Napoléon et Alexandre Ier (1/3) L'alliance russe sous le premier Empire

Part 30

Chapter 303,528 wordsPublic domain

L'EMPEREUR.--Ne soyons pas voisins; je me rappelle les bons conseils de l'empereur Napoléon. Je ne puis céder sur ce point, Roumiantsof vous l'aura dit. Moi ni personne ne pourrait sortir de chez moi ni entrer, sans votre permission, si vous étiez là. Je suis sans aucun doute sur les intentions de l'empereur Napoléon, mais je ne veux rien faire qui laisse de l'inquiétude à l'opinion, ni de l'incertitude entre nous. On attend depuis longtemps un résultat. Faites qu'il soit digne de l'Empereur; il faut qu'on voie enfin les avantages que vous nous avez tacitement promis. Ces échelles du Levant, savez-vous que c'est ce qu'il y a de plus riche, de plus populeux! Smyrne, quelle richesse! En général, votre position est superbe sous tous les rapports.

L'AMBASSADEUR.--Votre Majesté parle de notre position; qu'est-elle, cependant? L'attitude de gens prudents que l'Angleterre force à être prévoyants; rien de plus! Après tout, pouvons-nous jamais être l'ennemi de la Russie? Nous sommes trop loin d'elle, Sire, et quand nous nous en rapprocherons, ce ne sera que pour marcher avec elle. L'ennemi de la Russie, Sire, c'est l'Autriche. Si le partage a lieu, elle le sera plus que jamais. La géographie ne peut pas vous en faire un allié; mais, grâce à nos guerres avec elle, Votre Majesté n'en a rien à redouter pendant un demi-siècle; la France a donc encore rendu ce service à la Russie; cet avantage ne peut échapper à la politique, qui calcule tout. Quand l'impartialité pèsera tout en Russie, Sire, on n'aura jamais un doute sur les intentions de la France à son égard; jusque-là on sera plus d'une fois injuste, mais l'empereur Napoléon n'en sera pas moins le fidèle allié de l'empereur Alexandre. Je reviens à la Turquie, Sire. Votre Majesté nous offre en Asie ce que nous ne demandons pas et nous compte ce qu'elle nous offre.

L'EMPEREUR.--Sans l'Asie, vous avez encore le plus beau lot à cause de votre marine.

L'AMBASSADEUR.--Votre Majesté nous offre une route militaire pour aller aux échelles du Levant; mais d'où partent ces Échelles? Des Dardanelles d'Asie probablement; sans cela, quelle sûreté pour cette route? Puis, elle nous porte réellement en compte ce qu'elle nous offre en Asie pour ce qu'elle prend en Europe; passe encore si elle nous offrait de nous aider à en faire la conquête indépendamment de l'expédition des Indes; de cette manière cela acquerrait peut-être quelque prix!

L'EMPEREUR.--Prenez en Asie tout ce que vous voudrez, excepté ce qui touche aux Dardanelles: cela ôterait tout le prix à ce que vous nous donneriez. Quant à cette coopération pour la conquête des Échelles, je l'avais toujours refusée; je n'avais promis que ma garantie; mais je ne veux pas vous refuser ce soir tout ce que vous me demandez. Si les bases que j'ai proposées sont adoptées, que le grand partage ait lieu et que je sois par conséquent aux Dardanelles et à Constantinople, je coopérerai avec vous à cette conquête, mais non compris la Syrie et l'Égypte.

L'AMBASSADEUR.--Votre Majesté y met sûrement une obligeance qui me pénètre de reconnaissance; mais j'ai l'honneur de lui observer que je ne fais que causer sur l'Asie pour faciliter les moyens de s'entendre; j'ignore les intentions de l'Empereur. Je ne puis ni accepter, ni refuser, ni donner. Je n'ai d'autre mission que de présenter les moyens de s'entendre et de raisonner dans ce sens. Si j'ai donc dit trop ou trop peu dans toute la négociation, je prie Votre Majesté d'en rejeter le blâme sur moi, car l'Empereur ne m'a donné aucune autre instruction que celles qui sont dans la lettre qu'elle a reçue de lui.

