSSIE
En donnant une interprétation négative aux paroles hésitantes de la Russie, en y découvrant les préliminaires d'un refus, Napoléon avait-il bien vu? L'événement allait-il lui donner tort ou raison? Sur ce point, la correspondance ultérieure de Caulaincourt vint presque immédiatement lever tous les doutes. Les dépêches expédiées de Paris les 6 et 7 février se croisèrent en route avec un troisième courrier envoyé par le duc de Vicence; il apportait enfin la réponse de la Russie, et cette réponse était un refus.
Pendant quinze longs jours encore, l'ambassadeur avait été tenu en suspens, ne recueillant pour toute satisfaction que des paroles d'encouragement. Chaque fois que le Tsar se laissait approcher et saisir, c'était pour protester de l'intérêt passionné qu'il portait au projet, pour parler de ses espérances, de ses efforts méritoires. «L'empereur Napoléon, disait-il au duc, peut compter que je le sers comme vous, de coeur et d'âme[375].» Mais il avouait en même temps qu'il n'avait encore rien terminé. Cependant, lorsque la fin de janvier se fut écoulée tout entière et que l'ambassadeur, perdant patience, eût demandé très positivement à être fixé, Alexandre promit à bref délai et sans faute une parole décisive de sa mère, dans un sens ou dans l'autre. Ce fut le 4 février qu'il la transmit à Caulaincourt, en insistant sur la déception qu'elle lui causait: l'Impératrice avait fini par déclarer expressément qu'elle ne saurait consentir au mariage avant deux ans, vu l'extrême jeunesse de sa fille. Cette réponse, avons-nous dit, équivalait à un refus. Aussi bien, faire savoir à un prétendant pressé de s'établir qu'on ne saurait lui accorder que dans deux ans l'objet de ses voeux, n'est-ce point l'éconduire avec des formes? Et l'empereur Alexandre interprétait si bien comme un dénouement négatif la décision maternelle qu'il avait cru devoir, en la communiquant à Caulaincourt, y joindre le commentaire le plus décourageant. Il avait émis le voeu que l'on en restât là, que l'on s'épargnât des tentatives désormais inutiles, et il avait eu soin de clore l'entretien par ces assurances banales, ces regrets obligés qui sont, en pareil cas, l'accompagnement ordinaire et aussi la confirmation d'une rupture.
[Note 375: Caulaincourt à Champagny, 31 janvier 1810.]
«L'Empereur ayant insisté avec force et exigé une réponse, écrivait l'ambassadeur le 5 février, j'ai l'honneur de rendre compte à Votre Excellence de ce qu'il m'a dit le 4. L'âge est le seul obstacle que l'Impératrice mère trouve au mariage. L'exemple malheureux de ses deux filles aînées fait qu'elle ne pourrait y consentir que dans deux ans. Mademoiselle la grande-duchesse Anne ne pourrait, comme ses soeurs Marie et Catherine, se marier avant dix-huit ans. L'Impératrice est flattée de cette idée, m'a dit encore l'Empereur; mais aucune raison n'a pu la déterminer à passer sur la crainte d'exposer la vie de sa fille en la mariant plus tôt. L'empereur Alexandre ajouta que l'Impératrice ignorait, comme tout le monde, que l'empereur Napoléon eût eu la pensée de ce mariage, qu'il avait fait tout en son nom comme il me l'avait promis; que, voyant qu'on ne pouvait changer cette résolution maternelle, il n'avait pas été plus loin, l'empereur Napoléon ni lui n'étant pas faits pour recevoir de grâce; que, par amour-propre pour les deux empereurs, il ne fallait donc pas insister sur une chose qu'on voudrait leur faire passer pour une faveur et qui ne pourrait en être une que pour la jeune personne. Je répète à Votre Excellence les propres paroles de l'Empereur; il ajouta que l'alliance comme l'amitié avait été franche et intime sans cela, qu'il espérait que cette difficulté n'y changerait rien: que, de son côté, il n'avait besoin d'aucun nouveau lien pour tenir à Sa Majesté, qu'il regrettait que cela n'ait pu s'arranger comme on le désirait, comme il le voulait, parce que cette union aurait, plus que toute autre chose, prouvé à l'Angleterre que l'alliance était indissoluble et que la paix de l'Europe ne pouvait plus être troublée. Il ajouta encore que Sa Majesté était pressée et devait l'être; qu'ayant annoncé à l'Europe qu'elle voulait des enfants, elle ne pouvait ni ne devait attendre; qu'il regrettait de n'avoir que des voeux pour son bonheur à lui offrir; que, n'ayant pu lui donner comme garantie de son amitié une de ses soeurs, il élèverait ses frères dans les sentiments de l'alliance et des intérêts communs des deux États.»
Malgré ce congé en forme courtoise, Caulaincourt ne s'était point tenu pour battu; il était revenu à la charge, avait conjuré Alexandre de parler encore à l'Impératrice, de la faire revenir sur sa détermination, de forcer son consentement. «Chauffant de toutes manières[376]», suivant son expression, il avait repris un à un tous ses arguments, mis son imagination à la torture pour en découvrir de nouveaux. Même, sûr de l'estime et de l'attachement du monarque, il lui avait parlé un langage extrêmement vif, n'épargnant aucun moyen pour le stimuler et le piquer au jeu, tâchant d'intéresser son amour-propre, allant jusqu'à lui faire honte de l'espèce d'assujettissement où le tenait sa mère: il en était résulté des scènes curieuses, où le Tsar n'avait opposé qu'inertie et douceur à ce pressant système d'attaques.
[Note 376: Caulaincourt à Champagny, 18 février 1810.]
Il est bien entendu, disait l'ambassadeur, que l'empereur de Russie veut le mariage, et ici Alexandre ne manquait point de faire des signes d'assentiment: il le veut «comme chose avantageuse à la Russie, tranquillisante pour l'Europe, effrayante pour l'Angleterre, enfin comme une chose qui plaît à sa nation autant qu'au sentiment qu'il porte à l'empereur des Français». Eh bien! que n'a-t-il assez de caractère pour l'ordonner, pour s'affirmer enfin maître chez lui! Il a toujours déclaré que, fils respectueux, il réservait avec un soin jaloux la liberté de ses décisions en matière de politique et de gouvernement. Or, le mariage n'est-il point au premier chef affaire d'État, autant que pourrait l'être une question de paix ou de guerre? «Votre mère ne vous forcerait pas à déclarer la guerre à quelqu'un?--Non, sûrement.--Peut-elle donc vous empêcher de cimenter la plus grande, la plus utile alliance qui ait existé? Si c'est une chose politique, utile, avantageuse même, pouvez-vous, comme souverain, mettre dans la balance l'humeur d'une mère pendant quarante-huit heures avec le bien du monde? Est-ce ne rien pouvoir sur Votre Majesté que l'empêcher de faire la chose qui amènerait à la paix, qui serait la clef de la voûte et qui donnerait le bonheur à votre allié? Il faut que l'Impératrice soit une puissance bien plus formidable, bien plus imposante que la France et la Russie ensemble, puisque son caprice balance les intérêts de l'une et de l'autre.»
Ces observations semblaient gêner, embarrasser Alexandre, mais ne le décidaient point à prendre un autre ton: «Il a eu l'air de penser comme moi, écrivait Caulaincourt, mais sa mère en impose.» Il cherchait des excuses à sa faiblesse: «Si l'empereur Napoléon, disait-il, avait préparé la chose un peu d'avance et donné plus de temps, tout cela eût été tout différemment.» Puis, les raisons de santé invoquées par l'Impératrice, ses craintes si naturelles pour une vie précieuse, la rendaient bien forte; son fils eût pu contraindre ses préjugés; pouvait-il briser son coeur? «Dans ma position, reprenait Alexandre, que dire à ma mère qui pleure deux filles qu'elle a perdues pour avoir été mariées trop jeunes?» Il se plaignait et s'irritait tour à tour: «Ma soeur serait sans doute trop heureuse; cette destinée peut-elle se comparer à rien de ce qui existe ailleurs, à aucun des sots mariages qu'ont faits les autres?»
À la fin, tout en affirmant avec une grande énergie qu'il sentait les avantages de la chose «comme Russe et comme souverain», il pria l'ambassadeur de ne plus insister; d'un ton pénétré et presque solennel, dans une phrase pleine d'embarras et pourtant fort explicite, qu'il livra comme une suprême marque de confiance, il se résuma sur l'impossibilité et l'inanité d'une nouvelle démarche: «Vu l'âge de ma soeur, dit-il, et l'esprit récalcitrant de ma mère, je vous le répète avec le sentiment de ce qui est dû à la dignité et à la majesté du trône, de ce que je dois, de plus, à la confiance et à l'amitié de l'empereur Napoléon, et aussi avec la franchise que je mets dans mes conversations avec vous, parce que je vous regarde comme un ami qui a trop de tact pour ne pas donner à ma franchise le caractère que doit avoir dans des rapports la conversation confidentielle d'un souverain, je vous le répète donc, vu l'obstacle de l'âge, je pense que ce serait humilier l'Empereur et moi que de faire dans ce moment une demande à ma mère pour changer sa détermination.»
Cette fois, force fut à l'ambassadeur de s'incliner et de cesser ses instances. Il fit savoir à Paris qu'il s'abstiendrait «de remettre les fers au feu», à moins d'ordres nouveaux. Pour le moment, il s'avouait vaincu, jugeait l'entreprise manquée, s'excusait de son insuccès et réclamait l'indulgence de son souverain. «On a tort, sans doute, disait-il, quand on ne réussit pas dans une affaire de cette importance, mais j'ai pour moi la conscience qu'il n'était pas possible de faire plus.»
Ainsi, la clairvoyance de Napoléon ne l'avait point trompé. Le parti russe lui avait définitivement échappé deux jours avant qu'il y renonçât lui-même. En réalité, il n'avait pas eu le choix entre les deux princesses; lorsqu'il avait désigné la fille de l'empereur François, il n'avait point la faculté d'épouser la soeur d'Alexandre; une attente plus prolongée ne lui eût que mieux démontré la nécessité du parti auquel il s'était rallié par intuition, et les résistances de la Russie eussent fait dans tous les cas le mariage autrichien.
Ces résistances venaient-elles exclusivement de l'Impératrice, forte de la faiblesse de son fils? Dans l'expression de ses sentiments et de ses regrets, le Tsar était-il de bonne foi? Désirait-il le mariage et s'était-il incliné avec peine devant les répugnances et les angoisses d'une mère? Au contraire, y avait-il eu entre eux jeu concerté? Il n'est pas sans difficulté de répondre avec certitude à cette question. La lecture et la comparaison des documents ne suffisent pas toujours à donner cette seconde vue rétrospective qui permet de lire dans les âmes et d'y découvrir le mobile intime des actions. Néanmoins, dans le cas présent, les éléments ne font pas entièrement défaut pour résoudre le problème. Dans les derniers temps de la négociation, Caulaincourt avait essayé d'approfondir le mystère des conférences tenues à Gatchina, et de s'enquérir sur les attitudes respectives. Les renseignements qu'il obtint, appuyés d'autres indices, laissent entrevoir les sentiments qui parurent se heurter, entre le fils et la mère, et ne firent au fond que se coaliser.
L'Impératrice n'avait pas seulement opposé à toute idée de mariage la révolte de ses préjugés, ses alarmes maternelles, ses mille objections de princesse méticuleuse et timorée: elle avait invoqué des raisons d'État. Avec une perspicacité redoutable, elle avait signalé l'éternel point faible de la politique napoléonienne dans ses rapports avec la Russie, en montrant que les offres et les concessions de l'Empereur coïncidaient toujours avec quelque demande de service. «L'empereur Napoléon, avait-elle dit, ne tient pas à la Russie par principe et par sentiment, mais par besoin momentané de son concours; l'alliance actuelle n'est qu'une chose de circonstance pour paralyser le Nord pendant qu'on soumet le Midi.» Si Napoléon avait voulu faire du mariage la consécration d'un système durable, il eût préparé les choses par une longue suite d'égards et de procédés, au lieu d'agir par caprice: «il n'aurait point abreuvé l'empereur Alexandre de dégoûts à cause des Polonais; les paroles amicales ne sont venues qu'avec le divorce; on n'a proclamé ses sentiments pour la Russie qu'en même temps qu'on a divorcé». Les assurances que Napoléon donne aujourd'hui sont-elles sincères? Ne sont-elles pas démenties par certaines démarches secrètes, qui attestent sa profonde duplicité[377]? Encore si l'on pouvait espérer, par la princesse qu'on lui donnerait, agir sur lui et le tenir! Mais la grande-duchesse Anne est incapable de prendre quelque ascendant sur un tel mari: «C'est une femme douce, extrêmement bonne, plus recommandable par ses qualités que par son esprit; elle n'a point le caractère de sa soeur Catherine, qui à cette distance, et vu celui de l'empereur Napoléon, aurait au moins offert une espèce de garantie de son bonheur ou de la manière dont il se serait conduit et de l'espèce d'influence qu'elle aurait pu avoir. Celle-ci n'offre aucun de ces avantages ni pour elle ni pour la Russie, elle ne fera qu'une femme soumise et vertueuse, elle ennuiera peut-être[378].» En un mot, suivant Marie Féodorovna, en se prêtant au voeu impromptu de Bonaparte, la maison impériale de Russie eût sacrifié sans profit sa dignité, l'avenir d'un de ses enfants, et se serait inutilement mésalliée.
[Note 377: D'après un récit de l'époque, les _Mémoires du comte Oginski_, II, 378-79, Napoléon, en même temps qu'il répudiait publiquement, dans l'exposé au Corps législatif, toute idée de rétablir la Pologne, eût averti tout bas les Polonais de Paris, par l'intermédiaire de Duroc, de ne point prendre ses paroles au pied de la lettre. Nous n'avons trouvé trace nulle part de ce fait, très conforme d'ailleurs au jeu double que Napoléon se croyait tenu de poursuivre entre Pétersbourg et Varsovie. Quoi qu'il en soit, le bruit en était venu aux oreilles d'Alexandre et l'avait impressionné très fâcheusement. Cf. les _Mémoires de Czartoryski_, II, 223.]
[Note 378: Caulaincourt à Champagny, 18 février 1810.]
Il paraît établi toutefois que l'Impératrice ne prétendait nullement à ce droit absolu de _veto_ que le Tsar, dans ses entretiens avec Caulaincourt, se plaisait à lui attribuer. Elle prononçait son avis avec vivacité et chaleur, faisait toutes ses réserves, mais n'entendait pas entrer en lutte déclarée contre un fils qui était en même temps son souverain; elle s'inclinait d'avance devant sa détermination et lui reconnaissait le droit de statuer. Sur ce point, les témoignages recueillis par Caulaincourt s'accordent unanimement, et Napoléon eut par d'autres voies des révélations conformes[379]. Un mot d'Alexandre eût décidé de tout, sans troubler profondément la famille impériale. Si ce mot ne vint pas, si l'Empereur semble bien n'avoir insisté que pour la forme, c'est que les raisons émises par sa mère ne trouvaient en lui que trop d'écho et qu'il revenait, sur beaucoup de points, à penser comme elle. N'osant prendre l'initiative d'un refus, mais prévoyant les objections qui seraient faites à Gatchina et en reconnaissant la justesse, il avait été heureux de trouver en dehors de lui-même le point d'appui de sa résistance.
[Note 379: Extrait d'un rapport de police de Paris: «L'on a vu, jeudi de la semaine dernière, sur le bureau du prince (Kourakine), une pièce assez importante; c'était dans un de ses moments d'assoupissement assez pesant; on n'a pu lire que la première page. C'est la copie d'une lettre de l'Impératrice mère à son fils l'empereur Alexandre. Elle porte en substance: «Mon fils, vous êtes souverain et par la constitution despote, maître de vos peuples, de votre famille. Vous pouvez disposer du sort de votre soeur, même de votre mère. Comme sujette, je garderai le silence, mais comme mère je vous parlerai de ma fille votre soeur et du parti que l'on veut vous faire prendre à cet égard, etc.» 8 février 1810. Archives nationales, AF, IV, 3722.]
En somme, il y avait autre chose chez l'Impératrice douairière qu'un entêtement d'orgueil dynastique, compliqué d'appréhensions intimes, autre chose chez le Tsar que la crainte de froisser sa mère et de se créer des difficultés d'intérieur. Tous deux obéissaient à des inspirations plus hautes, et l'histoire doit relever la question. À Pétersbourg, Marie Féodorovna incarnait l'esprit de la coalition; elle personnifiait les passions de l'Europe aristocratique et royale, de cette Europe qui, après avoir cru trouver dans la Révolution une occasion de démembrer la France et d'assouvir de séculaires rancunes, avait vu avec terreur la France conquérante et débordée de ses frontières se retourner contre elle, s'était resserrée alors devant le péril, avait senti la nécessité d'affirmer contre l'usurpation triomphante la solidarité des antiques monarchies, l'exclusivisme jaloux des dynasties légitimes, et s'était fait des principes par haine et par peur. À Tilsit, Alexandre s'était un instant échappé des influences européennes ou avait cru s'en dégager. Depuis, les excès et les ruses de la politique napoléonienne, ses propres fautes, les impatiences de 1808, les déboires et les amertumes de 1809, le jeu fatal des événements, le conflit réveillé des intérêts, l'avaient insensiblement ramené vers d'autres voies, et il était trop près aujourd'hui de nos ennemis pour renouveler sous une forme plus compromettante le pacte de 1807. Alors, il eût vraisemblablement accédé à une demande en mariage: en 1810, il ne la repoussait pas en face, mais se servait de sa mère pour la décliner. Ainsi s'était formée entre l'Impératrice et son fils une connivence peut-être tacite par laquelle ils s'étaient partagé les rôles, la première assumant la responsabilité du refus, tandis que le jeune souverain atténuait par des paroles mielleuses la rigueur de cette mesure. Alexandre tenait encore à conserver la couleur de l'amitié et de l'alliance, car il y voyait le moyen d'affermir des conquêtes mal assurées, de se procurer quelque sécurité et d'éloigner les risques formidables d'un conflit: il n'entendait plus s'enchaîner à une fortune tout à la fois menaçante et fragile, dont le triomphe définitif et l'établissement solide eussent été la déchéance de l'ancienne Europe. Dans cette disposition, on pouvait encore, à la cour de Russie, entrer avec Napoléon en arrangement temporaire, non s'engager à jamais dans ses liens, se compromettre passagèrement avec lui, non l'épouser. Si l'Autriche avait été au-devant de nos désirs, c'est que l'horreur de sa situation ne lui permettait que d'envisager le péril immédiat et présent: placée sous la main du conquérant, à la merci d'un mouvement de colère, elle avait vu dans le mariage un suprême moyen de salut; elle avait offert sa princesse en holocauste pour apaiser le dieu malfaisant et détourner la foudre; elle s'était fait de nécessité vertu, et avait recherché l'alliance de famille parce qu'elle se sentait condamnée à la subir; moins vaincue, moins opprimée, plus libre de ses décisions, la Russie devait inévitablement s'y refuser.
IV
LE REJET DE LA CONVENTION
L'attitude finale de la Russie dément l'explication généralement donnée de ses lenteurs premières. Il a été écrit et répété jusqu'ici, d'après des témoignages incomplets, que l'empereur Alexandre, sans se refuser en principe au mariage, avait voulu seulement en composer le prix d'un grand avantage politique. En suspendant sa réponse, en se faisant prier, il n'eût eu d'autre but que de peser sur la détermination de son allié et d'obtenir sans retard, en échange de la grande-duchesse, la ratification de l'acte conclu contre la Pologne. Le Tsar se fût exécuté de bonne grâce, si la France l'avait contenté, et il eût, en fin de compte, fait dépendre sa propre décision de celle qui serait prise à Paris[380]. Ses dernières conversations avec Caulaincourt, tenues à une époque où il était matériellement impossible de savoir si la convention avait été ou non ratifiée, ne laissent plus de place à cette hypothèse. Si l'empereur Alexandre avait lié les deux questions, celle de la Pologne et celle du mariage, il aurait attendu que Napoléon eût statué sur la première pour trancher lui-même la seconde; sans satisfaire immédiatement nos espérances, il les eût entretenues jusqu'au bout et ne les eût pas à la fin découragées; il eût prolongé, ralenti la négociation, mais ne l'eût pas rompue. En réalité, offensé et alarmé des avantages conférés au duché de Varsovie, il se croyait droit dans tous les cas à une sûreté qui serait en même temps une réparation; entre l'engagement exigé de lui et celui auquel il prétendait, il n'admettait nullement la connexion intime, le caractère compensatoire que Napoléon avait voulu certainement établir.
[Note 380: THIERS, XI, 359-361, 374. HELFERT, 86.]
Ce qu'il est permis de supposer, sans se trop hasarder, c'est qu'Alexandre, en accueillant d'abord la demande avec cordialité et même avec effusion, en demandant toutefois le temps de décider sa mère, en flattant Caulaincourt d'un heureux succès à l'échéance de deux ou trois semaines, avait espéré que Napoléon, sur ces premières apparences, ratifierait le traité d'emblée et de confiance, sans tenir encore l'objet de ses voeux. À cette date du 4 février où le Tsar avait enfin déguisé un refus sous forme d'ajournement à deux ans, il était très possible que l'Empereur, entre les mains duquel la convention devait se trouver depuis plusieurs jours, eût déjà donné, expédié sa signature, et ne fût plus en pouvoir de la ressaisir. Si ce cas s'était produit, la Russie aurait recueilli et tiré à elle tout le bénéfice de la double négociation: ayant su se faire payer d'avance, elle eût atteint ce merveilleux résultat de recevoir sans donner, de surprendre la ratification sans livrer la grande-duchesse[381].
[Note 381: L'éditeur russe des _Mémoires de la comtesse Edling_ fait honneur au Tsar de cette tactique: «Pendant deux mois, dit-il, Alexandre a mené Napoléon par le nez», afin de lui faire «signer un traité excessivement avantageux à la Russie». Note de la page 193.]
En admettant qu'Alexandre eût formé ce subtil calcul, il avait compté, cette fois encore, sans la pénétration de l'autre empereur. Nous avons vu que le premier mouvement de Napoléon, en recevant à la fois le texte de la convention et les premières paroles au sujet du mariage, paroles aimables, mais peu concluantes, avait été de réserver l'affaire corrélative et d'ajourner sa signature. Au reste, la teneur du traité, par elle-même, lui avait semblé difficilement conciliable avec sa dignité. Au premier coup d'oeil jeté par lui sur les articles, cette phrase fatidique, se détachant en vedette: «La Pologne ne sera jamais rétablie», l'avait arrêté et cabré. Pourquoi cette formule sans précédent? Il s'interdira volontiers de porter atteinte à la sécurité d'Alexandre en favorisant le rétablissement de la Pologne; peut-on lui demander de garantir cette sécurité envers et contre tous, de prendre vis-à-vis des Russes le rôle d'une Providence active et tutélaire, occupée à écarter d'eux tous les risques de l'avenir? Et c'est à quoi l'obligerait pourtant le traité conclu. Il veut savoir si les instructions de Caulaincourt, qu'il n'a pas eu le temps de revoir lors de leur envoi précipité, autorisaient l'ambassadeur à aller aussi loin; il en fait rechercher la minute et demande à Champagny un rapport[382]. Dès à présent, il se sent sollicité à ne point ratifier. Cependant, il ne décide rien encore et attend, pour prendre un parti, que les dispositions de la Russie à propos du mariage se soient mieux accusées. Tandis qu'Alexandre s'efforce de dissocier les deux questions, Napoléon les laisse perpétuellement réagir l'une sur l'autre.
[Note 382: _Corresp._, 16177. Le rapport figure aux archives des affaires étrangères, Russie, 1810.]
Quand il eut compris, dix jours plus tard et sur le vu de nouvelles pièces, que la Russie se préparait à l'éconduire, quand il eut en conséquence brusqué le dénouement avec l'Autriche, son premier soin fut de revenir à l'autre affaire. Instantanément, dans la journée même du 6, malgré tant d'objets qui réclamaient son attention, il reprit l'examen du traité. Cette fois, il n'eut plus d'hésitation; il ne résista plus à s'insurger contre une formule abstraite et trop rigoureuse; il ne livrera pas le plus compromettant des gages à qui ne lui en accorde aucun; en face d'une Russie définitivement suspecte, il ne peut plus sacrifier totalement la Pologne, qui est sa sûreté contre elle. Il décide par suite de ne point ratifier l'acte tel que son plénipotentiaire le soumet à sa signature.
Toutefois, un rejet pur et simple serait chose bien grave; l'avis de cette mesure, tombant à Pétersbourg en même temps que la nouvelle du mariage autrichien, pourrait troubler profondément et effarer la Russie, lui faire croire à une totale déviation de système et la rejeter elle-même vers nos ennemis. Par une transaction de plus entre son orgueil mortifié et sa politique, qui continuait à vouloir l'alliance, Napoléon se réduisit à un moyen terme dont la première idée lui était venue dès la réception du traité[383].
[Note 383: Rapport de Champagny.]
Cette signature qui lui est demandée avec instance, il ne la refusera pas absolument; il la donnera, l'enverra à Pétersbourg, mais apposée sur un acte un peu différent du premier. En d'autres termes, à la convention qu'on lui propose et qu'il ne saurait accepter, il en substituera une autre, identique pour le fond, amendée dans la forme, et l'expédiera toute ratifiée. Grâce à ce procédé, la satisfaction de la Russie, dans ce qu'elle a de compatible avec l'honneur et l'intérêt français, ne souffrira aucun retard; ce que désire Alexandre, c'est de tenir le plus tôt possible un écrit en forme par lequel Napoléon s'engage, en ce qui le concerne, à ne point poursuivre la restauration de la Pologne. Le traité français contiendra très expressément cette assurance. Il suffira donc au Tsar de ratifier lui-même cet acte, revêtu par avance de la sanction impériale, pour que le contrat entre les deux souverains se complète sur-le-champ, pour qu'il devienne parfait et parachevé, pour que Napoléon se trouve lié et la Russie en repos. D'urgence, Napoléon demande à Champagny un autre projet, en indiquant avec force, dans une lettre détaillée, les raisons qui nécessitent une rédaction plus correcte.
«Monsieur le duc de Cadore, écrit-il, présentez-moi un projet de convention à substituer à celle du duc de Vicence. Faites-lui connaître que je ne puis approuver cette convention, parce qu'il n'y a pas de dignité et qu'il y a des choses auxquelles il n'était pas autorisé. Je ne puis pas dire que _le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli_ (art. Ier), car ce serait dire que si un jour les Lithuaniens, ou toute autre circonstance, allaient le rétablir, je serais obligé d'envoyer des troupes pour m'y opposer. Cela est donc contraire à ma dignité. Mon but est de tranquilliser la Russie, et, pour l'atteindre, il suffit d'un article rédigé dans les termes suivants: «L'empereur Napoléon s'engage à ne jamais donner aucun secours ni assistance à quelque puissance ou à quelque soulèvement intérieur que ce puisse être qui tendraient à rétablir le royaume de Pologne[384].»
[Note 384: _Corresp._, 16178.]
Les autres articles devront être remaniés dans le même sens. Partout où l'ambassadeur a promis notre intervention, le ministre devra se borner à stipuler notre abstention. Par exemple, l'article 2 du projet russe faisait un devoir aux parties contractantes de veiller à ce que les noms de Pologne et de Polonais ne fussent plus employés à l'avenir par personne. «Engagement ridicule et absurde[385]!» s'écrie l'Empereur. Va-t-il falloir qu'il prescrive à tous les gouvernements la périphrase à employer pour désigner la Pologne, qu'il leur impose un vocabulaire, qu'il parte en guerre contre un mot? Tout ce qu'il peut promettre, c'est de ne plus prononcer lui-même les expressions qui déplaisent: l'article incriminé devra faire place au suivant: «L'empereur Napoléon s'engage à ne jamais se servir, dans aucun acte public de quelque nature qu'il puisse être, des noms de Pologne et de Polonais, pour désigner des pays qui faisaient partie de l'ancienne Pologne.»
[Note 385: _Id._]
Puis, la dignité du roi de Saxe, au nom duquel Napoléon stipule, n'a pas été suffisamment ménagée. C'est ainsi que l'article 3 prononce brutalement la suppression des ordres polonais, rattachés à la couronne grand-ducale: cet arrêt irait jusqu'à interdire au roi Frédéric-Auguste le port des insignes dont il a pris l'habitude de se décorer. Il faut se borner à prononcer la suppression des ordres par voie d'extinction, à prohiber toute collation nouvelle. Enfin, il est juste d'établir dans les engagements respectifs une parfaite réciprocité et de ne pas permettre à la Russie plus qu'à la Saxe de s'étendre sur des territoires ayant appartenu au ci-devant royaume.
Le contre-projet, libellé d'après ces indications, fut expédié à Caulaincourt le 10 février. Il n'était pas parti depuis quarante-huit heures que Napoléon, continuant à réfléchir, sentait le besoin d'ajouter encore une restriction et s'apercevait d'une omission à réparer. S'il maintient dans la forme qu'il juge admissible la concession faite à la Russie, cette concession lui pèse davantage. Surtout, il n'admet point qu'elle puisse être exploitée contre lui à Varsovie, chez le peuple qui lui redevient plus utile à mesure que la Russie s'éloigne. Le 12, il fait envoyer à l'ambassadeur un _post-scriptum_, un avis complémentaire: il est bien entendu, n'est-ce pas? que le traité restera secret, qu'aucune des deux parties n'aura la faculté de le publier, et Caulaincourt ne devra livrer l'acte qu'à cette condition[386]. De cette manière, nul ne pourra prouver aux Varsoviens, pièces en main, que l'Empereur a fait marché d'eux et de leur avenir, détourner de lui leur fidélité et lui aliéner la Pologne. Cette arme qu'il aura peut-être à employer un jour contre une Russie hostile, il n'entend pas se la laisser d'avance briser entre les mains.
[Note 386: _Corresp._, 16178. Cf. la lettre de Champagny à Caulaincourt du 12 février 1810.]
Ces précautions ne l'empêchaient point de conserver scrupuleusement et à tout propos le langage de l'alliance. Il crut devoir au cabinet de Pétersbourg une explication directe sur les motifs qui l'avaient amené à modifier le traité. Le 12 février, Champagny écrivit de ce chef à Roumiantsof, et ce lui fut une occasion de revenir sur le mariage avec Marie-Louise, de réitérer avec plus de force ses précédentes déclarations, d'affirmer que l'Empereur restait inébranlablement fidèle à la Russie et n'épousait pas l'Autriche avec l'archiduchesse. Longuement, le ministre déduisait toutes les raisons de nature à assurer l'immutabilité de notre politique: «L'Empereur, disait-il, tient à l'empereur Alexandre par sentiment, par principe, par conviction des heureux effets de l'alliance pour toute l'Europe, et Sa Majesté a voulu que dans cette circonstance je vous fisse connaître d'une manière particulière ses intentions et ses voeux; ils n'ont qu'un objet, celui d'être toujours l'ami et l'allié de l'empereur Alexandre[387].»
[Note 387: Archives des affaires étrangères, Russie, 150.]
Malgré ce luxe de phrases et d'hyperboles, il était impossible que le mariage autrichien et le refus de ratifier, se succédant coup sur coup, ne jetassent point dans les rapports entre la France et la Russie une perturbation profonde. Par lui-même, chacun de ces événements était susceptible d'altérer l'harmonie, sans la détruire tout à fait. Ce qui fit leur irréparable gravité, ce fut leur coïncidence; se produisant simultanément, à quelques heures d'intervalle, ils firent masse, se doublèrent l'un par l'autre, et leur importance s'accrut de leur rapprochement.
Il en est des souverains comme des particuliers: entre eux, toute tentative pour s'unir par le sang, lorsqu'elle avorte, laisse après elle d'inévitables froissements et compromet l'union qu'elle devait cimenter. En vain échangent-ils des paroles de paix et de concorde, en vain rejettent-ils sur les circonstances tout le tort de l'insuccès. L'amertume a pénétré les coeurs, elle découvre ou imagine des griefs.
Dans le cas présent, ces griefs n'existaient que trop. On a vu combien le jeu fuyant d'Alexandre avait, dès le premier moment, piqué et indisposé l'Empereur; les dernières réponses de la Russie n'étaient pas pour atténuer en lui cette impression. En somme, il avait prié le Tsar de lui fournir une solution sous deux jours: Alexandre en avait demandé vingt et pris quarante, pour se dérober à la fin. Par cette conduite dépourvue incontestablement de netteté et de franchise, Napoléon se sentait confirmé dans son jugement sur le caractère d'Alexandre et obligé, plus que jamais, à se mettre en garde contre les pièges d'une politique déloyale. Par contre, si la Russie avait à s'imputer la responsabilité principale de l'insuccès, s'il n'eût tenu qu'à elle, après tout, de placer l'une de ses princesses sur le trône de France, la conduite de Napoléon à son égard n'était point demeurée correcte jusqu'au bout. Malgré ses dépêches explicatives et ses habiletés, nul ne pouvait échapper en Russie à la réflexion suivante: si, s'autorisant de la demande en bonne forme transmise par Caulaincourt, Alexandre eut insisté plus sérieusement ou plus vivement auprès de sa mère; si l'Impératrice, après quelques semaines d'hésitation, eût prononcé un consentement au lieu d'un refus, sa réponse n'en eût pas moins trouvé le mariage autrichien déjà conclu: dans quelle position fausse et pénible cet événement n'eût-il point placé la jeune princesse, sa famille, la cour impériale! En s'éloignant à l'improviste, sans prévenir, Napoléon n'avait-il pas manqué à de strictes convenances? Il se trouvait de la sorte que les deux monarques s'étaient mis respectivement dans leur tort; chacun se sentait en droit d'adresser des reproches justifiés, et l'humeur qui en résultait chez l'un comme chez l'autre allait aigrir tous leurs rapports, développer le germe de dissentiment que la politique avait introduit entre eux.
À coup sûr, nous ne saurions dire que le mariage manqué ait été la cause même de la rupture. Si Napoléon, deux ans et demi plus tard, poussa sur le chemin de Moscou l'Europe rassemblée sous sa main, ce ne fut point parce qu'une impératrice russe avait dédaigné de l'accepter pour gendre. La cause de rupture préexistait; nous l'avons de longue date reconnue dans la Pologne, signalée et définie maintes fois. Seulement, à l'époque où la négociation matrimoniale s'était ouverte, le conflit politique était en voie d'apaisement, puisque Napoléon se prêtait en principe et de bonne foi à un acte qu'Alexandre désignait comme l'objet unique et le terme de ses voeux. En admettant que l'Empereur eût repoussé dans tous les cas la forme insolite donnée par la Russie à cet acte, ses réserves eussent eu infiniment moins de gravité, si le lien de famille s'était noué en même temps. S'étant donné ce signe certain et solennel de bon vouloir, les souverains eussent continué à négocier dans un esprit d'entente, et peut-être la formule conciliatrice fût-elle venue spontanément sur leurs lèvres, au milieu des effusions qui auraient accompagné la célébration du mariage et signalé cette fête triomphale de l'alliance. Au contraire, l'éloignement manifesté en Russie pour le projet d'union rendra Napoléon plus net, plus persistant, plus brutal dans ses refus, lui fera accentuer plus impérieusement son opposition aux désirs d'une cour qui a négligé de le satisfaire. De plus, s'il ne songe pas encore à se lier politiquement avec l'Autriche, il se figure l'avoir désarmée et conquise; la jugeant à sa dévotion, prête à se donner quand il lui plaira de la requérir, il se sentira moins porté à ménager l'autre empire, plus disposé à risquer de suprêmes et colossales aventures. De son côté, apprenant à la fois le mariage autrichien et le rejet de la convention, la Russie va interpréter ces deux actes l'un par l'autre; cette cour imaginative, d'esprit ombrageux et inquiet, y verra une révolution de notre politique et la contre-partie de Tilsit; elle ne doutera plus que l'Empereur n'ait trouvé et placé son point d'appui en dehors d'elle, sur l'Autriche, et comme Napoléon ne s'est jamais allié que pour combattre, elle se jugera immédiatement menacée dans sa sécurité, dans son existence, et croira sentir sur sa poitrine l'épée française, dont la Pologne forme la pointe. Sa peur se tournant en témérité, elle prononcera plus âprement ses exigences, ses conditions, se cherchera en même temps des moyens de combat, et sera la première à donner le signal des menées et des préparatifs hostiles. Donc, si la substitution du mariage autrichien au mariage russe ne créa pas le différend, elle l'empêcha vraisemblablement de se résoudre à l'amiable, elle l'aggrava certainement, l'envenima, lui donna toute sa violence et toute son acuité. Les premiers jours de février 1810, étape culminante et funeste de la destinée napoléonienne, marquent la passe décisive de l'alliance; elle eût pu s'y resserrer et s'y refaire; elle en sortit moralement brisée: c'est le point de partage des versants, la limite séparative de deux périodes. Jusque-là, malgré les griefs fournis des deux parts et la défiance grandissante, Napoléon et Alexandre se sont donné pour but principal de marcher ensemble; même, dans les derniers temps, ils ont essayé d'une tentative remarquable pour rester alliés et redevenir amis. Cependant, cet effort de rapprochement ne persiste pas jusqu'au bout; à l'instant qui va décider de tout, une double défaillance se produit, chacun des deux monarques se refuse à admettre l'un des termes de l'accord sur lequel doit se rétablir leur union, et aussitôt commence l'évolution respective et divergente qui doit les éloigner à jamais et les rejeter dans des voies opposées. Lente d'abord, à peine sensible, cette évolution va s'accélérer peu à peu, se précipiter, obéissant à la pente fatale des événements et des passions, et finalement replacera les deux empereurs dans leur position première d'hostilité et de combat, loin du terrain de réunion où les avaient attirés naguère un élan réciproque et comme un pressentiment de l'avenir.
CHAPITRE VIII
LA CÉLÉBRATION
L'empereur Alexandre n'a pas cru a la possibilité du mariage autrichien.--Sa première impression.--Son compliment à l'Empereur.--Remarques aigres-douces.--Rôle de l'opinion publique dans les événements qui vont suivre.--Impression produite à Paris par l'annonce du mariage; engouement des hautes classes pour l'Autriche.--Les colonies étrangères: Allemands et Polonais.--Tableau de Vienne au lendemain de la nouvelle.--Le parti antirusse.--Ses efforts pour déplacer l'Autriche vers l'Orient et l'y mettre en opposition avec la Russie.--Déception et angoisses à Pétersbourg.--Impopularité de l'Impératrice mère.--Arrivée du traité modifié.--Complet désarroi.--Plaintes du chancelier Roumiantsof; son appréciation sur l'alliance; appel à l'avenir.--Napoléon dans son rôle de fiancé.--Déplaisir que lui causent les reproches et les insinuations de la Russie.--Premier éclat de sa colère.--Il se radoucit et se contient.--Arrivée de Berthier à Vienne; le mariage par procuration; la France et l'Autriche en coquetterie réglée.--Napoléon s'excuse en Russie des distinctions accordées aux représentants de l'autre cour.--Les deux emprunts.--Voyage de Marie-Louise; caractère et portée des manifestations qui se produisent sur son passage.--Le comte de Metternich à Paris et à Compiègne.--La Russie en observation jalouse.--Le jour solennel.--Le corps diplomatique au Louvre.--Heures d'attente.--Toast du comte de Metternich.--Le roi de Rome et le roi des Romains.--L'ambassade russe pendant la cérémonie.--Craintes pour l'avenir.--Napoléon et Charles XII.--Enthousiasme et confiance populaires: _la plus belle époque du règne_.--Efforts de Napoléon pour donner à l'Europe quelques gages de modération.--Tentatives inutiles auprès de l'Angleterre; continuité fatale de la lutte.--Le mariage ne finit rien et prépare de nouveaux conflits.--Attitude de l'empereur Alexandre à l'époque de la célébration: en cet instant où la fortune de Napoléon touche à son apogée, le péril d'une guerre avec la Russie se lève sur l'horizon.
C'est une tendance naturelle à l'esprit humain que d'éprouver une inclination subite et de tardifs regrets pour les avantages par nous dédaignés, dès que nous voyons autrui s'en saisir et en profiter. Il ne semble point que l'empereur Alexandre ait prévu le mariage avec l'archiduchesse comme une conséquence nécessaire de son refus. Les traditions et les principes de l'Autriche le rassuraient contre cette hypothèse; il ne s'attendait point de sa part à une condescendance aussi avisée, à tant d'habileté et de résolution: à l'heure où la cour de Vienne engageait sa foi, il en était encore à présager une reprise d'hostilités plus ou moins prochaine entre elle et la France[388]. Aussi la nouvelle du contrat signé par Schwartzenberg lui causa-t-elle un vif sentiment de surprise et de désappointement.
[Note 388: _Mémoires du prince Adam Czartoryski_, II, 221.]
Il était trop maître de lui, à la vérité, il avait trop de fierté pour manifester son dépit; son attitude fut correcte, empressée même, et il sut une fois de plus mettre les formes de son côté. Il voulut que ses félicitations parvinssent à Paris avant toutes autres; son premier soin fut de désigner l'un de ses ministres, le prince Alexis Kourakine, frère de l'ambassadeur, pour les porter à titre d'envoyé extraordinaire. Il l'expédia de suite, en toute hâte, lui laissant à peine le temps de faire ses préparatifs de voyage[389]. Seulement, dans ses entretiens avec Caulaincourt, il ne cacha point que l'Empereur aurait pu agir avec plus de délicatesse et d'égards. La précipitation avec laquelle la France s'était engagée à Vienne, alors que la négociation avait été si vivement entamée à Pétersbourg et durait encore, eût risqué d'exposer la Russie aux pires humiliations, si celle-ci n'avait eu l'esprit de se mettre à couvert; c'était donc un bonheur que l'Impératrice mère eût fait opposition et surtout que son fils lui eût caché nos demandes; l'événement justifiait avec éclat cette marche prudente. «Il est cependant heureux, disait Alexandre, que l'âge de ma soeur nous ait arrêtés ici. Si je ne m'étais pas borné à parler du mariage en mon nom et comme d'une chose où vous n'étiez pour rien, quel effet cela aurait-il produit? Où en serions-nous, si j'eusse eu moins de circonspection vis-à-vis de ma mère, si j'eusse moins respecté ses droits? Quels reproches n'aurais-je pas aussi à vous adresser? Les retards dont vous vous plaigniez alors n'étaient donc que de la sagesse[390].»
[Note 389: Caulaincourt à Champagny, 17 mars et 4 avril 1810. «Le prince Kourakine que je quitte à l'instant, ajoutait l'ambassadeur, a été tellement pressé par l'Empereur qu'il part sous quarante-huit heures. Il voulait tarder quelques jours pour se présenter avec l'habit des grands officiers de la cour dont il a demandé le costume pour cette mission, celui de ministre étant assez mesquin. L'Empereur, en lui accordant l'habit, a mis pour condition qu'il ne l'attendrait pas et qu'un courrier le lui porterait.»]
[Note 390: Caulaincourt à Champagny, 26 février 1810.]
Ces remarques rétrospectives, placées en passant, n'empêchaient point Alexandre de réitérer à tout propos ses voeux pour le bonheur de son allié. Quant aux conséquences politiques du mariage, il disait les envisager avec confiance. Il rappelait que l'amélioration de nos rapports avec l'Autriche lui avait toujours paru une garantie nécessaire de la paix européenne; combien n'avait-il point déploré la rupture de 1809! Ces observations étaient justes, mais il y avait loin d'une simple détente entre la France et l'Autriche, très sagement désirée par Alexandre, à un rapprochement intime, exclusif, et c'était là pourtant ce qui lui semblait devoir résulter du mariage. L'Empereur a changé d'alliance: telle fut sa première pensée. Par malheur, il allait être immédiatement affermi dans ce soupçon par la voix publique, toujours légère et exagérée dans ses jugements, par les rumeurs nées autour de lui ou venues de tous les points de l'horizon, par le long et bruyant commentaire qui s'élevait d'un bout à l'autre de l'Europe à mesure que s'y répandait l'annonce du mariage. Ce qui accrut de suite l'importance propre de cet événement, ce fut la signification qui lui fut attribuée de toutes parts, mais surtout dans les trois capitales intéressées, à Paris, à Vienne, à Pétersbourg: l'opinion en créa dans une certaine mesure les conséquences en les préjugeant; elle les précipita tout au moins par l'insistance qu'elle mit à les prophétiser.
À Paris, dans la foule, la sensation fut intense, mais courte. Familiarisé avec le merveilleux, blasé sur l'extraordinaire, le peuple de Paris s'était habitué à voir, dans le grand drame qui se poursuivait sous ses yeux, les péripéties se succéder et s'accumuler avec une rapidité étourdissante; il s'exclamait encore à chaque coup de théâtre qui lui découvrait une scène inattendue et grandiose, mais ne s'y intéressait qu'un instant. Les bruits de réaction, de rigueurs contre les révolutionnaires, qui circulèrent à plusieurs reprises, ne produisirent qu'une agitation superficielle. En fait, par l'interruption du commerce et l'aggravation des charges, par le trouble profond apporté à la vie économique de la nation, les temps devenaient trop durs, le souci de l'existence journalière trop absorbant pour qu'un événement de pure politique pût longtemps occuper et passionner la multitude; quoi de plus significatif que ces mots d'un rapport de police: «Tandis que toutes les coteries s'agitent dans des questions politiques et dans des intrigues, la population de Paris ne s'occupe guère que de l'augmentation des denrées: elle conserve cependant de fortes préventions contre une princesse autrichienne[391].»
[Note 391: Bulletin du 21 février 1810. Archives nationales, AF, IV, 1508.]
Dans les classes élevées, au contraire, la tendance vers l'Autriche se transforma en un empressement enthousiaste et actif, dès que l'Empereur eut parlé. Le 9 février au soir, on s'étouffait chez le prince de Schwartzenberg, qui avait ouvert ses salons: chacun voulait lui porter ses hommages, et se faisait aussi un malicieux plaisir d'assister à l'entrée de l'ambassadeur russe, d'observer sa contenance, de voir comment il prendrait la nouvelle. Mal instruite des responsabilités respectives, la société n'admettait pas que le Tsar ou sa mère se fussent refusés de parti pris à une faveur universellement enviée; elle pensait qu'il y avait eu concours entre l'Autriche et la Russie, que celle-ci, par de maladroites lenteurs, s'était laissé prévenir et distancer par une rivale plus alerte, qui avait su consentir plus vite qu'elle et y mettre moins de façons, et beaucoup de personnes jouissaient à l'avance de sa déconvenue. Kourakine ne s'étant point montré, retenu par sa maladie, nul ne prit au sérieux ce motif trop réel, et tout le monde de croire à l'une de ces indispositions diplomatiques qui s'offrent comme une ressource commode aux ambassadeurs dans l'embarras[392]. Quant aux membres de l'ambassade autrichienne, leur «jubilation[393]» était manifeste, triomphante, et se communiquait à tous les Allemands de Paris. Parmi ces derniers, les plus sagaces ne se gênaient point pour annoncer comme inévitable un conflit dans le Nord, avec la puissance éconduite, engageaient leurs gouvernements à tenir compte de cette donnée et à la faire entrer dans tous leurs calculs: M. de Dalberg écrivait à Metternich: «Ce dont vous pouvez être sûr, c'est qu'en moins de cinq mois nous sommes en froid avec la Russie et en moins de dix-huit mois en guerre avec elle[394].» Fait plus significatif encore, la colonie polonaise exultait; en novembre et décembre, le retour marqué de Napoléon à l'alliance de Tilsit l'avait jetée dans la désolation: aujourd'hui, elle jugeait que le revirement de la politique impériale lui rendait le droit d'espérer; cette guerre aux extrémités de l'Europe que d'autres se contentaient de présager, les Polonais l'escomptaient déjà et bruyamment à leur profit, y voyant le gage de leur libération nationale; dans le mariage avec Marie-Louise, ils applaudissaient à l'exclusion de la Russie plus encore qu'au choix de l'Autriche[395].
[Note 392: HELFERT, 91.]
[Note 393: Bulletin de police. Archives nationales, AF, IV, 1508.]
[Note 394: Lettre citée par HELFERT, 354-358.]
[Note 395: «L'instinct des Polonais les porte à voir dans le grand événement qui se prépare le rétablissement futur du royaume de Pologne. Ce rétablissement paraît être trop utile aux intérêts de la France pour leur paraître douteux. Cette seule espérance ramène insensiblement beaucoup de Polonais que les déclarations du ministre de l'intérieur, à la tribune du Corps législatif, avaient aliénés de l'Empereur.» Rapport de police du 9 février 1810. Archives nationales, AF, IV, 1508. Cf. HELFERT, 91.]
À Vienne, la commotion fut d'autant plus forte que rien n'y avait préparé. Les espérances conçues par l'empereur François et ses ministres n'avaient point dépassé un cercle restreint, lorsqu'une communication de notre représentant et l'arrivée du contrat mirent l'État et la nation en présence du fait accompli. Dans cette crise, le gouvernement sut conserver son calme et sauver sa dignité; il formula quelques réserves sur le procédé employé, mais ne fit point attendre sa ratification, prononça majestueusement une réponse favorable, comme si Napoléon ne l'eût point surprise d'avance, et la joie débordante de Metternich, qui considérait le mariage comme son oeuvre, se répandit promptement autour de lui. Après un premier mouvement de stupeur et d'incrédulité dans la masse, de révolte chez quelques-uns, la plus grande partie du public, s'associa à la satisfaction manifestée en haut lieu.
Sans doute, les souvenirs de la dernière guerre étaient trop récents pour s'effacer en un jour; ce n'était point dans Vienne éprouvée pendant cinq mois de l'année précédente par notre occupation militaire, canonnée par notre artillerie, découronnée de ses remparts, dans cette capitale où des ruines d'hier restaient comme le stigmate de la défaite, que pouvaient s'oublier aussi vite les excès de la victoire et les humiliations subies. Mais le mariage apparaissait comme une première réparation, comme un hommage au prestige et à la dignité de l'Autriche. À se voir ainsi recherché par le vainqueur, on éprouvait une consolation et une fierté, on se sentait redevenu grande puissance. Depuis de longues et dures années, c'était la première fois qu'une nouvelle heureuse retentissait dans Vienne. Mobile et impressionnable, très attachée à ses maîtres, la population s'attendrit et s'exalta à la pensée qu'une fille d'Autriche, une princesse connue et aimée, trouvait un établissement splendide et partagerait le premier trône de l'univers; dans les classes les plus diverses, ce fut comme une joie de famille, qui se traduisit par un rapide et fugitif accès de sympathie pour la France.
Vingt-quatre heures ne s'étaient pas écoulées depuis le premier avis, que notre ambassade était assiégée de visiteurs. Tour à tour les membres du gouvernement venaient protester de leurs sentiments et faire amende honorable: un d'eux avouait ingénument que l'Autriche, malheureuse dans la carrière des combats, devait s'en tenir désormais à son antique devise: _Felix Austria nube_. Au dehors, «tout le monde se félicitait, l'ivresse était générale[396]». La ville avait retrouvé son air de fête; dans les lieux de plaisir et de réunion, l'affluence était énorme, et les Viennois, reprenant l'usage de s'assembler dans les salles de concert et de bal, autour des orchestres, célébraient par des toasts et des festins le joyeux événement. Les têtes s'échauffant, l'ambition renaissant avec la fortune, ils se plaisaient à tirer du mariage des conséquences glorieuses. Ils y avaient trouvé tout d'abord un gage de paix, ils y voyaient aujourd'hui un signe de relèvement; ils ne doutaient plus que le conquérant n'associât désormais l'Autriche à ses entreprises et ne lui en fît partager le profit; ils se promettaient les bienfaits de son amitié, longtemps enviés à d'autres, et se vantaient publiquement d'avoir ravi à la Russie, par un coup de maître, l'alliance de Napoléon[397].
[Note 396: Otto à Champagny, 16 février 1810.]
[Note 397: _Correspondance_ de M. Otto, février et mars 1810. Archives des affaires étrangères, Autriche, 385. HELFERT, 93-97. _Mémoires de Metternich_, II, 323-324.]
Les Russes, on le sait, étaient nombreux et avaient été jusqu'alors fort influents à Vienne; ils tenaient dans la société le haut du pavé. Unanimement hostiles à la France, ils voyaient dans l'Autriche une fidèle et inébranlable alliée, le dernier refuge de leurs idées; sa défection les consterna. D'ailleurs, sous quelque point de vue qu'ils envisageassent le mariage, ils n'en attendaient pour leur pays qu'humiliations et dangers, et on les vit prendre le deuil, pour ainsi dire, au milieu de l'allégresse générale. Le comte Schouvalof, leur ambassadeur, parut _terrifié_--le mot est de Metternich[398]; moins politique que son maître, moins diplomate que son gouvernement, il ne sut pas cacher son impression et ne vint point comme ses collègues porter son compliment à l'ambassade de France. Dans les salons russes de Vienne, l'avis du mariage fut accueilli comme celui d'un malheur public et d'un désastre national: «La première nouvelle, écrivait le comte Otto, étant arrivée à un bal donné dans une maison russe, les violons ont cessé de suite, et beaucoup de gens se sont retirés avant le souper[399].»
[Note 398: _Mémoires_, II, 324.]
[Note 399: Otto à Champagny, 19 février 1810.]
Il faut reconnaître que le langage de certains Autrichiens était fait pour justifier cette douleur et ces craintes. De tout temps, l'Autriche a montré une facilité singulière à déplacer ses ambitions, à évoluer suivant les circonstances, à profiter d'une position géographique qui lui permet tour à tour de peser sur l'Occident et de refluer vers l'Orient. Depuis plusieurs années, il existait à Vienne un parti moins antifrançais qu'antirusse: peu nombreux jusqu'alors et réduit au silence, il estimait que l'Autriche, au lieu de s'acharner à une lutte désastreuse contre le grand empire de l'Ouest, devait au contraire s'appuyer et s'adosser à lui pour s'opposer aux convoitises orientales de la Russie, pour combattre et refouler cette puissance, pour s'étendre dans la région du Danube, pour y transporter et y réédifier sa fortune. Aujourd'hui que l'accord avec la France, repoussé jusqu'alors par le sentiment général et jugé d'ailleurs impossible, semblait fait par miracle et comme tombé du ciel, ce groupe élevait la voix, se déclarait, et ses appels éveillaient dans certaines parties de la nation, dans la jeunesse, dans l'armée, de belliqueux échos. Brave et malheureuse, lasse d'être toujours battue, l'armée aspirait à trouver quelque part l'occasion de vaincre, fût-ce aux dépens d'anciens alliés, et sentait comme une velléité de prendre sa revanche sur la Russie des défaites infligées par la France. Des officiers autrichiens venaient trouver ceux des nôtres qui étaient restés à Vienne: «Faites en sorte, leur disaient-ils, que nous puissions nous battre à côté de vous; vous nous en trouverez dignes[400].» Les Russes, cajolés jusqu'alors, surprenaient des allusions malséantes et des propos hostiles; ils disaient avec un douloureux étonnement: «Il n'y a que quelques jours que nous étions tous très considérés à Vienne. Aujourd'hui, on adore les Français, et tout le monde veut nous faire la guerre[401].»
[Note 400: Otto à Champagny, 21 février.]
[Note 401: Otto à Champagny, 16 février. Cf. BEER, _Geschichte der orientalische Politik OEsterreich's_, 226-229.]
Les échos de Vienne, comme ceux de Paris, portés jusqu'à Pétersbourg, augmentèrent l'émoi jeté directement dans cette capitale par la nouvelle du mariage. Parmi les Russes qui avaient désiré le choix de la grande-duchesse, plus l'espoir avait été vif, plus la déception fut profonde, et le dépit se tourna en colère contre le gouvernement, coupable d'avoir laissé échapper l'occasion de fixer la bienveillance de Napoléon et de s'assurer d'incontestables avantages. En particulier, il y eut contre l'Impératrice mère une explosion de propos amers et presque insultants; c'étaient l'entêtement de cette princesse, ses préventions aveugles, qui avaient fait tout le mal: «Ce mariage, écrivait Caulaincourt à Talleyrand, fait ici une drôle de révolution; les plus grognons, les plus opposés au système, jettent la pierre à l'Impératrice mère[402].....» Par une contradiction singulière, les Russes se mettaient à vanter les avantages de l'alliance française, si dépréciée jadis; chacun s'avisait de devenir Français, quand la France s'éloignait, et comme cette sympathie à contre-temps s'exprimait par des regrets désolés, de sombres prévisions, des pronostics sinistres, elle achevait de convaincre Alexandre que Napoléon s'était écarté de lui et ne nourrissait plus à son égard que desseins hostiles[403].
[Note 402: Caulaincourt à Talleyrand, 4 mars 1810. Archives des affaires étrangères, Russie, 150.]
[Note 403: «Cette nouvelle, écrivait Joseph de Maistre en parlant du mariage annoncé, a jeté dans les esprits une terreur universelle: en effet, je ne vois pas de coup plus terrible pour la Russie. Elle a mal fait la guerre, elle a mal fait la paix, elle a mécontenté tout le monde, elle a ruiné son commerce; maintenant la voilà devenue frontière de France ayant contre elle une alliance naturelle qui se convertira bientôt en alliance politique offensive et défensive, et qui la réduit à rien.» M. de Maistre ajoutait peu de temps après: «Si vous voulez voir dans toute sa pompe l'inconvénient des _mezzi termini_ en politique, surtout dans un moment de révolution, vous n'avez qu'à venir ici.» _Corresp._, III, 406-407 et 438.]
Tout concourait d'ailleurs à fortifier en lui cette crainte, l'attitude des gouvernements comme le langage des salons et des villes. Le cabinet de Vienne, prévenant naguère jusqu'à l'obséquiosité, prenait tout à coup des airs dégagés, un ton de dignité froide et de raideur dédaigneuse; si Metternich s'efforçait de rassurer d'autres États, la Prusse et la Porte Ottomane nommément, sur les suites du mariage, s'il leur laissait entendre que l'Autriche ne songeait point à s'indemniser de ses pertes aux dépens de ses voisins, il ne se pressait point de tranquilliser la Russie, à laquelle il gardait rancune depuis 1809; il se faisait une règle de témoigner à cette cour «la plus parfaite impassibilité, et, sans montrer de l'humeur, le mépris que nous avons voué à sa conduite dans les derniers temps[404]». À cette hauteur subite de l'Autriche s'ajoutaient, pour mieux jeter le trouble dans l'âme désemparée d'Alexandre, des condoléances et des avances significatives, venues d'autre part. L'Angleterre, tenant pour rompu l'accord qui le liait à l'Empereur, s'offrait à lui servir de consolatrice; elle lançait des agents secrets, s'essayait à renouer, «frappait à toutes les portes[405]», et murmurait tout bas que la Russie, répudiée par la France, n'avait plus qu'à chercher refuge auprès de ses anciens et véritables amis. Ce fut au milieu de tous ces indices également inquiétants qu'éclata à Pétersbourg la nouvelle qui semblait en porter confirmation: à l'instant où il s'était fiancé avec l'archiduchesse, Napoléon avait refusé de ratifier le traité passé contre la Pologne et prétendu lui en substituer un autre.
[Note 404: _Mémoires de Metternich_, II, 323.]
[Note 405: Rapport n° 84 de Caulaincourt, 2 avril 1810.]
Sous ce coup nouveau, succédant au premier, Alexandre et son ministre perdirent tout à fait contenance. Ils éprouvèrent une sensation accablante d'abandon, d'isolement et de péril. Cependant, il dépendait encore d'eux d'éloigner cette question de Pologne si menaçante pour l'avenir: le traité nouveau qui leur était offert, ratifié d'avance, contenait toutes les garanties qu'un acte diplomatique est susceptible de comporter. Ils n'eurent pas assez de sang-froid pour profiter d'une bonne volonté déjà ébranlée, mais réelle encore, et laissèrent une fois de plus échapper l'occasion de se mettre en sûreté. Jugeant que tout était perdu ou au moins gravement compromis parce que l'Empereur, s'il s'interdisait de rétablir la Pologne, refusait d'ajouter qu'elle ne serait rétablie en aucun temps ni par personne, ils ne prirent pas immédiatement parti sur le contre-projet et passèrent plusieurs jours dans un complet désarroi.
Bien plus, ils ne résistèrent point à dévoiler leurs angoisses, à exprimer devant notre ambassadeur ce qui était au fond de leur pensée, ce que chacun répétait autour d'eux, et ils commirent l'imprudence de donner eux-mêmes à la double décision de l'Empereur l'interprétation la plus défavorable. Sans éclat, il est vrai, et sans violence, avec plus de tristesse que de colère, ils laissèrent entendre qu'ils tenaient notre défection pour consommée; ils le firent sentir par de douloureuses réticences, par de continuels sous-entendus, par ces allusions à tout propos qui importunent plus à la longue que des scènes véhémentes, et la Russie se réduisit de plus en plus au rôle de l'amie incomprise et délaissée. C'était provoquer les résolutions de l'Empereur en les lui reprochant par avance; à force de lui imputer des torts imaginaires, une infidélité qu'il n'avait pas commise, on finirait par lui en inspirer la tentation et le désir.
Le chancelier Roumiantsof s'était donné spécialement pour tâche d'exprimer les doléances de son gouvernement; il appuyait où son maître avait glissé. Revenant à l'affaire du mariage, il voulait absolument que Napoléon n'eût jamais été de bonne foi et eût négocié sous main avec l'Autriche au moment même où il semblait tout occupé de la Russie: «Il est bien évident que vous traitiez des deux côtés à la fois[406]», telle était la phrase qui revenait dans tous ses discours, avec une insistance déplaisante. Quant à la convention, sans annoncer encore si le Tsar accepterait ou non le texte français, il indiquait que la suppression de la phrase initiale dénaturait l'acte tout entier; le secret exigé lui paraissait une restriction inutile, fâcheuse, témoignant d'intentions équivoques.
[Note 406: Caulaincourt à Champagny, 26 février 1810.]
Il partait de là pour insinuer que Napoléon avait éprouvé sans doute le besoin de renouveler ses affections et voulu tâter d'autres alliances; à cet égard, la Russie savait à quoi s'en tenir, mais elle ne nous rendrait pas la pareille. Dans l'espoir que sa constance lui ramènerait l'infidèle, elle demeurait incorruptible, toujours dévouée; elle ne voulait pas se demander si la conduite adoptée vis-à-vis d'elle n'excuserait point certaines défaillances: «On ne peut pas dire, continuait Roumiantsof, que l'alliance nous sourit. Aujourd'hui, cependant, vous nous devez cette justice, monsieur l'ambassadeur, de reconnaître que rien n'a changé et que nous y tenons comme précédemment, et cela par la raison qu'elle est utile au bien-être de tous. Aussi continuerai-je à veiller à son maintien, dans la ferme conviction que l'empereur Napoléon y reviendra. La preuve que nos intentions sont droites et que nous sommes plus que personne, _et comme personne n'y sera_, dans le système, c'est que nous ne changeons pas. On frappera à la porte des autres. L'empereur Napoléon, par cette expérience même, nous appréciera et verra que tout est en notre faveur[407].»
[Note 407: Caulaincourt à Champagny, 10 mars 1810.]
Il se livrait ensuite à un juste et magnifique éloge de l'alliance, conforme au sentiment qu'il avait toujours professé. Sur un ton inspiré qui faisait de lui un véritable précurseur, il déclarait que l'alliance devait devenir entre la France et la Russie une règle permanente, un système de fondation: «Il faut, disait-il, qu'elle déborde la vie de nos souverains. C'était la seule naturelle, la seule qui pût être véritablement utile à la France, comme elle l'était à la Russie, dans la situation actuelle de l'Europe, non seulement à présent sous le rapport de la guerre avec l'Angleterre et du système continental, mais dans tous les temps.....» Vous nous reviendrez, reprenait-il, vous reviendrez par intérêt, par sagesse, par égard pour le plus loyal des amis.--Et cet appel à l'avenir lui était une manière détournée d'incriminer le présent.
«Dans cette conversation, ajoutait Caulaincourt, le ministre a, plus qu'il ne l'avait fait précédemment, laissé percer la crainte que nous ne voulussions renoncer à l'alliance.»
