Napoléon et Alexandre Ier (1/3) L'alliance russe sous le premier Empire

Part 37

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Voici maintenant l'envers de ces fortes déclarations: c'est le texte même des lettres adressées à Kourakine. L'avertissement s'y fait timide, enveloppé: «Nul, écrit Alexandre le 10 juillet, n'est meilleur juge des intérêts de l'Autriche que le cabinet de Vienne. Mais l'empereur François connaît ma franchise, il a paru l'estimer. Je ne dissimulerai donc pas que je crains que ces grandes mesures, au lieu de conserver l'harmonie, pourraient l'altérer. La réserve va succéder à la confiance, le soupçon produira des explications, et ces explications conduiront à la guerre, qu'on a tant d'intérêt d'éviter.

L'armement est fait; il a réveillé l'attention. Il ne reste à souhaiter que le cabinet de Vienne, marchant dans les principes de sa propre sagesse, écarte et atténue tout ce que cette mesure peut produire d'inimitié, et qu'il dirige sa sollicitude à conserver la paix dont il a recueilli le fruit. Représentez-lui que je le désire avec ardeur. La paix de Tilsit, que j'ai contractée, ne peut-elle avoir ses engagements[488]?» Et le Tsar recommande à Kourakine de placer cette remarque «avec discrétion».

[Note 488: Publié par HASSEL d'après les archives de Vienne, p. 536.]

Caulaincourt avait insisté pour que le prince eût ordre de se déclarer prêt à prendre ses passeports au premier signe manifeste d'hostilité contre la France; on se borna à faire prévoir aux Autrichiens le remplacement de l'ambassadeur par un simple ministre. Le 5 septembre, Alexandre éprouvait le besoin de leur adresser un second avis: il excusait leurs craintes, compatissait à leurs embarras, leur parlait le langage ordinaire de la coalition, tout imprégné de défiance envers l'Empereur, mais s'attachait à démontrer l'inopportunité et le danger d'une action immédiate, sans défendre de réserver l'avenir: «Les affaires en Espagne allant mal, écrivait-il à Kourakine, n'est-il pas permis de supposer que Napoléon serait charmé de les ajourner quelque temps et de tomber avec toutes ses forces sur l'Autriche, et anéantir une des deux seules puissances qui peuvent encore lui donner ombrage en Europe? Le parti le plus sage pour l'Autriche me paraîtrait donc de rester spectateur tranquille de la lutte que Napoléon a à soutenir en Espagne. Il sera toujours temps de prendre ensuite le parti que les circonstances suggéreront alors. En suivant cette conduite, l'Autriche m'éviterait la pénible nécessité de prendre fait et cause contre elle, car je n'y suis tenu qu'autant qu'elle attaquera[489].» Cette fois, Alexandre énonçait ses engagements avec plus de clarté, mais leur attribuait une portée restrictive et montrait combien il lui en coûterait de les tenir. Dans l'affaire de la reconnaissance des nouveaux rois, s'il ne nous refusa pas son concours diplomatique, il l'enveloppa des mêmes réticences.

[Note 489: _Id._, 536-537.]

Tout incertain qu'il fût, le langage de la Russie fit d'abord impression à Vienne. Dans cette capitale, où l'on avait peine à se familiariser avec l'idée d'une entente sérieuse entre Alexandre et Napoléon, en apprenant que l'on ne pourrait en aucun cas compter sur le premier, qu'on risquait même de le rencontrer devant soi, on fut surpris, décontenancé[490]. Sans doute, le choc ne fut que momentané; il ne fit pas reculer sensiblement l'Autriche, ne la détermina pas à reconnaître tout de suite les nouveaux rois, mais prolongea ses hésitations: le contre-coup des événements d'Espagne ne produisit point l'explosion redoutée. L'action de la Russie s'était exercée en somme dans un sens pacifique et contribuait à ajourner la guerre continentale. Par contre, si l'Empereur avait pu croire que son allié, tout entier au désir de prévenir de nouvelles complications en Europe, se laisserait distraire de la Turquie, cette illusion fut de courte durée. Loin de s'apaiser, les convoitises d'Alexandre prenaient une intensité nouvelle; c'est qu'en effet, parallèlement à la guerre d'Espagne, la crise d'Orient se continuait, développant ses péripéties: à l'heure même où s'effondrait la domination française au delà des Pyrénées, un de ces changements à vue si fréquents sur la scène mouvante et compliquée de l'Orient venait réclamer plus vivement l'attention des deux empereurs, semblait justifier et même commander leur intervention.

