Napoléon et Alexandre Ier (1/3) L'alliance russe sous le premier Empire

Part 32

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Cet événement produisit à Pétersbourg une sensation profonde et toute à notre avantage. Pour la première fois, la valeur de l'alliance française se révélait par un signe matériel, palpable, évident pour tous. Alexandre, qui voyait dans la conquête de la Finlande un triomphe personnel, une première justification de sa politique, ne manqua point de faire ressortir ce côté de la question: «Vous plaindrez-vous encore de mon alliance avec la France? disait-il aux mécontents; qu'ont produit celles avec votre chère Angleterre[402]?» L'argument était irréfutable et produisit son effet dans les cercles mondains. Sans doute, les incorrigibles ne désarmèrent point; dans les salons, la politique continua de provoquer d'aigres controverses, mais le crédit de nos adversaires se trouva ébranlé et leur nombre diminua. On vit même, symptôme caractéristique, les chefs de l'opposition, les Czartoryski, Novossiltsof, Strogonof, se présenter pour la première fois chez notre ambassadeur, faire acte de présence à ses soirées, et ces démarches individuelles, plus ou moins sincères, mais vivement commentées, semblaient le prélude d'une conversion en masse[403].

[Note 402: Caulaincourt à l'Empereur, 5 avril 1808.]

[Note 403: _Id._ Caulaincourt poussait parfois la minutie dans ses informations jusqu'à reproduire mot pour mot, à la suite de ses rapports, les propos qui s'échangeaient dans les salons de Pétersbourg. Nous citons l'une de ces conversations prises sur le vif; on peut la rapprocher de certaines scènes où l'auteur de _La guerre et la paix_, avec la puissance évocatrice de son talent, fait parler la société russe de cette époque.

«Il y a eu une grande discussion chez le grand chambellan Narischkine sur la Finlande. «Je suis Russe, a dit le mari; quand je vois que l'empereur met pour toujours Pétersbourg à l'abri d'une insulte et qu'il réunit à son empire ce que notre grande Catherine n'osait même espérer, je suis content; cela doit nous faire espérer d'autres avantages.» La femme, qui est une commère, reprit: «Voilà notre chère grande-duchesse vengée de ce petit roi de Suède (_Gustave IV avait autrefois brusquement rompu un projet de mariage avec une fille de Paul Ier_). «Que la France nous donne ces provinces turques, que tous nos jeunes gens reviennent de l'armée et que nous ayons la paix; alors, si quelqu'un se plaint encore de l'Empereur, il devrait le chasser de la cour. Ces Anglais, ils nous ont toujours laissés là, ils ne pensent qu'à eux.» Quelques personnes plaignirent la Suède, disant tout bas que la France laissait prendre à la Russie ce qu'elle ne pouvait l'empêcher d'acquérir, mais qu'on verrait qu'elle ne lui laisserait pas les provinces turques. Voilà le dernier retranchement des mécontents, mais leur nombre est beaucoup diminué.

«La princesse Serge Galitsyne (jeune et jolie, qui a été à Paris et ne voyait que des artistes et des savants) a dit au ministre de Danemark: «Vous voilà province française! vous verrez ce qu'il vous en coûtera. L'Espagne peut vous servir d'exemple.»--«Il valait mieux recevoir les Anglais, n'est-ce pas»? reprit le ministre de Danemark, «ils ont si bien secondé leurs alliés.....»

«Madame Golovine, chez laquelle cela se passait, s'est aussi mêlée de la conversation dans le sens de la princesse; de part et d'autre on s'est dit de gros mots: «Vous parlez sans cesse de votre admiration pour l'Empereur, même de votre attachement pour lui», dit le ministre, à la fin, à la princesse, «croyez-vous que cette manière de penser soit d'accord avec vos sentiments? L'anglomanie vous a tourné la tête, vous n'êtes plus Russe.»--«Je sépare l'Empereur de tout ce qui se fait, répondit-elle; il est dupe de l'empereur des Français et de son ambassadeur qui nous gouverne; on lui jette de la poudre aux yeux comme à vous; on nous aveugle avec la Finlande, mais on verra avant peu que c'est tout ce qu'on veut nous donner. C'est là que j'attends tous nos amateurs de nouveautés...» Nouvelles de Pétersbourg du 12 au 15 avril 1808.]

