Napoléon et Alexandre Ier (1/3) L'alliance russe sous le premier Empire

Part 3

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Après une ébauche d'alliance pendant le règne de Paul Ier, Napoléon et la Russie se retrouvent ennemis.--Austerlitz.--À la fin de 1806, la guerre devient une lutte corps à corps.--Napoléon pénètre sur le terrain des intérêts propres de la Russie.--Ses vues sur l'Orient.--Son principal moyen pour diviser ses adversaires.--Le partage de l'empire ottoman.--Premières insinuations à Alexandre Ier.--Ce monarque résiste à la séduction.--Politique nouvelle de la Russie.--Le sultan Sélim.--Napoléon essaye de ranimer en Orient le conflit entre l'Autriche, la Prusse et la Russie.--Projet célèbre de Talleyrand.--Était-il réalisable?--Écrasement de la Prusse.--Ouvertures successives à l'Autriche.--Proposition de paix et d'alliance à la Prusse.--Frédéric-Guillaume refuse de ratifier l'armistice.--Napoléon entre en pays slave.--La Pologne s'insurge.--La Turquie se ranime.--Napoléon offre à l'Autriche de s'entendre avec lui sur la Pologne et sur l'Orient.--L'Autriche tient entre ses mains le sort des relations futures entre la France et la Russie.--Mission de Pozzo di Borgo à Vienne.--Il est reçu par l'empereur François et par l'archiduc Charles.--Une audience point compromettante.--L'Autriche refuse de s'engager; raisons de son attitude.--Les Russes dans les Principautés.--Premières opérations en Pologne; Pultusk.--Napoléon redouble d'activité guerrière et diplomatique.--Diversion turque et persane.--Appel aux musulmans; l'archichancelier Cambacérès et les orientalistes français.--Langage tenu à l'Europe; mouvement d'opinion à créer.--Message au Sénat.--Politique conservatrice.--Napoléon et la diplomatie secrète de Louis XV.--Rapport de Talleyrand.--Contraste entre les déclarations officielles du ministre et ses confidences intimes.--Il ne croit pas à la possibilité de faire vivre la Turquie.--Napoléon autorise quelques insinuations à l'Autriche au sujet d'un partage éventuel de l'empire ottoman.--Sa conversation avec le baron de Vincent.--Réponse froide et évasive de Stadion.--Eylau.--Situation critique.--Un mot de Jomini.--Napoléon veut vaincre par les négociations.--Dernière proposition à la Prusse.--Rêve d'alliance russe.--Caractère d'Alexandre.--Ses entours.--Instabilité gouvernementale en Russie.--Le lien de l'intérêt matériel attache la Russie à l'Angleterre.--Phrase significative de Napoléon.--Ouvertures indirectes.--Le cinquante et unième bulletin de la Grande Armée.--Mise en demeure adressée à l'Autriche.--Langage correspondant de Pozzo à Vienne.--Au lieu d'une alliance, l'Autriche offre une médiation.--Plan de Stadion.--La crise orientale continue.--Échec des Anglais devant Constantinople.--Déception à Londres, à Saint-Pétersbourg et à Vienne.--Le futur congrès.--Talleyrand croit à la paix générale; Napoléon comprend la nécessité de combattre encore et de vaincre.--_La paix sur le tambour_.--Hostilité irréconciliable de la coalition.--Convention de Bartenstein.--Friedland.--L'armée russe hors de combat.--Lettre de Bennigsen.--Commission donnée au grand-duc Constantin.--Réponse d'Alexandre.--Il se décide brusquement à la paix; quels motifs le déterminent.--Sa rencontre avec la cour de Prusse.--Attrait subit qui le pousse vers Napoléon.--L'idée de l'alliance naît dans son esprit.--Appels indirects de l'Empereur.--Alexandre propose l'entrevue.--La veille de la rencontre aux deux quartiers généraux.--Intentions respectives de Napoléon et d'Alexandre.

