Napoléon et Alexandre Ier (1/3) L'alliance russe sous le premier Empire

Part 4

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Terrifié par ces menaces, travaillé par les intrigues de l'Angleterre, le Divan cède d'abord et révoque le firman de déposition; mais déjà la Russie, alléguant l'ensemble de ses griefs, a jeté une armée en Moldavie et la pousse sur Bucharest: en se saisissant des Principautés, elle tient à s'assurer un gage contre la défection définitive de la Turquie, et voit dans cette occupation une mesure conservatoire de son influence. Cependant la Turquie, façonnée de longue date à la soumission, flotte entre plusieurs partis, lorsque l'annonce de nos victoires en Prusse et de notre marche triomphante finit son indécision. Les ministres, timides ou corrompus, hésitent encore; mais le souverain et le peuple veulent des mesures de vigueur; ils l'emportent. La guerre est déclarée: Sélim envoie au quartier général français un ambassadeur chargé de négocier un traité avec Napoléon; le fanatisme religieux, la haine de l'étranger se réveillent, font passer à travers l'empire ottoman un souffle belliqueux et rapprochent pour un instant les membres épars de ce grand corps. Si les populations chrétiennes s'agitent, si les révoltés serbes s'enhardissent et attaquent Belgrade, les pachas à demi indépendants du Danube se confédèrent pour marcher contre les Russes; ceux d'Albanie et de Bosnie, naguère nos ennemis, demandent secours à notre armée de Dalmatie; des troupes régulières s'assemblent à Constantinople, l'Asie envoie ses réserves, et l'ébranlement de la Turquie répond à l'effervescence polonaise[23].

[Note 23: _Correspondance de Turquie_, 1806, archives des affaires étrangères. _Mémoire de Pozzo di Borgo sur les causes de la rupture entre la Russie et la Porte_. Archives Pozzo di Borgo.]

Napoléon envisagea d'abord ce double et tumultueux mouvement en général et en chef d'armée; il y discerna des moyens de guerre et, sans s'exagérer leur importance, les appropria immédiatement à son usage. Il organisa les levées polonaises en corps réguliers; de Varsovie, il fit rayonner l'insurrection dans les provinces. En Turquie, il se mit en correspondance réglée avec Sélim, lui offrit un traité, une armée, des officiers qui serviraient d'instructeurs aux troupes ottomanes. Non content de s'adresser au souverain, il voulut parler aux peuples, alla jusqu'à faire composer par des orientalistes français, sous la direction de l'archichancelier Cambacérès, une exhortation rédigée en turc et en arabe, et ordonna de la répandre à dix mille exemplaires dans les contrées du Levant. Cet appel aux musulmans était présenté sous forme de prosopopée; c'était le _muezzin_ que l'on faisait parler, le crieur dont la voix tombe d'heure en heure du haut des minarets pour rappeler Dieu aux hommes et leur ordonner la prière. On mettait dans sa bouche de pathétiques objurgations; on lui faisait retracer les progrès de la Russie depuis un siècle, montrer en elle l'adversaire acharné de l'Islam, et convier tous les croyants à une lutte suprême[24]. Par de tels moyens, Napoléon espérait remuer de grandes masses d'hommes, les pousser sur le Danube et le Dniester, attirer de ce côté une partie des troupes russes, et affaiblir d'autant les armées qu'Alexandre nous opposerait sur la Vistule. Mais ces forces nationales qu'il évoquait, pourraient-elles plus tard se coordonner, acquérir consistance, se solidifier en États régulièrement constitués? La Pologne pouvait-elle revivre, la Turquie pouvait-elle se régénérer? S'animaient-elles seulement d'une vie factice, ou allaient-elles reprendre une place permanente dans le système européen et le modifier à notre avantage? Problèmes d'incalculable portée, mystérieux et complexes, dont Napoléon hésitait encore à aborder ou à préjuger la solution.

[Note 24: Archives des affaires étrangères, Turquie, suppléments.]