[Note 490: Archives des affaires étrangères, correspondance de Vienne, août-septembre 1808.]

Le sultan Mustapha IV, faible et pusillanime, n'avait pas su se soustraire à l'humiliante tutelle des soldats révoltés qui l'avaient placé sur le trône. À Constantinople, ce n'était même plus la milice tout entière qui faisait la loi, c'en était la partie la plus indisciplinée et la plus turbulente, les _yamacks_ ou gardiens de batteries, ramassis d'aventuriers, brigands plus que soldats; retranchés dans les châteaux du Bosphore, ils tenaient Constantinople sous le joug, faisaient et défaisaient les ministres, remaniaient et bouleversaient continuellement le conseil du souverain. Cette anarchie allait provoquer une réaction des provinces contre la capitale, un effort tenté de l'extérieur pour rétablir dans Constantinople une autorité capable de diriger et de réformer l'empire.

Le pacha de Roustchouk, Mustapha-Baïractar, avait dans sa main quatre mille hommes résolus; à leur tête, il conçoit le projet de délivrer et de restaurer Sélim III, captif dans le Sérail. Il quitte sa position du Danube et se dirige vers Constantinople, où il va, dit-il, replacer l'étendard du Prophète, porté au camp l'année précédente. Devant le signe révéré, les barrières s'abaissent, les villes s'ouvrent, les armes s'inclinent, les fronts se courbent. Près d'arriver sur le Bosphore, Baïractar s'y fait précéder par une poignée d'Albanais résolus qui vont surprendre et poignarder dans son harem le chef des _yamacks_: ainsi décapitée, cette milice se dissout d'elle-même. Baïractar est aux portes de la capitale; sans se laisser désarmer par les flatteries du Sultan, il pénètre dans la ville avec un millier d'hommes armés et pousse droit au Sérail. Toutefois, avant de violer le sanctuaire, il hésite un instant, parlemente, et laisse s'accomplir derrière les murs du palais une sombre tragédie. Lorsque les arrivants forcent enfin l'entrée de la seconde cour, le premier objet qui frappe leur vue est le cadavre de Sélim; en tuant ce prince, Mustapha IV a pensé se rendre lui-même invulnérable et a cru qu'on n'oserait le renverser du trône, faute d'un remplaçant à lui donner.

Cet espoir est vain, car la lignée d'Othman n'a pas péri tout entière. Parcourant le palais, les soldats de Baïractar découvrent, blotti sous des nattes, le jeune prince Mahmoud; ils se prosternent à ses pieds et l'acclament empereur, après avoir emprisonné Mustapha; leur chef est nommé grand vizir et espère régner sous le nom du nouveau padischah. Mais son gouvernement ne sera qu'une lutte; odieux aux janissaires, qui détestent en lui le continuateur de Sélim, suspect aux ulémas, qui combattent tout projet de réforme, révoltant le peuple par son orgueil et son impitoyable rigueur, Baïractar voit se conjurer contre lui tous les partis qui s'agitent dans la capitale, et déjà l'on peut prévoir que ce maître d'un jour, élevé par la violence, succombera sous les coups d'une nouvelle sédition. Ces crises de plus en plus rapprochées, ces convulsions périodiques où s'épuise le gouvernement ottoman, le menacent d'une totale dissolution: il semble que la Turquie, réalisant la prophétie de Roumiantsof, va devancer l'arrêt de mort suspendu sur sa tête et périr de ses propres fureurs[491].

[Note 491: Le récit le plus complet de cette révolution a été tracé par le baron de Schlechta, d'après les sources orientales, dans son livre _Die Revolutionen in Constantinopel in den Jahren_ 1807 _und_ 1808, 113-179. Cf. JUCHEREAU DE SAINT-DENYS, 165-189.]