I

Après avoir conquis l'Italie et l'Allemagne, vaincu trois fois l'Autriche, supprimé momentanément la Prusse, Napoléon se trouva en face de la Russie. Naguère, il avait ébauché avec elle un essai d'alliance, interrompu par la mort de Paul Ier; il l'avait vaincue à Austerlitz, quand elle était descendue en Allemagne pour s'opposer à sa fortune: l'année suivante, après Iéna, obligé, pour se défendre, d'avancer encore, il pénétrait sur le terrain des intérêts propres et des ambitions traditionnelles de la Russie. Le 28 novembre 1806, il dépassait la Prusse conquise et entrait en terre slave: de Berlin, il transportait son quartier général à Posen, au seuil de la Pologne; le 1er décembre, il adressait à Sélim III, sultan de Turquie, d'énergiques appels, lui montrant l'occasion propice pour s'insurger contre l'ennemi éternel de l'Islam, et rendre à l'empire des Ottomans sa splendeur première[8].

[Note 8: _Correspondance de Napoléon_, 13138.]

Cette double action marque dans la carrière de Napoléon une étape importante et son entrée de vive force dans un monde nouveau; c'est l'instant où il rencontre, au delà de l'Allemagne soumise, l'Europe orientale, cette zone de peuples qui s'échelonnent des rives de la Baltique jusqu'à celles du Bosphore, et qui, divers par l'origine, la religion, la race, se sont trouvés réunis depuis un siècle par un péril commun, l'extension continue de la Russie. Cette grande ennemie les a tour à tour molestés et opprimés, pliés à son joug ou à son ascendant, et c'est en cet état que Napoléon les retrouve, mais sa venue leur rend l'espoir et pose à nouveau le problème de leur sort: comme si sa destinée était de rouvrir et de porter à leur crise aiguë toutes les querelles du passé, tandis qu'il déclare par le blocus continental une guerre sans merci au despotisme maritime des Anglais, il remet en question sur la Vistule et le Danube l'oeuvre de Pierre le Grand et de Catherine II.

Consul et empereur, Napoléon avait toujours observé avec attention les troubles du Nord, ceux de l'Orient, et le travail qui s'opérait dans ces régions. «Depuis dix ans, écrivait-il en 1806, je suis les affaires de Pologne[9].» Mais la Pologne, partagée, occupée, comprimée, sans gouvernement ni représentation propres, ne lui avait offert jusqu'alors aucune prise; il ne pouvait prétendre à agir sur elle qu'après l'avoir matériellement touchée. Il n'en était point de même pour la Turquie et les pays d'alentour. Un instant, lors de l'expédition d'Égypte, Napoléon avait choisi l'Orient pour objectif; dans les années qui suivirent, il y vit surtout un moyen de diversion et de transaction: c'était sur ce terrain qu'il espérait diviser nos ennemis, dissoudre la coalition en lui ravissant l'un de ses membres, s'attacher l'une des cours principales, quelle qu'elle fût, conquérir enfin cette grande alliance dont il avait besoin pour maîtriser le continent et vaincre l'Angleterre.

[Note 9: _Correspondance de Napoléon_, 11350.]

En Occident, la haine de la France révolutionnaire, la peur de la France conquérante réunissaient contre nous toutes les puissances et faisaient taire leurs rivalités; pourquoi se disputer l'Italie ou l'Allemagne, quand l'ennemi commun détenait cette double proie? En Orient, si la lutte des intérêts s'était ralentie, elle n'avait point cessé et pouvait redevenir aiguë. Depuis un demi-siècle, on avait vu s'accomplir dans ces contrées de graves événements; on en prévoyait de décisifs: le partage de la Pologne avait paru préparer et annoncer le démembrement de la Turquie. Affaibli, diminué, miné dans ses fondements, cet empire s'effritait et se dissolvait: les provinces n'obéissaient plus à la capitale, les pachas se rendaient indépendants, les peuples se soulevaient, et la monarchie des sultans n'offrait plus qu'un assemblage de souverainetés hostiles et disparates, au-dessous desquelles s'agitait la mêlée confuse des nationalités chrétiennes. Pour déterminer la chute de cette ruine, il semblait que le moindre choc dût suffire, et c'était une croyance universellement répandue que la Turquie ne survivrait point à la tourmente qui s'abattait sur l'Europe. Parmi les États voisins, certains avaient longtemps désiré le partage, bien qu'ils n'osassent le précipiter aujourd'hui, craignant d'introduire en Europe une nouvelle cause de trouble et de confusion; plusieurs le redoutaient, mais se réservaient d'en profiter et d'empêcher surtout qu'il n'en résultât pour autrui un surcroît de grandeur et de fortune. Point de cabinet, point d'homme d'État qui n'eût ébauché un projet de morcellement et qui ne le tînt en réserve pour l'opposer au besoin à des prétentions rivales; sans se heurter avec violence, les convoitises s'attendaient et se suspectaient. Dans le conflit latent qui existait à ce sujet entre Pétersbourg, Vienne, Berlin et Londres, Napoléon avait reconnu la fissure de la coalition, et sa politique s'appliquait à y pénétrer comme un coin pour la creuser et l'élargir. Cette idée de partager la Turquie, qui flotte dans l'air, il s'en saisit et la formule, non pour la réaliser encore, mais pour en faire, selon les cas, un appât ou un épouvantail; tour à tour, il l'approuve, la condamne, et, suivant la puissance avec laquelle il s'entretient et qu'il veut séduire, se montre pressé de détruire la Turquie ou jaloux de la conserver.