Il tient aux Polonais un langage bienveillant, mais énigmatique, déclare qu'il n'a jamais reconnu le partage, mais que la Pologne ne peut attendre son salut que de la Providence et d'elle-même, qu'elle doit d'abord prouver sa vitalité en s'armant tout entière et en se signalant dans la lutte. Par moments, de vastes et ingénieux projets fermentent dans son esprit. Dès novembre, à Berlin, lorsqu'il offrait sincèrement à Frédéric-Guillaume une suspension d'armes et une réconciliation, il avait pris ses mesures pour que les provinces polonaises appartenant à ce prince, restant inoccupées pendant la trêve, pussent reprendre leur autonomie; il destinait ces pays, accrus peut-être de la Galicie, à former dans la monarchie prussienne restaurée l'élément prédominant; la Prusse, écartée du Rhin, repoussée même au delà de l'Elbe, mais fortifiée sur la Vistule, deviendrait plus slave qu'allemande; elle succéderait au rôle que notre ancienne politique réservait à la Pologne, et qui consistait à appuyer la Turquie au Nord, à former rempart contre la Russie; c'eût été appliquer à la Prusse le système recommandé par Talleyrand à l'égard de l'Autriche, la rejeter dans l'Est, la dépayser en quelque sorte, et lui faire changer de politique en même temps que d'intérêt. Frédéric-Guillaume repousse nos offres: Napoléon songe alors à se passer de lui, à le détrôner, à prononcer la déchéance de sa dynastie, et à placer sous un autre sceptre l'état germano-polonais qu'il est tenté de constituer. On a retrouvé le préambule du décret par lequel il eût annoncé au monde que la maison de Hohenzollern avait cessé de régner, et le motif principalement invoqué était «l'indispensable nécessité qu'entre le Rhin et la Vistule il existât une puissance inséparablement unie d'intérêts avec l'empire ottoman, qui fasse constamment cause commune avec lui, et contribue, dans le Nord, à sa défense, pendant que la France ira l'embrasser au sein même des provinces ottomanes[25]».

[Note 25: BAILLEU, II, 581.]

Toutefois, si Napoléon ne recule pas en principe devant les conséquences extrêmes de sa victoire, il ne les admet encore qu'à titre d'hypothèse. En fait, il sent qu'il n'est point libre et qu'un intérêt majeur enchaîne ses résolutions. L'Autriche reste postée sur notre droite, avec sa force encore imposante et ses troupes toutes fraîches; sa situation la met en mesure, si les Russes nous résistent sur la Vistule et balancent la fortune, de nous prendre en flanc, si les Russes se replient et nous attirent dans l'intérieur de leur pays, de nous prendre à revers; l'intervention d'un nouvel ennemi peut mettre en péril la Grande Armée triomphante, mais éloignée de sa base d'operations, affaiblie par ses victoires mêmes, par le prodigieux élan qui l'a portée d'un bond aux rives de la Vistule. C'est donc l'Autriche qu'il importe toujours et plus que jamais de ménager, de se concilier. Or, la crise turco-polonaise offre cette singularité qu'elle est susceptible, sous certains rapports, de ramener l'Autriche à notre alliance, sous d'autres, de la rejeter vers nos adversaires. La renaissance d'une Pologne sur sa frontière peut lui inspirer de vives alarmes, peut-être des déterminations hostiles, en l'inquiétant pour ses possessions de Galicie; d'autre part, la brusque irruption des Russes sur le Danube, leur entrée dans ces provinces roumaines d'où sa politique s'est fait un principe de les écarter, est de nature à réveiller son attention sur un péril trop négligé. Il importe donc de la rassurer au sujet de la Pologne, d'entretenir et d'aviver ses craintes en Orient. Napoléon ne perdra plus de vue ce double objet. À peine établi à Posen, il s'adresse à l'empereur François en termes conciliants; s'il lui propose, par insinuations d'abord, puis en termes formels, d'abandonner la Galicie, il lui offre une ample compensation en Silésie, dans cette belle province que Marie-Thérèse a perdue et pleurée, et encore ne prétend-il pas imposer à l'Autriche cet échange; il lui laisse l'entière liberté de son choix, affirme qu'il ne prendra aucun parti sans son assentiment, remet entre ses mains la destinée future de la Pologne[26]. En même temps, Talleyrand fait renouveler à Vienne l'offre de se concerter sur l'Orient[27], et c'est cet accord que le ministre des relations extérieures, avec une habileté convaincue, va s'efforcer pendant plusieurs mois de réaliser. Napoléon le laisse agir; s'il ne partage point ses préférences de principe pour l'Autriche, s'il conserve contre cette cour d'invincibles défiances, s'il la tient au fond pour irréconciliable et n'attend guère de sa part une conversion sincère, il sent l'extrême besoin de conjurer actuellement son hostilité; d'une nécessité militaire il consent à faire un système politique; envisageant les événements de Varsovie et de Constantinople surtout dans leurs rapports avec Vienne, il subordonne toute décision sur la Pologne, sur la Turquie même, à la pensée de s'assurer dans le présent la neutralité de l'Autriche et, s'il est possible, son alliance dans l'avenir.