Ces plaintes trouvèrent Napoléon tout entier aux préparatifs de ses noces. Il s'y livrait avec activité, avec ardeur, et ce rayonnant avenir lui faisait oublier les tristesses du divorce. Sa douleur toute méridionale, vive, exubérante et courte, avait cédé la place à une impatience allègre de connaître Marie-Louise et de lui prouver ses sentiments. Il voulait que l'archiduchesse trouvât à Paris un accueil magnifique et prévenant, que tout fût mis en oeuvre pour la charmer, pour la rassurer, pour la mettre à l'aise, que la France eût pour elle des hommages et des sourires: lui-même cherchait à deviner et à prévenir ses moindres voeux, craignait de l'effrayer et désirait lui plaire[408]. Il tenait aussi à ce que la cérémonie s'environnât d'une splendeur sans égale, et l'une de ses occupations était de convoquer sa cour de rois pour qu'elle fît cortège à la nouvelle épousée. Il avait enfin à répondre aux protestations enthousiastes que lui prodiguait de toutes parts le dévouement ou la servilité, aux adresses des États, des villes, des corps constitués, aux félicitations des souverains. Parmi ces derniers, ceux qu'il avait dépouillés et molestés rivalisaient d'empressement avec ceux qui tenaient de lui leur grandeur. Au milieu de ce concert d'adulations, le langage de la Russie retentit à son oreille comme la seule note aigre et discordante. Il en fut irrité: en particulier, il tressaillit sous l'inculpation d'avoir mené double jeu; ce reproche qui portait à faux dans une certaine mesure, puisque l'Empereur s'était gardé libre jusqu'à la fin de tout engagement avec l'Autriche, lui parut un outrage à son caractère et à sa puissance. Devant cette supposition offensante, tout ce qui s'amassait en lui, depuis trois mois, de colère concentrée contre Alexandre, fit explosion, et il fournit réponse à Caulaincourt en quelques lignes courroucées. En peu de mots, il refaisait l'histoire du mariage, sans s'écarter sensiblement de la vérité, mais, pour se mieux justifier, accusait et accablait la Russie.
[Note 408: Il dit un jour à la reine Hortense: «Il ne faut pas effrayer cette jeune fille: voyons, montrez-moi à danser.» La leçon ne réussit guère et ne fut pas reprise. Néanmoins, la fille de Joséphine apprenant à Napoléon l'art de plaire à Marie-Louise, quel tableau de genre!]
«Monsieur le duc de Cadore, écrivit-il à Champagny, préparez un courrier pour Saint-Pétersbourg, par lequel vous ferez connaître au duc de Vicence combien je trouve ridicules les plaintes que fait la Russie; qu'il doit répondre ferme à l'Empereur et à Romanzof, s'il est question de cela, que l'Empereur me méconnaît lorsqu'il pense qu'il y a eu double négociation, que je ne connais pas les traités éventuels, que je suis trop fort pour cela, que l'on a quatre fois demandé dix jours pour donner une réponse; que ce n'est que quand il a été clair que l'Empereur n'était pas le maître dans sa famille, et qu'il ne tenait pas la promesse faite à Erfurt, que l'on a négocié avec l'Autriche, négociation qui a été commencée et terminée en vingt-quatre heures, parce que l'Autriche avait pris des précautions et avait envoyé toutes les autorisations à son ministre pour s'en servir dans l'événement; que, quant à la religion, ce n'est pas la religion elle-même qui a effarouché, mais l'obligation d'avoir un pope aux Tuileries; que, quant à la convention, je n'ai pu ratifier un acte qui a été fait sans observer aucuns égards et qui avait le but, non d'avoir des sûretés, mais de triompher de moi en me faisant dire des choses absurdes[409].»
[Note 409: _Corresp._, 16341.]
Le duc de Cadore ne transmit point les expressions de l'Empereur dans leur crudité brutale, il les atténua dans la forme, les mit au ton ordinaire des communications internationales, les enveloppa de phrases émollientes, de cette ouate diplomatique qui adoucit les aspérités et amortit les chocs[410]. Au reste, Alexandre ne revint plus sur l'affaire du mariage et épargna à Caulaincourt la nécessité de rouvrir un débat pénible. De son côté, après ce premier éclat de sa colère, Napoléon s'apaisa ou au moins recommença à se contenir; encore une fois, il essaya de rassurer la Russie sur les effets du mariage. Au bruit public qui l'accusait d'avoir modifié l'orientation de sa politique, il crut devoir opposer un démenti formel, qui serait en même temps une réponse aux allusions inquiètes d'Alexandre et de Roumiantsof; il fit envoyer à tous ses agents et ordonna de communiquer à tous les gouvernements une circulaire destinée à les mettre en garde «contre les inductions qu'on aurait pu tirer d'un lien qui, n'étant pas une alliance politique, ne change rien à nos rapports avec les puissances amies et alliées de la France[411]». C'était une nouvelle et implicite affirmation de l'accord avec la Russie; mais que pouvaient des assurances, des intentions même, si sincères qu'elles fussent, contre le progrès incessant et fatal de la désaffection? Six semaines à peine s'étaient écoulées depuis les fiançailles avec l'archiduchesse; en cet étroit espace de temps, que de chemin parcouru! Aujourd'hui, Napoléon entendait la Russie prononcer plus amèrement ses doutes, ses soupçons, émettre à tout propos des réflexions chagrines, et lui-même repoussait avec une violence indignée des reproches qu'il n'avait que partiellement mérités.
[Note 410: Voy. à ce sujet _Les origines de la France contemporaine_, par M. TAINE, _Le régime moderne_, I, 94.]
[Note 411: Archives des affaires étrangères, Russie, 150.]
Quelle différence avec les paroles qui lui venaient de Vienne, toutes de douceur et d'abandon! Après s'être résignée courageusement à son sacrifice, la cour d'Autriche tenait à s'en faire honneur et profit, en y mettant toute la bonne grâce possible, et la nation, avec son affabilité naturelle, sut à merveille comprendre et traduire cette intention. Dès les jours qui précédèrent l'arrivée du maréchal Berthier, il parut que les fêtes données à l'occasion du mariage n'auraient pas seulement un caractère officiel, mais «seraient vraiment nationales».--«Chacun s'en occupe, écrivait Otto, comme s'il s'agissait de l'établissement d'une personne de sa propre famille[412].» Pas un habitant qui ne manquât à embellir et à décorer sa maison, qui ne prêtât la main aux préparatifs de la réception, qui ne s'y mît avec entrain. L'empereur François voulait tout ordonner et diriger par lui-même, s'affairait beaucoup, tout à la fois bienveillant et méticuleux: «depuis très longtemps, on ne l'a vu plus content, plus ému, plus occupé[413].» À l'arrivée du maréchal, ce fut une série de scènes mémorables et splendides--l'entrée triomphale de l'ambassadeur extraordinaire, ses audiences de cérémonie, la réception par l'archiduchesse des députations venues de toutes les parties de la monarchie, enfin le mariage par procuration, où l'archiduc Charles représenta l'empereur des Français. Et ce qui frappait dans ces solennités, c'était moins encore l'affluence des spectateurs, l'épanouissement des visages, l'éclat et l'incroyable diversité des costumes et des uniformes, le luxe inouï des femmes qui semblaient fléchir «sous le poids des diamants et des perles[414]», c'était moins le grand air et le faste de haut goût propres à la maison d'Autriche, que certaines attentions délicates et touchantes, où les membres de la famille, de la cour, semblaient mettre tout leur coeur. Berthier avait été annoncé, par communication officielle, «comme le compagnon de l'Empereur et celui qu'il honore du titre de son ami[415]». Cette qualité, plus que son rang de prince souverain et de vice-connétable, lui valut les plus flatteuses prérogatives. Les dames de la plus haute noblesse «venaient lui faire la première visite: distinction dont un prince étranger n'a peut-être jamais joui dans cette ville[416]». Les archiducs s'effaçaient devant lui, et lorsqu'il s'excusait de prendre le pas sur eux, ils affectaient, avec une simplicité charmante, d'oublier la différence d'origine pour s'attacher à la similitude de carrière, s'honoraient d'être soldats eux-mêmes et de tenir le maréchal pour leur ancien: «Nous sommes militaires aussi, disaient-ils, et vous êtes notre aîné[417].»
[Note 412: Lettre à Champagny du 2 mars 1810.]
[Note 413: Otto à Champagny, 19 février.]
[Note 414: _Id._, 12 mars 1810.]
[Note 415: Champagny à Otto, 7 février 1810.]
[Note 416: Otto à Champagny, 11 mars 1810.]
[Note 417: _Id._ Toutes les dépêches de Vienne citées dans ce chapitre ont été publiées par le baron IMBERT DE SAINT-AMAND, dans son curieux volume: _Les beaux jours de Marie-Louise_, 113-158.]
L'Impératrice belle-mère de Marie-Louise, malgré son peu d'inclination pour la France, savait se contraindre et trouver des mots aimables. Quant à l'Empereur, il ne doutait point du bonheur réservé à «sa fille bien-aimée»; il voyait s'ouvrir devant les deux peuples un avenir de prospérité et de concorde; il exprimait l'espoir que par la suite les liens se resserreraient encore, et ses déclarations valaient surtout par l'intonation, par le sourire qui les accompagnait, par «ce quelque chose de cordial et d'affectueux[418]» qui était en lui et qui expliquait sa persistante popularité. Il n'était point jusqu'à Marie-Louise qui, surmontant sa réserve de fiancée, ne sût placer discrètement sa note. À un dîner de gala, elle disait au comte Otto, assis à sa droite, qu'elle voulait être une épouse soumise et dévouée: elle annonçait des goûts simples et sérieux, ne demandait que des distractions innocentes, la permission de perfectionner son talent de musicienne et de peintre, ajoutant «que tout lui convenait, qu'elle pouvait se faire à toutes les manières de vivre, et qu'elle se conformerait entièrement à celle de Sa Majesté, n'ayant rien tant à coeur que de lui complaire[419]».
[Note 418: Otto à Champagny, 12 mars.]
[Note 419: «Madame l'archiduchesse, écrivait Otto, m'a fait beaucoup de questions qui annoncent la solidité de ses goûts: «Le musée Napoléon est-il assez rapproché des Tuileries pour que je puisse y aller souvent et étudier les antiques et les beaux monuments? L'Empereur aime-t-il la musique? Pourrai-je prendre un maître de harpe? c'est un instrument que j'aime beaucoup. L'Empereur est si bon pour moi, il me permettra sans doute d'avoir un jardin botanique; rien ne me ferait plus de plaisir. J'espère que l'Empereur aura de l'indulgence pour moi, je ne sais pas danser les quadrilles, mais, s'il le veut, je prendrai un maître de danse...»--Je dois remarquer, ajoutait l'ambassadeur, que pendant plus d'une heure qu'a duré mon entretien avec Son Altesse Impériale, elle ne m'a pas parlé une seule foi des modes ni des spectacles de Paris.» 6 mars 1810. Cf. SAINT-AMAND, 144-145.]
Ces témoignages ne laissaient point Napoléon insensible: il appréciait les prévenances, quand elles lui venaient de ces vieilles cours qui l'avaient jusqu'alors subi plutôt qu'accepté dans la famille des rois. Satisfait de l'Autriche, il ne voulut point demeurer avec elle en reste de procédés. En attendant qu'il pût recevoir et fêter l'archiduchesse, il se mit à distinguer de toutes manières les représentants attitrés ou officieux que l'Autriche avait auprès de lui, c'est-à-dire le prince de Schwartzenberg et la comtesse de Metternich. Il voulut désormais que l'ambassadeur le suivît à la chasse, faveur exceptionnellement enviée. Aux Tuileries, Schwartzenberg et madame de Metternich furent admis aux réunions intimes, aux cercles tenus dans les petits appartements, introduits en quelque sorte dans l'intérieur de la famille: là, Napoléon les questionnait sur sa fiancée, lisait avec eux les lettres reçues de Vienne, les traitait moins en étrangers revêtus d'un caractère honorable qu'en personnes de sa familiarité et de sa confiance[420].
[Note 420: Champagny à Otto, 4 mars 1810, HELFERT, 107.]
Les représentants du Tsar, au temps de la plus grande intimité, avaient à peine joui de ces prérogatives que ne commandait ni n'autorisait l'étiquette. À les voir devenir le privilège exclusif d'une rivale, la Russie ne sentira-t-elle point sa jalousie s'éveiller plus fortement? Cette cour ombrageuse, qui se tient en continuelle observation, qui épie et suspecte tous les mouvements, tous les gestes de l'Empereur, ne va-t-elle point éprouver un surcroît d'émotion et d'alarmes? Persistant à la ménager, Napoléon consent à lui donner des explications et presque à s'excuser auprès d'elle des sourires adressés ailleurs. D'après ses ordres, Champagny se donne une peine infinie pour faire comprendre à Pétersbourg, par l'intermédiaire du duc de Vicence, que quelques politesses à l'Autriche sont de rigueur, vu l'événement qui se prépare, mais qu'elles ne tirent nullement à conséquence. Pour prévenir toute interprétation fâcheuse, le ministre prend soin d'avertir que l'arrivée prochaine de l'Impératrice à Compiègne, puis à Paris, vaudra inévitablement à la mission autrichienne d'autres avantages; mais ces faveurs essentiellement privées, de devoir strict, d'absolue convenance, n'ont rien de comparable avec les marques publiques, réitérées, imposantes, par lesquelles l'Empereur atteste son étroite union avec la cour de Russie. Il y a là une différence que l'empereur Alexandre saura apprécier: il se gardera de confondre les égards que Napoléon doit à la parenté avec les témoignages qu'il rend à l'amitié.
«Depuis que les conventions du mariage ont été signées, écrit le ministre à l'ambassadeur, il n'est sorte de prévenances et de distinctions que la cour de Vienne n'ait prodiguées à M. Otto et au prince de Neufchâtel. L'Empereur a dû user de réciprocité et avoir des égards particuliers pour l'ambassadeur d'Autriche. Ainsi, il l'a invité à ses chasses; le prince de Schwartzenberg, officier de cavalerie, a de bons chevaux, est accoutumé à ce genre d'exercice qui est même nécessaire à sa santé. Depuis la suspension des grands cercles occasionnée par les travaux que l'on fait à la salle des Tuileries, l'Empereur a eu dans les appartements de l'Impératrice de petits cercles, tout à fait d'intérieur, où ne sont admises que les personnes attachées à son service personnel, où les grands dignitaires et les ministres ne sont pas nécessairement appelés. Le prince de Schwartzenberg et madame de Metternich ont été invités à ces cercles, où aucun étranger n'est admis. Ce genre de politesse n'a aucun éclat, il est ignoré au dehors, mais il fournissait à l'Empereur l'occasion de parler de madame l'archiduchesse et de recueillir quelques renseignements sur sa future compagne, et Sa Majesté payait ainsi à l'ambassadeur d'Autriche la dette que lui imposent les égards extraordinaires avec lesquels son ambassadeur est traité.
«Un voyage va se faire à Compiègne, le prince de Schwartzenberg en sera: il est impossible que dans les fêtes destinées à célébrer le mariage de l'Empereur avec une archiduchesse d'Autriche, l'ambassadeur d'Autriche ne soit pas traité avec une distinction particulière. C'est un égard que l'on doit à l'Impératrice que de rapprocher d'elle le représentant de son auguste père, mais ces distinctions tiennent en général à l'intérieur de l'Empereur; c'est une affaire de famille, et elles sont étrangères aux grands rapports politiques et aux mesures du cabinet.
«Telles ne sont pas les distinctions prodiguées aux deux ambassadeurs de Russie[421]; elles sont d'une autre nature, aussi tiennent-elles à l'alliance des deux nations et à l'amitié qui unit leurs souverains; celles que reçoit l'ambassadeur d'Autriche sont un hommage à l'Impératrice, et l'Impératrice n'est pas destinée à influer sur les affaires, elle y sera constamment étrangère, et son mariage n'altère en rien nos rapports politiques.
[Note 421: L'ambassadeur Alexandre Kourakine et l'envoyé extraordinaire prince Alexis Kourakine.]
«L'empereur Alexandre a un trop bon esprit pour ne pas sentir la distinction établie dans cette lettre, quand même elle ne serait pas conforme aux usages de tous les temps, et vous savez que l'usage comportait bien d'autres distinctions que celles dont j'ai l'honneur de vous entretenir. Je pense donc que vous n'aurez à détruire aucune fausse impression produite par cette circonstance; empressez-vous de les prévenir, vous serez vrai quand vous parlerez du prix que l'Empereur met à son alliance avec la Russie, et vous remplirez les intentions de l'Empereur en ne laissant aucun doute à cet égard[422].»
[Note 422: 17 mars 1810.]
Napoléon avait beau dire et protester, il ne pouvait faire que la situation respective de la France et de l'Autriche, durant cette période des fiançailles qui est celle des épanchements réciproques et des attentions galantes, ne créât pas l'apparence et ne donnât point l'illusion d'un accord intime. À ce moment, la scène politique présentait de frappantes analogies avec le tableau qu'elle avait offert pendant et après Tilsit, à cette différence près que l'Autriche succédait au rôle dévolu naguère à la Russie. À Tilsit, les deux monarques s'étaient engagés à se revoir et à se visiter dans leurs capitales; au lendemain de leur séparation, ils s'étaient mis en correspondance familière, en échange réglé de souvenirs et de cadeaux. Aujourd'hui, on annonçait la venue prochaine de François Ier d'Autriche à Paris, où il voudrait retrouver sa fille dans tout l'éclat de son rang et dans l'épanouissement de son bonheur: c'était à ce prince que Napoléon adressait d'affectueux envois; chaque jour, les feuilles publiques signalaient le passage à travers l'Allemagne de quelque aide de camp, de quelque personnage de cour, chargé pour la future impératrice ou pour ses parents de messages intimes et de splendides présents. À Tilsit, Napoléon avait voulu que les deux armées, oubliant leurs combats de la veille, se réconciliassent sous ses yeux et dans un fraternel élan; il avait décoré de sa main le plus brave des Préobrajenski. Aujourd'hui, il donnait à cet épisode sa contre-partie: il détachait de nouveau la croix de la Légion qu'il portait d'habitude, une simple croix de soldat, pareille à celle qu'il avait placée sur la poitrine du grenadier Lazaref; il l'envoyait à l'archiduc Charles, le priait de s'en décorer; par ce don inappréciable en sa simplicité, il honorait dans son adversaire de Wagram, en même temps que le capitaine expérimenté et habile, le premier soldat de l'Autriche. C'était de sa part un effort constant pour relever à leurs propres yeux les vaincus d'hier, pour effacer en eux le souvenir et l'amertume de leurs désastres.
Après tant de témoignages consolants pour son amour-propre, l'Autriche commençait à recueillir de la situation qu'elle s'était faite de plus pratiques bénéfices, de solides et prosaïques profits, et c'était toujours aux dépens de la Russie, par le jeu inévitable des événements et des caractères, que s'opérait sa satisfaction.
Le gouvernement de Pétersbourg n'avait pas cessé de préparer son emprunt à Paris; Kourakine s'en occupait avec zèle et y voyait la principale des affaires confiées actuellement à ses soins. Cependant, malgré le concours officieux de l'État français, l'opération semblait de plus en plus compromise: depuis l'échec du projet de mariage, les capitaux français, suivant le mouvement de la politique, s'écartaient instinctivement de la Russie. Cette puissance s'imagina alors que Napoléon pourrait décréter la confiance et forcer le succès de l'entreprise; par cela même qu'elle se jugeait négligée, elle se montrait plus exigeante, revendiquait avec plus d'âpreté ses prérogatives d'alliée. Kourakine exprima le désir que l'emprunt fût garanti par la France, que Napoléon se portât caution et répondant de l'empereur Alexandre: c'était demander un prêt éventuel au lieu d'une facilité pour emprunter. Napoléon eût jugé en tout temps cette prétention exorbitante; aujourd'hui, il était moins que jamais d'humeur à l'admettre. Pour la repousser, il excipa d'un scrupule constitutionnel et se souvint à propos que la loi fondamentale de l'an VIII défendait d'engager les finances du pays sans un vote du Corps législatif[423]. Devant cette fin de non-recevoir, la Russie se piqua, renonça à l'emprunt et se contenta d'un appel de fonds à l'intérieur, tandis que le gouvernement autrichien se présentait pour reprendre l'affaire. Lui-même, afin de subvenir à des nécessités urgentes et de couvrir en partie les frais de la dernière guerre, sentait le besoin d'un emprunt au dehors; il demanda à l'émettre sur les places de Paris, de Bruxelles et de Genève. Plus avisé et moins difficultueux que la Russie, il se contenta des avantages que lui offraient l'annonce de l'emprunt au _Moniteur_ et la cote des titres à la Bourse de Paris. Sur tous ces points, Napoléon se montra facile, condescendant, empressé même, et permit finalement à l'Autriche d'encaisser les fonds sur lesquels avait compté la Russie[424].
[Note 423: Champagny à Caulaincourt, 20 avril 1810.]
[Note 424: _Mémoires de Metternich_, II, 381-385]
De jour en jour, cette substitution inévitable d'une puissance à l'autre, dans l'intimité avec Napoléon, apparaissait plus sensible. Elle éclata à tous les regards lorsque l'Impératrice, après avoir quitté Vienne, traversa triomphalement l'Allemagne pour se rendre à Paris. Napoléon avait voulu que le voyage se fît rapidement, quoique dans un ordre imposant; Berthier, qui en avait la direction, le menait avec une ponctualité et un entrain tout militaires, en major général de la Grande Armée: il fixait d'avance et rigoureusement les étapes, abrégeait les haltes, pressait l'allure; néanmoins, les cérémonies échelonnées tout le long de la route, par les lois de l'étiquette, renouvelaient à chaque pas et avec ostentation, entre Français et Autrichiens, le tableau d'une croissante union.
Le jour où l'Impératrice sort de Vienne, en grand appareil, toute une partie de la ville a arboré les couleurs tricolores; les musiques jouent nos airs nationaux, et cette irruption des refrains révolutionnaires dans la capitale du Saint-Empire étonne comme un signe des temps. Plus loin, c'est la remise de l'Impératrice aux commissaires désignés par l'Empereur, à Braunau, dans un pavillon mi-partie français, mi-partie autrichien, où les représentants de la plus fière aristocratie d'Europe échangent politesses et cordialités avec des nobles d'hier, titrés par la victoire: c'est la fille des Habsbourg passant aux mains d'une Bonaparte, reçue et complimentée par la reine de Naples, tandis que les soldats des deux escortes, gardes nobles de Vienne et chasseurs français, hussards hongrois et grenadiers de Friant, se groupent autour des mêmes tables, sous des berceaux de verdure, et fraternisent gaiement, comme naguère Français et Russes ont choqué leurs verres au banquet de Tilsit. Plus loin encore, ce sont les villes allemandes, Munich, Augsbourg, Ulm, Stuttgard, Rastadt, qui se pavoisent, se décorent, se fleurissent et s'illuminent sur le passage du cortège: ce sont les rois et les princes de la Confédération venant saluer l'auguste épousée, confondant dans leurs hommages le protecteur d'aujourd'hui et le suzerain d'hier, Napoléon et François, et partout les populations, inhabiles à saisir les nuances, à distinguer un lien de famille d'un accord politique, une réconciliation d'une alliance, acclamant le mariage comme le gage de l'union conclue entre les deux maisons impériales pour fonder en commun le régime nouveau de l'univers: c'est cette alliance qui n'existe pas encore annoncée de toutes parts, célébrée en prose et en vers, par des discours, des toasts, des poèmes, à grand renfort d'allusions et de métaphores, figurée par des groupes mythologiques, proclamée par les inscriptions qui se détachent au front des arcs de triomphe, par les devises qui flottent au vent dans les plis des drapeaux et des banderoles, par les écussons où s'accolent l'aigle romaine de Napoléon et l'aigle héraldique d'Autriche: c'est le lyrisme officiel rivalisant d'inventions avec l'enthousiasme naïf des foules, l'imagination française et le sentimentalisme allemand s'unissant pour symboliser sous mille formes l'hymen des deux États, pour en multiplier à l'infini les emblèmes, pour en dresser sur quatre cents lieues de parcours, de Vienne à Paris, à travers cinq États et vingt villes, la transparente allégorie[425].
[Note 425: Lettres du prince de Neufchâtel à l'Empereur, Archives nationales, AF, IV, 1675. _Moniteurs_ de mars 1810; _Correspondance du comte Otto_; HELFERT, 114-124.]
Au milieu de ce débordement d'effusions, au milieu de ces manifestations significatives, le nom de la Russie, de l'alliée officielle et légitime, ne paraissait nulle part: elle semblait oubliée et comme dédaignée. Se tenant à l'écart et laissée à son lointain isolement, elle écoutait le bruit de fête qui venait jusqu'à elle, contemplait avec une curiosité peu sympathique ce déroulement de magnificences. «Vous touchez donc au dénouement, écrivait Caulaincourt à Talleyrand, pendant que nous regardons cela de loin avec nos lunettes[426].» Placé plus près du spectacle, l'envoyé de Russie à Vienne, le comte Schouvalof, notait de cet observatoire tous les incidents du voyage, ne s'épargnait point sur l'Impératrice les réflexions malveillantes, relevait ses traits de caractère, la hauteur et le ton impérial qui lui étaient subitement venus, la facilité avec laquelle, sur le désir de Napoléon, elle s'était séparée à Munich de la comtesse Lazanska, sa grande maîtresse et son amie; dans les plus petits détails, il découvrait «les indices d'un abandon complet de l'Autriche au système français[427]». Enfin, il dénonçait un fait plus grave, alarmant entre tous: le comte de Metternich venait de partir lui-même pour Paris, où il assisterait à l'arrivée de l'Impératrice et séjournerait quelque temps; en quittant Vienne, il avait laissé l'intérim du ministère à son père, au prince de Metternich; mais cet homme d'État vieilli ne serait qu'un prête-nom, et son fils continuerait à diriger de loin la politique extérieure de l'empire. Avec lui, le cabinet de Vienne se transportait à Paris; ce ne pouvait être que pour y mettre la dernière main au pacte si redouté à Pétersbourg; le choix de l'archiduchesse avait marqué les accordailles de Napoléon avec l'Autriche; l'arrivée de Metternich à Paris, coïncidant avec celle de Marie-Louise, semblait avoir pour but de parfaire et de consommer l'union.
[Note 426: Lettre citée à la page 298.]
[Note 427: Schouvalof à Roumiantsof, avril-mai 1810. Archives de Saint-Pétersbourg.]
Le 22 mars, Marie-Louise passait le Rhin devant Strasbourg et touchait le sol français. Elle prit ensuite son chemin par Nancy et par Reims: c'était près de Soissons que devait avoir lieu, sous une tente de pourpre et d'or, la rencontre des époux; c'était là que l'Impératrice, suivant l'antique usage, aurait à s'agenouiller devant son seigneur et souverain, à lui prêter hommage comme la première de ses sujettes et à lui donner sa foi. On sait que Napoléon lui épargna ce cérémonial en allant la surprendre et s'emparer d'elle en pleine route, pour la mener directement à Compiègne. Le prince de Schwartzenberg et la comtesse de Metternich avaient été mandés dans cette résidence, ainsi que le comte lui-même, arrivé récemment à Paris. Napoléon voulait que l'Impératrice, en descendant de voiture, aperçût autour d'elle des visages amis, des compatriotes qui lui donneraient l'illusion de la patrie retrouvée, qu'elle se sentît à leur vue moins craintive et moins seule dans un milieu où tout lui était inconnu et nouveau.
Pendant les jours qui suivirent, les trois Autrichiens, installés au château, admis à la table impériale, jouirent de prérogatives exceptionnelles. Le 31 mars, Metternich suivait le couple impérial de Compiègne à Saint-Cloud, par la route qui longeait la capitale et que les femmes de Paris étaient venues joncher de fleurs. Le 1er avril, Schwartzenberg et lui, avec deux de leurs compatriotes, les comtes Schoenborn et Clary, furent les seuls étrangers qui assistèrent au mariage civil, célébré par l'archichancelier dans la galerie de Saint-Cloud, devant la famille, la maison et les grands corps de l'État. À l'aspect de ces honneurs, fort naturels dans la circonstance, la foule des courtisans ne doutait plus que les sympathies de l'Empereur n'eussent changé d'objet; elle se tournait vers le soleil levant, s'empressait autour des Autrichiens, et se donnait l'air de leur rendre spontanément, par préférence et par goût, des égards jugés conformes au désir du maître.
Metternich n'avait point le triomphe modeste: il jouissait d'autant plus délicieusement de sa position nouvelle qu'il y voyait la déchéance de la cour rivale: «L'attitude de l'ambassadeur de Votre Majesté à Paris, écrivait-il à son souverain, est maintenant celle de l'ambassadeur de Russie avant la dernière guerre[428].» Pour achever le contraste, le bruit se répandit tout à coup que le prince Kourakine n'assisterait pas à la cérémonie du mariage religieux, qui se ferait à Paris et serait le couronnement des fêtes; l'ambassadeur aurait allégué ses infirmités pour s'excuser. Cet avis ne se confirma point; néanmoins, le hasard d'incidents fortuits allait condamner jusqu'au bout le représentant du Tsar à un rôle effacé ou pénible et opposer partout l'Autriche en faveur à la Russie en disgrâce.
[Note 428: _Mémoires_, II, 332.]
Le 2 avril fut le jour solennel. De bonne heure, tandis que l'Empereur et l'Impératrice, avec leur suite, sortaient de Saint-Cloud et s'avançaient vers Paris, un grand nombre de privilégiés, comprenant tout ce que la ville contenait de plus élevé par le rang, par la fortune, par la position officielle ou sociale, se réunissaient au Louvre, les uns dans la grande galerie de peinture, les autres dans le salon d'Apollon, transformé en chapelle; les premiers étaient admis à voir passer le cortège nuptial, qui se rendrait des Tuileries au Louvre par l'intérieur des palais; les autres assisteraient à la cérémonie religieuse. Dès neuf heures du matin, les places étaient occupées, l'assemblée presque au complet: quatre mille femmes en grande parure et manteau de cour garnissaient les tribunes de la chapelle et les rangs de banquettes dressés des deux côtés de la galerie. Au dehors, le canon tonnait par salves successives, accompagnant l'entrée des souverains et signalant les progrès de leur marche. A ces avertissements de plus en plus répétés, on savait que l'Empereur avait passé sous l'Arc de triomphe, qu'il descendait la grande avenue et arrivait à la place de la Concorde. Il venait, annoncé par les fanfares, salué au passage par ses troupes, précédé par la cavalerie de sa garde, par les maîtres des cérémonies, par les hérauts d'armes, par sa cour, par celle de trois rois et de trois reines, entouré par sa maison militaire et par l'escadron des maréchaux: il venait au pas des huit chevaux empanachés qui traînaient son carrosse de gala, mouvant édifice de cristal et d'or, dont les glaces laissaient apercevoir le César au front lauré, au profil romain, et près de lui la jeune femme étonnée, parée du diadème d'impératrice, qu'il montrait à ses peuples comme sa plus précieuse conquête. Autour de lui, la splendeur des harnachements et des livrées, la magnificence renouvelée des costumes de cour, l'éclair multiplié des armes mettaient une éblouissante auréole, et la foule en extase se courbait dans une attitude d'adoration ou répondait par des acclamations prolongées aux «Vive l'Empereur!» des soldats.
À l'intérieur du Louvre, cette profonde et presque religieuse émotion ne pénétrait pas encore. La longueur de l'attente lassait la curiosité et détendait les esprits; on quittait sa place, des groupes se formaient, suivant les inclinations ou les rencontres; les invités de la chapelle se mêlaient à ceux de la galerie, où jouaient des orchestres, «où des rafraîchissements circulaient[429]», et cette partie du château, tapissée de chefs-d'oeuvre dont beaucoup étaient des trophées, prenait l'aspect d'un immense et élégant salon, plein de mouvement, de causeries et de médisances. Les impressions s'échangeaient librement: on cherchait à prévoir les incidents qui pourraient mettre un peu de piquant et d'imprévu autour du grand acte en train de s'accomplir; on relevait les côtés frivoles ou ironiques qu'offre toujours le spectacle des grandeurs, comme celui des passions et des douleurs humaines.
[Note 429: _Moniteur_ du 10 avril.]
Si l'absence dans les rangs du clergé de treize cardinaux, protestant contre l'annulation du premier mariage sans l'intervention du Saint-Siège, soulevait de nombreux commentaires, l'arrivée du corps diplomatique était attendue avec impatience; il s'agissait de savoir si le prince Kourakine figurerait à son rang. Les missions étrangères firent leur entrée ensemble et en ordre, s'étant réunies, sur convocation expresse, à l'hôtel de l'ambassade autrichienne. Le prince Kourakine parut parmi ses collègues, plus magnifique encore que de coutume, constellé de décorations, couvert d'or et de bijoux, portant sur lui pour deux millions de pierres, mais pâle et défait, se soutenant à peine, pitoyable à la fois et risible, racontant ses douleurs et faisant éclater son enthousiasme en termes qui sentaient la contrainte.
Pour rien au monde, disait-il, il n'eût voulu manquer une aussi belle fête: son maître ne lui eût point pardonné d'être malade en un tel jour; c'était cela seul qui l'avait décidé à rassembler ses dernières forces, à surmonter des souffrances aiguës, à se faire porter jusqu'à la chapelle. Il insistait longuement sur ces détails, voulait que tout le monde connût son héroïsme et en appréciât les motifs; de sa présence, il tenait à faire un événement, croyant par là démentir les bruits de fâcherie qui avaient couru et leur donnant au contraire plus de crédit et de consistance[430].
[Note 430: Bulletins de police. Archives nationales, AF, IV, 1508.]
Cette gaucherie ressortait davantage par le naturel parfait, l'aisance pleine de dignité avec laquelle Metternich recevait les félicitations et les hommages; il apparaissait rayonnant, se prodiguait avec complaisance, savait se mettre partout en bonne place et au premier rang. Il en donna très promptement la preuve. Comme les divers actes de la cérémonie devaient se succéder sans interruption et retenir au château pendant toute la journée les invités de l'Empereur, le comte Regnaud de Saint-Jean d'Angély avait fait préparer une élégante collation dans l'une des salles affectées aux travaux du Conseil d'État, où il présidait la section de l'Intérieur. Cette attention prévoyante était surtout à l'adresse du corps diplomatique; les Autrichiens furent les premiers à en profiter. Pendant le repas, une inspiration subite vint à Metternich: ce grand seigneur ne dédaignait point au besoin les manifestations publiques et savait à son heure parler aux foules. Il prit son verre, s'approcha d'une fenêtre ouverte, qui donnait sur les cours noires de peuple, emplies d'une multitude curieuse et frémissante, et se montrant avec affectation: «Au roi de Rome!» dit-il en levant son verre[431].
[Note 431: _Souvenirs du baron de Barante_, I, 318.]
L'effet fut prodigieux. Nul n'ignorait que le fils premier-né de l'Empereur devait s'appeler le roi de Rome. D'autre part, la maison d'Autriche avait revendiqué jusqu'au lendemain d'Austerlitz, comme une distinction purement honorifique, mais conservée avec un soin jaloux, la couronne des Romains. Par cette reconnaissance anticipée d'un titre qui lui avait été ravi, elle semblait légitimer l'usurpation, abdiquer en faveur du nouvel empire ses plus insignes prérogatives et l'établir dans ses droits. Cet acte d'audacieuse déférence retentit par toute l'Europe; les Russes particulièrement en furent indignés et effrayés; ils y virent une fois de plus le témoignage que l'Autriche s'était donnée sans réserve. L'un d'eux écrivait de Vienne, en parlant de Metternich: «Le ministre qui, en faisant le mariage, a pu s'écrier: «_La monarchie est sauvée_», qui, au déjeuner chez M. Regnaud de Saint-Jean d'Angély, à la suite de la célébration du mariage de l'impératrice Marie-Louise à Paris, a pu sans provocation porter une santé au futur roi de Rome (en dépit du souvenir pour tout Autrichien du titre de roi des Romains), ce ministre, dis-je, doit nécessairement, pour être conséquent, chercher à entraîner son maître dans l'alliance du gouvernement français[432].»
[Note 432: Stackelberg à Roumiantsof, 15-27 novembre 1810. Archives de Saint-Pétersbourg.]
Lorsque Metternich eut porté son toast et que le repas fut fini, les convives virent arriver dans la salle les membres de l'ambassade russe, cherchant, eux aussi, à se réconforter, mais égarés et comme perdus au milieu d'un palais où les principales attentions n'étaient plus pour eux: «Ce fut un grand sujet de plaisanteries sur la Russie, qui s'était avisée trop tard[433].»
[Note 433: _Souvenirs du baron de Barante_, I, 318.]
À la fin, Kourakine prit le parti de se retirer et de se reposer dans un salon écarté, mis à sa disposition. On le vit s'y rendre--dernière ironie du sort--soutenu par MM. de Metternich et de Schwartzenberg, qui lui prêtaient l'un et l'autre leur bras pour s'appuyer[434]. Le vieux prince surmonta toutefois cette défaillance momentanée et voulut reparaître à la chapelle, dès que furent annoncés l'arrivée des souverains et le commencement de l'office. Lorsqu'il aperçut Marie-Louise, il crut devoir éclater en transports d'admiration; il la trouvait étonnamment changée à son avantage, depuis qu'il l'avait vue à Vienne: «Elle est jolie comme un ange!» répétait-il avec ravissement. Impatienté de cette note qui sonnait à faux et dépassait le ton, Metternich crut devoir modérer un enthousiasme intempestif et régler lui-même le mode sur lequel il convenait de louer l'Impératrice: «Il est vrai, dit-il, que Sa Majesté s'est singulièrement développée depuis trois ou quatre ans; ses traits se sont formés; elle a beaucoup de grâce et de dignité; sa santé est parfaite; elle est belle, sans être jolie[435].»
[Note 434: Bulletin de police. Archives nationales, AF, IV, 1508, 3 avril 1810. «Quelques plaisants, ajoute le bulletin, en voyant M. de Metternich conduire M. de Kourakine, disaient: C'est dans l'ordre, c'est lui qui le met à la porte.»]
[Note 435: Bulletin de police précité.]
La cérémonie se poursuivait dans sa majesté grave: la religion mêlait ses pompes traditionnelles, immuables à travers les âges, à toutes celles que Napoléon avait ressuscitées ou créées. Quand le cortège avait traversé la galerie, dans un ordre rigoureux et magnifique, l'Empereur conduisant l'Impératrice dont trois reines et deux princesses du sang soutenaient la traîne, suivi d'un long défilé de Majestés et d'Altesses, nul n'avait échappé à une impression d'éblouissement. Jamais, dans ce palais où revivait partout le souvenir de deux races, la monarchie n'avait rempli ses fonctions d'apparat avec tant de dignité, de régularité et de splendeur. Pourquoi cette incomparable scène n'éveillait-elle point chez tous les spectateurs un plein et parfait contentement? Pourquoi, chez beaucoup d'entre eux, si les regards étaient fascinés, les coeurs restaient-ils froids, n'éprouvant qu'une félicité de commande? Napoléon avait déshabitué ses entours de croire à sa sagesse; il leur avait trop fait sentir que, s'il devait rester perpétuellement heureux, ce ne serait plus que par un miracle du sort, violant toutes les lois de la nature et de la raison. Le mariage autrichien était apparu d'abord comme un frein à ses entreprises belliqueuses; on commençait à y voir le présage de nouvelles guerres. La Russie, la lointaine Russie, devenait la pensée de plusieurs. Son attitude, entrevue, devinée, commentée, faisait craindre chez l'Empereur de brusques mouvements de colère, un emportement vers l'inconnu, une suprême témérité. Un mot sinistre avait été recueilli sur le passage du cortège: «Tout cela, avait dit Mounier, ne nous empêchera pas d'aller un de ces jours mourir en Bessarabie[436].» Cette destinée à la Charles XII que Cambacérès avait fait craindre à Napoléon en conseiller discret et prudent, d'autres l'annonçaient maintenant à voix basse, mais en termes d'une précision brutale, la voyaient approcher avec une impassibilité résignée, et discernaient au Nord l'incommensurable péril.
[Note 436: _Souvenirs du baron de Barante_, I, 317.]
Ces craintes déjà positives, ces appréhensions nettement formulées, ne dépassaient point, il est vrai, les milieux officiels et mondains, les cercles politiques et raisonneurs. Au dehors du château, la foule immense qu'avait attirée dans Paris l'annonce des fêtes, était toute à la satisfaction mêlée de lassitude que laissent les journées fécondes en grands spectacles et en émotions intenses. Elle se répandait dans la ville, à la recherche des plaisirs partout promis, dans l'attente des magnificences de la nuit qui devaient égaler celles du jour. Elle remplissait le jardin des Tuileries, où maintenant, devant le couple impérial apparu au balcon du château, les corps de la garde défilaient; là, dragons, lanciers, chasseurs, grenadiers, passaient à leur tour, et chez tous ces soldats illustres, l'enthousiasme était profond, ardent, inépuisable; tous, agitant leurs armes, levant sur la pointe de leurs sabres leurs shakos ou leurs casques, acclamaient frénétiquement leur chef, leur dieu, et dans l'impératrice autrichienne ne voyaient qu'un trophée de plus, conquis par son génie et par leur vaillance.
Chez les Français que la carrière des armes ne tenait point dans une continuelle et sublime exaltation, un autre sentiment se faisait jour. S'ils gardaient à Joséphine un souvenir attendri, s'ils regrettaient la bonne impératrice, ils pardonnaient à Marie-Louise, parce qu'ils voyaient en elle un gage de paix, un signe de réconciliation entre la France et l'Europe. Les mots de concorde et d'union, partout répétés, créaient pour un instant l'illusion de l'universelle quiétude, suspendaient les angoisses d'une population qui avait cru à la continuité fatale des combats, lui faisaient oublier ses souffrances, l'empêchaient d'entendre le sourd grondement du canon qui continuait au loin, derrière les Pyrénées, et signalait la prolongation de la guerre inexpiable. L'admiration et le dévouement pour l'Empereur, gravement troublés depuis deux ans, cherchaient à se ressaisir; on voulait espérer, sans y réussir toujours, qu'il se reposerait enfin dans sa prospérité et dans sa gloire, que la satisfaction de ses plus intimes désirs ferait le soulagement de ses peuples: «Voici la plus belle époque du règne, écrivait un fidèle serviteur; puisse-t-elle lui donner le bonheur et à nous de l'avenir[437]!» Et ce voeu, qui n'osait s'affirmer comme une certitude, se retrouvait au fond de millions d'âmes françaises. La nation avait trop souvent ressenti les joies enivrantes de la conquête pour les chercher encore et s'y complaire; elle célébrait l'union avec Marie-Louise comme une promesse de réparation et de stabilité, comme l'aurore d'une ère plus clémente, comme une victoire sur la guerre.
[Note 437: Caulaincourt à Talleyrand, 25 février 1810. Archives des affaires étrangères, Russie, 150.]
Napoléon lui-même n'épargnait rien pour donner à son mariage cette signification d'apaisement. En cet instant, il se livrait à des efforts réels pour se rendre moins formidable à l'Europe, pour rassurer les dynasties et conjurer la haine des peuples. Il rappelait ses troupes d'Allemagne et les faisait refluer derrière le Rhin; il dégageait les territoires de la Confédération, décidait de n'y laisser que deux divisions, l'une pour occuper les villes hanséatiques et les fermer au commerce anglais, l'autre pour garder la Westphalie et surveiller la Prusse. Il hâtait la conclusion de ses différends pécuniaires avec cette puissance, suspendait l'annexion de la Hollande, laissait régner le roi Louis moyennant soumission plus complète, montrait partout l'impatience de finir. Reportant son attention sur la guerre d'Espagne, trop négligée, il méditait, par un ensemble d'opérations mieux conduites, de briser la résistance des insurgés, d'acculer à l'extrémité de la Péninsule et de rejeter hors d'Europe la seule armée de la Grande-Bretagne. Sans doute, si cette puissance persiste à lui disputer ses conquêtes, il agira contre elle en tous lieux avec un redoublement d'énergie, et ce qu'il espère toujours de sa réconciliation avec l'Autriche, c'est qu'elle va lui permettre, en donnant à la paix du continent une base assurée, de renouveler et d'étendre indéfiniment ses moyens d'action maritime. Pourtant, avant d'entamer contre sa rivale une campagne d'extermination, il lui fait parvenir quelques paroles d'accommodement; il s'offre à entamer des pourparlers, propose, comme préliminaire à la négociation, d'adoucir les rigueurs du blocus, pourvu que les ministres britanniques révoquent leurs arrêtés attentatoires à la liberté des mers: «On conçoit bien, écrit-il, que la paix ne peut venir qu'en faisant d'abord la guerre d'une façon moins acerbe[438].»
[Note 438: _Corresp._, 16352.]
Modération tardive, éphémère et d'ailleurs inutile! Le combat entre la France et l'Angleterre, éternel obstacle à la pacification générale, demeurait un duel à mort, qui ne se terminerait que par la rentrée de la première dans ses anciennes limites ou l'anéantissement de la seconde, et ce caractère imprimé à la lutte dès le début des conquêtes de la République se développait d'un mouvement inexorable. Pour ne point demeurer sous le canon d'Anvers, pour ne pas laisser la France s'emparer de l'Escaut, l'Angleterre avait organisé la coalition et pris l'Europe à sa solde; par là, elle s'était exposée à voir Napoléon, victorieux de tous les ennemis qu'elle lui avait successivement suscités, la menacer et la viser de partout, du Texel, de Hambourg, de Danzig, de Trieste, de Corfou, d'Italie et d'Espagne, dresser en face d'elle une Europe française. Plutôt que de laisser au vainqueur une partie même de ses avantages monstrueux, elle devait persévérer jusqu'au bout dans une lutte qui l'épuisait, qui mettait sa constance à de suprêmes épreuves, mais qui lui laissait l'espoir chaque jour renouvelé et mieux justifié de tout reprendre, en poussant Napoléon à tout risquer dans de plus lointaines et plus chanceuses entreprises. Vainement la France s'essaye-t-elle à croire une dernière fois que Napoléon peut et veut s'arrêter, qu'il va clore sa carrière de conquérant, s'immobiliser dans l'attente de la paix maritime. L'histoire mieux informée ne saurait partager cette illusion. Dans la victoire pacifique de 1810, elle reconnaît le point de départ de conflits nouveaux en Europe, plus redoutables que les précédents. Elle ne saurait, détournant volontairement ses regards de l'avenir, les reposer avec une pleine satisfaction sur cet instant radieux et fugitif, l'isoler des événements qui vont suivre, le détacher de cette trame continue et serrée où tout se tient, se lie, s'enchaîne, où le succès de la veille prépare inévitablement la lutte du lendemain. Dès à présent, au delà de l'Europe soumise ou fascinée, elle distingue la Russie en alarmes, prête à s'armer et à se soulever; elle aperçoit l'empereur Alexandre tel que le lui montrent des confidences intimes, parvenu au dernier degré de l'épouvante, les traits renversés, les yeux «fixes» et presque «hagards[439]», assistant à l'écroulement de sa politique, reconnaissant ses fautes, mais persuadé que Napoléon veut les lui faire expier par le démembrement de son empire, n'éprouvant plus seulement la crainte vague d'être attaqué, prévoyant cette agression à époque fixe, l'annonçant pour l'année prochaine, se préparant à la soutenir et méditant même de la devancer. Pour l'un et l'autre empereur, l'heure est proche des discordes irrémédiables et des tentations fatales. Si la fortune présente de Napoléon brille d'un incomparable éclat, l'orage est formé sur l'avenir; le mariage n'est qu'un dernier triomphe, précurseur des désastres, et l'horizon se découvre sinistre à travers le resplendissement de cette apothéose.
[Note 439: _Mémoires du prince Czartoryski_, II, 233.]
CHAPITRE IX
LE SECRET DU TSAR
Le prince Adam Czartoryski dans le cabinet de l'empereur Alexandre.--Début de leurs relations.--Pétersbourg en 1796.--Rencontre dans les jardins de la Tauride.--Scène mémorable.--Les leçons de Laharpe.--Générosité native et premières aspirations d'Alexandre.--Il voudrait apaiser et consoler la Pologne.--Joie et confiance de Czartoryski.--Alexandre aux prises avec la réalité.--Revirement progressif et complet.--Sous le coup des terreurs inspirées par Napoléon, le désir de restaurer la Pologne, en l'unissant à la Russie, rentre dans l'esprit du Tsar.--Première idée d'une guerre offensive contre la France.--Le parti russe à Varsovie.--Proposition transmise par Galitsyne.--Conseils demandés à Czartoryski.--Défiance réciproque.--Divergence de vues entre le Tsar et son chancelier.--Le représentant de la tradition.--Le traité en suspens.--Envoi à Paris d'un contre-projet russe; Napoléon mis en demeure de souscrire à une capitulation diplomatique.--Angoisses croissantes d'Alexandre.--Le regard d'Austerlitz.--Nouvel entretien avec Czartoryski.--Projet de surprendre et d'enlever le grand-duché.--Combinaisons diverses.--Politique secrète et personnelle d'Alexandre.--Tentative auprès de l'Autriche.--M. d'Alopéus.--Mission simulée auprès de Murat; mission réelle à Vienne.--Paroles tentatrices.--Le point de dissentiment entre Pétersbourg et Vienne.--Alexandre persiste à réunir les Principautés et offre à l'Autriche des compensations.--La Serbie.--Le grand projet de 1808.--Indiscrétion calculée.--Mystérieux efforts d'Alexandre pour détourner de Napoléon la Pologne et l'Autriche: il entame des hostilités indirectes parallèlement à une reprise de négociation.
Tandis que la France et la plus grande partie de l'Europe célébraient les noces du nouveau Charlemagne, d'émouvantes scènes se passaient dans le cabinet de l'empereur Alexandre. Dévoré d'inquiétudes et de soucis, ce monarque s'était retourné vers l'homme qui avait été le dépositaire de ses premiers secrets et son ami plus encore que son ministre. Le prince Adam Czartoryski était rentré à Pétersbourg l'automne précédent, après une année d'absence; depuis quelques semaines, Alexandre cherchait à le rapprocher de lui et l'appelait de nouveau à d'intimes entretiens. À l'heure où la Pologne faisait son tourment, c'était à un grand seigneur polonais, dont il connaissait le patriotisme, mais dont il appréciait le dévouement à sa personne, qu'il avait voulu confier sa peine et demander secours.
Leur amitié datait de quatorze ans: elle s'était nouée dans des circonstances frappantes et romanesques. Après le démembrement final de la Pologne, en 1795, l'impératrice Catherine avait exigé que l'illustre famille des Czartoryski lui confiât ses fils et donnât ce gage de soumission; c'était à ce prix qu'elle laissait espérer un adoucissement de rigueur et une restitution de biens. Le jeune prince Adam lui avait été livré en otage; à Pétersbourg, il avait reçu un brevet d'officier aux gardes et portait l'uniforme russe comme une livrée de servitude. L'Impératrice le traitait bien, la société lui offrait distractions et plaisirs, sans réussir à dissiper sa tristesse d'exilé et sa hautaine mélancolie. Dès son arrivée, il avait été remarqué par le grand-duc Alexandre, alors âgé de dix-huit ans, fils aîné du tsarévitch Paul et héritier du trône au second degré. Au bout de quelque temps, Alexandre témoigne le désir de l'entretenir en particulier: ils se rencontrent dans les jardins du palais de Tauride, par un de ces jours de printemps naissant où la nature du Nord s'épanouit dans sa fugitive splendeur et se hâte de vivre. Dès les premiers mots, un invincible penchant les porte l'un vers l'autre; leurs âmes s'attirent, se rapprochent, et dans cette cour où le représentant de la race proscrite ne lit sur tous les visages qu'indifférence ou stérile pitié, c'est le successeur même de Catherine qui s'est trouvé pour le comprendre.
En vain chercherait-on à cette scène un pendant dans l'histoire; il faut le demander à l'une des conceptions célèbres du génie dramatique, se rappeler en quels traits le poète allemand a peint le fils de Philippe II maudissant tout bas la politique inexorable de son père, s'éprenant d'équité et de vertu, torturé d'aspirations généreuses, et reconnaissant dans un ami vrai sa conscience vivante. Alexandre, c'est Carlos d'Espagne: Czartoryski, c'est Posa.
L'impératrice russe avait fait élever son petit-fils sous ses yeux, avec un soin jaloux: elle voyait en lui l'espoir de sa race et le continuateur de son oeuvre. Pourtant, habile à flatter les écrivains et les penseurs d'Occident, à se concilier ces dispensateurs de la renommée, elle avait donné pour maître au grand-duc un de leurs disciples, le Genevois Laharpe; elle avait jugé bon que le futur autocrate prît quelque teinture de cet esprit libéral et philosophique dont elle-même avait su se parer avec un art consommé. Cependant, il s'est trouvé que le jeune prince était doué d'une sensibilité et d'une imagination exaltées, qu'il éprouvait le besoin de croire et de s'enthousiasmer. Répondant à ces instincts élevés et vagues, les principes développés devant lui par Laharpe ne l'ont pas seulement effleuré, mais conquis et pénétré, et son âme s'est ouverte toute grande au souffle d'idéal qui traversait le siècle. Il rêve aujourd'hui le règne de la justice et de la félicité universelles, «son coeur bat pour l'humanité», et lorsque Czartoryski lui parle d'émancipation, de liberté, ces mots rencontrent en lui leur écho et y soulèvent de nobles ardeurs.
Heureux de trouver à qui s'ouvrir, à qui se confier, Alexandre laisse éclater des sentiments qu'il a jusqu'alors renfermés et celés, car la surveillance dont il est l'objet lui a malheureusement donné l'habitude et le goût de dissimuler. Il avoue qu'il hait dans son coeur tout ce qu'il est contraint d'adorer publiquement; il s'insurge contre la raison d'État, contre les crimes qu'elle engendre ou glorifie, et se refuse à vénérer le despotisme bien ordonné dont Catherine lui présente l'imposante image. Il n'a de goût que pour les institutions libres: le mot de République exerce sur lui un mystique prestige. Partout, il est du parti des opprimés; ses sympathies vont à ceux qui luttent ou qui souffrent; il souhaite des succès à la République française, qu'il aperçoit au loin combattant les monarchies coalisées; mais c'est surtout le nom de la Pologne qui éveille en lui une immense pitié. Il plaint cette nation, il a admiré ses derniers efforts, il la voudrait heureuse et se promet d'en être un jour le consolateur.--À entendre ces mots, Czartoryski se sent bouleversé d'émotion et de joie; il remercie la Providence du miracle qu'elle a fait et la loue d'avoir placé ces aspirations dans le prince qui semblait appelé à continuer l'oeuvre de fer et de sang. Tous deux bâtissent maintenant des projets dans les nuages de l'avenir, parlent de reconstituer la Pologne et de lui rendre une existence nationale, en l'unissant à la Russie par des liens fraternels, et dans l'adolescent au regard inspiré, aux traits ravissants, qui lui dit d'espérer, Czartoryski croit distinguer un être surhumain, suscité pour une mission réparatrice, et salue l'ange libérateur de sa patrie[440].
[Note 440: _Mémoires du prince Adam Czartoryski_, publiés en 1887 par M. de Mazade, I, 94-99. Ces Mémoires sont un document historique de haute valeur.]
Quatre ans après, Alexandre était appelé au trône, après la catastrophe dont le souvenir devait à jamais désoler sa conscience. Investi du pouvoir, il se trouvait aux prises avec la réalité; il avait à compter avec les intérêts engagés, avec les traditions de son État, n'osait s'affranchir brusquement de ces liens pour suivre son rêve transcendant, et se résignait à régner comme ses prédécesseurs, tout en pensant autrement qu'eux. Son intimité avec Czartoryski, qui n'avait plus cessé depuis leur première entrevue, n'en subsistait pas moins; il avait appelé le prince dans le conseil secret où s'élaboraient des ébauches de réforme et des essais de libéralisme. Parfois le nom de la Pologne revenait sur ses lèvres, «mais ce n'était plus de la même manière[441]». S'il promettait d'améliorer le sort des provinces annexées, s'il accordait des réparations individuelles, l'idée d'une Pologne autonome, prenant place dans l'empire comme un élément distinct et doué de vie, s'affaiblissait, s'obscurcissait en lui. Il traitait ce projet de chimère et pourtant disait l'aimer toujours, le porter au fond de son coeur: combien regrettait-il le temps où il pouvait se livrer à cette généreuse utopie: «C'était une idée d'enfant, oh! mais divinement belle[442]!»
[Note 441: _Id._, I, 279.]
[Note 442: SCHILLER, _Don Carlos_.]
Plus tard, Czartoryski avait été élevé à des fonctions actives et éminentes, adjoint au ministère des affaires étrangères, puis chargé seul de ce département, en 1804 et 1805. Il avait alors présenté en vain divers projets de restauration, tous compatibles avec le maintien ou l'accroissement de la puissance russe. En 1805, il avait obtenu presque une promesse, aussitôt rétractée, et peu à peu le déroulement des circonstances, l'enchaînement des fatalités, avaient amené Alexandre à considérer toute renaissance de la Pologne, sous une forme quelconque, comme le péril le plus grave qui pût menacer la sécurité et l'unité de l'empire. Toujours doux et humain aux personnes, sévissant à regret, il était devenu rigoureux sur le principe, inflexible, et c'est ainsi que nous l'avons vu s'acharner contre l'idée polonaise, en poursuivre toutes les manifestations, se donner pour but de l'étouffer, et se constituer «le persécuteur en chef[443]» d'une nation qu'il redoutait sans lui porter une haine préconçue. En même temps, sa politique générale avait évolué à plusieurs reprises, et les oscillations de sa pensée, l'entraînant dans des voies diverses, ne lui avaient fait trouver dans aucune la sérénité et le bonheur.
[Note 443: _Mémoires de Czartoryski_, II, 211.]
En vérité, il avait essayé de tout, et tout lui avait manqué. Au début de son règne, il avait voulu jouer entre les États le rôle de modérateur, soustraire l'Europe à la prise de Bonaparte et la reconstituer sur des bases rationnelles. Chez les cours qu'il s'était associées pour cette oeuvre, il n'avait trouvé que sécheresse de coeur, vues égoïstes et cyniques, faiblesse ou mensonge, et les déceptions de sa politique ne lui avaient pas été moins cruelles que les désastres de ses armées. Dégoûté de ses alliés, il s'était livré au vainqueur; il avait subi l'ascendant du génie, s'était juré de suivre Napoléon et de l'imiter. Il avait voulu être conquérant à son tour, goûter l'émotion enivrante des succès par l'épée, reprendre et dépasser les plans de ses devanciers; il s'était mis à reculer partout les bornes de sa domination et au fond de cette voie n'avait retrouvé qu'amertume. Les résultats acquis, si sensibles qu'ils fussent, demeuraient incertains, précaires, et au prix de quelles dangereuses complaisances n'avait-il pas fallu les acheter! Désabusé de Napoléon, Alexandre s'était arrêté en dernier lieu à un parti équivoque et mixte: conserver l'alliance sans en remplir les devoirs, se dégager de toute solidarité effective avec l'ambitieux empereur, mais le ménager encore, le flatter par de doucereuses paroles, affecter la fidélité et la condescendance; à ce prix, il gagnerait sans doute le droit de vivre en repos; il pourrait s'éloigner des affaires européennes, se consacrer aux soins de l'intérieur, se vouer moins à la grandeur de l'État qu'au bonheur des peuples. Dernière et vaine illusion! Napoléon n'a pas souffert qu'Alexandre ne fût à lui qu'à demi; il l'a mis en demeure de se livrer plus complètement et, sur un refus de gage, s'est détourné vers un système où la Russie n'aperçoit plus qu'intentions malfaisantes et préméditation d'offensive. Cette guerre qu'Alexandre a espéré écarter de ses frontières, par une suite d'atermoiements et de demi-mesures, il juge qu'elle s'en rapproche aujourd'hui, qu'elle va le saisir et le surprendre dans son oeuvre rénovatrice. En cette année 1810 où viennent d'éclore ses projets d'amélioration et de réforme, où il a compté cueillir les fruits de son zèle pacifique, il lui faut aviser de nouveau à des mesures de combat, se préparer à lutter pour l'existence, à rentrer dans l'ère d'angoisse et de sang. Devant lui, il croit distinguer l'invasion menaçante: tout lui en devient symptôme, signe avant-coureur, et par une fatalité vengeresse, c'est la Pologne, objet naguère de sa compassion, négligée ensuite, poursuivie enfin avec une âpre rigueur, qui devient contre lui l'arme désignée aux mains de l'adversaire, le moyen d'agression et l'instrument de torture.
Alors, dans le trouble de son âme, il se demandait si son enthousiasme juvénile n'avait pas vu clair et plus loin que ses calculs égoïstes de souverain et de politique, si la raison d'État ne lui commandait point aujourd'hui d'être audacieusement juste, magnanime, si son intérêt bien entendu n'était pas de réaliser le roman ébauché jadis dans les jardins de la Tauride? Est-il trop tard, après tout, pour réparer le crime qui pèse d'un poids si lourd sur les destinées de l'empire? Cette Pologne que Napoléon va restaurer dans un but d'ambition et en haine de la Russie, ne peut-on la refaire avant lui, contre lui, s'en servir pour le combattre et le vaincre? La Russie possède encore la plus vaste portion de l'ancien royaume, la majeure partie de ses habitants. Jusqu'à présent, elle n'a songé qu'à plier au joug ces millions d'hommes, à effacer en eux tout souvenir et tout regret du passé, et elle n'y a réussi qu'imparfaitement: ne saurait-elle, par un traitement plus équitable, obtenir qu'ils s'associent librement et spontanément à son sort? Alexandre n'est que leur maître: qu'il se fasse leur chef; qu'il leur rende leur nom, leurs lois, leurs institutions, leur langue; qu'il les dote d'une administration nationale; qu'il érige leur pays en royaume distinct, accolé et lié indissolublement à son empire; qu'il relève la couronne de Pologne et la joigne sur son front à celle des tsars; l'État ainsi recréé offrira un point de ralliement aux autres parties de la nation morcelée, et on les verra toutes, y compris le duché de Varsovie, se fondre et s'anéantir en lui. Ce pouvoir d'attraction qu'exerce actuellement le grand-duché, il le subira désormais. Si les Varsoviens s'attachent à Napoléon, c'est que sa protection leur apparaît comme l'unique moyen de rétablir leur patrie; qu'on leur montre sur leur frontière cette patrie ressuscitée, vivante, venant à eux, ils lui tendront les bras et délaisseront Napoléon, qui ne leur offre qu'une espérance, pour Alexandre, qui leur présentera une réalité.
À l'heure même où ce prince se proclamera roi de Pologne, ses troupes envahiront brusquement le duché dégarni de Français. L'armée varsovienne, prévenue et travaillée à l'avance, rejettera l'autorité du roi saxon et l'alliance oppressive du conquérant; elle rompra ses rangs pour se reformer autour du monarque national, désertera le drapeau pour rejoindre la patrie, et, par cette défection salutaire, donnera peut-être à l'Europe le signal de la révolte. Sans doute, c'est la guerre avec Napoléon, c'est la guerre offensive, entamée sans motif évident et palpable, débutant par une de ces déloyales surprises dont l'Autriche et la Prusse ont été tour à tour et si durement châtiées; c'est le rôle d'agresseur assumé, et l'apparence, sinon la réalité du droit, mise contre soi. N'importe! Alexandre est tellement persuadé que la guerre avec la France est inévitable qu'il se demande si le meilleur moyen de la soutenir avec avantage n'est point de la commencer lui-même, de prévenir l'adversaire, de le gagner de vitesse, d'arriver avant lui sur la Vistule et l'Oder. Son imagination engendre de téméraires desseins que sa volonté vacillante hésitera toujours à exécuter. Pour échapper au fantôme qui le hante, il incline par moments à se jeter dans un péril réel, dans une formidable aventure, et l'excès même de la crainte le pousse à de suprêmes audaces.