En 1801 et 1802, pendant son premier rapprochement avec la Russie, s'adressant au tsar Paul, à Alexandre Ier ensuite, il appelle leur attention sur l'état précaire et chancelant de la Turquie, annonce l'inévitable écroulement de cet empire, et montre dans le partage de ses dépouilles le lien qui doit réunir la France et la Russie. Il s'efforce de réveiller, de stimuler à Pétersbourg des convoitises traditionnelles, et, pour parler aux Russes, s'approprie le langage de Catherine II: «Parlez de Catherine II, dit-il à Duroc envoyé en mission à Saint-Pétersbourg après la mort de Paul Ier, comme d'une princesse qui avait prévu la chute de l'empire turc et qui avait senti qu'il n'y aurait de prospérité pour le commerce russe que lorsqu'il se ferait par le Midi[10].» Alexandre Ier reste sourd à ces paroles tentatrices et résiste à la séduction: ajournant toute conquête matérielle en Orient, tout partage, il préfère retourner à la lutte contre la France et veut que la Russie serve de réserve à la coalition. Napoléon reprend alors la question orientale sous une autre forme, et s'en fait une arme contre la Russie. Naguère ennemi et contempteur des Ottomans, il revient à eux, veut être leur ami et s'efforce de les mettre en garde contre une ambition qui, pour se voiler de modération, n'en demeure pas moins active et persévérante.

[Note 10: TRATCHEVSKI, p. 115. Dans ses conversations avec l'envoyé russe à Paris, le premier consul montrait l'empire turc prêt à tomber de lui-même, «de manière qu'il ne restait plus qu'à en recueillir les débris». _Id._, 484, 485.]

Si la Russie semblait avoir renoncé momentanément à la politique envahissante de Catherine, elle s'était bornée en fait à en modifier les moyens. On a dit que son système consiste à être tour à tour le plus grand ennemi ou le plus grand ami de la Turquie[11]. Paul Ier, puis Alexandre à ses débuts, avaient donné la préférence au second rôle sur le premier: pour dominer en Orient, ils avaient substitué à la forme brutale de la conquête la forme savante du protectorat. L'expédition d'Égypte, en soulevant les Turcs contre nous, les avait jetés dans les bras de la Russie; celle-ci en avait profité pour les soumettre à une alliance despotique et faire la loi dans leur empire. Semant l'intrigue dans le Divan, achetant les ministres, traitant avec les pachas, agissant sur les peuples, elle avait insinué partout son autorité. L'influence que nous lui avons vu de nos jours exercer dans le Levant ne saurait se comparer à celle qu'elle s'y était acquise au début de ce siècle, alors qu'elle garantissait seule les privilèges des Principautés roumaines, régnait despotiquement sur la mer Noire, faisait passer ses vaisseaux devant le Sérail, communiquait librement par les Détroits avec la Méditerranée, tenait dans chaque île de l'Archipel un consul qui en était devenu le vice-roi, groupait autour de ses agents des milliers de protégés désignés sous le nom significatif de Gréco-Russes, occupait Corfou, travaillait la Morée et l'Albanie, cernait, opprimait, dominait de toutes parts la Turquie, et étendait sur cet empire son ombre sans cesse grandissante.

[Note 11: Ce mot a été prêté à M. de Boutenief, ambassadeur de Russie à Constantinople sous l'empereur Nicolas.]

