Napoléon et Alexandre Ier (1/3) L'alliance russe sous le premier Empire
Part 31
Poussées silencieusement au delà des Pyrénées, nos colonnes continuaient d'avancer, mettaient garnison dans les villes, occupaient les provinces, dépassaient l'Èbre, sans rencontrer de résistance, mais l'état intérieur du pays se révélait redoutable. Le sentiment national s'éveillait et souffrait, l'opinion s'éloignait de plus en plus d'un pouvoir discrédité, accusé de livrer l'Espagne à l'étranger; les mécontents se tournaient vers l'infant Ferdinand; les magistrats de la cour suprême, en acquittant les amis de ce prince prévenus de complot, semblaient condamner la vieille royauté, et de toutes parts apparaissaient les symptômes précurseurs d'une crise. Entre la révolution menaçante et notre armée, dont les intentions lui devenaient suspectes, la cour ne savait que trembler. Charles IV écrivait à Napoléon des lettres éperdues, le suppliant de rompre le silence et de faire connaître ses volontés. Autour de la reine, on agitait des mesures extrêmes et l'on songeait à fuir. Partout les ressorts du gouvernement se détendaient, le concours maritime de l'Espagne, destiné à servir de lien entre la réorganisation de la péninsule et nos entreprises sur la Méditerranée, nous faisait défaut; appelée à Toulon, l'escadre de Carthagène ne dépassait point les Baléares, manquait à Ganteaume sur les côtes de Sicile, et son absence laissait un vide dans nos combinaisons. Irrité de ces mécomptes, n'attendant plus rien d'une autorité défaillante, Napoléon réunissait ses armées d'Espagne sous le commandement de Murat et les poussait sur le chemin de Madrid. Jugeant que la moindre secousse imprimée au trône chancelant des Bourbons suffirait pour en déterminer la chute, il s'était résolu à précipiter ce dénouement; puis, quand la disparition de la dynastie régnante aurait fait place nette, il franchirait les Pyrénées, apparaîtrait aux Espagnols en arbitre, en réformateur, irrésistible et bienfaisant, et élèverait parmi eux un pouvoir qui ne serait qu'une émanation de lui-même. S'il avait paru, dans les semaines précédentes, surtout préoccupé de l'entreprise orientale, il ne dissimulait plus à ses entours qu'il comptait donner au règlement de l'affaire espagnole la priorité sur toute négociation définitive avec la Russie, et c'était à cette volonté que Talleyrand faisait allusion dans un nouvel entretien avec Metternich: «La question, disait-il en parlant du partage, me paraît un peu plus éloignée», et comme l'Autrichien, mal remis de l'épouvante que lui avait causée l'annonce de nos projets, se hâtait de saisir au passage cette espérance d'ajournement: «Ne dites pas ajournée, reprenait Talleyrand avec vivacité, je vous dis tout au plus moins imminente[386].»
En effet, l'Orient reste pour Napoléon l'objectif final. Le 17 février, écrivant à son frère Louis, il lui fait entrevoir l'instant où l'Angleterre, assaillie de tous côtés, «menacée dans les Indes par une armée française et russe[387]», devra se rendre, et il le presse de coopérer à ce résultat par un redoublement d'activité maritime. Le 23, recevant le prince Guillaume de Prusse, qui vient l'implorer pour son pays, il l'accueille par ces paroles: «L'arrangement de vos affaires tient sa place parmi les combinaisons de la politique générale qui sont à la veille de se développer: ce n'est pas une affaire d'argent, mais de politique... Pendant l'été, ajoute-t-il, les grandes affaires seront peut-être arrangées.» Et il répète plusieurs fois que «dans ce moment, Constantinople est le point essentiel vers lequel se dirige sa politique», ajoutant que «selon les circonstances, il regardera les Turcs comme ses amis ou ses ennemis[388]».
[Note 386: METTERNICH, II, 161.]
[Note 387: _Corresp._, 13573.]
[Note 388: HASSEL, 451.]