L'EMPEREUR.--Vous faites votre devoir en cherchant à rendre votre lot le meilleur possible, c'est tout simple. Mais l'Empereur appréciera mes raisons; j'espère beaucoup puisque voilà une occasion de faire pour moi ce que son amitié m'a toujours promis[375].»

[Note 375: Rapport n° 24, 12 mars 1808.]

Après des déclarations aussi fermes, il était difficile d'admettre que la Russie n'eût point dit son dernier mot par la bouche de son souverain. Notre ambassadeur, se rappelant alors que sa mission se bornait à pénétrer les vues de la cour copartageante, en s'efforçant de les ramener à leur expression la plus modérée, jugea inutile de prolonger le débat et crut l'heure venue de transmettre à Napoléon les résultats de son travail. Il pria Roumiantsof de rédiger son projet sous une forme plus détaillée, en ayant soin de spécifier les objections et réserves qui s'étaient produites de notre part; il en résulta une note entièrement écrite de la main du ministre, où l'on voyait apparaître dans leur ensemble, en parallèle et en opposition, avec leurs différences caractéristiques dans le fond et la forme, les deux plans de partage, l'un français, l'autre russe, qui s'étaient développés au cours des conférences[376].

[Note 376: La note de Roumiantsof a été publiée par THIERS, VIII, 449-456.]

Le projet français n'est qu'une esquisse tracée par son auteur d'une main timide, d'après des instructions sommaires, et réservant sur tous les points l'approbation du maître. On y voit pourtant la France, s'élançant de l'Adriatique et de la mer Ionienne, dévorer toute la partie occidentale de la péninsule jusques et y compris Salonique; la Russie, partant de sa frontière actuelle, s'approprie d'abord la Bessarabie, la Moldavie et la Valachie; elle franchit ensuite le Danube, s'étend sur la Bulgarie, l'Autriche suivant une marche parallèle en Serbie et en Macédoine. Pour Constantinople, les Dardanelles, la côte septentrionale de la mer Égée, le projet laisse le choix entre deux solutions: d'après la première, Constantinople, avec les Dardanelles et un territoire à fixer, est érigée en principauté autonome; l'Autriche s'empare des parties maritimes de la Macédoine, à l'exclusion de Salonique. Dans la seconde hypothèse, la partie russe va se rétrécissant depuis les Balkans jusqu'au Bosphore, et la ville de Constantinople en forme l'extrême pointe; la partie française, dépassant Salonique, s'allonge sur la rive de l'Archipel jusqu'aux Dardanelles, englobe cette position et vient affleurer la Propontide. L'Autriche est écartée de la mer, mais regagne en épaisseur ce qu'elle perd en longueur; établie en Serbie, elle déborde sur les provinces environnantes, Croatie turque, Bosnie, haute Macédoine; confinée dans l'intérieur des terres, elle y reçoit une position mieux assurée.

Hors d'Europe, la France prend acte de l'offre qui lui est faite de l'Égypte, de la Syrie, des échelles d'Anatolie, du secours qu'on lui propose pour acquérir et conserver ces régions; elle accepte dès à présent la mise à sa disposition de la flotte moscovite. Par contre, la Russie pourra prendre en Asie, vers Trébizonde, une compensation soit à l'abandon de Constantinople, si elle se détermine à y renoncer, soit à l'établissement de la France aux rives de l'Hellespont.