Les mouvements désordonnés de la capitale se répercutaient aux frontières. Sur le Danube, tout était confusion et tumulte. Bien que Baïractar parût personnellement enclin à la paix, l'armée, cédant à une ardeur indisciplinée, poussait des pointes au delà du Danube, faisait mine d'attaquer les Russes, toujours immobiles dans leurs cantonnements: on croyait savoir à Pétersbourg que les hostilités étaient reprises contre les Serbes, protégés du Tsar et compris dans l'armistice. Se laisserait-on ainsi assaillir ou au moins insulter impunément? Lorsque Alexandre s'était implicitement engagé à ne reprendre la lutte qu'après s'être entendu avec nous, il avait toujours excepté le cas où l'attitude des Turcs ferait craindre une attaque. Cette circonstance se produisant, on allait être obligé d'agir, si l'accord entre les deux empereurs ne se réalisait pas à bref délai. Le cabinet russe prit argument de cette situation pour réclamer plus impérieusement la solution promise depuis six mois et toujours attendue. Roumiantsof communiqua lui-même au duc de Vicence les nouvelles de Constantinople et du Danube, en fit ressortir la gravité, et Alexandre donna bientôt aux paroles de son ministre une sanction éclatante. Usant de la latitude que lui avait laissée Napoléon, il fixa de lui-même la date précise de l'entrevue, fit savoir à Caulaincourt qu'il serait le 27 septembre à Erfurt, viendrait y chercher la réponse définitive de l'Empereur: «Je serai exact au rendez-vous», dit-il à l'officier français chargé de porter cet avis[492].

[Note 492: Rapport de Caulaincourt du 22 août 1808.]

Pendant les semaines qui précédèrent l'entrevue, Alexandre ne se borna plus à combler Caulaincourt de prévenances et de caresses: il l'en accabla. Établi à Kamennoï-Ostrof, il voulut que l'ambassadeur choisît une résidence d'été à côté de la sienne, afin que ce voisinage multipliât les occasions de se voir et de s'entretenir. En août, la cour étant allée passer quelques jours à Péterhof, il fallut que l'ambassadeur fût du séjour; on l'installa avec sa suite dans l'un des pavillons semés dans le parc du Versailles moscovite, et durant tout le voyage il fut le commensal assidu de l'empereur. Le jour de la fête de la Tsarine douairière, après le souper, quand la famille impériale fit à travers les jardins illuminés sa promenade traditionnelle, Caulaincourt était dans la voiture qui suivait immédiatement celle des souverains, avec les ducs d'Oldenbourg et de Weimar, placé sur le même rang que ces hôtes princiers de la Russie. En toute circonstance, Alexandre lui assignait une place à part, au-dessus du corps diplomatique, et voyant arriver le moment décisif, s'efforçait une dernière fois de flatter l'orgueil de Napoléon et de mériter sa gratitude[493].

[Note 493: Caulaincourt à Champagny, 9 août 1808.]

À la même époque, Napoléon, revenu à Paris, invitait l'ambassadeur Tolstoï à l'une de ses chasses, faveur toujours rare et enviée. Sans connaître encore la date de l'entrevue, il la sentait prochaine; il voulait, de son côté, préparer l'esprit d'Alexandre, le placer à l'avance sous une impression favorable; il comptait donc faire entendre à Tolstoï des paroles qui, communiquées à Pétersbourg, y produiraient l'espoir et la confiance.