Par son ordre, on rassemblait des renseignements topographiques sur la Turquie européenne et les facilités d'invasion qu'elle offrait; le ministère des relations extérieures avait été chargé spécialement de cette étude. Lorsque Napoléon avait écrit à Alexandre et à Caulaincourt les lettres du 2 février, il les avait adressées directement à son ambassadeur, sans emprunter l'intermédiaire du secrétaire d'État; même il n'avait point jugé à propos de mettre prématurément M. de Champagny dans la confidence de ce grand acte. On se tromperait étrangement, il est vrai, en croyant surprendre dans un tel procédé une intention de diplomatie occulte, le désir de modifier ou de traverser les directions officielles. Napoléon n'agissait jamais à l'encontre de ses ministres, il agissait parfois sans eux. Agents passifs et subordonnés de sa volonté, il ne les appelait à connaître toute sa pensée qu'autant que cette communication devenait indispensable pour l'accomplissement de leurs devoirs respectifs. Jugeant que l'affaire du partage devait se traiter directement entre les deux souverains, relevait de leur compétence immédiate, il avait voulu lui laisser tout d'abord un caractère intime et confidentiel, sans affaiblir par l'intervention des chancelleries l'autorité des paroles préliminaires qui s'échangeraient. Il ne renonçait pas pour cela à se priver des lumières que pourrait lui offrir le ministère des relations extérieures; il le consulta rétrospectivement. Dans le milieu de février, il demandait à Champagny, dont il appréciait au plus haut point le zèle et le dévouement, un travail à la fois politique et géographique sur le partage de la Turquie et les moyens de l'effectuer.
Le ministre, ignorant que le principe même de la question se trouvait préjugé dans une forte mesure, l'examina longuement, apprécia l'opportunité de l'opération, résuma consciencieusement dans deux rapports les arguments pour et contre, évitant de se prononcer et s'en remettant à la sagesse du maître. À ses développements, il joignit plusieurs séries de notes dont une partie avait été rédigée par M. Barbié du Bocage, géographe du département; on y trouvait, d'après les données assez incomplètes que l'on possédait alors sur la péninsule des Balkans, le tracé des différentes routes que pourraient suivre des armées d'invasion parties de l'Adriatique et s'acheminant vers Constantinople; c'était un recueil d'itinéraires, indiquant les étapes, les distances, les ressources des pays à traverser, les obstacles à vaincre. De son côté, M. de Champagny avait nourri son exposé de toutes les informations qu'il avait pu colliger sur la superficie des différentes provinces et leur importance respective[389].
[Note 389: Les deux mémoires de Champagny, avec leurs annexes et les lettres d'envoi à l'Empereur, sont conservés aux archives nationales, A. F. IV, 1688. À cette époque, M. de Champagny avouait à Tolstoï, qui continuait de lui exprimer ses craintes au sujet de la Silésie, que l'Empereur nourrissait «de plus vastes plans». Tolstoï à Roumiantsof, 12-22 février 1807. Archives de Saint-Pétersbourg.]
À l'aide de ces travaux, l'Empereur se mettait en mesure de mieux discuter avec Alexandre, lorsque l'heure serait venue, les conditions du démembrement et de la conquête. En même temps, il avisait aux moyens d'adoucir pour la Russie l'amertume d'un délai qui entrait de plus en plus dans ses combinaisons. S'il ne revenait pas avec elle sur le partage, se contentant d'avoir jeté dans l'esprit du Tsar une grande espérance et attendant de savoir l'effet qu'elle y aurait produit, il se montrait, sur les autres questions, disposé à la complaisance. Employant avec la Russie tous les modes de communication, s'adressant par lettres à l'empereur et verbalement à Tolstoï, il composait son langage à l'un et à l'autre suivant la différence de leurs passions et de leur caractère.