Dans le projet russe, tout se précise, tout s'accentue; à le lire, il devient possible de dresser la carte de l'Orient franco-russe, telle que la rêvaient Alexandre et Roumiantsof. La nouvelle frontière de l'empire, enveloppant les Principautés, suit d'abord le contour des Carpathes jusqu'au Danube; elle franchit ensuite ce fleuve, s'appuie quelque temps à la Serbie, puis s'infléchit au sud-est pour rejoindre le cours de la Maritza, l'ancien Hémus, qu'elle longe jusqu'à la mer. Se détournant alors franchement vers l'est, elle borde l'Archipel jusqu'aux Dardanelles, se continue sur la rive européenne de ce détroit, laissant la rive asiatique aux Turcs, contourne la Propontide, et, après avoir englobé Constantinople avec un rayon de quelques lieues en Asie, vient aboutir à la mer Noire. La part de l'Autriche se juxtapose à celle de la Russie depuis le Danube jusqu'à l'Archipel, son tracé se modelant à l'est sur la nouvelle frontière moscovite. Au couchant, toute liberté est laissée à la France pour délimiter ses possessions et celles de l'Autriche en Croatie, Bosnie, Serbie et Macédoine, à condition de respecter le principe de la non-contiguïté des empires français et russe; il demeure spécifié d'ailleurs, non seulement que Salonique nous appartiendra, mais que l'Autriche devra nous garantir cette importante acquisition. La France obtient en totalité l'Albanie, l'Épire, la Thessalie, la Grèce propre, le Péloponèse, les Îles; au delà des mers, elle se prolonge en Égypte, en Syrie, sur le rebord occidental de l'Asie Mineure, et le mémoire énumère complaisamment toutes les facilités que la Russie nous offre pour nous approprier ces régions: libre usage de sa flotte méditerranéenne, route militaire coupant les Dardanelles, garantie des échelles d'Anatolie, enfin, dernière concession du Tsar, coopération d'une armée de terre à la conquête de ces riches comptoirs. D'autre part, la Russie refuse Trébizonde et renonce d'avance à tout prélèvement sur les conquêtes qui pourront être faites en commun dans les Indes: elle traversera l'Asie à notre intention, sans y rien prétendre pour elle-même; au lieu de disperser ses ambitions, elle les concentre sur l'empire nouveau qu'elle aspire à se créer en Europe et dont Byzance sera capitale.

La dernière partie du mémoire se rapportait à un point essentiel et délicat: plus qu'aucune exigence territoriale, elle devait déplaire à Napoléon. On a vu que le plan de l'Empereur repoussait tout engagement préalable à l'entrevue. Jusque-là, il fallait que tout restât vague, indéterminé, flottant, quant aux conditions du partage, afin que Napoléon, se rencontrant avec Alexandre sans avoir enchaîné à l'avance aucune de ses décisions, pût reprendre, s'il y avait lieu, la question tout entière, la traiter et la résoudre suivant ses libres inspirations. Malheureusement, il semblait que l'on eût à Pétersbourg deviné ce calcul et voulu le déjouer: on acceptait l'entrevue, mais on y mettait une condition, c'était que Napoléon adhérerait tout d'abord aux principes énoncés par la Russie et admettrait dans ses traits principaux, sinon dans ses détails, le projet de partage formulé: la note de Roumiantsof posait expressément cette réserve. On eût dit que le Tsar eût voulu se prémunir contre ses propres faiblesses et ne plus se livrer sans défense aux séductions du génie.

Au reste, ce prince et son conseiller affectaient la plus entière confiance dans les intentions de l'Empereur: il serait plus juste que son envoyé n'était traitable, disaient-ils à Caulaincourt sur un ton d'amical reproche, et ils lui répétaient: «Vous perdrez votre procès[377].» Alexandre crut néanmoins nécessaire de tenter une démarche personnelle auprès de Napoléon. Il devait une réponse à la lettre du 2 février: il la rédigea de manière à en faire la ratification expresse et pressante du mémoire ministériel. Il s'y exprime avec émotion, accentue la note affectueuse et tendre, mais, au milieu des assurances de son dévouement et de sa gratitude, sait par deux fois glisser une allusion aux préliminaires indispensables de l'entrevue. Sa lettre ne laisse d'ailleurs aucun doute sur sa volonté réfléchie d'applaudir et de participer au bouleversement du monde, pourvu qu'on lui abandonne l'objet principal de son ambition, et d'aller chercher jusqu'aux Indes les clefs de Constantinople. Répondant à l'Empereur point par point, il cherche à élever sa pensée au niveau des conceptions colossales de son allié, sans atteindre à une égale splendeur de langage.

[Note 377: Rapport n° 25.]