Une première déception suspendit ce mouvement. Se fondant sur les communications réitérées de l'Empereur, Alexandre et son ministère croyaient fermement et avaient laissé entendre autour d'eux que notre passage en Scanie allait se produire, que cette coopération faciliterait l'entière soumission de la Finlande et permettrait de plus audacieuses entreprises. Aussi bien, Bernadotte s'était avancé avec son corps jusqu'au point du Holstein le plus rapproché de l'archipel danois; c'était de là qu'il devait s'élancer à l'attaque des provinces méridionales de la Suède. Toutefois, si Napoléon, se conformant à ses promesses, avait envoyé au maréchal tout un plan d'offensive, il ne l'avait autorisé qu'éventuellement à en faire usage. Considérant la pointe en Scanie comme une simple diversion destinée elle-même à en favoriser une autre, celle que les Russes tenteraient contre Stockholm et les parties centrales du royaume, il y regardait à plusieurs fois avant d'engager témérairement ses troupes au delà de la Baltique et de risquer quelques-unes de ses divisions pour une cause qui ne l'intéressait point directement. Il avait donc recommandé à Bernadotte de n'agir qu'à coup sûr et en multipliant les précautions: le maréchal devait franchir les détroits et entrer en Suède, mais seulement au cas où les Danois lui fourniraient assez de troupes pour rendre infaillible le succès de l'opération[404]. Naturellement circonspect, Bernadotte interpréta de tels ordres dans le sens le plus restrictif; il ne fit passer dans les îles qu'une avant-garde, puis, rencontrant chez les Danois peu d'empressement et apprenant l'arrivée dans la Baltique de quelques frégates anglaises, avant-garde d'une escadre, il interrompit tout à fait sa marche et ne bougea plus de sa position continentale.

[Note 404: _Corresp._, 13672.]

Connu très vite à Pétersbourg, cet arrêt y produisit la plus fâcheuse impression; on soupçonna à tort un contre-ordre de l'Empereur, et l'on y vit un premier signe de duplicité. Nerveuse et mobile à l'excès, l'opinion se reprit aussitôt; on venait à nous, on s'arrêta, et quelques symptômes de recul se manifestèrent. Alexandre lui-même parut affecté, et ce fut au milieu de l'émoi causé par cet incident qu'éclata la nouvelle du départ de l'Empereur pour Bayonne; la France se laissait décidément attirer vers le Sud-Ouest, lorsqu'on s'était attendu, d'une part, à la voir s'acheminer au Nord et, de l'autre, aider la Russie à déborder sur l'Orient.

«Voilà donc l'Empereur parti, dit Alexandre à Caulaincourt; le moment où je pouvais m'absenter de Pétersbourg avec le moins d'inconvénient passera, et rien ne sera fini. Je n'avais cependant pas pris la moitié du compas; je faisais les trois quarts du chemin pour que quelques jours pussent suffire à l'Empereur et qu'il eût la facilité de s'occuper après de ses autres affaires. Celles de Turquie sont aussi importantes; qui sait ce que les Turcs vont faire? Pour complaire à l'Empereur, je n'ai jamais profité d'aucun de mes avantages contre eux. Maintenant, il ajourne tout sans rien décider. Qu'en arrivera-t-il[405]?...» Et il refusa de subordonner à notre assentiment la reprise des hostilités; il n'agirait pas encore, disait-il, retiendrait ses troupes aussi longtemps que possible, si les Turcs n'attaquaient point, mais n'entendait pas se lier les mains et se réservait de fixer lui-même les bornes de sa condescendance.

[Note 405: Rapport de Caulaincourt du 20 avril 1808.]

La communication des lettres de Sébastiani produisit sur lui un effet contraire à celui que l'on s'en était promis; il releva dans leur contenu un esprit de défiance envers la Russie et demanda si la France, en lui faisant lire ces dépêches, n'avait point voulu le préparer à un changement de système[406]. Il s'étonnait surtout de ne point savoir si l'Empereur adhérait à la note Roumiantsof, s'il admettait la part que la Russie s'était faite, et cette incertitude lui pesait. Comme toujours, Roumiantsof se montrait plus explicite, plus pressant que son maître; il accentuait les plaintes, soulignait les reproches, réclamait une réponse catégorique: «L'Empereur, disait-il, ne peut pourtant nous oublier tout à fait entre Paris et Madrid[407].» Quant à la société, son retour en arrière était complet: elle s'était remise dans une position d'hostilité et de combat.