Ses espérances, il faut le dire, ne reposaient point sur des données purement spéculatives; elles se fondaient sur un fait réel, l'existence en Pologne et même à Varsovie d'un parti russe. Naguère, ce parti avait joué un rôle important et professé une doctrine fort soutenable. À la fin du dix-huitième siècle, lorsque l'ancienne République, énervée par ses divisions, minée par l'intrigue, impuissante à se donner les organes nécessaires à la vie des États modernes, entourée de convoitises impatientes, s'acheminait irrémédiablement à sa ruine, quelques-uns de ses meilleurs citoyens, entre autres le père et l'oncle du prince Adam, n'avaient vu pour elle de salut et de refuge qu'en la Russie. À leurs yeux, la Pologne n'échapperait au morcellement, c'est-à-dire au supplice et à la destruction, qu'en se subordonnant tout entière au grand empire slave, en s'abritant sous son égide, en s'inféodant à lui étroitement: moyennant ce sacrifice, elle conserverait son autonomie, son individualité, son intégrité, s'assurerait une protection puissante, et sauverait sa nationalité au prix de son indépendance.
Depuis, la politique de Catherine, sa participation au triple démembrement, la rigueur avec laquelle elle avait traité les provinces tombées dans son lot, avaient infligé à ces prévisions un cruel démenti. Malgré tout, le parti russe existait encore et tournait parfois vers le petit-fils de Catherine un regard d'espérance. Il avait donné récemment une preuve remarquable de vitalité. En 1809, pendant la guerre d'Autriche, lorsque l'armée du prince Galitsyne, après de longues tergiversations, avait enfin franchi la frontière, un groupe de seigneurs varsoviens et de magnats galiciens s'était adressé au généralissime russe, dans le plus grand secret, et lui avait communiqué l'avis suivant: si l'empereur Alexandre consentait à reformer la Pologne d'autrefois, en la plaçant sous son sceptre, en lui rendant ses anciennes limites, toute une partie des nobles le reconnaîtrait immédiatement pour roi, et leur exemple pourrait entraîner le reste.
Saisi de cette proposition, transmise et appuyée par Galitsyne, Alexandre n'y avait point donné suite; il se flattait encore, par une entente avec l'empereur des Français, d'empêcher toute restauration. Néanmoins, comme le soulèvement de la Galicie augmentait ses craintes, comme la bonne foi de Napoléon lui devenait plus suspecte, il n'avait pas cru devoir décourager totalement le parti qui se faisait fort de lui ramener la Pologne: en admettant que cette nation dût inévitablement revivre, ne valait-il pas mieux que sa résurrection s'opérât pour le compte de la Russie que par la main des Français? La réponse faite le 27 juin 1809 aux magnats posait à tout hasard un jalon pour l'avenir; le Tsar, disait-elle, ne se dessaisirait jamais des provinces incorporées à son empire pour les fondre dans un État autonome, mais il ne se refuserait point, si les circonstances l'y aidaient, à régner sur une Pologne extérieure à ses frontières, composée avec le grand-duché et la Galicie[444].
[Note 444: Nous donnons à l'_Appendice_, sous le chiffre II, le texte de la lettre de Galitsyne et de la réponse. Ces deux pièces sont extraites des archives de Saint-Pétersbourg; nous en devons la communication à l'obligeance de M. Tatistcheff.]
Dans les mois suivants, ayant reçu Czartoryski, qui était revenu de l'étranger et qui continuait à plaider la cause de ses compatriotes, Alexandre avait conservé vis-à-vis de lui un ton froid et gêné; pourtant, il lui avait glissé, «en baissant les yeux et sans finir sa phrase[445]», quelques paroles de réconfort: un jour même, en janvier 1810, comme s'il se fût laissé gagner à l'exaltation du prince, il avait fait allusion à leur ancien dessein et ne s'y était pas montré défavorable.
[Note 445: _Mémoires de Czartoryski_, II, 211.]
À cet instant, il négociait fiévreusement avec Caulaincourt le traité de proscription; sa sincérité vis-à-vis des Polonais demeurait donc tout éventuelle, subordonnée au cas où Napoléon ne contresignerait point la sentence de mort; il n'entendait restaurer la Pologne à son profit que si l'impossibilité de la retenir au tombeau lui était démontrée. Six semaines plus tard, le retour de la convention non ratifiée, avec le coup de tonnerre du mariage autrichien, avait paru lui fournir cette preuve et brusquement retourné ses résolutions. Par une poussée subite, le projet éloigné depuis dix ans était venu ressaisir et réoccuper sa pensée. Affolé et hors de lui, il se demandait maintenant si cette hasardeuse ressource ne contenait point le salut; admettant les conséquences extrêmes de son évolution, il se résignait à isoler dans l'empire ses provinces polonaises pour en faire le noyau du futur royaume. C'était à ce moment qu'il avait voulu revoir Czartoryski, qu'il l'avait mandé, et que nous les retrouvons face à face, ramenés, après de longues traverses, au point de départ de leur amitié.
* * * * *
Dans un premier entretien qui eut lieu au mois de mars, l'un et l'autre hésitèrent encore à se livrer, à revenir aux épanchements d'autrefois. Alexandre n'aborda pas franchement la question. Il prodigua d'abord au prince des témoignages d'amitié personnelle, puis se mit à parler d'amnistie, de réconciliation et d'oubli[446]. Il voulait, disait-il, prouver aux Polonais qu'il n'était point leur ennemi, qu'il désirait sincèrement leur bonheur: son but était de mériter leur affection et leur confiance, par les moyens que lui indiquerait le prince. Pour commencer, il se montrait disposé à grouper sous un régime spécial et privilégié, à reformer en corps de nation les huit gouvernements échus à son État au moment des partages, et Czartoryski n'eut pas de peine à démêler en lui le désir d'édifier une Pologne russe, destinée à attirer et absorber la Pologne française que Napoléon avait créée sur la Vistule.
[Note 446: Czartoryski fait dans ses _Mémoires_, II, 226-234, le récit circonstancié de ses deux entretiens avec Alexandre en mars et avril 1810. Toutes nos citations sont empruntées à cette partie de l'ouvrage.]
Ce plan, que le prince eût salué avec transport en d'autres temps, le laissait maintenant incertain et troublé. Quelles que fussent sa répulsion pour Bonaparte et la force de ses liens avec Alexandre, son patriotisme commençait d'hésiter entre Pétersbourg et Varsovie. Aujourd'hui que le salut pour la Pologne semblait venir d'Occident, un de ses enfants pouvait-il sans crime jeter à la traverse d'autres combinaisons? En se prêtant aux vues du Tsar, ne s'exposerait-il pas à déchirer son pays de ses mains, à le diviser en camps ennemis, à le replonger dans la guerre intestine, à entraver par une entreprise parricide l'oeuvre de la régénération nationale? Puis, Alexandre était-il sincère? Ce retour de sympathie partait-il d'un sentiment élevé et durable? Au contraire, fallait-il y voir l'effet momentané des circonstances, l'attribuer exclusivement aux craintes inspirées par Napoléon, et qu'un mot, un sourire dissiperait peut-être? Czartoryski avait trop expérimenté le caractère à la fois changeant et dissimulé de son interlocuteur pour lui rendre cette confiance qui avait fait le charme de leurs premières relations; aujourd'hui, il se tenait constamment en garde contre une défaillance ou une arrière-pensée: «L'empereur Alexandre, écrivait-il un jour, a habitué tous ceux qui l'entourent à chercher, dans toutes ses résolutions, des motifs différents de ceux qu'il met en avant[447].»
[Note 447: _Mémoires_, II, 225.]
Cependant, pressé plus vivement, il promit son avis par écrit sur les moyens les plus propres à gagner au Tsar les coeurs polonais. Alexandre voulut savoir à quelle époque ce mémoire pourrait lui être remis; il ajourna jusque-là toute reprise de la discussion: s'il s'était proposé de jeter dans l'âme de Czartoryski une première et immense espérance, il hésitait à lui découvrir prématurément tous les desseins qui flottaient dans sa pensée.
C'est qu'en effet la négociation avec la France, quoique fort compromise, n'était pas rompue. Le cabinet de Pétersbourg restait saisi d'une proposition ferme, sur laquelle il avait à statuer; il demeurait en présence du traité de garantie modifié par Napoléon, mais toujours offert et sanctionné d'avance. Il est vrai que sans l'article premier, sans cette phrase si cruelle dans sa concision: «La Pologne ne sera jamais rétablie», Alexandre considérait l'acte tout entier comme dénué de signification et de portée. Mais ne pourrait-on, en insistant avec fermeté, en faisant quelques concessions sur les autres articles, obtenir de Napoléon qu'il revînt sur son refus et adoptât la formule qui dispenserait de s'aventurer dans l'inconnu? Le chancelier Roumiantsof, en particulier, se rattachait à l'espoir d'imposer à l'Empereur un accord qui permettrait de maintenir l'alliance. En dehors de ce parti, tout n'était à ses yeux que chimères et dangers. Formé à l'école de Catherine, imbu de ses inexorables principes, Roumiantsof n'admettait point de transaction avec l'inconsistante Pologne, la jugeait incapable de reprendre une existence normale[448], ne voyait en elle qu'un élément de désordre, et aspirait à supprimer radicalement le péril que son maître songeait à détourner. D'autre part, il n'était pas éloigné de croire que Napoléon, préoccupé avant tout de sa guerre contre les Anglais, s'inclinerait devant une mise en demeure énergiquement maintenue; il estimait que la Russie avait péché trop souvent par défaut de virilité et de résolution, qu'elle devait à la fin montrer du nerf, s'armer d'inflexibilité, s'entêter dans ses exigences; à force de les reproduire, elle finirait sans doute par les faire triompher. Alexandre, qui connaissait les principes de son ministre et n'avait pas jugé à propos de le mettre dans la confidence de ses entretiens avec Czartoryski, le laissait persévérer dans cette voie et consentit à y rentrer avec lui, tout en se réservant, le cas échéant, de se jeter personnellement et mystérieusement dans une autre.
[Note 448: «Les Polonais, disait-il, sont comme le vin de Champagne, qui mousse, mais ne se conserve pas: ils ne peuvent faire une nation.» Caulaincourt à l'Empereur, 2 août 1809.]
La chancellerie de Pétersbourg dressa donc un nouveau traité, qui se trouva le troisième. Au contre-projet français, elle opposa un contre-projet russe et eut soin d'y reproduire la phrase qui formait le noeud de la difficulté, en se bornant à l'annoncer et à la préparer par un préambule. Au lieu de dire: article premier: «Le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli», on employa ces termes: article premier: «S. M. l'empereur des Français, voulant donner à son allié et à l'Europe une preuve du désir qu'il a d'ôter aux ennemis de la paix du continent tout espoir de la troubler, s'engage, ainsi que S. M. l'empereur de Russie, à ce que le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli[449].» Le premier projet russe, c'était la mort sans phrases; le second contenait le même arrêt, expliqué et motivé. Quant aux articles subséquents, les deux textes ne différaient plus essentiellement; Alexandre avait voulu pourtant que l'abolition des ordres fût formellement prononcée.
[Note 449: Voy. la série des articles dans la _Correspondance de Napoléon_, XX, p. 177-178, en note.]
Le contre-projet russe partit de Pétersbourg le 17 mars, adressé au prince Kourakine et accompagné d'observations minutées par l'Empereur lui-même. L'ambassadeur devait le présenter à la signature du monarque français, sans admettre aucune modification, sans souffrir qu'un seul mot fût retranché ou intercalé. Ainsi, à l'heure même où le Tsar commençait à tendre la main aux Polonais et à flatter leurs espérances, il sollicitait une dernière fois Napoléon d'en finir avec eux et de leur fermer l'avenir.
Comment concilier ces deux entreprises opposées, destinées à se suppléer l'une l'autre? Le bruit du traité en préparation était venu jusqu'aux Polonais: il les avait émus, consternés; il ne les disposait guère à écouter les suggestions de cette Russie qui élaborait en même temps un acte destiné à combler leur infortune. Czartoryski ne s'était point privé d'indiquer au Tsar cette objection: il s'était montré surpris que Sa Majesté s'occupât encore des objets dont elle l'entretenait «en présence de la convention négociée avec la France»; était-ce donc, demanda-t-il timidement, que Napoléon aurait refusé sa ratification?--«Sa Majesté répondit avec quelque embarras que cela n'était point ainsi, que c'était M. de Champagny qui avait voulu mettre dans le traité des expressions et des articles allant jusqu'à détruire le nom polonais, mais qu'elle avait changé ces articles, et que la convention ainsi modifiée avait été de nouveau expédiée à Paris.» Ainsi, prenant audacieusement le contre-pied de la vérité, Alexandre imputait au cabinet de Paris ses propres et impitoyables exigences; il lui en attribuait l'initiative, en rejetait sur lui la responsabilité et l'odieux: Napoléon avait-il tort de croire que le but de la Russie était moins de le lier moralement que de le perdre auprès des Polonais et de lui enlever ses moyens matériels de défense, moins de le tenir captif sur parole que de le désarmer? Sans accorder une créance absolue aux explications d'Alexandre, Czartoryski se mit au travail qui lui avait été demandé. Après plusieurs jours d'étude et de réflexion, il rédigea un mémoire et le porta à l'Empereur. Trois semaines environ s'étaient écoulées depuis leur premier entretien. Durant cet intervalle, les événements avaient marché: la célébration du mariage à Paris, avec ses détails caractéristiques, les apparences croissantes de l'intimité entre la France et l'Autriche, avaient fait sur Alexandre une impression profonde et terrifiante. Il n'y avait plus à en douter: c'était l'échec définitif de son système, la mise en déroute de ses espérances, un Austerlitz diplomatique. Czartoryski fut frappé de sa «contenance pleine d'abattement et de découragement»: ce fut à cet instant qu'il lui retrouva dans le regard l'expression de stupeur déjà remarquée après l'écrasante journée du 2 décembre 1805, alors que le jeune monarque et son état-major quittaient au galop le champ de bataille, emportés par le torrent de la défaite, et qu'au loin, derrière eux, s'élevaient et se prolongeaient les acclamations des Français victorieux, saluant leur empereur qui passait dans leurs rangs[450]. Aujourd'hui encore, comme en 1805, on n'avait su rien prévoir ni rien prévenir; on s'était laissé surprendre par un désastre, dont les conséquences se déroulaient et se précipitaient de toutes parts. Se jugeant menacé et talonné par un péril implacable, Alexandre demandait à tout prix un moyen de salut, cherchait instinctivement une arme pour se défendre.
[Note 450: _Mémoires de Czartoryski_, II, 409.]
Czartoryski lui lut son mémoire, qui fut écouté attentivement. Mal éclairé sur les dispositions réelles d'Alexandre, sur l'état des rapports avec la France, il était demeuré forcément dans le vague; il conseillait d'entrer délibérément, vis-à-vis des Polonais sujets russes, dans les voies de la douceur et de la clémence, rappelait la nécessité tant de fois signalée par lui «de rétablir la Pologne pour prévenir Bonaparte», mais ne suggérait aucun procédé d'exécution. D'ailleurs, n'était-il point trop tard pour reprendre un projet malencontreusement ajourné? Et sous chaque ligne du mémoire perçait un reproche à la Russie, celui de n'avoir jamais su agir opportunément et d'avoir passé son temps à manquer l'occasion. Alexandre ne disconvint point de cette vérité: il fit avec Czartoryski son examen de conscience, se repentit de n'avoir pas reconstitué la Pologne en 1805, se laissa dire que la conduite tenue en 1809 avait été «la plus mauvaise», mais il n'admettait point que les fautes commises fussent sans remède, qu'il dût renoncer à modifier une situation intolérable. «Il montrait un extrême désir d'arranger les affaires de Pologne de quelque façon que ce fût et en faisant de son côté tout ce qu'il pourrait», ne dissimulant plus d'ailleurs que cette intention se liait aux grandes et légitimes inquiétudes que lui donnait la France. Sans doute, disait-il, Napoléon ne cherchait qu'à lui prodiguer des paroles tranquillisantes; il en avait la preuve sur son bureau, mais ces déclarations, dont il connaissait la valeur, n'avaient plus le pouvoir de le convaincre. Pour qu'il retrouvât quelque sécurité, une garantie morale ne suffisait plus: il lui fallait une sûreté matérielle, un fait, la suppression du grand-duché: comment amener cet État à se dissoudre dans une Pologne qui serait créée spécialement pour l'englober? comment disposer ses habitants à échanger leur patrie restreinte contre la grande patrie que leur rendrait la Russie?
Pressé de répondre à cette question, Czartoryski s'excusait toujours, alléguant son éloignement de Varsovie, son ignorance de l'accueil qui pourrait être fait aux propositions russes. Alexandre ne se laissa point arrêter par ces considérations et découvrit le raisonnement sur lequel se fondait son espoir: «Bah! dit-il, sans être sur les lieux, il n'est pas difficile de savoir ce qu'on pense dans les provinces et dans le duché; cela peut se dire en peu de mots Les Polonais suivront même le diable, si le diable les mène au rétablissement de leur patrie.» La question d'exécution fut alors serrée de plus près, divers moyens envisagés. Czartoryski se plaçait toujours dans l'hypothèse où la Russie essayerait d'agir d'accord avec Napoléon, où elle s'efforcerait d'obtenir son consentement à la disparition du duché en lui offrant sur d'autres points de notables avantages et une compensation pour le roi de Saxe. Il ne se figurait point qu'Alexandre pût admettre, sans nécessité absolue, l'idée d'une prise d'armes contre le vainqueur d'Austerlitz et de Friedland, et courir de lui-même au-devant d'une rupture. Son étonnement fut profond d'apprendre que le Tsar n'excluait point ce parti, de s'entendre demander «si l'on ne pourrait pas entamer une guerre simulée avec le duché, où, d'après un arrangement concerté, les troupes russes pourraient arriver à des positions dans lesquelles, réunies aux troupes polonaises, elles pourraient tenir tête aux Français; dans ce cas, tous les désirs de la Pologne seraient satisfaits».
Hâtons-nous d'ajouter qu'il s'agissait encore chez Alexandre d'une simple velléité, passant en lui au milieu d'un désordre d'idées. Au bout d'un instant, voyant Czartoryski frémir à la perspective d'une guerre contre Napoléon, «avec ses chances bien incertaines», il parut aller brusquement à l'autre extrême, changea de chimère, ménagea à son interlocuteur une nouvelle surprise, émit l'idée de désarmer le conquérant à force de résignation et de condescendance: ne parviendrait-on pas au but «en ne s'opposant pas à la formation d'un royaume de Pologne composé du duché et de la Galicie, et en permettant aux sujets des provinces polonaises de la Russie d'aller servir là-bas comme dans leur pays?--Les Polonais, ainsi contentés, n'auraient point de raison d'être contre la Russie et deviendraient tranquilles; la France, n'ayant plus cette pomme de discorde entre elle et la Russie, n'aura aucun motif de lui faire la guerre.» Cette fois, Alexandre parlait-il sérieusement? Ne voulait-il pas simplement éprouver Czartoryski, savoir si celui-ci accueillerait avec joie tout espoir d'une restauration, même accomplie en dehors de la Russie? Au reste, se contredisant de nouveau, il exprima bientôt la conviction qu'un conflit décisif se produirait dans tous les cas, que Napoléon le provoquerait certainement, à supposer que la Russie ne prît point les devants; cette idée fatale était la seule qui se fût obstinément fixée dans son esprit mouvant. «Il dit d'un accent pénétré qu'il ne croyait pas que ce fût encore cette année, parce que Napoléon était tout occupé de son mariage, mais qu'il s'attendait à la crise l'année prochaine: _Nous sommes au mois d'avril_, continua-t-il; _ainsi ce sera dans neuf mois._»
Pour cette époque, il jugeait de toute nécessité que la Russie eût rassemblé ses idées et dressé ses plans sur la conduite à suivre en Pologne, qu'elle tînt en réserve une solution toute prête pour l'opposer à celle que Napoléon essayerait de faire prévaloir. C'était là le but à atteindre; quant aux voies propres à y conduire, elles restaient à trouver. Alexandre réfléchirait, aviserait; il invitait Czartoryski à en faire autant, à se mettre en quête «d'un fil qui conduirait au but». Finalement, on se sépara sans donner à l'entretien de conclusion, mais en se promettant d'en chercher une[451]. Si les deux conversations avec le prince Adam ne devaient produire immédiatement aucune conséquence visible, elles marquent le point de départ d'une trame ourdie par le Tsar en dehors et à l'insu de son ministre, par l'intermédiaire de Czartoryski et d'autres agents, pour agir auprès des Varsoviens, pour tenter leur fidélité, les détacher subrepticement de la France et les préparer aux revirements les plus inattendus de la politique moscovite, pour se mettre en mesure d'enlever et de détruire le grand-duché avec la complicité de ses habitants, de traverser ainsi les projets prêtés à Napoléon et d'organiser contre lui, en Pologne même, une guerre préventive.
[Note 451: À la même époque, Alexandre disait à l'un des compatriotes de Czartoryski, au comte Oginski: «Napoléon a besoin de s'attacher les Polonais et les flattera par de belles espérances; quant à moi, j'ai toujours estimé votre nation, et j'espère vous le prouver un jour, sans que l'intérêt me guide dans tout ce que je ferai.» _Mémoires de Michel Oginski sur la Pologne et les Polonais_, II, 370.]
La Pologne n'était pas l'unique agent de destruction que Napoléon parût devoir employer contre la Russie. Dans son plan supposé, si l'armée varsovienne lui servait d'avant-garde, c'était l'Autriche qui formait son aile droite. À Pétersbourg, nul ne doutait qu'il ne fît à l'Autriche des propositions corruptrices, et que celle-ci ne fût près de succomber à la tentation. Cependant, moins de six semaines après l'acte qui avait inopinément rapproché les deux cours, c'est-à-dire la promesse de mariage, il était difficile d'admettre que l'accord fût déjà irrévocable et complet. Apparemment, l'Autriche n'avait point enchaîné sa liberté avec tant de promptitude et de légèreté: à Vienne, il semblait y avoir tendance au mal plutôt qu'engagement pris et signature donnée. Là comme ailleurs, fallait-il désespérer de prévenir Napoléon et de le déjouer, en s'y prenant de suite et en opposant à ses offres une surenchère décisive?
Le malheur était que le nouveau ministre dirigeant, le comte de Metternich, paraissait tout acquis au principe d'une association d'intérêts avec la France; son voyage à Paris laissait percer de fâcheux desseins. Mais M. de Metternich, si bien établi que parût son crédit, n'était point maître absolu. Auprès de l'empereur François, toujours incertain et irrésolu, d'autres influences contre-balançaient la sienne; des personnages importants, des conseillers écoutés, certains princes de la famille impériale, repoussaient toute compromission trop grave avec l'usurpateur. Chez beaucoup de membres de l'aristocratie, le nom de Bonaparte était demeuré en horreur; d'autres revenaient déjà de leur égarement. En Autriche, comme en Russie après Tilsit, un parti d'opposition mondaine se constituait. Actif à Vienne, il était tout-puissant à Prague, où les mécontents avaient installé leur quartier général et dressé leurs batteries. En ralliant et en employant ces éléments divers, la diplomatie russe ne parviendrait-elle point, tandis que Metternich négocierait à Paris, à mener derrière lui, dans son dos, une intrigue qui annulerait ses efforts et détournerait son souverain de tout engagement effectif avec la France? Il ne s'agissait point d'amener ce monarque à reprendre vis-à-vis de nous un ton d'hostilité ou même de froideur. Alexandre comprenait les nécessités de la situation; il admettait parfaitement que l'Autriche tînt à recueillir les fruits du mariage et à s'assurer, par des rapports mieux ménagés avec Napoléon, quelques années de tranquillité. Mais, pour atteindre ce résultat, était-il indispensable de s'enchaîner à une politique dont le but avéré était l'asservissement général? L'empereur François, en affectant vis-à-vis de son gendre les airs de la cordialité et de l'expansion, ne pourrait-il réserver en secret à ses anciens amis, à la Russie en particulier, sa prédilection et sa confiance? Sans rompre les attaches officielles et de nature diverse qui les unissaient l'un et l'autre à l'empereur des Français, les souverains russe et autrichien conviendraient de tout se dire, de n'avoir point de mystère l'un pour l'autre, de ne rien entreprendre contre leurs intérêts réciproques, de s'entr'aider au besoin de tout leur pouvoir. La Russie et l'Autriche auraient chacune un lien légitime avec la France, mais un lien de coeur se formerait entre elles, une secrète intelligence s'établirait et subsisterait jusqu'à l'heure où les circonstances permettraient de régulariser la situation, de consommer le divorce politique avec Napoléon et de transformer l'accord occulte des deux cours en alliance déclarée.
Pour proposer à Vienne cette subtile et équivoque combinaison, on ne pouvait agir avec trop de prudence, puisqu'il était difficile de mesurer avec certitude le degré d'intimité existant entre la France et l'Autriche. Si cette dernière avait déjà disposé d'elle-même, toute parole explicite, venant de Pétersbourg, courrait le risque d'être répétée à Paris et de compromettre inutilement la Russie. Il importait donc de ne s'ouvrir qu'à demi-mot, par insinuations.
Pour plus de précaution, Alexandre évita d'employer son intermédiaire naturel avec l'Autriche, son ministre auprès d'elle, et crut devoir placer à côté du comte Schouvalof un envoyé spécial et mystérieux; ces missions parallèles ont été de tout temps dans les usages et les goûts de la diplomatie moscovite. L'un de ses agents les plus déliés, M. David d'Alopéus, employé naguère comme ministre à Stockholm, se trouvait disponible: «On ne peut nier, écrivait de lui un diplomate français, que ce ne soit un homme d'esprit et de talent, mais, à moins qu'il n'ait beaucoup changé depuis six ans, il est loin d'être affectionné à la France[452].» Ostensiblement, Alexandre le nomma son ministre à Naples, près du roi beau-frère de Napoléon. Pour se rendre de Pétersbourg en Italie, M. d'Alopéus devait passer par Vienne; là, il s'arrêterait, s'établirait, éviterait sous de spécieux prétextes de rejoindre son poste, et trouverait à moitié du chemin le terme réel de son voyage. À Vienne, il verrait la société, fréquenterait les salons, se rendrait compte de l'esprit public, pressentirait les gouvernants et, si ses avances n'étaient pas mal accueillies, engagerait à fond la négociation dont il était chargé. Pour servir de règle à son langage, un mémoire détaillé lui fut remis; la rédaction avait pu en être confiée au chancelier Roumiantsof, car il n'existait entre le souverain et le ministre aucune divergence d'opinion sur la nécessité d'une tentative immédiate pour regagner l'Autriche. Les efforts de Roumiantsof aboutirent à un chef-d'oeuvre de dextérité. Toute de nuances et de sous-entendus, l'instruction permettait de faire entrevoir à ceux qu'il s'agissait de séduire les plus engageantes perspectives, sans leur livrer une seule parole dont ils pussent abuser[453].
[Note 452: Dépêche de M. de Bourgoing, ministre à Dresde, 20 mai 1810. Archives des affaires étrangères, Saxe, 79.]
[Note 453: Cette pièce figure aux archives de Saint-Pétersbourg, d'où nous l'avons extraite. Martens la mentionne dans son _Recueil des traités de la Russie avec l'Autriche_, II, 35; elle porte la date du 31 mars 1810.]
L'entrée en matière était des plus ingénieuses. Pour redemander à l'Autriche ses bonnes grâces, le cabinet russe prenait occasion de l'événement même qui semblait devoir la livrer à la France. Il faisait allusion au mariage et raisonnait ainsi: De tout temps, l'empereur Alexandre s'est senti porté vers son frère autrichien par une sympathie profonde; dans les dernières années, ce qui l'a empêché de suivre le penchant de son coeur, c'était que l'Autriche persistait vis-à-vis de la France dans une hostilité irréconciliable, alors que lui-même s'était engagé à Tilsit dans une voie opposée; devenu notre allié, Alexandre ne pouvait demeurer l'ami de nos ennemis. Aujourd'hui qu'une heureuse occurrence est venue brusquement améliorer les rapports entre Paris et Vienne, l'obstacle au rapprochement avec la Russie se trouve levé par cela même: le Tsar peut s'abandonner à son inclination pour l'Autriche, qui n'a plus rien d'incompatible avec ses autres liaisons, et c'est pourquoi il s'applaudit très sincèrement du mariage. «Un esprit moins juste que Sa Majesté en eût peut-être redouté les conséquences et pris quelque jalousie. Sa Majesté ne tombe point dans une pareille erreur, elle découvre au contraire dans le mariage une facilité de rapprochement avec une cour dont elle regrettait de se voir séparée, et son but est désormais de conserver la plus étroite _alliance_ avec l'empereur des Français et d'établir à côté la plus étroite _amitié_ avec celui de l'Autriche.»
C'est par cette opposition de termes savamment calculée, c'est par une différence soulignée dans les expressions employées pour caractériser les rapports à maintenir avec la France et ceux à nouer avec l'Autriche, que se trahit le véritable but de l'instruction. Elle tient à bien marquer la distinction qu'il convient de faire entre une liaison encore obligatoire et une préférence spontanée. L'essentiel est de convaincre l'Autriche que désormais, chez l'empereur Alexandre, l'amitié primera l'alliance et devra nécessairement lui survivre. Pourquoi l'empereur François n'adopterait-il point pareille règle de conduite? Il y trouverait dès maintenant plus complète sûreté, d'immenses avantages dans la suite.
En effet, lorsque la Russie exprime l'intention de prolonger le système de Tilsit, il va sans dire qu'elle parle au présent et n'engage nullement l'avenir. Il n'est pas possible que l'Autriche, de son côté, tienne pour définitive la situation que lui ont faite les derniers traités, qu'elle se résigne à demeurer perpétuellement exclue de l'Allemagne, rejetée de l'Italie, séparée de la mer, emprisonnée dans les limites que lui a étroitement tracées l'épée du vainqueur. Recouvrer quelques-unes au moins de ses provinces, tel doit être son but caché, mais invariable. Or, sans qu'elle ait à courir de nouveau les chances d'une aventure guerrière, une partie de ce qu'elle a perdu peut revenir, par le seul effet de la bienveillance russe. En cas de complications européennes, pour peu que l'empereur Alexandre ait à se louer d'elle, il ne l'oubliera point dans les remaniements futurs, il tiendra compte de voeux qu'il devine et approuve. «Toutes les idées des hommes d'État autrichiens, dit l'instruction, ne peuvent être assises que sur cette seule et unique base parvenir à faire reposer la monarchie de la guerre récente désastreuse, récupérer une partie des forces qu'elle a perdues, non par un nouvel essai de ses armes, mais par la voie des négociations, fruit d'un concert général. Dans cette base de la politique future du cabinet de Vienne, Sa Majesté ne trouve rien qui ne convienne à ses intérêts.»
Peu à peu, l'auteur du mémoire arrive à élargir ses offres. Prévoyant implicitement l'hypothèse où l'Autriche se déciderait quelque jour à un rôle plus actif, à une politique de revanche proprement dite, il rouvre le centre de l'Europe tout entier aux convoitises de cette maison. Il est une vérité que l'on ne saurait trop méditer à Vienne, c'est que la Russie n'a aucun intérêt à maintenir la France en possession de ses conquêtes, à la laisser régner sur l'Italie et peser sur l'Allemagne, à lui conserver même ses limites naturelles; dans toutes les contrées que le peuple insatiable s'est appropriées, l'Autriche pourra rentrer et reprendre pied sans que son voisin de l'Est trouve à y redire.
Ici, l'auteur du mémoire joue avec une discrète habileté le rôle de tentateur. Il n'engage pas brutalement l'Autriche à se ressaisir des domaines dont elle a été successivement évincée: il se borne, pour réveiller ses regrets et stimuler ses appétitions, à lui remémorer toutes ses pertes; avec une insistance presque cruelle, il les lui énumère longuement, il lui remet sous les yeux les royaumes, les duchés, les provinces, dont elle s'enorgueillissait naguère et qu'elle pleure, lui désigne du doigt les plaines fertiles de la Lombardie, les rivages de l'Adriatique, les ports d'Istrie et de Dalmatie, les campagnes florissantes de la Germanie, fait entrevoir au loin la ligne du Rhin et la Belgique. Après avoir déployé ces perspectives illimitées, il affecte de s'en détourner brusquement; les affaires de la Russie ne sont pas là; elle se désintéresse de toutes ces régions et les abandonne aux revendications autrichiennes, à charge de réciprocité, sous la condition qu'elle-même aura la main libre dans les pays limitrophes de son empire, sis à sa convenance, et c'est ici que le nom de la Pologne, sans paraître nulle part, se laisse lire entre les lignes. Le principe à adopter, ce serait celui d'une tolérance et d'une connivence mutuelles sur les terrains respectifs où chacune des deux puissances aurait à faire valoir ses droits et à exercer ses reprises. «Au nombre des provinces perdues dont l'Autriche peut désirer la récupération, dit l'instruction, la majeure partie, la presque totalité peut retourner sous sa domination sans blesser l'intérêt direct de Sa Majesté. En effet, qu'importe à la Russie si les Pays-Bas, ou le Milanais, ou bien l'État de Venise, le Tyrol, Salzbourg, la partie de l'Autriche qu'elle vient de céder, si Trieste, Fiume, le littoral étaient convoités et même de nouveau successivement acquis par l'empereur François et ses successeurs? La seule règle qu'aurait à suivre en pareil cas le cabinet de Pétersbourg, ce serait de rester fidèle au sage principe de l'équilibre et ne pas permettre d'accroissement qui n'en procure un à la Russie, qui ne conserve la force relative des deux États. La cour de Vienne ne peut pas méconnaître que la Russie se trouve être la seule dont l'intérêt direct n'est jamais attaqué par ses acquisitions en Allemagne ou en Italie. La cour de Vienne ne peut pas méconnaître que cependant elle ne peut rien entreprendre ni en Allemagne ni en Italie, si elle n'est pas sûre du silence ou plutôt du consentement tacite de la Russie.»
Il était un point, malheureusement, où l'intérêt des deux empires, si conciliable ailleurs, se contrariait et se heurtait; c'était l'Orient, et la crise soulevée sur le Danube en 1807, toujours ouverte, prolongée parallèlement aux guerres qui avaient déchiré l'Europe, mettait obstacle à toute coalition nouvelle, en divisant la Russie et l'Autriche. Alexandre Ier et son cabinet savaient à quel point l'incorporation de fait des Principautés à l'empire, l'intention hautement annoncée de les conserver, étaient désapprouvées à Vienne. Là, le Danube était réputé déjà fleuve autrichien ou tout au moins destiné à le devenir. En mettant la main sur la partie inférieure de son cours et sur ses embouchures, la Russie alarmait des intérêts présents et des ambitions futures; elle transformait en impasse la voie magnifique par laquelle l'Autriche assurait ses communications avec la mer Noire et pourrait un jour se laisser glisser vers l'Orient. Pour complaire pleinement à cette puissance, il eût fallu que la Russie renonçât aux Principautés et signât avec les Turcs une paix respectant à peu près l'intégrité de leurs possessions.
Alexandre jugeait encore ce sacrifice au-dessus de sa résignation et de ses forces. L'acquisition de la Moldavie et de la Valachie, n'était-ce point depuis trois ans l'objectif immédiat de sa politique, la pensée du règne, le rêve longuement caressé, réalisé enfin à Erfurt après une anxieuse attente? Si détaché qu'il fût de l'alliance française, le Tsar ne s'habituait pas à l'idée de restituer sa part dans les bénéfices de l'association. Il garderait donc les Principautés, mais ne renonçait pas à s'entendre avec Vienne sur les affaires du Levant. Fidèle aux préceptes et aux traditions de Catherine, au lieu d'accorder à l'Autriche des concessions, il lui offrirait des compensations; prenant lui-même, il la laisserait prendre à côté de lui et poursuivre latéralement ses progrès. L'empire des Turcs, cette ruine ouverte à tous venants, cette inépuisable matière à échange, à transaction, à partages, n'était-il pas assez vaste pour que deux grandes ambitions pussent s'y trouver à l'aise et s'y rassasier, sans se rencontrer ni se combattre?
Il serait facile de délimiter la sphère des intérêts respectifs. Un premier objet devait attirer l'attention de l'Autriche, à proximité de ses frontières et en quelque sorte sous sa main. La Serbie s'était spontanément détachée de la Turquie; ses habitants s'étaient révoltés dès 1804, et depuis lors leurs bandes tenaient valeureusement campagne, sous la conduite de Karageorges. Bien que les Serbes eussent sollicité à plusieurs reprises le protectorat du Tsar, bien qu'ils eussent créé en sa faveur une utile diversion, ce prince se défendait de toute intention d'en faire ses sujets ou même ses vassaux. Sans doute, sa conscience et son honneur ne lui permettaient pas de livrer à merci ces humbles alliés et de les replacer sous le joug de l'Infidèle, mais il verrait avec plaisir qu'une puissance chrétienne se chargeât de leur sort. L'Autriche n'avait qu'à les prendre sous sa sauvegarde, à obtenir pour eux des immunités et des privilèges, à ériger au besoin la Serbie en principauté autonome, qui se placerait sous sa dépendance politique et commerciale.
Désire-t-elle davantage? Veut-elle étendre non seulement son influence, mais sa domination, tailler dans le vif des domaines ottomans? Il n'est qu'un moyen pour elle d'atteindre ce but, c'est de mériter la confiance de la Russie et de s'entendre franchement avec elle. Après avoir cherché à reporter vers l'Occident les ambitions autrichiennes, l'instruction ajoute: «Et s'il fallait prêter à la cour de Vienne l'intention de réparer ses pertes par l'acquisition de quelques-unes des fertiles provinces qui gémissent sous le joug de l'empire ottoman, je le demande, le pourrait-elle encore, se trouvant en opposition avec la Russie? Et quelle facilité n'obtiendrait-elle pas à exécuter ce plan, si, au préalable, elle s'était rendue digne, par sa conduite en politique, de tout le bien que lui veut Sa Majesté?» L'empereur Alexandre, en effet, a toujours considéré qu'une saine politique recommande aux deux États de concerter toutes leurs opérations en Orient et d'y marcher du même pas. Cette pensée n'est pas chez lui le résultat de circonstances accidentelles; c'est une opinion réfléchie et profonde, un principe constamment professé, alors même que les offres venues d'ailleurs et l'attitude de l'Autriche lui en faisaient quelque mérite. En veut-on la preuve? Le cabinet de Pétersbourg est prêt à la fournir, convaincante, irréfutable, et pour mieux attester sa bienveillance dans, le passé, garantie de sa sincérité dans l'avenir, il va livrer à la délicatesse de l'Autriche un secret d'État, enseveli jusqu'à présent au plus profond des archives.
Alors, sur un ton de gravité et de mystère, Roumiantsof révèle à M. d'Alopéus, en lui permettant d'être opportunément indiscret, qu'à deux ans de date la face du monde oriental a failli changer: dans l'hiver de 1808, la Russie a été saisie par Napoléon de propositions surprenantes, à la suite desquelles une discussion s'est ouverte sur le partage de la Turquie. Énonçant ce fait vrai, Roumiantsof ne relève qu'un seul de ses aspects, présenté sous un jour différent de la réalité. En février et mars 1808, lors de la négociation qui avait eu pour but de remanier la carte du monde et qui suffirait à caractériser ces temps extraordinaires, dans toutes les communications échangées entre les deux empereurs, dans toutes les conférences entre leurs ministres, il avait été convenu que l'Autriche serait invitée au partage et que son territoire prolongé dans le Sud-Est servirait à séparer les possessions futures de la France et de la Russie. Ce principe avait été admis d'un commun accord, mais posé en premier lieu par Napoléon, formellement indiqué dans sa lettre du 2 février 1808, et tous les efforts de la Russie s'étaient employés à restreindre les avantages de l'Autriche. Cependant, l'instruction nouvelle fait honneur au souverain russe d'avoir exigé que l'opération s'accomplirait à trois, sur le pied d'une parfaite égalité.
Dans sa modération constante, dit-elle, l'empereur Alexandre répugnait au partage. Néanmoins, jugeant que ce bouleversement pourrait devenir nécessaire, il ne s'y refusait pas, mais mettait une condition _sine quâ non_ à son concours, c'était que l'Autriche serait appelée à coopérer et associée largement aux profits de l'entreprise. Il avait insisté pour que le lot de cette puissance fût aussi considérable et aussi bien composé que possible: il l'avait tracé de sa main, en ami, avec une sollicitude raffinée, aussi ménager des intérêts d'autrui que des siens propres. Il s'était dit que l'Autriche ne trouverait pas suffisamment son compte à s'étendre dans les parties continentales de la Turquie, qu'un débouché sur la mer lui était indispensable pour mettre en valeur ses possessions nouvelles et développer les ressources de son sol; il avait demandé qu'elle obtînt un port sur l'Archipel, c'est-à-dire un moyen d'attirer à elle et d'accaparer une partie du commerce oriental, «seule source de richesse qui lui manquât». Était-il possible de donner un témoignage moins équivoque de sympathie et de bon vouloir? Et à quel moment l'empereur Alexandre prenait-il en main avec tant de chaleur la cause de ses voisins? «C'était à l'époque à laquelle le cabinet de Vienne s'éloignait déjà de notre intimité que Sa Majesté veillait avec tant de sollicitude à son intérêt, à sa grandeur.» Cette confidence, habilement ménagée, ne peut manquer son effet: «Elle doit, par le sentiment de la reconnaissance, préparer le sentiment de l'amitié la plus absolue.»
Toutefois, Alopéus ne devra risquer qu'à bon escient la communication décisive; avant de livrer un secret qui appartient à la France autant qu'à la Russie, il s'assurera qu'il se trouve en présence d'interlocuteurs bien préparés à le recevoir, à le conserver religieusement, après en avoir fait leur profit, et disposés à entrer dans les voies où il convient de les ramener. «Vous ne ferez la confidence, écrit Roumiantsof, qu'au fur et à mesure que vous verrez naître dans le cabinet de Vienne une grande confiance et que vous jugerez qu'il est décidé à préférer la plus intime union d'intérêts avec la Russie à toute autre relation politique.» Et de nouveau, la pensée maîtresse de l'instruction se dégage, éclate: ce qu'il faut obtenir à tout prix, c'est que l'Autriche ne s'unisse à Napoléon que des lèvres, et qu'au fond de l'âme elle prenne la résolution, dans tous les conflits qui pourront surgir, de toujours sacrifier la France à la Russie.
Ainsi, dès le lendemain du mariage, si l'empereur Alexandre s'attachait encore à maintenir la fiction de l'alliance, il plaçait en des démarches toutes contraires son espoir intime, sa sûreté, et sa première pensée était de se mettre en garde contre une attaque française. Fondant ses craintes sur des présomptions morales plus que sur des indices matériels, sur son expérience du caractère de Napoléon, il jugeait indispensable d'assurer sa défense en prenant diplomatiquement l'offensive. Sous main, il s'essayait à nous soustraire nos alliés possibles et nos clients désignés, à ressaisir l'Autriche et à suborner la Pologne: au cheminement prévu des intrigues françaises tant à Vienne qu'à Varsovie, il opposait d'avance une double contre-mine. Cet effort dans l'ombre, ce travail de sape et de détachement va se poursuivre, s'accentuer peu à peu, et même, malgré tous ses soins pour se cacher à la lumière, effleurer plus d'une fois le sol et se laisser surprendre. La Russie, il est vrai, s'engageait dans ces voies obliques et souterraines sans interrompre la négociation entamée de face avec la France et en continuant d'y apporter une part de sincérité. Alexandre se dit toujours prêt, au prix d'un article de traité, au prix d'une phrase, à rester le premier et le plus fidèle de nos auxiliaires. En réalité, s'il arrache cette condamnation définitive de la Pologne qui demeure l'objet principal de ses voeux, il croira avoir écarté ou au moins éloigné le péril et se sentira moins disposé à provoquer une scission dont il redoute les conséquences. Entrée dans une phase nouvelle par la réexpédition du traité, reportée à Paris, la négociation conservait-elle quelque chance d'aboutir? Réussirait-elle à ménager une réconciliation de coeur entre Napoléon et Alexandre, et à sauver l'alliance?
CHAPITRE X
AUTOUR D'UNE PHRASE
Arrivée du contre-projet russe à Paris.--Napoléon au lendemain de son mariage--Parfait contentement.--Douces paroles à l'Autriche.--Établissement de Metternich à Paris.--Son plan.--Il dénonce les agitations de la Russie.--Examen du contre-projet et nouvelle révolte contre l'article premier.--Napoléon prend lui-même la parole et dicte une série d'observations.--Chef-d'oeuvre de polémique.--Craintes pour le duché; idée d'une confédération défensive entre la Suède, le Danemark et l'État de Varsovie.--Les soirées de Compiègne.--Les Bonapartes et les Pozzo.--Napoléon et les hommes d'ancien régime.--Empressement de l'Autriche à offrir ses services.--Napoléon cherche à se dégager vis-à-vis de la Russie et à ne plus signer de traité.--Il ajourne sa réponse au contre-projet.--Ses artifices dilatoires.--Comment il met à profit sa situation de nouveau marié.--Voyage en Flandre.--Lettre à l'empereur Alexandre.--Tâche ingrate de Kourakine.--Faveur croissante de Metternich; son rôle entre l'Empereur et l'Impératrice.--Il envenime le différend avec la Russie.--Il s'essaye sans succès à reprendre et à soulever la question d'Orient.--Attitude d'Alexandre; tactique de Roumiantsof.--Effervescence à Varsovie.--Napoléon mis en cause à propos du langage des journaux.--Mécontentement progressif.--Explosion violente.--La dictée du 1er juin 1810.--Première menace de guerre.--Le bal de l'ambassade d'Autriche.--Accident arrivé au prince Kourakine.--Napoléon s'arrête à l'idée de ne plus continuer la controverse.--Il soulève une question préalable.--Rupture de la négociation; responsabilités respectives.
Le 1er avril au soir, le duc de Cadore, rentrant de Saint-Cloud après la cérémonie du mariage civil, trouva deux lettres. Par la première, le chancelier Roumiantsof annonçait et appuyait le nouveau projet de traité, qui venait d'être déposé au ministère par les soins du prince Kourakine. Dans la seconde, cet ambassadeur avisait le ministre français qu'il lui ferait prochainement visite, pour l'importante affaire[454]: tout dénotait chez les Russes le désir et l'impatience d'une prompte solution. Le projet fut envoyé à Compiègne, où l'Empereur était retourné avec Marie-Louise trois jours après ses noces.
[Note 454: Lettre de Champagny à Napoléon, 1er avril 1810, à minuit. Archives nationales, AF, IV, 1698.]
En ce moment, Napoléon n'avait guère le loisir de s'occuper de la Russie; par la force des circonstances, il était tout à l'Autriche. Marié de la veille, il se devait à sa jeune femme; il l'entourait de soins assidus, l'enveloppait d'une sollicitude attentive et protectrice, lui témoignait une affection qui semblait payée de retour, et mettait même une sorte de coquetterie à faire savoir en Autriche que les choses se passaient parfaitement bien dans le ménage impérial, que Marie-Louise était heureuse. «Elle remplit toutes mes espérances, écrivait-il à son beau-père; depuis deux jours, je n'ai cessé de lui donner et d'en recevoir des preuves des tendres sentiments qui nous unissent. Nous nous convenons parfaitement.» Et il remerciait Sa Majesté Apostolique «du beau présent qu'Elle lui avait fait». Sur quoi, l'empereur François, ému jusqu'aux larmes, ne savait comment témoigner sa félicité, donnait à lire autour de lui les lettres que lui avaient adressées les nouveaux époux, et c'était à chaque expression saillante un attendrissement général: «Cette phrase «_Nous nous convenons parfaitement_», mandait de Vienne notre ambassadeur, a eu le plus grand succès, de même que deux lettres de S. M. l'Impératrice écrites en allemand, où elle dit entre autres: «_Je suis aussi heureuse qu'il est possible de l'être; ce que mon père m'avait dit souvent s'est vérifié: je trouve l'empereur Napoléon extrêmement aimable_.» En me communiquant ces détails, le prince de Metternich pleurait de joie, et il s'est jeté à mon col pour m'embrasser. Le contentement de cette cour est à son comble, depuis qu'on sait que les deux augustes époux se sont vus et se sont inspiré mutuellement de l'affection et de la confiance. Pour célébrer cette heureuse nouvelle, il y aura demain à la cour cercle et concert, la saison ne permettant pas d'autres divertissements[455].»
[Note 455: Otto à Champagny, 8 avril 1810. Quelques jours après, l'ambassadeur ajoutait: «Aujourd'hui les deux cours sont tellement à l'unisson qu'une corde légèrement touchée à Paris étend ses vibrations jusqu'à Vienne et y charme toutes les personnes bien intentionnées.» Cf. SAINT-AMAND, _Les beaux jours de Marie-Louise_, p. 251-252.]
En fait, Marie-Louise plaisait à Napoléon; cette Allemande d'humeur placide, d'âme inférieure, mais douce, attentionnée, possédant, avec l'attrait de la jeunesse, l'apparence et les dehors de la sensibilité, répondait très suffisamment à ce qu'il exigeait d'une impératrice: d'ailleurs, par un mirage singulier, l'éclat de l'alliance lui faisait illusion sur les qualités de la personne, et son coeur s'attachait à la femme que sa politique et son ambition avaient choisie. Puis, il trouvait que la maison d'Autriche avait su faire preuve, dans toute cette affaire, de naturel, de goût, d'une cordialité déférente, et avait porté, jusque dans les moindres détails, une grande délicatesse de procédés: «On n'a oublié aucune nuance, disait-il, pour me rendre l'événement heureux du moment aussi doux et aussi agréable que possible[456].» En somme, il était content de la femme, content de la famille, content aussi du représentant extraordinaire que la cour de Vienne avait accrédité près de lui, en la personne du comte de Metternich.
[Note 456: _Mémoires de Metternich_, II, 326.]
Ce ministre n'était pas venu, ainsi qu'on le craignait à Pétersbourg, avec l'intention d'offrir à Napoléon un traité et de brusquer l'alliance. En lui supposant ce dessein, la cour de Russie n'avait fait qu'approcher de la vérité. Metternich était trop diplomate pour aller si vite en besogne, et le plan qu'il s'était tracé comportait plus de ménagements et moins de précipitation.
S'il s'était rendu en France, c'était d'abord afin d'y guider les premiers pas de l'Impératrice, de faire en sorte qu'elle charmât et réussît. Il emploierait en même temps son séjour à terminer quelques affaires intéressant son pays, à obtenir que certaines clauses du dernier traité de paix fussent adoucies ou moins rigoureusement interprétées: c'étaient là les menus profits à retirer du mariage. Enfin,--et tel était le principal mobile auquel il avait obéi,--il était curieux d'observer Napoléon au lendemain de sa nouvelle union, de voir jusqu'à quel point ce grand acte avait modifié son humeur et les allures de sa politique, de découvrir quels projets fermentaient dans ce cerveau «volcanique[457]» et comment le suprême dispensateur des événements s'apprêtait à en régler le cours. Trop perspicace pour croire que le mariage mettrait fin à la crise déchaînée sur l'Europe, il tâcherait d'en prévoir les futures péripéties, afin que l'Autriche eût le temps de s'y composer un rôle et d'y chercher son profit. Sans faire son idéal politique d'une liaison permanente et stable entre les deux empires, conservant l'inébranlable espoir de s'associer un jour à la revanche européenne contre Napoléon et de le trahir opportunément, il considérait que cette époque appelée par tant de voeux était aujourd'hui fort éloignée. Dans les temps douloureux que l'on traversait, l'Autriche ne pouvait aspirer qu'à vivre, à vivre le moins mal possible, et le seul moyen pour elle de sauvegarder son existence, d'échapper à de nouvelles atteintes, de s'assurer même quelques avantages, n'était-il point de se rendre utile ou tout au moins plaisante à l'homme redoutable qui pouvait la briser? Metternich estimait donc que son gouvernement devait adopter pour principe, dans toutes les complications à venir, de se prêter aux vues de l'Empereur et même de les servir, s'il le fallait absolument, sauf à déterminer plus tard, d'après les données qui seraient recueillies pendant le voyage, dans quelle mesure, sous quelle forme et à quel moment. S'étant proposé pour but de reconnaître le terrain, il comptait aussi le préparer. Dès à présent, il jugeait bon de cultiver l'amitié du vainqueur, d'insinuer l'Autriche dans ses bonnes grâces, en un mot de créer entre les deux cours une intimité susceptible au besoin de se transformer en alliance.
[Note 457: Dépêche du comte Tolstoï, 25 octobre-7 novembre 1807. Archives de Saint-Pétersbourg.]
C'était une tâche qu'il n'avait voulu confier à personne, se jugeant seul capable de la remplir. Connaissant l'homme auquel il aurait affaire, l'ayant étudié de près lors de sa précédente mission, il se flattait d'exercer sur lui quelque ascendant et se rappelait avoir soutenu sans trop de désavantage, avant la dernière guerre, un rôle des plus ingrats, être resté jusqu'à la fin le ministre patiemment supporté d'une cour odieuse. Aujourd'hui que la situation s'était entièrement modifiée en faveur de l'Autriche, il se sentait plus libre de ses mouvements, plus à l'aise pour déployer ses facultés. Plein d'assurance, possédant de rares aptitudes pour la politique et s'en croyant de plus grandes encore, servi par son talent et persuadé de son génie, il n'éprouvait pas en présence de l'Empereur cette gêne qui souvent paralysait les volontés. Il connaissait l'art de l'écouter et de lui parler: mieux que personne, il saurait, par un langage adroit, faire apprécier la valeur de l'amitié autrichienne.
Napoléon, il est vrai, ne sentirait réellement le besoin de l'Autriche que s'il ne trouvait plus ailleurs son point d'appui; ses sympathies envers Vienne iraient en raison directe de l'altération de ses rapports avec Pétersbourg, et Metternich s'était essentiellement pénétré de cette vérité. Dès le lendemain des fiançailles, il avait compris qu'un refroidissement entre la France et la Russie, peut-être une brouille, serait la conséquence fatale de l'événement, et c'était de cette complication qu'il attendait dans l'avenir le relèvement de sa patrie. Ce serait trop de dire qu'il voulût, dès maintenant, provoquer un conflit aigu entre les alliés de Tilsit; il ne pouvait, dans les circonstances présentes, former ce projet et encore moins l'avouer, vis-à-vis même de son propre gouvernement, car le premier intérêt de l'Autriche était de goûter quelques années de calme et de recueillement dans une Europe en paix. L'empereur François, dégoûté des aventures, las d'émotions et de tracas, jouissait trop délicieusement de la sécurité que lui avait procurée l'établissement de sa fille pour ne point redouter une conflagration nouvelle, qui détruirait sa quiétude et mettrait son indécision à de cruelles épreuves. Toutefois, pour que le plan de Metternich réussît, il était indispensable que Napoléon ne fût pas trop bien avec la Russie, qu'il s'éloignât d'elle progressivement, et le ministre autrichien se réservait d'y veiller, avec tact et persévérance.
Dès ses premières entrevues avec Napoléon, à Compiègne, il trouva le terrain favorablement disposé et ouvert à son action. L'Empereur, le traitant en hôte de fondation et en familier du château, se prit à causer librement avec lui, de longues heures durant, avant et après le dîner. Il était facile de voir que les premiers instants passés avec Marie-Louise lui avaient laissé la plus agréable impression; il se montrait gai, souriant, épanoui dans son bien-être et sa toute-puissance. Il ne tarissait pas en éloges sur l'Impératrice, parlait bienveillamment de l'Autriche et, sans prononcer le mot d'alliance, se plaisait à envisager sous de riantes couleurs l'avenir des relations, prévoyait entre les deux cours une ère de calme et de sérénité. Il semblait même s'intéresser à l'Autriche, compatissait à ses embarras financiers et administratifs, lui donnait des conseils, et comme tous les problèmes avaient le pouvoir de surexciter son imagination et d'éveiller sa verve, il exprimait sur les essais de réforme tentés à Vienne des idées toujours originales et prime-sautières, parfois profondes. Après d'infinies digressions, des retours sur le passé, des anecdotes sans nombre, il se mit à parler de la situation européenne.
Ici, Metternich crut devoir placer d'abord une profession de foi hautement pacifique: cette déclaration de principes n'engageait à rien et ne pouvait que mettre en confiance. L'Autriche, dit-il, n'avait d'autre désir que de faire régner partout la concorde et l'harmonie; il érigea son maître «en apôtre de cette belle cause[458]». Seulement, il eut soin presque aussitôt de signaler le point noir à l'horizon et de le rendre bien visible. Sachant que l'émoi causé à Pétersbourg allait croissant et se traduisait par une agitation sourde, il fit allusion à cette attitude, en ayant l'air de la déplorer: «Comme le comble de nos voeux, dit-il, est la paix et la tranquillité, il ne peut pas entrer dans nos vues que la Russie se compromette.»--«Qu'entendez-vous par se compromettre?» demanda l'Empereur.--«La Russie n'agit que par la peur, répondit Metternich: elle craint la France, elle va craindre nos rapports avec cette dernière puissance, et d'inquiétude en inquiétude elle va se remuer[459].» C'était pronostiquer, avec une rare sûreté de coup d'oeil, la conduite future d'Alexandre; il semble que Metternich ait eu l'intuition des démarches équivoques auxquelles ce monarque se décidait dans le moment même; avant de les connaître, il les devinait et les dénonçait à l'Empereur.
[Note 458: _Mémoires de Metternich_, II, 331.]
[Note 459: _Mémoires de Metternich_, II, 329.]
«Soyez tranquille, reprit Napoléon, si les Russes veulent se compromettre, je ferai semblant de ne pas les comprendre[460].» Lui-même évitait de se découvrir et affectait un parti pris d'indifférence fort opposé à son caractère. Malheureusement, se démentant bientôt, il laissa voir au contraire de quel oeil scrutateur et défiant il observait tous les mouvements de la Russie. Il ne résista pas à montrer ce qui en elle le blessait et le heurtait depuis longtemps; il ne cacha point qu'il avait jugé et condamné dès 1809 la politique du cabinet russe, que Roumiantsof avait montré à cette époque une inintelligence complète de la situation. À ces amers souvenirs, son front se rembrunissait, sa parole devenait animée, vibrante, et Metternich comprit que la rupture de l'alliance était plus proche qu'il n'avait osé l'espérer. Il fit part de cette découverte à son maître sur un ton de douloureuse componction: «Les choses en sont venues à un point, lui écrivait-il, où il faudra toute la sagesse et tout le calme de la marche politique de Votre Majesté pour éloigner une brouille[461].» En réalité, heureux d'avoir reconnu entre la France et la Russie un germe de mésintelligence tout formé et prêt à éclore, il se promit de le cultiver, de le développer, et d'aider de son mieux la force des choses.
[Note 460: _Id._, I, 102.]
[Note 461: _Id._, II, 329.]
Peu de jours après ces entretiens, Napoléon, retrouvant sur son bureau le second projet de traité présenté par la Russie, se mit à l'examiner. Dès le premier coup d'oeil, la phrase portant «que le royaume de Pologne ne serait jamais rétabli», replacée en évidence et en relief, le choqua à nouveau. Cette manière de lui renvoyer une expression dont il n'avait pas voulu, qu'il avait péremptoirement repoussée, une fois pour toutes, lui déplut souverainement: il ne savait à quoi attribuer cette insistance audacieuse. Était-ce désir de l'humilier, de mettre sa patience à l'épreuve, que cette obstination à lui opposer un texte intangible? Était-ce arrière-pensée de se préparer des armes contre lui et de lui arracher un engagement dont il serait facile d'abuser? L'une et l'autre de ces suppositions lui paraissaient également justifiées, et la première révoltait son orgueil, la seconde alarmait sa politique et sa prudence. D'ailleurs, cette formule étonnante qu'on persévère à lui représenter, sous quelque point de vue qu'il l'envisage, droit strict, justice, convenance, bon sens même, n'est-elle pas insoutenable? Et il se reprend à la discuter, avec feu, avec véhémence, voulant cette fois pousser à fond le débat et lui donner une ampleur toute nouvelle. Fidèle à son habitude de préciser sa pensée en la jetant sur le papier, il dicte une série de notes sur l'ensemble de la question. À mesure qu'il parle, il sent mieux l'excellence de sa cause, s'en pénètre davantage, se trouve plus convaincu et plus fort. Assuré de son bon droit, il s'y établit, s'y carre, s'enferme dans ce poste inexpugnable avec tous ses moyens et n'en sort que pour détruire et bouleverser ceux de l'adversaire. Les arguments lui viennent en foule: il les classe, les range, les met en ordre et en action. Il en cherche jusque dans le passé, l'appelle à son aide, le fait comparaître et parler. Il cite des textes, des exemples, défie qu'on lui oppose des précédents. Ardent à cette controverse, car pour lui discuter, c'est encore combattre, il s'y livre tout entier, s'y complaît, donne libre essor à ce goût pour les batailles de paroles, à ces facultés de plaideur qu'il tient de son origine latine, et c'est un mémoire complet qu'il se trouve rédiger sur le point en litige, de verve, d'un seul jet, avec une incomparable maîtrise.
Il commence par exposer les faits de la cause et marquer le point où il veut en venir: «Trois projets de convention, dit-il, ont été présentés, un premier par la Russie, un second par la France, et un troisième, comme contre-projet, par la Russie. Les trois projets atteignent le même but: ils rassurent la Russie sur les dispositions de la France à l'égard de la Pologne; ils ne varient que dans le style, mais cette variation dans le style est telle qu'elle compromet l'honneur et la dignité de la France, et que, dès lors, l'empereur Napoléon n'a pas à hésiter[462].»
[Note 462: _Corresp._, 16180.]
Ce que la Russie lui demande, c'est une garantie de ses intentions; il l'a donnée par sa conduite et son langage. En 1807, après Friedland; en 1809, après Wagram, il pouvait reconstituer la Pologne et ne l'a point fait; il ne s'est pas seulement abstenu d'agir en faveur de cette nation, il a parlé contre elle. Dans ses lettres au Tsar, dont il reprend les expressions, dans l'exposé au Corps législatif, dont il cite textuellement les termes, il a affirmé que le rétablissement du royaume polonais n'entrait aucunement dans ses vues; il l'a surabondamment prouvé en offrant de passer un traité dont l'article premier lui interdisait de prêter un appui quelconque à toute tentative de restauration: «Si la Russie ne veut qu'être rassurée sur les dispositions de l'empereur Napoléon, en supposant que les événements n'eussent point parlé assez haut et qu'elle eût besoin d'une explication, cet article la rassure entièrement. Si elle veut triompher de la France, ternir son honneur et lui faire signer une convention, non d'égal à égal, mais d'un inférieur à un supérieur, elle doit vouloir substituer à cet article un autre où la France n'obtienne aucune réciprocité.
«Et en effet, si l'on dit: «La Pologne ne sera jamais rétablie», on devrait dire également: «Le royaume de Piémont ne sera jamais rétabli», et d'ailleurs ce style dogmatique est contraire à l'usage et à la prudence humaine: quelque puissants que soient les empires de France et de Russie, cependant ils ne le sont pas assez pour qu'une chose ne puisse arriver contre leur volonté. Unis pour maintenir la paix du continent, ils n'ont pu la maintenir, et la guerre a eu lieu; unis pour rétablir la paix maritime et rendre les mers aux nations, jusqu'à cette heure ils n'ont pas réussi. Des événements si frappants prouvent donc que, quelque grands que soient les deux empires, leur puissance a des bornes. La Divinité seule peut parler ainsi que le propose la Russie, et on ne trouverait dans les annales des nations aucune rédaction pareille. L'Empereur n'y peut consentir, parce que cette rédaction n'offre rien de réciproque, tandis qu'il trouve simple de dire et redire dans des lettres, des discours, des traités, autant que cela peut plaire à son allié, _qu'il ne favorisera, ne fera et n'aidera_.
«Voyons ici ce que l'on désire: ou que la France assure qu'elle ne fera jamais rien pour rétablir la Pologne, c'est ce que l'Empereur est maître de dire; ou que la France fera la guerre à la puissance qui rétablirait la Pologne, c'est ce que l'Empereur ne peut pas dire, parce qu'il faudrait, pour qu'un pareil article fût d'égal à égal, qu'il y eût une compensation, car sans cela on ne pourrait pas comprendre ce qui aurait porté la France à prendre un engagement si évidemment dicté. Certes, la Pologne n'existe plus que dans l'imagination de ceux qui veulent en faire un prétexte pour se créer des chimères; mais enfin, si les anciens peuples de la Pologne parvenaient par des événements quelconques à recouvrer leur indépendance, et que les forces russes ne fussent pas suffisantes pour les soumettre, l'article du contre-projet semblerait imposer à la France l'obligation de faire marcher ses troupes pour les soumettre. Il est évident que la France ne pourrait prendre un tel engagement qu'autant qu'il y aurait réciprocité, et que la Russie s'engagera à faire marcher ses forces dans le cas où des pays nouvellement réunis à la France voudraient s'affranchir de la domination française et que les armes de la France ne seraient pas suffisantes pour les y faire rentrer.