Pour aller au rendez-vous de chasse, indiqué près de Saint-Germain, il avait pris dans sa calèche l'ambassadeur russe avec ses deux autres invités, le prince Guillaume de Prusse et le maréchal Berthier: le prince était à ses côtés, le maréchal et l'ambassadeur sur le devant. Pendant le trajet, Napoléon se mit à vanter les qualités de l'empereur Alexandre, parla de l'amitié qu'il lui avait vouée, fit valoir les avantages que la Russie avait déjà retirés de l'alliance et ceux qu'elle allait en recueillir. Mais ses paroles se dépensaient en pure perte, Tolstoï paraissant peu soucieux de les relever et d'en provoquer d'autres: le visage de l'ambassadeur, sévère, impénétrable, n'exprimait qu'une froideur respectueuse et un parti pris de défiance. À la fin, pour le dérider, l'Empereur se mit à le plaisanter sur ses terreurs, sur les bruits sinistres dont il s'était fait l'écho. L'événement n'en faisait-il pas justice? Au lieu d'une brouille entre la France et la Russie, on allait assister à l'imposante consécration de leur accord. S'animant peu à peu, il laissa échapper des paroles que l'avenir devait rendre remarquables et auxquelles lui-même se chargerait de donner un fatal démenti. Pourquoi le soupçonner, disait-il, de vouloir faire la guerre à la Russie? Qu'irait-il chercher chez elle? Le supposait-on assez insensé pour s'aventurer dans ses déserts? Une telle entreprise ne serait-elle pas en contradiction avec la nature des choses, avec le passé? «L'histoire ne fournit pas d'exemple que les peuples du Midi aient envahi le Nord; ce sont les peuples du Nord qui inondèrent le Midi.» Puis, contemplant la campagne ensoleillée, le ciel pur, la beauté calme et sereine de l'été finissant, jouissant de cet éclat et de cette douceur: «Ah bah! dit-il, il fait trop froid chez vous. Qui voudra de votre neige, tandis que vous pouvez désirer notre beau climat?» D'un ton rogue, Tolstoï répliqua que le présent n'offrait point d'analogie avec les temps dont parlait Sa Majesté; aussi peu aimable pour ses compatriotes que pour nous-mêmes, il observa que, «le Nord étant presque aussi corrompu que la France, celle-ci n'avait rien à craindre de lui». Mais retrouvant presque aussitôt son orgueil de Russe: «Pour moi, ajouta-t-il, je préfère ma neige au beau climat de France[494].» S'il fit de cet entretien l'objet d'un rapport à son gouvernement, ce fut pour le mettre en garde contre de perfides avances, pour le supplier de renoncer à un système de condescendance que le caractère de Napoléon rendait, selon lui, inutile et périlleux.

[Note 494: Tolstoï à Roumiantsof, 28 août-9 septembre 1808. Archives de Saint-Pétersbourg.]

Quelque contraste qu'offrît la conduite de cet ambassadeur avec celle de son maître, Alexandre jugeait au fond, comme Tolstoï, que l'ère des concessions devait se clore; s'il persistait toujours dans l'emploi des moyens de grâce et de sentiment, ses cajoleries n'avaient d'autre but que de mieux préparer Napoléon à entendre bientôt des revendications positives. Ces exigences, il les laissait déjà prévoir. Son langage à Caulaincourt, sans jamais se départir d'une amicale familiarité, prenait souvent une gravité significative. À la veille de l'entrevue, il semblait qu'Alexandre s'occupât à dresser le bilan de l'alliance franco-russe: dans le compte que l'on s'était mutuellement ouvert, il montrait à chaque page le nom de la Russie; relevant à son actif de considérables avances, il en tirait cette conclusion que la France devait s'acquitter à la fin, s'acquitter d'un seul coup et rétablir la balance.

Remontant jusqu'à Tilsit, récapitulant l'histoire d'une année, il énumérait complaisamment les gages de fidélité donnés par lui à la cause commune, les épreuves que son amitié pour Napoléon avait eu à subir et auxquelles elle avait victorieusement résisté. «Rien, rien au monde, disait-il, ne m'a fait changer, vous le savez. Ni les obstacles, ni les pertes que peut éprouver ce pays n'ont pu et ne pourront jamais me faire varier. Le général Savary ne peut avoir laissé ignorer à l'Empereur que je n'ai pas eu besoin d'être pressé pour déclarer la guerre à l'Angleterre, que la déclaration était déjà préparée et faite quand il en a parlé et mon parti pris parce que c'était l'époque convenue. Je n'ai calculé ni les risques que courait ma flotte, ni aucune des raisons qui pouvaient légitimer un retard. J'avais donné ma parole, je l'ai tenue. Je ne vous parle de tout cela que pour vous prouver que l'Empereur peut compter sur moi, et que je tiens aujourd'hui aux engagements de Tilsit comme il y a un an. Vous voyez ce que souffre ce pays de l'interruption du commerce, de toutes les mesures que j'ai prises pour l'empêcher, afin que les Anglais ne puissent en profiter. Cependant, vous pouvez remarquer comme l'opinion est changée, comme on vient à vous, et en général comme quelques espérances nationalisent votre alliance. Il ne tiendra qu'à l'Empereur qu'elle soit éternelle, et qu'elle donne enfin la paix au monde... Par rapport aux affaires d'Espagne, je n'ai d'autre désir que de les voir promptement terminées tout à l'avantage du roi Joseph et comme l'Empereur peut le souhaiter. Vous avez vu comme Roumiantsof a été à cet égard au-devant de vos désirs[495], comme nous les avons prévenus[496].»