Cependant, alors que tout autour de lui s'assujettissait et se vendait à la Russie, alors que lui-même affectait la soumission, le sultan Sélim sentait son abaissement et brûlait de secouer un joug qui lui pesait: il tournait parfois un regard plein d'espoir vers la puissance française, qui montait à l'horizon. A partir de 1804, Napoléon s'appliqua à cultiver et à fortifier en lui ces tendances; il faisait appel à sa dignité, à son énergie: «As-tu cessé de régner? lui écrivait-il le 30 janvier 1805.... Réveille-toi, Sélim; appelle au ministère tes amis; chasse les traîtres, confie-toi à tes vrais amis... ou tu perdras ton pays, ta religion et ta famille[12].» Par ces paroles enflammées, par un travail continu de diplomatie, il espérait soustraire progressivement les Turcs à la tutelle du Nord, puis, à un moment donné, les déterminer à une action vigoureuse et les jeter sur le flanc de nos ennemis, reprenant à son profit la vieille politique de la monarchie.

[Note 12: _Corresp._, 8298.]

Cette diversion, dont la décadence militaire des Ottomans diminuait la valeur, n'était pourtant que l'un des services qu'il attendait de l'Orient: ce qu'il voulait toujours de ces régions, c'était un moyen de rompre le concert de nos ennemis. Au dix-huitième siècle, l'Autriche et la Prusse s'étaient émues tour à tour des progrès de la Russie sur le Danube, et s'étaient efforcées d'y mettre obstacle; depuis la Révolution, le péril français les avait distraites du péril moscovite, sans leur en dérober entièrement la vue. Serait-il impossible de réveiller leurs défiances, de les porter au comble, de rattacher à nous les puissances germaniques par le sentiment d'un danger commun? Napoléon ne jugeait pas cette tâche irréalisable. De 1804 à 1807, la pensée de provoquer avec la Prusse, avec l'Autriche surtout, une entente sur l'Orient, inspire périodiquement son action diplomatique, elle en forme un des traits essentiels, le plus original peut-être et le plus habile. Talleyrand, qui tient le portefeuille des relations extérieures, s'en fait l'interprète; elle se formule dans ses dépêches, dans ses circulaires, mais apparaît avec non moins de relief dans les lettres de l'Empereur, dans ses conversations, et rien ne permet d'établir que cette vue d'ingénieuse politique appartienne au ministre plus qu'au souverain[13]. En 1805, Napoléon fait écrire à l'empereur d'Autriche, déjà presque en guerre avec la France, «qu'on ne peut plus se battre raisonnablement que pour l'empire de Constantinople[14]», et montre en Orient le point de contact et de réunion entre l'intérêt des deux États. En toute circonstance, il s'attache à prouver que la politique du Tsar, en préparant l'asservissement graduel de la Turquie, nuit à l'Allemagne, au continent tout entier, autant qu'à la France, et tandis qu'Alexandre Ier se présente contre lui comme le champion de l'indépendance européenne, il se pose en défenseur de l'équilibre oriental contre les visées usurpatrices de la Russie.

[Note 13: Voy. notamment BAILLEU, _Preussen und Frankreich von_ 1795 _bis_ 1807, II, 322, 360.]

[Note 14: _Corresp._, 9038.]

À un moment, la pensée de Talleyrand dépasse celle de l'Empereur et s'en distingue. C'était en 1805, au lendemain d'Ulm, à la veille d'Austerlitz; Napoléon marchait sur Vienne, et Talleyrand, établi à Strasbourg avec sa chancellerie, pensait, en diplomate prévoyant, aux conditions de la paix future et aux moyens de la rendre durable. Héritier des dernières et des plus saines traditions du cabinet de Versailles, il désirait sincèrement la réconciliation de la France et de l'Autriche, et voyait dans l'alliance de ces deux empires un gage de repos et de stabilité. Mais la France et l'Autriche ne cesseraient d'être rivales qu'en perdant tout point de contact, c'est-à-dire de conflit: il fallait donc que l'Autriche fût à jamais éloignée de nous, mais il importait que, bannie de l'Italie, rejetée de l'Allemagne, elle reçût une compensation pour tant de dommages, qu'elle sortit de la lutte apaisée, consolée, relevée à ses propres yeux, et l'Orient seul pouvait offrir à ses ambitions une carrière nouvelle. En la poussant dans ces régions, en l'amenant à s'y réfugier et à s'y refaire une fortune, la France gagnerait l'inestimable avantage de la mettre en état d'hostilité constante avec la Russie: regardant désormais vers l'Est, l'Autriche cesserait de nous faire face; elle s'adosserait au contraire à nous pour s'opposer à la Russie et l'écarter du Danube.