«On ne peut donc pas concevoir le but que peut avoir la Russie en refusant une rédaction qui lui accorde ce qu'elle demande, pour y substituer une rédaction dogmatique, inusitée, contraire à la prudence humaine, et telle que l'Empereur ne peut la souscrire qu'en se déshonorant[463].»
[Note 463: _Corresp._, 16180.]
Donc, sur la formule initiale, point de transaction possible. Napoléon maintient obstinément sa rédaction à l'encontre de celle que la Russie prétend lui imposer. Sous cette réserve, il est prêt encore à se lier par écrit et à signer un traité. Même, il ne rejette pas en bloc le contre-projet d'Alexandre. Sur deux points de détail, il admet les variantes proposées. Pourvu que l'on fasse disparaître les expressions auxquelles la France ne saurait souscrire sans se manquer à elle-même, car a les mots constituent l'honneur entre les nations comme entre les particuliers[464]», il consent que ses engagements, dans la limite qu'il leur a tracée, soient énoncés de manière aussi claire, aussi nette, aussi satisfaisante que possible. C'est en ce sens que devra être conçue la réponse à faire au contre-projet. M. de Champagny est chargé de la préparer: il prendra pour canevas la dictée impériale, habillera en style de chancellerie, mettra en forme de note diplomatique cette âpre et ferme dissertation; il «adoucira les termes en tâchant de ne point affaiblir les idées[465]». D'ailleurs, avant d'adresser la note au prince Kourakine, il devra la soumettre à Sa Majesté, qui se réserve d'en reviser? et d'en approuver les termes.
[Note 464: _Id._]
[Note 465: Paroles rappelées par Champagny dans une lettre à Napoléon, 20 juin 1810. Archives nationales, AF, IV, 1698.]
Malgré cette disposition persistante à poursuivre un arrangement, Napoléon demeure sous une impression de méfiance plus prononcée. Puisque la Russie s'opiniâtre à réclamer d'aussi abusives sûretés, le temps n'est-il pas venu d'augmenter contre elle nos garanties? Dans cette guerre à outrance déclarée à l'idée polonaise, Napoléon flaire une menace pour le grand-duché et sent le besoin de mieux préserver ce poste placé à l'extrémité de notre système stratégique, en pointe et en l'air. D'autres puissances, situées à côté ou en arrière du duché, ne peuvent-elles devenir ses points d'appui? En ménageant un triple accord entre la principauté varsovienne, la Suède et le Danemark, notre politique amènerait ces trois États à se soutenir et à s'épauler l'un l'autre. Napoléon fait dire très mystérieusement à Copenhague: «Un intérêt commun peut déterminer la Suède, le Danemark et le duché de Varsovie à s'unir par un lien secret entièrement éventuel qui pourrait être garanti par la France: il n'aurait pour objet que la conservation de ces trois puissances...» C'est un premier retour au système antirusse de l'ancienne monarchie, dont l'un des traits était de grouper les États secondaires du Nord en confédération défensive contre leur redoutable voisine. Il est vrai que la tentative prescrite, destinée d'ailleurs à ne pas aboutir, ne devait s'opérer qu'avec une extrême circonspection. Napoléon juge essentiel d'affirmer qu'il tient encore à la Russie; s'il veut s'assurer contre une défection possible de cette puissance, il n'entend nullement la provoquer, et l'instruction envoyée à Copenhague contient ces judicieuses paroles, qui portent malheureusement condamnation de l'un et l'autre empereur, sous la plume de l'un d'eux: «Aucune alliance ne peut être plus durable que celle qui nous unit à la Russie, parce qu'elle est fondée sur des intérêts réciproques. Elle n'a à craindre que cette influence des passions des hommes qui trop souvent leur fait négliger le calcul de leurs véritables intérêts[466].»
[Note 466: Le duc de Cadore à M. Didelot, chargé d'affaires à Copenhague, 2 mai 1810. Archives des affaires étrangères, Danemark, 183. Cf. _Corresp._, 16313 et 16402.]
Sur ces entrefaites, Napoléon annonce son prochain départ pour la France du Nord. Il veut conduire Marie-Louise en voyage de noces à Bruxelles, dans les départements de l'Escaut, de la Meuse et du Rhin, dans ces contrées où ont régné pendant des siècles les ancêtres de l'Impératrice et que la domination française a vivifiées et transformées. Il flattera le vieux loyalisme des populations flamandes en leur faisant apparaître, dans une éblouissante vision, une fille d'Autriche, unie à leur nouveau souverain et couronnée de ses mains: en Marie-Louise, il leur présentera aussi le gage définitif de leur incorporation à l'Empire; quand elle lui a donné l'archiduchesse, la maison d'Autriche n'a-t-elle point ratifié une fois de plus le fait accompli et bénévolement souscrit à l'arrêt de la conquête? C'est ainsi que partout et toujours, lors même qu'il présente au monde de grandes scènes de réconciliation et d'apaisement, il y mêle un ressouvenir de lutte, un retentissement d'armes, et affirme dans la paix les résultats de la guerre.
«Metternich, dit-il au comte, vous viendrez avec nous?--À Bruxelles, Sire, n'est-ce pas un peu tôt?» L'Empereur comprit cette fine allusion au rôle embarrassant que jouerait un premier ministre d'Autriche dans les départements annexés et modifia sa proposition: «Au moins, dit-il, nous accompagnerez-vous jusqu'à Cambrai[467].» Metternich s'inclina en signe d'acquiescement. Il ne pouvait refuser cette marque de déférence au monarque qui le comblait d'attentions et de faveurs. Aussi bien, Napoléon le traitait de mieux en mieux, semblait désirer qu'il prolongeât son séjour en France et y trouvât toutes ses commodités; il avait mis à sa disposition hôtel à Paris, équipage somptueux, train de maison complet, et pendant les jours qui précédèrent le départ pour les Flandres, il l'attira plus fréquemment à Compiègne.
[Note 467: _Documents inédits_.]
Dans cette résidence où l'étiquette adoucissait ses lois, où l'existence que l'on menait ressemblait à la vie de château plus qu'à celle de cour, les occasions de voir et d'entretenir le maître se multipliaient. Le soir, lorsque l'Impératrice s'était retirée, l'Empereur retenait Metternich et prolongeait, seul à seul avec lui, ces interminables causeries d'après minuit où il aimait à s'épancher. Arpentant à pas pressés la grande galerie du palais, recommençant cent fois le même tour, il s'abandonnait à ce besoin de parler qui croissait en lui avec l'âge, avec l'omnipotence, et parfois l'aube blanchissante s'annonçait aux fenêtres sans que sa conversation eût pris fin. Dans «ces soirées nocturnes», suivant l'expression que l'empereur Alexandre avait rapportée de Tilsit, Napoléon abordait maintenant avec Metternich les sujets les plus hauts et les plus intimes, énonçait des projets grandioses et parfois chimériques, revenait ensuite à des détails d'intérieur et de famille, faisait par brusques et continuels éclairs briller son esprit, resplendir son génie, montrait l'étonnante luxuriance de sa pensée, mais laissait aussi percer ses faiblesses. Son orgueil, le plus grand et le plus justifié qui fut jamais, descendait parfois jusqu'à la vanité. Un soir, il expliqua longuement à Metternich comme quoi les Bonapartes étaient de bonne race, comme quoi leur famille comptait parmi les plus anciennes de leur île et valait certainement celle des Pozzo; tenant le sceptre du monde, il n'oubliait point ses haines corses et ses étroites rivalités de jeunesse[468].
[Note 468: _Documents inédits_.]
S'il se livrait de la sorte à un interlocuteur qui l'observait de sang-froid et devait exploiter contre lui ses moindres paroles, ce n'était pas seulement que la bonne grâce de l'Autriche le mettait en veine d'expansion et de confidence; il prenait goût à la personne du comte et à sa conversation. Il se défendait mal d'un certain faible pour les hommes de grand nom et de hautes manières, lorsque l'illustration de l'origine s'accompagnait en eux d'intelligence et de talent; témoin Talleyrand, qu'il avait écrasé de ses reproches sans le disgracier complètement, qu'il consultait toujours, qu'il méprisait et n'arrivait point à haïr. Ces personnages d'ancien régime, chez lesquels l'aisance donnait l'illusion de la dignité, le reposaient de l'universelle platitude et des grossières adulations que lui prodiguait la foule prosternée: eux, du moins, réussissaient à lui présenter un encens plus léger. Metternich le contredisait juste assez pour donner plus de saveur à ses témoignages d'admiration; il n'admettait pas d'emblée toutes les idées émises par l'Empereur, en combattait quelques-unes, puis feignait de s'y rallier et de se laisser convaincre, par un comble d'habileté et de bien joué. Chez lui, la flatterie prenait des formes raffinées, s'assaisonnait d'esprit, se parait de grâce, se faisait discrète et délicate; il était de ceux qui savaient «passer la main dans la crinière du lion[469]».
[Note 469: _Mémoires de Talleyrand_, I, 421.]
Il se faisait bien venir aussi par quelques services, rendus à propos, propres à démontrer que l'Autriche, toute réduite et affaiblie qu'elle était, demeurait d'un utile secours et pouvait à sa manière aider son vainqueur. Dans la lutte indigne de lui qu'il poursuivait contre le chef de l'Église, Napoléon sentait parfois l'immensité de la faute commise; trop orgueilleux pour la réparer, pour rendre à Pie VII ses domaines envahis et ses droits usurpés, il espérait le fléchir par quelques concessions de détail, ménager l'apparence d'une transaction qui serait la soumission du pontife, terminer ainsi le conflit et éviter un schisme. Entre le Pape et l'Empereur, l'Autriche, puissance catholique, apparentée à la nouvelle maison de France, mais fille respectueuse du Saint-Siège, apparaissait comme une médiatrice désignée. Metternich eut l'art de se faire demander une démarche de conciliation et la promit. Elle n'aboutit point, mais fut portée comme une bonne note au compte de son gouvernement. Presque en même temps, Metternich offrait de mêler sa cour aux pourparlers avec l'Angleterre et de mettre la main à la pacification générale. Napoléon, qui essayait de prendre contact avec le cabinet de Londres par l'intermédiaire d'agents mystérieux, craignit de contrarier ces démarches par une négociation parallèle: il n'utilisa point les bons offices de l'Autriche, mais sut gré à cette puissance de les lui avoir proposés[470].
[Note 470: _Mémoires de Metternich_, II, p. 330 et 333 à 335.]
Décidément, il se plaît dans la société de l'Autriche, et il ne peut s'empêcher de comparer ce charme, cette aménité de rapports, avec le genre nouveau adopté par la Russie, qui s'ingénie, semble-t-il, à compliquer toutes les questions, à les hérisser d'épines. En même temps, voyant l'Autriche s'offrir, certain qu'il n'aura désormais qu'à tendre la main de ce côté pour recueillir une alliance, il se sent de moins en moins porté à condescendre aux désirs de la Russie, à lui passer ses caprices d'imagination et d'humeur. Plus il rencontre de facilité chez d'autres, plus les prétentions d'Alexandre et de Roumiantsof lui paraissent déplacées, déraisonnables, injurieuses, de mauvais augure pour l'avenir, et peu à peu la tentation lui vient, puisque la Russie a négligé de le saisir au bon moment et laissé passer par deux fois l'occasion propice pour avoir un traité, de se soustraire à tout engagement de cette nature et de ne rien contracter.
Sans doute, cette retraite ne devra s'opérer qu'avec précaution et prudence. Il demeure indispensable d'ajourner un dissentiment trop prononcé dans le Nord, car l'Espagne réclame la meilleure partie de nos forces, et de grands coups doivent s'y porter cette année: il reste même désirable d'éviter tout à fait une rupture et par conséquent de fournir au Tsar un motif de rassurance, propre à tenir en repos cet esprit inquiet. Mais si ce prince pouvait se laisser amener, par lassitude, par dégoût des difficultés que soulève la conclusion d'un traité, à se désister de cette exigence, à se contenter d'un acte moins compromettant, tel qu'une déclaration, une simple assurance, que l'on ferait aussi explicite que possible, ce serait tout profit pour nos intérêts, et Napoléon se prêterait avec joie à cet expédient. Il est toujours disposé à affirmer ses principes, car ses principes n'ont point varié, et il ne songe pas plus aujourd'hui qu'hier à reconstituer la Pologne de parti pris et sans nécessité; mais il recule maintenant devant un ensemble de stipulations précises, peut-être insidieuses, à tout le moins fort gênantes pour le cas où la Russie, en reprenant vis-à-vis de lui une attitude hostile, l'obligerait à refaire une Pologne afin de s'en servir contre elle. Il s'arrête donc provisoirement à l'idée de ralentir et d'interrompre le débat sur le pacte en suspens, au lieu de le continuer et de l'accentuer, ainsi qu'il en avait eu tout d'abord l'intention; il s'abstiendra pendant quelques semaines de toute allusion au traité, espérant que le temps et les circonstances suggéreront un autre moyen d'accommodement ou permettront de s'en passer.
Lorsque Champagny lui présente la note préparée d'après ses propres indications, il ne l'approuve pas encore et défend qu'elle soit remise à l'ambassadeur; il la laisse sommeiller dans le portefeuille du ministre; il ajourne toute réponse au contre-projet et reprend cette tactique évasive qu'il avait si justement reprochée au Tsar peu de mois auparavant. Il semble ainsi que les deux empereurs, par une émulation déplorable, continuent à user alternativement du même jeu et se repassent leurs procédés. Lors de la campagne contre l'Autriche et dans l'affaire du mariage, Alexandre a multiplié les artifices, usé de cent détours pour se soustraire à nos pressantes réquisitions; aujourd'hui, tandis que la Russie, enhardie et stimulée par ses angoisses, pousse sa pointe, prononce ses exigences, réclame instamment un mot qui l'éclaire, Napoléon le lui fait attendre de nouveau et se rejette dans les subterfuges de la diplomatie dilatoire.
Pour gagner du temps et se dérober, les prétextes ne manquaient jamais à son imagination fertile. Il les tire maintenant de ses occupations privées, met à profit sa situation de nouveau marié. En pleine félicité conjugale, doit-on s'étonner qu'il n'ait point l'esprit à la politique, que ses ministres éprouvent quelque peine à le saisir, à l'aborder, à obtenir de lui une décision? Convenablement stylé, Champagny raconte à Kourakine que, «n'ayant que très rarement travaillé avec Sa Majesté depuis son mariage», il ignore son opinion sur le contre-projet[471]. Il écrit en Russie que «la manière exclusive dont l'Empereur s'est occupé de l'Impératrice depuis son mariage» a forcément retardé l'expédition des affaires[472]. S'il est recommandé à notre ambassadeur de laisser peu d'espoir que Sa Majesté adopte jamais la rédaction réclamée, si des arguments lui sont fournis pour justifier cette opposition, M. de Caulaincourt n'aura plus à insister sur la substitution de la phrase française à la phrase russe, ce qui entraînerait nécessairement la conclusion du traité. La pensée du maître à cette heure se révèle dans ces mots d'une dépêche, écrite par Champagny au duc de Vicence le 30 avril: «Combien il serait à désirer que vous puissiez trouver un biais propre à satisfaire la Russie! La convention que je vous ai envoyée était un sacrifice de l'Empereur dont il verrait avec plaisir qu'on le dispensât, et si l'empereur de Russie, n'attachant aucune importance à celle qu'on lui a présentée, arrivait à l'idée de ne pas faire de convention, l'Empereur le verrait avec plaisir: cependant, Sa Majesté ne voudrait pas que le mécontentement de la Russie fût le résultat de cette négociation.»
[Note 471: Champagny à l'Empereur, 29 avril 1810. Archives nationales, AF, IV, 1698.]
[Note 472: Champagny à Caulaincourt, 16 mai 1810.]
Après avoir proposé à l'habileté de son ambassadeur un problème à peu près insoluble, Napoléon commence son voyage. Quittant Compiègne le 29 avril, avec l'Impératrice, il prend son chemin vers l'ancienne Belgique par Saint-Quentin, Cambrai et Valenciennes, accompagné de toute sa maison, menant à sa suite le couple royal de Westphalie, la reine de Naples, le vice-roi d'Italie, le grand-duc de Würtzbourg, le prince de Schwartzenberg et le comte de Metternich, l'ambassadeur ordinaire et l'envoyé extraordinaire d'Autriche. Ces deux derniers le quittent à Cambrai, un peu contre son gré; mais lui, aussi attentif à ménager la Russie dans les formes qu'il l'est peu à lui accorder de substantielles satisfactions, s'empare aussitôt de cet incident pour faire savoir à Pétersbourg que l'Autriche ne jouit à sa cour d'aucune prérogative exceptionnelle. C'est par son ordre, à l'en croire, que les deux représentants de l'empereur François ont assisté seulement au début du voyage; s'il n'a point fait participer le prince Kourakine à la même faveur, c'est que l'état de santé de cet ambassadeur le rend perpétuellement indisponible; ne pouvant l'emmener, au moins a-t-il voulu lui procurer les douceurs d'une élégante villégiature. «L'Empereur a fait offrir le château de Villiers au prince Kourakine... le prince de Schwartzenberg et le comte de Metternich ont dû n'accompagner l'Empereur que jusqu'à Cambrai: les honnêtetés faites à cet ambassadeur n'ont rien diminué de la distinction avec laquelle est toujours traité celui de Russie; la longue maladie de ce dernier a d'ailleurs prévenu toute concurrence[473].»
[Note 473: Champagny à Caulaincourt, 20 avril 1810.]
Cette précaution prise, Napoléon continue sa tournée. Avant de visiter Bruxelles, il descend l'Escaut sur une flottille de guerre, va droit au grand point stratégique de la contrée, entre à Anvers au bruit du canon de tous les forts, assiste au lancement d'un vaisseau de guerre, le _Friedland_, parcourt la Zélande, reconnaît et scrute tous les replis de la côte pour y loger de nouvelles défenses, examine les places frontières et se montre aux Hollandais. Partout, il ordonne de grands travaux d'utilité publique et des ouvrages de fortification, fait ouvrir des canaux et dresser des batteries, répand et impose l'activité, stimule les autorités, réprimande le clergé, étonne les villes par la magnificence de son train et le fracas de ses entrées, éveillant toutefois chez les populations du Nord, fatiguées de despotisme et de guerre, plus d'étonnement que d'enthousiasme. Maintenant, c'est ce voyage si rapide, si rempli, qui est son excuse pour ne point répondre à la Russie. Peut-il s'absorber dans les soins d'une négociation délicate alors qu'il lui faut se déplacer sans cesse, aller chaque jour d'une ville à l'autre, recevoir des hommages, corriger des abus, prescrire des réformes, inspecter et mettre en valeur toute une partie de son empire?
Au fond, il oublie moins la Russie qu'il ne veut s'en donner l'apparence; il cherche toujours un moyen de contenter Alexandre à peu de frais et se flatte un instant de l'avoir découvert. Il n'avait pas encore remercié le Tsar pour les félicitations qu'il en avait reçues à propos de son mariage; dans sa lettre en réponse, qu'il data du château de Laeken, près Bruxelles, et qu'il fit très tendre, il glissa une allusion significative aux affaires de Pologne: «Monsieur mon frère, disait-il, Caulaincourt me fait connaître tout ce que Votre Majesté Impériale a bien voulu lui dire d'aimable à l'occasion de mon mariage. J'y ai reconnu les sentiments qu'elle veut bien me porter. Je la prie d'agréer tous mes remerciements. Mes sentiments pour elle sont invariables, comme les principes qui dirigent les relations de mon empire. Jamais Votre Majesté n'aura à se plaindre de la France. Les déclarations que j'ai faites en décembre dernier font tout le secret de ma politique: je les réitérerai toutes les fois que l'occasion s'en présentera. Je prie Votre Majesté de ne jamais douter de mon amitié et de la haute estime que je lui porte[474].» En rappelant de la sorte ses précédentes affirmations au sujet de la Pologne, en s'offrant à les renouveler, il les confirmait dès à présent; une pareille lettre ne constituait-elle pas à elle seule une garantie et l'équivalent d'un traité?
[Note 474: _Corresp._, 16481.]
À Pétersbourg, il en fut jugé autrement. Alexandre commençait d'éprouver un surcroît d'inquiétude en ne voyant point arriver de réponse à son nouvel envoi. Le message expédié de Laeken fut reçu avec politesse: l'officier qui en était porteur se vit comblé de prévenances; il fut même présenté à l'Impératrice mère, au château de Pavlosk, où l'apparition de l'uniforme français fit sensation; mais Caulaincourt découvrit vite que le Tsar et son ministre, prenant la lettre impériale pour un acte de pure bienséance, n'y trouvaient point matière à se rassurer. Comme moyen d'entente, la Russie s'en tenait à celui qu'elle avait itérativement proposé et n'en admettait pas d'autre: elle voulait son traité, le voulait tel qu'elle l'avait rédigé, et ne se faisait point faute de s'en exprimer avec une netteté courtoise: «C'est toujours la même insistance dans le fond, écrivait Caulaincourt, avec le même ton de conciliation dans les formes[475].»
[Note 475: Champagny à Caulaincourt, 1er juin 1810.]
Surtout, Alexandre avait hâte d'être fixé; il désirait que Napoléon fût mis catégoriquement en demeure de se prononcer, et envoyait à Kourakine des instructions en conséquence. Pressé, aiguillonné par son gouvernement, le vieux prince devait s'arracher à son lit de douleur pour forcer la porte du duc de Cadore, demeuré à Paris pendant le voyage de l'Empereur, et solliciter une réponse qu'on avait ordre de ne point lui fournir; il accablait de ses visites le ministre qui n'avait rien à lui dire, le soumettait à un siège en règle, n'épargnait ni son temps ni ses peines, se livrait à des assauts dont il sortait épuisé, se jugeait héroïque et n'était que fatigant. Au retour de Flandre, qui eut lieu le 1er juin, Napoléon retrouva avec humeur cette triste et dolente figure, cet ambassadeur qui venait d'un air accablé tenir des propos importuns: il lui fit savoir par Champagny «que son voyage avait été tellement consacré aux soins de l'administration intérieure, qu'il s'était vu obligé de laisser de côté tout ce qui avait trait à la politique extérieure[476]».
[Note 476: Champagny à Caulaincourt, 12 juin 1810.]
À Paris, Napoléon retrouve aussi Metternich, avenant, dispos, sachant se rendre de plus en plus utile et presque nécessaire. Dans l'intérieur même du ménage impérial, on commençait à lui donner un rôle, à user de son ministère pour quelques services d'ordre intime et délicat. Napoléon continuait à traiter Marie-Louise avec d'infinis ménagements, avec une douceur presque craintive. Il voulait pourtant l'instruire et la former à son rôle d'impératrice, éclairer son inexpérience, en évitant de prendre un ton d'autorité ou de reproche et de faire le «mari morose[477]», et il se servait de Metternich pour transmettre à leur adresse des avis qu'il éprouvait quelque embarras à exprimer directement. Le ministre autrichien, connu et apprécié de l'Impératrice depuis nombre d'années, représentant de son père, semblait tout désigné pour remplir près d'elle les fonctions de conseiller discret et écouté. C'était par son intermédiaire que Napoléon engageait Marie-Louise à se défier des solliciteurs et des intrigants, à se montrer moins abordable, à se défendre contre les personnes de son entourage lorsqu'elles voulaient lui en présenter et lui en recommander d'autres, à se mettre en garde contre les protégés de ses protégés, contre les parents «et petits cousins[478]».
[Note 477: _Mémoires de Metternich_, I, 106.]
[Note 478: _Mémoires de Metternich_, I, 106.]
Puis, il n'était pas fâché que ses égards pour l'Impératrice eussent un témoin, qu'il en fût rendu compte à Vienne, que des traits, des particularités répétées à propos le fissent voir sous un nouveau jour et démentissent sa réputation d'homme terrible. Un matin, il donna rendez-vous à Metternich dans le salon de l'Impératrice; il les y laissa seuls, se retira en fermant la porte et en mettant la clef dans sa poche. Il revint au bout d'une heure et demanda en riant: «Eh bien, avez-vous bien causé? L'Impératrice a-t-elle dit bien du mal de moi? a-t-elle ri ou pleuré? Je ne vous en demande pas compte, ce sont vos secrets à vous deux, qui ne regardent pas un tiers, ce tiers fût-il même le mari.» Le lendemain, prenant Metternich à part, il voulut absolument savoir ce que l'Impératrice lui avait dit, et comme l'autre se défendait de répondre, le faisait languir: «L'Impératrice vous aura dit, reprit-il, qu'elle est heureuse avec moi, qu'elle n'a pas une plainte à former. J'espère que vous le direz à votre empereur, et il vous croira plus que d'autres[479].»
[Note 479: _Id._, I, 105.]
Dans ce rôle de confident un peu forcé des deux époux, Metternich se comportait avec tact et mesure, évitant de prêter au reproche d'immixtion indiscrète et d'intrigue. Il attendait toujours, pour aller chez l'Impératrice, «hors des jours de réception ou d'autres occasions plus ou moins solennelles[480]», que l'Empereur l'y eût formellement invité. Avec les autres membres de la famille, il se montrait beaucoup moins réservé; fort goûté par les soeurs de l'Empereur, il manifestait pour leur plaire toutes ses séductions. Brillant causeur, élégant de sa personne, «bien fait, bien mis[481]», il savait déployer un genre d'agréments auxquels son collègue de Russie se trouvait totalement impropre, et prenait une place importante dans l'intimité des princesses. Ce mondain à outrance, habitué aux succès de société qu'il aimait et recherchait avec passion pour eux-mêmes, y voyait aussi un moyen d'action politique, et il mettait à profit sa situation privilégiée à la cour, dans l'entourage du souverain, pour se faciliter avec lui de périodiques causeries. Il laissait alors la conversation revenir d'elle-même sur le terrain des affaires. Très bien renseigné, suivant toutes les phases de la négociation polonaise, il saisissait Napoléon au moment propice, dans ses heures d'impatience plus marquée contre Roumiantsof, et en lui fournissant l'occasion de parler des Russes, le faisait se monter davantage contre eux; le mécontentement de l'Empereur grossissait par cela même qu'il trouvait à s'épancher. Au besoin, Metternich plaçait avec art un mot, une remarque propre à envenimer le différend. Enfin, comme si la Pologne ne suffisait pas à amener la brouille, il commença à parler de l'Orient; reprenant et renouvelant cette éternelle question, il se mit doucement, insidieusement, à la pousser comme un coin entre la France et la Russie, pour les mieux désunir.
[Note 480: _Id._]
[Note 481: _Documents inédits_.]
Il avait une entrée en matière toute trouvée. De récentes nouvelles du Danube venaient d'apprendre que l'activité guerrière des Russes et des Turcs, suspendue pendant l'hiver, s'était réveillée avec le printemps, et que les hostilités recommençaient pour la quatrième fois. La Russie, qui avait faiblement mené et mal terminé sa dernière campagne, se préparait à en recommencer une autre, avec des moyens écrasants: elle voulait à tout prix en finir, clore par un coup d'éclat cette guerre qui traînait d'année en année, obtenir de la Porte, par une paix conquise à la pointe de l'épée, la jouissance incontestée des avantages qu'Erfurt lui avait concédés. Tout donnait à penser que les Turcs, après s'être soutenus l'année précédente grâce à un concours de circonstances imprévues, succomberaient cette fois devant un effort plus puissant, mieux dirigé, et recevraient la loi; le traité qui leur serait dicté consacrerait évidemment l'incorporation à la Russie des Principautés et vaudrait peut-être au vainqueur d'autres avantages.
À Vienne, ce résultat était prévu avec douleur, jugé funeste à la monarchie, mais considéré comme imminent. Les ministres autrichiens se disaient toutefois qu'il dépendait d'un homme de changer la face des événements; un mot, un geste de Napoléon arrêterait mieux les Russes que les multitudes armées dont disposait le grand vizir. Pourquoi ne point s'adresser au suprême arbitre des destinées européennes, obtenir de Napoléon qu'il révoquât les concessions faites à Alexandre, et tirer dès à présent ce profit de la situation nouvelle? L'annexion par les Russes des Principautés n'affecterait-elle point, en somme, les intérêts de la France comme ceux de l'Autriche? Toutes les puissances pour lesquelles le maintien de l'équilibre oriental était une tradition ou une nécessité, en éprouveraient un sérieux préjudice, et Metternich le fit remarquer à Napoléon, peu de temps après la fin du voyage.
--À vous la faute, répliqua l'Empereur, et soulevant le voile sur les négociations d'Erfurt, il indiqua que l'Autriche, sans paraître à la célèbre entrevue, en avait pour une bonne part déterminé les résultats: ses armements, ses manoeuvres hostiles, son intention à peine déguisée de nous déclarer la guerre, en nous rendant indispensable le concours de la Russie, avaient été la cause des engagements pris avec cette puissance. L'Autriche avait elle-même fait son sort: elle devait à son attitude «la promesse qu'avait obtenue l'empereur Alexandre que lui, Napoléon, ne s'opposerait pas à la réunion des Principautés à la Russie[482]». Il s'arrêta longuement sur ce point d'histoire, exprimant d'ailleurs le regret «d'avoir été jeté forcément hors de sa ligne, qui était infiniment plus conforme aux intérêts de l'Autriche et de la Porte qu'à ceux de la Russie[483]». Mais tout ne pouvait-il se réparer? fit observer Metternich: le mal n'était point consommé, puisque les Russes n'avaient pas encore obtenu de la Porte un acte de cession; pourquoi ne point s'entendre, France et Autriche, pour intervenir aujourd'hui en Orient «et ménager une solution qui se rapprocherait autant que possible de l'état de choses existant avant la guerre»? En termes alambiqués, c'était demander à l'Empereur qu'il rétractât sa donation.
[Note 482: _Mémoires de Metternich_, II, 361.]
[Note 483: _Id._]
Ici, Napoléon fit la sourde oreille: ce que l'Autriche sollicitait de lui timidement, sournoisement, c'était de déchirer un pacte solennel et de manquer outrageusement à la foi jurée. Par cela même, il fournirait aux Russes un juste et immédiat motif de conflit. Or, s'il se laissait entraîner à une rupture par le penchant de son caractère, il ne la recherchait point de parti pris et surtout ne voulait pas mettre ostensiblement les torts de son côté. Il fit donc comprendre à Metternich qu'on lui demandait pour cette fois l'impossible. Seulement, prévoyant qu'il aurait besoin d'alliés dans le cas, de moins en moins improbable, où la Russie se détacherait tout à fait de nous, il n'entendait point décourager entièrement le bon vouloir de l'Autriche, la déshabituer de recourir à lui et de prévoir une action commune. Revenant à son thème d'avant Tilsit, il indiqua qu'une pensée de conservation à l'égard de la Turquie serait dans la suite le point de rapprochement entre les deux empires. Le progrès actuel des Russes obligerait les autres puissances à se concerter pour en prévenir de plus décisifs. Admettant comme fait acquis l'annexion des Principautés, il dit: «C'est cet agrandissement de la Russie qui formera un jour la base de la réunion de la France et de l'Autriche[484].» S'il ajournait encore l'alliance autrichienne comme intempestive et prématurée, il la plaçait en réserve pour les éventualités de l'avenir.
[Note 484: _Mémoires de Metternich_, II, 361.]
En même temps, mis en confiance par les ouvertures de Metternich, se laissant aller à parler et parlant trop, il ne dissimula plus son acrimonie croissante contre la Russie. Sans doute, il affecte encore de séparer l'empereur Alexandre de son cabinet et de ne point l'envelopper dans la même réprobation; s'il parle de ce monarque, c'est sans aigreur, mais sur un ton de dédaigneuse pitié: «L'Empereur a de bonnes intentions, dit-il, mais c'est un enfant.» C'est toujours le chancelier qui a le privilège d'allumer sa colère et d'attirer ses traits. Il le taxe d'esprit chimérique, perdu «dans les espaces imaginaires», impuissant à distinguer les réalités positives avec lesquelles se fait la politique. Il s'acharne sur ce ministre, récapitule contre lui tous ses griefs, lance même une allusion à l'affaire du mariage, à la théorie émise par Roumiantsof sur les alliances de famille, évoque ce souvenir avec amertume, et montre que la blessure de son amour-propre est toujours saignante. Il revient enfin sur le traité polonais et reprend toute sa thèse. Avec sa prodigieuse loquacité, avec sa manie de répéter à tout propos les expressions fortes et pittoresques dans lesquelles il a une fois moulé sa pensée, les traits qui lui sont venus à l'esprit, les images où il s'est complu, il se sert avec Metternich des mêmes termes qu'avec Champagny et Caulaincourt: «Il faudrait que je fusse Dieu, dit-il, pour décider que jamais une Pologne n'existera! Je ne puis promettre que ce que je puis tenir. Je ne ferai rien pour son rétablissement... mais je ne prendrai jamais un engagement dont l'accomplissement serait placé hors de mes moyens.» Et s'échauffant, s'exaltant, il a le tort de montrer à Metternich, intéressé à le brouiller avec les Russes, combien leurs exigences au sujet de la Pologne l'indisposent et l'excèdent.
Il faut en finir pourtant avec cette importune affaire, tenue en suspens depuis tantôt trois mois. Puisque Caulaincourt n'a point découvert de «biais», d'échappatoire convenable, puisque la Russie insiste toujours pour une réponse à son contre-projet, Napoléon se prépare enfin à la formuler. Il redemande à Champagny la note destinée à Kourakine et laissée en souffrance: il la lit, l'examine, la remanie. Inclinant de plus en plus à l'idée d'esquiver toute espèce de traité, il songe, en procédurier retors, à soulever une question préalable. Kourakine n'a pas caché qu'il n'était autorisé à admettre aucun changement dans le texte présenté. S'il en est ainsi, cette restriction de ses pouvoirs ne s'oppose-t-elle point à toute prolongation utile du débat? Pourquoi discuter avec un ambassadeur qui n'a pas qualité? Napoléon veut que la note mette Kourakine en demeure de faire connaître catégoriquement l'étendue de sa compétence. Cependant, il n'est pas irrévocablement décidé à se retrancher derrière la fin de non-recevoir qu'il se ménage. Il consent que la note entre en même temps dans le vif et le détail du sujet, qu'elle indique fortement ses objections, qu'elle commande par cela même une réponse et réserve la possibilité d'une entente[485]. Il se disposait à en fixer définitivement la rédaction, quand de nouveaux courriers arrivèrent de Russie.
[Note 485: Voy. aux Archives nationales, AF, IV, 1699, les différents projets de note et les lettres écrites à leur sujet par Champagny à l'Empereur.]
Profondément peiné et froissé du silence gardé sur le contre-projet, Alexandre semblait ne plus attendre de réponse et avoir porté définitivement au compte de Napoléon ce manque d'égards et de procédés. Trop fin pour se laisser prendre à des artifices assez gros, trop fier pour se plaindre, il n'insistait plus et se taisait, mais son attitude était significative.
En apparence, rien n'était changé dans ses relations avec notre ambassadeur; c'était toujours la même facilité d'abord, la même affabilité, le même ton de familiarité cordiale. Le duc de Vicence conservait à la cour toutes ses prérogatives; il suivait l'Empereur à toutes les revues, à toutes les manoeuvres, dînait régulièrement au palais: donnait-il un bal, Leurs Majestés Russes affectaient de s'y montrer et «d'animer la fête par leur présence[486]». Ses conversations avec Alexandre étaient aussi fréquentes, aussi prolongées, aussi amicales que par le passé; ce qui faisait la différence c'était qu'elles roulaient désormais sur des objets étrangers à la politique. À la parade du dimanche, Alexandre parlait exclusivement de questions militaires: il signalait avec quelque complaisance les progrès accomplis par son armée, depuis qu'il l'avait mise à notre école; il montrait ses soldats affranchis de la «raideur allemande»; il avait assoupli ces automates, disait-il, et leur avait donné l'allure leste et dégagée de nos Français; il s'applaudissait d'en avoir fini avec «la gêne inutile des anciens principes prussiens», d'avoir suivi en tout nos exemples, et ajoutait, avec une courtoisie peu sincère, «que les troupes françaises et russes qui seraient réunies pourraient dès le premier moment manoeuvrer ensemble sans qu'on s'aperçût dans la ligne et dans l'exécution des manoeuvres de la moindre différence[487]». Dans son cabinet, il parlait volontiers au duc de ce qui se passait à la cour et dans le monde, des intrigues, des scandales; il touchait mot de ses chagrins intimes, de la douleur que lui avait causée une rupture définitive avec madame Narischkine; il affectait de distinguer en Caulaincourt l'ami privé, qui avait toute sa confiance, de l'homme public, du ministre étranger, et chaque jour la nuance devenait plus sensible. Caulaincourt essayait-il de rompre la glace, de revenir sur les circonstances qui devaient excuser nos retards, un sourire, un geste laissait voir que son interlocuteur n'était point dupe de telles raisons, et aussitôt Alexandre changeait de sujet. Dans la correspondance de l'ambassadeur, le compte rendu de ses audiences, si nourri, si substantiel jadis, se réduisait invariablement à quelques phrases dans ce genre:--25 avril. «Sa Majesté me fit l'honneur de causer longtemps avec moi, mais point d'affaires politiques; elle me parla seulement de choses de société.»--13 juillet: «Le 12, j'ai encore eu l'honneur de voir Sa Majesté aux grandes manoeuvres de la garnison. Elle daigna m'accueillir avec sa bienveillance et sa bonté accoutumées, mais ne me parla pas d'affaires[488].»
[Note 486: Rapport n° 92 de Caulaincourt, 23 mai.]
[Note 487: Rapport n° 96 de Caulaincourt, 29 juin.]
[Note 488: Lettre à Champagny et rapport n° 87.]
Tout autre était l'attitude de Roumiantsof. Ce ministre parlait beaucoup, se plaignait plus que son maître, peut-être parce qu'il était plus sincère, moins désenchanté, parce qu'il s'était moins fait à l'idée d'une rupture avec la France et qu'il cherchait encore à dégager la pensée réelle de notre gouvernement à travers les obscurités et les contradictions de notre politique. Pour arracher à Napoléon une réponse, il avait recours à un système déjà employé et mal imaginé. Incontestablement, une insistance digne et ferme sur l'objet même du litige, c'est-à-dire sur le traité, eût été de mise en face du silence injustifiable de l'Empereur. Roumiantsof préférait agir par voie de reproches indirects et de récriminations à côté.
Depuis quelque temps, il s'alarmait et s'indignait de certaines rumeurs, de certains propos qui lui revenaient de Varsovie. Là, avec leur jactance ordinaire, avec une crânerie théâtrale, les habitants continuaient d'arborer leurs espérances patriotiques et prophétisaient tout haut de grands événements. Le pays des Polonais--nos agents en faisaient l'observation--est essentiellement la terre des fausses nouvelles. Dans ces cerveaux légers, tout résonne, tout retentit: les plus minces incidents éveillent un tumulte de pensées, qui se traduit au dehors par des discours surabondants et téméraires. Varsovie, redevenue capitale, était l'un des endroits de l'Europe où l'on pérorait le plus. La vie mondaine y avait repris son éclat d'autrefois; les salons étaient nombreux, actifs; des femmes séduisantes attisaient par leur langage le feu des esprits, et dans ce milieu brillant et bruyant naissaient périodiquement, au milieu des plaisirs et des intrigues, des bruits de guerre, de changement, de prochaine et complète restauration. Les journaux du pays et de l'étranger en recueillaient les échos, lançaient des articles à sensation, auxquels la spéculation trouvait son compte. Napoléon était étranger à ces écarts de parole et de plume: il les désapprouvait, lorsqu'ils venaient à sa connaissance; sans fermer violemment la bouche aux Polonais, que sa situation équivoque vis-à-vis de la Russie l'obligeait de plus en plus à ménager, il les exhortait au calme et parfois les reprenait durement. Néanmoins, s'armant de tout ce qui se dit et s'écrit en Pologne ou au sujet de la Pologne, sans l'aveu et souvent à l'insu de l'Empereur, Roumiantsof prétend lui en faire porter la responsabilité; il s'en prend à lui des propos que débitent les dames de Varsovie ou des nouvelles qui s'égarent dans les journaux d'Allemagne, y trouve matière à de continuelles et aigres observations. En possession d'un grief réel, il en allègue de mal fondés ou de frivoles, lance des imputations auxquelles il est trop facile de répondre et qui vont inutilement envenimer les rapports. Pour forcer Napoléon à parler, à s'expliquer, il le pique sans cesse, lui décoche des traits menus, mais acérés et déplaisants, s'évertue à le harceler de propos amers et d'insinuations malveillantes.
D'abord, il s'étonne et s'afflige de retrouver dans certains journaux français, pour désigner le pays et la nation des Varsoviens, les noms de Pologne et de Polonais. Puis, il signale un article paru dans la _Gazette de Hambourg_. Ce journal, très répandu en Europe, fort lu dans les chancelleries, a mentionné, sous la rubrique de Varsovie, le bruit qui court du rétablissement de la Pologne. Ces lignes ont paru dans une ville occupée par nos troupes; faut-il y lire un encouragement officieux à d'illicites espérances? C'est ce que demandent Roumiantsof et Alexandre lui-même, et ils s'attirent de Napoléon une réplique à la fois rassurante et dédaigneuse:
«Il a vu avec peine, fait-il écrire par Champagny, l'importance que l'empereur Alexandre met à je ne sais quel article de la _Gazette de Hambourg_. Ce prince ignore-t-il donc que tant de faux bruits journellement répandus par les gazettes malgré la surveillance des gouvernements sont le produit de l'agiotage, que ces gazettes sont ou soufflées par l'Angleterre ou les échos des spéculateurs? Faut-il beaucoup s'étonner qu'un tel article échappe à la surveillance du sieur Bourienne (alors consul à Hambourg), qui, d'ailleurs, n'est pas le censeur des gazettes s'imprimant à Hambourg, qui ne les voit pas avant qu'elles paraissent et qui ne peut donc prévenir de telles inconvenances, mais seulement en témoigner son mécontentement au rédacteur et aux chefs du gouvernement? Mais un article annonçant le rétablissement du royaume de Pologne est si évidemment absurde, particulièrement aux yeux des agents de Sa Majesté, qui savent très bien qu'elle n'a d'autre politique que de maintenir le continent dans son état actuel pour le diriger tout entier contre l'Angleterre, qu'aucun d'eux n'a pu prévoir qu'un tel article, qui fait sourire de pitié, peut inquiéter et mécontenter une grande puissance, l'amie et l'alliée de la France[489].»
[Note 489: Champagny à Caulaincourt, 18 mai 1810.]
À quelques jours de là, nouvelle alerte. Le chancelier s'émeut d'une brochure parue dans le duché, très polonaise de tendances, et signée d'un nom peu connu en France, populaire à Varsovie, celui de Kollontay, qui a été naguère l'un des lieutenants de Kosciusko. Napoléon apprend cette publication par le bruit qu'en fait la Russie et s'irrite de se voir mis en cause à propos de cet incident: «Monsieur le duc de Cadore, écrit-il à son ministre, je désire que vous parliez au prince Kourakine au sujet de la lettre du duc de Vicence du 29 mai. Vous lui ferez connaître que j'ai été affligé de ce que le comte de Roumanzow a dit au duc de Vicence, qu'aucune gazette française ne parle de la Pologne, que je ne connais nullement le nommé Kollontay, que je n'ai point lu sa brochure, qui n'a pas paru ici, et qu'on me parle de choses qui tombent des nues[490].»
[Note 490: Lettre inédite. Archives nationales, AF, IV, 910.]
Cette lettre trahit chez l'Empereur une impatience grandissante: à travers ses expressions de plus en plus vives, on sent croître et bouillonner le flot montant de sa colère. Pourtant, il se contient encore, et puisque la Russie attache tant d'importance à ce qui s'imprime et se publie, il fait démentir et prendre vivement à partie par le _Journal de l'Empire_ les gazettes allemandes qui ont répandu de faux bruits ou employé des expressions incorrectes[491]. Le 30 juin, dans une note insérée au _Moniteur_, l'étroite union des deux empires est une fois de plus affirmée.
[Note 491: «Les écrivains périodiques de l'Allemagne, dit à ce sujet l'officieux organe, sont devenus d'une grande fécondité à inventer des fables pour amuser leurs lecteurs, et, à cet égard, il semble que les habitants des rives de l'Elbe ne le cèdent point en crédulité à ceux qui naissent sur les bords de la Garonne...» Numéro du 18 juin.]
Ce même jour, M. de Champagny voit entrer chez lui Kourakine, qui se dit chargé d'une importante communication. Qu'est-ce encore? Le prince lit une longue lettre de Roumiantsof: elle lui ordonne «de faire des démarches pressantes relativement à la convention, ou plutôt relativement au bruit qui s'accrédite de plus en plus de l'intention de l'empereur Napoléon de rétablir la Pologne». Cette fois, l'accusation est positive, et sur quoi se fonde-t-elle? Toujours sur le langage de certains journaux, sur la rumeur publique, sur les propos qui se colportent à Varsovie: c'est d'après de tels indices que Napoléon entend révoquer en doute la parole qu'il a tant de fois et si solennellement donnée!
Alors l'orage amoncelé en lui fit explosion. D'un sentiment très marqué d'humeur, de mécontentement, il passe à une franche, tempétueuse et débordante colère. Cette perpétuelle doléance, qui gémit à son oreille comme un refrain monotone, lui devient odieuse: le procès de tendance qu'on lui fait l'exaspère, et puisque Roumiantsof s'obstine à se forger contre lui grief de tout, à lui imputer une agitation qu'il ignore, «à le rendre comptable d'articles de gazette écrits à deux cents lieues de Paris, ou de brochures qui seront à jamais inconnues en France, ainsi que ceux qui les composent[492]», il rétablira les responsabilités respectives et réduira la Russie au silence par une foudroyante réponse. À cet instant, il ne cherche plus à dissimuler ni à feindre: il redevient grand, en cessant d'être trop habile; il met à nu sa politique et jette au vent sa pensée, dans un accès de fureur déplorable et superbe.
[Note 492: _Corresp._, 16181.]
Le 1er juillet au matin, devant Champagny qui est venu lui porter la commission de Kourakine, il parle, il dicte, et il veut que ses expressions soient transmises textuellement au duc de Vicence, afin que cet ambassadeur trop doux, trop mou, trouve dans cet envoi la règle de ses discours et sache comment il faut parler aux Russes. C'est donc à la Russie elle-même qu'il s'adresse par l'intermédiaire qu'il s'est choisi; c'est elle qu'il cingle de paroles acerbes, de reproches véhéments, énumérant ses concessions, ses bienfaits, rappelant qu'il n'a reçu en retour qu'une assistance équivoque avant la campagne d'Autriche, un concours dérisoire pendant la guerre, et aujourd'hui, pour combler la mesure, des plaintes mal fondées, «des insinuations ridicules, des soupçons outrageants». Et lorsqu'il se prétend méconnu et calomnié, il reste, de son point de vue, parfaitement sincère et convaincu. Par une disposition propre aux esprits entiers et possédés d'orgueil, il ne s'attache qu'au côté de la question où il se juge et se sent inattaquable. Sans vouloir se rappeler que sa conduite en maintes circonstances, ses atermoiements, la liberté d'allures laissée aux Polonais, autorisent bien des soupçons, il s'arrête au fait en lui-même, à la réalité de ses intentions, et, sous ce rapport, l'accusation qu'on lui jette à la face, dans les termes absolus où elle est portée, demeure injuste. Il rétablira sans doute la Pologne si la Russie l'y provoque par des manoeuvres hostiles et lui en fait une nécessité stratégique, mais il n'ira point reconstituer la Pologne spontanément, par dessein préconçu, par principe, par générosité mal entendue, par _Don Quichottisme_, suivant l'expression qu'il répète à satiété: il n'ira point de gaieté de coeur s'enfoncer dans le Nord, risquer une immense aventure, pour se donner le stérile honneur de briser les chaînes d'un peuple et de réparer le crime de l'autre siècle. Jamais prince n'a été plus éloigné que lui de faire la guerre pour une idée, et cette conception cadre si peu avec sa manière toute pratique, toute réaliste, d'envisager la politique, qu'il n'admet point qu'on la lui puisse supposer de bonne foi. Il en vient à se demander si la Russie est sincère dans l'expression de ses épouvantes: derrière les propos qu'elle lui tient, il croit lire une secrète et traîtresse arrière-pensée. En lui cherchant cette querelle, la Russie ne veut-elle point se ménager un prétexte pour le quitter, pour revenir à l'Angleterre? Dès qu'elle aura recueilli tous les bénéfices de l'alliance, ne va-t-elle point en répudier les obligations? Eh bien, si cette défection se produit, c'est la guerre. Il le dira franchement, sans ambages, sans détours, et ce mot de guerre, jeté pour la première fois à la Russie, jaillit et luit dans son langage comme un éclair d'épée.
«Que prétend la Russie, s'écrie-t-il, par un tel langage? Veut-elle la guerre? Pourquoi ces plaintes continuelles? Pourquoi ces soupçons injurieux? La Russie veut-elle me préparer à sa défection? Je serai en guerre avec elle le jour où elle fera la paix avec l'Angleterre. N'est-ce pas elle qui a recueilli tous les fruits de l'alliance? La Finlande, cet objet de tant de voeux, de tant de combats, dont Catherine II n'osait pas même ambitionner quelque démembrement, n'est-elle pas, dans toute sa vaste étendue, devenue province russe? Sans l'alliance, la Valachie et la Moldavie resteraient-elles à la Russie? Et à quoi m'a servi l'alliance? A-t-elle empêché la guerre contre l'Autriche, qui a retardé les affaires d'Espagne? Est-ce l'alliance qui a fait les succès de cette guerre? J'étais à Vienne avant que l'armée russe fût rassemblée, et cependant je ne me suis pas plaint; mais certes on ne doit pas se plaindre de moi. Je ne veux pas rétablir la Pologne. Je ne veux pas aller finir mes destinées dans les sables de ses déserts. Je me dois à la France et à ses intérêts, et je ne prendrai pas les armes, à moins qu'on ne m'y force, pour des intérêts étrangers à mes peuples. Mais je ne veux pas me déshonorer en déclarant que _le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli_, me rendre ridicule en parlant le langage de la Divinité, flétrir ma mémoire en mettant le sceau à cet acte d'une politique machiavélique, car c'est plus qu'avouer le partage de la Pologne que de déclarer qu'elle ne sera jamais rétablie. Non, je ne puis prendre l'engagement de m'armer contre des gens qui ne m'ont rien fait, qui m'ont bien servi, qui m'ont témoigné une bonne volonté constante et un grand dévouement. Par intérêt pour eux et pour la Russie, je les exhorte à la tranquillité et à la soumission, mais je ne me déclarerai pas leur ennemi, et je ne dirai pas aux Français: Il faut que votre sang coule pour mettre la Pologne sous le joug de la Russie. Si jamais je signais que _le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli_, c'est que j'aurais l'intention de le rétablir. Ce serait un piège que je tendrais à la Russie, et l'infamie d'une telle déclaration serait effacée par le fait qui la démentirait. J'ai montré de l'empressement à satisfaire la Russie en envoyant une convention toute ratifiée. Elle renfermait tout ce que je pouvais raisonnablement promettre et tenir, au delà de ce qu'on pouvait me demander; elle allait au but aussi bien que la première et la deuxième. Mais on insiste sur celle-ci par des motifs que je ne puis expliquer. Il semble que ce soit une lutte d'amour-propre. Tous les hommes sensés conviennent que c'est, aux termes près, la même chose, et les Russes mêmes sont de cet avis. Quand on voudrait m'humilier en me dictant la loi, on ne pourrait pas le faire davantage qu'en me prescrivant ainsi les termes dans lesquels je dois souscrire un acte dont le but m'est étranger, auquel je ne me prête que par déférence, et qui est pour moi sans avantage comme sans nécessité[493].»
[Note 493: _Corresp._, 16181.]
Comme sanction à ces véhémentes paroles, Napoléon va-t-il couper court à toute discussion sur le traité, retirer purement et simplement ses offres? Puisque la Russie semble découvrir des velléités hostiles, se refusera-t-il à lui livrer un engagement, quel qu'il soit, à fournir contre lui cette arme? Dans la suite de sa dictée, il semble se radoucir et proclame l'invariabilité de ses sentiments: «Si l'Empereur est mécontent du langage qu'on lui tient de la part de la Russie, il n'en est pas moins ferme dans l'alliance; il a toujours marché droit et sans hésitation... L'Empereur est, à l'égard de la Russie, ce qu'il a toujours été depuis la paix de Tilsit[494].» Quant à la convention, il «se prêtera à des changements, mais ne flétrira pas sa mémoire par un acte déshonorant[495]». Enfin, il annonçait sous peu de jours l'envoi à Kourakine de la note responsive, mais une soudaine fatalité allait ajourner de nouveau la remise de cette pièce, retarder encore le dénouement attendu en Russie avec une si douloureuse impatience, laisser à la colère de l'Empereur le temps de mûrir et de fructifier.
[Note 494: _Id._]
[Note 495: _Id._]
Depuis le retour de Leurs Majestés à Saint-Cloud, les fêtes à l'occasion du mariage, interrompues par le séjour à Compiègne et l'excursion dans le Nord, avaient repris de plus belle. Paris, l'armée, les princes, les représentants étrangers, se mettaient tour à tour en frais d'imagination pour offrir aux souverains des hommages et des plaisirs. Le 10 juin, il y avait eu bal à l'Hôtel de ville, avec feu d'artifice et illumination générale; le 14, fête champêtre chez la princesse Pauline, dans ses jardins de Neuilly; le 24, fête donnée par la garde à l'École militaire. Ce n'étaient partout que divertissements variés, animation joyeuse, déploiement inouï de faste et de magnificence. On sait qu'un lugubre événement attrista la fin de cette période d'enivrement et parut projeter sur l'avenir une lueur sinistre.
Le 1er juillet, le prince de Schwartzenberg donnait un grand bal dans son hôtel de la rue de Provence, transformé pour la circonstance en palais de féerie. À cette réunion, attendue comme un événement, la cour, la haute société de Paris, le corps diplomatique figuraient au complet, et le prince Kourakine, à peu près remis, brillait au premier rang des ambassadeurs. Leurs Majestés avaient fait leur entrée, assisté dans le jardin à un ballet champêtre et à des figurations allégoriques; placées sur une estrade, elles dominaient la salle des danses, échafaudée contre les murs de l'hôtel et superbement tapissée, lorsque le feu prit à l'une des tentures, trop rapprochée d'un groupe de bougies. En un instant, la salle entière s'embrasa. Napoléon sortit alors avec l'Impératrice, qu'il rassurait et protégeait. Il s'éloignait pourtant à pas comptés, impassible, soucieux de garder sa dignité et d'imposer le sang-froid par son exemple. Derrière lui, la foule s'accumulait, s'écrasait, sans oser le devancer. De cette multitude folle d'impatience et de terreur, une voix s'éleva tout à coup: «Plus vite», dit-elle, et l'Empereur pressa le pas, obéissant à cet appel anonyme, et devant ce spectacle du César invincible aux armées humaines, cédant aux éléments en révolte et chassé par les flammes, un ancien eût cru voir le signe et l'image anticipée des futures catastrophes. Après avoir mis l'Impératrice en sûreté, Napoléon revint au danger, en tenue de combat: il organisa la lutte contre l'incendie, les mesures propres à sauver les parties intactes du palais, à assurer la recherche des victimes ensevelies sous les décombres. Leur nombre fut malheureusement grand; parmi les blessés, le prince Kourakine fut relevé des premiers, la tête, le visage et les mains affreusement brûlés[496].
[Note 496: «Je vis, je vois encore--écrit le feu duc de Broglie dans ses _Souvenirs_--le pauvre prince Kourakine, perclus de goutte, couvert de diamants, roulant son énormité sous les décombres, et le général Hulot, le frère de la maréchale Moreau, employant à l'en dégager le bras qui lui restait.» I, 118.]
Ainsi ce personnage, malencontreux jusqu'au bout, disparaissait à l'heure où ses services devenaient le plus nécessaires, où il allait être l'intermédiaire de nos dernières propositions. Pendant douze jours, sa vie fut en danger, et le cabinet français dut naturellement s'abstenir de lui adresser aucune communication d'affaires. Durant cet intervalle, l'Empereur réfléchit, s'anima de plus en plus, se fixa à l'idée de ne plus même discuter au fond les exigences d'Alexandre et de s'en tenir à la question préalable. À la note préparée pour Kourakine et longuement développée, il fit substituer quelques lignes brèves et sèches: «Le soussigné désire savoir, écrivit le ministre des relations extérieures sous sa dictée, si M. l'ambassadeur a les pouvoirs nécessaires pour signer une convention non moins propre que les trois autres à atteindre le but qu'on se propose, mais dans laquelle quelques expressions du projet russe, contraires à l'usage diplomatique, seraient remplacées par des expressions équivalentes, changement nécessaire, puisque seul il rendra cet acte conforme à la dignité de la France en conciliant tous les intérêts de la Russie[497].»
[Note 497: Archives des affaires étrangères, Russie, 151. La pièce porte cette mention: _Dictée de l'Empereur_.]
Ce fut le premier secrétaire de l'ambassade, M. de Nesselrode, qui répondit au nom de son chef empêché. Il déclara, selon les instructions rigoureuses de sa cour, que le représentant russe à Paris n'avait pouvoir d'admettre par lui-même aucun amendement: il demandait toutefois à connaître les modifications désirées par la France, afin d'en informer son gouvernement[498]. Napoléon prévoyait cette réponse, d'après le langage antérieur de Kourakine: en la provoquant, il n'avait eu d'autre but que de mettre une fois de plus la Russie dans son tort, de lui faire avouer à elle-même le caractère irréductible de ses prétentions et l'intransigeance de sa politique, de se procurer un prétexte pour se dérober définitivement. Ce prétexte lui étant fourni, il se hâta de le saisir, défendit de répondre à Nesselrode et de revenir sur le traité «objet de tant de réclamations[499]». La France et la Russie restaient nominalement alliées, mais la question de Pologne demeurait entre elles pour leur interdire la confiance, envenimer tous leurs rapports, accélérer leur brouille, et le point de mésintelligence s'accentuait, se mettait en plein relief, par l'inanité constatée d'un grand effort pour s'expliquer et s'entendre.
[Note 498: _Corresp._, 16181.]
[Note 499: Archives des affaires étrangères, Russie, 151.]
Dans ce débat qui avait roulé sur une phrase, mais sur une phrase derrière laquelle se dissimulait une irrémédiable divergence d'intentions, Napoléon avait incontestablement pour lui le fonds même du droit. Il avait offert tout ce que sa dignité et ses intérêts lui permettaient d'accorder, à savoir qu'il se détournerait de la Pologne et ne l'assisterait en aucune circonstance. La Russie avait voulu plus: elle avait voulu qu'il frappât de sa main et achevât une nation dont il avait éprouvé la fidélité, qu'il lui infligeât une irrévocable déchéance, qu'il s'engageât pour la postérité, qu'il prît à sa charge et aggravât même le forfait d'autrui, car les trois puissances, en partageant la Pologne, n'avaient point mis par écrit qu'elle ne revivrait jamais. Une telle formule, qui peut-être dissimulait un piège, dérogeait en tout cas au code des nations, au langage qu'il est permis aux souverains de tenir décemment, lorsqu'ils stipulent et contractent. En toute justice, en tout honneur, Napoléon pouvait soutenir que capituler devant cette exigence, c'eût été abaisser son caractère et offenser sa gloire. Seulement, il avait lui-même compromis la valeur de sa cause par la faute de ses procédés, tour a tour évasifs et violents, dépourvus successivement de loyauté, de convenance et de mesure. Puis, sa grandeur même et ses abus l'avaient placé en dehors des règles ordinaires qui président aux rapports des États; il lui était difficile de les invoquer dans toute leur rigueur, après les avoir fait céder tant de fois aux nécessités de sa politique, aux entraînements de son avidité et de sa fougue, et cette vérité doit dominer désormais toutes les appréciations. Si Napoléon avait raison dans la plupart des questions soulevées entre lui et l'Europe, prises en elles-mêmes, envisagées individuellement, telles qu'il savait avec un art consommé les poser et les traiter, il avait tort dans l'ensemble, tort par l'universalité de ses prétentions, par le nombre, l'audace, l'extension démesurée de ses entreprises, qui excusaient contre lui des précautions extraordinaires et légitimaient toutes les défiances.
CHAPITRE XI
MÉSINTELLIGENCE CROISSANTE
Metternich saisit l'Empereur dans le moment de son irritation contre les Russes pour lui signaler leurs progrès sur le Danube.--Espérances données à l'Autriche.--État des esprits à Vienne: les deux partis.--Avances significatives du ministère.--Intervention personnelle de l'empereur François.--Metternich sollicite Napoléon de manquer aux engagements d'Erfurt et de retirer le don des Principautés.--Refus de l'Empereur; raisons de sa loyauté.--Il interdit à la Russie toute conquête transdanubienne.--Nouveaux sujets de mécontentement contre Roumiantsof; violente prise à partie de ce ministre.--Les Russes dans les villes d'eaux d'Allemagne; politique féminine.--La colonie russe de Vienne.--Situation de notre ambassade dans cette ville; résistances aristocratiques et mondaines.--Le roi de Vienne.--Le salon de la princesse Bagration.--Intrigues de M. d'Alopéus.--Réapparition de Pozzo di Borgo.--Napoléon exige son expulsion et demande le rappel du comte Razoumovski.--Nouveau méfait des Russes de Vienne.--Napoléon porte plainte; il se substitue à son ministre et prend lui-même la plume; notes corrigées et remaniées de sa main.--Le prince Kourakine en villégiature.--Conversation de l'Empereur avec le frère de cet ambassadeur; tonnantes paroles.--Conception fondamentale que se fait l'Empereur de ses rapports avec la Russie.--L'alliance est la condition de la paix.--Effet produit en Europe et en Russie par la résistance de l'Espagne.--Napoléon cherche à ajourner le conflit dans le Nord et ne renonce pas à l'éviter.--Caractère de ses relations personnelles avec l'empereur Alexandre.--Redoublement d'efforts contre l'Angleterre; blocus continental; préparatifs d'expéditions; vues persistantes de Napoléon sur l'Égypte: son plan pour 1812 est une grande campagne navale.--Précautions militaires dans le duché de Varsovie.--Suite de l'action russe à Vienne.--Diplomatie occulte et diplomatie officielle.--Désaveu apparent de Pozzo di Borgo; son envoi en mission secrète à Constantinople.--Propagande en Pologne.--La Russie commence mystérieusement ses préparatifs militaires; travaux sur la Dwina et le Dnieper; formation de plusieurs armées.--Projets défensifs et offensifs.--Alexandre prend le premier ses dispositions en vue d'une rupture; les fautes et les excès de Napoléon vont la précipiter.
I
La note finale à Kourakine avait été dictée le 4 juillet. Dans la soirée du lendemain, Metternich se fit conduire à Saint-Cloud et insista pour être admis au coucher de Sa Majesté, à laquelle il avait d'intéressantes communications à porter. Un avis, reçu la veille à l'ambassade et venu de Bucharest par la voie de Vienne, annonçait que l'armée russe du Danube, ayant franchi ce fleuve, avait enlevé Silistrie, bloqué le grand vizir dans Schoumla et pris audacieusement son chemin vers les parties centrales de la Turquie; les colonnes d'avant-garde menaçaient Varna, après avoir dépassé la ligne des Balkans. C'étaient là de graves nouvelles dont il importait que l'empereur Napoléon eût la primeur, et Metternich, en se rendant à Saint-Cloud, avait pris avec lui un extrait des bulletins arrivés du théâtre de la guerre[500].