En regard de tant de services, Alexandre ne faisait figurer à l'actif de la France que des paroles, des promesses souvent réitérées et dont l'exécution restait en suspens. Caulaincourt parlait-il de la Finlande, de cette acquisition qui complétait si heureusement l'unité territoriale de l'empire, de ce «bras ajouté au corps[497]», rappelait-il l'occupation des Principautés prolongée au mépris des traités, grâce à la complaisance de l'Empereur, Alexandre détournait l'entretien, revenait avec une insistance caressante, mais tenace et plaintive, aux deux objets principaux sur lesquels il réclamait encore et attendait satisfaction.

[Note 495: C'était Roumiantsof, en sa qualité de ministre des affaires étrangères, qui avait expédié au représentant russe à Madrid l'ordre de reconnaître le nouveau gouvernement.]

[Note 496: Rapport de Caulaincourt du 24 juillet 1808.]

[Note 497: _Id._, 4 avril 1808.]

C'était d'abord la Prusse, dont la délivrance, si formellement promise par le message du 5 août, ne lui semblait pas s'opérer dans les conditions annoncées. On venait de recevoir à Pétersbourg le texte de la convention d'évacuation que Napoléon prétendait imposer à la cour de Koenigsberg, et ses clauses avaient douloureusement surpris. Cet acte, qui allait être signé à Paris le 8 septembre, bien qu'il stipulât la libération territoriale de la Prusse, n'assurait pas son indépendance. Napoléon restituerait à Frédéric-Guillaume sa capitale, lui rendrait graduellement ses provinces, l'administration de ses États, la perception de ses revenus, mais limitait à quarante-deux mille hommes l'effectif de l'armée prussienne et conservait, entre autres garanties pour l'acquittement des sommes dues, les trois forteresses de l'Oder, Stettin, Glogau, Kustrin. En s'assurant cette ligne stratégique, Napoléon n'avait-il point voulu se réserver, avec un moyen de prolonger l'asservissement de la Prusse, une base d'opérations contre la Russie? Loin d'évacuer le duché de Varsovie, le corps de Davoust s'y concentrait, et n'était-ce point à l'État érigé comme une menace permanente contre la Russie que profiterait l'abaissement définitif de la Prusse, ruinée par une dette que le traité fixait à cent quarante millions et rendait promptement exigible[498]?

[Note 498: Voy. le texte de la convention dans DE CLERCQ, II, 270-273. Pour la négociation, voy. HASSEL, 236-247.]