Entrant dans le détail des moyens, Talleyrand proposait d'offrir à l'Autriche les Principautés roumaines, la Bessarabie, de la laisser atteindre les embouchures du Danube: son territoire, ainsi prolongé en ligne droite jusqu'à la mer Noire, interposé entre le reste des possessions ottomanes et la Russie, formerait barrière contre cette puissance. Au prix de quelques provinces, la Turquie retrouverait l'indépendance et la tranquillité; quant à la Russie, endiguée du côté de l'Orient européen, elle reporterait ailleurs sa force d'expansion, opérerait un mouvement analogue à celui de l'Autriche, se rejetterait elle-même vers l'Est, s'enfoncerait de plus en plus dans les profondeurs de l'Asie et, tôt ou tard, s'y heurterait à l'Angleterre, maîtresse des Indes. Ce double déplacement organiserait le conflit entre nos adversaires, préviendrait toute coalition nouvelle, assurerait la sécurité de nos conquêtes et résoudrait «le problème de la paix la plus durable que la raison puisse permettre d'espérer».

Talleyrand développa ces vues dans un mémoire célèbre[15] et les condensa ensuite dans un projet de traité: ces deux pièces montrent en lui l'un des politiques qui eurent «le plus d'avenir dans l'esprit», suivant l'expression qu'il appliquait au duc de Choiseul[16]. L'Empereur mérite-t-il toutefois le reproche de n'avoir point rédigé la paix de Presbourg conformément aux conseils de son ministre? Il jugeait d'abord,--et l'avenir devait lui donner raison,--qu'une réconciliation avec Alexandre Ier n'était pas impossible, et ne voyait point avantage à créer entre la France et la Russie une opposition d'intérêts définitive. De plus, le projet de Talleyrand, qualifié par son auteur lui-même de «roman politique[17]», n'était point susceptible de réalisation immédiate, car l'Autriche ne sentait pas encore sa vocation orientale et se fût dérobée à nos propositions. Ulcérée de ses défaites, considérant la paix comme une trêve, ne renonçant que des lèvres à ses provinces d'Allemagne et d'Italie, elle eût redouté nos présents et refusé de s'exiler aux extrémités de l'Europe; elle eût craint surtout de se compromettre avec la Russie, dont la bienveillance lui apparaissait, dans son malheur, comme sa sauvegarde et son refuge. Napoléon apprécia donc le projet de Talleyrand à sa juste valeur, lorsqu'il se borna à en approuver l'esprit, à y voir une indication pour l'avenir et la règle de ses rapports futurs avec l'Autriche tant que durerait la lutte avec la Russie. Il prévoyait, désirait l'évolution de l'empire des Habsbourg vers l'Est, mais jugeait impossible de la déterminer brusquement, ne l'admettait point d'ailleurs sans un agrandissement parallèle de la France, et, pour le moment, se bornait à la préparer. Aux conférences de Presbourg, il fit faire aux plénipotentiaires autrichiens quelques insinuations, éludées d'ailleurs, au sujet de conquêtes combinées à entreprendre en Orient, pour le cas où la monarchie ottomane se dissoudrait d'elle-même[18]: en attendant, il s'efforçait toujours d'intéresser le cabinet de Vienne aux événements du Danube, lui remontrait la nécessité d'appuyer la Turquie défaillante et de réserver ainsi le sort futur de l'Orient.

[Note 15: Analysé par MIGNET, _Notices historiques_, I, 199, par THIERS, VI, 342, par M. RAMBAUD, _Histoire de Russie_, 567; cité en extrait par M. PALLAIN, _Correspondance de Talleyrand et de Louis XVIII_, XX, XXI; publié _in extenso_ par M. Pierre BERTRAND dans la _Revue historique_ (janvier-mars 1889) et dans son ouvrage intitulé: _Lettres inédites de Talleyrand à Napoléon_, 156-174.]