[Note 500: _Mémoires de Metternich_, II, 364.]
En l'apercevant, Napoléon congédia tout le monde. Aux premiers mots de l'Autrichien, il alla chercher une carte, qu'il apporta toute déployée. Des épingles, piquées sur la partie représentant le bassin du Danube, indiquaient les positions des belligérants, la direction des différents corps, et prouvaient avec quel intérêt l'Empereur suivait les opérations de la guerre russo-turque. D'après les renseignements fournis par Metternich, il déplaça ses épingles, marqua les progrès des Russes; ceci fait, il resta plus d'un quart d'heure à examiner la carte, à se rendre compte, sans dire une parole, attendant de s'être bien pénétré de la situation nouvelle pour en tirer les conséquences. Tout d'un coup, il lança son diagnostic; la campagne était perdue pour les Turcs; il ne leur restait qu'à souscrire aux exigences du vainqueur. Il dit avec quelque émotion: «Voilà la paix! oui, c'est la paix, les Turcs sont forcés de la faire. Eh bien! c'est, comme je vous le disais dernièrement, l'alliance entre la France et l'Autriche; nos intérêts sont communs.» Et il répéta plusieurs fois: «Oui, voilà l'alliance véritable entre nous, une alliance basée sur des intérêts communs, la seule durable[501].»
[Note 501: _Id._]
Il y avait loin de cette explosion aux paroles de simple encouragement données trois semaines plus tôt à l'Autriche, et cette différence de langage permet d'apprécier à quel point, en ce peu de temps, l'Empereur s'était éloigné de la Russie, de mesurer l'effrayant progrès de son détachement. Fallait-il cependant le prendre au mot? Entre le beau-père et le gendre, ne restait-il qu'à convenir des termes dans lesquels se formulerait une alliance admise en principe et virtuellement faite? La suite de la conversation prouva qu'une telle interprétation dépasserait la pensée de l'Empereur. S'il s'était exprimé d'abord au présent, afin de mieux impressionner son interlocuteur, il se reprit bientôt pour ne plus parler qu'au futur. Actuellement, dit-il, l'Autriche devait se consacrer à la réfection de ses forces, se reposer avec calme sur l'avenir: c'était un grand pas de fait que d'avoir constaté l'identité des intérêts: l'alliance viendrait, elle viendrait à son heure, sûrement, et l'on verrait qu'un mariage entre familles souveraines peut aider à leur réunion, quoi qu'en pensent certains esprits mal tournés: «Romanzof, dans ses chimères, croyait qu'une alliance de famille n'était rien, qu'au contraire elle nous ramènerait à un état de refroidissement, parce que, en me brouillant un jour avec l'Impératrice, je me brouillerais naturellement aussi avec son père. Il ne sait pas que l'empereur Napoléon ne se brouillera jamais avec sa femme, qu'il ne se brouillerait pas avec elle, lors même qu'elle serait infiniment moins distinguée qu'elle ne l'est sous tous les rapports. Ainsi une alliance de famille est beaucoup, mais elle n'est pas tout[502].» Et il toucha à plusieurs reprises «la corde de rapports politiques plus intimes[503]», sans manifester dès à présent l'intention de se compromettre par une signature. Au fond, il subordonnait toujours l'alliance avec Vienne au cas où la Russie viendrait totalement à lui manquer; cette hypothèse se rapprochant, il avait voulu se ménager plus sûrement la ressource qu'il avait en vue, tenir l'Autriche par une espérance plus positive, mais non s'enchaîner à elle par des engagements incompatibles avec ceux qui le liaient encore à la Russie et qu'il était décidé, malgré tout, à ne pas rompre le premier.
[Note 502: _Mémoires de Metternich_, II, 365.]
[Note 503: _Id._]
À Vienne, au moins dans certains cercles, on était plus pressé, on voulait aller plus vite en besogne, et l'accord avec Napoléon était envisagé comme une nécessité d'urgence. Les succès des Russes y avaient produit une sensation profonde. De l'aveu unanime, c'était leur établissement dans les Principautés confirmé à bref délai par une paix conquérante: cette mainmise sur le Danube inférieur compléterait l'investissement de la monarchie, déjà cernée du côté de l'Ouest par l'Allemagne et l'Italie françaises; après l'Occident, c'était l'Orient qui se fermait, et quelque prévu que fût ce résultat, l'Autriche se révoltait à son contact. Prise entre deux empires en voie de croissance indéfinie, serrée dans cet étau, elle éprouvait un insupportable malaise, et l'idée d'une tentative suprême pour se dégager, pour se garder une issue, pour écarter les Russes du Danube, traversait tous les esprits.
Sur le moyen à employer, les avis se partageaient, et des dissidences profondes, violentes, se manifestaient. La haute société, demeurée hostile à la France, ne dissimulant plus ses sentiments, subissant d'ailleurs l'influence du comte Razoumovski et de sa coterie, ne montrait de ressource que dans une explication franche et cordiale avec la Russie. Le Tsar, affirmait-elle, ne demandait qu'à s'entendre, et l'apparition de M. d'Alopéus à Vienne semblait confirmer ces dires. Cet agent, dont nous avons vu le départ de Pétersbourg et parcouru les instructions, venait de se glisser dans la capitale autrichienne. Là, à remarquer l'affectation avec laquelle il prolongeait son séjour, sous des motifs d'intérêt privé et de famille qui ne trompaient personne, il était aisé de reconnaître que Naples n'aurait jamais sa visite et que Vienne était le théâtre assigné à son activité. Il s'était fait présenter à l'Empereur, aux archiducs; il murmurait à leur oreille des paroles de conciliation, mais c'était surtout dans le monde, dans les salons, qu'il cherchait à «recruter des prosélytes[504]» et n'y réussissait que trop bien. Le terrain lui avait été préparé à merveille par son ami et ancien collègue Razoumovski; celui-ci l'avait fait précéder d'une réputation d'habileté, de génie politique, l'avait annoncé comme l'un des personnages les plus marquants de la diplomatie russe et l'homme de confiance de l'empereur Alexandre. Sous de tels auspices, Alopéus avait été accueilli dans les milieux les plus fermés; il y était fêté, cajolé; il s'y posait en adversaire irréconciliable de la France, et parlait sans ménagements d'une nouvelle ligue pour la délivrance de l'Europe. Auprès d'un tel objet, ajoutait-il, que pesaient les intérêts secondaires qui s'agitaient sur le Danube? Au reste, sans renoncer à de justes prétentions, l'Empereur son maître avait à coeur de ménager les intérêts et les susceptibilités de l'Autriche; il lui ferait la part belle dans tout arrangement définitif.--Pourquoi, reprenaient à l'envi les membres de la faction anglaise et russe, ne point mettre à profit ces heureuses dispositions, ne point saisir ce fil, ne pas obtenir du Tsar une transaction en Orient, au prix d'une alliance en Occident[505]?
[Note 504: Otto à Champagny, 7 juillet 1810.]
[Note 505: _Correspondance de M. Otto_, juin-juillet-août 1810, _passim_.]
Tout autre et non moins vivement exprimée était l'opinion des personnages qui s'étaient attachés, par principe ou par intérêt, à la famille Metternich. Ceux-ci, comme le ministre lui-même, croyaient à l'utilité d'un rapprochement temporaire, mais étroit, avec la France. En l'absence de leur chef, faiblement remplacé par son père, ils exagéraient encore ses tendances. Dans la crise présente, ils ne voyaient de salut qu'en Napoléon; à les entendre, il fallait au plus vite, en se livrant à l'Empereur, le détacher de la Russie et obtenir qu'il opposât son _veto_ à l'annexion des Principautés.
Moins nombreux que l'autre, recruté dans un milieu social moins élevé, ce parti l'emportait depuis le mariage dans le conseil du souverain; il détenait le pouvoir, mais n'avait pas eu le temps de s'y affermir. Si l'empereur François semblait incliner de bonne foi vers la France, nos adversaires ne négligeaient aucun effort pour le ressaisir. Ils le poursuivaient à toute heure, en tout lieu; c'était contre le repos de ce monarque, las de politique et ami de ses aises, une conspiration permanente. Pendant un récent voyage en Bohême, il avait été en butte à de continuels assauts. Allait-il aux eaux de Baden, près de Vienne, chercher la santé et la solitude, il voyait surgir autour de lui des émissaires dont les propos le laissaient incertain et troublé. Conscient de sa faiblesse, peu sûr de lui-même, il eût voulu qu'un engagement en bonne forme avec Napoléon le mît en garde contre ses propres défaillances et contre d'importunes obsessions; il aspirait à se lier, à s'enchaîner, à abdiquer un libre arbitre dont il craignait de faire mauvais usage. Il disait à notre ambassadeur: «Les intrigues n'auront un terme que lors de la signature d'un traité d'alliance[506].» Profitant de ces dispositions, le parti Metternich fit décider que des paroles positives seraient adressées à Napoléon et son intervention sur le Danube officiellement requise.
[Note 506: Otto à Champagny, 19 juillet 1810.]
Dès le commencement de juillet, le vieux prince de Metternich s'ouvrit à notre ambassadeur: signalant avec amertume les progrès de la Russie, il concluait de là à l'avantage «d'un concert entre la France et l'Autriche pour mettre un terme aux empiétements de cette puissance barbare qui pesait sur toute l'Europe et menaçait de la subjuguer[507]». Les jours suivants, M. Otto n'entendit que déclamations sur le péril moscovite, «sur cet esprit de conquête qui, depuis la Laponie jusqu'à la mer Égée, menaçait de tout engloutir[508]». Il s'agissait à toute force de dégoûter Napoléon de la Russie, de détruire ce reste d'alliance qui rendait «la position de l'Autriche extrêmement gênante», de l'aveu même de ses ministres. La Russie, disait le prince de Metternich, ne serait jamais pour nous une amie sincère; chez elle, «quelles que puissent être les dispositions personnelles de l'empereur Alexandre, les hommes les plus influents favoriseraient toujours l'Angleterre[509]». Pour lever le masque, elle n'attend que d'avoir terminé sa guerre avec les Turcs et mis hors de combat ces alliés traditionnels de la France. Comme preuve de cette intention, des agents officiels ou officieux viennent nous signaler la «conduite louche» du cabinet de Pétersbourg et son jeu en partie double, l'opposition qui existe entre ses déclarations publiques et les manoeuvres secrètes de ses agents: ils vont jusqu'à dénoncer «l'allure étrange de M. d'Alopéus, qui paraît avoir été envoyé plutôt par le roi Georges que par l'empereur Alexandre[510]». Ces intrigues, ajoutent-ils, troublent la société de Vienne et minent le crédit du parti français; le ministère actuel est animé des meilleures dispositions, mais pourra-t-il se soutenir contre la poussée des éléments hostiles, si la France ne lui permet de s'étayer d'elle? L'occasion est unique pour s'emparer définitivement de l'Autriche et fixer ses principes; mais que l'empereur Napoléon se hâte de la saisir, sans quoi on ne répond plus de rien: «Tout ceci tient à un fil, disait le prince de Metternich; il faudrait bien peu de chose pour le rompre[511].» En même temps, les flatteries personnelles à l'adresse de Napoléon redoublaient, et l'empereur François ne s'y épargnait point, avec son habituelle bonhomie. Il s'émut, s'attendrit, à la nouvelle que Marie-Louise allait le rendre grand-père: parlant du futur roi de Rome, il prononça ces mots qu'il devait trop oublier: «Cet enfant trouvera toujours en moi les sentiments d'un père[512].»
[Note 507: _Id._, 6 juillet 1810.]
[Note 508: _Id._, 12 juillet.]
[Note 509: Otto à Champagny, 6 juillet.]
[Note 510: _Id._, 12 juillet 1810.]
[Note 511: _Id._]
[Note 512: _Id._, 8 août.]
Lorsque le terrain eut été ainsi préparé, la mission autrichienne en France fut chargée d'aller au fait et de soulever très nettement la question des Principautés. Ignorant si le comte de Metternich, qui annonçait et ajournait perpétuellement son retour, n'avait point quitté Paris, le cabinet de Vienne envoya directement des instructions au prince de Schwartzenberg. La chance la plus favorable, disaient-elles à la date du 17 juillet, serait que Napoléon voulût s'unir à l'Autriche pour empêcher toute usurpation des Russes sur le cours inférieur du Danube; une remontrance commune suffirait probablement à atteindre ce but: l'Autriche appuierait volontiers cette démarche par des mouvements militaires, des démonstrations, mais il était indispensable que Napoléon engageât l'affaire diplomatiquement et élevât la voix le premier: c'était à obtenir de lui cette initiative que devaient tendre les efforts de l'ambassade[513].
[Note 513: BEER, _Geschichte der orientalische Politik OEsterreich's_, 232.]
Cette fois, la provocation était directe. Avec hardiesse et sans vergogne, l'Autriche reprenait le rôle auquel elle s'était déjà et discrètement essayée: elle sollicitait Napoléon de rompre le pacte d'Erfurt et l'incitait au parjure. Metternich se trouvait encore à Paris lorsqu'y arrivèrent les instructions du 17 juillet; elles lui furent communiquées par Schwartzenberg. Avec son sens froid et rassis, Metternich n'approuvait pas la précipitation de son père et de son souverain; il eût préféré que l'Autriche attendît l'Empereur, au lieu de courir à lui; il essaya néanmoins de remplir les intentions de sa cour. Laissant Schwartzenberg suivre la voie officielle et hiérarchique, s'adresser au ministre, il porta la question devant le monarque lui-même et la posa en ces termes: «L'Empereur est-il décidé à maintenir dans toute leur étendue les engagements qu'il a contractés à Erfurt, ou se prêterait-il à faire de commun accord avec nous une démarche à Pétersbourg qui pût sauver les Principautés[514]?»
[Note 514: _Mémoires de Metternich_, II, 375.]
La réponse de Napoléon fut péremptoire: «J'ai contracté des engagements, dit-il, que je n'ai pas de raison ni même de prétexte de violer. Ces engagements sont infiniment onéreux; j'y entrevois un tort réel pour la France, mais vous savez ce qui m'y a porté dans le temps. Agir maintenant contre ces engagements serait fournir immédiatement un motif direct de guerre à la Russie, ce qui ne cadre pas avec mes vues, ou bien me priver à jamais du droit d'être cru dans aucun de mes engagements. Quelle garantie pourrai-je vous fournir un jour à vous-mêmes, si je brise un engagement explicite par le simple motif que, les circonstances ayant changé, j'ai moins besoin de ménager la puissance avec laquelle je l'avais contracté[515]?»
[Note 515: _Mémoires de Metternich_, II, 375.]
Derrière ce langage plein d'honneur, il y avait une arrière-pensée politique. Napoléon n'était pas fâché qu'Alexandre s'appropriât les Principautés, parce que cette acquisition désunirait plus sûrement les empires autrichien et russe et mettrait entre eux l'irréparable. Leur antagonisme en Orient se concentrait alors et se localisait sur le bas Danube: c'était là que la Russie, dans sa marche vers le Sud, rencontrait et coupait la dernière voie qui restât ouverte à l'expansion autrichienne: l'intérêt des deux États se heurtait violemment à ce confluent de leurs ambitions. Tant que le sort des Principautés demeurait indécis et le procès pendant, il était à craindre qu'un compromis n'intervînt et ne conciliât les prétentions rivales. Mais que les Russes missent la main sur l'objet du litige, définitivement lésée par eux, l'Autriche se sentirait du même coup rejetée vers nous; Napoléon serait plus certain de la trouver, si les circonstances lui faisaient quelque jour une nécessité de la rechercher.
Il ne se contenta donc pas de refuser aux Autrichiens toute assistance, matérielle ou morale, dans la crise présente; il les exhorta à se résigner, à s'incliner devant le fait en train de s'accomplir. Il ne leur défendait point de prononcer leur opposition et de se mettre en guerre avec la Russie; il les laisserait et les regarderait faire, observant une stricte neutralité; mais était-il de leur intérêt de risquer isolément cette levée de boucliers? Il ne le pensait point et ne leur en donnerait certainement pas le conseil. À l'entendre, le mieux serait, si l'Autriche ne voulait pas se battre pour les Principautés, qu'elle conseillât aux Turcs d'en faire la cession et de terminer ainsi une guerre qui prenait des proportions inquiétantes. Toutefois, fidèle à la tactique adoptée depuis deux mois, il ne voulut point que Metternich sortît de son cabinet sous une impression trop sombre, et il eut soin de laisser l'avenir entr'ouvert à l'espérance. S'il considérait la question des Principautés comme actuellement close, s'il n'y reviendrait jamais de lui-même, ne serait-ce point la Russie qui la rouvrirait un jour, en se déclarant contre nous et en provoquant la rupture? Cette défection serait immédiatement punie par la perte des avantages rapportés d'Erfurt, et l'Autriche, si elle avait su se substituer aux Russes dans notre amitié, pourrait succéder aux droits que nous leur avions reconnus sur les Principautés. Alors, mais alors seulement, Napoléon ne se refuserait pas à reprendre la conversation sur l'objet mis aujourd'hui hors de cause: «Si le cas arrivait, dit-il à Metternich, que les Russes voulussent faire la folie de se brouiller avec nous, ce qui leur coûterait la Finlande, la Moldavie et la Valachie, qu'ils ont acquises sous l'égide de leur alliance avec moi, vous savez que vous pouvez compter sur moi; vous me communiquerez alors vos idées, comme je vous communiquerai les miennes.» Et il rompit l'entretien sur ce mot suggestif[516].
[Note 516: _Mémoires de Metternich_, II, 375-376.]
Dès à présent, il croyait devoir ménager aux Autrichiens quelques consolations moins hypothétiques pour le chagrin qu'il leur causait. Se rencontrant, sans le savoir, avec l'empereur Alexandre, il leur offrait un protectorat sur la Serbie; il les engageait à se mêler aux affaires de ce pays, à y étendre leur influence, à glisser au besoin quelques troupes dans Belgrade[517]. Enfin, il était un point sur lequel il admettait éventuellement un concert immédiat de mesures. Grisés par leurs succès, voyant à leurs pieds la Turquie défaillante, les Russes n'allaient-ils pas dépasser la limite qui leur avait été tracée? Ne s'enhardiraient-ils point jusqu'à réclamer des Turcs, outre les Principautés, quelques territoires sur la rive droite du Danube? Ne prétendraient-ils pas conserver au delà du fleuve certains points stratégiques, des forteresses à titre de gage, des têtes de pont, le moyen d'annuler cette grande barrière qui allait devenir l'unique sauvegarde de l'empire ottoman? Le cabinet de Pétersbourg avait promis en 1808 de se contenter des Principautés et de ne point toucher au reste des possessions ottomanes: respecterait-il cet engagement dans sa lettre et son esprit? «Je veux le croire, disait Napoléon à Metternich; mais l'appétit vient en mangeant, et je ne me permets plus de suivre les calculs du comte de Romanzof[518].» Pour le cas où la Russie témoignerait la moindre velléité d'empiéter sur la rive prohibée, son parti était pris: il se mettrait résolument en travers de ce dessein et prononcerait aussitôt son évolution vers l'Autriche.
[Note 517: _Id._, 362, 370-373, 376.]
[Note 518: _Mémoires de Metternich_, II, 370.]
Il avait déjà fait toucher mot de cette hypothèse par son ambassadeur à Vienne[519]. Dans ses entretiens intimes avec Metternich, il fut plus net, plus carré: «Si les Russes, dit-il, devaient vouloir rompre nos engagements en les excédant, je me croirais libre, et vous pouvez compter sur moi de toutes manières[520].» D'ailleurs, il n'entendait point agir par surprise et fit à Pétersbourg sa profession de foi: «Je verrai avec plaisir, écrivait-il, que la Turquie fasse sa paix en cédant la rive gauche du Danube, cela me convient. Mais la Russie violerait ses engagements avec moi, si elle gardait quelque chose sur la rive droite et si elle se mêlait en quelque chose des Serviens. Autant je vois avec plaisir la Russie finir avec la Turquie, autant je me montrerais peu satisfait si elle gardait la rive droite; une seule place forte retenue par la Russie sur la droite du Danube annulerait l'indépendance de la Porte et changerait entièrement l'état des choses.» Malgré tous les efforts de l'Autriche pour le faire dévier du terrain d'Erfurt, il continuait à s'y placer, s'y maintenait opiniâtrement, mais se refusait à le dépasser d'une ligne.
[Note 519: Champagny à Otto, 23 juillet 1816.]
[Note 520: _Mémoires de Metternich_, II, 376.]
II
L'avertissement donné à Pétersbourg était superflu, car Alexandre ne désirait rien de plus que la Moldavie et la Valachie. Loin de vouloir donner à la guerre d'Orient un développement inattendu, il n'aspirait qu'à s'en débarrasser au plus vite, afin de retrouver la libre disposition de ses forces, et l'Occident lui inspirait trop de craintes pour lui laisser le loisir de rêver à de problématiques conquêtes au delà du Danube. En elle-même, la question d'Orient ne portait donc point matière à conflit et ne viendrait pas doubler la question de Pologne pour tendre davantage les rapports.
Malheureusement, le différend qui n'existait point dans le fond, Roumiantsof le suscita dans la forme. Ce vieillard aigri, qui n'en était plus à compter ses déceptions, résistait moins que jamais à épancher sa bile; il continuait d'émettre à tout propos des réflexions maussades. S'il déclara que Sa Majesté Russe, après comme avant ses succès, était décidée à ne signer qu'une paix conforme aux stipulations d'Erfurt, il se prit à insinuer que l'empereur Napoléon ne se piquait pas d'une fidélité aussi rigoureuse à ses engagements: il croyait savoir, ajoutait-il, que la France n'était pas étrangère aux difficultés que les Russes avaient rencontrées en Orient; n'avait-elle point, par de secrètes démarches à Constantinople, encouragé la Porte à prolonger sa résistance? Cette accusation reposait sur des présomptions téméraires ou des renseignements inexacts, car Napoléon, sans imposer aux Turcs la cession des Principautés, la leur avait plusieurs fois conseillée, et nous avons vu qu'il avait ses raisons pour la souhaiter. En tout cas, il était au moins inutile et inopportun, à l'heure où la Russie semblait sur le point de recueillir le principal bienfait de l'alliance, de contester rétrospectivement la sincérité et le mérite de nos concessions.
Cette chicane provoqua chez Napoléon un nouvel afflux de colère. C'était lui manquer, s'écria-t-il, c'était méconnaître son caractère et sa puissance que de lui prêter de petits moyens et de mesquins procédés: sa manière n'était pas de retirer subrepticement d'une main ce qu'il dispensait de l'autre. Roumiantsof eût dû le savoir, lui qui avait vécu à Paris et vu comment s'y traitaient les affaires. «Ce ministre, dit l'Empereur, a tout à fait désappris ce pays-ci. Il se plaît à nous insulter de toutes les manières. La faute en est au duc de Vicence, qui ne lui répond pas _ad hoc_[521].» Et il trouve décidément que Caulaincourt manque de riposte, que c'est l'ambassadeur des heures sereines plutôt que des temps troublés, et il songe à le remplacer. Mieux inspiré, le duc eût répondu que l'Empereur, s'il avait voulu s'opposer aux progrès des Russes, l'eût fait à la tête de toutes ses armées; l'Empereur ne subit point l'annexion des Principautés; elle s'opère par sa volonté expresse, par l'effet de sa munificence, et il n'a pas tenu à lui qu'elle ne fût depuis longtemps consommée. Est-ce sa faute si la Russie, par une suite d'opérations languissantes, a laissé traîner un résultat qu'un peu de vigueur eût nécessairement emporté? D'ailleurs, c'est une habitude chez elle que de s'en prendre à autrui des conséquences de ses fautes, et tout ceci n'est que la suite du système constamment mis en oeuvre: se plaindre au lieu d'agir. Ce système «larmoyant», Napoléon se donne l'air de l'imputer exclusivement à Roumiantsof; dans le fond, il ne le reproche pas moins à Alexandre et l'en tient responsable. Son jugement sur le Tsar se confirme, s'accentue: décidément, il ne voit en lui qu'inconsistance et faiblesse, sous d'aimables dehors, et ne reconnaissant plus aucun côté viril à ce prince qui se lamente et s'affole, qui éprouve à tout instant le besoin d'être consolé et réconforté, qui appelle à l'aide dans ses embarras au lieu de puiser son secours en lui-même, dans de mâles résolutions, il se met à le mépriser comme une femme[522].
[Note 521: _Corresp._, 16706.]
[Note 522: «Je n'ai jamais vu des gens comme ceux-là, disait-il à Metternich; ils sont toujours à se plaindre; moi, je ne me plains jamais; je laisse la plainte aux femmes et j'agis.» _Mémoires de Metternich_, II, 372.]
Au reste, la Russie ne lui fournit de tous côtés que sujets de déplaisir et d'humeur. En ces jours de juillet et d'août 1810, il perçoit en Allemagne, dans cette contrée qu'il a cru à jamais pliée au joug, un murmure hostile, un chuchotement de mauvais augure, et ce sont des voix russes qui s'élèvent, hardies et frondeuses, au milieu de l'universel silence. Tandis que la Russie se ferme elle-même aux étrangers, dresse devant eux, à toutes les portes de son empire, d'infranchissables obstacles, elle ouvre largement ses frontières à ses propres sujets, pour qu'ils aillent porter au loin leurs passions antifrançaises, leur esprit de dénigrement, et toute une partie de sa noblesse est perpétuellement en voyage. Pendant l'été, cette société nomade se pose et se fixe dans les villes d'eaux d'Allemagne, dans les fraîches vallées de Saxe et de Bohême: Toeplitz, Carlsbad, Egra, Baden, deviennent ses résidences préférées. À ces universels rendez-vous affluent en même temps les oisifs et aussi les mécontents de tous pays; des ministres congédiés, des rois en disponibilité y promènent leur ennui, et un monde interlope y coudoie la haute société européenne. Dans ces stations cosmopolites où la médisance et l'intrigue sont le grand remède au désoeuvrement, le ton est donné par les Russes, par les dames russes surtout; elles y viennent par essaims et emplissent ces lieux sonores d'un bourdonnement continu. Élégantes, raffinées, suffisamment spirituelles, menant grand train, affichant l'opulence, elles réunissent sans difficulté autour d'elles, grâce à la liberté de relations et d'allures qu'autorise la vie des eaux, des éléments nombreux et disparates; chacune d'elles se forme un cercle, improvise un salon, et le public qui leur fait écho les entend tenir contre nous des propos envenimés, lancer de perfides suggestions, et débiter d'un ton mièvre des paroles de haine.
Toutes ont le désir de paraître informées, la passion de jouer à la femme d'État: il n'en est pas une qui ne se prétende initiée au secret des cours, qui ne se pose en Égérie d'un personnage de premier rang, qui n'affirme tenir de bonne source des renseignements sûrs. D'un air mystérieux qui aiguise la curiosité, les yeux baissés, elles laissent tomber de leurs lèvres à peine ouvertes des demi-confidences, qui se traduisent au dehors sous forme de fausses nouvelles et de bruits à sensation. Il s'agit toujours de rupture imminente entre la France et la Russie; l'empereur Alexandre, dit-on, connaît aujourd'hui ses intérêts et sait où sont ses véritables amis; il se rapproche de l'Angleterre, il dispose de la Prusse et de l'Autriche, et l'Europe doit s'attendre à le voir reparaître sous les traits d'un libérateur, menant contre le parvenu corse la croisade des rois. À intervalles périodiques, ces rumeurs renaissent, se répandent, se propagent, font passer dans l'air un vent d'orage et courir d'un bout de l'Allemagne à l'autre de sourds frémissements.
Il y a là un danger pour l'ordre napoléonien, une cause de trouble et d'insécurité. Si les clameurs des Polonais à Varsovie tiennent l'empereur Alexandre en de perpétuelles alarmes, le langage des Russes en Allemagne indispose Napoléon et lui fait froncer le sourcil; il se rappelle que ces attaques légères ont maintes fois précédé et annoncé de plus sérieuses prises d'armes, que cette petite guerre a toujours préparé la grande. D'ailleurs, il est un endroit où les menées russes créent dès à présent à notre politique de sérieux embarras, s'attaquent directement à elle et la tiennent en échec; c'est cette ville de Vienne où il importe surtout que notre influence s'affermisse et domine[523].
[Note 523: _Correspondance du comte Otto_, juillet à octobre 1810; _id. de M. de Bourgoing_, ministre à Dresde, archives des affaires étrangères, Saxe, 79 et 80.]
À Vienne, il est inutile de se le dissimuler, hormis l'Empereur, hormis le cabinet, qui vient de s'offrir, tout demeure ou redevient hostile, au moins dans les hautes classes, et cette opposition de la noblesse, dans le plus aristocratique des États, laisse notre crédit vacillant et précaire, sans autre base que la volonté d'un monarque irrésolu et l'existence fragile d'un ministère. C'est la situation de Pétersbourg après Tilsit, avec les mêmes dangers, les mêmes particularités choquantes. Notre ambassadeur, qui représente le premier potentat du monde et le gendre de l'Empereur, n'a point de situation en dehors d'un cercle étroit et purement officiel. Cordialement accueilli à la Burg, craint et flatté par les ministres, il est à peine subi par la société, où brillaient et régnaient naguère les fringants ambassadeurs de la royauté française. M. Otto souffre de cette différence, sans oser la signaler ouvertement à Paris; mais des avis particuliers en informent très crûment l'Empereur: «L'éloignement pour l'ambassade de France, écrit l'un des secrétaires au duc de Cadore son parent, est toujours le même: M. Otto, malgré les prévenances et les frais qu'il fait avec toute la mesure possible, n'a encore pu vaincre cette réserve qui est inséparable des personnes qu'il désirerait voir dans sa société habituelle et dont il pourrait tirer quelque avantage. Il ne réussira donc pas à remettre la maison de l'ambassadeur de France à Vienne sur le pied où elle était du temps de M. de Noailles et du baron de Breteuil[524].»
[Note 524: M. de La Blanche au duc de Cadore. Archives des affaires étrangères, Vienne, 385 _bis_. MM. de Breteuil et de Noailles avaient été ambassadeurs de Louis XVI à Vienne.]
En vain M. Otto cherche-t-il à éblouir une société frivole par la magnificence de son train: en vain cet homme simple et grave, ce protestant austère contraint-il ses goûts pour se montrer élégant et fastueux. C'est en pure perte qu'il prodigue l'argent, ouvre ses salons, décore et embellit sa résidence, se met en dépense d'imagination pour offrir aux Viennois des divertissements variés et de continuels changements à vue; on vient à ses fêtes, comme à un spectacle, on y porte une curiosité dédaigneuse, on le reçoit à peine et jamais dans l'intimité. Cherche-t-il à former des liaisons plus étroites, dès ses premières avances, un mot froidement évasif le glace et l'arrête, et la fière aristocratie de Vienne, obligée par le malheur des temps de frayer avec l'agent de Bonaparte, ne perd pas une occasion pour lui faire sentir qu'il n'est point du même monde et maintenir les distances. Ainsi manquent à notre envoyé ces précieux moyens de s'informer, d'observer, d'agir, que fournissent à un ambassadeur bien posé la fréquentation et la pratique du monde: «Il est fâcheux de dire, reprend le correspondant de M. de Champagny, qu'il faut encore bien des années avant qu'un ambassadeur de France à Vienne puisse trouver dans la société cette source de renseignements qu'un mot seul développe, quand on a, comme M. Otto, l'esprit juste et insinuant. Je crois même qu'une alliance politique ne changerait pas encore l'allure de la société, peu disposée, dans sa puissance, à entrer dans le nouveau système de son souverain.» Et les préjugés de caste, les amers souvenirs du passé, ne suffisent pas à expliquer cette résistance; les salons autrichiens obéissent à un mot d'ordre étranger; ce sont les Russes de Vienne, Razoumovski et son groupe, qui font le vide autour de notre ambassadeur, organisent contre lui l'exclusion et entretiennent le blocus.
L'audace de ces personnages ne connaît plus de bornes, depuis qu'ils sentent l'empereur Alexandre faiblir dans son système et revenir insensiblement à leurs idées. Vis-à-vis de tout ce qui touche à la France, leur éloignement est manifeste, scandaleux: «Ils m'évitent, écrit Otto, comme si nos deux gouvernements étaient en guerre[525].» Le représentant officiel du Tsar est par eux blâmé et discrédité, à raison des rapports extérieurement amicaux qu'il entretient avec la mission française. Aux yeux du monde, le véritable ambassadeur de Russie n'est pas le comte Schouvalof: c'est toujours le comte André Razoumovski. Celui-ci conserve les prérogatives sociales du rang qu'il n'a plus et les possède à un plus haut degré qu'aucun de ses prédécesseurs. Tout contribue à rehausser son prestige, les innombrables attaches qu'il s'est créées dans le pays, ses allures superbes et dominatrices, la grande fortune qu'il dépense royalement, la protection éclairée qu'il accorde aux arts et surtout à la musique, chère aux Viennois, sa générosité dissipatrice et parfois philanthropique, jusqu'à ses dettes immenses, que l'empereur d'Autriche a eu plusieurs fois la faiblesse de payer. À Vienne, chacun s'est habitué à le voir briller et primer partout; c'est une figure connue, familière à tous, presque indispensable, et la capitale lui rend en popularité tout ce qu'elle doit à sa présence. Son palais en est devenu l'un des ornements, un musée de chefs-d'oeuvre qui attire les étrangers: pour l'étendre et l'embellir, il a acquis tous les immeubles d'alentour; il l'a relié au Prater par un pont construit à ses frais sur le Danube; il a transformé tout un quartier, lui a donné la vie et lui laissera son nom[526]. Ses fêtes font sensation et réunissent des attraits variés; on s'y rencontre avec Schlegel, on y entend Beethoven. Sa manière en toutes choses d'agir grandement, son habileté à organiser réunions et plaisirs, le mouvement et l'entrain qu'il répand de toutes parts, contrastant avec les allures plus paisibles de la cour, font de lui le roi de Vienne, et c'est une véritable puissance qui se lève contre nous, lorsque Razoumovski se proclame le premier de nos adversaires et l'ennemi en chef de la France[527].
[Note 525: Lettre du 7 juillet 1810.]
[Note 526: Il y a encore à Vienne une rue et une place Razoumovski.]
[Note 527: _Correspondance du comte Otto_, juillet à octobre 1810, spécialement la dépêche du 16 octobre. VASSILTCHIKOFF, IV, 384-424.]
Dans la campagne qu'il mène, il a pour principal auxiliaire une femme, la princesse Bagration. Ce rôle politique auquel plusieurs grandes dames russes aspiraient alors, où d'autres se sont exercées depuis, la princesse Bagration le jouait réellement. Certains hommes de notre époque ont pu connaître et observer sur son déclin cette célébrité mondaine et diplomatique; ils l'ont vue se survivre à elle-même, obstinément attachée aux traditions et aux usages d'autrefois, fidèle aux toilettes vaporeuses, à l'élégance maniérée et aux attitudes languissantes qui avaient le don de plaire dans le commencement du siècle, offrant le type attardé d'un temps qui avait été celui de sa jeunesse et de ses exploits. En 1810, elle avait le premier salon de Vienne: elle y réunissait, en l'absence d'un mari d'ordinaire invisible, ses fidèles, ses adorateurs, ses courtisans. Dans ce cercle de privilégiés, où nul profane n'était admis, l'opinion et la mode se faisaient; il y était décidé souverainement quelles étaient les relations permises, qui l'on pouvait voir et qui l'on devait éviter; il y était décrété que l'ambassade française n'était pas de bon ton, que la fréquenter de trop près serait manquer aux principes, aux convenances, et tout le monde de se conformer à cet arrêt, moins encore par conviction que par genre, par respect humain, par crainte du blâme ou des sarcasmes: «On eût tourné en ridicule quiconque eût été vu en société intime chez l'ambassadeur de France[528].»
[Note 528: Otto à Champagny, 7 juillet.]
Dans les salons de la princesse et de ses compatriotes se forgeaient également les autres armes de la propagande anti-française: là éclataient à tout propos de fausses nouvelles, des bruits stupéfiants, propres à révolutionner la ville[529]; là se montaient des cabales contre les hommes actuellement au pouvoir; là prenait naissance l'ardeur d'opposition qui envahissait peu à peu toutes les parties de la société, provoquant une licence de propos inconnue jusqu'alors et faisant dire à M. Otto, de son ton sentencieux: «L'esprit d'anarchie, relégué des clubs populaires, s'est réfugié dans les cours[530].» En somme, une poignée de Russes gallophobes s'est constituée à l'état de parti influent dans la monarchie autrichienne; elle y met une cause permanente de désordre, d'instabilité, et la présence persistante parmi ces factieux d'un agent régulier, revêtu par son gouvernement d'un caractère public, de ce M. d'Alopéus, ministre à Naples en résidence à Vienne, encourage et fortifie l'intrigue, en paraissant lui donner une attache officielle et la sanction du Tsar.
[Note 529: «Avant-hier encore, écrivait Otto le 4 août, il ne s'agissait de rien moins que d'une révolution à Paris et de la fuite de S. M. l'Impératrice et Reine, que l'on disait déjà arrivée à Strasbourg.»]
[Note 530: Otto à Champagny, 12 juillet.]
Alopéus n'annonce même plus son départ pour l'Italie. Il laisse entendre qu'il se trouve bien à Vienne, qu'il désire y prolonger son séjour, et demeure imperturbablement. S'il a peu d'accès auprès des personnages en place, si son action sur le gouvernement semble nulle, s'il est même signalé à la police et surveillé par elle, il achève avec Razoumovski de «corrompre l'esprit de la société». Il reçoit d'ailleurs des renforts, en voit arriver de tous côtés. La saison s'avançant, nos agents constatent à Vienne de nombreux passages, un va-et-vient d'étrangers; ce sont des Russes pour la plupart; certains d'entre eux, tels que Strogonof et Novossiltsof, sont connus à la fois pour leurs relations particulières avec l'empereur Alexandre et pour leur animosité contre la France; allant aux eaux d'Allemagne ou en revenant, ils s'arrêtent à Vienne pour prêter main-forte à leurs compatriotes établis dans le pays et exercer, sur ce terrain où la lutte semble rouverte entre les alliés de Tilsit, leur malfaisant pouvoir. Par chaque courrier, Napoléon s'entend dénoncer les tentatives de ces hardis partisans, de ces irréconciliables adversaires qui depuis dix ans mènent leurs intrigues à l'assaut de sa gloire, et parmi eux, au premier rang, qui voit-il? qui reconnaît-il? Son frère de race et son ennemi juré, celui dont le nom seul éveille en lui d'amers souvenirs et d'inextinguibles rancunes, Pozzo di Borgo! Pozzo, qui reparaît ostensiblement à Vienne, qui y promène son uniforme d'officier russe, ses épaulettes de colonel au service du Tsar, et sous le couvert de ces insignes recommence impunément ses attaques. De nouveau, la Russie le laisse s'autoriser d'elle et en fait l'instrument de passions inavouées; après l'avoir mis temporairement en congé, il semble que l'empereur Alexandre l'ait rappelé à l'activité.
À ce spectacle, qui le blesse au plus profond de l'âme, Napoléon ne résiste plus à sévir. Puisque la Russie ne sait ou ne veut réprimer l'ardeur perverse de ses nationaux et de ses agents, il se fera justice lui-même. Il réclame du cabinet autrichien l'extradition de Pozzo, en laissant entendre qu'il se contentera de son expulsion[531]; au moins prétend-il chasser cet ennemi de tous ses refuges successifs et lui interdire la terre.
[Note 531: _Corresp._, 16722.]
Il décide que le Tsar sera averti de cette démarche: il lui fera sentir en même temps la convenance de désavouer Razoumovski, de le rappeler en Russie et de l'y confiner: ce n'est pas encore une demande qu'il va formuler, c'est un voeu qu'il exprimera. Il fournit à Champagny les éléments d'une dépêche pour Caulaincourt; il la revoit ensuite, la corrige, y ajoute des paragraphes entiers, la frappe à l'empreinte de sa pensée et de son style, en fait deux fois son oeuvre: c'est bien lui qui parle lorsque la dépêche s'exprime sur le compte de Pozzo dans les termes les plus outrageants, lorsqu'elle s'étonne de lui voir porter les couleurs d'un monarque ami: «Il est étrange que la Russie décore ainsi les partisans des Anglais avec qui elle est en guerre et l'ennemi déclaré de l'Empereur son allié.» Quant à «M. de Razoumovski», il «recommence à Vienne le rôle qu'il y a déjà joué... Vienne serait tranquille et la cour sans intrigue, la crainte d'une guerre nouvelle n'agiterait plus les habitants de ce pays, si le parti qui annonce sans cesse la guerre, parce qu'il la désire, était privé de son chef. L'empereur de Russie donnerait une preuve de ses intentions amicales envers l'Empereur notre maître et envers l'empereur d'Autriche, s'il rappelait dans ses terres M. de Razoumovski, qui est son sujet, qui a été son ambassadeur, qui doit à la famille impériale une fortune immense, et qui n'use de tous ces avantages que pour intriguer contre son maître, contre l'Empereur qui lui donne asile et se déclare ouvertement l'ami des ennemis du continent. L'insolence d'une telle conduite est un outrage à la majesté souveraine et doit être réprimée. Insistez, Monsieur, sur le rappel sans en faire cependant l'objet d'une demande officielle. L'empereur de Russie doit cette mesure à sa propre dignité et à son caractère journellement offensé par l'insolence d'un de ses sujets[532].»
[Note 532: Champagny à Caulaincourt, 30 juillet 1810.]
Au lieu de recevoir satisfaction contre Razoumovski et ses adhérents, Napoléon apprit un nouveau méfait de ces agitateurs. Non contents de poursuivre contre nous une lutte de paroles, ils en arrivent à des actes d'hostilité matérielle, à de véritables voies de fait, et viennent de se signaler par une atteinte au droit des gens. Un ambassadeur persan, envoyé à Napoléon par Feth-Ali, traversait Vienne pour rentrer dans son pays: il était accompagné d'une mission française à destination de Téhéran, dirigée par M. Outrey, composée d'un personnel assez nombreux et pourvue de papiers d'État. Les Russes de Vienne, postés sur le chemin de ce convoi diplomatique, lui ont tendu une embuscade au passage. Le prince Bagration, mari de la princesse, est apparu à point pour corrompre l'un des interprètes attachés à la mission: il l'a déterminé à quitter le service de France pour celui de Bussie, à s'enfuir au quartier général du feld-maréchal Kamenski, sur le Danube, et à emporter avec lui toutes les pièces de la correspondance entre les gouvernements français et persan. Si le déserteur n'eût été ressaisi à Bucharest par les soins de notre consul, cette importante collection eût été frauduleusement livrée aux Russes et jugée par eux de bonne prise.
Cette fois, Napoléon porte plainte officiellement: il fait passer une note à Kourakine. La minute de cette pièce est curieuse à observer. Dans son projet, le duc de Cadore, après avoir exposé les faits, a éprouvé quelque embarras à en dégager la conclusion, c'est-à-dire la nécessité pour la Russie, non seulement de punir Bagration, mais de rappeler Bazoumovski et de l'interner dans ses terres, comme complice présumé de l'attentat; avant d'aller au fait, le ministre a cru devoir user longuement de formules préparatoires; il a fait du style et de la rhétorique. Napoléon, lisant le projet, trouve ce luxe de paroles inutile: prenant lui-même la plume, il biffe, il sabre, et çà et là, de son écriture affreuse et à peine déchiffrable, jette sur le papier un mot qui prend la place d'une phrase. À la fin, relisant le paragraphe, il le trouve décidément faible et prolixe, l'efface en entier et à l'amplification ministérielle substitue quelques lignes d'une impérieuse vigueur:
«J'ai ordre, fait-il dire au ministre, de porter plainte contre M. le prince Bagration et de demander justice de cette conduite si contraire à la volonté du gouvernement russe. À cette occasion, je dois prier Votre Excellence de faire connaître à son gouvernement qu'il s'est établi à Vienne une coterie composée de Russes ou d'étrangers qui ont servi la Russie et se disent à son service, d'hommes qui se déclarent les amis des Anglais, les fauteurs de la guerre continentale dont ils cherchent à rallumer les flambeaux, les ennemis de la paix et de la tranquillité du continent. Ils ont deux fois réussi à exciter la guerre, et cet objet est encore le but avoué de leurs sacrilèges efforts et de leurs viles intrigues. À la tête de cette coterie est l'ancien ambassadeur de Russie à Vienne, le comte Razoumovski. L'empereur de Russie fera une chose agréable au gouvernement français s'il rappelle de Vienne ces individus et les renvoie dans leurs terres. La France aurait demandé satisfaction à Vienne si ces étrangers n'avaient été protégés par leur caractère d'officiers et d'employés russes. La France, l'Autriche, l'empereur de Russie lui-même n'ont pas de plus grands ennemis que ces intrigants[533].»
[Note 533: 6 septembre 1810. Archives des affaires étrangères. Cf. _Corresp._, 10814, et aux Archives nationales, AF, IV, 1699, les lettres écrites par le ministre à l'Empereur au sujet de cette note.]
Sans plus s'attarder aux incidents de Vienne, symptômes d'un mal dont le principe est ailleurs, Napoléon en est venu à désirer avec la Russie une explication générale, portant sur l'ensemble des rapports. Il la voudrait verbale, afin de pouvoir s'exprimer avec plus de liberté et de franchise. Il ira au fond de toutes les questions qui ont troublé l'harmonie et risquent de compromettre la paix. Il prétend montrer que sur chacune d'elles la Russie se plaint et s'alarme à tort, que ses griefs sont mal fondés, imaginaires, qu'ils autorisent contre elle de légitimes suspicions: il lui fera connaître qu'elle joue son rang de grande puissance, sa situation européenne, en provoquant une rupture, en rappelant sur elle l'orage qui s'en est naguère détourné. De nouveau, il éprouve le besoin de menacer, de faire trembler, d'accabler: à des coups d'épingle, il va répondre par des coups de massue.
En ce moment, il se trouvait avoir un Russe à sa portée. Ce n'était point l'ambassadeur en titre, toujours malade, imparfaitement remis de son horrible accident: sans reparaître à la cour, Kourakine était allé achever sa convalescence à la campagne, au château de Clichy, où il s'était fait transporter solennellement, dans un appareil bien propre à ridiculiser son infortune[534]. Mais son frère, le prince Alexis Kourakine, chargé de porter le compliment du Tsar à l'occasion du mariage, n'avait pas encore reçu congé. Il semblait, à la vérité, uniquement occupé à jouir de Paris, à y prolonger un séjour d'agrément et de curiosité, et ne s'était point donné pour but, imitant la conduite d'un autre envoyé extraordinaire, prenant modèle sur Metternich, de faire servir une mission d'apparat à l'avancement des affaires. Il vivait en voyageur, ne menait aucun train, n'avait point su se créer des relations utiles, fréquentait un monde interlope. Les rapports de police parlaient beaucoup de lui, racontaient en détail ses promenades nocturnes au Palais-Royal, ses étonnements un peu naïfs au milieu des plaisirs et des corruptions de Paris, et ne donnaient pas une haute idée de ses goûts et de ses talents. N'importe! puisque Napoléon dispose de ce personnage, il se servira de lui pour faire passer à Pétersbourg des paroles qui pourront arrêter l'empereur Alexandre sur la pente où il glisse et qui constitueront un plus impérieux rappel aux devoirs de l'alliance.
[Note 534: «Comme il ne savait rien faire simplement, il imagina toute une procession pour effectuer son déménagement. Tous ses domestiques marchaient deux par deux, les plus petits de taille en tête; lui-même était porté dans un fauteuil doré, enveloppé dans une robe de chambre en velours, un chapeau de paille sur la tête. Derrière le fauteuil marchaient tous les membres de l'ambassade, et la procession se terminait par ses secrétaires particuliers et ses valets de chambre. Tout Paris parla de cette mascarade. Non content de cette excentricité, il fit faire une gravure qui est devenue fort rare et qui le représente de profil, étendu sur une chaise longue, et une main passée dans un bandeau. La gravure porte cette légende: «_Le prince Alexandre Kourakine dans son état de Lazare de l'Écriture sainte_, à Paris, en août 1810.» VASSILTCHIKOFF, IV, 420. Un exemplaire de la gravure est conservé aux Archives nationales.]
Un jour donc qu'Alexis Kourakine est venu lui faire sa cour, à Saint-Cloud, il le saisit, le retient, entame une longue conversation ou plutôt un fougueux monologue. Très vivement, il prend à partie le gouvernement russe et en particulier Roumiantsof: on sent qu'il a toujours présentes à l'esprit, toujours sur le coeur, les doléances antérieures de ce ministre et ses insinuations récentes. Il ne conçoit rien, dit-il, à ces plaintes journalières, aussi ridicules par leur objet qu'injustes par l'esprit qui les dicte. L'ambassadeur de France en Russie n'eût jamais dû les laisser passer: c'est son tort que de n'avoir point arrêté le chancelier dès les premiers mots et d'avoir souffert ce ton. «M. de Caulaincourt ne vous fait que des compliments, dit l'Empereur, et cela gâte M. de Romanzof[535].» Quant à lui, il ne supportera plus ces observations malséantes; elles supposent une supériorité qu'il ne reconnaît à personne. La Russie oublie apparemment la situation où elle se trouvait à l'époque de Tilsit, de quel abîme l'a tirée la générosité du vainqueur, par quelles promesses elle s'est rachetée. Médite-t-elle aujourd'hui de renier ses engagements? l'Empereur serait induit à le supposer, en la voyant se créer comme à plaisir des prétextes de mécontentement et de querelle.
[Note 535: Cette citation et les suivantes jusqu'à la page 424 sont tirées de la dépêche en date du 30 juillet 1810 par laquelle Champagny rapporte à Caulaincourt, en grand détail, la conversation de l'Empereur avec le prince Alexis.]
Quel est en effet l'objet qui puisse réellement les diviser, elle et lui? Est-ce l'Orient? Le traité d'Erfurt a tout prévu, tout spécifié; il permet aux Russes de porter leur frontière jusqu'au thalweg du Danube sans dépasser d'un pouce de terrain la ligne médiane des eaux, et ce n'est point de ce texte précis, indiscuté d'ailleurs, que saurait surgir un sujet valable de contestation et de brouille.
Reste, il est vrai, la Pologne, cette source éternelle de difficultés et de froissements. Ici, Napoléon rappelle qu'il a offert toutes les garanties désirables. À l'aide de ses arguments habituels, il démontre cette vérité à Kourakine, il l'oblige à en convenir. Il récapitule les motifs qui l'ont amené à repousser une formule injustifiable, à suspendre le débat, et faisant allusion au crime du partage, à ce crime dont la France a été naguère la spectatrice impuissante et qu'on voudrait aujourd'hui lui faire ratifier, il jette à son interlocuteur ces vibrantes paroles:
«Cette affaire de Pologne est la honte de la France: par amitié pour l'empereur Alexandre, j'ai passé par-dessus cette tache, mais je ne veux pas qu'elle me devienne personnelle en la sanctionnant d'une manière qui indignerait la France et m'aliénerait tous les Polonais. Le sang français ne coulera pas pour la Pologne; leur cause n'est plus celle de la France, mais il ne sera pas versé contre cette malheureuse nation; ce serait par trop m'avilir que d'en prendre l'engagement ou tout autre qui pourrait lui ressembler. Je n'ai pas voulu l'agrandissement du duché de Varsovie, mais je n'ai pu ôter aux Polonais ce qu'ils avaient conquis. Si la Russie n'avait pas attendu mon entrée à Vienne pour mettre son armée en mouvement, elle aurait occupé elle-même la Galicie, et le duché de Varsovie ne l'aurait pas eue; cela entrait dans ma politique comme dans mon plan de campagne; l'agrandissement du duché de Varsovie a donc été le fruit de la politique incertaine de M. de Romanzof. Alors je pouvais me plaindre de cette lenteur des armées russes; je ne l'ai pas fait. Pourquoi se plaint-on donc maintenant, lorsqu'il n'y a pas même l'ombre d'un grief?»
Après ces discours enflammés, tenus sans ordre, au hasard de l'improvisation, entrecoupés de radoucissements subits, de protestations pacifiques et même amicales, l'Empereur voulut qu'une version condensée de l'entretien fût expédiée à Caulaincourt, accompagnée de commentaires propres à montrer sa politique sous toutes ses faces; il tenait à ce que l'ambassadeur connût parfaitement sa pensée et s'en imprégnât, afin d'y mieux conformer à l'avenir son attitude et son langage.
Cet exposé de principes et d'intentions laisse percer à chaque ligne le soupçon que la Russie veut nous quitter, qu'elle subit à nouveau l'attraction de l'Angleterre et tend insensiblement à rentrer dans son orbite. «Votre guerre à l'Angleterre est-elle chose sérieuse?» a dit Napoléon à Kourakine. Cherchant les motifs de ce revirement, il croit les trouver en partie dans les événements d'Espagne. La guerre de la Péninsule, par cela seul qu'elle dure et languit, encourage partout la défection, en portant atteinte au prestige de nos armes et à leur renom d'éternel bonheur. En Espagne, malgré un vaste déploiement de forces, malgré la présence de Masséna, les résultats se font attendre: point de ces coups qui mettent à bas la confiance de l'ennemi et décident en un jour le sort d'une campagne; des opérations traînantes, des sièges meurtriers, des massacres au lieu de victoires: chez les Espagnols, une résistance universelle: chez les nôtres, quelques symptômes de découragement et de dégoût, l'indiscipline parmi les hommes, des divisions dans le commandement, des maréchaux qui ne savent ni commander en chef ni obéir. Dans le Midi, Soult agit isolément: il a conquis l'Andalousie, mais manqué Cadix; avec ses trois corps d'armée, Masséna n'a pas encore entamé le Portugal, ni pris contact avec les Anglais. Augereau en Catalogne, Suchet dans le royaume de Valence, n'avancent que pas à pas, obligés d'emporter chaque ville quartier par quartier, morceau par morceau; à Girone, à Tortose, les Français vont retrouver Saragosse. Cette marche lente et pénible n'échappe pas à l'attention de l'Europe, et les journaux anglais, transformant nos demi-succès en revers, nos revers en désastres, emplissent le continent de bruits imposteurs. Cette vapeur de mensonge monte jusqu'à Pétersbourg; c'est elle sans doute qui trouble la vue du chancelier et obscurcit son jugement. «M. de Romanzof, s'écrie l'Empereur, éprouve l'influence des miasmes.» Peut-être cet homme d'État songe-t-il à imiter l'exemple donné en 1809 par l'Autriche; pour se jeter sur la France occupée ailleurs ou au moins pour opérer sans danger son évolution vers l'Angleterre, peut-être estime-t-il que l'occasion s'offre merveilleusement propice. C'est de cette erreur qu'il faut le détromper; il importe donc de lui apprendre que la France est prête à la guerre, en état de la faire tout de suite, avec des moyens écrasants. Napoléon l'a dit à Kourakine, il le répète à Caulaincourt: «Et qu'on ne croie pas, Monsieur, écrit Champagny, que l'Empereur n'est pas en mesure de faire de nouveau la guerre sur le continent. S'il a trois cent mille hommes en Espagne, il en a quatre cent mille en France et ailleurs; l'armée d'Italie est encore tout entière. L'Empereur pourrait, au moment où la guerre éclaterait, se présenter sur le Niémen avec une armée plus considérable que celle qu'il avait à Friedland: son intime union avec l'Autriche lui permettrait de compter sur l'appui de cette puissance, déjà fort alarmée du progrès des armes russes en Turquie.
«L'Empereur sans doute ne veut pas faire la guerre; il apprécie et regarde comme la base de sa politique son alliance avec la Russie, mais il ferait la guerre sur-le-champ si la Russie se rapprochait de l'Angleterre; le premier pas pour ce rapprochement amènerait tout de suite la déclaration de la guerre, et l'Empereur serait tenté de croire qu'on veut se rapprocher de l'Angleterre lorsque M. de Romanzof, dans ses propos, semble attribuer à la faiblesse de Sa Majesté ce qui est le résultat de ses combinaisons, et ose dire que c'est malgré elle que la Russie obtient la Valachie et la Moldavie.»
À travers ces lignes, il est aisé de démêler la conception fondamentale que se fait l'Empereur de ses rapports avec la Russie. À Tilsit, il a vu cette puissance, sous le coup d'un désastre, venir à lui et demander grâce. Il a pardonné, mais il a exigé en retour qu'Alexandre entrerait dans sa pensée, épouserait sa querelle et ne ferait qu'un avec lui contre l'Angleterre. Au lieu de demander au monarque vaincu des territoires et des provinces, il lui a demandé sa foi, la promesse d'un concours plein et entier: l'alliance a été la condition de la paix. Alexandre a accepté ce pacte. S'il se reprend aujourd'hui, rien ne subsiste du contrat passé et de ses imposantes conséquences: Tilsit et Erfurt, les embrassements solennels, les serments échangés, les avantages reconnus à la Russie, la Finlande réunie, les Principautés conquises, autant de pages déchirées du livre de l'histoire. Napoléon se retrouve ce qu'il était au lendemain de Friedland, c'est-à-dire en guerre avec la Russie, en face d'une puissance vaincue et refoulée dans ses frontières, mais toujours hostile; il n'a plus qu'à profiter de ses avantages, à continuer la poursuite, à pousser contre l'adversaire en retraite, à passer le Niémen. Cependant, nous l'avons entendu, il y a peu de semaines, signaler lui-même le péril et la folie d'une guerre dans les profondeurs du Nord. N'a-t-il pas dit, en parlant de la Pologne: «Je ne veux pas aller finir mes destinées dans les sables de ses déserts.» Sans doute, car il s'agissait alors dans sa pensée dune guerre de fantaisie et de magnificence, d'une campagne à la Charles XII, entreprise pour ajouter des noms sonores à la liste de ses victoires, pour conquérir ou distribuer des couronnes, pour refaire un royaume et un roi de Pologne. Cette guerre, il ne la comprend pas, il la condamne et la réprouve. Mais tout change instantanément de face à ses yeux dès qu'il se place dans l'hypothèse où la Russie reprendrait avec l'Angleterre des rapports illicites. Si ce rapprochement se consomme, c'est, à bref délai, une réunion active entre les deux puissances; c'est, dans tous les cas, une brèche au système continental, l'Angleterre débloquée, le continent rouvert à ses produits, un point d'attache rendu à ses intrigues; c'est la résistance de nos ennemis indéfiniment perpétuée. La Russie se refaisant l'obstacle principal à la pacification maritime, la guerre contre elle n'est plus que l'une des opérations de la lutte contre l'Angleterre, c'en est l'opération décisive et finale: partant, elle devient utile, normale, nécessaire, et cette idée de frapper au Nord que Napoléon repoussait naguère, il s'en rapproche aujourd'hui, il y vient, cédant à l'entraînement de ses passions, mais aussi et surtout à sa rigoureuse et aveuglante logique, poussant jusqu'aux dernières limites «le raisonnement contre la raison[536]». Les dangers immenses de l'entreprise, tout ce qu'elle renferme en elle d'aventure et de criminelle témérité, disparaissent à ses regards obscurcis, et s'il n'en méconnaît point les difficultés, il trouve dans sa foi en lui-même, en son génie, en son étoile, la certitude de les vaincre. Lorsqu'il devrait employer tous ses efforts à conjurer la défection des Russes, aux dépens de son amour-propre, aux dépens même d'intérêts justes et avouables, lorsqu'il devrait en dernier lieu la subir plutôt que de songer à la châtier, il aime mieux se fier une fois de plus en son pouvoir si souvent éprouvé de briser ce qui se redresse et résiste, de trancher violemment le noeud des difficultés à mesure qu'il se reforme, et de tout simplifier par l'épée.
[Note 536: MICHELET.]
Est-ce à dire qu'il souhaite cette guerre et la prémédite de sang-froid? Certainement, il ne la veut pas immédiate. Éclatant aujourd'hui, elle le mettrait, quoi qu'il en dise, dans un sérieux embarras, car l'Espagne dévore ses armées, appauvrit son trésor, et ne laisse entre ses mains que peu de forces et de moyens disponibles. Lorsqu'il se prétend en mesure de dresser contre la Russie une armée de quatre cent mille hommes, il anticipe sur les possibilités de l'avenir. Sans doute, ce n'est point un chiffre qu'il jette au hasard, mais le résultat de prévisions et de supputations précises. Il aperçoit en France, au sein des générations qui s'élèvent, assez d'hommes pour compléter ses effectifs au total qu'il indique et qu'a déjà marqué son imagination calculatrice. Il a fait le compte de ces jeunes gens, qui grandissent pour lui; il sait que l'appel de la conscription de 1811 suffira à les ranger sous ses drapeaux; il peut avoir dans quelques mois ses quatre cent mille hommes, mais il ne les a pas, et c'est parce qu'il se sent momentanément dépourvu qu'il juge plus nécessaire d'enfler la voix, de payer d'audace, de faire peur. Par l'effet d'un mirage susceptible de se transformer en réalité à l'échéance d'une année, il espère ralentir les résolutions de la Russie, lui imposer une halte dans la voie où elle s'égare, peut-être même l'arrêter tout à fait, et non seulement ajourner, mais éviter la guerre.
S'il menace et tonne d'une part, il s'essaye de l'autre à rassurer, à convaincre, à flatter même. Il explique ses violentes sorties par la force de son attachement: «C'est parce que l'Empereur est ferme et sincère dans l'alliance qu'il s'offense qu'on ne lui rende pas plus de justice.» À demi brouillé avec le cabinet de Russie, il persiste à se dire l'ami d'Alexandre, sur lequel il s'efforce de conserver un peu de son ascendant d'autrefois. Avec grand soin, il évite de mêler le nom du Tsar à d'irritants débats, comme si leurs relations devaient se tenir dans une sphère plus élevée et plus sereine, planer au-dessus des controverses de la politique courante. Lorsqu'il fait de Roumiantsof le point de mire de ses attaques, c'est avec intention; contre le ministre interposé au devant du maître, il peut s'escrimer à l'aise, sans qu'Alexandre éprouve de trop sensibles atteintes. S'il parle de ce monarque, c'est avec une recherche d'expressions caressantes: il s'applique surtout à garder le contact avec lui, à ne pas rompre la correspondance directe; il ne laissera point repartir Alexis Kourakine sans une lettre pour l'empereur russe, et ce lui sera une occasion, tout en renvoyant Alexandre aux paroles de vigueur que rapportera le prince, tout en ratifiant d'un mot jeté en passant ces âpres déclarations, de réitérer avec chaleur l'expression de ses sentiments: «Ceux que je porte à Votre Majesté, écrit-il, comme les considérations politiques de mon empire, me font désirer chaque jour davantage la continuation et la permanence de l'alliance que nous avons contractée. De mon côté, elle est à l'épreuve de tout changement et de tout événement. J'ai parlé franchement au prince Kourakine de plusieurs questions de détail. Mais je prie Votre Majesté de lui accorder surtout confiance lorsqu'il lui parlera de mon amitié pour elle et de mon désir de voir éternelle l'alliance qui nous lie[537].»
[Note 537: _Corresp._, 16852.]
Avant de confier cette lettre au prince Alexis, il le reçut en audience de congé, l'entretint, l'entreprit à nouveau, tâcha de faire passer en lui la conviction que la France ne se mettrait jamais en campagne pour des motifs étrangers à sa lutte contre l'Angleterre. Ne désespérant point, malgré tout, de dissiper le fantôme qui s'était levé entre les deux empires, il s'offrait encore à tranquilliser Alexandre au sujet de la Pologne, pourvu qu'il n'en coûtât rien à son orgueil et à sa méfiante prudence. Ce qu'il eût préféré, c'eût été que la Russie renonçât à toute garantie et se résignât à le croire sur de simples paroles. Pourtant, désire-t-elle de lui l'assurance solennelle et écrite que le rétablissement de la Pologne n'entre point dans ses plans: il est prêt à livrer en ce sens une déclaration, à lui donner la plus large publicité. Il dit à Kourakine: «Que l'empereur Alexandre prenne la plume, qu'il rédige un article de journal, je l'insérerai tel quel au _Moniteur_[538].» Pour le cas où la Russie reprendrait l'affaire de la convention, il n'entendait point lui opposer une fin de non-recevoir absolue; constant à ne plus vouloir de traité, il ne renonçait pas à trouver autre chose, à découvrir un expédient à effet qui offrirait l'apparence d'une solution; même, paraît-il, il tenait en réserve, comme réponse à de nouvelles demandes, un coup de théâtre dont il ne confiait pas le secret à son ambassadeur: «L'Empereur vous engage à ne plus traiter cette affaire, écrivait Champagny au duc de Vicence, et à renvoyer ici les propositions nouvelles que l'on pourrait vous faire; si elle revient à l'Empereur, Sa Majesté se propose de lui donner une nouvelle face et de la traiter d'une manière grande et inattendue, mais son voeu serait toujours qu'il n'en fût plus question.» Cette réserve, qui marquait sa répugnance croissante à se lier par un engagement quelconque, n'impliquait pourtant pas en lui la pensée d'encourager chez les Polonais des revendications intempestives: il leur enjoignait de mettre une sourdine à leurs clameurs, réprimait le zèle inconsidéré de quelques-uns de ses aides de camp appartenant à cette nation, démentait les bruits répandus par eux, et ordonnait aux Varsoviens le calme, sans leur ôter l'espérance[539].