[Note 26: _Corresp._, 11339.]

[Note 27: Dépêche du 9 décembre 1806, Archives des affaires étrangères, Vienne, 379.]

Dans le même moment, par une coïncidence remarquable, c'était vers l'Autriche que se portaient les regards de la Russie, son principal espoir et l'effort de sa politique. Comme Napoléon, Alexandre Ier sentait le besoin d'une grande alliance. Depuis Austerlitz, il ne croyait plus que ses forces, si imposantes qu'elles fussent, pussent suffire par elles-mêmes à contre-balancer la valeur de nos troupes, le génie et la fortune de leur chef. La Prusse, réduite à quelques lambeaux de territoire, ne lui offrait plus qu'un concours insignifiant: il ne s'agissait plus de combattre avec elle, mais pour elle, et quelque ardeur que mît Alexandre à la secourir et à la venger, il hésitait parfois à affronter seul une campagne plus redoutable que les précédentes, où l'enjeu ne serait plus seulement le prestige des armes russes, mais l'intégrité de l'empire et la conservation des conquêtes antérieures. Il sentait vaguement que si l'Autriche, seule en état de lui fournir une assistance efficace, ne saisissait point cette occasion de s'unir à lui et de compléter l'accord européen, il serait forcé, tôt ou tard, de traiter avec nous, d'écouter Napoléon, toujours disposé à négocier séparément avec ses adversaires, d'isoler l'intérêt russe de l'intérêt général et de sauvegarder le premier aux dépens du second. Répugnant encore à ce parti, il espérait se l'épargner en triomphant diplomatiquement à Vienne, et toute la force persuasive de son gouvernement s'employait à obtenir la coopération de l'Autriche. Il semblait donc que l'Autriche, par sa situation et la position respective des belligérants, tînt entre ses mains le sort de l'Europe, celui des rapports futurs entre la France et la Russie; en se portant vers l'une ou vers l'autre, elle prolongerait la lutte, en changerait le caractère et les chances; son abstention pourrait amener les deux adversaires, hésitant devant un combat corps à corps, à se rapprocher et à s'entendre.

II

Tandis que Napoléon faisait porter à l'Autriche par un nouvel ambassadeur, le général Andréossy, ses explications et ses offres, Alexandre Ier comptait tout d'abord, pour déterminer son ancienne alliée, sur son représentant auprès d'elle, le comte Razoumovski, diplomate remuant, bien posé à Vienne, agissant sur la cour par la société. Néanmoins, la gravité des circonstances parut comporter une mission extraordinaire; on la confia à un personnage dont le nom se trouve mêlé à toutes les luttes de ce temps. Le Corse Pozzo di Borgo était allé chercher jusqu'à Pétersbourg un terrain où combattre librement contre son glorieux compatriote, devenu pour lui un ennemi abhorré; il s'était fait Russe, et c'était en cette qualité qu'il menait aujourd'hui sa guerre contre Napoléon, et devait rendre plus tard à la France accablée de précieux services. L'empereur Alexandre, remarquant en lui des talents hors de pair, le jugea propre à activer la plus importante négociation que la Russie eût alors à conduire.