[Note 406: Caulaincourt à Champagny, 6 mai 1808.]

[Note 407: Caulaincourt à l'Empereur, 28 avril 1808.]

Tout concourait d'ailleurs à troubler, à attrister la Russie, à lui faire voir le revers de cette alliance qui s'était montrée à elle, peu de semaines auparavant, sous un jour brillant et favorable. Plus incertaine que jamais au Midi, la situation se modifie brusquement au Nord et devient mauvaise. Remis de leur désarroi, les Suédois ont commencé de se défendre; leurs qualités de bons soldats se sont retrouvées; dans plusieurs engagements, ils ont ressaisi l'avantage, infligé à l'amour-propre de leur ennemi de cuisantes blessures: ils viennent d'enlever l'île de Gothland avec sa garnison, et ce poste, situé tout près de la côte finlandaise, leur fournit le moyen d'y reprendre pied, remet en question le sort de la province. Derrière la Suède, l'Angleterre commence à se montrer, découvrant ses moyens et se portant au secours de ses alliés. Les dix mille soldats du général Moore, retirés de Sicile, viennent de débarquer à Gothenbourg. On sait la flotte britannique dans les eaux danoises; on croit la voir paraître sur la Baltique; on n'ignore pas que les côtes de l'empire sont dégarnies de troupes, que l'armée de Finlande, mal commandée, mal pourvue, dispersée sur un territoire trop étendu, résisterait difficilement à un retour offensif de l'ennemi; on craint qu'une attaque combinée des Suédois et des Anglais ne rejette la guerre jusqu'aux portes de la capitale, et Pétersbourg ne se sent plus en sûreté.

En même temps, la rupture du commerce avec Londres fait sentir ses effets; les transactions s'arrêtent, les ruines se succèdent, le papier-monnaie subit une effrayante dépréciation, l'universelle souffrance ajoute aux embarras du gouvernement et avive en lui la douleur de ses propres mécomptes. Alexandre sent renaître ses soupçons, se fortifier ses doutes, et Caulaincourt va avoir à lutter contre un retour d'inquiétude et de défiance. Désormais, le rôle de notre ambassadeur se modifie. Il ne s'agit plus pour lui, dans une offensive brillante, de poursuivre sur le terrain de l'Orient une passe d'armes diplomatique, destinée à préparer une rencontre plus sérieuse entre les deux empereurs: son poste devient défensif et prend, sous ce rapport, une valeur capitale. Tandis que la puissance napoléonienne se détourne temporairement vers l'Espagne, Caulaincourt doit couvrir ce mouvement, contenir le Nord, et, empêchant que la Russie ne s'unisse à l'Allemagne révoltée pour nous surprendre en plein changement de front, assurer la sécurité de notre évolution.

CHAPITRE X

L'ENTREVUE SANS CONDITIONS

Revirements successifs dans la pensée et le langage d'Alexandre.--L'autocrate de Russie et les journaux français.--Mémoire du prince Adam Czartoryski.--Rentrée en scène de Pozzo di Borgo.--Efforts de Caulaincourt pour réaliser la conquête mondaine de la Russie; il sollicite des renforts.--Voyage d'exploration à Moscou.--L'ambassadeur travaille à s'attirer de plus en plus l'estime et la confiance d'Alexandre.--Il donne des conseils stratégiques.--Blâme de Napoléon.--Belle réponse de Caulaincourt.--Napoléon continue à agir sur Alexandre par le sentiment.--Lettre de condoléance.--Explications données au sujet de l'Espagne: les événements de Bayonne commentés par Napoléon lui-même.--Plaidoyer du 8 juillet.--Les affaires d'Espagne mettent l'alliance à une nouvelle épreuve.--Alexandre dissimule ses sentiments, approuve et flatte Napoléon.--Il espère hâter par ce moyen le règlement de la question orientale.--Napoléon rompt le silence, mais se dérobe encore à tout engagement compromettant: il désire l'entrevue sans conditions.--Lassitude et énervement d'Alexandre.--Il accepte l'entrevue sans conditions.--Dernière discussion au sujet de Constantinople et des Dardanelles.--Se croyant assuré de l'Espagne, Napoléon revient à ses projets sur l'Orient et les Indes: développement gigantesque qu'il compte leur donner.--Les flottes de Brest et de Lorient.--La nouvelle expédition d'Égypte.--Observations de Decrès.--Napoléon comparé à Dieu.--Activité surhumaine et innombrables préparatifs.--Annonce d'extraordinaires événements.--Tandis que Napoléon se croit sur le point d'arracher la paix à l'Angleterre par un ensemble d'opérations accablantes, l'Espagne se soulève et donne à l'Europe le signal de la révolte.