C'était une tâche malaisée que de rassurer Tolstoï et de guérir ses défiances. L'ambassadeur résistait à toutes les séductions. Vainement l'Empereur l'attirait-il dans sa société privée; vainement cherchait-il toutes les occasions de le distinguer et de lui faire honneur: le Russe restait sombre, inquiet, préoccupé. Dans sa conduite, il prenait le contre-pied de tout ce qu'eût désiré Napoléon. Au lieu de voir une «société qui fût dans l'esprit du gouvernement[390]», il cherchait toujours au faubourg Saint-Germain des consolations aux déboires que lui causait la partie officielle de sa mission; on eût dit qu'il prenait à tâche de se lier avec les personnes les moins agréables au souverain; auprès d'elles, il perdait sa froideur, devenait aimable: il alla jusqu'à être amoureux de madame Récamier, à l'instant où l'Empereur disait «qu'il regarderait comme son ennemi personnel» tout étranger qui fréquenterait le salon de cette dame[391]. Pourtant, Napoléon ne lui tenait pas rigueur de tels procédés; désespérant de le ramener par des prévenances, il essaya à la fin de le raisonner et sentit la nécessité de quelques concessions, au moins apparentes, à la politique personnelle de l'ambassadeur.
[Note 390: Caulaincourt à l'Empereur, 13 janvier 1808.]
[Note 391: Nouvelles et on dit de Pétersbourg du 18 août 1808: «On dit M. de Tolstoï amoureux de madame Récamier.» Voy. les _Souvenirs de madame Récamier_, publiés par madame Lenormant, I, 90.]
Jusqu'alors, il ne lui avait promis l'évacuation de la Prusse que conditionnellement, si la Russie se retirait des Principautés; il s'était efforcé surtout de lui inculquer la patience, en la lui montrant la première vertu de son nouvel état: «Vous n'êtes pas diplomate, lui disait-il, vous voulez faire marcher les affaires comme les brigades et les régiments; vous voudriez les faire aller au galop; elles doivent être bien mûries[392].» Vers la fin de février, son langage devient plus affirmatif; il se dit à la veille d'évacuer la Prusse, parle spécialement de rendre à Frédéric-Guillaume sa capitale; il laisse même Daru signer à Berlin un projet d'arrangement financier. Il proteste aussi devant Tolstoï contre toute idée de rétablir la Pologne, assure qu'il évacuera le grand-duché aussitôt que la saison lui permettra de déplacer ses troupes: en juillet au plus tard, ajoute-t-il, tout sera si bien terminé, réglé, entre la France et la Russie, que les deux cours n'auront plus à échanger une explication avant quatre ou cinq ans[393].
[Note 392: Tolstoï à Roumiantsof, 25 janvier-6 février 1807, Archives de Saint-Pétersbourg.]
[Note 393: Tolstoï à Roumiantsof, 8-20 février 1808. Archives de Saint-Pétersbourg. Cf. le rapport adressé le 19 mars de Pétersbourg à la cour de Prusse par le major Schoeler, qui avait reçu connaissance des dépêches de Tolstoï. HASSEL. 406.]
À l'empereur Alexandre, il ménage de plus positives satisfactions. Il lui fait réitérer par Caulaincourt l'offre de la Finlande et l'engage à prononcer l'annexion de cette province: c'est un acompte qu'il lui accorde sur de plus vastes conquêtes, un moyen qu'il lui donne de calmer les impatiences de l'opinion et de traverser l'épreuve redoutable du printemps. Pour occuper et engager de plus en plus les Russes dans le Nord, il les entretient de sa coopération, annonce que le corps de Bernadotte est en marche, qu'il est entré dans le Holstein, et que, sous peu de jours, si la saison le permet, vingt mille Français avec dix mille Danois vont entamer la péninsule Scandinave par le Sud, tandis que les Russes l'aborderont par le Nord, et mettre Stockholm entre deux feux[394]. Il consacre effectivement quelques soins à cette opération combinée[395], sans cesser d'observer avec une attention croissante l'Espagne, où il attend les événements qui vont lui donner le signal d'intervenir.
[Note 394: Instruction à Caulaincourt, citée par ce dernier en extrait dans son rapport n° 27, 9 avril 1808.]
[Note 395: _Corresp._, 13592, 13651.]