Adroit, audacieux, profondément dévoué à la cause qu'il avait embrassée, Pozzo savait mettre «l'intrigue au service des principes[28]»: dans sa manière de traiter, il apportait une verdeur de langage et de pensée qui pourrait avoir raison de la débilité autrichienne; il excellait à déchirer les voiles, à préciser les situations, à montrer le parti qu'elles commandaient; il ne ménageait point les vérités hardies à ceux mêmes qu'il voulait convaincre et servir; il fut souvent le confident de la coalition, il n'en fut jamais le courtisan. Avec cela, fort connu à Vienne, possédant à fond le personnel mondain et diplomatique de cette résidence, il pourrait mettre à profit ses relations cosmopolites pour concerter ses attaques avec celles des autres représentants, et paraissait mieux que quiconque à même de porter la parole au nom de l'Europe tout entière. Enfin, la haine qui stimulait son ardeur naturelle, son âpre envie de réussir, semblaient le meilleur garant de son succès: on ne crut mieux faire que de confier à l'adversaire personnel de Napoléon le soin de déterminer le mouvement tournant qui devait surprendre l'Empereur abordé de front par les Russes et mettre en péril sa fortune aventurée.

[Note 28: Victor CHERBULIEZ, _Revue des Deux Mondes_ du 1er mai 1890.]

Pozzo arriva à Vienne le 13 décembre, peu de jours après Andréossy. Il apportait une longue missive du général baron de Budberg, ministre des affaires étrangères de Russie, pour le comte Stadion; il apportait deux lettres de l'empereur Alexandre, l'une pour l'empereur François, l'autre pour l'archiduc Charles, dont l'avis passait pour décisif en tout ce qui concernait l'emploi des armées autrichiennes. La première était conçue en termes pressants et solennels: «Le sort du monde, disait le Tsar à François Ier, dépendra en grande partie de la résolution que Votre Majesté va prendre[29].» La seconde était un appel flatteur à l'intervention de l'archiduc, auquel on voulait ouvrir une nouvelle carrière de gloire. Pozzo tint d'abord avec Stadion plusieurs conférences; après divers ajournements, le ministre finit par dire, en enveloppant son refus de chaleureuses protestations, que l'Autriche, vu l'insuffisance de ses armements, la restauration imparfaite de ses forces, l'épuisement de ses finances, ne pouvait entrer immédiatement en lice: il donnait des espérances et déclinait tout engagement. Mécontent de cette réponse, Pozzo alla droit à l'empereur et à l'archiduc Charles, fut reçu par eux, et il a fait de cette double audience un récit caractéristique:

[Note 29: Adolf BEER, _Zehn Jahre oesterreichischer Politik_, 472. Cet auteur donne le texte de la lettre à l'Empereur et de celle à l'archiduc Charles, 472-474.]