I

Alexandre passait par des alternatives d'espoir et de découragement, et son langage reflétait les ondulations de sa pensée. Parfois, revenant à son système favori, il cherchait à toucher l'Empereur en affectant pour la France et pour lui un enthousiasme débordant: il lui faisait transmettre par Caulaincourt des assurances d'admiration et d'attachement, y mêlant quelques discrets conseils de modération. «Après avoir réglé les affaires de Turquie et de l'Inde, disait-il, qui forceront l'Angleterre à la paix, l'Empereur n'aura plus besoin que de repos et de bonheur surtout. Il ne peut plus rien désirer. Il me le disait souvent à Tilsit dans des moments d'épanchement. Quel voeu peut-on former quand on commande à des Français? Quelle nation! Quelles lumières! Quelle différence avec celle-ci! Nous avons sauté tous les échelons. Pierre Ier a été trop pressé de jouir; Catherine n'aimait que le clinquant. À la paix, en la conservant, on adorera l'Empereur autant qu'on l'a admiré à la guerre. Quel génie! Mais il lui faut du bonheur, de la tranquillité, pour jouir de tout ce qu'il a fait, il en faut à tous les hommes. L'activité de l'esprit de l'Empereur lui en fera sentir plus tard le besoin. Moi, je désire qu'il soit heureux, car je me suis attaché à lui à Tilsit... J'aime que nos contemporains mêmes lui rendent justice. Je vous assure que ceux qui ne pensent pas comme moi sont mal accueillis par l'empereur Alexandre. Personne n'est plus son admirateur que moi...[408]»

Au lendemain de ces épanchements, Alexandre montrait de nouveau un front soucieux, voilé de tristesse: il «battait froid[409]» à l'ambassadeur. À quelle raison attribuer ce subit changement? Alexandre était susceptible par nature: ses récents déboires avaient irrité, exaspéré en lui cette disposition, et il en était venu à ce point de sensibilité où la moindre piqûre d'épingle fait souffrir comme une blessure. Il suffisait alors d'un léger incident, d'un article de journal français conçu dans un sens défavorable à la Russie, pour que le doute rentrât poignant dans son âme, et Caulaincourt devait employer de longues heures à le calmer, à le rassurer, tâche délicate et toujours à reprendre, travail de Pénélope où chaque jour défaisait l'oeuvre de la veille.

[Note 408: Rapport de Caulaincourt du 27 avril 1808.]

[Note 409: Caulaincourt à Champagny, 8 juin 1808.]