En mars, la crise espagnole éclate: terrifiée par l'approche de nos troupes, parvenue au dernier degré de l'épouvante, la cour a pris le parti de se retirer à Séville et ensuite de s'embarquer pour l'Amérique. Elle se dispose à s'éloigner, quand le peuple de Madrid, résolu d'empêcher cette fuite, se révolte contre Charles IV, ou plutôt contre la reine et son indigne favori. Le 18, l'insurrection se porte sur Aranjuez, résidence de la cour, s'empare du prince de la Paix, arrache au vieux roi un acte d'abdication, et proclame Ferdinand. Nos troupes vont entrer à Madrid, mais se trouveront entre deux pouvoirs qui se contestent et s'accusent mutuellement; la situation est devenue franchement révolutionnaire, l'Espagne s'ouvre d'elle-même à notre intervention, et Napoléon peut entrer en scène.
Il annonce aussitôt, prépare son départ. Toutefois, pour régler ses mouvements, il a besoin de savoir quel accueil Alexandre a fait à sa lettre, si ce prince accepte l'entrevue et en a déterminé la date. Que l'empereur de Russie, le prenant au mot, ait résolu de se rendre immédiatement à son appel, quelle raison alléguer pour manquer à un rendez-vous si formellement provoqué, si solennellement offert? Napoléon prolonge donc son séjour à Paris, impatient et comptant les jours, calculant que les réponses de Russie sont en chemin et ne peuvent tarder. Enfin, dans les derniers jours de mars, la double expédition d'Alexandre et de Caulaincourt lui arrive et le met à l'aise. En acceptant l'entrevue conditionnellement, le Tsar l'ajournait en fait, puisqu'il la subordonnait à l'issue de nouveaux pourparlers; Napoléon s'empare de cette circonstance pour en faire auprès de son allié l'excuse de son départ. L'entrevue devant se trouver retardée dans tous les cas, il se juge libre de prolonger le délai, écrit en ce sens à Caulaincourt, puis, le 2 avril, se met en chemin pour Bayonne, évitant de se prononcer sur le fond même des propositions russes et remettant toute discussion. Sans renoncer à ses projets ultérieurs sur l'Orient, il les exclut pour quelques semaines de sa pensée et les met momentanément hors de cause.
Afin de réserver en entier la question, il voulut empêcher sur le Danube la reprise des hostilités, que l'armistice non ratifié et d'ailleurs expiré laissait imminente; des événements de guerre, surgissant de ce côté, pourraient modifier la situation respective des parties et exercer sur nos décisions à venir un fâcheux préjugé. Depuis six mois, Russes et Turcs restaient en présence, l'arme au pied, attendant que Napoléon conciliât leurs différends ou leur rendît la liberté de se combattre, mais cette inaction commençait à leur peser, et les nouvelles de Constantinople, en particulier, devenaient menaçantes.
Se conformant à ses instructions de janvier, Sébastiani avait sondé la Porte au sujet d'une cession des Principautés; il s'était acquitté de ce devoir avec douleur, se rappelant les jours où il garantissait fièrement aux Turcs l'intégrité de leur territoire et craignant qu'on ne lui opposât ses propres paroles. «J'ai éprouvé dans cette circonstance, écrivait-il, tout ce que les fonctions d'homme public ont de pénible[396].» Réuni solennellement pour écouter ses communications, le Divan les accueillit avec une morne stupeur. Sous le calme et la gravité propres aux Orientaux, l'indignation perçait sur les visages; seuls, nos ennemis triomphaient, voyant se confirmer leurs sinistres pronostics; aux yeux des autres ministres, le voile se déchirait, et il ne leur était plus permis de conserver un doute sur la défection de l'Empereur. Une réaction se produisit aussitôt contre nous; des paroles de haine et de colère parvinrent jusqu'aux oreilles de l'ambassadeur; nos amis furent privés de leurs charges, exilés, suppliciés; on reprit sous main des négociations avec l'Angleterre. Toutefois, le gouvernement de Mustapha IV, à la fois violent et faible, n'osa aller jusqu'au bout de son revirement; craignant nos armes, sentant vaguement un péril suprême planer sur sa tête, il essaya de le détourner par des ménagements. La réponse à notre communication fut conçue en termes dignes et non dépourvus d'habileté; la Porte ne se plaignait point, protestait de son inaltérable fidélité, mais affirmait sa volonté de ne point céder un pouce de son territoire; le Sultan écrivit personnellement à Napoléon pour lui demander de garantir l'intégrité de ses États. Le Divan refusa en premier lieu, puis se laissa arracher une promesse formelle d'ouvrir l'Albanie à nos troupes, si les Anglais paraissaient devant Corfou: le chef du parti antifrançais, porté d'abord au pouvoir, fut promptement destitué; en quelques jours, par brusques saccades, la politique ottomane évolua plusieurs fois, tantôt s'éloignant de nous, tantôt revenant à l'Empereur afin de forcer sa bienveillance, et l'on sentait dans ces mouvements incohérents le combat de craintes et de tendances diverses. Les Turcs n'étaient unanimes qu'en un point: la nécessité de prendre des mesures de défense et de salut. On rassemblait de nouvelles troupes, on appelait les bandes asiatiques, on parlait de guerre sainte et de levée en masse; l'armée du Danube s'augmentait, reprenait une attitude belliqueuse, et, dans cette situation critique, le moindre incident, la moindre provocation des Russes, renforcés eux-mêmes en prévision de la grande action prochaine, risquait d'amener un choc redoutable.