«M. le comte de Razoumovski et moi, écrivait-il à sa cour, nous fûmes présentés à l'Empereur. Je remis la lettre de Sa Majesté Impériale. L'Empereur me dit: «J'en sais le contenu, j'ai examiné l'affaire et lu tout ce que vous avez remis par écrit à Stadion. Il vous aura dit que je ne peux pas me battre à présent.» Je répondis que j'avais reçu cette communication avec peine, parce que je savais que S. M. l'Empereur, mon maître, pensait que le moment actuel offrait des avantages qui seront perdus peut-être à jamais, et que le temps que Sa Majesté voulait attendre, au lieu de diminuer les difficultés, les augmenterait de beaucoup. L'Empereur ajouta: «J'ai la plus grande confiance dans les sentiments de votre maître; je serai toujours son ami de coeur, il pense si noblement!» Je répliquai que cette juste et heureuse réciprocité ne pouvait que contribuer au bien des deux empires, mais que pour la rendre utile, elle avait besoin d'efforts et de coopération réelle. Sa Majesté dit alors: «Il me faut gagner du temps; je manque de beaucoup de choses; l'empereur Alexandre sait lui-même dans quel état il m'a laissé il y a un an. Si je me déclare, il faut m'attendre à avoir toutes les forces de Bonaparte sur les bras; je risque d'être écrasé, et alors ce serait pire pour votre maître, il ne resterait plus personne sur qui compter.» J'observai que cette hypothèse était impossible et que, pour s'en convaincre, on n'avait qu'à jeter les yeux sur la situation des armées. Alors, Sa Majesté répéta: «Je me suis souvent battu avec les alliés sans succès; dans ce cas, il ne faut compter que sur soi.» Alors, le comte Razoumovski prit la parole et dit: Si Sa Majesté ne croyait pas que Bonaparte l'obligerait à se déclarer et l'attaquerait en cas de résistance. L'Empereur répliqua: «Dans ce cas, il faut se battre, ça va sans dire, et en désespéré; on se bat mieux dans ces extrémités.» Je dis que j'espérais que Sa Majesté n'aurait jamais attendu les extrémités; ce à quoi il répondit: «Je suis franc, je me battrai le plus tard possible.»

«Ma conversation avec l'archiduc Charles a été plus monotone. Il dit, en se prosternant jusqu'à terre, que c'était une grande bonté à Sa Majesté Impériale d'avoir bien voulu se rappeler de lui, que Sa Majesté étant soldat lui-même, il prenait intérêt à tous ceux de sa profession. Je répondis qu'en effet, c'était en général une grande recommandation auprès de Sa Majesté Impériale que ce titre honorable, mais que Son Altesse en avait encore de plus particulières à l'estime de mon maître par la réputation brillante et méritée qu'il s'était acquise par ses victoires;--alors encore une grande révérence. Je voudrais que Sa Majesté fût persuadée que c'est à l'armée seule qu'est dû tout ce mérite. Je dis que Sa Majesté ne pouvait pas ignorer combien les talents et le courage de Son Altesse avaient influé sur la bonne conduite de l'armée, et que c'étaient ces grands motifs et cette conviction qui avaient déterminé Sa Majesté Impériale à comprendre au nombre des grands moyens pour le salut des deux empires et de l'Europe en général, l'emploi de ces mêmes talents. Alors, comme je voulais entrer en matière, il me coupa la parole en me disant: «Je ne peux pas..... Sa Majesté l'Empereur..... Ce n'est pas à moi», d'un ton tout embarrassé. Pour surprendre son hésitation, je lui demandai s'il avait des nouvelles de l'armée. Il me dit qu'on lui mandait qu'il y avait eu une canonnade sur les bords du Narew, sans conséquence; que, jusqu'alors, le corps de Davoust seul avait passé la Vistule. Je profitai de la tournure de la conversation pour lui dire que notre armée fixait dans ce moment toute l'attention et occupait les forces de Bonaparte, et que Son Altesse Royale, à la tête des Autrichiens, pouvait... Alors, nouvelle interruption et embarras, en répétant que l'Empereur son frère est le seul à qui l'on pouvait parler de choses pareilles, et tout de suite, avec de profondes révérences, il nous congédia, M. de Razoumovski et moi[30].»

[Note 30: Lettre à Budberg, 14-26 décembre 1806, Archives Pozzo di Borgo.]

Ainsi l'archiduc se dérobait; l'empereur avouait son impuissance, en la déplorant; le ministre paraissait bien disposé, mais se disait retenu et paralysé par des difficultés d'ordre intérieur; et Pozzo, éconduit de toutes parts, constatait avec douleur l'impossibilité présente d'entraîner l'Autriche. Devait-il en induire que cette puissance se disposait à écouter nos offres, à trahir définitivement la cause commune? Il ne lui faisait point l'injure d'un tel soupçon, et, s'il eût pénétré le mystère des propos qui s'échangeaient dans le cabinet de M. de Stadion entre ce ministre et Andréossy, il n'eût été que mieux rassuré. L'Autriche avait accueilli nos propositions comme celles de la Russie, avec une politesse évasive; elle se refusait à l'échange de la Galicie contre la Silésie, sans écarter pour l'avenir l'idée d'une alliance; donnant de bonnes paroles à Pozzo, elle en faisait porter d'autres à Napoléon par un envoyé spécial, le baron de Vincent, dirigé sur Varsovie, où l'Empereur venait d'établir son quartier général; en un mot, elle entendait ne s'engager nulle part et ne se brouiller avec personne[31].