[Note 538: Paroles rapportées par Alexandre à Caulaincourt. Rapport n° 103 de l'ambassadeur, septembre 1810. Cf. le récit des entretiens avec Kourakine dans Solovief, _L'empereur Alexandre Ier_, 208-209, d'après les rapports du prince.]
[Note 539: Il faisait écrire au résident français dans le duché: «Sa Majesté vous charge de faire sentir, en toute occasion, qu'il est nécessaire qu'on se tienne tranquille et qu'on s'abstienne de tout ce qui pourrait inspirer des défiances aux voisins du duché et spécialement à la Russie, ou nourrir contre eux des animosités dans le duché même, en un mot de tout ce qui serait une provocation ou une excitation à la guerre.» 6 juillet 1810. Archives des affaires étrangères, Pologne, 326.]
En somme, l'idée d'une grande guerre au Nord lui est plus nettement apparue. Ce conflit suprême lui semble de moins en moins improbable; il commence à le lire inscrit dans l'avenir. Puis, s'il est résolu à ne s'armer que contre une Russie réfractaire à ses engagements, il s'est dit pourtant que le succès d'une telle entreprise anéantirait partout jusqu'aux dernières velléités de contradiction et de révolte, qu'elle le dispenserait d'avoir des alliés, c'est-à-dire de reconnaître des égaux, le laisserait seul debout au milieu de l'Europe à genoux. Le rêve monstrueux de l'universelle domination, fondée sur l'abaissement de la dernière puissance qui subsiste en dehors de lui, est venu le toucher de son aile; une vision funeste s'est levée à ses côtés; elle l'appelle, le tente, mais ne l'a pas encore maîtrisé complètement et ne détourne que par instants ses regards de leur objet normal.
Ce qu'il voit toujours devant lui, comme sa marche naturelle et constante, c'est la poursuite directe du but auquel il s'acharne depuis qu'il a saisi le pouvoir et commande aux Français; au lieu de se détourner sur la Russie, il aimerait mieux aller droit à l'Angleterre et la saisir corps à corps. Après l'échec des négociations de paix entamées au printemps, il a ordonné contre sa rivale une reprise d'efforts, avec des moyens nouveaux, perfectionnés, démesurément accrus: c'est à coups de confiscations et de saisies, par une guerre de décrets et de tarifs, qu'il agit aujourd'hui; le blocus continental est son arme; en tendant à l'extrême les ressorts de cette machine compliquée et redoutable, en lui faisant développer toute sa puissance et mettre en jeu tous ses rouages, il espère porter aux ennemis des atteintes assez profondes pour lasser leur opiniâtreté. Si ces moyens demeurent inefficaces, il en emploiera d'autres, qu'il prépare et organise de longue main; au delà de la campagne économique qu'il mène aujourd'hui, il en entrevoit une autre, toute militaire, une série d'opérations de vive force; à supposer qu'il ne réussisse point à réduire l'Angleterre par un rigoureux investissement, il tentera une prise d'assaut, ce rêve éternel de sa vie. Il rend à la marine une attention passionnée, s'occupe sans cesse de munir ses arsenaux et de recréer ses escadres. Dans tous ses ports, dans toutes ses rades, dans l'estuaire de tous ses fleuves, il presse les armements, pousse les constructions, dispose peu à peu des flottes de combat et de transport, et ces levées nouvelles qu'il emploiera contre la Russie, si la rupture a lieu, il préfère les ranger en imagination sur le bord des côtes, prêtes à prendre la mer, à se transformer en multiples armées de débarquement. Il veut une de ces armées à l'embouchure de l'Escaut, une à Boulogne, une à Cherbourg, une en face de la Sicile, la plus forte à Toulon. Son plan pour l'avenir, c'est son plan de 1808, renouvelé et remanié d'après les circonstances, c'est-à-dire un système combiné de diversions et d'attaques, un ensemble de mouvements dont la simultanéité et la concordance assureront l'accablant effet. Ce qu'il veut, c'est que tout à coup, sur un signe de sa main, surgisse de nos côtes une gerbe d'escadres, destinée à s'épanouir sur tous les Océans et à atteindre les contrées diverses où l'Angleterre s'offre à nos prises. Contre cette puissance diffuse, il faut agir en tous lieux; c'est en menaçant partout que l'Empereur se donnera le pouvoir et l'occasion d'enfoncer le fer aux parties vitales. Lorsqu'il aura cent quatre vaisseaux de ligne pour frayer le passage à deux cent mille soldats, il pourra inquiéter ou frapper l'Écosse, l'Irlande, Londres, les Antilles, le Brésil, la Sicile, et en même temps, par la surprise de l'Égypte, se rouvrir la route des Indes: «Quand aurai-je, écrit-il, les moyens de porter en Égypte, par exemple, quarante mille hommes avec deux cents voitures d'artillerie et deux mille chevaux d'artillerie et de cavalerie[540]?» Ces victoires d'outre-mer qu'il a sans cesse ambitionnées et dont l'enivrement lui reste à connaître, ces conquêtes dont le résultat immédiat sera la fin des guerres et l'affermissement de son pouvoir, elles lui apparaissent possibles, réalisables dans un délai de deux ans: voilà toujours les perspectives qui le séduisent et l'attirent, qui brillent à ses yeux d'un fascinant éclat et illuminent l'avenir. Et c'est l'année fatale, c'est 1812, qu'il marque pour l'accomplissement de ses desseins: «C'est là mon plan de campagne pour 1812, écrit-il à Decrès; il ne faut point perdre de vue que c'est à ce résultat qu'il faut arriver[541].»
[Note 540: _Corresp._, 16916.]
[Note 541: _Corresp._, 16916.]
Toutefois, voyant la Russie s'agiter et se soulever à demi, craignant de ce côté une diversion, il tient à se mettre en mesure de la repousser ou de la prévenir. S'il n'envoie pas encore un soldat de plus au delà du Rhin, s'il laisse son armée d'Allemagne réduite aux trois divisions de Davoust, il croit devoir prendre «à tout événement[542]» certaines précautions stratégiques. Sous ce point de vue, il considère d'un oeil plus vigilant le duché de Varsovie, sa vedette dans le Nord, et s'occupe de le mettre à l'abri d'une surprise. Très secrètement, il demande au Roi grand-duc de lui faire connaître l'état des troupes, la situation des places, la quantité d'armes existant dans le pays: «Dans le temps où nous vivons, écrit-il, les circonstances commandent la prudence[543].» Il désigne les points à fortifier, Praga, en avant de Varsovie, Modlin, sorte de réduit central où peut s'appuyer et se prolonger la résistance. Fait plus grave, il offre au Roi de lui fournir et de diriger sur Varsovie trente mille fusils qui seront, le cas échéant, distribués à la population[544]. Fidèle à ses vues sur la Pologne, ne reconnaissant en elle qu'un instrument de circonstance, un outil de combat, il songe moins à la façonner en nation qu'à l'organiser en armée. À l'aspect du péril qu'il voit poindre à l'horizon, il éprouve le besoin de mieux assurer sa première ligne de défense et de fortifier ses avant-postes.
[Note 542: _Id._, 16811.]
[Note 543: _Id._, 16762.]
[Note 544: _Id._, 16812.]
III
Tandis que Napoléon commençait à envisager l'hypothèse d'une guerre entre la France et la Russie, Alexandre continuait à la prévoir, et son action occulte pour retourner contre nous la Pologne et l'Autriche, entamée depuis quatre mois, déjà sensible et palpable à Vienne, où elle nous est plusieurs fois apparue, se poursuivait et se développait. Le rejet définitif du traité, la rupture de la négociation, les éclats et les violences de Napoléon, n'étaient point pour suspendre ces hostilités indirectes: Alexandre y persévérait avec ardeur, mais jugeait utile de mieux cacher son jeu et de tromper notre vigilance.
Vis-à-vis de Napoléon, il affecte désormais un air de résignation calme, presque souriante, et les rapports reprennent une apparente sérénité, à l'instant où la mésintelligence devient plus profonde et où l'abîme se creuse. Alexandre n'insiste plus sur le traité; il évite de reproduire ses demandes; il ne parle presque plus de la Pologne, laisse Napoléon «quereller Roumiantsof[545]» sans prendre fait et cause pour son ministre. Toutes ses paroles sont pleines de douceur et même de cordialité: «Je veux la paix, dit-il, je veux l'alliance[546].» Ces protestations ne l'empêchaient pas de nous disputer âprement le terrain à Vienne et à Varsovie, soit à l'aide de sa diplomatie officielle, soit par de mystérieux intermédiaires. Lorsque ses agents le compromettaient par un zèle trop bruyant, il les désavouait, les rappelait, mais les remplaçait par d'autres, sans perdre un instant de vue le but poursuivi.
[Note 545: Rapport n° 98 de Caulaincourt, 18 juillet 1810.]
[Note 546: Rapport n° 101, août 1810.]
En Autriche, Alopéus avait préparé les voies en agissant sur l'esprit public, mais il n'avançait point auprès des gouvernants, auxquels il avait déplu, et son activité turbulente avait donné l'éveil à la France. Cette mine se trouvant éventée, il parut nécessaire de la remplacer par une autre. Où l'agent officieux avait échoué, le représentant officiel ne désespérait point de réussir. Par la correction apparente de son attitude, Schouvalof avait dépisté nos soupçons et donné le change à M. Otto, qui se félicitait de trouver au moins un Russe sincèrement attaché au système. En fait, Schouvalof était un ennemi, un adversaire d'autant plus dangereux qu'il savait mieux dissimuler; il ne cessait de représenter à son gouvernement l'urgence de se préparer à une lutte décisive, suprême, «qui commencerait du côté de la France, disait-il, dès que les affaires en Espagne seraient terminées[547]».
[Note 547: Schouvalof à Roumiantsof, 20 août-1er septembre 1810. Archives de Saint-Pétersbourg.]
Depuis quelques jours, il constatait avec joie chez les ministres autrichiens un élan moins marqué vers la France, un léger recul. Effectivement, le cabinet de Vienne, toujours privé de Metternich, manquant de direction, croyant à la nécessité d'un secours extérieur pour se consolider au dedans, placé entre Napoléon, qui montrait peu d'empressement à profiter de sa bonne volonté, et la Russie, qui le sollicitait tout bas, sentait parfois la velléité de se rejeter vers cette dernière. Il inclinait d'autant plus à ce parti que les succès des Russes en Orient ne s'étaient pas soutenus, qu'ils avaient été suivis d'assez sérieux échecs, et que cette tournure nouvelle des opérations, en éloignant la paix avec les Turcs, rendait à l'Autriche le temps et la faculté de réclamer des concessions sur le Danube, à envelopper dans un accord d'ensemble. Le ministère de l'empereur François ne décourageait donc plus Schouvalof, lorsque celui-ci émettait le désir de voir renaître entre les deux cours l'intimité d'autrefois et se former une coalition latente.
Schouvalof fit part à son gouvernement de ses espérances: pour réponse, il reçut de pleins pouvoirs avec de chaleureuses félicitations. «Sa Majesté, lui écrivait Roumiantsof le 29 juillet, a observé avec une satisfaction particulière l'opinion que vous énoncez sur ce que le moment actuel serait propice à resserrer les liens d'amitié qui subsistent entre les deux anciennes cours impériales: c'est là tout ce que Sa Majesté désire, parce qu'elle a toujours été persuadée de l'utilité réelle qui doit réciproquement en résulter. Les instructions dont elle vous a muni, ainsi que tout ce que depuis j'ai eu l'honneur de vous écrire par son ordre, font également foi du désir bien sincère de ce souverain d'effacer jusqu'au souvenir de la mésintelligence momentanée qui a divisé les deux cours, et de rétablir dans toute leur étendue ces anciennes relations de bonne amitié qui les ont unies pendant si longtemps. Tout ce que vous ferez pour vous rapprocher de ce but ne peut manquer d'être très agréable à Sa Majesté[548].» Ainsi, renouvelant ses moyens, la Russie revient à la charge et réitère ses tentatives. Schouvalof va se mettre à l'oeuvre; toutefois, opérant dans des parages dangereux, semés d'écueils, il ne s'aventurera qu'avec prudence, en sondant le terrain, et nous n'aurons à signaler que dans quelques semaines le résultat de ses manoeuvres.
[Note 548: Roumiantsof à Schouvalof, 14-26 août 1810. Archives de Saint-Pétersbourg.]
La négociation replacée aux mains de son intermédiaire naturel, la présence de M. d'Alopéus à Vienne devenait inutile et gênante: il restait à le faire disparaître, en expliquant du mieux possible à Napoléon comment la mission de ce personnage, destiné au poste de Naples, s'était accomplie tout entière en Autriche. Alexandre se tira ingénieusement d'embarras: M. d'Alopéus, dit-il à Caulaincourt, se dirigeait vers l'Italie, lorsqu'on avait appris à Pétersbourg qu'il avait eu, par sa conduite passée, la mauvaise fortune de déplaire à l'empereur Napoléon; il n'en avait pas fallu davantage pour qu'on renonçât à l'employer auprès d'un roi beau-frère de Sa Majesté; il avait reçu l'ordre de s'arrêter en chemin; ainsi c'était par pure déférence pour le monarque ami qu'il avait été retenu à Vienne, d'où il allait revenir à son point de départ[549].
[Note 549: Plus tard, Alexandre choisit Razoumovski pour l'un de ses plénipotentiaires aux congres de Châtillon et de Vienne; il le fit prince.]
Dans sa retraite, Alopéus n'eut pas à entraîner Razoumovski; ce dernier servait trop utilement la Russie à Vienne pour qu'elle se résignât à le rappeler et le condamnât à l'inaction: Alexandre éluda nos demandes sous de spécieux prétextes. Le comte Razoumovski, dit-il, avait cessé d'être Russe pour se faire Autrichien; il s'était dénationalisé par son établissement à l'étranger: c'était un déserteur, un transfuge; sa patrie d'origine ne pouvait plus que l'ignorer et ne saurait revendiquer sur lui une juridiction à laquelle il s'était soustrait par son exil volontaire[550].
[Note 550: Rapport n° 101 de Caulaincourt, août 1810.]
Quant à Pozzo, il parut impossible de le faire rester à Vienne, car le gouvernement autrichien, toujours empressé à déférer aux voeux de l'Empereur, se préparait à prononcer son expulsion. Impuissant à le soutenir, Alexandre essaya de présenter cet abandon forcé comme une complaisance méritoire. Une fois de plus, il renia Pozzo, déclara qu'il ne le connaissait plus, qu'il lui avait retiré le droit de porter l'uniforme, qu'il l'avait définitivement exclu de son service; mais il ne fit en réalité que de le déplacer et lui assigna, au sortir de Vienne, une autre destination: il ne renonçait pas à utiliser en secret les talents et les haines de celui qu'il désavouait publiquement. Devant Caulaincourt, il ne trouvait point d'expressions assez dédaigneuses pour s'exprimer sur le compte du «nommé Pozzo»; il le signalait comme un de ces hommes «dont on avait pu se servir pendant la guerre; aujourd'hui,--ajoutait-il,--je les ai tous congédiés, m'en tenant strictement à l'alliance et ne voulant aucune espèce de rapports avec l'Angleterre[551]». C'était précisément auprès de l'Angleterre que Pozzo allait être employé; il reçut commission de porter au représentant de cette cour à Constantinople de premières et furtives paroles de conciliation.
[Note 551: _Id._]
Il s'agissait de proposer, sur le terrain de l'Orient, un désarmement réciproque: la Russie n'exigerait plus comme condition préalable de sa paix avec les Turcs une rupture avec les Anglais; en retour, ceux-ci ne détourneraient plus la Porte de traiter: sans aspirer encore à une réconciliation totale avec nos ennemis, Alexandre cherchait à limiter, à circonscrire la lutte, et offrait une paix partielle. Par lettre spéciale, Roumiantsof chargea Schouvalof de diriger adroitement Pozzo sur Constantinople et de lui faire la leçon: «Je ne vois pour lui, disait-il, d'autre asile qu'à Constantinople sous l'égide de la mission britannique; ce n'est pas seulement le meilleur parti qu'il a à prendre; je trouve que c'est le seul. S'il prend ce parti, vous pouvez lui faire une confidence, mais encore comme venant de vous-même et ayant bien soin de ne pas compromettre le moins du monde le ministère de Sa Majesté: c'est que vous savez que la mission anglaise près la Porte ottomane fait tout ce qu'elle peut pour empêcher que les Turcs fassent la paix avec nous, et qu'elle se donne tout ce mouvement par une pure erreur, c'est-à-dire par la persuasion où elle est qu'une des conditions sans lesquelles nous ne ferons pas la paix, c'est que la Porte rompe avec l'Angleterre. Rien n'est plus faux. Sa Majesté se propose d'obtenir la paix sans se mêler d'aucune des relations que peut avoir la Porte avec les puissances étrangères[552].» En finissant, la dépêche insinuait que le cabinet de Londres, s'il était bien inspiré, favoriserait l'accommodement de la Russie avec les Turcs, car cette paix permettrait au Tsar de rendre à ses troupes du Danube une destination plus conforme aux intérêts de l'Angleterre, c'est-à-dire de les ramener dans le Nord, vers la Pologne, et peut-être d'y tenir en échec la puissance française.
[Note 552: Archives de Saint-Pétersbourg, lettres de Roumiantsof à Schouvalof, n° 76.]
En Pologne, le travail occulte auquel se livrait Alexandre pour regagner les habitants et les soustraire à notre influence, se poursuivant par démarches individuelles auprès de certains personnages, auprès de certaines familles, est moins facile à saisir que les menées diplomatiques et mondaines de Vienne; il se révèle pourtant à quelques indices et se laisse parfois prendre sur le fait. Parmi les propositions réitérées à l'empereur François par l'intermédiaire de Schouvalof, il en était une qui accusait les desseins éventuels d'Alexandre sur la Pologne. Le Tsar offrait aux Autrichiens la Valachie occidentale, c'est-à-dire une partie de ces Principautés qu'il considérait comme siennes et dont il s'attribuait le pouvoir de disposer, contre la Bukovine, province en partie polonaise, située au sud-est de la Galicie et incorporée depuis trente-six ans à la monarchie des Habsbourg[553]. En ajoutant à ses possessions un peu plus de terre polonaise, il se donnerait plus de prise sur la nation qu'il voulait séduire, il aurait plus de chances d'en être écouté le jour où il se présenterait comme destiné à la reconstituer dans toutes ses parties et à la rassembler sous son sceptre.
[Note 553: BEER, _Geschichte der orientalische Politik OEsterreich's_, 244.]
Dans le même esprit, il s'occupait avec un soin plus vigilant de ses sujets polonais: il passait à leur égard par des alternatives de sévérité et de clémence, voulant à la fois étouffer en eux toute velléité de révolte et se les attacher. Cette tactique était de bonne guerre; ce qui l'était moins, c'était la façon dont il continuait à s'expliquer avec les Polonais sur le traité: ce pacte de mort qu'il n'avait pu surprendre à l'Empereur, il feignit de l'avoir obtenu. Le bruit fut répandu par les autorités russes que le traité avait été signé, que Napoléon avait ainsi abandonné les Polonais, qu'il les avait livrés et vendus, qu'il s'était rendu à jamais indigne de leur sympathie. Après avoir signalé les efforts divers de la propagande antifrançaise, un de nos agents à Varsovie ajoutait: «Un autre moyen de découragement employé par les Russes et qui même a de l'influence ici, c'est la publication d'une convention secrète conclue à Pétersbourg par laquelle l'Empereur promet à la Russie de ne jamais travailler au rétablissement de la Pologne, de retirer le subside pour sept mille hommes de l'armée du grand-duché et de s'opposer à de nouvelles distributions de croix de Pologne. Les deux derniers articles se réalisant, cela fait croire à l'existence et donne quelques inquiétudes. J'ignore ce qui en est, mais ce que je puis assurer, c'est que toutes les lettres des provinces russes polonaises en parlent[554].»
[Note 554: Archives des affaires étrangères, Pologne, T. 326.]
Derrière ce réseau d'intrigues que la Russie jetait autour d'elle pour couvrir ses approches, elle commençait à préparer ses moyens militaires, et peu à peu, dans le plus profond secret, se mettait sous les armes. Dès août 1810, Alexandre avisait aux dispositions stratégiques à prendre en cas de rupture, et il permettait à un officier allemand de lui adresser un plan de campagne contre la France[555]. Dans le même temps, un bruit sourd s'élève de toutes les provinces baltiques et lithuaniennes: c'est le bruit d'une population occupée à remuer des terres, à réparer et à armer des places, à développer leur enceinte, à les lier les unes aux autres par de longues chaînes d'ouvrages; il s'agit avant tout d'organiser en deçà des frontières un vaste système de fortifications, de protéger les parties centrales de l'empire, de couvrir les deux capitales, de barrer les routes d'invasion. Tout se fait avec hâte, avec fièvre; ce ne sont point des mesures d'utilité permanente, mais de précaution immédiate, les préparatifs d'une guerre en vue. À l'instant où Napoléon invite pour la première fois les Varsoviens à se retrancher, certains témoignages nous montrent les travaux russes en pleine activité à Dunabourg, à Riga, où ils se poursuivent «nuit et jour, par ordre supérieur[556]». Le mois suivant, en septembre, le long de la Dwina et du Dniéper, dans l'intervalle qui sépare les deux fleuves et marque le point vulnérable de l'empire, des profils de redoutes, des formes de camps retranchés surgissent du sol et rapidement s'ébauchent.
[Note 555: HAÜSSER, _Deutsche Geschichte_, III, 529.]
[Note 556: Lettre datée de Mittau le 23 août 1810. Deux rapports en date des 16 et 19 septembre donnent des détails plus circonstanciés. Archives nationales, AF, IV, 1653.]
Mais Alexandre ne se borne pas à jalonner par des ouvrages ses futures lignes de défense et d'appui: il ordonne des réunions et des mouvements de troupes. Ici, c'est incontestablement lui qui prend l'avance. Dans la seconde moitié de 1810, avant que Napoléon ait remué un homme, les corps russes postés près de la frontière et tenus en état de mobilisation permanente sont rejoints par d'autres; des renforts arrivent, les effectifs grossissent; insensiblement, des armées se forment. Seulement, dans le vaste et muet empire où tout bruit s'amortit, où le silence est une tradition et une loi, aucun indice perceptible au dehors ne trahit ce glissement d'hommes et de matériel vers le bord du pays. À Pétersbourg, notre ambassadeur demeure enveloppé de prévenances; dépourvu de tout moyen sérieux d'information, séparé de la nation par la barrière infranchissable de la langue, il ne voit que le palais et la cour, où ne s'accuse aucun mouvement suspect, n'aperçoit que ce point lumineux au milieu d'une nuit profonde. Il ignore, il ne peut signaler à son maître l'ébranlement des forces russes, qui peu à peu se répandent et coulent dans les provinces occidentales. Avant la fin de l'année, sans qu'aucun avis ait donné l'éveil, Alexandre espère avoir sur pied, prêts à entrer successivement en ligne et tournés vers l'Occident, trois cent mille hommes, que renforceront au besoin quelques corps tirés de l'armée du Danube[557]. Il sait que la France n'a pas cinquante mille soldats au delà du Rhin, mais cette disproportion d'effectifs ne l'engage qu'à plus d'ardeur pour se mettre le premier en mesure. Ses troupes rassemblées, attendra-t-il l'adversaire, afin de lui disputer le terrain pied à pied et de l'attirer dans les solitudes de l'intérieur? Au contraire, le préviendra-t-il, en se jetant sur le duché pour tendre la main à l'Allemagne révoltée? Il incline un peu plus à hasarder ce coup, s'occupe toujours du projet confié à Czartoryski, sans lui donner encore une forme arrêtée, et chez lui la volonté de se défendre n'exclut pas la velléité d'attaquer.
[Note 557: Lettres d'Alexandre à Czartoryski, publiées avec les _Mémoires du prince Adam Czartoryski_, II, 254, 273. Cf. BOUTOURLINE, _Histoire militaire de la campagne de Russie en_ 1812, I, 45.]
De tous ces apprêts, faut-il conclure qu'Alexandre était irrévocablement résolu à la guerre, qu'il n'attendait, pour la commencer, que le moment et l'occasion propices? Pas plus que Napoléon, il ne la voulait par principe et de parti pris; il y allait d'un mouvement irrésistible, sans fixer d'un regard assuré le but dont il se rapprochait tous les jours. Ce qui le troublait et le ralentissait, c'était d'abord la crainte de se heurter à une invincible fortune, à un génie que nul n'avait trouvé en défaut. Puis, chez ce prince naturellement sensible et humain, peut-être s'élevait-il un scrupule de conscience, une révolte de pitié à l'idée de déchaîner encore une fois le fléau destructeur d'hommes. Malheureusement, la conviction que Napoléon en voulait à sa sécurité, son horreur croissante pour une politique dont il n'apercevait plus que les côtés d'iniquité et de violence, une ambition vague de se poser en vengeur des couronnes et en libérateur des peuples, triomphaient peu à peu de ses hésitations. Dans la voie où il s'était jeté et qui le menait à la guerre, il ne s'arrêterait plus, à moins que l'Angleterre ne cédât avant que lui-même eût atteint le terme de son évolution. La soumission de notre rivale retiendrait et paralyserait les auxiliaires en train de lui revenir, immobiliserait l'Europe sous la main de fer qui l'étreignait, assurerait le triomphe définitif de l'Empereur au milieu de l'universelle prostration. L'Angleterre succomberait-elle dans la lutte ardente qui la serrait de plus près et qui touchait à son paroxysme? Toujours debout, elle chancelait parfois, donnait des signes d'épuisement. Mais les armes employées pour la frapper risquaient de se retourner contre la main qui les dirigeait avec une sorte d'exaspération et de fureur. En ce temps où Napoléon a plié toutes les volontés depuis les Pyrénées jusqu'au Niémen, enivré d'une force qui ne sent plus sa limite, il subit de plus en plus le vertige de l'omnipotence; se croyant tout permis pour compléter son oeuvre, parce que rien ne lui paraît plus impossible, il multiplie les violences, accumule les fautes et, croyant se rapprocher de son but, s'achemine à grands pas dans une voie de perdition. Le système adopté pour fermer au commerce britannique ses derniers débouchés se traduisait par le plus étouffant despotisme qui eût depuis longtemps pesé sur les peuples, par une ingérence oppressive dans le gouvernement des États, par des annexions arbitraires, par une série d'empiétements en pleine paix et de conquêtes par décret. Ces usurpations continues, marques de servitude imprimées à l'Europe, achevaient de troubler et de révolter la seule puissance qui eût conservé le sentiment et la fierté de son indépendance; elles rapprochaient Alexandre des résolutions violentes; elles vont ajouter et rattacher à la question de Pologne d'autres causes de conflit; autour de ce point central de toutes les difficultés, elles vont grouper des complications accessoires, et les mesures destinées à ruiner l'Angleterre, si elles n'atteignent immédiatement leur but, auront pour immanquable effet de précipiter la rupture avec la Russie.
CHAPITRE XII
L'ÉLECTION DE BERNADOTTE
Le blocus continental dans le nord de l'Europe.--Son objet essentiel; la guerre aux denrées coloniales.--Origine de cette idée: le Comité de salut public; Napoléon subit à la fois l'entraînement de ses passions et la fatalité des impulsions antérieures.--Erreur et vice fondamental du système.--Le blocus engendre l'extension indéfinie de l'Empire.--Réunion de la Hollande.--Silence désapprobateur d'Alexandre.--Efforts de Napoléon pour fermer au commerce ennemi l'entrée des fleuves allemands.--Le sort des villes hanséatiques en suspens.--Droit de cinquante pour cent sur les denrées coloniales; l'Europe enlacée dans un réseau de prohibitions; une Inquisition nouvelle.--Contrarié dans la mer du Nord, le commerce anglais se réfugie dans la Baltique.--Infractions commises en Poméranie aux lois du blocus.--La Suède se fait l'entrepôt des marchandises anglaises.--Tentatives de Napoléon pour peser sur ce royaume.--Danger de faire pénétrer l'action française dans le voisinage immédiat de la Russie.--La Suède incline politiquement vers la France; le lien de l'intérêt matériel l'enchaîne à l'Angleterre.--Mort du prince royal.--Convocation d'une diète appelée à élire son successeur.--Le roi Charles XIII songe à faire nommer le frère du feu prince et soumet cette candidature à l'agrément de l'Empereur.--Velléité de Napoléon en faveur du roi de Danemark.--Idée de réunir les couronnes Scandinaves.--Le _Journal de l'Empire_.--Napoléon se rallie au choix proposé par la cour de Suède.--Sagesse de cette décision.--Le baron Alquier reçoit l'ordre de partir pour Stockholm et d'y appuyer le prince d'Augustenbourg.--Arrivée du lieutenant Moerner à Paris.--Un groupe de Suédois s'adresse spontanément à Bernadotte, qui demande à l'Empereur l'autorisation de poser sa candidature.--Napoléon combattu entre des intérêts et des passions contradictoires.--Il refuse d'appuyer Bernadotte par ménagement pour la Russie, mais lui permet de se présenter.--Faux calculs.--Le départ de M. Alquier contremandé; abstention systématique.--Vains efforts du baron de Lagelbielke pour obtenir une parole de l'Empereur.--La Suède se tourne désespérément vers Napoléon et lui demande «un de ses rois».--Déclarations antirusses du chargé d'affaires Desaugiers: désaveu et rappel de cet agent.--La diète d'OErebrö; intrigues électorales.--Arrivée de Fournier.--Le courrier _magicien_.--Manoeuvre finale qui décide le succès de Bernadotte.--Résistances du vieux roi: sa capitulation.--Bernadotte élu.--Responsabilité de l'Empereur dans cet événement doublement funeste à la France.--Explications données à la Russie.--Soulèvement de l'opinion à Pétersbourg; impassibilité apparente d'Alexandre: son arrière-pensée.--L'un et l'autre empereur envisagent de plus près l'hypothèse d'une rupture.--Ils songent simultanément à restaurer la Pologne afin de s'en faire un moyen de combat.--Travail préparatoire confié par Alexandre au comte Potocki.--Paroles de Napoléon à Metternich: il sonde l'Autriche sur l'idée d'un échange entre la Galicie et les provinces illyriennes.--Le prince et le comte de Metternich; la politique du fils en opposition avec celle du père.--Suite, progrès et échec final de la négociation entamée par le comte Schouvalof.--Rétablissement de Metternich à Vienne.--Étroite relation entre les tentatives des deux empereurs auprès de l'Autriche et leurs desseins éventuels sur la Pologne.
I
C'était sur le rivage septentrional de l'Europe que Napoléon livrait aux Anglais sa grande bataille économique. Le sud du continent, c'est-à-dire l'Italie conquise et étroitement gardée, l'Illyrie annexée, l'Espagne ensanglantée et misérable, la Turquie privée de communications terrestres avec les autres pays, n'offraient à l'expansion de nos rivaux que des débouchés inaccessibles ou restreints; au contraire, le Nord les laissait accéder par de multiples voies aux principaux centres de consommation. À cette époque où tout atteignait des proportions démesurées, la défense élevait ses moyens à hauteur de l'attaque: tandis que Napoléon jugeait possible d'investir un royaume comme une place de guerre et de lui interdire toutes relations avec l'extérieur, des États, des peuples entiers s'employaient à favoriser la fraude et faisaient métier de contrebande. La Hollande, malgré son roi français, servait d'entrepôt aux Anglais; plus loin, les embouchures des grands fleuves allemands offraient aux produits de l'ennemi de vastes réceptacles; plus loin encore, les riverains de la Baltique, protégés par leur éloignement, croyaient pouvoir impunément repousser ou éluder les obligations du blocus. C'est sur tous ces pays qu'il faut maintenant agir et peser; c'est là que Napoléon doit proscrire et poursuivre les articles manufacturés de l'Angleterre, s'il veut réellement mettre en chômage ce vaste atelier où s'approvisionne l'Europe.
Il s'est avisé d'ailleurs d'un moyen plus prompt encore et plus sûr à ses yeux d'en finir avec son ennemie. Depuis quelque temps, les Anglais ont fondé leur principal espoir d'enrichissement sur une spéculation unique, tentée en grand, sur un gigantesque coup de commerce. La Révolution et les guerres qui l'ont suivie, en leur donnant l'empire des mers, les ont rendus maîtres de tous les marchés extraeuropéens; en particulier, les événements de 1808 leur ont ouvert les colonies espagnoles et livré un monde à exploiter. Désormais, le trafic des denrées coloniales est passé sous leur dépendance; c'est d'eux seuls ou du moins avec leur permission que l'Europe peut recevoir le sucre des Antilles, le café, les épices, les cotons d'Amérique, tous ces articles passés dans sa consommation usuelle. Profitant de cette situation, les Anglais ont voulu se faire les seuls marchands et fournisseurs de denrées coloniales: ils ont acheté en bloc les produits des deux Indes, espérant les revendre à l'Europe avec de gros bénéfices. Tentés par l'appât du lucre, leurs maisons de commerce, leurs établissements de crédit et de finance se sont aventurés audacieusement dans cette voie; les titres et billets qu'ils ont émis, encaissés et négociés par la banque d'Angleterre, ont pour garantie les sommes à provenir des ventes prévues et escomptées. Si Napoléon empêche ces ventes, s'il obtient que l'Europe se ferme aux produits coloniaux devenus la propriété presque exclusive de l'Angleterre, qu'elle s'en passe et s'en prive, ces marchandises reviendront engorger les magasins de Londres et resteront pour compte à l'acheteur; invendues et invendables, elles se déprécieront; le papier auquel elles servent de gage subira le même discrédit; ce sera l'arrêt de toutes les transactions, l'universelle banqueroute; au lieu d'un capital réalisable en argent, avec profits assurés, l'Angleterre n'aura plus entre les mains qu'un poids mort, encombrant, tombé au dernier degré de l'avilissement, et elle se trouvera dans la situation du spéculateur qui, ayant employé tous ses fonds à l'achat d'une valeur unique et aléatoire, éprouve un désastre irrémédiable par la baisse de cette valeur. C'est à procurer ce résultat, à contrarier l'opération tentée sur les marchandises coloniales que Napoléon applique aujourd'hui et emploie principalement le blocus; tout se réduit pour lui, par un ensemble de manoeuvres colossales, supposant la complicité de l'Europe entière, à ruiner l'affaire puissamment montée où les Anglais ont engagé et jouent leur fortune.
Spécieuse et irréalisable, l'idée n'était pas nouvelle, et le Comité de salut public l'avait formulée comme le seul moyen de terminer à notre avantage la guerre sans merci qui s'était ouverte entre la France et l'Angleterre[558]. Ce fut le destin de Napoléon que de trouver la France orientée dans les voies de l'impossible: l'effet de son caractère fut de l'y précipiter davantage et de l'y pousser jusqu'au bout, celui de son génie et de ses succès fut de donner aux plus chimériques conceptions de ses devanciers l'aspect du possible, de modeler un instant la réalité sur la forme de leurs rêves.
[Note 558: En 1795, dans une série d'instructions à l'envoyé de la République en Hollande, le Comité montrait que le but à atteindre était «d'exclure les Anglais du continent».--«Privée de ses immenses débouchés, disait-il, travaillée de révoltes et de mouvements intérieurs qui en seront la suite, l'Angleterre devient fort embarrassée de ses marchandises coloniales et asiatiques. Ces denrées, invendues, tombent à bas prix, et les Anglais se trouvent vaincus par l'abondance, comme ils ont voulu vaincre les Français par la disette.» Albert SOREL, _L'Europe et la Révolution française_, III, 389.]
Après Iéna, maître des côtes depuis Naples jusqu'à Dantzick, il a pu rendre son décret de Berlin, constitutif du _blocus continental_ proprement dit, interdisant l'accès du littoral au pavillon britannique et prohibant l'importation directe des denrées. Les Anglais ont détourné ce coup en donnant pour réponse au décret de Berlin leurs célèbres arrêts du Conseil, de 1807; par ces actes, il ont obligé tous les neutres, c'est-à-dire les navires des États d'Europe et d'Amérique non engagés dans la lutte, à reconnaître, sous peine de saisie, leur suprématie maritime, à leur payer tribut et à prendre d'eux licence de naviguer. Ces permis de circulation, il les ont désormais réservés, à de rares exceptions près, aux seuls bâtiments qui ont consenti à se charger de denrées coloniales leur appartenant, à porter ces produits sur le continent et à les y verser pour leur compte. Les navires neutres et spécialement américains ont dû se faire les facteurs du commerce britannique; l'importation des denrées n'a pas cessé, et seul le véhicule, le moyen de transport a changé. Alors, opposant la violence à la violence, Napoléon a riposté aux arrêts du Conseil par un second décret, celui de Milan, rendu en novembre 1807: considérant que l'Angleterre s'est subordonné et asservi tous les neutres, il les a déclarés dénationalisés, devenus Anglais, c'est-à-dire ennemis, et comme tels de bonne prise, saisissables sur mer et dans tous les ports. Jusqu'à présent, ce décret est demeuré, dans la plupart des pays du Nord, à l'état de principe posé et de simple menace; il s'agit aujourd'hui de procurer réellement et de généraliser son application. Le jour où aucun bâtiment neutre ne trouvera plus accès dans les ports du continent, les denrées coloniales auront perdu leur dernier moyen d'introduction et de débit: l'Angleterre sera domptée.
Seulement, décréter l'exclusion absolue des neutres, après celle des Anglais, c'est décider que l'Europe n'aura plus de commerce maritime, c'est suspendre la vie économique de tous les peuples, c'est leur imposer des souffrances au-dessus de leur résignation et de leur patience. En s'attaquant à la masse incompressible des intérêts, Napoléon se heurte à une force qui se dérobera à ses prises. Faibles et terrifiés, les gouvernements se soumettent, s'humilient, jurent d'obéir, mais conservent de secrètes complaisances pour l'Angleterre: ils promettent sans tenir; ils ne peuvent pas tenir, car aucun État ne saurait se prêter de bonne foi à tyranniser ses sujets pour le compte d'un maître étranger, à se faire l'instrument de leur torture. Et forcément, pour supprimer les résistances, Napoléon en vient à supprimer ce qui résiste, c'est-à-dire les gouvernements, à procéder par expropriation, à saisir les provinces, à confisquer les royaumes, à avancer toujours et à prendre insatiablement, interprétant et appliquant avec une violence fébrile la loi qu'il subit. Jamais l'erreur fondamentale commise par la Révolution, lorsqu'elle a soudé l'intérêt de l'Europe à celui de l'Angleterre en adoptant un système de conquêtes également inacceptable pour l'une et pour l'autre et qui l'obligeait à subjuguer la première pour vaincre la seconde, ne se démontre mieux qu'en 1810. À cette époque, les conséquences ultimes s'en dégagent, se précipitent, s'accumulent, vont à l'extrême, assez choquantes pour frapper tous les yeux et pourtant naturelles, logiques et absurdes. Jusqu'à présent, Napoléon s'est astreint dans le Nord à la frontière acquise par la République, tracée autour de l'ancienne Belgique, mais comportant l'assujettissement moral de la Hollande. Aujourd'hui, obligé de peser davantage sur la Hollande, qui cherche à lui échapper, il pousse d'abord jusqu'au Rhin, mais ne s'empare de cette limite naturelle de l'ancienne Gaule que pour la dépasser. Entraîné par son but, qui se recule sans cesse, il empiète immédiatement sur les pays voisins, se met à suivre et à côtoyer indéfiniment le littoral, à prolonger la France sur le bord de l'Allemagne; en sept mois il fait franchir à sa frontière, par bonds successifs, l'espace compris entre le Rhin et la Baltique, et il atteint ce paradoxal résultat d'approcher matériellement la Russie, d'en venir presque à la toucher, nivelant tout sur son passage, courbant les résistances et échelonnant les haines.
Au printemps, la Hollande, menacée d'annexion, n'a obtenu un sursis et prolongé son existence qu'en cédant ses provinces cisrhénanes, en promettant de s'employer énergiquement contre l'Angleterre, en acceptant les plus onéreuses servitudes. Le Roi a signé ce pacte, mais ne se résout point à l'observer. Les rapports demeurent tendus, envenimés, jusqu'à ce que Louis-Napoléon, n'osant résister ouvertement à son frère et ne se résignant point à violenter ses sujets, s'efface et disparaisse. Le 9 juillet, Napoléon prononce par décret la réunion de la Hollande, l'enlace aussitôt de ses douanes et l'interdit aux Anglais. Pour cette suppression d'un État deux fois séculaire, il ne fournit aux autres cours et en particulier à celle de Russie que de brèves explications. De son côté, Alexandre garda le silence: «il ne me dit pas le mot sur la Hollande», écrivait Caulaincourt[559]. Quelque ému que fût le Tsar de cette spoliation, il ne crut pas devoir protester; l'intérêt de la Russie n'était pas suffisamment en cause, et le coup avait frappé trop loin d'elle.
[Note 559: Rapport n° 99, août 1810.]
Au delà de la Hollande, Napoléon rencontre des États qui n'intéressent pas moins sa politique et son système. L'Ost-Frise, les principautés et duchés de la basse Allemagne, le nord du Hanovre, les territoires hanséatiques sont le prolongement géographique des Pays-Bas. C'est la même nature indécise, amphibie, où deux éléments se confondent et empiètent l'un sur l'autre; ce sont les mêmes côtes basses, sablonneuses, à fleur d'eau et partout accessibles, où le sol s'émiette en milliers d'îlots, où la mer pénètre par des golfes profonds et d'innombrables découpures: point de contrée plus propre à favoriser les surprises de la contrebande et les débarquements clandestins. À l'embouchure de la Jahde et du Weser, les Anglais ont conservé des postes d'observation et de relâche; en face de l'Elbe, sur le rocher d'Helgoland, ils ont installé un dépôt de marchandises, fortifié et insaisissable, qui déverse périodiquement son trop-plein sur les côtes d'alentour.
Maître de la Hollande, Napoléon n'est plus disposé à tolérer ces incursions dans des pays qu'il occupe militairement depuis quatre ans et qui confinent à ses nouvelles provinces. De tout temps, il a reconnu une étroite solidarité entre la Hollande et le littoral hanséatique. Naguère, il s'était complu à l'idée de les réunir sous le même sceptre, de prolonger jusqu'à Hambourg l'apanage de Louis et d'insérer un grand royaume des Pays-Bas d'Europe entre la mer, domaine des Anglais, et l'Allemagne, pour les mieux séparer. Par cette création, il comptait aussi, en rattachant à un État étranger des populations germaniques, affaiblir en elles l'idée renaissante de nationalité et de patrie, «dépayser davantage l'esprit allemand[560]». À présent qu'il s'est substitué à la Hollande, va-t-il reprendre ce projet pour son compte et pousser jusqu'au delà de l'Elbe sa propre frontière? S'il réalise cette seconde et plus audacieuse annexion, il se trouvera avoir supprimé en trois mois la moitié de la distance qui le sépare de la Russie et portera au comble les appréhensions d'Alexandre.
[Note 560: Lettre publiée par le prince Napoléon dans son ouvrage: _Napoléon et ses détracteurs_, 238-245.]
Il recule encore devant ce parti, laisse en suspens le sort des pays hanséatiques, réserve leur attribution définitive, songe même à marquer près de l'Ems le tracé définitif de sa frontière[561], et se borne à assurer plus rigoureusement sur le littoral allemand l'exécution de ses décrets. Il échelonne d'Emden à Lubeck les trois divisions de Davoust, les range face à la côte, sur une triple ligne, les emploie à faire office de douane et de police, prescrit des mesures de surveillance et de saisie, et prolonge ainsi jusqu'au seuil de la Baltique les barrières qu'il oppose à l'invasion des produits britanniques.
[Note 561: _Corresp._, 16853.]
Exclu de la Hollande, contrarié sur la mer du Nord, le commerce anglais, sous pavillon neutre, se reporte et reflue dans la Baltique: c'est là qu'il faut désormais le rejoindre et le pourchasser. Tandis que l'ennemi continue par mer son mouvement ascensionnel vers le Nord, Napoléon le suit sur le rivage, afin de lui fermer ses issues. En juillet, il enjoint au Danemark, à la Prusse, au Mecklembourg, de repousser tous les bâtiments chargés d'articles coloniaux[562]. Bientôt après, par ses décrets du 5 août et du 11 septembre 1810, qu'il fait adopter à tous les États allemands, il frappe ces denrées du droit énorme de cinquante pour cent. En principe, la taxe n'est applicable qu'aux marchandises capturées en mer, toutes autres demeurant prohibées; en fait, elle doit s'appliquer aux articles introduits par tolérance, sans que le vice de leur origine puisse être clairement démontré. Ce régime a pour but d'enrichir le fisc aux dépens de la contrebande; c'est aussi un moyen de rejoindre dans l'intérieur des terres les marchandises qui ont forcé les lignes d'investissement, celles qui se sont amassées sur le continent, de n'en permettre la circulation et le débit qu'à des prix ruineux pour l'Angleterre[563]. Napoléon exige désormais qu'en Allemagne et en Suisse toutes les places de commerce soient visitées, tous les magasins forcés et fouillés, toutes les marchandises saisies ou exercées en masse. Après avoir soumis ses sujets à une fiscalité sans exemple, il la propose et l'impose comme modèle aux États feudataires. Son autorité se multiplie sous les formes les plus vexatoires autour des peuples qu'elle s'est soumis, les environne de clôtures, comprime leurs mouvements, les tient dans un réseau étouffant de prescriptions et de défenses, et sous le poids de cette machine qui l'oppresse, l'Europe manque d'air, halète et ne respire plus.
[Note 562: _Id._, 16713.]
[Note 563: Sur l'application et le mécanisme de ce système, voy. spécialement THIERS, XII, 182-190.]
Les nouveaux décrets laissaient subsister dans toute sa rigueur, au moins en ce qui concernait l'étranger, le principe de la fermeture des ports. Ils paraient aux défaillances du passé, mais n'en admettaient aucune dans l'avenir, et si Napoléon se jugeait impuissant à empêcher tout à fait la contrebande, il la frappait impitoyablement partout où il pouvait l'atteindre. Lorsqu'il crut avoir entouré d'une ligne de circonvallation continue la mer du Nord et la Baltique allemande, il s'aperçut qu'une fissure presque imperceptible laissait passer les produits anglais et altérait toute l'économie du système. Entre la Prusse et les duchés de Mecklembourg, un morceau du littoral, une bande étroite de territoire, une fraction de la Poméranie restait aux Suédois: c'était tout ce qu'ils avaient conservé de leurs vastes possessions en Allemagne, un débris ou plutôt un souvenir de l'empire créé par Gustave-Adolphe. Lorsque Napoléon leur avait accordé la paix le 6 janvier 1810, il leur avait restitué la Poméranie, sous la condition qu'ils déclareraient la guerre aux Anglais et s'astreindraient à toutes les exigences du blocus. Malgré cet engagement positif, la Poméranie, avec le port de Stralsund, restait ouverte aux produits coloniaux; ils y trouvaient asile, s'y concentraient, et partaient de ce point pour s'insinuer dans les contrées voisines. De plus, la Suède proprement dite et péninsulaire conservait des relations directes avec l'ennemi et lui prêtait un précieux concours; si la presqu'île Scandinave, pauvre et dépeuplée, ne fournissait point par elle-même aux articles prohibés un débouché considérable, elle les accueillait dans ses ports, dans celui de Gothembourg en particulier; elle les y laissait s'entasser, s'emmagasiner, attendre l'occasion propice pour tâter les côtes allemandes et prendre terre. La contrebande s'organisait chez elle, y trouvait un point d'appui et des facilités d'offensive; dans la Baltique, Gothembourg rendait aux Anglais, sur des proportions infiniment accrues, les mêmes services qu'Helgoland dans la mer du Nord. C'est ce vaste entrepôt, avec son prolongement en Allemagne, en Poméranie, que Napoléon veut aujourd'hui fermer, et la Suède prend dans ses préoccupations une place essentielle. Seulement, à côté de la Suède, il retrouve la Russie; s'il établit trop ouvertement son autorité à Stockholm, il rejoindra par l'extrême Nord l'empire qu'il effleure déjà par le duché de Varsovie; créant un second point de contact, il doublera les occasions de heurt et de discorde.
II
Dès le mois de mai, Napoléon avait adressé au gouvernement de Stockholm une note péremptoire et menaçante; il exigeait, en même temps que la guerre aux Anglais et l'extradition d'un certain nombre d'émigrés français, la mise sous séquestre des marchandises coloniales entreposées en Poméranie; faute d'obtempérer sous cinq jours à ces demandes, la Suède perdrait les bénéfices de son traité, s'exposerait à une rupture et à un traitement de rigueur[564].
[Note 564: _Corresp._, 16476. Archives des affaires étrangères, Suède, 294.]
Ces dures injonctions s'adressaient à un État malheureux, particulièrement éprouvé par la tourmente qui sévissait sur l'Europe. Jetée par la folie de son dernier roi dans une guerre désastreuse, qui lui avait coûté la Finlande, la Suède n'était sortie de cette crise, grâce à un changement de règne, que pour tomber dans d'inextricables embarras. Aujourd'hui, elle se sentait tirée en sens inverse par deux intérêts contradictoires, également pressants, qu'il lui était interdit de sacrifier l'un à l'autre.
Par instinct, par tradition, elle inclinait vers la France, sentait l'avantage de se rattacher à cette ancienne alliée et de se serrer contre elle; la protection de Napoléon lui paraissait indispensable pour résister à la Russie, établie désormais en face de sa capitale, et se refaire une existence politique. Mais la première nécessité pour un peuple, avant même de pourvoir à la sécurité et à la grandeur de l'État, est de vivre, de vivre matériellement, de subvenir aux besoins de chaque jour. Or, la rupture avec l'Angleterre mettrait littéralement la Suède dans l'impossibilité de se sustenter. Le commerce avec les ports du Royaume-Uni était devenu l'une des fonctions normales et essentielles de sa vie; seul, il permettait aux Scandinaves de mettre en valeur les richesses de leur sol, d'exploiter leurs forêts et leurs mines, en ouvrant à leurs bois de construction, à leurs fers, à leurs aciers, un débouché permanent. En échange de ces produits, l'Angleterre fournissait à ses tributaires du Nord toute une partie des objets nécessaires à leur alimentation, des denrées de première utilité, le sel par exemple, que la Suède ne possédait et ne savait fabriquer par elle-même: une suspension complète de rapports l'eût soumise à d'intolérables privations. Entre Napoléon, qui pouvait la briser ou au moins la livrer aux Russes, et l'Angleterre, qui possédait les moyens de l'affamer, elle se voyait réduite à ruser, à louvoyer, faisant au premier des promesses constamment éludées en faveur de la seconde.
Aux angoisses de cette situation s'ajoutaient les difficultés et les périls d'un lendemain de révolution. À l'intérieur, les passions n'avaient point désarmé, elles restaient actives, irréconciliables, et nul n'apparaissait assez fort pour les contenir et les maîtriser. Le roi actuel, Charles XIII, élevé d'abord à la régence, placé ensuite sur le trône à l'exclusion de son neveu Gustave IV et de sa descendance, était âgé, infirme, sans postérité; la Reine était impopulaire et décriée, soupçonnée des pires intrigues; la branche aînée des Wasa conservait un parti; les chefs de la noblesse étaient accusés de connivence avec les Russes et dénoncés aux haines d'une démagogie turbulente, qui colorait d'un patriotisme exalté ses tendances subversives.
Au milieu de cette confusion et de ces dangers, la Suède cherchait désespérément un point où se reprendre, où rattacher ses destinées chancelantes, et sa grande préoccupation était de se refaire une dynastie, de se donner une race de rois qui succéderait à la branche cadette des Wasa, après la mort de Charles XIII, et de greffer un rameau vivace sur cette tige desséchée. Le 14 juin 1809, les États avaient choisi pour héritier de la couronne Charles-Auguste d'Augustenbourg, beau-frère du roi de Danemark. Par lui-même, ce prince n'avait rien qui pût séduire et enlever les coeurs[565]; mais la Suède voyait en lui la promesse d'un sort plus assuré, le gage de l'indépendance nationale, et il n'en avait pas fallu davantage pour qu'elle l'entourât de sollicitude et de respects. En ce moment, comme l'adversité s'acharne à frapper les malheureux, un coup de foudre inattendu vint fondre sur la Suède, et ce fut à l'époque même où Napoléon la mettait plus impérieusement en demeure de le satisfaire. Le 28 mai 1810, pendant une revue, le prince d'Augustenbourg tomba de cheval, frappé d'un mal subit, et mourut sur la place. Cette catastrophe, trop soudaine pour être attribuée par la douleur populaire à des causes naturelles, remettait en suspens l'avenir de la Suède et le livrait à toutes les incertitudes.
[Note 565: «Le prince royal, écrivait notre chargé d'affaires à Stockholm, est naturellement sérieux et réfléchi, ne cherche point à plaire par les petits moyens auxquels les Suédois attachent une grande importance; il ne dit rien aux femmes, s'ouvre fort peu avec les hommes et ne sourit presque jamais; en un mot, il ne sacrifie pas aux Grâces, mais sa vie est consacrée à l'étude.» 11 mai 1810. Archives des affaires étrangères.]
Il fallait maintenant procéder à l'élection d'un nouveau prince royal, rassembler à cet effet les États, convoquer une diète, c'est-à-dire rouvrir une scène de compétitions et de désordres. Au milieu de son désarroi, le gouvernement s'avisa que la Providence lui avait ménagé un moyen d'abréger et de simplifier la crise. Le prince qu'il pleurait avait un frère; en appelant ce jeune homme à remplacer le défunt, en dirigeant sur lui les suffrages de la diète, en se bornant à une substitution de personne dans la même famille, on couperait court à la lutte des intrigues qui de toutes parts se mettaient en mouvement. Le Roi et son conseil, il est vrai, n'admettaient ce parti que sous une réserve essentielle. Dans son surcroît d'infortune, la Suède sentait mieux le besoin de reconquérir les bonnes grâces de Napoléon, d'aller à lui et de forcer sa protection. N'intéresserait-elle point l'Empereur à son sort en lui demandant de le fixer, d'approuver et de ratifier par avance le choix du futur souverain? Apaisé par cet acte d'obédience et d'hommage, satisfait de voir la Suède se livrer politiquement à ses inspirations, Napoléon consentirait peut-être à adoucir ses exigences économiques, à prendre en considération les intérêts et les souffrances d'un peuple qui voulait être à lui, ne demandant qu'un peu de patience et de ménagement. Dominé par cet espoir, le gouvernement ajourna toute décision définitive jusqu'à ce qu'il eût reçu de Paris un conseil ou plutôt une direction. Le 2 juin, tandis que le cabinet souscrivait en principe à toutes les demandes de la note française, le Roi écrivit à l'Empereur une lettre éplorée; il insistait sur les malheurs qui accablaient sa vieillesse, indiquait ses préférences, faisait allusion au second prince d'Augustenbourg, et demandait à Napoléon, en termes suffisamment explicites, d'agréer ce candidat et de lui donner l'investiture[566].
Avant de recevoir cette lettre, Napoléon avait appris la mort du prince royal. Le choix d'un successeur lui importait peu, quant à la personne; son voeu était simplement qu'il s'élevât en Suède un pouvoir assez fort pour imposer à la nation la rupture avec l'Angleterre, assez fort aussi pour ne point subir l'influence et la tutelle de la Russie. Le bruit public prêtait au cabinet de Pétersbourg l'intention de mettre sur les rangs un prince d'Oldenbourg, parent des Roumanof: Napoléon excluait ce choix, mais il était également résolu à ne point patronner un candidat désagréable au Tsar. Pour fortifier prudemment la Suède, son idée était toujours de la rapprocher du Danemark, ami de la France sans être ennemi de la Russie, de l'adosser à ce royaume, déjà maître de la Norvège, de créer ainsi autour de la Baltique un groupement de forces, une sorte de fédération scandinave. Le choix du prince décédé lui avait plu, parce qu'il indiquait chez les Suédois une tendance à entrer dans cette voie. Aujourd'hui, l'heure n'était-elle point venue d'y marquer un pas décisif, de préparer à bref délai, non seulement de plus intimes rapports entre les deux gouvernements, mais la réunion des couronnes? Il suffirait d'appeler à la succession inopinément ouverte à Stockholm, au lieu d'un prince danois, le roi de Danemark lui-même, Frédéric VI, et de placer sur les marches du trône de Suède le monarque qui régnait à Copenhague. Lorsque Napoléon passa pour la première fois en revue les candidats possibles, il y eut chez lui, en faveur de ce dénouement, une courte velléité: c'est au moins ce que semble indiquer un article paru à la date du 17 juin dans l'officieux _Journal de l'Empire_: l'attention des Suédois y était appelée sur le roi de Danemark en quelques lignes assez claires pour avertir et diriger l'opinion.
[Note 566: Archives des affaires étrangères, Suède, 294.]
Quelques jours après, la lettre de Charles XIII arrivait à Paris. La candidature soumise à l'Empereur ne s'écartait pas sensiblement de celle qui avait eu tout d'abord ses préférences: elle tendait au même but, de façon moins directe; sans préparer la réunion des couronnes, elle reformerait un lien entre la Suède et le Danemark; elle avait sur l'autre l'avantage d'être plus acceptable pour la Russie, que la perspective d'une fusion complète entre les États scandinaves eût vraisemblablement alarmée. Napoléon, sans plus songer au roi de Danemark, se rallia de bonne grâce au choix du prince d'Augustenbourg. Il ne prononça point son adhésion en termes formels, ayant adopté pour principe de ne pas se mêler directement à l'affaire suédoise, mais il inséra dans sa réponse au Roi, qu'il fit le 24 juin, les phrases suivantes: «J'ai reçu la lettre de Votre Majesté du 2 juin. Je prends une part sincère à tous ses chagrins, et je suis peiné des embarras que cette nouvelle circonstance lui donne. J'ai eu quelque satisfaction de voir par sa lettre que la Providence lui a ménagé des ressources... Le projet de resserrer les liens de la Suède avec le Danemark paraît avoir des avantages spéciaux pour son pays[567].»
[Note 567: _Corresp._, 16588.]
Notre diplomatie fut chargée de fournir le commentaire de ces expressions légèrement voilées. La France n'entretenait à Stockholm, depuis la paix, qu'un simple chargé d'affaires, et si l'Empereur venait de nommer le baron Alquier son ministre dans cette capitale, il lui avait enjoint de rester à Paris jusqu'à ce que la Suède eût fait droit à toutes nos exigences en matière de blocus. Le 24 juin, il envoie à M. Alquier l'ordre de partir le lendemain, de rejoindre immédiatement son poste: «Vous lui donnerez pour instructions, écrit-il à Champagny, d'appuyer chaudement, mais sans me compromettre, le prince de Danemark.» (Il désignait sous ce terme le prince d'Augustenbourg, apparenté à la dynastie danoise[568].) En somme, il s'arrêtait à l'idée d'une intervention active, quoique discrète, en faveur de la solution la plus simple, la plus correcte, la plus normale, celle qui semblait devoir reconstituer l'avenir de la Suède sans porter ombrage à la Russie.
[Note 568: C'est ce qui résulte avec évidence d'une instruction adressée en même temps à notre légation de Copenhague, pour l'engager à appuyer de son côté le candidat proposé par le roi de Suède. Archives des affaires étrangères, Danemark, 183. _Corresp._, 16585.]
Le lendemain 25, la lettre était expédiée, M. Alquier faisait en hâte ses préparatifs de départ, tout se disposait à une action en faveur du prince d'Augustenbourg, et l'Empereur eût été sans doute fort étonné d'apprendre qu'à la même heure, en plein Paris, chez un maréchal beau-frère du roi Joseph, une combinaison toute différente se tramait à son insu. Peu de jours auparavant, un jeune officier suédois, le lieutenant Moerner, était arrivé à Paris. Il venait sans commission de son gouvernement; il ne représentait pas même un parti, mais un groupe, et c'était une réunion d'amis qui lui avait donné mandat de faire un prince royal de Suède. Quelques militaires, quelques professeurs à l'université d'Upsal, désirant avec ardeur la régénération de leur patrie, admirateurs passionnés de la France et de son armée, avaient conçu l'idée de retremper la Suède à cette source de vertu guerrière et d'héroïsme; ils s'étaient mis en tête de chercher dans l'état-major impérial, chez l'un des maréchaux, l'héritier de la couronne et le roi de demain.
Parmi les maréchaux, leur choix s'était très naturellement porté sur le seul que la Suède connût autrement que de réputation. Pendant la campagne de 1807, Bernadotte, prince de Ponte-Corvo, avait eu à combattre les Suédois en Poméranie; il s'était montré envers eux adversaire courtois, vainqueur généreux; plus tard, en 1808, chargé d'opérer une descente en Scanie, tandis que les Russes attaquaient la Finlande, il avait mis à profit le vague de ses instructions pour respecter le territoire suédois; il avait préféré ménager d'anciens alliés plutôt que de vaincre à leurs dépens, et son inaction, qui avait fort déplu à Pétersbourg, lui avait valu en Suède un commencement de popularité. C'était donc lui qu'avaient principalement en vue M. de Moerner et ses amis, et le jeune lieutenant, avec la confiance téméraire de son âge, s'était offert pour sonder le terrain à Paris, pour proposer au maréchal de nouvelles destinées et solliciter l'adhésion du gouvernement français, pour convaincre Bernadotte et Napoléon[569].
[Note 569: _Mémoires inédits de M. de Suremain_, aide de camp du roi de Suède, cités par le baron ERNOUF, dans un article intitulé: _Comment Bernadotte devint roi de Suède_. _Revue contemporaine_, mars et avril 1868, 237-269. A. GEFFROY, _Des intérêts du Nord scandinave dans la guerre d'Orient, élection de Bernadotte_. _Revue des Deux Mondes_ du 15 septembre 1855, 1269-1296]
À Paris, Moerner s'ouvrit d'abord à un ami obscur, au géographe Latapie, pourvu d'un emploi modeste au ministère des relations extérieures. Moerner et Latapie, après avoir repris et parcouru ensemble la liste des maréchaux, convinrent décidément que Bernadotte, qui participait au prestige de Napoléon sans passer pour un serviteur aveugle de sa politique, était seul, parmi tant d'illustrations, à réunir les conditions requises. Le plus difficile était de faire croire en France à la réalité et à l'importance d'un parti qui n'avait pris forme que dans quelques têtes «remuées par l'enthousiasme militaire[570]». Ce parti qui n'existait pas en Suède, on s'avisa de le créer à Paris. Moerner rallia à son idée le consul de sa nation, M. Signeul, puis le comte de Wrède, homme de grand nom et de haute allure, envoyé par son gouvernement pour féliciter l'Empereur à l'occasion du mariage; ce fut M. de Wrède qui se chargea, le 25 juin, d'aviser Bernadotte et de lui faire les premières ouvertures.
[Note 570: Lettre de Suremain à notre chargé d'affaires. Archives des affaires étrangères, Suède, 294.]
Bernadotte ne demandait qu'à régner; il affecta d'abord le désintéressement qui est de mise et de tradition en pareille circonstance, puis se laissa convaincre qu'il était indispensable au salut de la Suède. Peu d'heures après, il était chez l'Empereur, affirmant qu'un parti puissant le demandait et sollicitant la permission de se présenter aux suffrages de la diète[571].