[Note 396: Sébastiani à Champagny, 12 février 1808. Archives des affaires étrangères. Turquie, 216.]
D'après Sébastiani, l'issue de ce conflit ne saurait être douteuse; les soldats du Sultan combattraient en braves, en furieux, mais leur ardeur désordonnée succomberait devant un ennemi supérieur par la discipline, l'armement et la tactique; il en résulterait pour la Turquie un grand désastre et une commotion fatale. Le gouvernement s'écroulerait, l'anarchie se déchaînerait dans la capitale, les provinces se détacheraient d'elles-mêmes, les Russes, dans l'élan de leur victoire, arriveraient d'un bond jusqu'à Constantinople et se trouveraient nantis des plus précieuses parties de l'empire avant que la France ait pu s'entendre avec eux sur la répartition des territoires orientaux[397].
Ce fut ce danger que Napoléon résolut de conjurer à tout prix. Afin de contenir la Porte en la rassurant, il agit d'autorité et engagea Alexandre sans le consulter; se portant fort des intentions de ce monarque, il fit savoir à Constantinople que la Russie n'agirait point avant l'issue des négociations qui se poursuivaient à Paris pour la forme entre Tolstoï et l'ambassadeur turc et que l'on pouvait à volonté rompre ou laisser traîner[398]. Pour expliquer au cabinet de Pétersbourg cette mesure audacieuse, il ordonna de lui communiquer, comme pièces justificatives de sa bonne foi, les dépêches de Sébastiani qui attestaient l'abandon par la France des intérêts ottomans, mais qui indiquaient en même temps les conséquences d'une action prématurée des Russes[399]. Ainsi, résolu plus que jamais d'en finir avec l'Espagne avant de revenir à l'Orient, il immobilisait tout dans cette partie du monde et, comprimant de sa main puissante la Russie et la Turquie prêtes à se heurter, suspendait le cours des événements.
[Note 397: Dépêches de Sébastiani des 12, 15 et 26 février, 4 et 5 mars 1808. Archives des affaires étrangères, Turquie, 316. Cf. LEFEBVRE, III, 374-380.]
[Note 398: Champagny à Sébastiani, 3 avril 1808, _id._]
[Note 399: Champagny à Caulaincourt, 2 avril 1808, Russie, 143.]
Prenant acte de notre garantie, la Porte se calma et consentit à ne point donner la première le signal de la lutte. La Russie se plierait-elle aussi docilement à nos volontés? Quel effet produiraient sur elle l'ajournement de ses espérances et l'interdiction d'agir? Croyant toucher au but de son ambition, Alexandre ne le verrait-il pas sans un amer déplaisir s'éloigner à nouveau? N'interpréterait-il point le départ de Napoléon comme un prétexte pour se dérober à toute concession définitive et un premier manque de foi?