[Note 16: _Mémoire sur les colonies_, lu à l'Institut le 15 messidor an V.]

[Note 17: BAILLEU, II, 360.]

[Note 18: WERTHEIMER, _Geschichte OEsterreichs und Ungarns in ersten Jahrzehnt des_ XIX _Jahrhunderts_, I, 372.]

En 1806, à mesure que les dispositions de la Prusse deviennent plus équivoques et qu'une nouvelle campagne s'annonce, le langage de Napoléon à l'Autriche devient plus clair, plus pressant. En octobre, lorsqu'il a pris déjà le commandement de son armée, il s'efforce d'obtenir la neutralité de cette puissance en Allemagne en lui offrant de traiter avec elle «sur la base de la conservation et de la garantie de l'empire ottoman[19]». Le comte de Stadion, principal ministre de l'empereur François, répond à notre ambassadeur «par monosyllabes[20]», et l'Autriche concentre sur notre flanc droit, en Bohême, une menaçante armée d'observation; le coup de foudre d'Iéna déconcerte son mauvais vouloir. L'armée prussienne disparue, avant de marcher à la rencontre des Russes, Napoléon se retourne de nouveau vers l'Autriche, lui enjoint de disperser ses rassemblements de troupes, mais lui renouvelle en même temps ses propositions, la somme d'être notre ennemie ou notre alliée: «Le moment _est plus unique_ que jamais, écrit Talleyrand, car d'un jour à l'autre des négociations peuvent s'ouvrir avec la cour de Berlin et avoir des conséquences telles qu'il ne serait plus possible de revenir à un système d'alliance avec l'Autriche[21].» En effet, las des atermoiements de cette dernière, Napoléon se retourne vers la Prusse qu'il vient d'abattre, et tente de l'entraîner dans son orbite: il offre au roi Frédéric-Guillaume III de lui rendre ses États, si ce prince consent à garantir avec nous et contre la Russie «l'indépendance et l'intégrité de la Porte Ottomane[22]». Mais déjà Frédéric-Guillaume s'est jeté dans les bras de la Russie et a appelé dans la Pologne prussienne les armées du Tsar; il n'est plus libre, il refuse de ratifier l'armistice conclu en son nom. L'Empereur s'abandonne alors à son destin, continue d'avancer vers l'Est, réveille de redoutables questions, provoque lui-même la crise dont il n'a fait jusqu'à présent que surveiller les approches, et, touchant l'Europe orientale de son épée, la fait tressaillir et se lever.

[Note 19: Talleyrand à La Rochefoucauld, ambassadeur à Vienne, 20 septembre 1806. Tous les extraits cités dans ce chapitre de lettres échangées entre le prince de Bénévent et nos ambassadeurs en Autriche sont tirés des archives des affaires étrangères, Vienne, vol. 379 et 380.]

[Note 20: Talleyrand à La Rochefoucauld, 7 octobre 1806.]

[Note 21: Talleyrand à La Rochefoucauld, 24 octobre. Cf. Armand LEFEBVRE, _Histoire des cabinets de l'Europe pendant le Consulat et l'Empire_, II, 352.]

[Note 22: BAILLEU, II, 577.]

À la vue de nos troupes, la Pologne s'insurge. Les Français sont accueillis en libérateurs; Posen, Varsovie leur dressent des arcs de triomphe. La noblesse sort de ses châteaux, où elle porte, depuis onze ans, le deuil de la patrie, et s'offre à Napoléon; les costumes d'autrefois, les emblèmes proscrits, les couleurs de la Pologne reparaissent: il semble que ce soit la résurrection d'un peuple.

En Turquie, l'explosion préparée se produit. En novembre 1806, le général Sébastiani a été envoyé comme ambassadeur à Constantinople, avec ordre d'amener la Porte à faire acte d'indépendance formel envers la Russie. Sélim a déjà prévenu en partie nos désirs; il a prescrit la fermeture des Détroits et restreint les privilèges des protégés: à l'arrivée de l'ambassadeur, il abolit virtuellement le protectorat moscovite sur les Principautés, en destituant leurs princes sans la permission du Tsar. Aussitôt l'ambassadeur de ce monarque, Italinski, proteste et tempête; il somme la Porte d'avoir à rétablir les hospodars déposés et parle de départ immédiat.