[Note 31: Pozzo à Budberg, 14-26 décembre 1806. Archives Pozzo di Borgo.--Andréossy à Talleyrand, 14 décembre 1806.]

Pozzo découvrit très vite, sous les excuses données, les causes réelles et diverses de cette attitude. Dans plusieurs entretiens, Stadion s'était exprimé avec aigreur sur la rupture de la Russie avec la Porte et l'occupation des Principautés: il jugeait cette mesure inopportune, car elle détournait de la lutte contre la France une partie des forces moscovites, dangereuse, car elle risquait d'entraîner la Russie malgré elle dans un système de conquêtes désavantageuses à l'Autriche. Vainement, en vertu d'instructions formelles, Pozzo avait-il affirmé le désintéressement de la Russie, son désir d'exercer seulement une pression sur la Porte, par la saisie temporaire des Principautés, et de l'arracher à l'influence française; il était certain que le réveil de la question orientale donnait quelque ombrage à l'Autriche et, la plaçant entre deux dangers, entre deux craintes qui la tiraient en sens contraire, contribuait à la tenir immobile. Là n'était point cependant le motif principal qui occasionnait son inertie calculée. En fait, l'Autriche restait de coeur avec nos ennemis: elle désirait leur triomphe, se fût unie à eux si elle l'eût osé, mais ne croyait pas à leur succès, redoutait Napoléon et appréhendait que le conquérant, au moindre signe prématuré d'hostilité, ne se retournât contre elle et n'achevât sa ruine avant de se porter contre d'autres adversaires. L'archiduc ne voulait point compromettre, dans une lutte avec Napoléon, une réputation militaire lentement acquise et soigneusement préservée; l'empereur tremblait pour sa couronne et l'existence de son État, l'aristocratie viennoise pour sa sécurité et ses richesses, et la peur,--Pozzo n'hésitait pas à trancher le mot,--imposait silence à la haine: «Il est certain, écrivait-il, que les dispositions secrètes du cabinet sont contre la France; c'est un mouvement de la nature impossible à contenir, produit par les pertes et les torts qu'ils ont soufferts; mais la peur glace leurs coeurs; on se garde d'avouer ce motif honteux, mais il est la cause dominante de leur conduite[32].» Pour déterminer l'Autriche à agir, il n'est qu'un moyen: résister victorieusement à nos armes et montrer que Napoléon peut être mis en échec. «Les mesures que Sa Majesté Impériale prend de son côté, ajoutait Pozzo en s'adressant au Tsar, sont l'étoile polaire de cette cour et le thermomètre de son courage[33].» Les yeux fixés sur le théâtre des opérations, sur les plaines de Pologne, sur ce réseau de rivières, Vistule, Bug, Narew, entre lesquelles les armées évoluent et se cherchent, l'Autriche attend que des rencontres suffisamment décisives soient venues lui donner une indication, justifier ses craintes ou réveiller ses espérances, et sa conduite finale dépendra des événements de la guerre.

[Note 32: 14-26 décembre 1808. Archives Pozzo di Borgo. Cette dépêche a été citée dans l'ouvrage russe sur _la Famille Razoumovski_, par A. VASSILTCHIKOFF, IV, 279. Andréossy écrivait de son côté: «La cour de Vienne voudrait se mettre en mesure de n'offenser ni la France ni la Russie, bien qu'évidemment elle soit plus portée vers cette dernière puissance.» 14 décembre 1806. Cf. ADAIR, _Historical memoir of a mission to the court of Vienna in_ 1806, 157-169.]

[Note 33: 8-20 mars 1807. Archives Pozzo di Borgo.]