Depuis la fin des conférences, aucun nuage n'était venu troubler la sérénité des rapports entre notre ambassade et le Palais d'hiver; on eût dit que la France et la Russie, dont l'harmonie avait été un instant troublée, se reprenaient à s'aimer sans arrière-pensée et goûtaient le charme d'une seconde lune de miel. Pour mieux faire sa cour à Napoléon, Alexandre dépassait en certains points les bornes de la condescendance: il allait jusqu'à interdire aux émigrés restés en Russie de porter la cocarde blanche et les fleurs de lis, proscrivait le noble et gracieux emblème de l'ancienne France. Par ces flatteries, il espérait attirer plus tôt l'Empereur à Erfurt et l'y rendre plus conciliant. Considérant l'entrevue comme très prochaine, il comptait de son côté les journées, calculait les distances; il estimait que la réponse de Napoléon serait connue à Pétersbourg le 15 avril, et qu'au commencement de mai les deux empereurs pourraient se réunir à Erfurt. Il mettait son plaisir à s'occuper de son voyage; ses équipages avaient reçu l'ordre de se tenir prêts: «Quand partons-nous?» disait-il gaiement à Caulaincourt, et il ne tarissait pas sur la joie qu'il éprouverait à revoir son allié, à retrouver les enchantements de Tilsit.
En attendant, il activait la guerre contre la Suède. Parfaitement résolu, depuis que ses troupes avaient franchi la frontière, à s'approprier la Finlande et la considérant déjà comme son domaine, il ne laissa point que d'en accepter le don avec reconnaissance. Ce cadeau de plusieurs centaines de mille âmes, sujettes du roi de Suède, fut offert et reçu avec une égale désinvolture, à titre d'attention et de galanterie: «L'Empereur, dit Caulaincourt à Alexandre en se servant des termes mêmes indiqués par son maître, désire bien que Votre Majesté soit en possession de la Finlande, et pour l'avantage personnel de Votre Majesté et pour que les belles de Pétersbourg n'en entendent plus le canon.»--«Je le remercie, répondit Alexandre, et pour moi et pour les belles de Pétersbourg; (en riant) je le leur dirai; il est toujours aimable pour moi[400].»
[Note 400: Rapport de Caulaincourt du 7 mars 1808.]
«L'affaire est en bon train», ajoutait-il. En effet, les premières opérations en Finlande avaient brillamment réussi. Surpris dans leurs postes mal gardés, les Suédois n'avaient tenu nulle part: Helsingfors, Abo, avaient été enlevés sans coup férir, et tandis que des colonnes volantes se répandaient dans toutes les parties du pays, où elles ne rencontraient d'autre obstacle que la nature, le gros de l'armée se concentrait autour de Sweaborg, capitale de la province, entreprenait le siège de cette place et la réduisait promptement. Le 5 avril, Alexandre écrivait à Napoléon que la ville, bombardée à outrance, demandait à capituler, le 10 mai, que l'acte de reddition était signé[401]. Dans cette correspondance, il s'abstenait avec un tact parfait de revenir sur la question du partage; ayant exprimé très nettement ses désirs, il jugeait hors de propos d'y insister et de marquer ainsi un doute sur les dispositions de son allié; il pensait sans cesse à l'Orient et n'en parlait plus, se bornant à faire connaître que la Porte lui avait adressé des propositions d'accommodement direct et qu'il les avait déclinées. Il évitait aussi toute allusion au sort de la Prusse, laissant à Tolstoï le soin de traiter cette pénible affaire, d'obtenir la ratification et même, s'il était possible, l'amélioration de l'arrangement préparé à Berlin, et ses lettres n'étaient que le bulletin de ses succès: il voulait en instruire l'Empereur au fur et à mesure qu'ils survenaient, afin de lui en faire partager la joie, afin de lui montrer aussi qu'il profitait de ses conseils. Avant même que l'occupation totale de la Finlande fût un fait accompli, s'autorisant de nos encouragements et de nos exemples, préjugeant l'acte de cession qui serait arraché plus tard au roi de Suède, érigeant le droit de conquête en loi suprême, il avait prononcé la réunion de la province à l'empire par simple décret, à la manière de Rome et de Napoléon.
[Note 401: Nous avons publié ces deux lettres dans la _Revue de la France moderne_, 1er juin 1890.]