[Note 571: GEFFROY, 1285-88, ERNOUF, 254-255.]
L'Empereur l'écouta d'abord avec quelque incrédulité et eut peine à prendre au sérieux cette candidature inopinée. Pourtant, lorsque les Suédois de Paris lui eurent fait parler par diverses personnes de son entourage, dont ils s'étaient acquis le concours, il prit leur demande en plus mûre considération: il y avait là un élément nouveau qui surgissait; convenait-il de l'écarter péremptoirement ou de s'en servir? Quant à appuyer ouvertement ou même secrètement le prince de Ponte-Corvo, l'Empereur n'y pensait point: il n'avait nulle envie d'exaspérer les Russes et de les pousser à bout, ce qui arriverait s'il plaçait de sa main à leurs côtés, en la personne d'un maréchal, non plus seulement l'influence française, mais la France elle-même. Ce point mis hors de cause, irait-il plus loin? Interdirait-il à Bernadotte toute candidature? Au contraire, le laisserait-il agir, sans le patronner ni le combattre, et lui permettrait-il de courir l'aventure à ses risques et périls? À chaque parti il reconnaissait des avantages, des inconvénients, qui se plaçaient devant lui en opposition et en balance[572].
[Note 572: Les côtés divers sous lesquels il envisageait la question se montrèrent dans ses entretiens avec Metternich. Voy. les _Mémoires_ de cet homme d'État, II, 365-367, 388-392.]
Il avait des objections de principe contre le choix d'un maréchal: depuis qu'il avait cru se faire une légitimité par son mariage, il répugnait à multiplier les parvenus sur les trônes et s'était constitué le gardien vigilant du droit héréditaire. Il craignait non moins, s'il permettait à l'un de ses compagnons d'armes, déjà parvenu au sommet de la hiérarchie militaire, ce prodigieux avancement, d'éveiller chez les autres des idées d'indépendance et de grandeur qui ne perçaient que trop chez quelques-uns. Cependant, si sérieuses que fussent ces considérations, ne devaient-elles point céder dans la circonstance à un intérêt majeur, celui de laisser la Suède se lier étroitement à nous? Par le chef français qu'elle se donnerait, l'Empereur trouverait sans doute plus de facilité à peser sur elle et à la détacher de l'Angleterre. D'autre part, s'il nous fallait quelque jour combattre les Russes, la Suède reprendrait immédiatement une autre utilité: elle aurait à attaquer l'ennemi en flanc, à entraver et à paralyser ses mouvements. Or, cette diversion serait mieux conduite et plus efficace, le coup porterait davantage si les Suédois avaient à leur tête un maréchal d'Empire, instruit à l'école de Napoléon, formé à la grande guerre, un chef qui leur rendrait la confiance en eux-mêmes, disciplinerait leur courage mal réglé et leur réapprendrait à vaincre.
À la vérité, ces avantages divers risquaient de rencontrer dans la personne même du maréchal à élire, du prince de Ponte-Corvo, de très sérieux obstacles. Napoléon connaissait Bernadotte de trop longue date pour faire fond sur son caractère et sa fidélité; il prisait ses qualités militaires, sans l'avoir jamais aimé: en lui, il n'avait trouvé à aucune époque cet élan de coeur, ce dévouement passionné qu'il reconnaissait et appréciait chez d'autres maréchaux; il lui reprochait une arrière-pensée personnelle qui s'était manifestée en beaucoup de circonstances, un esprit raisonneur et peu maniable, un tempérament porté à l'opposition, toutes choses qu'il comprenait sous le terme générique de «jacobinisme». Après avoir comblé Bernadotte de faveurs et d'argent, sans se l'attacher, il avait dû réprimer plus d'une fois ses écarts, et il le tenait depuis Wagram dans une demi-disgrâce qui n'était point pour apaiser les sourdes rancunes du maréchal. Il était donc fort possible que celui-ci ne se fît pas l'agent docile de nos volontés, et même Napoléon mettait en lui si peu de confiance qu'il songea un instant à un autre candidat français, qu'il pensa à proposer le prince Eugène aux Suédois qui lui demandaient Bernadotte. Eugène s'étant récusé et ne voulant point changer de religion,--condition indispensable pour régner à Stockholm,--il fallut revenir au prince de Ponte-Corvo, qui n'éprouvait à aucun degré les mêmes scrupules[573].
[Note 573: _Mémoires de Suremain_, d'après ERNOUF, 260.]
D'ailleurs, si Napoléon ne se dissimulait point les objections auxquelles prêtait le choix de ce maréchal, il ne les jugeait pas sans réplique; il y répondait par deux raisonnements, également faux, qui devaient le conduire à l'une de ses plus funestes erreurs. Il estimait que la défection de Bernadotte, en admettant qu'elle dût se produire, ne serait pas immédiate, que le prince continuerait au moins quelque temps d'obéir à l'impulsion donnée, au mot d'ordre de la patrie, qui était de s'engager à fond contre l'Angleterre. Or, pour plier nos ennemis et abattre leur courage, déjà ébranlé par de successives atteintes, peut-être suffirait-il de leur porter dans le Nord un coup brusque et rapide, de leur fermer momentanément la Suède. Quant à la Russie, Napoléon ne mettait pas en doute que le seul bruit d'une rupture entre cet empire et la France ne réveillât chez tous les Suédois une exaltation guerrière; pour eux, le Russe était l'ennemi héréditaire, traditionnel; la perte de la Finlande était une plaie qui saignait toujours dans leurs coeurs: certes, ils ne résisteraient pas à l'occasion qui leur serait offerte de recouvrer cette province, en attaquant la Russie aux prises avec la France, et à supposer que Bernadotte hésitât, s'inspirât de considérations égoïstes et de calculs inavouables, la nation l'entraînerait à sa suite et lui forcerait la main: la Suède serait plus française que son roi français, plus belliqueuse que le chef militaire qu'elle se serait donné; d'un élan tout spontané, elle marcherait au canon et viendrait se ranger à nos côtés; à défaut du gouvernement, le peuple déciderait la guerre de revanche, et Bernadotte, avec son expérience et ses talents, serait là pour la bien diriger.
Seulement, cette crise dans le Nord que Napoléon voyait arriver sans la souhaiter, l'élévation de Bernadotte présenterait l'inconvénient capital de la rendre plus certaine, plus difficilement évitable. Quelque soin que prît l'Empereur de ne pas faire sentir sa main dans ce qui s'accomplirait et de ne pas l'y mettre effectivement, il était impossible que la Russie ne tressaillît point à l'aspect d'un maréchal d'Empire établi sur ses frontières, posté en face de Pétersbourg, à la tête d'un peuple d'ennemis: elle s'alarmerait moins si Napoléon laissait faire que s'il agissait; elle s'alarmerait cependant, et l'alliance ou ce qui en restait survivrait avec peine à cette nouvelle épreuve. À cet égard, Napoléon ne se faisait aucune illusion. Malheureusement, il commençait d'envisager l'avenir avec un fatalisme coupable. À mesure qu'il sentait Alexandre lui échapper davantage, il jugeait qu'entre eux l'intimité ne pouvait disparaître que pour faire place au combat, qu'une force ingouvernable poussait les deux empires l'un contre l'autre; le temps n'est pas éloigné où il dira: «J'aurai la guerre avec la Russie pour des raisons auxquelles la volonté humaine est étrangère, parce qu'elles dérivent de la nature même des choses[574].» Persuadé que la lutte, si elle devait survenir, éclaterait pour des motifs d'ordre général, il ne crut pas devoir s'opposer à un événement qui la rapprocherait sans doute, mais qui lui permettrait de la soutenir avec plus d'avantages: il n'était pas homme à dédaigner une arme qui s'offrait à lui, lors même qu'il n'avait point la certitude de s'en servir. Donc, tout calculé, il ne défendra point à Bernadotte de se présenter; il s'arrête à ce parti sans enthousiasme, sans savoir au juste de quel côté doivent incliner ses préférences, en conservant un fond de scepticisme sur les chances du maréchal; il ne lui prêtera aucune assistance matérielle ou morale, se détournera de la Suède, la laissera à elle-même, à ses propres inspirations, afin qu'elle fixe ses destinées et pèse en même temps sur celles de l'Europe. Par une exception unique dans sa carrière, comme si les événements qui l'entraînent étaient si fort au-dessus des calculs humains que son génie même ne pût les dominer, il se livre à eux, s'abstient d'agir et presque de vouloir. Sur une question qui risque d'affecter gravement ses rapports avec la Russie, il abandonne au sort le soin de prononcer et se confie au dieu aveugle: la partie où il se sent indirectement engagé, il la laisse se jouer sur une carte de pur hasard; il s'en remet à la plus fortuite des circonstances, au résultat d'un scrutin populaire, au vent qui va souffler dans une diète suédoise, de décider s'il aura plus ou moins sûrement la guerre avec la Russie.
[Note 574: _Mémoires de Metternich_, II, 109.]
Comment concilier cette attitude nouvelle, ce parti pris d'inaction, avec les démarches prescrites en faveur du prince d'Augustenbourg, avec la lettre écrite au Roi, avec la mission confiée au baron Alquier? La lettre était partie, mais elle ne prendrait sa valeur que par l'interprétation que M. Alquier était chargé d'en donner. Cet envoyé n'avait pas encore quitté Paris: il reçut ordre de rester. Ainsi l'Empereur n'aura même pas de ministre en Suède pendant la session de la diète; il tient volontairement sa diplomatie hors de scène et s'ôte jusqu'au moyen d'intervenir. Toutefois, pour se remettre à la position d'immobilité absolue, il lui avait fallu interrompre le geste commencé, ramener son bras tendu pour agir, et ce mouvement en arrière, par lequel il laissait le champ libre à Bernadotte, précise sa part de responsabilité dans les événements qui vont suivre.
III
Une simple neutralité, sans un mot d'encouragement, c'était peu pour le parti qui mettait tout son espoir dans le nom et l'appui de l'Empereur. Bernadotte s'en contenta; il quitta Paris, se retira dans sa terre de La Grange et s'y tint fort tranquille de sa personne, tout en faisant travailler de son mieux à Stockholm; il écrivit plusieurs fois à l'Empereur, mais se bornait à lui communiquer les nouvelles, à le tenir au courant, sans solliciter de réponse à ses lettres[575]. MM. de Wrède et de Moerner, ainsi que leurs affidés, étaient plus exigeants; ils eussent voulu obtenir une parole, un signe d'approbation qui deviendrait pour eux un gage de succès. Afin de surprendre ce secours, ils crurent devoir mettre dans la confidence le ministre de Suède à Paris, le baron de Lagelbielke, qui seul était en droit d'agir officiellement et de questionner. En apprenant l'étrange intrigue ourdie à ses côtés, M. de Lagelbielke demeura stupéfait et ne sortit de son étonnement que pour tomber dans un abîme de réflexions. Hostile au fond à la France, il ne pouvait approuver les aspirations du maréchal: d'autre part, fort ménager de ses intérêts personnels, il jugeait imprudent de se brouiller avec un parti qui peut-être représentait l'avenir et qui triompherait certainement, pour peu que tel fût le voeu de Napoléon. Désirant régler sa conduite au mieux de sa fortune, il n'eut désormais qu'une pensée, qu'un but, savoir si l'Empereur s'intéressait ou non au succès du maréchal, si Sa Majesté était dans l'affaire. Les audiences qu'il obtint du souverain ne l'ayant point renseigné, il se tourna vers le secrétaire d'État, se mit à poursuivre M. de Champagny en tous lieux, au ministère, dans le monde, au bal. Le 1er juillet, à la fête de l'ambassade d'Autriche, qui devait finir si tragiquement, il fendait la foule des invités pour arriver jusqu'au duc de Cadore, cherchait à le faire parler et n'en obtenait que des phrases évasives: «Nous laisserons aller les choses... j'ignore complètement la pensée de l'Empereur...», et bientôt le duc «se détournait pour répondre ou saluer ailleurs[576]». Mais le Suédois s'attachait à lui, essayait de rappeler son attention, lorsque le cri sinistre: «Au feu!» retentissant de toutes parts, vint forcément rompre l'entretien. M. de Lagelbielke dut renoncer à satisfaire sa curiosité, et le mutisme observé vis-à-vis de lui le mettait au désespoir; il l'attribuait à un parti pris d'indifférence et de dédain pour la Suède: «Nous sommes par trop méprisés ici», disait-il douloureusement[577]. Entre temps, à la fin de juin et dans les premiers jours de juillet, il dépêchait à Stockholm plusieurs courriers; il signalait les incidents survenus, la formation du parti Bernadotte, mais se trouvait hors d'état de fournir aucun éclaircissement sur les volontés de l'Empereur.
[Note 575: Cette correspondance, qui se compose de courts billets, est conservée aux Archives nationales, AF, IV, 1683-85.]
[Note 576: GEFFROY, 1289.]
[Note 577: Rapport confidentiel au ministre, signé Fournier. Archives des affaires étrangères, Suède, 294.]
En Suède, durant la même période, le gouvernement était loin de prendre au sérieux la candidature du maréchal, bien que celle-ci commençât de faire son chemin dans les rangs inférieurs du peuple et de l'armée; il n'en brûlait pas moins de s'entendre désigner, parmi les autres concurrents, le préféré de l'Empereur, et son impatience s'accroissait sous le coup de plus pressantes alarmes. À Stockholm, les instincts de désordre et d'anarchie qui couvaient dans la populace venaient de faire explosion. Le 20 juin, le corps du prince royal avait été ramené dans la capitale. Pendant le passage du convoi, le comte de Fersen, grand maréchal du royaume, sur qui se concentraient d'iniques soupçons, avait été arraché du cortège et massacré par une bande de forcenés; c'était la démagogie qui entrait en scène, avec son accompagnement de violences et d'attentats. Terrifiés par ce spectacle, Charles XIII et son conseil se tournaient plus anxieusement vers Napoléon, cherchaient en lui le dieu sauveur, celui qui d'un mot pouvait apaiser les passions soulevées, réunir sur un nom quelconque les opinions éparses et refaire l'unité morale de la nation. Dans leur angoisse, ils s'adressaient au seul Français qu'ils eussent devant eux, c'est-à-dire à l'humble secrétaire de légation qui faisait fonction de chargé d'affaires. M. Desaugiers--c'était le nom de cet agent--se voyait importuné de visites, pressé de questions, supplié de livrer une parole qui serait reçue comme un ordre: la Suède se mettait aux pieds de Napoléon, demandait à connaître ses intentions, afin de s'y conformer, et ne sollicitait que le droit d'obéir: «Que l'Empereur nous donne un de ses rois, et la Suède sera sauvée[578]», disait le premier aide de camp du Roi, M. de Suremain, à Desaugiers, et il se refusait à admettre que le chargé d'affaires lui-même ne possédât pas le secret de sa cour.
[Note 578: Dépêche citée par ERNOUF, 257.]
Ce n'était que trop vrai, cependant, car M. de Champagny, pour mieux répondre aux intentions négatives de l'Empereur, avait cru bien faire en rompant toute correspondance avec Desaugiers, en le laissant isolé et comme exilé dans son poste lointain. Étonné et humilié de ce silence, Desaugiers s'évertuait, ainsi que tout le monde, à saisir, à deviner une pensée qui semblait se proposer comme une énigme; à défaut de notions précises, il en était réduit à recueillir et à interpréter les plus légers symptômes, à interroger les moindres bruits, à chercher dans les gazettes l'opinion de son gouvernement. En ce moment, l'article paru le 17 juin dans le _Journal de l'Empire_ tomba sous ses yeux. On n'a pas oublié que cet article, écho d'une première et fugitive tendance, s'exprimait en termes sympathiques sur le compte du roi de Danemark. Cette vague indication répondait aux préférences personnelles de Desaugiers: comme la plupart de nos agents à l'étranger, il subissait l'empire de la tradition et en était demeuré aux principes de notre ancienne politique; il jugeait utile de réunir en masse compacte les États Scandinaves pour endiguer la puissance russe. Encouragé par le langage du journal officieux, il s'imagina répondre à la pensée de sa cour en agissant dans le sens de ses propres aspirations. Conjuré par tous les Suédois qui l'entouraient de dire son mot, de jouer son rôle, il n'eut point la sagesse de s'y refuser; il délia sa langue, et les 4 et 5 juillet fit par deux fois sa profession en faveur du roi de Danemark et de l'union des couronnes, en présentant cette mesure comme un moyen de défense et de lutte contre la Russie.
«Votre pays, dit-il aux Suédois, est aujourd'hui à la merci des Russes... Il n'est pas impossible que la bonne intelligence vienne à cesser entre eux et nous. Si alors vous n'êtes pas plus forts qu'à présent, c'en est fait de la Suède, quarante mille Russes suffiront à la conquérir. Si au contraire vous opérez la réunion, le Nord change de face. Quatre-vingt à cent mille hommes que le royaume uni pourra opposer aux Russes seront plus que suffisants pour les contenir. Si l'Empereur est forcé de les combattre, il les vaincra, comme il a vaincu ses autres ennemis, et la paix qu'il dictera vous rendra la Finlande, si vous ne l'avez pas déjà reconquise. Qui sait même si Pétersbourg ne dépendra pas un jour du royaume de Scandinavie[579]?...»
[Note 579: Dépêche du 6 juillet, citée par M. GEFFROY, 1284.]
Lorsque Desaugiers se permettait ce langage, il lui eût été difficile de prendre plus complètement le contre-pied des intentions actuelles de l'Empereur. Avant tout, Napoléon tenait à ménager les Russes, au moins dans la forme; c'était dans ce but qu'il s'abstenait de soutenir Bernadotte. D'autre part, il n'entendait pas nuire au maréchal et favoriser ses concurrents. Or, voici que notre chargé d'affaires, par la plus malencontreuse des inspirations, s'avisait de proposer une candidature autre que celle de Bernadotte, et de l'appuyer par des motifs blessants et injurieux pour la Russie. Cette double méprise explique le courroux de l'Empereur quand il lut la dépêche par laquelle Desaugiers rendait compte fort innocemment de ses imprudentes déclarations. D'une phrase tonnante, il foudroya l'infortuné chargé d'affaires: «Monsieur le duc de Cadore, écrivit-il à Champagny le 25 juillet, je ne puis vous exprimer à quel point je suis indigné de la lettre du sieur Desaugiers: je ne sais par quelles instructions cet envoyé a pu se croire autorisé à tenir des propos si extravagants. Mon intention est que vous le rappeliez sur-le-champ[580].» Et la réprimande s'étendit jusqu'au ministre, coupable d'avoir laissé Desaugiers sans direction, de l'avoir abandonné aux égarements de son imagination, au lieu de lui prescrire impérativement le silence.
[Note 580: _Corresp._, 16712.]
Pour réparer autant que possible l'effet produit, l'Empereur fit partir M. Alquier, cette fois définitivement[581]. Quittant aujourd'hui Paris, ce ministre ne pouvait plus arriver en Suède qu'à la fin d'août, c'est-à-dire après l'élection, qui devait s'accomplir dans la première quinzaine du mois; il n'y jouerait donc aucun rôle, ce qui convenait à son maître, mais il serait chargé de dire et de répéter, quel que fût l'événement, que l'Empereur aurait préféré en somme le prince d'Augustenbourg, c'est-à-dire le candidat neutre et terne par excellence[582]; ce voeu rétrospectif et par suite essentiellement platonique avait pour but de dégager notre responsabilité vis-à-vis de la Russie, sans qu'il pût influer sur un résultat antérieurement acquis.
[Note 581: _Id._]
[Note 582: _Id._]
En effet, le 25 juillet, la diète électorale s'était assemblée dans la ville d'OErebrö. À cet instant, le gouvernement royal demeurait plus perplexe, plus désorienté que jamais. Les paroles de M. Desaugiers ne l'avaient point tiré de doute, car Charles XIII avait reçu en même temps la lettre du 24 juin, par laquelle l'Empereur semblait se prononcer pour le frère du feu prince. En présence de ces indices contradictoires, comme d'autre part Napoléon avait évité de donner à Bernadotte le moindre signe de sympathie, le cabinet de Stockholm se jugea autorisé à suivre ses premières inspirations et à faire réussir la candidature Augustenbourg[583]. Pour aller à ce but, il employa des voies détournées et usa d'une subtile stratégie.
[Note 583: _Rapport sur les événements qui ont précédé l'élection du prince royal de Suède_, par M. DESAUGIERS: Archives des affaires étrangères, Suède, 294. Pendant la tenue de la diète, Desaugiers ignorait encore son rappel et n'avait pas quitté Stockholm.]
Son premier effort s'employa contre Bernadotte, dont la candidature prenait décidément consistance. Par son côté à la fois démocratique et militaire, elle plaisait aux masses, dont elle enflammait le patriotisme; elle était acclamée dans les réunions populaires et «les cabarets[584]»; mais le Roi, la cour, «le grand monde[585]» conservaient les plus fortes préventions contre le soldat de fortune et ne lui pardonnaient point ses antécédents révolutionnaires. Pour le mettre en échec, le gouvernement feignit de se rallier au choix de Frédéric VI. Ce prince, que sa qualité de Danois rendait antipathique à la plus grande partie de la nation, disposait pourtant dans la diète de nombreux moyens d'influence; en peu de jours, avec l'appui du pouvoir, sa chance fit de tels progrès que les partisans de Bernadotte, se sentant distancés, crurent devoir s'effacer et renoncer à la lutte. Rassuré de ce côté, le gouvernement changea immédiatement ses batteries: la candidature danoise n'avait été entre ses mains qu'une arme destinée à battre en brèche le crédit de Bernadotte; cet effet obtenu, il se mit à détruire l'oeuvre qu'il avait lui-même édifiée. Il ne lui fut pas difficile, en réveillant les souvenirs détestés qu'avaient laissés dans le pays la domination danoise au seizième siècle et l'union de Calmar, de provoquer contre Frédéric VI un mouvement d'opinion assez fort pour rendre son succès impossible. Le Danois se trouvant évincé, après avoir lui-même mis le Français hors de cause, la candidature Augustenbourg, repoussée depuis quelque temps à l'arrière-plan, reparaissait au premier et restait seule en ligne sur le terrain déblayé; c'était à ce résultat que le parti de la cour voulait finalement en venir. Aussitôt il démasque ses intentions, fait donner ses réserves. Le général Adlersparre est appelé à OErebrö: c'est un vétéran des luttes électorales, «un homme habitué à manier les esprits et à maîtriser les suffrages[586]». Sous son impulsion, le comité formé dans le sein de la diète afin de préparer les décisions de l'assemblée et de lui présenter un candidat, se prononce pour le prince d'Augustenbourg par onze voix contre une seule, demeurée fidèle à Bernadotte. Le succès du compétiteur recommandé par la cour semble assuré, le dénouement préjugé et acquis, lorsque, à la dernière heure, un bruit s'élève, se répand, se propage comme une traînée de poudre: chacun se répète que Napoléon a parlé, qu'il désire, qu'il veut Bernadotte, et qu'il le désigne aux suffrages de la Suède.
[Note 584: _Mémoires de Suremain_, d'après ERNOUF, 257]
[Note 585: _Id._]
[Note 586: Rapport de Desaugiers.]
Ce bruit était un mensonge et le fait d'un imposteur. À l'époque où quelques Suédois avaient improvisé à Paris la candidature du prince de Ponte-Corvo, un Français nommé Fournier s'était activement mêlé à leurs manoeuvres. Ancien négociant, il avait habité Gothembourg et y avait même rempli les fonctions de vice-consul, puis avait dû abandonner ce poste à la suite d'opérations malheureuses, où il avait laissé son avoir et beaucoup de sa considération. Le commerce lui ayant mal réussi, il cherchait dans la politique un moyen de rétablir sa fortune: l'élection de Bernadotte lui avait paru une affaire à lancer, et il s'y était donné corps et âme. Adroit et insinuant, il avait su se glisser jusqu'à l'hôtel des relations extérieures et avait même surpris l'entrée du cabinet ministériel; le duc de Cadore, sans se faire illusion sur son compte, s'était pris à le considérer comme un de ces hommes qui trouvent utilement leur emploi dans les besognes occultes de la politique.
Au bout de quelque temps, Fournier eut l'art de persuader au ministre que la France trouverait avantage à tenir un observateur dans la ville de Suède où se réunirait la diète, et ce fut ainsi qu'il obtint permission de se rendre à OErebrö en qualité de personnage muet, chargé uniquement de voir, d'écouter, de signaler à Paris les incidents de la lutte. Pour faciliter son introduction en Suède et l'accomplissement de sa tâche, M. de Champagny lui remit une pièce dite _passeport diplomatique_ et poussa la complaisance jusqu'à la libeller de sa main. Ainsi muni, Fournier se mit immédiatement en chemin, non sans avoir pris d'autre part les commissions et les instructions de Bernadotte. Peu de temps après, il est vrai, M. de Champagny sentit son imprudence et craignit d'avoir livré à un homme peu sûr une arme dont il ne lui serait pas impossible d'abuser. Au plus vite, il écrivit à notre légation de Stockholm, afin de se dégager de toute solidarité avec le vice-consul congédié. Par malheur, cette précaution venait trop tard: tandis que la lettre de désaveu courait après lui, Fournier, qui avait pris l'avance, débarquait en Suède et atteignait OErebrö le 11 août, quelques jours avant la date fixée pour l'élection.
À peine arrivé, il transforme et dénature impudemment son rôle: simple émissaire du maréchal et agent d'observation pour le compte du ministre, il se pose en porte-parole de la France. Son langage est celui-ci: le gouvernement de l'Empereur souhaite le succès du prince de Ponte-Corvo; comme de hauts intérêts à ménager ne lui permettent point d'exprimer ouvertement ce voeu, il a dû recourir à un intermédiaire officieux et modeste pour le porter à la connaissance de la diète. À l'appui de ses dires, Fournier présente son passeport, montre l'écriture ministérielle, s'en sert pour s'accréditer dans la confiance des Suédois. Il a apporté aussi d'autres pièces, une lettre écrite par le maréchal, un portrait représentant «le jeune fils de Bernadotte jouant avec l'épée de son père»; de ses divers moyens de propagande, il sait tirer un merveilleux parti. En une nuit, il fait reproduire la lettre à des centaines d'exemplaires; son logis se transforme en officine d'où sortent à tout instant brochures, images, chansons patriotiques, dialogues populaires, qui inondent la ville et circulent dans les rangs de la diète; des libelles répandus à profusion font appel aux passions et aux haines nationales, s'attachent à présenter le succès du héros français comme une défaite morale pour la Russie et un commencement de revanche. En même temps, les quatre ordres de la diète, noblesse, clergé, bourgeois, paysans, sont successivement entrepris; cédant à des arguments appropriés, chaque classe de la nation en vient à s'imaginer que Bernadotte nourrit pour elle une prédilection particulière et fera son bonheur. Par-dessus tout, la pensée que Napoléon s'est montré derrière son lieutenant, qu'il a rompu le silence et manifesté ses intentions, stimule les dévouements, décourage les résistances, fait cesser toute opposition, et en quarante-huit heures, avec une promptitude à peine croyable, le courant se forme, grossit, se précipite, emporte tout sur son passage[587].
[Note 587: _Mémoires de Suremain_, d'après ERNOUF, 263-264. GEFFROY, 1291-1294. Rapport de Desaugiers.]
Seul, le vieux roi résistait; il ne se résignait point à subir pour héritier un parvenu de l'épée auquel Napoléon n'avait pas même fait faire un premier stage sur le trône, en lui confiant l'un des États à sa disposition. Les ministres, sentant la nécessité de céder au torrent, députèrent au Roi M. de Suremain, pour le raisonner et le fléchir. Suremain le trouva fatigué par une nuit d'insomnie, portant sur ses traits l'empreinte de ses préoccupations. «Je ne sais plus qui choisir, disait-il. Je m'étais arrêté au prince d'Augustenbourg; c'est mon cousin, c'est le frère du défunt. Cela ne peut plus avoir lieu, vous-même m'avez parlé contre. À présent, ne viennent-ils pas avec leur Bernadotte! Ils disent que l'Empereur le veut. Son chargé d'affaires agit en sens contraire. Lagelbielke n'en mande pas un mot de Paris. Il y a de quoi devenir fou... Pardieu! Si l'Empereur veut que je prenne un général français, il peut bien l'articuler plutôt que de vouloir me le faire deviner. Ne m'avez-vous pas dit qu'il n'aimait pas Bernadotte?
«--Oui, Sire, cela était si connu que, l'hiver dernier, pendant mon séjour à Paris, on me conseillait de le voir très peu.
«--Que pensez-vous de lui? Gustave Moerner le porte aux nues[588].
[Note 588: Il s'agissait ici d'un Moerner autre et plus qualifié que le lieutenant accouru à Paris.]
«--Il m'est impossible de juger des qualités essentielles d'un homme avec lequel je n'ai eu que des rapports de société. Il est bel homme, très poli, s'exprime avec une grande facilité. Sa tournure est vraiment distinguée.
«--Rien qui sente la Révolution?
«--Je ne m'en suis pas aperçu. Il a bonne réputation en France: on ne le compte pas au nombre des pillards.
«--Quand il aurait toutes les qualités possibles, songez-vous au ridicule de prendre un caporal français pour héritier de ma couronne?
«--Sire, j'en conviens, et cela me choque autant que vous. Mais il faut songer au danger qu'il y aurait d'être forcé de le faire...
«--Croyez-vous donc qu'on puisse me forcer?
«--Sire, songez à l'état malheureux de ce royaume et à votre âge.»
«Il me questionna encore longtemps, ajoute Suremain dans son récit, sur le prince de Ponte-Corvo, sur son origine, sur son fils, sur sa femme. Je lui dis ce que j'en avais appris. En me quittant, il me dit avec émotion: «Je crains bien qu'il ne me faille avaler le calice... Dieu seul peut savoir comment tout cela finira[589].»
[Note 589: _Mémoires de Suremain_, d'après ERNOUF, 264-267.]
Cinq jours après cette conversation, le conseil des ministres, muni de l'autorisation royale, présentait officiellement Bernadotte, et le 21 août les quatre ordres de la diète l'élisaient, persuadés qu'ils obéissaient à une consigne venue des Tuileries et qu'ils votaient pour le candidat de l'Empereur. Ainsi, compromis et découvert par une série de maladresses et d'intrigues, Napoléon portait la peine d'une politique qui s'était faite à dessein obscure et voilée, qui avait négligé systématiquement de s'affirmer. Un mot de lui, prononcé au début, eût tout empêché, la faute de Desaugiers, l'envoi imprudent de Fournier, les manoeuvres décisives de ce «courrier magicien[590]». Au lieu d'arrêter par cette parole salutaire l'entreprise naissante de Bernadotte, Napoléon avait préféré la laisser se poursuivre et courir sa chance; il s'était réservé d'en tirer profit, tout en se défendant et en s'abstenant réellement d'y participer; mais personne n'avait cru à cette abnégation surprenante, à cet effacement d'une volonté que l'Europe s'était habituée à chercher et à trouver partout, à sentir perpétuellement agissante. Comme l'Empereur n'avait point parlé, chacun s'était arrogé le droit de parler pour lui; finalement, un personnage infime et décrié lui avait prêté le mot qui avait départagé la Suède, et son nom, audacieusement usurpé, avait fait l'élection.
[Note 590: _Mémoires de Suremain_, d'après ERNOUF, 263.]
À la nouvelle des événements, Napoléon manifesta une surprise et un déplaisir qui n'étaient pas entièrement simulés. Il pensa aussitôt à la Russie, à l'émoi qu'y occasionneraient l'élection et les circonstances qui l'avaient accompagnée; son premier mouvement, s'il faut en croire certains témoignages, fut de tenir pour non avenu un résultat vicié par la fraude: il eût défendu à Bernadotte de se rendre au voeu de la diète et l'eût retenu en France[591]. Il eut le tort de ne point persévérer dans cette intention et craignit, s'il repoussait la Suède qui semblait se jeter dans ses bras, de l'éloigner à jamais et de la rendre à nos ennemis. Il permit donc à Bernadotte d'accepter, composa ses traits pour le recevoir, lui fit un accueil plein de grandeur et de bonté, et le laissa partir comblé des marques de sa munificence, après avoir obtenu de lui la promesse formelle de rompre avec l'Angleterre et d'entraîner la Suède dans le système continental. Dès à présent, il songeait à l'effet de stupeur que produirait à Londres le succès inattendu du maréchal; il espérait que l'Angleterre en éprouverait une surprise douloureuse, peut-être accablante, et cette idée le consolait de tout, en réjouissant ses haines; il prononça devant Metternich une phrase qui éclaire sa conduite: «Dans tous les cas, dit-il, je n'ai pu me refuser à la chose, parce qu'un maréchal français sur le trône de Gustave-Adolphe est un des plus jolis tours joués à l'Angleterre[592].»
[Note 591: ERNOUF, 267, d'après SÉMONVILLE et MARET.]
[Note 592: METTERNICH, II, 392.]
Acceptant le fait accompli, il se mit en devoir d'attester à la Russie qu'il n'y avait pris aucune part. Cette fois, il ne se borna point à de simples assurances, voulut fournir des preuves et se justifier pièces en main. Il communiqua au Tsar sa correspondance avec le roi de Suède, qui avait eu trait exclusivement au prince d'Augustenbourg; il signala le rappel de Desaugiers comme une satisfaction donnée à son allié; il fit insérer au _Moniteur_ un article contenant le récit exact des incidents survenus à OErebrö. Il mandait en même temps à Champagny: «Vous écrirez au duc de Vicence que je ne suis pour rien dans tout cela, que je n'ai pu résister à un voeu unanime, que j'aurais désiré voir nommer le prince d'Augustenbourg ou le roi de Danemark. Vous appuierez sur ce que cela est l'exacte vérité, qu'il doit donc le déclarer d'un ton noble et sincère sans y revenir; que si l'on élevait quelque doute, il doit continuer à tenir le même langage, car cela est vrai, et qu'on doit toujours soutenir la vérité[593].» Cependant, quelque soin qu'il mît à accentuer et à multiplier ses protestations, il ne s'abusait guère sur leur portée: il se rendait compte que la Russie y ajouterait peu de foi, qu'elle se sentirait dans tous les cas surveillée et serrée de plus près par la puissance française, et qu'un pas nouveau, peut-être décisif, venait d'être franchi dans la voie de la désaffection.
[Note 593: _Corresp._, 16876.]
Pendant la tenue de la diète, la cour de Russie s'était enfermée de son côté dans une réserve et une impassibilité absolues; elle aussi avait évité scrupuleusement d'intervenir, comme si elle eût voulu laisser les intrigues françaises se développer à l'aise et s'accumuler les griefs. Napoléon avait déclaré plusieurs fois que, s'il excluait par principe le prince d'Oldenbourg, il laissait le Tsar parfaitement libre d'en user de même avec Bernadotte; Alexandre n'avait point profité de cette faculté, et son indifférence avait surpris l'Empereur.
Quand le résultat fut connu, il y eut à Pétersbourg un soulèvement de l'opinion: jamais les salons n'avaient retenti d'invectives plus violentes contre la France: «Cette époque, écrivait plus tard Caulaincourt, est une des plus délicates que j'aie eu à passer ici[594].» Comme toujours, le calme du souverain fit contraste avec ce déchaînement d'hostilités: Alexandre tenait encore à se dégager de toute solidarité apparente avec des passions auxquelles il se laissait chaque jour un peu plus gagner et reprendre. Au fond même, il semble avoir envisagé l'événement survenu avec moins d'appréhension que son entourage. Dès à présent, sa perspicacité n'avait-elle pas entrevu que Bernadotte ne se ferait nullement à Stockholm l'instrument et la main de l'Empereur; qu'un Français mécontent, disposé à la révolte, valait mieux pour la Russie sur le trône de Suède que tout autre compétiteur? Ce qui accuse en lui cette arrière-pensée, c'est qu'un de ses officiers porta immédiatement au maréchal, à Paris même, des paroles de félicitation et presque de bienvenue. À ce message, la réponse ne se fit pas attendre; elle vint par voie détournée. Avant de quitter Paris, Bernadotte ne dissimula point qu'il n'apporterait dans le Nord que des volontés résolument pacifiques: il croirait bien servir sa patrie adoptive en résistant aux aspirations belliqueuses qui s'étaient servies de son nom et qui avaient prétendu l'ériger en candidat de la revanche: «Je connais les épines de cette place, dit-il en parlant de son nouveau poste; ce n'est qu'un petit parti qui m'a choisi, non pas pour mes beaux yeux, mais comme général et avec la convention tacite de reconquérir la Finlande: mais entreprendre une guerre pour cet objet, c'est une folie à laquelle je ne donnerai pas les mains[595].» Ce propos fut tenu devant Metternich, qui le transmit à Vienne: là, il fut recueilli par Schouvalof, communiqué par lui à Pétersbourg, où il vint fournir une première justification aux espérances d'Alexandre. À demi rassuré sur le fait, le Tsar n'en fut pas moins alarmé et irrité de l'intention qu'il crut démêler chez l'Empereur, celle de se ménager de nouveaux moyens d'attaque et de diversion, d'environner la Russie d'ennemis, de liguer et d'ameuter contre elle tous les États secondaires du Nord et de l'Orient; sous l'impression de cette pensée, ses défiances s'accrurent, s'exaspérèrent, et le résultat de l'aventure qui avait ouvert à Bernadotte le chemin d'un trône, fut de nous aliéner plus profondément la Russie sans nous livrer la Suède.
[Note 594: Caulaincourt à Champagny, 10 novembre 1810.]
[Note 595: Schouvalof à Roumiantsof, 21 octobre-2 novembre 1810. Archives de Saint-Pétersbourg.]
IV
Entre Napoléon et Alexandre, tout froissement nouveau retentissait de suite au point douloureux et sensible de leurs rapports: l'événement de Suède aggrava la question de Pologne, la fit plus aiguë et plus brûlante. Les deux empereurs, il est vrai, jugèrent inutile d'y revenir dans les communications courtoises et vides qui s'échangeaient entre eux; ils s'abstinrent de rouvrir une discussion épuisée. Ce fut dans leur for intérieur qu'ils se préoccupèrent encore davantage de la Pologne. Prévoyant mieux qu'ils auraient à s'en servir l'un contre l'autre, ils la prirent de nouveau pour objet de leurs méditations intimes, voire même de quelques tentatives mystérieuses, firent un pas de plus sur le terrain des manoeuvres sourdement hostiles où ils se rencontraient et se côtoyaient à leur insu.
Considérant que la guerre devient plus probable, Napoléon regarde de plus près aux moyens de la faire, et pénétrant par la pensée dans l'arsenal où sa politique se tient des armes toujours prêtes, il y retrouve en premier lieu la Pologne. Il songe au parti qu'il aura à tirer des Varsoviens et de leurs compatriotes de Russie, si la crise éclate. Alors, pour donner l'impulsion à ces peuples et surexciter leur ardeur, il pourra devenir utile de leur montrer la patrie sous une forme reconnaissable et tangible: cette restauration que l'Empereur n'admet toujours qu'à titre de ressource éventuelle, s'imposera peut-être comme la première opération de la campagne. Mais cette mesure soulève des questions et des difficultés d'ordre divers; il est temps de les envisager, d'y faire face, d'aménager l'Europe de telle sorte que la Pologne puisse y trouver et y reprendre naturellement sa place. L'idée si souvent et si gratuitement prêtée jusqu'alors à Napoléon prend forme en lui pour la première fois; elle vient sur ses lèvres: le 20 septembre, devant Metternich, qui reste à ses côtés en observation et l'oreille aux écoutes, il se hasarde à dire: «Le jour où je me verrais forcé de faire la guerre à la Russie, j'aurais un allié puissant et considérable dans un roi de Pologne[596].»
[Note 596: _Mémoires de Metternich_, I, 109.]
Par ces mots, il justifiait enfin et rétrospectivement les défiances d'Alexandre. Seulement, s'il eût pu lire lui-même dans l'esprit du Tsar, il y eût retrouvé sa propre arrière-pensée, parvenue à un degré au moins égal de développement. Aujourd'hui, Alexandre inclinait plus sérieusement à suivre les avis de Czartoryski, à réaliser le rêve des Varsoviens, à faire ce qu'il accusait et soupçonnait Napoléon de vouloir faire, à reformer et à s'agréger la Pologne, afin de la transformer entre ses mains en instrument d'offensive. Depuis quelque temps, il s'est cherché de nouveaux intermédiaires avec les Polonais dans leur nation même; des personnages importants ont été prévenus, initiés; le projet a pris assez de précision et de consistance pour qu'il en soit parlé couramment dans certains milieux, pour que l'écho en revienne à nos agents. L'un d'eux, lancé en explorateur sur les confins de l'Autriche, de la Turquie et de la Pologne, passant à Varsovie en novembre, va écrire de cette ville: «Il est un plan affectionné par-dessus tout par l'empereur de Russie et dont la préparation est confiée au comte Jean-Séverin Potocki, et qui ne laisse pas que de partager les opinions dans les provinces russes polonaises: c'est le rétablissement du royaume de Pologne avec son indépendance, ses privilèges, mais uni à l'empire de Russie à perpétuité, comme l'Italie l'est momentanément à la France. Ce plan est bien connu ici malgré les efforts des Russes. Il ne les séduit pas, mais il flatte trop leur égoïsme et leur paresse pour ne pas trouver des partisans parmi les grands seigneurs des provinces russes polonaises, qui y sont fort enclins. Il sera d'ailleurs fortement soutenu par les Grecs fanatisés. On invitera le grand-duché de Varsovie à se réunir à la majorité. Tel est le plan que la Russie se propose de mettre au jour au premier signal de guerre, et il serait dans ce cas très important de le prévenir, car il les divisera ou tout au moins les amènera à se combattre entre eux[597].»
[Note 597: Archives des affaires étrangères, Pologne, 326. Le même rapport plus développé se retrouve aux Archives nationales, AF, IV, 1699. L'agent était M. de Thiard, ancien chambellan de l'Empereur. Voy. ses instructions au n° 16811 de la _Correspondance_.]
Que la France ou la Russie prît l'initiative de ressusciter la Pologne, celle des deux qui tenterait l'entreprise aurait à compter avec un tiers: il faudrait pressentir, consulter, désintéresser l'Autriche, la mettre avec soi sous peine de l'avoir contre soi. À l'opération projetée, l'Autriche perdrait presque infailliblement ce qui lui restait de la Galicie; ce membre détaché de la Pologne tendrait invinciblement à se ressouder au corps, la partie irait d'un mouvement irrésistible se fondre et s'absorber dans l'unité refaite. Pour réconcilier l'Autriche avec ce sacrifice, il importait de lui présenter d'amples dédommagements, de lui offrir en échange de son établissement précaire en Galicie de plus solides acquisitions: c'était avec elle une question d'indemnité à débattre. Pour commencer, on ne pouvait trop tôt se ménager à Vienne de nouveaux moyens d'accès et de confidence. Chacun de son côté, simultanément et secrètement, l'Empereur et le Tsar vont s'appliquer avec plus de soin à rapprocher d'eux l'Autriche et à l'attirer dans leur jeu.
Si Napoléon avait prononcé devant Metternich le nom de la Pologne, c'était afin de sonder ce ministre. Il s'expliqua dans la suite de l'entretien. Cette fois encore, il n'a pas en vue de signer une alliance et de se procurer un concours armé; il est plus détaché que jamais de cette idée. Observant ce qui se passe à Vienne, le fond d'amertume et de défiance qui y subsiste irrémédiablement, il ne croit guère à la possibilité de faire marcher côte à côte et de bon coeur Autrichiens et Français, vaincus et vainqueurs de Wagram. Ce qu'il demande toutefois, c'est plus qu'une simple neutralité, c'est une connivence et une complicité passives, garanties par l'adhésion anticipée de François Ier et de ses conseillers aux remaniements que l'avenir pourra commander. Dans ce but, il cherche à s'entendre dès à présent avec eux sur leur future compensation. De toutes ses possessions perdues, il n'en était point que l'Autriche désirât plus passionnément recouvrer que les côtes et les ports de l'Adriatique. Déjà Napoléon avait dit à Metternich: «Tout peut revenir, ces points-là sont _des bouts de cheveux pour moi_[598].» Lorsqu'il eut fait allusion à une renaissance possible de la Pologne, il ajouta: «Repousseriez-vous un jour des conférences ayant pour but d'amener l'échange d'une partie égale de la Galicie contre ces provinces?... Si je puis éviter la guerre avec la Russie, tant mieux; sinon, il vaut mieux avoir prévu les conséquences de la lutte[599].» Là-dessus, il insista longuement sur les avantages qui résulteraient pour l'Autriche de la réincorporation du littoral. À ce prix, il ne réclamerait pas une coopération active; la manière dont les Russes l'avaient secondé en 1809 l'avait, disait-il, dégoûté des coalitions. Il ne demandait même pas, il ne voulait point de réponse à ses insinuations. Dans le cas où l'empereur François admettrait en principe l'idée de l'échange, ce monarque n'aurait qu'à vendre graduellement les domaines de sa couronne en Galicie; à ce signe, Napoléon comprendrait que l'Autriche ne refusait pas de s'entendre avec lui sur les résultats possibles d'une crise à prévoir.
[Note 598: _Mémoires de Metternich_, II, 365.]
[Note 599: _Id._, I, 110-111.]
Nanti de cet aveu, Metternich considéra que sa mission exploratrice était remplie et se prépara à quitter la France. Il se sentait fixé sur le point qu'il avait pris à tâche d'éclaircir; il disposait désormais d'une base pour édifier toutes ses combinaisons; d'après les dernières paroles de l'Empereur, il avait compris que le conflit avec la Russie, dont il avait si curieusement observé la genèse, se produirait suivant toutes probabilités. Cette crise, qui dominait l'avenir, rouvrait à l'ambition de sa cour de vastes perspectives. Placée entre les deux belligérants, sur leur flanc, l'Autriche ne trouverait-elle pas l'occasion de jeter dans la balance le poids décisif? Par contre, toute imprudence au début la mettrait en péril de mort et l'exposerait à périr dans la formidable collision qui se préparait: elle ne pourrait, le cas échéant, prononcer avec utilité son action qu'après l'avoir tout d'abord et très soigneusement réservée. Pour le moment, Metternich ne voyait d'autre conduite à suivre que d'accéder aux désirs de l'Empereur, d'admettre le troc de la Galicie contre les provinces illyriennes, sans participation active à la lutte, et il conseillerait à son maître cette résignation profitable. En se plaçant sur ce terrain, l'empereur François n'aurait pas à se brouiller irrévocablement avec les Russes et à prendre parti contre eux; il se garderait la faculté de leur revenir et de suivre la fortune, si jamais l'inconstante déesse passait dans leur camp, mais en même temps il s'assurerait des garanties et quelques avantages pour le cas infiniment plus probable d'une victoire française. C'était beaucoup que d'avoir amené Napoléon à tenir compte dans toutes les hypothèses de l'intérêt autrichien, et Metternich revenait à Vienne avec confiance, heureux d'y rapporter ce bienfait et se flattant d'y recevoir bon accueil.
À Vienne, il ne trouva qu'une désagréable surprise. Quelles ne furent pas sa stupéfaction, sa colère, d'apprendre qu'une mystérieuse intrigue, nouée à son insu pendant les derniers temps de son absence, risquait d'anéantir tous les fruits de sa mission et de rejeter l'Autriche dans la plus périlleuse des voies! Cette fois encore, la Russie avait pris les devants sur la France: agissant depuis quelques semaines à Vienne avec un redoublement d'ardeur, elle y avait fait d'étonnants progrès. Plus ambitieuse que Napoléon, elle demandait une alliance, le cabinet autrichien semblait près de l'accorder, et ce qu'il y avait pour Metternich de plus pénible, de plus mortifiant dans cette aventure, c'était que son propre père, laissé par lui en arrière pour le représenter dans le conseil, pour lui garder la place, avait échappé à sa direction et s'était laissé prendre aux filets de la diplomatie moscovite. Le ministre intérimaire s'était permis d'avoir une politique à lui, diamétralement opposée à celle du ministre en titre, retenu au loin par une fructueuse ambassade; tandis que le fils se rapprochait de la France à pas comptés, avec une prudente circonspection, le père se livrait brusquement et presque inconsciemment à la Russie.
Le vieux prince de Metternich manquait totalement de la souplesse nécessaire pour imiter le jeu où excellait son fils, pour se tenir en équilibre entre la France et la Russie, en penchant un peu vers la première, sans s'abandonner tout à fait: il avait d'abord incliné plus que de raison du côté français; n'ayant point trouvé là le point d'appui que recherchait sa débilité, il se laissait aujourd'hui retomber gauchement dans les bras de la Russie. Son idée fixe était toujours de sauver les Principautés. Bien que les Russes eussent brillamment terminé leur campagne d'Orient par la victoire de Batynia et l'occupation de plusieurs places, il se reprenait de plus en plus à l'espoir de les amener à se modérer eux-mêmes, à diminuer leurs prétentions sur le Danube, en leur offrant sur d'autres points une alliance et des garanties.
Cette tendance, nous l'avons vu, avait été reconnue par le comte Schouvalof, qui avait reçu ordre d'en profiter. Pour arriver jusqu'au prince de Metternich, Schouvalof se lia avec son homme de confiance, M. de Hudelist, employé de haut rang à la chancellerie aulique. «Quoique vivant en voyageur, écrivait-il, je l'engageai à accepter un dîner sans façon: il y vint, en ayant probablement reçu la permission[600].» En dînant, on causa, on se fit des confidences, et Hudelist finit par dire que, si la Russie désirait un rapprochement, l'Autriche «ferait la moitié du chemin[601]». À ce mot, le cabinet de Pétersbourg répondit en proposant immédiatement un traité secret. Il s'agissait d'un acte modeste en soi: chacune des deux cours s'engagerait simplement «à n'assister qui que ce soit[602]» contre l'autre. Mais la pensée des Russes allait plus loin que leurs propositions écrites. Ainsi Schouvalof était chargé, en même temps qu'il présenterait le projet de traité, de réitérer l'offre de la Valachie orientale «en échange de quelques parties de la Pologne[603]». Ce serait créer un précédent utile; il était bon d'habituer les Autrichiens à se dessaisir et à trafiquer de leurs territoires polonais. Puis, on se disait à Pétersbourg qu'une fois l'Autriche liée par une signature, par un pacte quelconque, il serait facile de l'attirer plus complètement à soi: l'intimité, la confiance renaîtraient, on en viendrait à marcher d'accord en toute circonstance. Cette arrière-pensée se trahit dans une lettre particulière du chancelier Roumiantsof à Schouvalof, pleine de cajoleries à l'adresse du prince de Metternich et de son gouvernement: «Sa Majesté, dit-il, avait en quelque sorte prévenu la démarche que la cour de Vienne vient de faire près d'elle. Tant mieux: l'amitié des deux empereurs, puisque l'un et l'autre en avaient si bien senti l'utilité, n'en sera que plus forte; c'est tout ce que je désire. L'Empereur est très satisfait de vous, Monsieur le comte, et il s'attend que vous achèverez ce que vous avez si bien commencé. Veuillez, je vous prie, remercier le prince de Metternich du bon souvenir qu'il me conserve. Je me rappelle avec plaisir cette époque où nous étions ensemble, et je professe ici bien volontiers que j'ai souvent tiré beaucoup d'avantages de ses lumières et de son expérience. Combien ne serais-je pas flatté, s'il était dans notre étoile à tous les deux de ramener maintenant cette ancienne et heureuse époque à laquelle les deux cabinets ne faisaient rien sans se concerter[604]!»
[Note 600: Schouvalof à Roumiantsof, 31 août-12 septembre 1810. Archives de Saint-Pétersbourg.]
[Note 601: _Id._]
[Note 602: Roumiantsof à Schouvalof, 16-28 septembre. _Id._]
[Note 603: _Mémoires de Metternich_, II, 397.]
[Note 604: Lettre du 16 septembre 1810. Archives de Saint-Pétersbourg.]
Ainsi amorcée, la négociation prit rapidement tournure. Metternich le père avait fait son rapport à l'empereur François, qui approuvait et laissait faire. La seule difficulté était la question des Principautés, que l'Autriche voulait traiter concurremment avec celle de l'alliance: elle désirait obtenir des Russes une promesse de renoncement partiel ou au moins l'assurance qu'ils la laisseraient se porter médiatrice entre eux et les Turcs et dire son mot sur les conditions de la paix. Schouvalof n'était autorisé à prendre aucun engagement de ce genre. Néanmoins, le ministère autrichien inclinait à conclure; déjà le pacte de simple neutralité se transformait en traité de défense mutuelle, et tout s'acheminait à une reprise de liaison entre les deux anciennes cours impériales, lorsque le retour inopiné de Metternich le fils, qui reprit aussitôt la direction des affaires, vint tout interrompre[605].
[Note 605: Schouvalof à Roumiantsof, 31 août-12 septembre, 5-17 octobre 1810. BEER, _Geschichte der orientalische Politik OEsterreichs_, 244-248. MARTENS, _Traités de la Russie avec l'Autriche_, II, 72-77.]
Averti de ce qui se préparait, Metternich ne perdit pas un instant pour se jeter à la traverse. Il ne fit que toucher barre à Vienne, courut en Styrie où se trouvait l'empereur François, obtint que le faible monarque considérât comme non avenu le rapport «provisoire» du ministre intérimaire et qu'il décidât le rejet des propositions russes. Là-dessus, Metternich rentra à Vienne, vit Schouvalof, et, dans un langage très doux, très courtois, fleuri d'expressions gracieuses, mais au fond parfaitement net, coupa court aux espérances de cet envoyé. L'Autriche, dit-il, n'était en position de contracter d'engagement avec personne. Il affirmait--et c'était vrai--n'avoir rien signé avec la France; il prétendait que ses préférences de principe et ses inclinations de coeur le portaient vers Pétersbourg, mais le moment était-il venu de trahir et de manifester ces sentiments? Entre les souverains autrichien et russe, l'amitié était de fondation, la confiance reposait sur de longues traditions d'intimité et des intérêts communs: qu'était-il besoin de se compromettre par un traité, qui n'échapperait pas à Napoléon? Quant à l'échange des territoires, Metternich le déclina avec autant d'énergie que Schouvalof en mit à le proposer. En somme, il rompit les pourparlers, reconquit ainsi la pleine liberté de ses mouvements et dégagea l'Autriche des liens où elle allait maladroitement s'emprisonner[606].
[Note 606: Schouvalof à Roumiantsof, 21 octobre-2 novembre 1810. Archives de Saint-Pétersbourg. BEER, 248-49. METTERNICH, II, 395-99. MARTENS, 72-77.]
Outré de cette déconvenue, Schouvalof songea un instant à s'acharner, à tenter d'autres voies, à agir malgré et contre Metternich. N'existait-il pas à la cour de Vienne, dans ce milieu étrange où se croisaient tant d'influences diverses, quelques intermédiaires des deux sexes à employer auprès du maître? L'Empereur aimait sa femme, appréciait fort l'archiduchesse Béatrice, soeur de l'Impératrice, gardait un reste d'affection au vieux Metternich, consultait volontiers le comte Zichy et témoignait toujours d'une inconcevable faiblesse pour son secrétaire Baldacci, considéré comme le mauvais génie de la dynastie. Schouvalof songea successivement à ces divers personnages et à d'autres encore. Toutefois, les ayant passés en revue, il se convainquit qu'aucun ne présentait les conditions voulues pour mener à bien l'opération délicate qui serait confiée à ses soins, pour mettre en échec le crédit du puissant ministre; les quelques coups de crayon qu'il consacre à chacun d'eux, dans une dépêche irritée où il se déclare obligé de quitter la partie, composent un tableau peu flatteur de l'entourage du monarque: «L'Impératrice, dit-il, a beaucoup d'esprit et voudrait se mêler des affaires, mais son auguste époux l'en éloigne. Le prince de Metternich n'ira pas directement contre son fils; de plus, il ne dira jamais à l'Empereur que la leçon qu'il aura étudiée, et encore en oubliera-t-il la moitié. Hudelist ne peut quelque chose qu'auprès du prince. L'archiduchesse Béatrice craint de se mêler des affaires et de voir son nom dans le _Moniteur_. Le comte de Sickingen pourrait parler, mais il est bien avec des personnes qui tiennent au comte de Metternich. Tout le reste n'y peut rien, excepté Zichy, qu'il faudrait acheter, et Baldacci; ce serait le dernier moyen à employer[607].»
[Note 607: Schouvalof à Roumiantsof, 17-29 novembre 1810. Archives de Saint-Péterbourg.]
Peu après cette campagne brillamment commencée et mal terminée, Schouvalof, dont les fonctions n'avaient jamais été que provisoires, fut rappelé; un ambassadeur régulier, M. de Stackelberg, était déjà arrivé à Vienne. Stackelberg essaya à plusieurs reprises de rentrer en matière. Chaque fois, Metternich se déroba, déclinant les entretiens, fuyant les rendez-vous, se faisant insaisissable, paraissant tout entier au plaisir de retrouver Vienne, ses amis, ses relations, se montrant plus occupé de plaisirs que d'affaires. Depuis son retour, fidèle à ses habitudes mondaines, il se répandait beaucoup et se laissait voir dans tous les milieux. Comme s'il eût voulu atténuer le déplaisir que causeraient à Pétersbourg ses procédés évasifs, il fréquentait les salons russes de Vienne, où Razoumovski et autres continuaient à tenir bureau d'intrigues; sobre de paroles avec les négociateurs attitrés que lui dépêchait le Tsar, il se dédommageait avec les dames russes, se mettait pour elles en frais spéciaux de galanterie; à l'heure où il refusait d'écouter Schouvalof et Stackelberg, on crut remarquer que ses assiduités auprès de la princesse Bagration prenaient un caractère particulièrement vif; c'était ce qu'il appelait «travailler à la conciliation[608]». Avec cela, il entretenait les rapports les plus intimes avec l'ambassadeur français, qui ne tarissait pas en éloges sur son compte. Par ces mouvements divers et exécutés avec une égale désinvolture, il restait également fidèle au plan qu'il s'était tracé: se faire bien venir de Napoléon, sans s'ôter les moyens, le cas échéant, de se reporter ailleurs et de rentrer en grâce auprès de la Russie.
[Note 608: _Correspondance de M. Otto_, novembre et décembre 1810, _passim_.]
Cette cour, il est vrai, avait espéré mieux que des politesses, enveloppant un refus de traiter; son dépit s'exhala en termes acerbes. La correspondance de ses agents ne ménage plus les épithètes désobligeantes à Metternich; elle prend vivement à partie cet homme d'État, qui jusqu'alors avait obtenu de ses contemporains plus d'attention que d'estime. Schouvalof le jugeait «plus finasseur que fin»; Stackelberg, qui avait le trait mordant et la plume acérée, voyait en lui l'homme lige, le client, la créature de Napoléon, et attribuait à sa conduite les motifs les moins avouables: rappelant son rôle dans l'affaire du mariage, son séjour prolongé à Paris, il en concluait que son but prémédité était d'asservir l'Autriche aux volontés françaises. «Combien, ajoutait-il, cette présomption n'acquiert-elle pas plus de force lorsqu'on a tout lieu de croire que l'existence politique de ce ministre tient à l'intimité avec un gouvernement dont la protection le sauve de l'effet sur le souverain, sinon de la déconsidération publique, au moins du manque de considération indispensable dans un poste aussi éminent! Et pour n'en citer qu'un motif, que penser en effet d'un ministre dont on est à deviner les heures d'occupation, tant il est adonné aux plaisirs de la société? On a dit du duc de Choiseul que ce n'était pas dans son cabinet de travail qu'il avait le plus utilement servi Louis XV; cela est très vrai, mais les affaires les plus importantes de ce ministère avaient été traitées dans le salon du ministre et non dans des boudoirs[609].»
[Note 609: Stackelberg à Roumiantsof, 15-27 novembre 1810. Archives de Saint-Pétersbourg. Les bulletins de police parisiens rapportaient à la même époque que Metternich n'était «pas plus considéré que Talleyrand». Archives nationales, AF, IV, 1508.]
L'empereur Alexandre, de son côté, devait garder rancune au ministre qui avait si prestement éconduit la Russie, à l'heure où elle se croyait sûre de ressaisir l'Autriche. Pourtant, le Tsar se refusait encore à désespérer de cette puissance; s'il ne pouvait l'avoir pour auxiliaire, ne saurait-il éviter au moins de l'avoir pour ennemie? Peu à peu, par une coïncidence curieuse et pourtant naturelle, Alexandre en viendra à envisager les rapports à établir avec l'Autriche exactement sous le même point de vue que l'empereur des Français: renonçant provisoirement à l'idée d'une alliance, il se rabattra sur celle d'une neutralité bienveillante, assurée à l'avance et largement rémunérée. Il ne demandera plus aux Autrichiens que de le laisser faire, de ne s'émouvoir et de ne s'étonner de rien, de considérer sans alarme ce qui pourra se passer autour d'eux, en Pologne par exemple, de se résigner au besoin à perdre la Galicie, moyennant d'équitables dédommagements; ces équivalents, il les désignera, comme Napoléon, en Orient, montrera au loin cette proie abandonnée à toutes les convoitises. Napoléon a parlé des provinces illyriennes, Alexandre finira par offrir la plus grande partie des Principautés[610]. C'est qu'ils sentent également que l'Autriche une fois mise hors de cause, éloignée et payée, il deviendra plus facile, au premier de fixer le dévouement des Polonais, au second de tenter leur fidélité. Ainsi, lors même qu'ils traitent avec l'Autriche, ils pensent à la Pologne: autour d'elle évolue leur diplomatie souterraine et tournent toutes leurs combinaisons de défense ou d'attaque; c'est à la retenir ou à la capter que s'emploient mystérieusement leurs efforts; il semble que l'un comme l'autre ait indispensablement besoin d'elle pour accaparer à son profit les chances de l'avenir. Tous deux commandent pourtant aux armées les plus nombreuses et les plus belles qui soient dans l'univers; s'ils le veulent, des millions de soldats vont se lever à leur voix, obéir à leur geste. Néanmoins, tant de moyens ne suffisent pas à leurs yeux pour décider la victoire. Chacun d'eux estime que sa supériorité dépend du concours spontané d'une nation opprimée, trois fois spoliée, aux deux tiers captive, mais en qui s'affirme un principe de survie et de libre expansion. Lorsqu'ils se tournent vers la Pologne, ils cherchent moins encore à se donner une armée de plus qu'à enrôler dans leur parti une grande force morale et à l'attirer sous leurs drapeaux: c'est un hommage involontaire qu'ils rendent à la puissance de l'idée et au droit méconnu. Spectacle étrange que celui de ces deux potentats, dont l'un dispose de toutes les ressources de l'ancienne Europe, dont l'autre possède un empire plus grand que l'Europe, et qui se disputent les faveurs d'une poignée d'hommes aspirant légitimement à reformer un peuple, comme si, entre tant d'éléments de force matérielle et de succès qu'ils s'opposent l'un à l'autre, ce grain de justice et de bon droit pouvait faire pencher la balance!
[Note 610: BEER, 250-51. MARTENS, 78-79. METTERNICH, II, 417.]