En effet, quittant notre ambassadeur, Alexandre retrouvait ses ministres, ses amis, sa famille, et, autour de lui, chacun semblait s'être donné le mot pour le détourner de la France. Son cabinet actuel, choisi cependant parmi les personnages les moins opposés au système de Tilsit, lui recommandait la prudence et le mettait sur ses gardes. Quant à ses anciens conseillers, aux confidents de ses premiers rêves et de ses jeunes enthousiasmes, s'ils semblaient par moments renoncer à la lutte et quitter la place, ils redoublaient en secret de vigilance et d'hostilité. Le prince Adam Czartoryski partait pour Vienne, mais, en s'éloignant, lançait un dernier trait: il faisait passer à l'empereur un mémoire rédigé avec talent et virulence, où l'avenir était peint sous les plus noires couleurs. Les agents ordinaires de la coalition se remettaient à l'oeuvre: Pozzo di Borgo avait reparu. Alexandre, il est vrai, dans ses causeries avec Caulaincourt, s'exprimait fort durement sur le compte de cet ennemi personnel de Napoléon[410]: il promettait de l'écarter à nouveau, mais ses assurances n'étaient qu'à moitié sincères. Renvoyant à Vienne son ancien émissaire dans cette ville, il l'autorisait à lui faire connaître son avis sur tout ce qui pouvait intéresser la sécurité ou la gloire de la Russie[411], et Pozzo s'empressait, avant de partir, de lui adresser un travail d'ensemble sur la situation. Dans cet écrit, avec son franc-parler, sa verve, sa passion habituels, il s'attachait à prouver que la Russie, en se fiant à Napoléon, courait aux abîmes, que l'offre du partage, en la supposant sincère, n'en était pas moins un piège, que le Tsar, en exécutant cette périlleuse opération au signal et sous la direction de la France, se ferait à la fois l'instrument et le jouet d'une ambition sans scrupules[412].

Alexandre lisait et gardait les mémoires rédigés par les adversaires de l'alliance; celui de Czartoryski fut retrouvé à sa mort dans ses papiers[413]. S'ils ne le persuadaient pas encore, ils l'ébranlaient; en lui renvoyant le reflet démesurément grossi de ses propres défiances, ils les lui faisaient discerner plus nettement, et ce contact assidu avec la pensée de nos ennemis, pendant les heures consacrées chaque jour par le monarque au travail d'État, suscitait en lui d'amères et dangereuses réflexions.

[Note 410: Rapport de Caulaincourt du 27 avril 1808.]

[Note 411: Archives Pozzo di Borgo.]

[Note 412: _Id._]

[Note 413: Voy. le t. VI du _Recueil de la Société historique russe_.]

Le soir, Alexandre retrouvait la société assemblée chez l'impératrice mère, chez les princes, dans les maisons où il avait coutume de paraître, et l'écho des passions antifrançaises montait jusqu'à lui. Ayant pris le parti de discuter avec les salons, au lieu de les réduire au silence, il se trouvait maintenant embarrassé pour répondre à leurs objections. Assez brave pour tenir tête à l'opinion, il n'était pas assez convaincu pour ne tenir aucun compte de ses révoltes et ne s'en point affliger. Pendant quelques semaines, écrivait Caulaincourt, il avait été heureux, «parce qu'on ne le boudait plus[414]»; il souffrait aujourd'hui de lire sur les visages, voilées sous les formes du respect, une tristesse anxieuse ou l'expression d'une pitié plus insupportable encore.

[Note 414: Caulaincourt à l'Empereur, 4 juin 1808.]

Caulaincourt était là, il est vrai, se multipliant, toujours sur la brèche, s'appliquant sans relâche à atténuer les mécontentements et, par suite, leur action fâcheuse sur l'esprit du maître. Pour ressaisir son ascendant mondain, il ne négligeait aucun des moyens dont peut user un ambassadeur zélé et magnifique; il n'épargnait ni sa personne ni sa fortune. Il était parvenu à étonner de son faste une société «où le plus malaisé particulier allait à quatre chevaux[415]»: on citait son train, son luxe, sa dépense, ses raffinements[416]. Ses récents mécomptes ne l'avaient point découragé, et, pour lui emprunter une comparaison, «après avoir porté quelques semaines en triomphe le drapeau de la France», il le tenait aujourd'hui «haut et ferme dans la tempête».--«On venait beaucoup chez moi, écrivait-il, on y reviendra sous peu[417].» Si sa grandeur même l'empêchait de trop multiplier les avances, s'il lui fallait attendre la société plutôt que de la rechercher, il lui adressait, avec mission de la ramener, les membres les plus actifs et les plus séduisants de son ambassade; il demandait même à son gouvernement que l'on grossît le nombre de ces auxiliaires; il sollicitait des renforts: «J'ose rappeler à Votre Majesté, écrivait-il à l'Empereur, qu'un officier jeune, surtout bien élevé et spirituel, musicien, chantant agréablement, me serait fort utile pour mettre à la raison quelques jeunes femmes plus indignées que les autres. Les gardes fourmillent de jolis jeunes gens qui ont des talents de société: quelques-uns sont aimables; il faut donc mieux qu'eux ou rien.» Et il va jusqu'à citer, parmi ses relations de Paris, l'homme qu'il juge le mieux pourvu des qualités propres à un tel emploi[418] et le plus apte à «ramener sous notre bannière tout le parti Czartoryski et Kotchoubey, qui est, il faut l'avouer, celui où s'est réfugié l'esprit mâle et femelle de la capitales[419]».