«Je vous l'avoue, disait Alexandre à Caulaincourt, j'espérais que ces arrangements de la Prusse, que l'Empereur annonçait faire pour moi, ne seraient pas si durs. Tolstoï m'en parle. Vous demandez une somme que ces gens-là ne pourront jamais payer en si peu de temps; puis, vous avez joui des revenus de la Prusse depuis Tilsit, vous vous les réservez jusqu'à l'évacuation et vous ne les précomptez pas. Avec quoi peuvent-ils vous payer? Après cela, les places que vous gardez! Je vous parle franchement, on ne peut me soupçonner d'une arrière-pensée, car j'ai fait plus que témoigner de l'attachement, de la déférence, de la confiance à l'Empereur, je lui ai prouvé en toutes circonstances que j'en avais. Tenez, on dira que ces places sont plutôt contre nous que contre la Prusse, car les domaines[499] sont une garantie plus réelle que ces places, et d'une chiquenaude donnée à Magdebourg, vous feriez trembler la Prusse. L'Empereur le sait bien; par conséquent, ce n'est pas une garantie nécessaire pour le payement. Il faut demander des choses possibles; avec du temps, ils vous payeront; mais, dans le terme que vous leur donnez et dans la position où vous les avez tenus depuis Tilsit, cela me paraît impossible. Si l'Empereur veut décidément rétablir ces gens-là, comme l'exige la paix de Tilsit, il faut le faire avec des conditions qu'ils puissent raisonnablement remplir. Sans cela, il faudra continuellement les chicaner, et les grands seigneurs ne doivent pas chercher querelle aux petits. Moi, je désire qu'ils vous satisfassent, mais je crains que ces conditions ne soient une source de nouveaux chagrins pour eux et d'embarras par conséquent pour l'Empereur, car il ne peut exiger l'impossible. Faites-leur payer encore ce qu'ils pourront, mais ne leur imposez pas de conditions humiliantes. L'Empereur a trop de gloire pour avoir besoin d'humilier qui que ce soit. Ces gens-là seront à lui, je vous le jure, s'il le veut, s'il veut seulement ne pas avoir l'air de peser autant sur eux. Je vous parle comme on parle dans le monde, général. Si l'Empereur a voulu m'obliger, qu'il soit un peu généreux. Rien, je vous le jure, ne me sera plus agréable; puis, cela prouvera aussi à tout le monde qu'il fait aussi quelque chose pour moi, tandis qu'on dit que c'est moi qui fais tout. Je veux faire à l'Empereur des amis. Rappelez-vous la devise que vous avez mise sur son buste (_dans l'un des salons de l'ambassade_): Grand dans la guerre, grand dans la paix, grand dans les alliances.

[Note 499: La convention du 8 septembre donnait hypothèque à la France, pour le recouvrement de sa créance, sur les domaines de la couronne de Prusse.]

«S'il retire ses troupes des endroits d'où elles menacent, il donnera de la sécurité aux puissances; vous inspirerez de la confiance à tout le monde, car on ne peut se dissimuler qu'on est inquiet de votre séjour dans le grand-duché, de votre position à Prag[500]. Un peu de modération servira aussi vos intérêts. La France n'en sera que plus puissante, et l'Empereur plus grand et plus heureux. Les Anglais, comme tous vos ennemis, n'auront plus rien à dire alors. Comme je n'ai jamais partagé les craintes de tout ce monde, je vous en parle avec franchise. Je n'ai jamais rien voulu obtenir de l'Empereur par ma politique, mais par ma loyauté. Il voit combien il peut compter sur moi; qu'il fasse pour ce pays-ci et pour moi quelque chose qui prouve à tout le monde, je vous le répète, que je compte avec raison sur lui[501].»

[Note 500: Praga, faubourg de Varsovie, formant tête de pont au delà de la Vistule.]

[Note 501: Rapport de Caulaincourt du 23 septembre 1808.]

Passant alors à l'autre objet de ses désirs et de ses espérances, au règlement du litige oriental, Alexandre y montrait le véritable noeud de l'alliance, ce qui la rendrait indissoluble et la marquerait d'un caractère d'impérissable grandeur. Depuis six mois, il semblait que tout eût été dit sur le partage de la Turquie; Alexandre savait renouveler le sujet, y découvrir des côtés inattendus, séduisants et grandioses. Il revenait bien sur de prétendus engagements, parlait toujours de parole donnée, mettait aussi en jeu l'intérêt suprême de la France, la nécessité de réduire l'Angleterre en lui portant aux Indes un coup décisif, mais ses appels s'adressaient surtout chez Napoléon aux sentiments les plus hauts qui pussent faire vibrer l'âme d'un conquérant: s'armant du langage tenu à Tilsit, renvoyant à l'Empereur ses propres arguments, il répétait: «Ces Turcs sont, comme me le disait l'Empereur, des barbares sans organisation, sans gouvernement; on ne sait réellement à quoi cela ressemble. C'est plus que jamais le cas de donner aux projets de Tilsit, à l'affranchissement réel de ce pays, la couleur libérale qui appartient à ce grand événement. Notre siècle, encore plus que la politique, repousse ces barbares en Asie. C'est une noble et louable action que celle qui affranchira ces contrées; ce n'est pas de l'ambition. L'humanité veut que ces barbares ne soient plus en Europe dans ce siècle de lumières et de civilisation[502].»