CHAPITRE XIII
LE CONFLIT
Jusqu'à la fin de 1810, les relations conservent une apparente sérénité.--Prévenances réciproques et faux sourires.--Le dissentiment au sujet du blocus va manifester l'antagonisme des volontés et des principes.--Résultats du système continental.--Détresse et péril de l'Angleterre.--Symptômes d'une crise financière à Londres.--La paix possible.--Efforts désespérés du commerce britannique pour se ménager des accès en Europe; il cherche en Russie un débouché et des facilités de transit.--Napoléon sollicite Alexandre de fermer les ports de l'empire à tous les bâtiments porteurs de denrées coloniales.--Formation sur la Baltique d'une flotte marchande de six cents bâtiments à destination de la Russie.--Instances plus pressantes de Napoléon.--Il rentre en explication sur l'ensemble des rapports.--L'aide de camp Tchernitchef à Paris: ses succès mondains, ses occupations clandestines.--Le bal de Fontainebleau.--Longues conversations avec Tchernitchef; franchise audacieuse de l'Empereur.--_L'amie géographique_.--Lettre à l'empereur Alexandre.--La pensée de Tilsit.--Alexandre refuse d'adopter les nouveaux tarifs et de proscrire indistinctement tous les neutres.--Raisons de sa résistance.--Il est mis en demeure de coopérer à la fermeture de la Suède.--Son embarras; espoir secret qu'il fonde sur Bernadotte.--Envoi de Tchernitchef à Stockholm; but apparent et objet réel de sa mission.--Profonde duplicité.--Intimité croissante entre l'émissaire russe et le prince royal de Suède: entrevue officielle, audiences particulières, déjeuner en tête-à-tête, Bernadotte dans son cabinet et devant le front des troupes.--Gradation dans ses discours; sa parole d'honneur et sa parole _sacrée_.--Amertume profonde contre Napoléon.--Tchernitchef rassure son maître sur les dispositions de la Suède.--La Russie approvisionne l'Allemagne de denrées coloniales.--Colère concentrée de Napoléon.--Fautes suprêmes.--Incorporation à l'empire des villes hanséatiques.--But de cette réunion.--L'annexion du littoral allemand fait naître la question de l'Oldenbourg.--Situation géographique de cet État; étroite parenté entre le prince régnant et l'empereur Alexandre.--Napoléon propose au duc un échange; sur son refus, il décrète l'occupation de ses États.--Violation du traité de Tilsit.--Avant de connaître la réunion des villes hanséatiques et de l'Oldenbourg, Alexandre se met lui-même et le premier en contradiction ouverte avec les principes de l'alliance.--La baisse du change en Russie et la balance du commerce.--L'ukase du 31 décembre 1810.--Rupture économique avec la France.--Napoléon et Alexandre arrivent simultanément au terme de leur évolution divergente.--Achèvement des préparatifs militaires de la Russie; Alexandre dispose de deux cent quarante mille hommes contre les trois divisions de Davoust.--Il se laisse gagner subitement à l'idée de commencer la guerre et de prendre l'offensive.--Son projet d'envahir le duché, de reconstituer la Pologne et de soulever l'Europe.--Confidences décisives à Czartoryski.--Le sort de l'Europe entre les mains des cinquante mille soldats du duché.--Attitude de l'Angleterre; résistance passive; la tactique de Waterloo.--Les préparatifs menaçants de la Russie obligent Napoléon à se détourner de l'Espagne et à se reporter précipitamment vers le Nord.--Reflux de la puissance française sur l'Allemagne.--Motifs qui empêcheront Alexandre de donner suite à ses plans d'offensive et permettront une reprise de négociation.--La France et la Russie au commencement de 1811; malentendu persistant au sujet de la Pologne; griefs particuliers et griefs généraux; identité d'intérêts affirmée en principe.--L'alliance ou la guerre.
I
À l'instant où les deux empereurs, avec un surcroît d'activité discrète, avisaient éventuellement aux moyens de se nuire, Alexandre Ier disait à un diplomate connu pour son attachement à la France, M. de Bray, ministre de Bavière: «J'aime l'empereur Napoléon comme mon frère, je pense lui avoir inspiré les mêmes sentiments, et l'on doit compter sur un accord constant entre nos cabinets[611].» De son côté, Napoléon défendait rigoureusement à ses agents diplomatiques toute démarche, toute parole de nature «à inspirer le moindre doute sur l'étroite amitié qui l'unissait à la Russie[612]». De part et d'autre, c'était une attention égale et soutenue à maintenir les dehors de l'intimité et de la confiance. Depuis qu'Alexandre et Napoléon avaient renoncé à toucher mot de ce qui les divisait, aucune parole un peu vive n'avait retenti entre eux; même, ils avaient encore l'un pour l'autre des regards caressants et des sourires. Le premier affectait de se rappeler au souvenir de son allié par des prévenances et des présents; il choisissait, parmi les chevaux de ses écuries, les plus fins et les plus rapides pour les envoyer à l'Empereur. À Paris, les représentants du Tsar étaient mieux traités que tous autres, et si Napoléon faisait parfois exception à cette règle au profit des Autrichiens, il s'en excusait bien vite en Russie et exprimait le regret que Kourakine, perpétuellement empêché, ne fût point en état de recevoir les mêmes marques de bienveillance et de faveur. «Dites-lui, écrivait-il à Champagny, que je n'ai pu lui donner, comme je l'aurais désiré, les preuves de ces sentiments, parce qu'il a toujours été malade; que si j'ai invité le prince de Schwartzenberg à la chasse à différentes reprises, c'était par suite des circonstances du mariage d'abord, et puis parce qu'étant militaire, cela l'amuse beaucoup[613].» Et il ajoutait: «Vous chargerez le duc de Vicence de déclarer que je suis ferme dans l'alliance de la Russie et décidé à marcher dans la même direction.»
[Note 611: Archives des affaires étrangères, Vienne, 12 septembre 1810.]
[Note 612: Champagny à Otto, 11 octobre 1810. Instructions analogues au comte de Narbonne, en Bavière, 11 octobre 1810.]
[Note 613: _Corresp._, 17023.]
Au reste, les deux cours continuaient à observer la lettre des traités, à remplir les devoirs stricts et en quelque sorte matériels de l'alliance. Les ports de Russie restaient fermés aux navires battant pavillon d'Angleterre: un conseil des prises saisissait, parmi les prétendus neutres, ceux dont la nationalité britannique ne pouvait faire l'objet d'un doute et dont le déguisement était par trop grossier. En France, le gouvernement se piquait, comme par le passé, de traiter en commun avec la Russie toutes les affaires d'intérêt général. Napoléon avait instruit le Tsar de ses pourparlers successifs avec l'Angleterre, avait signalé à Pétersbourg toutes les phases de cette négociation, comme s'il eût voulu prouver que lui du moins ne conclurait jamais de paix séparée. Pourtant, malgré ce soin à garder dans les formes une correction scrupuleuse, à ne fournir contre soi aucun grief positif, il était impossible de perpétuer indéfiniment dans ses manifestations extérieures une harmonie qui n'existait plus dans les coeurs; forcément, la mésintelligence éclaterait un jour, se traduirait par un dissentiment aigu, et les liens dans lesquels ou s'était engagé, progressivement distendus, en étaient venus à ce point de fragilité où la moindre secousse les ferait céder et se rompre. Ce déchirement s'opéra lorsque Napoléon voulut faire adopter par la Russie les mesures d'extrême rigueur qu'il avait imposées à ses autres alliés contre le commerce de l'Angleterre.
Exécutées avec ensemble dans tous les pays qui relevaient de la France, ces mesures commençaient à porter. L'annexion de la Hollande, la fermeture des fleuves allemands, la surveillance plus rigoureuse des côtes, la répression impitoyable de la contrebande, la guerre aux neutres, les confiscations opérées en Allemagne, l'application des nouveaux tarifs aux articles tolérés, avaient occasionné à nos ennemis des pertes irréparables et profondes. L'immense quantité de marchandises coloniales qui constituait leur capital, ne trouvant plus à se déverser sur le continent, restait éparse sur les mers, à bord des bâtiments neutres. Les propriétaires anglais de ces denrées, placés dans l'impossibilité de les convertir en numéraire, ne savaient plus où se procurer les moyens de tenir leurs engagements et de faire face à leurs échéances. À Londres, les sinistres financiers commençaient; des maisons d'une solidité éprouvée, d'un renom européen, succombaient tour à tour, et chacun de ces écroulements laissait le crédit de l'Angleterre atteint et ébranlé. Au même moment, une rupture imminente avec les États-Unis semblait devoir fermer aux exportations britanniques un de leurs derniers débouchés. D'autres causes encore, l'accroissement de la dette publique, une crise ouvrière, la cherté du blé, l'impossibilité de suppléer à l'insuffisance des récoltes par des achats à l'étranger, ajoutaient à l'angoisse de ces heures sombres, succédant à une période de prospérité inouïe. La guerre avait fait la fortune des Anglais: la prolongation de la guerre préparait leur ruine. Aujourd'hui, dans toutes les parties de la nation, c'étaient la gêne, l'atonie, l'appréhension de l'avenir; ce serait demain l'universelle détresse, avec le soulèvement des masses et la guerre des classes en perspective[614].
[Note 614: Voy. spécialement GREEN, _Histoire du peuple anglais_, II, 413-418.]
Napoléon connaissait cette situation. Il en suivait les progrès dans les journaux anglais, qu'il lisait avidement, dans toutes les informations qu'il recevait de Londres et faisait soigneusement colliger, dans les débats du Parlement, et à chaque symptôme de souffrance noté chez l'ennemi détesté, son âme se remplissait de joie. Touchait-il enfin au but de tout son règne? Ce que n'avaient pu produire les préparatifs de descente et les coups successivement portés en Europe, le camp de Boulogne, Austerlitz, Iéna, Friedland, Wagram, l'Allemagne et l'Italie absorbées, la Russie, puis l'Autriche, vaincues et ralliées, l'Espagne envahie, la Turquie et les Indes menacées, la guerre économique allait-elle l'opérer? L'Angleterre allait-elle s'avouer vaincue, souscrire à cette paix maritime qui préviendrait le retour des guerres continentales, anéantirait dans leur germe les complications futures, éclaircirait partout l'horizon, donnerait à la France la sécurité dans la grandeur? Pour la première fois ce dénouement devenait possible: il semblait même prochain, imminent, mais à une condition, c'était que nos efforts se poursuivissent avec un redoublement d'énergie, car le commerce anglais s'obstinait à la lutte, malgré ses dangers et ses mécomptes, et ne renonçait pas à franchir les barrières dont Napoléon travaillait à environner l'Europe.
C'était toujours dans la Baltique que les bâtiments porteurs de denrées coloniales se réfugiaient et s'entassaient: c'était de ce côté que les produits prohibés cherchaient désespérément un passage. Des navires de toute nationalité, principalement américains, escortés et protégés souvent par des vaisseaux de guerre anglais, circulaient sur la Baltique par bandes innombrables, par centaines, par milliers, «comme les débris d'une armée mise en déroute[615]». Ils erraient de rivage en rivage, frappaient à toutes les portes; repoussés d'un côté, ils se rejetaient de l'autre. Après avoir inutilement tâté Lubeck, Stettin, Dantzick, et rencontré partout la France, ils se donnaient maintenant une autre destination et remontaient plus haut vers le Nord. Où se rendaient-ils? La Suède leur restait ouverte, mais ne leur offrait plus qu'un abri précaire, puisque le gouvernement royal d'abord et ensuite Bernadotte, qui s'acheminait vers Stockholm, avaient fait à l'Empereur de solennelles promesses. D'ailleurs, pour la plupart des bâtiments fraudeurs, la Suède était une escale plus qu'un but. En réalité,--des avis positifs en faisaient foi,--les flottes marchandes qui portaient les suprêmes espérances de l'Angleterre se dirigeaient vers la Russie, gagnaient la vaste région où l'exclusion des neutres n'avait pas encore été prononcée à titre de règle absolue.
[Note 615: Champagny à Caulaincourt, 16 octobre 1810.]
En Russie, les navires portant pavillon neutre étaient admis à débarquer leurs cargaisons, pourvu que celles-ci justifiassent en apparence, au moyen de certificats trop faciles à se procurer, de leur origine américaine et non britannique. Par cette porte entre-bâillée, des marchandises appartenant en réalité aux Anglais s'introduisaient sur le continent; les unes étaient consommées dans les provinces russes; les autres, continuant leur route par terre, s'acheminant à travers l'empire, dépassaient ses frontières et se répandaient en Europe. Nos agents les voyaient arriver en Allemagne par convois immenses, par véritables caravanes; tout ce qui s'en était débité cette année à la foire de Leipzick était venu du Nord, apporté sur sept cents chariots. Si la Russie continuait à accueillir ces produits, à en permettre le débit et le transit, elle fournirait aux Anglais, en échange de leurs articles, l'or qui leur permettrait de maintenir leur crédit, de solder leurs troupes d'Espagne: elle leur donnerait littéralement des armes pour perpétuer la guerre. Au contraire, que le Tsar se résignât à fermer entièrement ses ports, à proscrire absolument les neutres, reconnaissant en eux les agents et les intermédiaires du commerce britannique, il compléterait l'investissement de l'Angleterre et la réduirait à merci, en lui ôtant les derniers moyens d'écouler ses produits et de se créer des ressources. Suivant une parole de Napoléon, la paix ou la guerre était entre les mains de la Russie, et l'alliance reprenait, manifestait toute son utilité, à l'heure où des torts réciproques l'avaient altérée et virtuellement dissoute.
Était-il juste aujourd'hui, était-il rationnel de demander au Tsar un nouveau et plus pénible sacrifice, une preuve irrécusable de dévouement et d'abandon, après lui avoir fourni tant de raisons pour craindre et se défier? Il est vrai que tous les discours de ce prince, toutes ses lettres, continuaient à exprimer l'ardent et invariable désir de la paix générale; il affirmait d'autre part qu'il ne serait jamais le premier à rompre l'accord, et Caulaincourt, par chaque courrier, se portait garant de cette intention[616]. En faisant appel à ces sentiments, en invoquant auprès d'Alexandre l'intérêt de l'humanité tout entière, en lui montrant dans un avenir prochain l'universelle détente et le grand apaisement, ne saurait-on obtenir de lui une décision essentiellement conforme à l'esprit du pacte de 1807, dont le but annoncé avait été de courber l'Angleterre sous l'effort combiné des deux empires? Un instant, Napoléon se reprit à cet espoir ou voulut du moins tenter cette épreuve.
[Note 616: Nous publions à l'Appendice, sous le chiffre III, les lettres particulières écrites durant cette période par Caulaincourt au ministre des relations extérieures: Archives des affaires étrangères, Russie, 150 et 151. Ces lettres mettent en lumière le beau caractère de l'ambassadeur, sa courageuse franchise, mais en même temps son erreur permanente sur les intentions réelles d'Alexandre.]
Dès le 7 septembre, il avait fait proposer aux Russes l'adoption des nouveaux tarifs sur les denrées coloniales; il attendait à ce sujet une réponse. Le 13 octobre, il soulève la question des neutres; par deux fois dans la même journée, il prescrit à Champagny de faire une lettre au duc de Vicence, de voir Kourakine, d'insister pour la confiscation de tous les bâtiments porteurs d'articles prohibés[617]. Il ordonne de transmettre à Pétersbourg une lettre du général Rapp, qui commande à Dantzick: Rapp a vu se former sur la Baltique de vastes rassemblements, il annonce que «beaucoup de bâtiments chargés pour le compte de l'Angleterre se sont dirigés vers les ports de Russie[618]»; couverts par leurs pavillons multicolores, ils doivent y avoir pénétré et attendre que l'autorité compétente statue sur leur sort; l'heure est urgente: c'est l'instant d'exposer la théorie française dans toute sa rigueur et d'indiquer l'application spéciale que la Russie est requise d'en faire.
[Note 617: _Corresp._, 17040-17041.]
[Note 618: _Id._, 17041.]
Champagny écrivit à Caulaincourt par courrier extraordinaire. Il récapitulait les résultats obtenus par le blocus, félicitait la Russie de saisies récemment opérées, signalait de fâcheuses défaillances, et poursuivait ainsi: «Dans ce moment, Monsieur, où nous touchons au but pour lequel tant de sacrifices ont été faits, représentez au gouvernement russe combien il importe à la cause commune, combien il importe à la Russie qui désire la paix, de frapper avec la France le dernier coup qui doit l'obtenir; que l'empereur de Russie ordonne la confiscation de tous ces bâtiments qui se dirigent vers ses ports. Ils sont chargés de denrées coloniales, cela seul doit être un titre de condamnation. Toute denrée coloniale est nécessairement marchandise anglaise, sous quelque pavillon qu'elle arrive; la confiscation est donc la suite des engagements pris par les puissances du continent. Elle sera dans ce moment éminemment utile au continent. Jamais l'Angleterre ne s'est trouvée dans la détresse qu'elle éprouve, et cette détresse est surtout l'effet des dernières mesures prises par l'Empereur. Le change de l'Angleterre baisse journellement, son papier de banque est devenu un papier-monnaie dont la perte est déjà sensible. Les banqueroutes se multiplient; celle de la maison Beckers, qui spéculait sur les denrées coloniales, a été occasionnée par le mauvais succès de ses spéculations. La catastrophe de M. Goldsmith, _une des colonnes de la Cité_, comme disent les Anglais, provient aussi, quoique indirectement, de la même cause. Il s'était chargé d'une grande partie du dernier emprunt fait par le gouvernement et avait reçu des effets de la dette publique. Les négociants spéculateurs en denrées coloniales qui attendaient des retours qui n'ont pas eu lieu, ayant des engagements à remplir, ont été obligés de se défaire des effets de la dette publique dont ils pouvaient être porteurs. De là la dépréciation de ces effets, celle des effets de l'emprunt, et la ruine de M. Goldsmith, qui s'est brûlé la cervelle. Un retard seul dans la vente des cargaisons destinées pour le nord de l'Allemagne ou pour la Baltique a occasionné cet effet; quel résultat n'obtiendra-t-on donc pas si toutes ces cargaisons transportées en Russie y sont confisquées au moment de leur arrivée! Nous savons par une voie sûre que la désolation est grande dans le commerce anglais, et que ses voeux sont maintenant pour la paix, lorsqu'il y a peu de mois encore il paraissait indifférent à la continuation de la guerre.
«La Suède va être fermée au commerce anglais, et si la Russie se joint à la France, en prenant et en faisant exécuter rigoureusement la mesure que vous êtes chargé de lui proposer, le voeu de la paix deviendra le cri général en Angleterre, et son gouvernement sera obligé d'en faire la demande.
«Insistez donc sur la confiscation des bâtiments porteurs de cargaisons de denrées coloniales. Quelque masque qu'ils prennent, quelque pavillon qu'ils arborent et quelque prétexte qu'ils mettent en avant, ils sont anglais ou appartiennent à l'Angleterre, et si les ordres de l'empereur de Russie pour cet objet sont bien exécutés, avec suite et rigueur, ils vaudront au fisc de Russie une recette considérable, peut-être de soixante millions, et produiront une forte secousse en Angleterre.
«L'Empereur, Monsieur, attache tant d'importance à cette mesure qu'il a voulu que j'en fisse l'objet d'une lettre spéciale qui a été mise sous ses yeux, et en parvenant à la faire adopter dans tout l'empire russe, vous aurez donné à Sa Majesté une nouvelle preuve du talent et du zèle que vous mettez à la servir[619].»
[Note 619: Champagny à Caulaincourt, 16 octobre 1810. Cf. _Corresp._, 17040 et 17041.]
Peu de jours après l'envoi de cette dépêche, de nouveaux avis arrivent du Nord; les faits se précisent dans la Baltique. Un vaste convoi de six cents bâtiments s'est formé à l'entrée de cette mer; il s'est présenté devant les rivages du Mecklembourg; repoussé par cet État, il s'est mis à côtoyer le littoral, et tout donne à penser qu'il va en premier lieu chercher accès dans les ports de la Prusse. C'est là que Napoléon veut d'abord le rejoindre et l'intercepter. Ardent à cette chasse, il intime l'ordre à la Prusse d'exclure ou de confisquer les six cents bâtiments: «S'il en est autrement, ajoute-t-il, j'entre en Prusse; je n'ai pas d'autre moyen de faire la guerre à l'Angleterre, celui-là est efficace, et rien ne pourrait m'arrêter[620].» Jamais plus brutale menace n'a accompagné injonction plus sommaire; jamais la main du vainqueur ne s'est plus lourdement appesantie sur la Prusse esclave. Mais Napoléon apprend presque aussitôt que la cour de Potsdam, tremblante et soumise, a devancé nos désirs et clôturé hermétiquement ses ports. Obligés de reprendre le large, les six cents navires vont évidemment se rapprocher de la Russie et y chercher fortune; c'est dans ce dernier asile qu'il faut poursuivre l'ennemi, le traquer et le forcer. Après avoir mis la Prusse en demeure de se fermer, Napoléon adjure la Russie de s'emparer des bâtiments qui lui demandent refuge, de saisir la riche proie que son allié a rabattue vers elle et poussée dans ses mains. Lorsque l'occasion est si belle, toute hésitation serait injustifiée et tout scrupule coupable; que l'empereur Alexandre ne se laisse donc pas intimider par les cris du commerce, par les clameurs de son peuple; qu'il s'arme de résolution et d'énergie; à lui l'honneur de frapper le coup de grâce sur l'ennemi expirant. Le commerce britannique cherche en Russie le salut; qu'il y trouve sa perte. Un effort, un dernier effort, et l'Angleterre est abattue: «confisquer ces six cents cargaisons serait la plus belle victoire qu'on eût remportée sur les Anglais; que la Russie en ait la gloire et le profit[621].»
[Note 620: _Corresp._, 17062.]
[Note 621: Champagny à Caulaincourt, 23 octobre 1810.]
Formulant ces appels véhéments, Napoléon sentit le besoin, pour s'assurer l'obéissance d'Alexandre, de lui rendre quelque sécurité. Était-il devenu tout à fait impossible de dissiper les nuages que les derniers mois avaient accumulés? Dans son orgueil inflexible et sa méfiance justifiée, Napoléon répugnait toujours à fournir un gage de ses intentions, à les attester par un acte de condescendance et de modération. Par contre, il consentait parfaitement à réitérer ses explications, à répéter ce qui au fond était sa pensée, à savoir qu'il ne nourrissait aucun dessein préconçu de scission, «que ses intérêts, sa politique, lui faisaient désirer la continuation de l'alliance[622]». Il rompra donc le silence sur les délicates matières qu'il s'est depuis quelques semaines abstenu d'aborder; encore une fois, il essayera de se faire entendre et comprendre. Il avait pris le parti d'écrire à l'empereur Alexandre et de lui renouveler personnellement sa demande; il voulut en même temps que des paroles à la fois rassurantes et pressantes, venant directement de lui, servissent à appuyer et à justifier cette démarche.
[Note 622: Rapport de Tchernitchef à l'empereur Alexandre, octobre 1810. _Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie_, t. XXI, 17.]
Par qui les transmettrait-il? Quelle que fût sa confiance dans le zèle et l'activité de Caulaincourt, il préférait s'adresser au Tsar par la bouche d'un personnage appartenant à ce prince et le touchant de plus près. L'ambassadeur de Russie, il est vrai, semblait moins propre que jamais à rapporter exactement et à interpréter avec autorité des paroles où tout aurait son importance et sa valeur. De jour en jour, le prince Kourakine donnait des signes plus visibles d'affaissement et de décrépitude. Il ne réussissait plus à mériter la confiance de sa cour par aucun service, bornait ses fonctions à écrire, de temps à autre, en style solennel, de filandreuses dépêches, et ses secrétaires en étaient réduits, faute d'un travail sérieux, à occuper par les plus singuliers passe-temps leurs heures de présence à la chancellerie[623]. Mais le Tsar avait en France un envoyé temporaire, bien autrement actif et utile. C'était l'un de ses propres aides de camp, ce colonel Tchernitchef que nous avons vu, durant la campagne de 1809, faire fonction de courrier entre Pétersbourg et notre quartier général. Comme Alexandre avait distingué en lui du flair et de la pénétration, le don de tout voir et de bien voir, il en avait fait son messager ordinaire auprès de l'Empereur; il venait de le lui renvoyer une fois de plus, porteur de lettres amicales, et s'était servi de ce moyen pour glisser à Paris un observateur aussi attentif que dénué de scrupules.
[Note 623: Rapport de police concernant l'ambassade russe, 1er septembre 1810: «Les secrétaires s'égayent sur le travail qu'on leur fait faire avec apparat sur des inutilités. MM. de Nesselrode et de Krüdener sont à la tête des rieurs, et, sous un des derniers plis de l'ambassadeur, ils ont expédié une pièce de vers de leur façon où le prince est traduit en ridicule. Pour se mettre à couvert, ils en ont fait faire de copies à tous les secrétaires, qui en ont envoyé à leurs amis en Russie.» Archives, nationales, F7, 3724.]
De longue date, Alexandre n'avait rien épargné pour bien placer Tchernitchef dans la confiance du gouvernement français; ce jeune homme, disait-il, avait le culte de l'empereur Napoléon, ne tarissait pas en éloges sur ce qu'il voyait dans ses missions et «en parlait comme s'il était un Français[624]». Quant à Caulaincourt, il avait complètement pris le change sur le caractère et les habitudes de l'aide de camp voyageur: il l'avait signalé à Paris «comme un bon, un excellent jeune homme», dont il vantait la conduite «discrète et pleine de circonspection[625]».
[Note 624: Rapport n° 57 de Caulaincourt, octobre 1809.]
[Note 625: Lettres à Talleyrand, 22 janvier et 6 février 1810. Archives des affaires étrangères, Russie, 150.]
En fait, Tchernitchef se montrait à Paris aussi remuant que Kourakine l'était peu; il se répandait dans tous les mondes, non moins ardent à se renseigner qu'à s'amuser; grâce à beaucoup d'aplomb, joint à beaucoup de flexibilité et de liant, il s'insinuait dans des milieux, qu'il lui était fort intéressant de connaître, et n'en était plus à compter ses succès de société. Homme à bonnes fortunes, «grand mangeur de coeurs[626]», il n'était jamais à court auprès des femmes de compliments et de phrases, et si quelques-unes, réagissant contre l'engouement général, le jugeaient «suffisant, fat, mielleux, et par conséquent très fade[627]», beaucoup trouvaient à sa personne un charme irrésistible: il se procurait ainsi d'agréables moyens d'information et poussait dans les boudoirs parisiens d'utiles reconnaissances, en attendant qu'il jetât plus loin son regard fureteur et étendît ses explorations jusqu'aux bureaux de la guerre. Déjà, il approchait du ministère dont il faisait sourdement le siège; il commençait auprès de quelques employés un travail corrupteur, visait certaines pièces qui lui feraient connaître le nombre et les mouvements de nos troupes, se promettait d'en soustraire copie, et, sans respect de son épaulette, se préparait au métier d'espion[628]. Au reste, son manège n'échappait pas au nouveau ministre de la police, qui était le général Savary; méfiant par principe et par profession, Savary avait l'oeil sur lui, mais d'autres ministres français avaient été si bien enjôlés qu'ils traitaient de rêveries les soupçons de leur collègue, goûtaient et protégeaient fort Tchernitchef, devenu à Paris «une petite puissance[629]». Trop fin pour ne pas flairer dans ses allées et venues quelque intention cachée, l'Empereur le voyait néanmoins sans déplaisir; il le jugeait de ces hommes intelligents et sans préjugés avec lesquels il est toujours agréable de s'expliquer, parfois facile de s'entendre: ce fut lui qu'il prit actuellement pour son porte-parole, et il ne vit aucun inconvénient à exprimer tout haut sa pensée devant qui était venu l'épier et la surprendre.
[Note 626: Comtesse de CHOISEUL-GOUFFIER, _Réminiscences sur Napoléon Ier et Alexandre Ier_, p. 11.]
[Note 627: _Id._]
[Note 628: _Mémoires du duc de Rovigo_, V, 124-132.]
[Note 629: _Id._, 206.]
La cour était alors à Fontainebleau; le 21 octobre, le corps diplomatique et les principaux membres de la colonie étrangère furent appelés dans cette résidence et invités à un bal. Pendant l'audience collective qui précéda la fête, l'Empereur, faisant sa tournée, s'approcha jusqu'à trois fois de Tchernitchef, lui jetant au passage quelques paroles gracieuses. Le soir, au bal, du haut de l'estrade où il se tenait avec l'Impératrice et les princes, il cherchait des yeux dans la foule l'uniforme russe; dès qu'il eut reconnu Tchernitchef, il le fit appeler; bientôt après, tandis que l'Impératrice s'approchait des tables de jeu, il s'empara du jeune homme, et, s'isolant avec lui dans l'embrasure d'une fenêtre, se mit à l'entretenir familièrement et longuement. D'abord, s'adressant à un militaire, il causa métier; il se livra à une foule d'observations sur la dernière campagne des Russes contre les Turcs, appréciant les opérations, critiquant les unes, louant les autres, donnant son avis sur la valeur des chefs, rectifiant les exagérations des bulletins, remettant les choses au point, résumant les résultats obtenus et évaluant les chances futures. À plusieurs reprises, il essaya de faire parler Tchernitchef, auquel il posait des questions; il était facile de voir combien cette guerre, qui retenait les Russes loin de lui, qui consumait et épuisait leurs forces, l'intéressait et le préoccupait, à quel point il était curieux de savoir quand et comment elle prendrait fin. Pendant un moment de silence, Tchernitchef s'avisa de rompre cet interrogatoire en félicitant Sa Majesté sur ses succès en Portugal, annoncés au _Moniteur_. Napoléon, qui tenait fort à voir clair dans les affaires d'autrui, n'aimait pas que les siennes fussent envisagées de trop près: il répondit très froidement au compliment et détourna la conversation par une boutade: «Vos généraux, dit-il, pillent-ils beaucoup[630]?» Sur quoi Tchernitchef ayant pris un air de pudeur alarmée et répliqué que de pareils excès étaient inconnus dans les armées du Tsar: «Bah! reprit l'Empereur, vous avez tort de ne pas être franc avec moi; je sais bien que vous n'êtes pas à beaucoup près aussi pillards que les miens, mais je ne me hasarderais pas à répondre pour vos commandants d'avant-garde et vos colonels de Cosaques.»
[Note 630: Cette citation et les suivantes jusqu'à la pape 503, à l'exception de celles qui font l'objet d'une référence spéciale, sont tirées du rapport de Tchernitchef publié dans le _Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie_, t. XXI, p. 1 à 22.]
Après avoir traité des deux empires en particulier, on en vint à leurs rapports, on parla France et Russie, jusqu'à ce que, la partie de l'Impératrice finissant, Napoléon congédia Tchernitchef avec beaucoup de paroles flatteuses. Le lendemain, il le rappela au château, l'admit dans son cabinet, reprit et poussa à fond la conversation de la veille. Dans ces deux occasions, son langage fut, comme à l'ordinaire, prolixe, surabondant, décousu, mais parsemé de traits lumineux qui éclairèrent tour à tour les côtés divers de sa pensée. Pour cette fois, loin qu'il ait essayé d'en imposer à son interlocuteur, il crut devoir au contraire jouer cartes sur table et jugea que la suprême habileté serait d'être audacieusement sincère. Reprenant toutes les questions, il fournit, sur la manière dont il avait envisagé et traité jusqu'alors chacune d'elles, des éclaircissements inattendus, et montra, à quelques réticences près, où en était sa politique avec la Russie.
Il n'y avait pas à se dissimuler, disait-il, qu'un peu de froid existait entre les deux cours. Bien que ses sentiments pour la personne de l'empereur Alexandre n'eussent nullement changé, l'amitié, la confiance, n'étaient plus les mêmes que par le passé. La Pologne en était la cause. Ici, reprenant l'éternelle question, Napoléon la traita posément et de haut, remontant à ses origines, reprochant toujours à la Russie de l'avoir laissée se soulever en 1809, par ses lenteurs calculées: il avait subi alors l'agrandissement du duché plutôt qu'il ne l'avait voulu. Quant à reconstituer le duché en royaume, sa politique n'était pas là, mais il ne le dirait jamais avec des expressions «que son honneur lui défendait de prononcer». Sur ce point, aucune illusion ne devait être conservée: il ne signerait point le traité, qui d'ailleurs, en lui-même, «ne prouvait rien du tout».
La sûreté désirée, il fallait la chercher dans l'ensemble de ses actes, dans une saine appréciation de son caractère; c'était mal le connaître que de lui supposer la passion de toujours entreprendre et guerroyer, à la manière des conquérants classiques; il avait un but, qui était de forcer l'Angleterre à la paix, et ne s'en détournerait jamais pour courir au loin de romanesques aventures; qu'aurait-il à faire de s'enfoncer dans les glaces de la Pologne, dans les plaines de l'Ukraine? «Ce serait une ambition d'Alexandre, qui n'était point du tout dans son genre; la guerre qui lui tenait à coeur était celle des mers; tous ses voeux tendaient à former une marine imposante. Sa Majesté Russe pouvait donc être tranquille, tourner en toute sécurité ses forces contre les Turcs et s'épargner de grandes dépenses en contremandant de nouvelles levées inutiles; de son côté, il n'avait point appelé la conscription cette année.» Qu'avait-il de troupes en Allemagne? Les soixante bataillons du maréchal Davoust. Est-ce avec soixante bataillons qu'on fait la guerre à la Russie? S'il avait rapproché ces troupes du Nord et les avait placées entre Hanovre et Hambourg, c'était à seule fin de surveiller le Weser et l'Elbe. Au reste, il convint que les Polonais élevaient des retranchements en avant de Varsovie, et ce fut lui qui parla le premier de ces travaux. Mais les Russes n'avaient-ils point donné l'exemple par l'activité avec laquelle ils se fortifiaient derrière leur frontière? Il n'avait rien à y redire, chacun étant maître chez soi; seulement, il trouvait naturel que les Varsoviens, puisque leurs voisins se mettaient en mesure, en fissent autant sur leur territoire; il ne les empêcherait point de se tenir sur leurs gardes, mais ne les prendrait jamais pour arme d'offensive, et ses discours à Tchernitchef furent la paraphrase de ces mots qu'il faisait transmettre en même temps à Pétersbourg par le duc de Vicence: «Je ne nie point que la Suède et la Pologne ne soient des moyens contre la Russie en cas de guerre, mais cette guerre n'arrivera jamais par mon fait[631].»
[Note 631: _Corresp._, 17023.]
Au sujet de la Suède, il affirma à nouveau n'avoir contribué en rien à l'élection de Bernadotte, ce qui n'était que judaïquement vrai: il indiqua les côtés par lesquels ce résultat lui avait réellement déplu, en faisant héritier d'un trône «un de ses maréchaux qui n'était point son parent: cela tournait la tête à tous les autres, qui tous croyaient avoir des droits à des couronnes». Il eût préféré que la Suède n'éprouvât aucun changement dans son intérieur, à condition d'embrasser et de suivre fidèlement le système continental, et il avoua que si, de ce côté, sa politique avait eu à former un voeu, c'eût été de voir les royaumes Scandinaves réunis. Quant à la Prusse, il ne s'en occupait que pour exiger d'elle la stricte application du blocus; il en était d'ailleurs fort content sous ce rapport, et les Russes auraient tort de confier leurs secrets à la cour de Potsdam, car celle-ci, par peur, lui racontait tout. Passant de là à l'Autriche, il toucha quelques mots du parti Razoumovski, des menées antifrançaises, de ses plaintes, et ajouta, sans insister, «qu'il n'en aurait pas beaucoup coûté à Sa Majesté Russe de le satisfaire, sans le peiner par des réponses évasives». Enfin il mit presque entièrement à découvert ses rapports avec la cour de Vienne, remontant à leur point de départ et commençant par revenir, ce qui ne lui était point arrivé depuis sept mois, sur l'affaire délicate du mariage. En cette circonstance, n'était-ce pas à la Russie qu'il s'était adressé tout d'abord? L'opposition seule de l'Impératrice mère, cause de délais prolongés, l'avait obligé à se reporter vers l'Autriche. Si tout avait été conclu avec cette dernière «en quelques heures», c'était qu'il avait trouvé dans le prince de Schwartzenberg «un habile homme», prompt à saisir l'occasion; il n'en déplorait pas moins que l'alliance de famille eût manqué entre les maisons de France et de Russie. Il s'étendait complaisamment sur ce sujet, quand tout à coup, s'avisant que ces regrets n'avaient rien de flatteur pour Marie-Louise, il reprit: «Ce n'est point que j'aie à me plaindre de ce qui est arrivé, la femme que j'ai me convient et me plaît; vous l'avez vue; mais comme chez les souverains la politique doit entrer dans tout, j'avoue que votre alliance m'aurait bien plus convenu.»
Au lendemain du mariage, l'Autriche eût été à lui, s'il eût voulu la prendre; elle le sollicitait et le recherchait, en haine des Russes et par dépit de leurs progrès sur le Danube. Il fit allusion aux offres qui lui avaient été adressées plusieurs fois et se vanta à juste titre de les avoir déclinées. Il n'avait, continuait-il, aucun lien politique avec l'Autriche, il n'en voulait point, car il sentait que cette monarchie avait trop souffert de son fait pour lui devenir jamais une alliée fidèle; même, livrant à moitié le secret de ses derniers entretiens avec Metternich, dans lesquels il n'avait travaillé qu'à s'assurer la neutralité autrichienne, il alla jusqu'à dire: «Il y a moins d'impossibilité à voir la France déclarer seule la guerre à la Russie que de la lui voir faire conjointement avec l'Autriche.» D'ailleurs, il ne cachait nullement que son but fût de créer entre les deux anciennes cours impériales une incompatibilité d'intérêts, un état permanent de suspicion. S'il avait abandonné au Tsar les Principautés, c'était moins par sentiment que par calcul, moins par amour de son allié que par désir de le brouiller avec l'Autriche: le même motif l'engageait à persévérer dans ses concessions et à appuyer les prétentions de la Russie sur la rive gauche du Danube.
Ainsi, à l'entendre, il dépendait encore d'Alexandre, en persévérant dans le système, d'en cueillir tous les fruits: dans ce cas, le règne de ce prince serait le plus beau, le plus brillant, qu'eût jamais connu la Russie. N'était-ce point en effet combler les voeux de cette nation, réaliser ses rêves les plus audacieux, «accomplir son roman,--que de lui donner la Finlande et le cours du Danube avec l'espoir d'avoir dans peu la paix maritime, ce qui ne manquerait pas d'arriver, si l'on se décidait à prendre des mesures fermes et à l'abri de toute fraude?... _La Russie était géographiquement l'amie-née de la France_; en le restant, elle avait l'avantage de s'agrandir et de contribuer en même temps à obtenir dans peu une paix maritime indépendante du caprice et du despotisme d'une nation qui, par les mesures prises en dernier lieu, se voyait à la veille de sa perte; dans le cas contraire, elle se mettrait de nouveau dans une position où elle n'aurait que des chances à courir; il savait bien qu'il y en aurait aussi pour lui, mais il était sûr que si la guerre se renouvelait entre les deux empires, elle serait un préjudice au vainqueur et au vaincu.»
Au reste, il se disait persuadé que «l'empereur de Russie, de même que son ministre, ayant été le premier et le seul à le comprendre, Sa Majesté aurait égard à sa demande dans toutes ses attributions, que pour cela il fallait absolument abjurer toutes les demi-mesures, qui ne serviraient qu'à faire languir peut-être un an ou deux la situation des deux empires et finiraient, sans nul doute, par les brouiller». En conséquence, il était de toute nécessité que l'empereur Alexandre repoussât les six cents navires où s'étaient accumulés les débris de la fortune britannique, qu'il rejetât à la mer ces épaves d'un grand naufrage, ou que mieux, après les avoir accueillies, il s'en emparât et les décrétât de bonne prise; cette rigueur, qui profiterait à son trésor, achèverait le désastre financier des Anglais; la paix s'ensuivrait sous peu, et l'objet de l'alliance serait rempli. Tel était le thème que Napoléon reprit sous vingt formes différentes, y revenant à propos de tout, à travers mille digressions et par les détours les plus imprévus, l'enrichissant chaque fois de faits, d'arguments, d'observations nouvelles, jusqu'à ce qu'enfin, en manière de conclusion, il remît entre les mains de Tchernitchef sa lettre pour l'empereur Alexandre, rédigée en ces termes:
«Monsieur mon Frère, Votre Majesté Impériale m'a envoyé de si beaux chevaux que je ne veux pas tarder à lui en faire mes remerciements.
«Les Anglais souffrent beaucoup de la réunion de la Hollande et de l'occupation que j'ai fait faire des ports du Mecklembourg et de la Prusse. Il y a toutes les semaines des banqueroutes à Londres qui portent la confusion dans la Cité. Les manufactures sont sans travail; les magasins sont engorgés. Je viens de faire saisir à Francfort et en Suisse d'immenses quantités de marchandises anglaises et coloniales. Six cents bâtiments anglais qui erraient dans la Baltique ont été refusés dans le Mecklembourg, en Prusse, et se sont dirigés vers les États de Votre Majesté. Si elle les admet, la guerre dure encore; si elle les séquestre et confisque leur chargement, soit qu'ils soient encore dans ses ports, soit même que les marchandises soient débarquées, le contre-coup qui frappera l'Angleterre sera terrible: toutes ces marchandises sont pour le compte des Anglais. Il dépend de Votre Majesté d'avoir la paix ou de faire durer la guerre. La paix est et doit être son désir. Votre Majesté est certaine que nous y arrivons si elle confisque ces six cents bâtiments et leur chargement. Quelques papiers qu'ils aient, sous quelque nom qu'ils se masquent, Français, Allemands, Espagnols, Danois, Russes, Suédois, Votre Majesté peut être sûre que ce sont des Anglais.
«Le comte Czernitchef, qui retourne près de Votre Majesté, s'est fort bien conduit ici.
«Il ne me reste qu'à prier Votre Majesté de compter toujours sur mes sentiments inaltérables qui sont à l'abri du temps et de tout événement[632].»
[Note 632: _Corresp._, 17071.]
En outre de la demande formulée dans cette lettre, Tchernitchef était chargé d'en transmettre verbalement une autre, que Caulaincourt appuierait de son mieux: il s'agissait de la Suède. Depuis quelques jours, Napoléon était de nouveau et plus mécontent de ce royaume; le cabinet de Stockholm paraissait revenir sur ses engagements, inventait des prétextes pour ne pas rompre avec les Anglais, demandait un répit. Napoléon espérait toujours que Bernadotte, une fois rendu à Stockholm, tiendrait sa parole et ferait décider la guerre; mais il cherchait en même temps d'autres moyens pour agir sur la Suède et briser sa résistance. Il fit à l'envoyé de cette puissance une scène extrêmement vive: les éclats de sa voix retentissaient jusque dans les pièces voisines, à tel point que les officiers de service, placés à l'entrée de son cabinet, crurent devoir s'éloigner par discrétion: «La Suède, disait-il au baron de Lagelbielke, m'a fait plus de mal cette année que les cinq coalitions que j'ai vaincues... Prétend-elle donc être seule le magasin duquel toutes les marchandises anglaises et les denrées coloniales seront librement versées sur le continent? Non, quand un nouveau Charles XII serait campé sur les hauteurs de Montmartre, il n'obtiendrait pas cela de moi[633]!» Cette colère était réelle, mais surtout calculée, et l'Empereur menaçait d'autant plus qu'il ne pouvait frapper, la Suède se trouvant par son éloignement, par sa position presque insulaire, hors de portée et à l'abri de nos coups. Cependant, n'existait-il pas une voie indirecte pour s'en rapprocher et l'atteindre? Notre allié russe, en contact matériel avec elle, ne pourrait-il exercer sur ses résolutions une contrainte salutaire? Un mot dit par le Tsar et que la Suède sentirait appuyé par la possibilité d'une intervention matérielle, un avertissement derrière lequel elle entreverrait une armée d'invasion, ferait plus que les paroles courroucées de la France et leur servirait de sanction. Napoléon avait tonné; il importait qu'au moins la Russie grondât. Alexandre fut donc sollicité d'adresser au gouvernement du roi Charles XIII une admonition sévère, de le rappeler à ses devoirs, d'exiger la guerre aux Anglais et surtout la confiscation des marchandises coloniales qui s'étaient entassées dans les docks de Gothenbourg. Ainsi, rentrant dans la pensée de Tilsit, Napoléon cherche à se servir de la Russie pour peser sur le Nord tout entier, pour l'interdire aux Anglais, pour fermer à leur commerce ses dernières issues, pour les réduire à une prompte et humiliante capitulation: «C'est maintenant, écrivait Champagny à Caulaincourt, l'unique objet de sa politique; le succès de ses dernières mesures lui fait mettre beaucoup de prix à ce qu'elles soient suivies partout, et partout avec constance et rigueur, jusqu'à ce qu'elles aient atteint le but désiré--la paix[634].»
[Note 633: Voy. Armand LEFEBVRE, _Histoire des cabinets de l'Europe pendant le Consulat et l'Empire_, V, 73-75, d'après les Archives des affaires étrangères. La version suédoise de l'entretien, d'après le rapport de Lagelbielke, a été publiée en 1813 par le gouvernement de Stockholm.]
[Note 634: Dépêche du 23 octobre 1810.]
II
Il ne paraît point que l'empereur Alexandre, saisi de nos demandes, ait hésité sur la conduite à tenir: son siège était fait et ses résolutions arrêtées d'avance. Il admettait encore les obligations résultant pour lui du pacte conclu à Tilsit et de son état de guerre avec la Grande-Bretagne, c'est-à-dire l'exclusion des navires incontestablement anglais; il ne discutait pas ce principe, s'y conformait plus ou moins scrupuleusement, mais n'entendait point s'assujettir aux mesures que Napoléon avait portées contre les neutres par simple décret et lui déniait le droit de légiférer pour l'Europe.
D'ailleurs, si Napoléon était fondé à soutenir en fait que la presque totalité des neutres naviguait pour le compte de l'Angleterre et que le seul moyen d'atteindre cette ennemie était de la frapper dans ses plus utiles auxiliaires, il affaiblissait par certains de ses actes la valeur de son argumentation. Tandis qu'il prétendait défendre à autrui tout commerce indirect avec l'Angleterre, il ne se privait nullement, dans un intérêt national, d'opérer avec elle quelques transactions directes. Des navires français, munis par lui de _licences_, introduisaient dans les îles Britanniques divers produits de notre agriculture et de notre industrie; ils rapportaient en échange quelques denrées coloniales, dont notre pays eût pu difficilement se passer. Récemment, un de ces bâtiments à licence avait été vu dans un port russe; le gouvernement de Saint-Pétersbourg avait ainsi acquis la preuve de ce trafic légalement frauduleux et surpris l'Empereur en flagrant délit de contravention à ses propres principes.
Napoléon, il est vrai, était en droit de répondre qu'il n'avait jamais interdit et qu'il avait même recommandé à ses alliés du Nord l'emploi des licences; que le commerce autorisé par ce moyen, dépendant exclusivement du bon plaisir des souverains, pouvait être régi et gouverné par eux de manière à consoler leurs peuples sans procurer à l'ennemi de soulagement appréciable, au lieu que l'irruption des neutres dans les ports russes, telle qu'elle se préparait, annulerait en grande partie les effets du blocus. Il était vrai encore que l'empereur Alexandre, quand il avait, en 1807, rompu du jour au lendemain tous rapports directs avec l'Angleterre et fermé aux produits de son empire leur principal débouché, avait imposé à ses sujets un sacrifice aussi brusque et plus onéreux que le supplément de rigueur réclamé aujourd'hui. Mais il était en 1807 dans la ferveur de son zèle napoléonien, il croyait à la vertu de l'alliance et en attendait de magiques résultats; sans être matériellement courbé sous le joug, comme les autres souverains, il était moralement assujetti. À la fin de 1810, désabusé de l'alliance, pénétré de ses inconvénients et de ses périls, disposé déjà à se dessaisir en partie des avantages qu'elle lui avait procurés et à gratifier l'Autriche d'une portion des Principautés, il n'entendait plus, pour un intérêt qui lui devenait étranger, aggraver les souffrances de son peuple et lui interdire tout commerce. D'ailleurs, il ne désirait plus la ruine des Anglais, voyait dans leur résistance une dernière garantie contre l'asservissement définitif de l'Europe, et son refus, qui s'appuya sur des motifs d'ordre spécial et économique, s'inspira aussi et avant tout de raisons générales. Les deux empereurs se divisèrent sur les moyens parce qu'ils n'étaient plus d'accord sur le but; leur dissidence au sujet du blocus détermina l'explosion au dehors d'un antagonisme latent; dans l'histoire de leur querelle, ce fut un effet plus qu'une cause, la conséquence de la rupture intime qui depuis longtemps s'était opérée entre eux.
Déjà Roumiantsof avait exposé à Caulaincourt que l'adoption des nouveaux tarifs en Russie serait impraticable et funeste: «L'Empereur était disposé, avait-il dit, à faire tout le mal possible à l'Angleterre, mais il ne fallait pas s'en faire à soi-même plus qu'à son ennemi[635].» Dès nos premières instances sur la question des neutres, Alexandre s'en expliqua avec l'ambassadeur dans deux longues conférences. Ses paroles furent douces, mesurées, courtoises, mais assez fermes pour ne laisser aucun doute sur ses dispositions négatives. Depuis trois ans, disait-il, il avait constamment dépassé les devoirs que lui imposaient les traités et son amitié pour l'Empereur: «Tout avait prouvé, actions, paroles, écrits, quel intérêt il mettait à faire tout ce qui pouvait être utile ou même agréable à son allié[636].» Il avait nui aux Anglais plus que quiconque, il voulait leur nuire encore, mais tenait à rester seul juge des moyens qui lui permettraient de remplir cette intention. Les mesures recommandées pouvaient être bonnes et efficaces en d'autres pays: elles ne cadraient point avec les intérêts, les besoins de la Russie; cette nation ne saurait se plier, sans éprouver une gêne intolérable, à des règles établies et façonnées pour autrui: «Nous ne pouvons, disait le Tsar à Caulaincourt, nous faire faire un habit à votre taille[637].» Il ajoutait que les neutres étaient traités dans les ports de Russie en suspects; leur nationalité réelle et la provenance de leur chargement se vérifiaient par l'examen des papiers de bord; le contrôle s'opérait avec rigueur, il était confié à des hommes spéciaux, choisis à raison de leur incorruptible sévérité; l'Empereur se réservait lui-même de revoir les pièces et de statuer en dernier ressort sur chaque cas: il apporterait à cette oeuvre un redoublement de vigilance, mais il refusait d'admettre qu'il n'existât point, parmi les neutres, un certain nombre d'innocents à discerner des coupables; il ne fermerait pas ses ports, par mesure générale, à tous les bâtiments de commerce qui paraîtraient au large.
[Note 635: Caulaincourt à Champagny, 8 octobre 1810.]
[Note 636: Caulaincourt à Champagny, 5 octobre 1810.]
[Note 637: _Id._, 9 novembre.]
Ayant reçu la lettre de l'Empereur apportée par Tchernitchef, il réitéra dans sa réponse, pour la centième fois, ses protestations habituelles. Il remerciait Napoléon de son message: «Ce que Votre Majesté, disait-il, veut bien m'y exprimer de sa politique comme de ses sentiments personnels pour moi m'a causé le plus grand plaisir par la conformité que j'y retrouve avec ceux que j'ai voués à Votre Majesté et qui sont inaltérables. Comme elle, je n'ai rien de plus à coeur que la continuation de l'alliance qui lie les deux empereurs et qui assure la tranquillité de l'Europe. Aussi Votre Majesté a pu se convaincre que rien de mon côté n'a été négligé pour prouver en toute occasion les principes que je professe pour l'union la plus étroite entre nous.» Quant aux moyens pratiques d'assurer le but de cette union, Alexandre glissait sur la controverse soulevée. Il laissait discrètement apercevoir la distinction qu'il établissait entre les Anglais et les neutres, mais feignait de croire que Napoléon n'avait voulu lui parler que des premiers, et d'ailleurs niait en fait l'apparition des convois signalés. «Les mesures contre le commerce anglais, continuait-il, se poursuivent avec vigueur, les nombreuses confiscations exercées dans mes ports en font foi. Depuis, à peine soixante bâtiments de différentes nations s'y sont présentés. Il est peu probable que d'autres arrivent encore, plusieurs des ports se trouvant déjà fermés par les glaces. Du moins, le nombre ne pourra être que très petit, et la même sévérité s'observera contre eux. Ainsi les six cents bâtiments dont Votre Majesté me parlent retourneront en Angleterre[638].»
[Note 638: Lettre publiée par M. TATISTCHEFF, p. 541-543.]
En réalité, il n'est point prouvé que les navires neutres chargés de produits anglais aient alors forcé l'entrée des ports russes en grande masse et par brusque effraction. Leur tendance était de se concentrer à Gothenbourg, devenu de plus en plus leur point d'attache et de ravitaillement, le quartier général de leurs opérations: de ce point ils se dirigeaient un à un ou par groupes peu nombreux vers le littoral de l'empire voisin, où ils trouvaient des facilités d'accès. En même temps une partie de leurs cargaisons, mise à terre, s'enfonçait dans la péninsule Scandinave, remontait vers le Nord jusqu'aux rivages du golfe de Bothnie; après avoir franchi cette mer intérieure, les produits coloniaux s'introduisaient en Russie, y étaient absorbés ou redescendaient dans le Sud pour envahir l'Allemagne: c'était par une infiltration continue que la Russie se laissait à petit bruit pénétrer et traverser par les denrées prohibées. La clôture des ports suédois couperait donc le mal dans sa racine, elle frapperait au point de départ de leur long circuit le négoce et le transit que le Tsar se déclarait impuissant à interdire tout à fait sur son propre territoire. La question était en Suède au moins autant qu'en Russie, et Alexandre avait été le premier à en faire la remarque; quelques semaines auparavant, il avait dit à Caulaincourt: «Le véritable entrepôt des marchandises anglaises et de contrebande est Gothenbourg... c'est ce port qu'il faut fermer. Si l'arrivée du prince de Ponte-Corvo enlève à l'Angleterre ce débouché, on frappera par là un coup qui se fera réellement sentir dans la Cité de Londres[639].»
[Note 639: Caulaincourt à Champagny, 9 novembre 1810.]
Lorsqu'il risquait cet aveu, Alexandre ne se doutait guère que Napoléon allait le prendre au mot et le mettre en demeure de coopérer à la fermeture de la Suède. Placé en présence de cette seconde partie de nos demandes, il éprouva un vif embarras. Il ne tenait nullement à susciter un ennemi de plus aux Anglais; surtout, il désirait ménager les Suédois, parce qu'il renonçait moins que jamais à conjurer leur hostilité, à s'attirer ce peuple, et que l'élection de Bernadotte, loin de contrarier son dessein, semblait décidément propre à le favoriser.
Arrivé enfin à Stockholm dans le milieu d'octobre, le nouveau prince royal s'y était montré sous un jour rassurant pour nos ennemis. Il n'avait fait déclarer la guerre aux Anglais que pour la forme, et cette démonstration n'avait été suivie jusqu'à présent d'aucun effet, d'aucune confiscation. En même temps, dans ses premiers rapports avec l'envoyé russe, Bernadotte avait déployé une prévenance et des grâces singulières: il avait même poussé la délicatesse jusqu'à écrire au Tsar pour lui exprimer, en fort bons termes, son désir de vivre au mieux avec ses voisins. De ces avances, fallait-il conclure avec plus de certitude que l'ancien maréchal n'était nullement «l'homme de l'empereur Napoléon[640]»? Le fait était affirmé par Tchernitchef, qui invoquait des souvenirs personnels. Durant ses séjours à Vienne et en France, le jeune officier avait eu occasion d'approcher le prince de Ponte-Corvo et le loisir de l'étudier. En lui, il avait flairé un mécontent et un jaloux, un de ces hommes que les bienfaits et les reproches aigrissent également, et il jugeait très possible d'exploiter contre Napoléon, au profit de la Russie, ce trésor de fiel et de ressentiment, en même temps que les raisons trop réelles qui détournaient la Suède de s'abandonner complètement à la France. Encouragé par ces avis, Alexandre s'affermissait depuis quelque temps dans les plus audacieuses espérances: quel coup de partie s'il pouvait soustraire à Napoléon un de ses propres lieutenants, transformer en client de la Russie un maréchal d'Empire, promu au commandement de tout un peuple!
[Note 640: Rapport de Tchernitchef, _Société impériale d'histoire de Russie_, XXI, 45.]
Mais comment vérifier et cultiver les dispositions du prince royal? Comment approcher de lui sans donner l'éveil et entamer discrètement la conversation? La démarche réclamée par Napoléon en fournissait le moyen. En s'autorisant de nos demandes et sous prétexte de donner plus de poids aux avertissements de la Russie, on enverrait un agent spécial à Stockholm, on dépêcherait au prince un homme de confiance. Aux yeux de la France, cet émissaire aurait l'air d'être venu pour faire les réprimandes et les injonctions exigées: en réalité, il prendrait exactement le contre-pied du langage qu'il serait censé tenir; au lieu de menacer, il aurait à rassurer, à prodiguer de tranquillisantes paroles; il se mettrait ainsi en contact avec Bernadotte et le provoquerait à de plus complets épanchements.
Par ses anciennes relations avec le prince, Tchernitchef semblait mieux à même que personne de remplir cette commission équivoque. C'était lui qui devait rapporter la réponse d'Alexandre à la lettre impériale du 23 octobre; il reçut ordre de passer par Stockholm pour se rendre à Paris. Dans sa lettre à l'Empereur, Alexandre s'expliqua sur ce détour en une phrase qui montrait à quel point l'art des restrictions mentales lui était familier: «Le colonel Tchernitchef, disait-il, m'ayant paru mériter le contentement de Votre Majesté, c'est lui que j'envoie porter cette lettre; je le fais passer par Stockholm pour faire connaître au gouvernement suédois le désir que Votre Majesté a eu que j'appuie les démarches qu'elle a faites pour que la Suède rompe avec l'Angleterre, quoique j'aie déjà la nouvelle que cela se trouve fait.» Prise en soi et à la lettre, cette phrase n'avait rien que de conforme à la vérité. Oui, Tchernitchef dirait avec quelle passion, avec quelle véhémence Napoléon souhaitait que la Russie fît à la Suède des représentations et des menaces; seulement, il ajouterait aussitôt et tout bas qu'Alexandre était parfaitement résolu à ne tenir aucun compte de ce voeu, qu'il laissait la Suède entièrement maîtresse de ses décisions, libre d'adopter vis-à-vis de l'Angleterre telle conduite qu'il lui plairait et de se désintéresser de la guerre maritime; en un mot, l'objet réel de la mission était de faire savoir que son but apparent ne serait jamais rempli. En trahissant les intentions de l'Empereur sous couleur de s'y conformer, Alexandre espérait se créer des titres à la reconnaissance de la Suède, jeter les fondements d'une réconciliation et peut-être d'une amitié durable. Ainsi, c'est toujours entre les deux empereurs le même effort pour se disputer sous main les positions d'où ils pourront s'observer et se combattre avec avantage: dans ce jeu permanent, dès que Napoléon avance une pièce, Alexandre étend aussitôt la main pour s'en saisir et la retourner contre l'adversaire. Visant plus que jamais la Pologne et l'Autriche, il cherche en même temps à s'emparer de la Suède; mais cette fois, par un progrès dans la duplicité, il couvre sa mystérieuse tentative d'un semblant de déférence aux désirs de l'Empereur, et le service réclamé par la France lui devient occasion de la desservir.
Tchernitchef partit pour Stockholm dans les derniers jours de novembre. Sentant grandir son rôle et croître son importance, ravi d'une mission qui répondait à ses goûts et à ses aptitudes, il se mit allègrement en route et lutta avec vaillance contre les difficultés que lui opposèrent la nature et la mauvaise saison dans cette campagne d'hiver. Durant la traversée du golfe, il lui fallut cheminer entre les îles d'Aland «partie à pied sur une glace extrêmement mince, partie à force de rames[641]»; une tempête le tint bloqué trois jours sur un îlot désert et ne lui permit d'atteindre Stockholm que dans la nuit du 1er au 2 décembre; il y arriva harassé et transi. L'accueil qu'il reçut dans la capitale suédoise lui servit de réconfort. Dès son arrivée, il fut prévenu que le prince royal aurait un extrême plaisir à le revoir; il fallait seulement que le jeune voyageur, pour se mettre en règle avec l'étiquette, se fît d'abord présenter à Charles XIII. Tchernitchef s'acquitta de cette formalité et, au sortir de l'audience royale, fut conduit chez Bernadotte par le général de Suchtelen, ministre de Russie; M. d'Engerström, ministre des affaires étrangères de Suède, assistait en quatrième à l'entrevue.
[Note 641: Toutes les citations, jusqu'à la page 521, sont extraites des rapports de Tchernitchef, _Société impériale d'histoire de Russie_, vol. cit., 22 à 48. Les mêmes pièces ont été publiées par M. Arvide Ahnfeld dans la _Revue historique_, 1888, t. II.]
Dès qu'il eut aperçu Tchernitchef, Bernadotte vint à lui et, littéralement, se jeta à son cou; il l'embrassa plusieurs fois, avec effusion. La présence des deux ministres borna quelque temps la scène à cette pantomime et à des assurances générales d'amitié; cependant, «le prince s'étant un peu éloigné des personnes présentes», Tchernitchef trouva moyen de lui glisser qu'il avait à remplir près de lui une commission propre à empêcher quelque fâcheuse méprise sur les sentiments de l'empereur russe: en conséquence, il sollicitait de Son Altesse Royale la faveur d'une audience particulière. Fort intrigué, Bernadotte fixa le rendez-vous au lendemain dimanche _après le sermon_;--depuis qu'il avait mis le pied sur le sol suédois, il était devenu luthérien zélé et se piquait d'observer scrupuleusement les pratiques d'une religion chère à ses futurs sujets. En attendant, comme il avait grand'peur de la Russie, il risqua à l'oreille de Tchernitchef une profession de foi politique à l'adresse de cette puissance: il n'avait rien tant à coeur, disait-il, que d'entretenir avec elle les meilleures relations et ne lui créerait jamais l'ombre d'une difficulté: «Sa Majesté Impériale pouvait tourner ses armes contre l'Orient, le Midi et l'Occident», sans que la Suède s'en émût; la Suède sentait parfaitement que de l'empire voisin dépendait sa sécurité; elle pouvait se passer de tout le monde, sauf de la Russie. Tout ceci fut dit très vite, à voix basse, mais d'un ton chaleureux et pénétré: après quoi, s'étant rapproché des personnes présentes, le prince «ne parla plus que de choses indifférentes».
Le dimanche, après le sermon, lorsqu'on se retrouva sans témoins dans son cabinet, ce fut lui qui prit l'initiative des épanchements. Il allait parler, disait-il, «comme avec ses entrailles». Était-il donc vrai que la Russie voulût forcer les résolutions de la Suède? Elle n'y avait déjà que trop réussi, et c'était la crainte d'une intervention de sa part qui avait amené la déclaration de guerre aux Anglais, mesure désastreuse pour le pays. Sans doute, il était juste que la Suède «payât son écot pour la cause du continent», mais pourquoi ne point tenir compte de sa situation et de ses facultés? Il était impossible qu'elle se privât plus de huit ou dix mois des denrées alimentaires que lui fournissait la Grande-Bretagne; quant à toucher aux marchandises déjà débarquées et emmagasinées, il n'y fallait point songer; le respect dû à la propriété privée, les lois du royaume s'y opposaient. Au reste, Bernadotte se montrait fort sceptique sur l'effet que ces rigueurs pourraient produire en Angleterre; à ses yeux, l'empêchement à la paix générale n'était pas là, et, sans prononcer encore le nom de Napoléon, usant d'une périphrase, il montra le principal obstacle «dans l'ambition et l'amour-propre du gouvernement français».
À ces mots, gros d'arrière-pensées, Tchernitchef comprit qu'il pouvait parler sans crainte, que Bernadotte était mûr pour recevoir toutes les confidences. «M'apercevant alors, dit-il dans son rapport au Tsar, des véritables dispositions du prince à l'égard de la France, et voyant qu'il se livrait à moi comme par le passé, je lui dis qu'il était vrai que l'empereur Napoléon s'était adressé à Votre Majesté Impériale pour la prier d'appuyer les demandes qu'il faisait à la Suède; mais que, comme depuis la paix de Frédériksham les voeux et l'intérêt politique de Votre Majesté lui ont fait constamment désirer la prospérité intérieure de la Suède et la conservation des relations amicales qui existaient entre la Russie et elle, son intention n'est nullement de peser sur les volontés et les déterminations de la Suède, qui, dans cette circonstance comme dans toute autre, pouvait se conduire d'après ce que lui commanderait son propre intérêt, sans que de son côté elle y mît le moindre obstacle.»
À peine ces paroles eurent-elles été prononcées que la satisfaction et le ravissement se peignirent sur les traits de Bernadotte; il parut soulagé d'un grand poids. On lui rendait le repos, disait-il, et pour répondre à tant d'ouverture de coeur, il se mit à parler d'abondance sur la situation déplaisante et cruelle où le plaçaient les exigences françaises. Était-ce là le traitement auquel il eût dû s'attendre «de la