[Note 415: _Id._]

[Note 416: «Caulaincourt a donné un souper magnifique où il y avait sept poires de trois cents francs chacune.» Joseph DE MAISTRE, 325.]

[Note 417: Caulaincourt à l'Empereur, 22 mai 1808.]

[Note 418: M. de Flahaut.]

[Note 419: Caulaincourt à l'Empereur, 28 avril 1808.]

Ses opérations ne se bornent pas à Pétersbourg; il lance l'un de ses attachés en éclaireur jusqu'à Moscou, où se sont retirés les disgraciés de tous les règnes et où l'on signale une dangereuse effervescence. Dans l'état des esprits, une subite explosion, un attentat contre l'empereur, redevient une hypothèse à prévoir; il importe d'en vérifier la possibilité, afin de se mettre, le cas échéant, en position d'y parer. À cet égard, les renseignements pris tant à Moscou qu'à Pétersbourg parurent rassurants; ils le furent moins sous d'autres rapports: la noblesse russe ne préparait pas une révolution, mais se rattachait plus que jamais à l'espoir d'amener un changement de politique. Partout nos ennemis reprenaient le dessus; ils régnaient dans les salons, y aiguisaient leurs traits, y lançaient leurs épigrammes, et leur audace même leur valait de plus nombreux alliés; certains amis de la veille, tels que le grand-duc Constantin, le grand maréchal Tolstoï, devenaient hésitants, et leur influence auprès de l'empereur cessait de s'exercer au profit de la bonne cause.

Caulaincourt revenait alors à l'idée d'agir directement sur le monarque, «le seul homme, reconnaissait-il avec chagrin, qui soit peut-être un peu de bonne foi dans le système actuel[420]». À défaut de son esprit, toujours combattu entre des tendances diverses, ne saurait-on retenir et fixer son coeur? Alexandre continuait de témoigner pour la personne de l'ambassadeur beaucoup de goût et de sympathie. Si ces sentiments, cultivés, développés avec soin, prenaient la force d'un véritable attachement, s'il s'établissait entre le souverain et l'ambassadeur une confiance absolue d'homme à homme, les affaires en recueilleraient indirectement le profit. Alexandre ajouterait foi plus facilement aux déclarations de notre envoyé, lorsque celui-ci lui affirmerait la sincérité de notre politique; on croit mieux aux paroles qui passent par des lèvres amies. Pour servir plus utilement l'Empereur, Caulaincourt s'attacha à gagner de plus en plus et à mériter l'affection d'Alexandre.

[Note 420: Caulaincourt à l'Empereur, 8 juin 1808.]

Dans cette tâche, il eut à lutter de nouveau contre la société qui, non contente de traverser ses opérations politiques, le prenait personnellement à partie, s'efforçait de lui ravir la confiance et jusqu'à l'estime du maître. Des bruits perfides avaient été répandus sur son compte, et l'on affectait, contre toute équité, de rattacher son nom à des souvenirs particulièrement odieux; profitant de sa présence à Strasbourg en 1804, avec une mission spéciale et distincte, on lui prêtait un rôle dans l'enlèvement du duc d'Enghien; on montrait en lui l'un des instruments choisis par Bonaparte pour saisir et frapper une illustre victime. Caulaincourt crut devoir à l'intérêt public, autant qu'à son honneur, de dissiper à cet égard tous les doutes qui pouvaient s'être élevés dans l'esprit d'Alexandre; il provoqua une explication confidentielle, rétablit, pièces en mains, la vérité des faits, amena son interlocuteur à s'incliner de bonne grâce devant l'évidence, et fit justice une fois pour toutes de la calomnie qu'on lui jetait périodiquement à la face[421].