«Monsieur mon frère, dit-il, la lettre de Votre Majesté du 2 février m'a replacé au temps de Tilsit, dont le souvenir me restera toujours si cher. En la lisant, je croyais me retrouver à ces heures que nous passions ensemble et ne puis assez lui en exprimer tout le plaisir qu'elle m'a causé. Les vues de Votre Majesté me paraissent aussi grandes que justes. Il était réservé à un génie aussi supérieur que le sien de concevoir ce plan si vaste. C'est ce même génie qui en guidera l'exécution. J'ai exprimé avec franchise et sans réserve au général Caulaincourt les intérêts de mon empire, et il est chargé de présenter à Votre Majesté mes idées. Elles ont été discutées à fond entre lui et Roumiantsof, et, si Votre Majesté y adhère, je lui offre une armée pour l'expédition des Indes, une autre pour l'aider à s'emparer des Échelles situées dans l'Asie Mineure. De même, j'écris aux différents commandants de ma flotte d'être entièrement aux ordres de Votre Majesté. J'espère qu'elle reconnaîtra dans toute ma conduite le désir constant de lui prouver toute l'étendue des sentiments que je lui ai voués, de même que celui de resserrer de plus en plus les liens qui nous unissent et qui doivent influer sur les destins du monde. Si les idées que je propose à Votre Majesté sont d'accord avec les siennes, je suis prêt à me rendre à l'entrevue qu'elle désire avoir avec moi. Je m'en fais une fête d'avance, et il ne me faut que quinze jours pour arriver à Erfurt, lieu qui me semble le plus propre pour nous réunir. Le général Caulaincourt est chargé d'expliquer à Votre Majesté les raisons qui me le font préférer. J'envisage ce moment comme un des plus beaux de ma vie. La conquête de la Finlande n'a pas été difficile. Mes armées occupent déjà les points les plus importants et marchent sur Abo, tandis qu'on bombarde Sweaborg. Je compte que dans peu tout sera fini de ce côté, et le moment où l'Angleterre doit fléchir, grâce à toutes les mesures réunies que prend Votre Majesté, ne me paraît plus éloigné[378].»

[Note 378: Archives des affaires étrangères, Russie, supplément 17. Nous avons publié cette lettre, ainsi que la suivante, dans la _Revue de la France moderne_, 1er juin 1890.]

À cette lettre s'en joignit une autre, d'un caractère tout intime; elle renchérissait encore sur les protestations passionnées de la première. Alexandre avait voulu répondre d'une manière digne de lui aux prévenances réitérées de son allié; depuis quelques jours, tout Pétersbourg admirait, exposés dans l'une des salles du Palais d'hiver, les produits les plus caractéristiques de l'Asie russe: c'étaient des marbres rares, des colonnes de porphyre, d'un grain et d'un poli admirables, des vases massifs de malachite, extraits à grands frais des carrières de Sibérie; ces objets devaient former les présents d'Alexandre à Napoléon. «Monsieur mon frère, disait le Tsar dans sa seconde lettre, je ne puis assez remercier Votre Majesté des différents envois qu'elle a bien voulu me faire, nommément d'armes magnifiques, d'un charmant tableau peint sur porcelaine avec deux vases de même et, en dernier lieu, du superbe ouvrage de l'Institut du Caire[379]. Elle n'oblige pas un ingrat. J'ose aussi offrir à Votre Majesté quelques productions de mon pays. Ce ne sont que des blocs de pierre, mais susceptibles d'être embellis par le goût avec lequel on travaille à Paris. Qu'elle veuille les accepter comme un souvenir de quelqu'un qui fait profession de lui être sincèrement attaché.»

[Note 379: Envoyé par Napoléon avec la lettre du 2 février.]

Napoléon voulut que les marbres de Russie, sertis de bronze et d'or, transformés en meubles précieux, servissent à décorer l'une des salles du grand Trianon[380]. On les retrouve aujourd'hui dans le palais désert, où ils perpétuent le souvenir d'une amitié qui s'était proclamée indestructible comme eux, et qui, après s'être promis de renouveler les destins du monde, n'a laissé d'elle à la France que ce seul témoignage.

[Note 380: À la cour, à la ville, écrit Thibaudeau, la malachite devint à la mode. On exécuta à la manufacture impériale de Sèvres des bustes en porcelaine de l'empereur Alexandre. On les mit en vente et les bons courtisans s'en pourvurent.» IV, 40.]

Après l'expédition des deux lettres impériales accompagnant la note Roumiantsof, Caulaincourt ne se contenta point d'adresser à Napoléon le volumineux rapport ou plutôt le procès-verbal de ses conférences: il voulut, dans une lettre particulière à l'Empereur, résumer l'impression qui se dégageait pour lui de ce débat sans précédent et de «la grande épreuve[381]» à laquelle son maître l'avait soumis. Il le fit avec sa loyauté de serviteur sans reproche. Ce qui l'a frappé tout d'abord,--et il croit de son devoir d'y insister,--c'est que la cour de Russie, malgré l'offre du partage et la joie débordante qu'elle en a ressentie, continue à se méfier; caresses, présents, promesses, elle accueille tout avec satisfaction, avec reconnaissance, mais se tient néanmoins sur ses gardes, depuis qu'elle a cru surprendre dans nos projets sur la Silésie le secret de la politique napoléonienne, la pensée occulte et perfide de reconstruire une Pologne avec les débris de la Prusse. Ainsi s'explique sa persistance à réclamer une garantie au sujet de la Silésie; si l'Orient lui-même, contrairement aux espérances de Napoléon, n'a pu la distraire tout à fait de la question prussienne, c'est que celle-ci se confond plus que jamais à ses yeux avec la question de Pologne.

[Note 381: Lettre de Caulaincourt du 16 mars 1808.]

Caulaincourt persiste néanmoins à croire le Tsar personnellement attaché à l'Empereur et disposé à la confiance: il abjurerait promptement ses soupçons, si son ministre ne les renouvelait sans cesse, et s'il ne subissait, d'autre part, quoi qu'il en dise, l'influence de la cour et de la société. Pour le tranquilliser, il y aurait un moyen radical, ce serait d'évacuer la Prusse et surtout le grand-duché: l'ambassadeur n'ose recommander pareil sacrifice, mais supplie qu'on évite désormais toute allusion à un remaniement de territoires, qu'on réprime les manifestations intempestives des Polonais, que l'on s'abstienne de toute mesure qui puisse, suivant l'expression caractéristique d'Alexandre, «faire revivre les morts et donner à penser qu'on veut les ressusciter tout à fait[382]». Grâce à cette prudence, il ne sera peut-être pas impossible d'assoupir les craintes de la Russie, de les dissiper à la fin, et ce résultat simplifierait grandement notre tâche à Pétersbourg. «Dans six mois, l'ambassade sera un canonicat, écrit familièrement Caulaincourt, s'il n'est plus question de la Silésie et que l'on s'entende sur le partage de l'empire ottoman[383]», mais il juge la seconde condition non moins indispensable que la première, et se trouve ainsi amené à exprimer franchement son opinion sur les moyens de la remplir.

[Note 382: Rapport n° 24.]

[Note 383: Lettre de Caulaincourt du 2 avril 1808.]

Sa conviction est qu'Alexandre ne cédera jamais sur Constantinople ni sur les Dardanelles: ce double point réglé à sa satisfaction, tout deviendra facile. La Russie n'est pas au bout de ses concessions, en ce qui concerne son concours à nos propres mouvements; maîtresse de Constantinople et de ses dépendances géographiques, elle ira avec nous non seulement aux Indes, mais en Syrie, en Égypte, partout où nous jugerons utile d'employer ses flottes et d'entraîner ses armées. De plus, elle laissera l'Empereur maître à son gré d'organiser le midi et le centre de l'Europe; ne réservant que les affaires du Nord, elle lui abandonnera la direction de toutes les autres, ne troublera point ses gigantesques opérations, abdiquera toute jalousie, et consentira que le partage de l'Orient devienne en fait le partage du monde: «Que Votre Majesté, conclut l'ambassadeur dans sa lettre à Napoléon, réunisse l'Italie à la France, peut-être même l'Espagne, qu'elle change les dynasties, fonde des royaumes, qu'elle exige la coopération de la flotte de la mer Noire et d'une armée de terre pour conquérir l'Égypte, qu'elle demande les garanties qu'elle voudra, qu'elle fasse avec l'Autriche les échanges qui lui conviendront, en un mot, que le monde change de place, si la Russie obtient Constantinople et les Dardanelles, on pourra, je crois, lui faire tout envisager sans inquiétude[384].»

[Note 384: Lettre du 16 mars 1808.]

CHAPITRE IX

PREMIER AJOURNEMENT

Napoléon prononce son action en Espagne.--Situation de la péninsule.--Affolement de la cour.--Symptômes de révolution.--Napoléon incline de plus en plus à détrôner les Bourbons.--Tout engagement avec la Russie remis jusqu'après règlement de l'affaire espagnole.--Confidence de Talleyrand à Metternich.--L'Orient reste pour Napoléon l'objectif final.--Ses paroles au prince Guillaume de Prusse.--Mémoire demandé à M. de Champagny sur le partage et les moyens de l'opérer.--Nécessité d'entretenir la patience de la Russie.--Attitude de Tolstoï à Paris.--Ses fréquentations.--L'ambassadeur de Russie et madame Récamier.--Napoléon s'efforce de rassurer Tolstoï et lui fait espérer l'évacuation de la Prusse.--Il offre à Alexandre, ailleurs qu'en Orient, des concessions immédiates.--Il le presse itérativement de s'emparer de la Finlande.--La crise espagnole éclate.--Arrivée des lettres d'Alexandre et des rapports de Caulaincourt.--L'Empereur recule l'entrevue, ajourne toute discussion sur l'Orient et part pour Bayonne.--Nouvelles inquiétantes de Constantinople.--Mouvements brusques et incohérents de la politique ottomane.--Agitation guerrière.--Napoléon veut à tout prix empêcher la reprise des hostilités sur le Danube.--Il prend au nom d'Alexandre l'engagement qu'aucun acte de guerre ne sera commis avant l'issue des négociations entamées à Paris entre la Russie et la Porte.--Audace de cette démarche.--Comment sera-t-elle accueillie à Pétersbourg?--Confiance passagère et sérénité d'Alexandre.--Il se prépare à partir pour Erfurt.--Succès des Russes en Finlande.--Le Tsar accepte cette province en cadeau de Napoléon.--Les _belles de Pétersbourg_.--Annexion de la Finlande.--Faveur qui en rejaillit sur l'alliance française.--Les chefs de l'opposition dans les salons de l'ambassade.--Le maréchal Bernadotte suspend son mouvement vers la Scanie.--Fâcheux effet produit à Pétersbourg.--On apprend le départ de l'Empereur pour Bayonne; déception d'Alexandre.--Seconde crise de l'alliance.--Importance politique et stratégique du rôle dévolu à Caulaincourt.

Tandis que l'on conférait à Pétersbourg, Napoléon agissait en Espagne. À supposer qu'il n'eût pas été fixé, le 2 février, sur les proportions qu'il donnerait à son entreprise, sur le mode d'intervention qu'il choisirait, ses projets avaient vite mûri, développés par les circonstances: dès le milieu du mois, la situation de la péninsule lui inspirait plus fortement le désir d'en finir avec les Bourbons, de brusquer les événements à Madrid et d'y implanter sa dynastie[385].

[Note 385: C'est dans le milieu de février que Thiers, par une étude et une comparaison attentive des documents, croit pouvoir placer chez l'Empereur la naissance du plan suivant: déterminer les Bourbons à s'enfuir, en les terrifiant; les faire arrêter à Séville par notre flotte; puis, après les avoir ainsi éliminés sans leur permettre de se transporter en Amérique et de détacher les colonies de la métropole, établir un prince français sur le trône vacant des Espagnes (VIII, 428).]